‹ Histoire religieuse du département de l'Hérault (volume 2)Chapitre 12 sur 60 · CHAPITRE PREMIER L'ACTE CONSTITUTIONNEL · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER L'ACTE CONSTITUTIONNEL

("/•' octobre - Si décembre 1791)

SOMMAIRE. — I. Proclamation de l'Acte Constitutionnel à Montpellier. — II. Adresse des <c Amis delà Constitution, de Béziers ». — III. Mandement patriotique. — IV. Le curé Bellugou ycuI un Te Deum officiel; il pérore dans la « Société patriotique ». — Y. Terrible bagarre de Saint-Ruf; Lettre de la Municipalité aux députés de l'Hérault. — VI. Réponse de Cambon. — VII. Arrêté du département en faveur de la liberté religieuse. — VIIL Proclamation de la municipalité de Montpellier sur le même objet. — IX. Mise en vigueur de la nouvelle circonscription des paroisses, à Montpellier. — X. Troubles sanglants. — XI. Etablissement du Séminaire, à Béziers. — XII. Mesures outrées contre les a réfractaires ». — XIII. Lenteurs froidement calculées. — XIV. Marche hypocrite, — XV. Coq séditieux, au tribunal correctionnel de Montpellier.

I. — L'œuvre de destruction inaugurée et activement poursuivie par l'Assemblée Constituante suivit son cours sous l'Assemblée Législative et prit même un caractère de persécution et de barbarie qu'elle n'avait pas eu sous le

l'acte constitutionnel 185

régime précédent. —Peu de jours avant de se séparer, les membres de la première législature avaient voté un décret prescrivant de proclamer l'acte constitutionnel avec solennité et réjouissances publiques, le premier dimanche qui suivrait sa réception. Le Directoire de l'Hérault fixa la cérémonie au dimanche 2 octobre. La proclamation se fit au chef-lieu avec un grand apparat, sur plusieurs points ; d'abord, à la sortie du cortège officiel de la maison de ville, puis au Peyrou, à la grand'rue, et enfin au milieu de l'Esplanade. Sur cette promenade, groupés devant l'autel de la patrie, non loin de la colonne érigée à la Liberté et à la Concorde, les prêtres jureurs chantèrent un Te Leum.

IL — Il n'en fallait pas davantage pour exciter l'ardeur des Sociétés patriotiques ; celle de Béziers, présidée par " l'abbé Léger, vicaire épiscopal de l'évêque du département, rédigea une longue adresse de sept grandes pages, portant la date du 4 octobre 1791, l'an 3 de la Liberté, qu'elle fit parvenir au Directoire du District de Béziers. On y lisait : a Messieurs, Un des premiers devoirs des Sociétés patriotiques est de surveiller infatigablement les mauvais citoyens que nos villes ne récèlent qu'en trop grand nombre, et de les dénoncer aux administrateurs, à qui est constitutionnellement imposée l'honorable tâche d'empêcher que la chose publique n'éprouve aucun dommage. Nous le remplissons aujourd'hui, Messieurs, ce devoir sacré, avec la confiance qu'inspirent des administrateurs auxquels c'est assés que le danger soit montré pour qu'il soit prévenu. La ville de Béziers fourmille de prêtres réfractaireset, par eux, de fanatiques, dont chaque jour ils aiguisent et enveniment les dispositions. On voit leur audace s'accroître parles évènemens même qui semblaient destinés à l'anéantir. Il est notoire qu'ils parcourent la cité, accaparant des signatures, les forçant par des motifs religieux,

186 l'assemblée législative

dont ils font l'essai, pour obtenir de nouveaux forfaits. Ils se proposent de vous présenter une pétition à Tefiet d'obtenir des inscriptions pour des églises à leur usage. » Il cherche donc à détourner Tadministration du district de Béziers de cette concession. Pour cela il invoque les principes de la tolérance religieuse consacrée dans la déclaration des droits de l'homme et dans l'acte constitutionnel. Mais il ne veut pas appliquer ces principes aux sectes intolérantes^ et ce mot il l'applique aux catholiques demeurés fidèles, « aux prêtres réfractaires et aux fanatiques. Ils ne sont pas seulement intolérans ; ils sont barbares. Dans l'état même d'humiliation où la loi les retient, ils ne respirent que menaces, que contre-révolution, que proscription. Que serait-ce loi*sque une application aussi fausse qu'impolitique de la loi du 7 mai dernier leur aurait donné quelque consistance?... Une horde de mauvais citoyens n'est pas une secte religieuse. J'aimerais autant décorer de ce nom de secte religieuse une légion d'usuriers, d'accaparateurs du numéraire, d'infâmes agioteurs. . . Qu'on leur donne aussi des églises à inscriptions ; que le Peuple, victime infortunée de leurs coupables manœuvres, sache au moins en quel lieu et à quels jours ils se réunissent tous ; qu'il le sache, pour faire tomber d'un seul coup toutes les têtes de cette hydre dévorante... » (1)

III. — Ayant pQur auxiliaire et pour conmiensal le président de la Société patriotique, l'évéque du départetement peut-il demeurer silencieux et inactif î II s'empresse de publier un mandement (10 octobre 1791) dont nous devons donner quelques extraits.

Mandement au sujet de la Proclamation de l'Acte Constitutionnel « La voix de vos premiers Pasteurs, N. T. C. F., ne s'est

(1) Arch. de l'Hértult, série L, 346,

l'acte constitutionnel 187

jamais fait entendre â vous pour un événement aussi important que celui que nous vous annonçons aujourd'hui, et pour lequel nous vous invitons à vous livrer aux transports d'une joie chrétienne. L'Autorité civile vous l'a déjà transmis ; déjà, par son ordre et à son invitation, réunis dans nos temples, nous avons fait retentir leurs voûtes et les places publiques de nos actions de grâces envers l'Être Suprême. Qu'il soit permis aux Ministres d'une Religion sainte, qui ne reconnoît pour âdelles Sectateurs que les bons Citoyens, et pour bons Citoyens que les francs Amis de la Constitution de leur pays ; qu'il leur soit permis de proclamer aussi cet Acte constitutionnel, monument impérissable de la sagesse et de la régénération de la Nation Françoise; et, pour montrer T union réciproque et désormais indissoluble, l'accord parfait de la Religion et du Civisme, qu'une fête religieuse et civique succède à une fête civique et religieuse. Pour quels évènemens nous ordopnoit-on jadis l'Hymne d'actions de grâces? Pour des victoires!... Ce n'est point pour de semblables faveurs du Très-Haut que nous venons exciter votre reconnoissance?... C'est pour le don le plus insigne que la sagesse éternelle puisse faire aux Nations... C'est pour la Constitution Françoise, présentée au Roi, par l'Assemblée Nationale, le 3 septembre dernier et acceptée par Sa Majesté le 14 du môme mois... Louons, bénissons l'Être Suprême, parce que nous avons une bonne Constitution. Dès l'entrée de cet édifice immortel, se présente la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, qui tout à la fois en décore le frontispice et lui sert de fondement... Elle n'est autre chose que le développement social de la morale simple et sublime de l'Évangile. Heureux les Pasteurs, qui, par une étude réfléchie de ce Livre sacré, du Livre par excellence, et de l'Acte Constitutionnel, par la comparaison qu'ils en feront dans leurs méditations, tout à la fois religieuses et patriotiques, se pénétreront

188 l'assemblée législative

de cette conformité, en feront le sujet de leurs instructions aux fidèles Citoyens qui leurs sont confiés ! « Que ne pouvons-nous, parcourant les sept Titres de ce monument authentique, vous en détailler les beautés, vous montrer à chaque article, l'esprit de sagesse et de conseil, de grandeur d'âme et de force qui Tinspû^a, le rédigea ! Qu'ils sont aveugles les détracteurs de cet ouvrage immortel I Comme les passions les plus vaines et les plus viles, le sot orgueil, la sordide avarice les égarent. ... Ils ont senti peut-être Tindécence de leurs plaintes et de leurs regrets et, feignant un désintéressement auquel leur conduite passée rend difficile de croire, ils afiectent de les réunir sur le trône et sur le Prince qui y est assis ; ils se sont donnés pour ses amis. Eux les amis du Roi !... Le véritable ami du Roi est le Citoyen français inviolablement attaché à la Constitution et à la Loi !.. » — L'évêque intrus termine son Mandement en ordonnant, pour le 22 octobre, un Te Deum dans toutes les églises du département, recommandant au clergé d'inviter à la cérémonie avec tout le sentiment qu'inspire un patriotisme religieux, les Corps administratifs, les Municipalités, tous les Corps constitués et les Sociétés cTAmis de la Constitution. »

IV. — Sur les instantes supplications des administrations du chef-lieu du département, Tabbé Bellugou avait quitté Béziers et ses fonctions de vicaire épiscopal pour devenir, comme nous l'avons dit, curé de la paroisse Sainte-Anne de Montpellier; mais il n'en était pas moins demeuré investi de la confiance de l'évêque départemental et son fondé de pouvoirs officiel auprès des autorités civiles. Pouderous en lui envoyant son Mandement pour qu'il en fit la lecture à ses paroissiens, lui fit tenir un certain nombre d'exemplaires pour les directoires du département et du district, ainsi que pour la Municipalité et pour la Société des Amis de la Constitution. Le curé-jureur

l'acte constitutionnel 189

pensa que cet envoi l'obligeait à quelque chose en l'honneur de l'expéditeur ; il invita le Directoire du district à se rendre dans son église pour assister au Te Deum d'actions de grâces, ordonné pour l'achèvement de la Constitution et son acceptation par le Roi. Les membres du district se trouvèrent fort embarrassés ; désireux de se rendre agréables à l'abbé Bellugou, mais ne pouvant se diviser et se rendre dans plusieurs églises. Ils délibérèrent que chacun d'eux conserverait à cet égard sa liberté personnelle et assisterait en son particulier à la cérémonie dans l'église de son choix (1). Ce même jour l'abbé se rendit à la réunion des Amis de la Constitution, qui furent heureux de le recevoir. On en jugera par ces lignes empruntées au Compte-rendu des travaux de cette Société : « La séance du 22 a été remarquable par l'hommage fait à la Société, par M. l'Évêque du Département (M. Pouderousj et son conseil, de son Mandement concernant la proclamation de la Constitution, et par les discours inléressans et souvent applaudis de M. Bellugou, curé de Sainte-Anne, qui fut chargé de vous le présenter et do M. Jacques-Antoine Rabaut(2) qui présidait, ce jour-là, l'Assemblée. Je ne crois pas avoir besoin de vous rappeler la sensation que nous fit la lecture de ce Mandement constitutionnel, et surtout de ce passage où M. l'Evêque rappelle celte vérité précieuse que la Religion ne connaît pour fidèles sectateurs que les bons Citoyens et pour bons Citoyens que les francs Amis de la Constitution de leur pais. L'approbation et les applaudissemens que vous avez donnés dans^ la séance du 31, à la lettre de remerciement que vous aviez chargé M. Rabaut d'écrire à M. l'Évêque, et à la réponse de ce vénérable Pasteur, me

(1) Arch. de THérault, série L, Reg. des Délib. du Direct, du Dislr. de Montpellier, n» 1 ; - !22 octobre 1791.

(2) Pasteur de l'Eglise réformée de Montpellier.

190 l'assemblée législative

dispensent de vous rappeler les principes de tolérance et de fraternité semés dans celte correspondance philosophique et religieuse, remarquable sous plus d'un rapport » (1). — A noire tour, nous relèverons cette assertion : « La religion ne reconnaît pour fidèles sectateurs que les bons citoyens et pour bons citoyens que les francs amis de la Constitution de leur pays » ; assertion, — erreur manifeste, — qualifiée de «c vérité précieuse » par un ministre protestant 1

V. — Au moment où Pondérons terminait la rédaction de son Mandement, c'est-à-dire le 9 octobre 1791, une bagarre, aussi terrible que soudaine, bouleversa le cheflieu du Département de l'Hérault, et motiva de la part de la municipalité de cette ville une lettre aux députés de l'Assemblée nationale, dont la minute existe aux archives de Montpellier. Elle est datée du 10 octobre 1791. Nous en reproduisons la plus grande partie :

« Hier dimanche, une insurrection a éclaté, à 9 heures du matin, qui a duré tout le jour et môme la nuit. Dans la chapelle de Saint-Ruf, un prêtre non assermenté alloit dire la messe ; une vingtaine d'hommes étaient dans Tintérieur et deux cents femmes dans la rue, pour entendre cette messe. Trois jeunes gens ont passé qui ont crié au scandale, à l'incivisme, etc. Les femmes de répondre par des paroles et les hommes par des coups. Les deux partis sont sur le champ avertis et les rues se remplissent d'hommes armés qui courent, se rencontrent, s'injurient et se battent; plusieurs citoyens sont blessés. M. Caesar Cambon (2) l'est môme d'une manière grave, mais non dangereuse. La police et la troupe accourent. Un seul cri

(1) Comple^endu des travaux de la Société des Amis de la Constitution, pendant le mois d'octobre 1791, p* 8-9.

(2) Le frère du député.

L*ACTE CFNSTITUTIONNEL 191

se fail entendre; un seul vœu se manifeste : celui de la liberté du culte et de la rouverture des églises. Le Corps municipal observe que les églises nationales sont ouvertes et que des sociétés particulières en désirant doivent le demander en se conformant à la loi. L'atroupement dissipé, le Corps municipal retourne à la Maison commune et là il délibère sur la tolérance : Est-elle due aux sectes intolérantes?... L'ordre n'a pas été troublé le reste de la journée ; mais, le soir, il y a eu des coups donnés ; les deux partis se trouvaient en présence devant les deux caffés de la grand'rue... Ils s'étaient rangés en bataille, le sabre nu, et^ivec des cris affreux, lorsque M. le Maire, se plaçant au milieu d'eux, les a empêché d'en venir aux mains » (1).

VL — Cette lettre communiquée au corps législatif, le 17 octobre, y occasionna une vive discussion ; on mit les troubles de Montpellier sur le compte du clergé catholique, contre lequel on se permit les déclamations les plus violentes ; Et cependant qu'y avait-il de vrai î Un peuplé irrité de n'avoir pas la liberté de conscience accordée par la Constitution. En efiet, dans cette ville on n'entendait au milieu du tumulte que ces cris, mille fois répétés : « Liberté des cultes ! Ouverture des églises ! » C'esl-à-dire : Ouverture des églises aux prêtres non jureurs. Mais le prêtre qui célébrait la messe à Sain t-Ruf était-il en cause? et était-on en droit, à cause de ce trouble provoqué par trois jeunes gens, de demander comme on le ât des mesures de proscription générale contre le clergé? (2) Cambon, se faisant l'écho de ce qui venait de se passer à l'Assemblée, répondit, le 19, à la municipalité de son pays natal :

(1) Arch. mun.de Montp.^ D, 3, Lettre de la municip. de Montp, aux députés de l^ Assemblée nationale , 10 octobre 1791.

(2) Jaqer, L'EgL de Fr. pendant la RévoL, t. m, p. A.

192 l'assemblée Législative

c< Messieurs, nous nous empressons de communiquer votre lettre du 10 courant à l'Assemblée nationale, afin de lui faire connoîlre rembarras où vous vous trouviés, la conduite que vous aviés tenu et les diverses propositions que vous aviés agité et nous demandâmes qu'elle fut renvoyée aux Commissaires chargés de faire vendredy prochain un rapport à l'Assemblée au sujet des prêtres réfractaires ; nous vous apprenons avec plaisir que votre conduite et votre arretté ont mérité et obtenu les applaudissements de l'Assemblée qui ne demande que l'exécution sévère de la Loi. Nous espérons que la Loi qui seta rendue sur les prêtres réfractaires, ou pour mieux dii*e sur la liberté du Culte réglera votre conduite, quoique nous ne vous dissimulerons pas l'embarras où l'on se trouve; les demandes de tout le Royaume sont une loi rigoureuse : les principes sont une liberté absolue; il n'appartient pas au Corps Législatif d'attenter à la Constitution, aussy suis-je persuadé que l'Assemblée nationale prendra des mesures sévères contre les perturbateurs de l'Ordre public, sans attaquer les principes » (1).

VIL — D'après cette lettre et suivant les conseils qui lui furent donnés plus tard, le Directoire du département prit un arrêté (31 octobre 1791), dont voici les dispositions les plus importantes :

« Le Directoire du département de l'Hérault, toujours pénétré du grand principe de la liberté des opinions religieuses,... Considérant que ces mesures ont été reconnues insuffisantes pour assurer à tout homme le droit qui lui est garanti par la Constitution d'exercer le culte religieux auquel il est attaché... Arrête que tous citoyens, toutes sociétés, aggrégations de communautés religieuses ou séculières, pourront ouvrir leurs églises, chapelles,

(1) Lettres de Cambon, page 80.

Page 1