L'ORFÈVRERIE RELIGIEUSE
NOTES POUR SERVIR AU CHAPITRE XII
Nous croyons être agréable au lecteur, en lui donnant un très court résumé de Tart de l'orfèvrerie qui s'éleva graduellement au rang d'un art achevé. Il est avéré, aujourd'hui, que sous la domination romaine, la Gaule s'efforça, naturellement, de dérober à son vainqueur les secrets de l'art de travailler les métaux, que celui-ci même avait emprunté auparavant à l'Egypte, à la Grèce et à l'Etrurie. Cette initiative fut si heureuse, que les premiers essais dans le travail du bronze, démontrés chaque jour par d'intéressantes découvertes, nous permettent d'apprécier avec quelle habileté les Gallo-Romains savaient transformer le bronze en bijoux de toutes sortes : bracelets, colliers, épingles, fibules, anneaux, etc., que Témaillerie, dans l'enfance, venait enrichir quelquefois.
Nous avons admiré l'orfèvrerie mérovingienne, mise au jour de la science par des fouilles couronnées de succès, opérées par M. l'abbé Cochet, dans les cimetières mérovingiens de la Normandie. En effet, ne sont-ce pas des découvertes d'un haut intérêt, que celles qui ont arraché aux tombeaux des spécimens aussi précieux que peu connus, d'un travail admirable et d'un style aussi étrange que curieux ? Telles ces agrafes de ceinturons où s'étalent dans d'élégants entrelacs, les filigranes les plus déliés de la damasquinure en or ou en argent, et avec non moins de discernement, des figures allégoriques très singulières où se trouve représentée, par exemple, la scène de Daniel dans la fosse aux lions.
Nous conservons le souvenir du vase de saint Rémy, dit « vase de Soissons », pour la restitution duquel Clovis fît payer de sa tête son détenteur rebelle. La cathédrale de Reims possède un calice que la tradition dit avoir appartenu au saint pontife ; mais dont on attribue l'exécution au XII® siècle, en remplacement d'un autre légué par saint Rémy â l'église de Reims. Il y a lieu pourtant de constater la grande analogie de
forme et même de décoration qu'il présente avec celui de saint Gozlin du X® siècle, que complète une riche patène et qui est conservé dans la cathédrale de Nancy.
L'histoire n*a pas oublié de nous garder aussi la mémoire de saint Eloi, de ses vertus et de son exceptionnel talent d'orfèvre qui lui gagnèrent si facilement la confiance absolue de Dagobert. Mais il ne faudrait pas attribuer sa célébrité au seul fauteuil remarquable qu'il exécuta pour son maître ; car on sait également qu'il excellait dans la fabrication des châsses. L'abbaye de Sa int-M a rtm-lez- Limoges conservait, autrefois, une croix double, gravée et émaillée, d'un travail remarquable, du vin* siècle, qui était considérée comme une de ses œuvres.
L'église Saint-Denis possédait aussi une croix d'or du ix* siècle enrichie de grenats, de saphirs et de perles, dont les extrémités ornées de trois lobes aigus réunis en forme de fleur de lis, d'une assez belle composition et qui lui avait été donnée par Charles-le-Chauve.
Si nous consultons le curieux traité que nous a laissé le moine Théophile, qui vivait du \^ au \i^ siècle à ce que l'on croit, nous apprendrons que de son temps l'industrie des métaux précieux était déjà l'apanage des monastères. C'est une chose admise d'ailleurs, qu'après s'être instituée la protectrice des Lettres, en sauvant de Toubli, par une transcription patiente, les œuvres des grands auteurs de l'antiquité, l'Eglise avait pris en même temps sous sa sauvegarde la culture des Beaux-Arts. Ses moines s'exercèrent non seulement aux peintures murales de leurs monastères, mais c'est encore sous leurs cloîtres paisibles que l'on vit alors s'organiser d'importants ateliers d'orfèvrerie, où, sous la direction d'habiles religieux, vinrent s'inspirer et se former d'autres artistes qui propagèrent ensuite, dans leurs couvents, cet art nouveau.
Mais il est établi que ce n'est bien qu'au xii® siècle, qu'une impulsion considérable lui fut donnée, grâce à l'intelligence du savant abbé Suger. Ce célèbre ministre des rois Louis VI et Louis VII n'immortalisa pas moins son nom par le soin particulier qu'il apporta à faire exécuter les châsses de Saint-Denis, que par une sage administration du royaume et la rare activité qu'il mit à entreprendre et à parfaire les grands travaux qui furent sa gloire.
Cette prospérité ne devait pas durer, car voici venir le xni* siècle où « le règne de Saint Louis peut être considéré comme marquant V apogée de Vorfèvrerie religieuse en France ». Une pièce, entre toutes, conservée autrefois â la Sainte-Chapelle de Paris, pourrait en témoigner : c'est un buste de Louis IX, en or repoussé, dont la couronne et le col du manteau étaient couverts de pierreries. La figure, très expressive, était frappante de vérité.
Et c'est ainsi qu'après avoir brillé à cette époque d'un éclat extraordinaire, l'orfèvrerie devait bientôt déchoir, dans le mouvement préparé par l'établissement des communes, mouvement qui la fît tomber, à brève échéance, entre les mains exclusives des laïques. D'ailleurs, il est admis que c'est au xiii^ siècle que les orfèvres purent s'organiser en une
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corporation, dont les règlemenis se trouvent dans le Registre des Métiers d'Etienne Boileau.
Il était particulièrement réservé au xv* siècle de restaurer l'art religieux tombé en léthargie, par l'application à ses chefs-d'œuvre, des nielles abandonnées depuis longtemps et qu'il sut, avec honneur, faire revivre. D'un travail facile, l'efTet des nielles était admirable. Sur des surfaces planes et des fonds unis, les sillons pénétrants de la gravure se remplissaient d'une matière noire, vitreuse (nigellum)y mise en fusion sur le. métal, repoli peu après. Après ce travail apparaissaient bientôt de charmantes arabesques et de gracieux ornements.
Nombreux sont les chefs-d'œuvre de cette époque, où le talent extraordinaire de nos orfèvres sut toujours élever et maintenir, avec gloire, leur art merveilleux au niveau des grandes écoles rivales de l'Italie, de l'Allemagne et de l'Espagne, lesquelles nous ont laissé, cependant, des pièces de très haute valeur.
C'est ainsi que d'un éclat nouveau brillèrent non seulement la couronne des rois, la tiare des Pontifes, la mitre des évêques, la crosse des abbés, mais encore de riches croix émaillées, rehaussées de pierres, de rares intailles, de camées et de pierres précieuses destinées à être suspendues au cou, aussi bien que des croix processionnelles d'une incroyable beauté.
Mais voici encore Limoges qui nous ofire, de nouveau, ses admirables émaux, dans de symboliques crosses abbatiales, sur des custodes et des reliquaires d'une exécution parfaite et dont la magnificence n'aurait de comparable que les riches petits coffrets ou cassettes à reliques aussi curieux qu'ouvragés.
Aussi bien, malgré la destruction systématique de nombreux chefsd'œuvre, que la cupidité et le malheur des temps ont pu occasionner, nous sommes redevables, à ce xv" siècle, d'un grand choix de pièces magnifiques. D'une grande diversité, d'une charmante et bonne exécution, çlles joignent Télégance à l'originalité la mieux entendue. L'art français, au XV* siècle, a créé des modèles admirables. C'est aussi grâce au zèle pieux, à la foi vive et à la munificence de puissants donateurs, que de superbes monstrances et d'éblouissants ostensoirs vinrent, à cette époque, enrichir et le somptueux trésor de nos vieilles cathédrales, et le rétable de nos gracieux oratoires gothiques. Cet art, si bien fait pour exercer l'intelligence et l'adresse de l'ouvrier, ne connut pour ainsi dire jamais de décadence ; toujours en progrès, il était particulièrement préparé pour subir l'influence prodigieuse de la Renaissance.
(Noies de M. H. Martuouu.)
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