TOME IY
Tant de déplaisirs et d’affronts ne permettaient guère que les relations diplomatiques subsistassent. En 1791, le nonce du pape Dugnani avait quitté Paris. À Rome, le cardinal de Bernis, ambassadeur de France, avait pareïllement abandonné sa charge et avait été remplacé par un simple agent du nom de Bernard, qui, lui-même, vers la fin de 1792, s'était démis de ses fonctions. Était-ce la rupture complète? Au début de 1793, M. Cacault, un diplomate de l’ancien régime transplanté dans le régime nouveau, avait été désigné pour se rendre à Rome et y veiller aux intérêts français. Sur ces entrefaites, un incident tragique survint qui changea en inimitié exaspérée ce qui n’était encore que malveillance ou hostilité.
À Rome était arrivé, moitié touriste, moitié diplomate, un secrétaire de la légation française à Naples qu’on nommait Hugou Bassville. C’était un homme d’opimions violentes et qui aussitôt se transforma en promoteur de troubles. Sur le portail de l’Académie de France, il entreprit de substituer aux armes royales les emblèmes de la République que le Saint-Père n’avait point encore reconnue. Il affecta de se montrer en public avec la cocarde républicaine. Tout ce qu’il y avait d’agitateurs dans la ville reçut de lui promesses et encouragements. Bien qu’il fût dépourvu de tout caractère officiel, il correspondait avec le ministre des Affaires étrangères et proposait dans ses dépêches que le « bienheureux martyr » — ainsi appelait-il Pie VI — fût réduit « par une correction sévère ». « On pourrait même, ajoutait-il sur un ton de plaisanterie féroce, le mener à Paris pour le jour des Rameaux, ce qui sans doute ferait rire l’ami Prudhomme (1). » Cependant, en une portion du peuple, les manières de cet étranger ne laissaient pas que d’exciter les colères. Il arrive parfois que les Romains, assez
(1) Dépêche du 9 janvier 1793 (Archives du ministère des Affaires étrangères).
timides à l'ordinaire, s’exaltent en de farouches montées de vengeance. Le dimanche 13 janvier 1793, comme Hugou Bassville se promenait en voiture au Corso, la cocarde tricolore au chapeau, en une allure provocante et entouré de compagnons non moins provocants, de violentes elameurs s’élevèrent sur la place Colonna. À mort, à mort les gueux de Français! Hugou Bassville, avec ses acolytes, se réfugia dans une maison, mais une bande de furieux Py suivit, et il fut assassiné.
Cacault, déjà désigné pour Rome, rebroussa chemin. A Paris, pendant quelques jours, on ne parla que de libérer « les descendants de Brutus » et de détruire le repaire du fanatisme. Les embarras de la République firent différer les représailles. Pendant plus de trois ans, entre la France et le Saint-Siège, un état se prolongea qui n’était mi la paix ni la guerre. En 1796, quand les victoires de Bonaparte eurent soumis le Piémont et la Lombardie, on se rappela lPancienne injure. Les troupes françaises envahirent les légations. Tout effarée, la cour de Rome résolut de négocier avec ceux qui, sans aucune déclaration officielle d’hostilités, se proclamaient ses ennemis. Aux plénipotentiaires pontificaux se joignit le représentant de l'Espagne auprès du Saint-Père, le chevalier d’Azara, personnage souvent invoqué pour son crédit et néanmoins peu aimé dans Rome, tant il étalait sa protection ! À Bologne, le 23 juin 1796, un armistice fut conclu. Il le fut à des conditions très rigoureuses: le pape se résignait à l’occupation française à Bologne, à Ferrare ; en outre, il consentait à une contribution importante en muméraire, denrées, bétail et surtout * objets d'art ; enfin il désavouait formellement le meurtre de Basseville. L’armistice serait-l converti en un accord définitif? De nouveaux pourparlers s’engagèrent à Paris, à Florence. Le Directoire eût voulu arracher à Pie VI le désaveu de ses brefs : sur ce point, la résistance fut irréductible. Cependant, parmi les Romains, si peu habitués aux
armes, régnait une certaine agitation belliqueuse. C’est qu’un reste d'espoir reposait sur l’Autriche, déjà mise en échec, mais non à bout de ressources. L’Autriche fut définitivement vaincue. Le pape céda, mais seulement pour l’ordre temporel. Le 19 février 1797, les dures stipulations de Bologne furent ratifiées par le traité de Tolentino. Par ce traité, le pape renonçait non seulement au Comtat Venaissin depuis longtemps perdu, mais aux légations de Bologne et de Ferrare, ainsi qu’à la Romagne.
C'était, au moins en apparence, la fin du conflit. Entre le Directoire et le Saint-Siège les relations diplomatiques se renouèrent. Pie VI choisit pour son représentant en France le marquis Massimi. Après un intérim de Cacault, arriva à Rome comme ambassadeur Joseph Bonaparte, tout rehaussé du nom de son frère. Cet aspect de rapports réguliers marquait-il la paix ou se bornait-il à la figurer? On apprit au Vatican le coup d’État de fructidor, et l’on en fut atterré : « L’événement a produit ici une impression très forte », écrivait le 2 vendémiaire Joseph Bonaparte. Joseph était de nature accueillante, d'humeur hospitalière, et ne laissait pas que de déployer quelques grâces pour plaire à la noblesse romaine. Mais avec quel esprit de malveillance méprisante ne jugeait-il pas la cour pontificale ! « Elle nous regarde toujours comme des ennemis », mandait-il au ministre des Affaires étrangères. Faisant allusion à des accords possibles sur les matières religieuses, il écrivait ces lignes étranges : « Si la raison nationale peut nous mettre audessus de toute discussion avec Rome, ce sera le parti le plus heureux. Si, au contraire, le gouvernement pense qu'il faut se servir encore de ce moyen, honteux pour le dix-huitième siècle, envoyez-moi vos instructions (1). » L’ambassadeur s’était installé dans la Lungara, au palais Corsini. Vers
(1) Dépêche du 2 vendémiaire an VI (archives du ministère des Affaires étrangères, Rome, tome 926, fo 3).
lui se tournaient tous les mécontents, et bien que son carac-
tère officiel lui interdit de favoriser la révolte, il gourman-
dait si doucement les agitateurs que son palais semblait
pour les révolutionnaires un lieu d’asile, presque un quartier
général. Ce qui accroissait les chances de désordre, c'était qu’en face des démagogues se dressait une portion du bas peuple, ignorant, crédule, misérable : tout rempli de dévotions superstitieuses ; tout enflammé de prétendus miracles ; obstiné en ses coutumes souvent touchantes, séuvent déraisonnables aussi; vivant d’abus mais si antiques qu’à force d’avoir duré, ils paraissaient sacrés. Une circonstance surtout avait exaspéré ce peuple, c’était le spectacle des convois qui, sous la conduite de commissaires français, emme- naient loin de l’État pontifical non seulement l'argent, les grains, les bœufs, mais le butin artistique cédé à Bologne et à Tolentino, marbres, tableaux, statues, en un mot tout ce qui constituait le patrimoine inaliénable de Rome, et tout ce que les Romains, même les plus incultes, s’indignaient, de ne pas conserver.
public n’avait été troublé. Le 26 décembre 1797, qui était
se présentèrent au palais Corsini : « L’indignation, dirent-ils, est au comble, une insurrection va éclater. » —« Ma position ne me permet pas de vous entendre », répliqua Joseph avec une grondeuse bénignité. — « La Révolution une fois faite, reprirent les envoyés, le gouvernement la protégera-t-il? » | Je ne puis vous répondre », repartit l’ambassadeur. Et il | ajouta avec une solennité sentencieuse : « Le sort des États comme celui des individus est caché dans le sein de l’aveni (1). » Sans insister davantage, les émissaires se retirèrent. La journée fut calme. Mais le jour suivant, dans la soirée, le
(1) Rapport de Joseph Bonaparte, 11 nivôse an VI (Archives du ministère des Affaires étrangères, Rome, tome 926, fes 230 et suiv.).
Ceût été miracle si, en de telles conjonctures, l’ordre
le 6 nivôse an VI dans le calendrier français, trois individus
bruit s’accrédita que les démagogues romains ou étrangers se réuniraient le lendemain à la villa Médicis et fomenteraient une émeute. En une soirée d’apparat chez la marquise Massimi, on ne s’entretint point d'autre chose, et le chevalier d’Azara avisa Joseph de l’imminence des troubles. La prévision se réalisa. Le 28 décembre, une soixantaine d’émeutiers, portant pour la plupart des cocardes tricolores, assail- Hrent une patrouille de dragons pontificaux: deux de ceux-ci furent tués. En dépit de ces indices, les conseillers du pape paraissaient rassurés. Comme la journée s’avançait, la mutinerie, en se prolongeant, s’aggrava. Vers quatre heures, une vingtaine d'hommes se précipitèrent au palais Corsini : « Nous venons, dit l’un d’eux qui était un artiste, solliciter l'appui de la France. » Invités à sortir, ces hommes se répandirent dans les dépendances de Pambassade, et bientôt les soldats pontificaux les y poursuivirent. Joseph ne voulait pas que sa maison füt un club, encore moins qu’elle fût un lieu de combat. Sommés d’évacuer le palais, les pontificaux obéirent, mais sans désarmer ; et même, une fois éloignés de quelques pas, ils se mirent, si nous en croyons Joseph, à tirer. Cependant les manifestants, romains ou étrangers, demeuraient groupés dans les cours. Ce qui suivit est enveloppé d’une obscurité qu'aucune enquête n’a complètement dissipée. Il semble pourtant que dans entourage de Joseph, plusieurs se persuadèrent que le meilleur moyen de faire sortir les agitateurs serait de sortir aussi : ‘ainsi pensa notamment un jeune général du nom de Duphot qui était, en ce temps-là, l’hôte de l'ambassade et devait même épouser la belle-sœur de Joseph. Avec quelques autres, Duphot, épée à la main, partit donc, tout mêlé aux rebelles. Qu’était-il? Pacificateur ou conducteur d’émeutes ? Qui le sait? Duphot, à cette heure, le savait-il bien lui-même? Que se passa-t-il ensuite? Les militaires français détestaient les Papalins. Une longue habitude des armes les avait habitués à prendre parti dans les querelles plutôt qu’à les
apaiser. Un vif instinct de solidarité attachait à ceux qui portaient la eocarde française. Dans le rapport de Joseph Bonaparte qui, lui aussi, sortit de son palais et se mêla à l'aventure, je lis ces lignes : « Nous suivons par instinct national. » Tout subjugué sans doute par cet instinct national, Duphot, perdant de plus en plus le sang-froid, s’avança jusqu’à la porte Septimiana. Il portait toujours l’épée haute à la manière non d’un conciliateur, mais d’un combattant. Près de là, les pontificaux voulurent le désarmer. Il s’y refusa. Les Papalins firent feu. Duphot fut tué.
Un destin funeste renouvelait, à quatre ans de distance, le même incident déplorable. Après le meurtre de Basseville, celui de Duphot. Quelque fâcheux que fût l'événement, ia justification était aisée ; car, en l’occurrence, la seule faute était celle du malheureux Duphot, victime de son imprudence et de sa fougue. Le secrétaire d'État du Saint-Père était alors le cardinal Joseph Doria Pamphili. Par une impardonnable faiblesse, au lieu de s’expliquer il s’excusa comme s’il eût été coupable et, par là, il se perdit. Joseph se haussa dans la colère autant que la cour de Rome se rapetissait dans l’humiliation. A l’aube du lendemain, et sans qu'aucune instance püt le retenir, il quitta lambassade. Dès lors, tout se précipita. Les troupes françaises envahirent l’État pontifical. Le 10 février 1798, sous la conduite du général Berthier, elles s’établirent en face de Rome. Le 15 février, au Capitole, la République fut proclamée. Le pape n’était plus qu’un embarras. Il fut mvité à partir ; il refusa d’abord ; puis, la suggestion se transformant en ordre, il céda.
Donc le 20 février 1798, deux heures avant le jour, les portes du Vatican s’ouvrirent pour laisser passer Pie VI. Péniblement, il monta en voiture, car il avait quatre-vingts ans et était presque perclus. Il eût aimé à se retirer en territoire napolitain ; mais l'autorité française s’y opposant, il avait tracé son itinéraire vers le nord. .On gagna la Porta
Angelica, et, dans le silence de la nuit qui finissait, on s’éloigna de cette ville de Rome que le pape ne reverrait | plus. Peu de serviteurs et une suite strictement comptée. Dans le misérable cortège, des commissaires français, surveillants humains, mais surveillants. Des passeports avaient été délivrés au pontife et aussi aux gens de son entourage, ainsi qu’une autorisation pour obtenir des chevaux à la poste (1). L'appareil était celui non d’un souverain qui abdique, mais d’un étranger indesirable qu’on exporte. On passa par Viterbe, par Montefiascone. Le 25 février, on était à Sienne, en territoire toscan. | Cette ville de Sienne serait-elle un simple gîte d’étape ou un lieu d’asile? Le Directoire s’était déjà préoccupé du sort ultérieur de Pie VI. Il avait décidé d’abord de l'envoyer en Portugal ou à Malte, puis avait songé à le transférer au Brésil (2). « Peut-on arrêter le pape sans inconvénients » écrivait le 18 ventôse Masséna au chargé d’affaires de France en Toscane (3)? De ces deux projets, M. Manfredini, ministre du grand-duc, ne connut d’abord que le premier. Il hasarda quelques objections : « Pour que nous nous prétions à ce dessein, il faut, dit-il, une réquisition du gouvernement français ; il faudrait aussi l’avis des souverains catholiques, le roi d'Espagne, l'empereur. » Cependant, en plusieurs endroits, les sujets du pape s'étaient révoltés : or, Sienne étant bien près de la frontière pontificale, le Directoire se prit à craindre que le voisinage du souverain déchu n’encourageât la rébellion. Une secousse de tremblement de terre, qui, vers cette époque, se produisit à Sienne, fournit au gouvernement grand-ducal un prétexte pour céder: et Pie VI fut, en mai 1798, transféré à la Chartreuse de Florence.
(1) BALDASSARI, Histoire de l’enlèvement et de la captivité de Pie VI p: 240.
(2) Dépêche du Directoire au général Berthier, 8 ventôse an VI (Affaires étrangères, Rome, supplément t. XX, fo 295).
(3) Affaires étrangères, Toscane, tome 1504, fo 184.
ne: à du moins le vieillard trouverait-il le Hs Pt de la présence du pape dans l’État toscan, les conseillers du rand-duc ne se lassaient pas de répéter : « Cette hospitalité \ st aussi dangereuse qu’elle a été peu désirée. » Et en effet les conseillers du grand-duc couraient un double péril, celui d’exciter, s’ils étaient trop humains, le courroux du s Directoire; celui de provoquer, s’ils étaient trop durs, la à | réprobation de l’Europe. Quelle ne fut pas la perplexité de l’homme d’État toscan quand M. Reinhard, ministre de France, vint, au nom de son gouvernement, o demander que le souverain pontife fût transporté en Sardaigne ! « Ah! dit M. Manfredini, nous ne demanderions pas mieux que de voir le pape s’éloigner. Mais que pouvons-nous faire si les médecins déclarent qu’il est dans l'impossibilité matérielle d'accomplir un pareil voyage et surtout de supporter la raversée? » — « Il suffirait, reprit durement Reinhard, de
aire constater que le pape se porte aussi bien qu’on peut ‘ “
se porter à son âge. Cette précaution prise, on n’est point responsable des accidents ultérieurs qui pourraient survenir. »
« Mais, répliqua Manfredini en changeant de sujet et en
abordant un point qu’il savait sensible, le pape ne pourait-il pas, au cours de la navigation, être enlevé par les Anglais? »
Reinhard se retira. Mais trois semaines plus tard, stimulé î ar son gouvernement, il revint à la charge. C'était Je © juillet 1798. Parlant du projet de trancfèrement à Cagliari : : « Le pape, dit-il avec un accent presque impérieux, peut- -il oui ou non partir? » — « Est-ce que je suis son médecin, répliqua avec humeur Manfredini?.… Mais je sais, ajouta-t-il, qu’il ne peut plus dire sa messe. » —« Je vous demande pardon, je l’ai entendu la dire. » — « Oui, assis. » — « Je ne l’ai pas vu ; un mur me séparait de la chapelle où il la disait. » Les voix des deux hommes montaient un peu. a Il répugne, dit M. Manfredini, à nos traditions d’hospitalité de “asser un malade. » — « Dites mieux; vous craignez le
pape, Popinion. » — « Et notre peuple aussi », répliqua avec quelque fierté Manfredini. Presque aussitôt, se rappelant ce que le faible doit au fort, il ajouta : « Pourquoi ne vous fiezvous point à nous? En proposant la Chartreuse, j'ai eu l’arrière-pensée d’y tenir le pape enfermé sous clef. » Puis continuant : « Comment vous obstinez-vous en ces duretés? Quel intérêt y avez-vous ? Croyez-moi, si le pape meurt, vous, en aurez un autre, quoi que vous fassiez. Où le nommerat-on? Qui le nommera? Je ne sais; mais, je le répète, vous en aurez un autre.» — « Je me conforme aux ordres de mon gouvernement », répliqua Reinhard un peu troublé de cette véhémence. Comme l'entretien touchait à sa fin, Manfredini marqua de nouveau le double risque du voyage : risque qu'une si longue route fût mortelle pour ‘le pape, risque que le navire fût capturé par les Anglais (1). — Cependant Pie VI n’était pas tellement surveillé que les nouvelles du dehors ne parvinssent jusqu’à lui. Tout détrôné qu’il fût, il avait conservé, en sa disgrâce, son nonce à Florence. Celui-ci lui révéla le projet français. En hâte Pie VI soilicita lintervention de l'Espagne (2), et, avec une impatience anxieuse, il attendit l'issue. C’est que la chartreuse de Florence figurait pour sa vieillesse un lieu de repos. Cétait encore la patrie italienne ; c'était la douce Toscane ; c'était, malgré bien des entraves, le contact gardé avec ses conseillers, avec ses sujets, avec l'Église elle-même. La Sardaigne, c’était pour lui la perspective d’un long voyage, mortel sans doute pour ses vieux ans; c'était, en tout cas, la prison, la prison dure en une terre inconnue, toute défendue par la mer, et où rien du monde extérieur ne pénétrerait plus.
Les documents officiels nous apprennent qu’une troisième fois, en novembre 1798, M. Reinhard réclama la relégation
(1) Dépêche de M. Reinhard, 6 thermidor an VI (Afaires étrangères, Toscane, vol. 1514, fo 99).
(2) Archives nationales, AFIN, carton 78, dossier 322.
du pape à Cagliari (1). La sommation demeura sans effet ; car le séjour de Pie VI à la Chartreuse se prolongea pendant tout l'hiver de 1798 à 1799. Quelques visites vinrent éclairer d’un peu de joie sa vie d’infirme et de proscrit : telle fut celle du roi de Sardaïgne ; telle fut celle de quelques personnages ecclésiastiques que le gouvernement toscan autorisa à communiquer avec le Saint-Père. Une adresse arriva aussi des évêques français émigrés à Londres, et ce témoignage de fidélité fut pour le pape consolation. Un moment, Pie VI put se bercer d’une restauration prochaine. A Finstigation de la reine, le roi des Deux-Siciles s'était laissé persuader de prendre les armes, d'entrer en guerre contre la République romaine. Un succès rapide favorisa d’ abord l’entreprise. Les Napolitains remontèrent vers le nord, envahirent l’ancien État pontifical, s'emparèrent de Rome. Ce ne fut qu’un éclair de fortune. A l’appel de leurs protégés en détresse, les Français accoururent. Rome fut reconquise. À leur tour, les territoires napolitains furent occupés. Enfin, à la suite d’une courte campagne, le général Championnet entra dans Naples.
Le malheureux pontife n’était plus désormais que le jouet des événements dont il subiraït le contre-coup. Pour le transfèrement en Sardaigne les instances reprirent. Comme le gouvernement grand-ducal éludait la requête sans oser s’y refuser, M. Remhard, tantôt redoublaït d’intimidation, tantôt exhalaït son dépit : « Comment, répétait-l, se débarrasser du personnage? » D’autres fois, essayant d’être persuasif, il vantait la facilité d’une courte navigation « au milieu de tous les agréments et de toutes les convenances ». Puis, passant aux insinuations méchantes, il se hasardait jusqu’à écrire que, si certains prêtres s’opposaient au départ, c'était « parce qu’ils avaient leurs maïîtresses à Florence ». Il lui
(4) Dépêche de M. Reinhard, 5 brumaire an VII (Afaires épaneerens Toscane, vol. 154B,f0 53).
arrivait aussi d’affecter un méprisant dédain. « Un vieillard . de plus de quatre-vingts ans, écrivait-il, ne peut être qu'au- ; dessous de l’attention du gouvernement français (1). » Le gouvernement toscan, tout plié sous la peur, n’eût-il pas ; fini par céder? Heureusement pour son honneur, il n’eut | pas le temps d’être lâche. Contre la France, la coalition s'était reformée. Le grand-duc de Toscane était le frère de l’empereur. Il fut enveloppé dans le grand orage. En mars 1799, le Directoire lui déclara la guerre. Désespérant de son trône, il quitta ses États. Les Français y entrèrent et, en s’emparant de Florence, s’emparèrent pareillement de Pie VI.
Ce qui n'était que surveillance — et une surveillance mêlée de vénération et d’hommages — devint désormais dure captivité. Dans l'Italie renouvelée, le pape, même détrôné, demeurait un embarras. Puis s’il gardait quelque contact avec les diplomates, les prélats, les cardinaux, il pourrait employer ses derniers jours à préparer le futur conclave qui pourvoirait à l'élection de son successeur. Il fallait éloigner à tout prix l’importun captif. De Ja Chartreuse de Florence, Pie VI fut arraché; par Bologne et Modène, il fut conduit à Parme; puis, après un court séjour en cette ville, il fut traîné jusqu’à Turin. Le voyage se fit à petites journées, car le pontife était en partie paralysé; et ce n’était qu’au prix des plus grands efforts, à . l’aide d’une sorte de pliant fabriqué exprès, qu’on parvenait matin et soir à le hisser dans sa voiture et à l’en retirer (2). Cependant les opérations militaires des coalisés avaient débuté sous des auspices favorables. Ils avaient dépassé Vérone et menaçaient la jeune République cisalpine. Sous la peur de cette invasion, le Directoire résolut de mettre en sûreté son captif. Dès le 9 avril, le Moniteur de Rome
(1) Affaires étrangères, Toscane, vol. 152, fo 101, 106, 107, 114 (2) BarDAssAR:I, Enlèvement et captivité de Pie VI, partie deuxième, chap. iv et v.
ion du pontife, des in comme il A à * prisonnier. La suite se composait de sept ou huit À es : monsignor Spina, le Père Fantini, puis l’abbé ari qui raconterait plus tard l’exode ; quelques sercomplétaient le cortège. Sur la route, le dernier vilitalien était Sezana. À ce nom, Pie VI, à ce qu'on k orte, se redressa un peu et, une similitude de ‘CORS0= |. ce frappant ses oreilles, il se rappela une autre bourau nom presque pareil, celle de Cesène où il était né. ne on s’éleva sur les Lo neigeuses, la tristesse Sep
sinistre pour des yeux dates aux clairs horizons de Rome à
aux doux coteaux de la Sabine! Une partie du trajet accomplit pour le pape en chaise à porteur au milieu de cultés qui, pour ces voyageurs timides, prenaient des aspects d'extrême péril. Le 1% mai, on arriva en vue de rançon. À tout événement, le commandant de la pla ait fait sortir une partie de la garnison, attentif qu tait à doser de son mieux la surveillance et un certain ect d’hommages. Tout brisé de fatigue, le pape sommeil Au bruit assourdissant des tambours qui baton en
d’effroi. Briançon offrait peu de ressources : trois ou quatre chambres à l’état-major de la place, tel fut le logement réservé à Pie VI. Cependant le bruit commençait à se répandre de l'événement extraordinaire ; aussi, dès le lendemain, les abords de la petite ville se remplirent de montagnards, ardents à chercher comment ils pourraient entrevoir le pontife, et recueillant avec une curiosité pieuse tout ce qu’on rapportait de lui.
Pour le pauvre vieillard qui avait touché le fond de l’infortune, le lieu le plus propice — fût-il très misérable — serait celui où il pourrait mourir en paix. Mais d'Italie les nouvelles étaient mauvaises, et une crainte — assez chimérique d’ailleurs — régnait, celle qu’un coup de main hardi des Austro-Russes n’enlevât la victime. Par arrêté du 22 prairial (10 juin 1799), il fut décidé que le pape sérait amené à Valence. Les prêtres de la suite reçurent l’ordre de partir en avant, tandis que Pie VI ne garderait pour compagnon que le Père Fantini. Donc, en dépit de ses quatrevingt et un ans, le pontife, de plus en plus gagné de paralysie, fut de nouveau hissé en voiture. Et de nouveau les étapes se succédèrent : Gap, Corps, Lamure, Vizille, Grenoble. « Citoyen pape, les chevaux sont attelés », disait le matin un des hommes de l’escorte. Les ordres officiels étaient de ne laisser approcher aucune personne suspecte, aucun ecclésiastique réfractaire, de n’autoriser que les communications indispensables. En dépit de cette consigne, les paysans se pressaient sur la route, guettant un regard, un geste, une bénédiction. Quand les gendarmes ne craignaient pas d’être dénoncés, ils n’écartaient que doucement les fidèles ou, mieux encore, les laissaient approcher. On en vit même qui désignaient la voiture et indiquaient la place où se tenait le Saint-Pêre. Souvent, sur le passage, des jeunes gens, des jeunes filles jetaient des fleurs. A mesure qu’on approchait de Grenoble, le concours croissait. À Eybens, toute la population était sur pied. A Grenoble même, des
prescriptions sévères s’étaient appliquées à isoler le pontife. Mais les autorités, impuissantes et débordées, durent renoncer à leurs propres ordres et tolérer que d’une fenêtre le pape donnât sa bénédiction. Beaucoup de personnes réussirent, dit-on, à pénétrer jusqu’au Saint-Père (1). On rapporte même qu’à la maison des ecclésiastiques reclus, un prêtre obtint du concierge l’autorisation de sortir : il alla se poster sur la route de Grenoble à Valence et, s’étant agenouillé sur le passage de Pie VI, il revint tout consolé retrouver son geôlier.
À travers le département de la Drôme, la route se poursuivit au milieu du même concours. En certains endroits, il fallut mettre les chevaux au pas, afin d'éviter les accidents. À Romans, une multitude de femmes, au nombre de plus de deux mille, réclamèrent de voir le Saint-Père. Les voix se firent si impérieuses qu’on dut tolérer que le pape se montrât une minute à la fenêtre de son appartement : à ce prix seulement, on put dissiper cette foule qu’animait, dit un rapport de police, une dévotion brute (2). »
Le 14 juillet, le prisonnier arriva à Valence. Il y arriva excédé de la route et portant déjà sur son visage les signes de la mort prochaine. Pourtant, quand se déroula devant lui la belle vallée du Rhône avec les collines de la rive droite toutes baignées de lumière et couronnées par les tours de Crussol, il se ranima à la beauté de ce site qui, sous le soleil d’été, avait toute la splendeur d’un site d'Italie. « Quelle belle vue ! » répéta-t-il plusieurs fois. Un ancien hôtel très délabré, connu sous le nom de maison du gouvernement, avait été choisi pour loger Pie VI, et, en toute hâte, on l’avait garni de quelques meubles. Une sollicitude touchante y avait ajouté deux objets pieux : c'était un crucifix apporté par
(4) De FRANCLIEU, la Persécution religieuse dans le département de l'Isère pendant la Révolution, t. III, p. 469.
(2) Rapport du 27 messidor an VII (Archives départementales de la Drôme, série L).
le commissaire Curnier, commissaire du Directoire, qui jamais ne manqua de respect pour un si noble malheur : puis c’était un Ecce homo déposé par la mère du général Championnet. Longtemps le pape contempla l’Ecce homo. « Je n’ai pas encore, dit-il, souffert jusqu’au sang. » Sur ces entrefaites, les magistrats de la ville vinrent lui offrir ce qu’ils appelaient leurs compliments ; ils parlèrent même de la protection dont jouirait le pontife. Protezione, Protezione, répéta Pie VI avec un peu d’amertume ; et il retomba dans un silence dont il ne sortit plus.
Un règlement très sévère avait été édicté par l’administration centrale pour la garde du prisonnier : un poste de quinze hommes stationnerait en permanence à la porte du château et serait renforcé au besoin par les vétérans nationaux ; le pape ne pourrait sortir sous aucun prétexte ; nul ne serait admis à lui parler, hormis les personnes de sa suite et les fonctionnaires publics. La maison du gouvernement était voisine du couvent des Cordeliers où étaient enfermés les prêtres reclus ; un corps de garde fut établi dans le jardin pour intercepter toute communication, même par signes, entre les prêtres et le souverain pontife. En outre, un officier de planton fut établi en permanence dans les appartements du pape (1). Déjà le général Merck, commandant le département, avait donné ses instructions au commandant de la place : « La garde de cet individu, lui écrivait-il en parlant de Pie VI, vous est confiée responsablement (2). »
Un peu d’humaine pitié adoucit ces rigoureuses prescriptions. L’un des administrateurs, du nom de Boveron, avait protesté contre le règlement draconien édicté par ses collègues. Sous le couvert de ses fonctions, il visita plus d’une fois Pie VI; la langue italienne lui était familière et par ses témoignages de déférence, il toucha le cœur du pontife (3).
(1) Règlement du 24 messidor (Archives départementales de la Drôme), (2) Archives départementales de la Drôme, série L. (3) Charles PONGET, Pie VI à Valence, p. 108.
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Le Saint-Père avait retrouvé depuis Grenoble les ecclé- siastiques dont il avait été séparé à Briançon et les revoir avait été pour lui consolation. Comme la saison était magnifique, les serviteurs de Pie VI le transportaient de
temps en temps, sur une chaise longue, jusque dans le jardin du château. Ainsi s’écoulaient les jours pour Pie VI.
ses forces exténuées ne lui eussent pas permis d'y pour- | voir. Sa grande ressource était la prière. Puis il s’abimait en de longues réflexions, comme s’il eût voulu, avant de quitter ce monde, revivre encore une fois sa vie. Son pontificat qui durait depuis vingt-quatre ans avait été lun des plus longs dans l’histoire de l’Église. Peut-être, | en repassant son règne, y trouvait-il quelques sujets de regrets ou de repentir. Sur le trône, il s’était montré fas- Ltueux, dépensier, souvent autoritaire, plus attentif à maintenir l’éclat extérieur de son rang que capable de mesurer les dangers de l’Église, fermant volontiers les yeux pour ne point voir et peut-être incapable de voir très loin. Maintenant l'épreuve l’a épuré de toutes les taches, et les prêtres qui l'entourent ne le contemplent plus qu’avec vénération. Tout ce qui était humeur impérieuse, caprice, étroitesse d’esprit ou préjugé, s’est fondu en un admirable mélange de patience, d’humilité, d'abandon à la volonté du ciel. Très différents ont été, par la nature et le carac- tère, Louis XVI et Pie VI. Sur la fin de leur vie, il semble qu'un trait commun les rapproche : la prison du Temple a revêtu d’immortelle grandeur le médiocre Louis XVI; voici que la prison de Valence, s’ajoutant à tant d’autres prisons, consacre à tout jamais la mémoire de Pie VI.
La suprême vexation serait de traîner encore en un autre gîte le pauvre pape expirant. Après Sienne, Florence ; après Florence, Parme ; après Parme, Turin ; après Turin, Brian- | çon ; après Briançon, Valence. Le Directoire excellait à faire