TOME IV
Les affaires de l’Église ne lui parvenaient guère, et d’ailleurs
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mourir sans tuer. Le 4 thermidor an VIT (22 juillet 1799), il décida le transfèrement à Dijon du « ci-devant pape ». Quand le commissaire du Directoire notifia la décision à Pie VI, celui-ci poussa un douloureux soupir : « J’espérais, dit-il, mourir ici. » Presque aussitôt il ajouta : « Que la volonté de Dieu soit faite. »
Ce Dieu qui était invoqué avec une si patiente résignation réservait le pontife pour un autre voyage. Dès le commencement d’août, l’un des médecins de Valence attestait que l'état du vieillard rendrait sans doute mortel tout déplacement. Le jour de l’Assomption, Pie VI put encore entendre la messe et même communier. Le soir, la paralysie, faisant de soudains progrès, l’envahit tout entier, et à tel point que, ses facultés s’engourdissant en même temps que ses membres s’immobilisaient, il tomba dans une sorte de coma. On ne pouvait -plus douter que la victime n’échappât aux persécuteurs. Pendant plus de douze jours, on assista à la dissolution progressive de ce pauvre corps qui ne luttait plus. Le 27 août, le Saint-Père recouvra toute son intelligence ; mais c'était la lucidité des mourants. Le saint viatique lui fut administré. Ce qui lui restait de forces, il le dépensait en invocations : Miserere mei, murmurait-il, ou bien : Ignosce illis, pardonnez-leur. Il fit appeler monsignor Spina : « Recommandez bien, dit-il, à celui qui sera mon successeur, qu'il pardonne à la France, aux Français. » Bientôt l’agonie commença et le 29 août 1799, à une heure du matin, Pie VI entra dans l’éternel repos.
Quatre semaines plus tard, en cette même cité de Valence, un voyageur revenant d'Égypte descendait à l'hôtel de la Poste. C'était le général Bonaparte. Il séjourna vingt-quatre heures en cette ville, soit qu’il voulût s’y reposer, soit qu’il Jui plût de revoir les lieux où il avait, comme officier d’artillerie, habité jadis. Le lendemain, comme il partaît par
la chaussée de Lyon, il remarqua, se promenant sur la route, des ecclésiastiques qu’à leurs allures il reconnu, crut reconnaître pour des Italiens. Il ne se trompait pas. C'était. monsignor Spina et trois autres prêtres de la suite de Pie VI. Le général arrêta sa voiture et, ayant interrogé les étrangers, leur exprima courtoisement ses regrets sur la mort du Saint-Père. IL ajouta : « Où avez-vous l’intention de l’inhumer et que comptez-vous faire vous-mêmes? » — « Nous voulons, répondirent les prêtres, transporter Ja dépouille du pape en. Italie; nous voudrions, nous aussi, y retourner; mais jusqu'ici nous ne pouvons ni obtenir de passeports ni correspondre avec nos familles. » — « C’est trop fort », s’exclama Bonaparte. Il promit que, dès son arrivée à Paris, il s’emploierait pour que les vœux des ecclésiastiques pussent s’accomplir. Puis la voiture s’éloigna.
Pie VI mourant, Bonaparte revenant d'Égypte, ces deux noms rapprochés ne marquent-ils pas le symbole d’une ère ancienne qui s’achève, d’une ère nouvelle qui commence? L’un, sur son lit funèbre à Valence, évoque l'image de la persécution directoriale, non ouvertement meurtrière, mais tortionnaire avec raffinement, et épuisant sur un vieillard infirme les restes de ses laides violences: l’autre, en son retour vers Paris, représente une puissance pressentie encore plutôt que bien connue, mais qui déjà provoque d'immenses espoirs. Le chef a surgi, suscité pour ressaisir et refondre en ses mains toutes les forces confuses que la Révolution a fait jaillir, mais que, malgré la généreuse entreprise de 1797, nul n’est parvenu jusqu'ici à capter. AÀ ce chef, pendant quinze ans, pour le bien comme pour le mal, tout pouvoir sera dévolu. Il sera l'arbitre des choses politiques et, autant que l’homme peut disposer de ce qui le dépasse en majesté et en durée, l’arbitre des choses religieuses aussi. Et c’est pourquoi ce nom de Bonaparte que j'inscris en termi-
nant ce volume sera celui qui dominera tous les événements qu’il reste à retracer (1).
(1) J'avais compté d’abord terminer ici l’œuvre que j’ai entreprise, Je m'excuse beaucoup d’ajouter un volume à un travail déjà bien long pour mes forces, bien long aussi, je le crains, pour ceux qui .me font l’honneur de me lire. Mais, tout bien pesé, il m’a paru — et d’autres très autorisés ont pensé comme moi — que la vraie date de la pacification n’était pas le 18 Brumatre qui avait laissé subsister les lois antichrétiennes tout en les adoucissant dans la pratique, mais la publication du Concordat en la solennité de Pâques 1802. C’est ce jour-là, ce jour-là seulement, que se clôt l’histoire religieuse de la Révolution.