CHAPITRE VI
rÉVÊQUE CONSTITUTIONNEL DU DÉPARTEMENT DE L'HÉRAULT
(26 février, - i7 avHè i79i)
SOMMAIRE. — I. Préparatifs de Félection. — II. Proclamation du Directoire du département. — III. Opérations électorales. — lY. Dominique Pondérons, curé de Saint- Pons, est élu évéque de THérault. — V. Arrêté du Département. — VI. Acceptation de révêque-élu. — VIL II est complimenté. — VIII. Sa réponse. — IX. Cérémonie de la proclamation. — X. Un curé montagnard et jureur. — XI. Supplique de la municipalité de Béziers à M. de Nicolay. — XII. Celui-ci donne une Ordonnance et préside une procession. — XIII. Pouderous se rend à Paris pour se faire sacrer. — Te Deum et messes constitutionnelles. — XIV. Protestations du clergé de Bédarieux. — XV. Sacre de Pouderous, surnommé V Evéque des BaïonneUes. — XVI. Sa prise de possession. — Il est pendu en effigie, à Montpellier. — XVII. Gouttes est nommé évêque de Saône-et- Loire; — Comment il est reçu dans ce département. — XVIII. Deux brefs de Pie VI. — XIX. Le protestant Camus et le curé Martin. — XX. M. de Malide adopte Vlnstruction de Tévéque de Langres et donne un Mandement à cette occasion. — XXI. M. de Malide est condamné par le Tribunal du district de Montpellier. — XXII. M. de Nicolay est aussi poursuivi, pour avoir souscrit VInstruction. — Il quitte furtivement Béziers, où il est ramené ; son départ définitif.
I. — De par la Constitution civile du Clergé et sans le concours du Chef de l'Eglise catholique, les sièges épiscopaux de Montpellier, d'Agde, de Béziers, de Lodève et de Saint-Pons étaient supprimés et remplacés par un seul,
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établi à Béziers. La nouvelle circonscription prenait le nom de Diocèse du département de VHéraulty compris luimême dans la métropole des Côtes de la Méditerranée^ dont le chef-lieu était fixé à Aix-en-Provence. Pour revenir, disait-on, aux mœurs des premiers siècles du christianisme, l'élection du nouvel évêque devait être l'œuvre du peuple. Quand le moment fut venu, le procureur général syndic du département, Dupin, écrivit au nom de l'administration à l'abbé Poujol, curé de la paroisse Saint-Pierre, de Montpellier, l'invitant à faire préparer son église pour le 28 février afin qu'on put commencer ce jour-là les opérations prescrites par la loi, pour le choix de l'évêque constitutionnel. L'abbé Poujol répondit à cette invitation par la lettre suivante, dont l'original est conservé à nos Archives municipales (1).
« Montpellier, 26 février.
« Messieurs, les préparatifs dont vous me parlés dans la lettre que vous m'avés fait l'honneur de m'écrire, ne me regardent pas ; c'est l'affaire du Bedeau, loueur de chaises; vous pouvés lui donner vos ordres. — Je suis assés occupé de ma douleur, et je gémis profondément devant Dieu de ce que vous allés faire demain ! Quand je lis l'histoire ecclésiastique, j'y trouve qu'on n'a jamais procédé à l'élection d'un nouvel Evêque qu'après la mort, ou la démission, ou la déposition canonique de l'ancien, suivant les formes prescrites par les canons. Ici, c'est une voie de fait. Les Evêques ne sont pas morts, ils ne se sont pas démis, et ce sont des prélats catholiques dont le mérite est connu, unis au Saint-Siège et à tout le corps épiscopal de tout le monde chrétien ; et vous vous proposés de les destituer de leur place et d'en nommer un autre pour le département I
(1) Arch. munie, de Montp^ série P, 5, a»
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» Permetlés-moi de vous demander : qu'onl-ils fait î Quel est leur délit? — Ils ne veulent pas prêter le serment ! — Mais si leur conscience le leur défend !.. Un serment que le corps des Evoques de France condamne, que le Souverain Pontife réprouve ! (Si vous en doutés, attendes au moins que sa décision vous soit connue). Douteriés-vous du sentiment des autres Evoques du monde entier? S'ils sont étrangers à la nation, ils ne le sont pas à la foi. Chargés de l'enseignement touchant le dogme, la morale et la discipline, ils forment par leur unanimité morale et leur union avec le Saint-Siège, le jugement de l'Eglise, que vous devés écouter sous peine d'être regardé comme païen et publicain, aux termes de l'Evangile. Vous avés fait imprimer une liste des curés ou autres ecclésiastiques qui ont prêté le serment ; mais, quand même le jugement des Evêques, seuls juges de la foi, ne suffirait pas, n'est-il pas de notoriété publique que le plus grand nombre s'y est constamment refusé ?
» Au surplus. Messieurs, quels maux ne produira pas cette élection, soit dans l'ordre de la religion, soit dans celui de la société ! Vous allez introduire un schisme qui, au sentiment des saints Pères, est le plus grand de tous les crimes, dont les suites sont les plus terribles; troubler les consciences : absolutions invalides par défaut de juridiction; nullité du sacrement du mariage, par défaut de présence du propre pasteur, selon la doctrine du concile de Trente. Que d'âmes vont être privées des grâces du salut I Combien y en aura-t-il qui périront !
» Je considère ces malheurs avec les yeux de la foi et j'en frémis. Et vous. Messieurs, quand les préjugés se seront dissipés et que vous examinerés toutes choses dans le calme et la tranquillité de votre âme, n'écoutant que la voix de la raison et de la religion, voudrés-vous vous adresser à des intrus dont les pouvoirs vous paroîtront alors tout au moins bien douteux. Vous en aurés
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des regrets les plus vifs et les plus amers. Ils empoisonneront vos jours, vous tourmenteront à l'heure de votre mort et vous suivront au jugement de Dieu. Ne me saches point mauvais gré, Messieurs, si je vous parle avec cette liberté pastorale. C'est le zôle le plus pur qui me l'inspire et ma qualité de pasteur m'en fait un devoir. Je voudrais bien faire entendre ma voix à toutes mes ouailles, surtout à celles qui s'éloignent de moi dans cette occasion. Je leur fairois voir les dangers où elles vont s'exposer. Je les porte toutes dans mon cœur, et mon zôle pour le salut de leur âme, qui n'est ni aveugle, ni précipité, mais sage et dirigé par la religion, ne finira qu'avec ma vie. Au reste. Messieurs, je dois vous prévenir que nous sommes obligés de publier à la messe paroissiale les bans du mariage et qu'on est dans l'usage de lire l'Évangile. Le peuple se lève alors pour témoigner sa vénération profonde aux paroles sacrées de Notre Seigneur Jésus-Christ, notre divin Maître et souverain législateur; votre religion vous inspirera les mômes sentimens.
» Je suis très respectueusement, messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur.
» PoujOL, curé de Saint-Pierre. »
Cette lettre n'empêcha pas l'élection de se faire au lieu, au jour et à l'heure indiqués. Le vote fut annoncé au public par une proclamation du Directoire, datée du 26 février 1791.
n. — proclamation du directoire du département
« Citoyens, l'élection de l'évêque du département devant avoir lieu demain 27, dans l'église de Saint-Pierre, à l'issue de la messe paroissiale, le Directoire a pourvu par les mesures les plus efficaces à la sûreté et à la dignité du Corps électoral; une garde imposante fera son service
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auprès de lui pendant tout le tems de ses séances. Les gardes nationales, la troupe de ligne, la maréchaussée assureront les opérations de l'Assemblée, maintiendront la tranquillité publique que des factieux tenteraient vainement de troubler (1). Reposez-vous avec confiance sur la sollicitude du Directoire, sur le zèle et la vigilance de la municipalité chargée dans cette occasion des fonctions intéressantes que le Directoire lui a déléguées. Tout est prévu pour protéger les représentans du peuple, que luimôme a revêtus du droit honorable d'élire en son nom le premier pasteur du département. — Citoyens, jusqu'à présent nous n'avons pas eu à gémir sur des malheurs semblables à ceux qui ont affligé plusieurs départemens et l'intérêt de la chose publique n'a pas été compromis. Votre patriotisme ne se démentira pas. N'écoutant que la voix de V honneur, vous repousserez avec indignation ces insinuations perfides; vous fermerez l'oreille à ces déclamations que l'hypocrisie a suggérées ou que le fanatisme a produites. Vous vous défierez de ces citations bazardées, de ces assertions scandaleuses, que des ministres d'un Dieu de paix osent débiter jusque dans la chaire de vérité. Nous les aurions dénoncés à la justice, ces réfractaires ; nous aurions livré à la sévérité des lois ces rebelles qui cherchent à troubler les consciences en abusant de la crédulité des peuples, si votre civisme ne nous était un sûr garant de votre attachement à la Constitution. Les ennemis du bien public se flattent en vain que le refus de serment de quelqi^es fonctionnaires publics embarrassera la marche de la Révolution. Rassurez-vous, Citoyens; la raison et la vérité ne perdront pas leurs droits. Elles auront toujours plus d'empire sur le peuple que les discours insidieux que Ton employé pour le séduire.
(i) On distribua des cartouches à balle à la force armée.
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Depuis long tems l'opimon générale s'est exprimée avec énergie, et le Directoire aime à se persuader que, par des mesures légales et paisibles, il parviendra à désarmer la résistance et à assurer l'exécution de la Loi. Citoyens ! Patriotes ! Soyez toujours remplis de courage et d'espérance. Encore quelque tems et vous jouirez des bienfaits d'une Constitution qui ne trouve de détracteurs que dans ceux qui étaient intéressés à perpétuer des abus dont vous étiez les victimes. » (1)
III. — Voici maintenant le résumé des opérations électorales ; nous le donnons d'après le document officiel (2).
Dimanche^ 27 février, 9 h. 1/2 du matin. Les électeurs, après s'être réunis dans le lieu des séances de l'Administration se rendent en corps dans l'église Saint Pierre. Ils assistent à la messe paroissiale célébrée par le vicaire de tour, qui n'est interrompue que par la publication des bans de mariage et un prône sur l'Evangile du jour. Formation du bureau provisoire. Appel nominal; 280 électeurs.
Même jour, 4 h. 1/2 de relevée. Appel nominal : 256 électeurs. Premier tour de scrutin pour la nomination du bureau définitif; pas de résultat.
Lundi, 28 février, 9 h. du matin. Appel nominal : 239 électeurs. Aaron Crassous nommé président et Castilhon, secrétaire.
Mémejour^ 11 h. du matin. L'Assemblée électorale vote des remerciements à l'Assemblée nationale, au Roi et à la municipalité.
(1) Ms Soulier, 1. 1, p. 215-217.
(2) ProcèS'Verbal de la séance électorale du Département de f Hérault, contenant Sélection de l'Evéque de ce Département et la Proclamation solennellement faite dans l'Eglise paroissiale de Saint Pierre de Montpellier, le Jeudi 3 du mois de mars i79i.' Montpellier, Picot, 1791, in-4*.
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MêYne jour^ 3 h. de relevée. Le président lit à haute voix la formule des serments prescrits par les décrets de 1790, et par l'appel nominal 254 électeurs prononcent le serment en disant je le jure. Sont nommés scrutateurs : Larche, curé de Montpeyroux ; Bernardin; Sicard, prêtre de rOratoire.
Mardi, 1^^ mars, 9 h. du m. Les scrutateurs élus prêtent serment. L'Assemblée délibère que les journées de voyage et de séjour effectif pour les élections seront payées à chaqu'un de ses membres à raison de 6 livres.
IV. — Le moment est enfin venu de voter pour le choix de l'Evêque du département. Les électeurs se placent en avant et à distance du bureau. Appel nominal : 274 votants. La pluralité absolue des suffrages est en faveur de M. Pouderous, curé de Saint-Pons de Thomières qui réunit 210 voix. Cette élection excite dans l'Assemblée les transports les plus vifs. Belpel, député du canton de Béziers, s'ofire de partir sur le champ pour aller porter cette nouvelle à Tévêque-élu et s'assurer de son acceptation. Cormary, député de Saint-Pons, propose de faire la même course à franc-étrier. Ces propositions sont acceptées avec reconnaissance et le président remet à ces deux courriers bénévoles des dépêches pour Pouderous.
Mercredi, 2 mars, 5 h. de relevée. La séance étant ouverte, les électeurs ne voyant pas arriver les envoyés s'ajournent au lendemain, après avoir prié le Directoire du Département de disposer toutes choses pour la cérémonie de la proclamation. Le Directoire prend, le même jour, l'arrêté suivant :