DES COMTES DE FOREZ ET LYONNAIS
Première race (xi* siècle)
Avant de dérouler sous les yeux du lecteur la longue chaîne des faits intéressants qui se rattachent à la vie, au martyre de saint Rambert, et surtout à la miraculeuse Translation de ses reliques et de celles de saint Domitien, du pays de Bugey au pays de Forez, il nous a paru utile, pour l'intelligence des choses que nous allons narrer, de faire l'histoire abrégée du noble seigneur, à la piété duquel nous devons, après le personnage inconnu qui eut mission de nous les apporter, les précieuses et insignes reliques des saints Rambert et Domitien.
Si nous ne suivions ce plan dans ce deuxième chapitre, après avoir, dans les pages précédentes, pris soin de faire connaître par une description sommaire, les lieux où se sont accomplies les merveilles dont ces lignes vont contenir le récit, le lecteur se trouverait dans une situation semblable à celle d'un homme qui, transporté soudain dans un pays
(Il Les notes qui ont servi i élaborer ce chapitre ont été extraites, en partie, de l'intéressante Souvtlle Histoire de Lyon, par M. A. StiybrT) 3 vol. Lyon, Bernoux et Cumin, 1899.
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étranger au sien, est surpris, étonné de tout ce qu'il voit, de tout ce qui se passe autour de lui, et ne sait plus où il en est, par la bonne raison qu'il ignore la langue, les coutumes et les mœurs du pays où il est arrivé soudainement.
Comte, vient du latin cornes qui veut dire compagnon. Ce fut d'abord un titre de dignité ; ainsi, au temps de la République romaine ce nom était donné aux tribuns, aux préfets et aux scribes qui accompagnaient les proconsuls, les propréteurs et autres officiers civils et militaires envoyés dans les provinces.
Plus tard, sous Auguste, Domitien et Constantin, il ne fut plus qu'un titre de domesticité. L'empereur Auguste appelait de ce nom tous les officiers de sa maison impériale, choisis dans les familles sénatoriales.
Sous les derniers empereurs, un certain nombre de ministres, ceux qui présidaient aux finances, à la perception des impôts, à l'administration des revenus publics, le grand maître du palais et certains gouverneurs militaires de villes, de provinces, etc., portaient aussi le titre honorifique de comte.
Sous les rois Mérovingiens et Carlovingiens, les gouverneurs de provinces étaient des comtes très puissants auxquels le capitulaire de Kiersy-sur-Oise (877) reconnut le droit de transmettre leur dignité à leurs descendants.
Depuis cette époque, le titre de comte a été un des plus élevés de la hiérarchie féodale. Les comtes venaient après les ducs et après les marquis ; et, grands propriétaires, institués pour rendre la justice, investis de fonctions très étendues, indépendants, ils contrebalancèrent souvent la puissance royale, jusqu'au moment où les rois leur ayant enlevé tout pouvoir, il ne leur resta qu'un titre et des privilèges honorifiques.
Les concessions faites par le fameux capitulaire avaient,
du reste, puissamment favorisé Tinstitution de cette hérédité. En Burgondie, on n'avait pas profité des faveurs octroyées par redit, parce que l'aristocratie burgonde ne voulait point de maître, et prétendait se gouverner elle-même. N'avait-elle pas réclamé sous Clotaire II l'abolition de la dignité de majordome ? Mais sous le règne de Conrad dont la main faible ne sut pas tenir les puissants du royaume dans le devoir et l'obéissance, il fut facile aux ambitieux de s'emparer du pouvoir. Du nombre de ces hommes puissants et résolus fut alors un jeune gentilhomme nommé Arthaud, plein de fougue et d'ambition, fils de Gérard, noble lyonnais et de Gimberge, dame forézienne, lequel avait de grandes possessions dans les deux régions du Forez et du Lyonnais, en même temps que de nombreux amis et clients prêts à suivre sa fortune. Investi de la charge de comte de Lyon, à titre temporaire probablement, il parvint à obtenir du roi Conrad que la charge de Comte de Lyon lui fut attribuée à titre héréditaire. Cela lui fut d'autant plus facile que le prélat, qui occupait alors le siège de Lyon, était un homme pacifique, plus dévoué aux intérêts religieux qu'aux avantages temporels de sa dignité.
Mais Amblard étant mort (i) en 978, le roi Conrad plaça sur le siège archiépiscopal de Lyon son propre fils, Burchard II. Celui-ci, en sa qualité de prince royal, ne pouvait voir avec indifférence sa propre autorité amoindrie par ce qu'il devait considérer comme une usurpation. Il contesta au comte laïque les nouveaux droits qu'il avait obtenus, peut-être même arrachés à la faiblesse du roi son père.
Il y avait, dans cette affaire, un double sujet de conflit : d'une part, la dignité; de l'autre, le droit utile affecté à la charge elle-même.
« Les hauts fonctionnaires de cette époque étaient rému-
(1) AmbUrd, archevêque de Lyon, 957-978.
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«r nérés, non par des appointements, comme de nos jours, « mais avec les revenus de propriétés foncières dont on leur (c concédait l'usufruit.
« Les dignitaires ecclésiastiques étaient de même gratifiés (c de domaines pour leur usage personnel. Mais lorsque, (( comme à Lyon, le pouvoir était partagé entre un ecclé- (c siastique et un laïque, il en résultait une virtuelle co- « propriété ; et les biens appartenant soit au siège épiscopal, (C soit à la dignité de comte, étaient de même condition a comme de même origine.
<ir Le comte Ârthaud I réclamait la même situation ; c( l'archevêque Burchard ne voulut sans doute lui reconnaître 4c que les droits afférents à des bénéfices précaires (i) ».
De là un conflit entre le comte Arthaud I et l'archevêque de Lyon ; conflit malheureux qui, vers l'année 98 5, avait dégénéré en une violente guerre civile dans tout le Lyonnais.
La paix, croit-on cependant, était faite dès les premiers mois de 993, entre les deux adversaires, sur la grave question du Roannais qui, ayant voulu profiter de la guerre intestine du Lyonnais pour se séparer de cette province et se rendre indépendant, trouva devant lui, à cette heure, unis dans une même idée de répression d'une semblable défection, les deux ennemis d'hier, le comte Arthaud I et l'archevêque Burchard IL
Le comte Arthaud I fut un homme abandonné à toutes les violences d'un tempérament exubérant. Il avait guerroyé comme on guerroyait alors, en semant autour de lui les ruines et la désolation.
Il avait causé à l'Eglise de Lyon de grands préjudices... Mais avec l'âge il s'était calmé, et suivant la coutume des hommes simples de ce temps, qui, sous une écorce dure, cachaient une âme croyante, tremblant à la pensée
(1) M. A. Stbtert. Nouvelle Histoire de Lyon.
de la justice de Dieu, il reconnut ses torts, et se repentit. Pour réparer les dommages qu'il avait faits autour de lui, il fit des dons généreux aux églises ; puis également à celle de Lyon, son ancienne ennemie. Arthaud I mourut vers 999, et fut enterré à Saint-Irénée, une des églises qu'il dota généreusement, après lui avoir causé bien des maux.
Le comte Arthaud I avait deux frères, Etienne et Umfred qui restèrent dans la condition de simples particuliers. En mourant, il laissa une veuve et deux enfants mineurs : Arthaud II, l'aîné, qui vécut peu de temps, et ne laissa pas de traces dans l'histoire ; et Gérard, le second, qui succéda à son frère vers 1017. Gérard I apparaît dans l'histoire comme exerçant à cette époque, de concert avec l'archevêque Burchard II, le droit de co-propriété qui avait motivé la guerre soutenue par son père; ce qui prouve l'union parfaite entre les deux pouvoirs ecclésiastique et laïque. Le grand comté de Lyon comprenait alors : le Lyonnais, le Forez et le Roannais.
Le comte Gérard I mourut vers l'an 1039, environ huit ans après l'archevêque Burchard II, qui avait occupé le siège de Lyon de 978 à io3i. Il avait eu trois fils: Arthaud III qui lui succéda, Umfred et Guillaume qu'il avait fait asseoir, quoique encore enfant, sur le siège épiscopal de Lyon, mais qui fut expulsé par le clergé, aidé des habitants.
Arthaud III avait probablement accompagné Halinard, archevêque de Lyon (i 046-1052), à Rome et assisté au couronnement de l'empereur Henri III d'Allemagne, dit « le Noir » (1046). Il était revenu de ce pèlerinage avec des idées pieuses et pacifiques, puisque nous le voyons augmenter les biens que son père avait accordés à labbaye de Saint- Michel de l'Ecluse, qu'il visitait pendant son voyage. D'ailleurs, n'ayant à craindre autour de lui aucune compétition,
il travaillait à maintenir dans son comté la concorde qui avait régné sous le pontificat d'Odolric, archevêque de Lyon (1041-1046).
Toutefois, convaincu comme ses prédécesseurs que l'aristocratie bourgeoise lui était hostile (elle avait résisté, je viens de le dire, à Tinstallation de son frère sur le siège archiépiscopal), il chercha à s'établir solidement en Forez, et choisit Montbrison pour en faire la citadelle de son pouvoir.
Il avait, il est vrai, de concert avec Humbert de Beaujeu, guerroyé injustement contre Tarchevêque de Lyon, Humbert I (i 064-1 076); il avait, par ses violences, désolé non seulement les domaines de l'Eglise de Lyon, mais encore mis en péril les monastères étrangers à la querelle, dont Humbert de Beaujeu et lui, étaient les deux fauteurs. Nous savons même que le pape Grégoire se vit obligé, pour mettre fin à la tyrannie des deux ennemis de l'archevêque, de lancer contre eux les foudres ecclésiastiques. Mais l'histoire nous apprend aussi que l'année après (1077), Arthaud IV mourut plein de repentir, laissant, de sa femme Raimonde, un fils pour successeur : le comte Guillaume, nommé faussement Gillin et Widelin, celui précisément dont nous aurons l'occasion de parler dans le cours de cet ouvrage (i).
Guillaume, héritier de tous les biens de son père et de son titre de comte de Forez et de Lyonnais, commença à exercer
(i) Gillin, qui est évidemment une mauvaise transcription par un copiste moderne, de la forme abrégée Guillus pour Guillelmus, ne se trouve que dans une copie du xvii* siècle de Tobituaire de saint Jean. Celui de saint Paul porte correctement Willetmus.
La copie de la légende de la translation des reliques de saint Rambert, publiée dans les Preuves de l'Histoire des Ducs de Bourbon et des Comtes de Fore\ (La Mure, t. III, p. i6, n* 22 bis) porte également Guillelmus et non Gillinus, version que lb Laboureur a adoptée à tort, sur la foi de Tobituaire de saint Jean*
Quant à Vuidelinus, ce nom ne se trouve que dans les copies modernes du Cartulaire de Savigny. Mais une autre copie, exécutée en 1700. porte Guillelmus. La question est donc résolue sous le rapport paléographique; mais fût-elle obscure, elle se trouverait tranchée d'une manière décisive par la chronologie et les faits historiques pour lesquels je renvoie à mes notes sur la Murb« t. I, p. 101, 104 et 106. (Notes de M. André Steyert.)
le pouvoir dans le temps que l'empereur Henri IV était en guerre avec Rodolphe, duc de Souabe, alors que le savant moine Hildebrand occupait le Saint-Siège sous le nom de Grégoire VII et que saint Jubin (Gebuinus) gouvernait TEglise de Lyon (1070- 1088).
Le comte Guillaume était un seigneur très bienfaisant. Il fonda, dans son propre château de Montbrison, un hôpital qu'il dota généreusement, combla de ses libéralités l'illustre cathédrale de Lyon et la collégiale de Saint-Paul à laquelle il fit don, entre autres choses, d'éperons d'or enchâssés de pierreries, valant mille sols d'or, grand prix pour ce temps-là, et d'un hanap ou coupe d'une valeur de 160 sols de la même monnaie.
Il fut particulièrement généreux pour le prieuré de Saint-André-les-Olmes qu'il aimait et visitait sans doute souvent, car, d'après la légende du Bréviaire de ce prieuré relatant le grave événement de la translation miraculeuse des Reliques de saint Rambert, nous voyons qu'il y est nommé « le Père temporel » (i), c'est-à-dire l'ami, le proviseur dudit prieuré.
C'était, du reste, un homme d'une grande piété. La légende que nous allons mettre sous les yeux du lecteur au chapitre VIP de cet ouvrage, respire un tel parfum de dévotion que l'on ne peut refuser à ce prince, providentiellement mêlé aux péripéties de la translation de nos Saintes Reliques, l'honneur d'avoir été un homme craignant Dieu et le servant avec fidélité.
Guillaume I couronna dignement sa pieuse carrière par une mort héroïque sous les murs de Nicée. Entraîné par ses sentiments de foi autant que par son courage, il avait pris la Croix, en logS.
(0 Ërat enim prafati monasterii Pater ^ quem temporalem vocant. Bréviaire du Prieuré de Saint-Rambert, office de la Translation des Reliques. Voir aux pièces iuitificatÎTet, o* 3.
Il rejoignit l'armée de Godefroy de Bouillon devant Nicée et contribua, dès les premiers moments de son arrivée, à la victoire remportée sur l'armée de secours des Musulmans. Guillaume acquit bientôt une haute réputation de vaillance : « Wuillelmus de Foreys omni virtute et poieniia bellica a prœclarus » (i), en même temps qu'il acquit un des premiers rangs dans les conseils de l'armée, où il était considéré comme l'un des « fortes consiliarii et autores « rerum capitalium » (2).
C'est, emporté par sa brillante ardeur qu'il fut tué d'un coup de flèche, au second assaut. Sa mort excita les regrets de toute l'armée « de sa perte... furent mult adolé en Vost^ « mes mult les réconfortait que tuit avaient ferme espérance « que nostre Sires^ qui en son service le prenait^ lui guer- « donnerait mult hautement à tous jars ».
Telle fut la fin glorieuse du dévot promoteur du culte de saint Rambert, dans notre région forézîenne.
Le comte Guillaume I laissa de sa femme Vandalmonde, deux fils encore jeunes, et qui lui succédèrent l'un après l'autre. L'aîné, Guillaume II, préféra l'héritage de la piété et des vertus de son père à celui de ses biens et de ses titres *, il renonça à la dignité de comte pour se faire Chartreux (3), et vivait encore dans la solitude, en 1 135. Le cadet Eustache, si Ton en croit une très ancienne légende, fut assassiné par son vicomte, un seigneur de Lavieu, dont il avait outragé l'honneur conjugal.
Avec ces deux fils du comte Guillaume I, finit la première race de nos comtes héréditaires de Forez et Lyonnais. Elle
(1)1 Guillaume de Forez réputé pour toutes les vertus et pour ses talents militaires. •
(2) c Guillaume de Forez était très estimé et compté parmi les plus forts conseillers et auteurs des principales entreprises. »
(3) Il n'y avait pas longtemps que saint Bruno, né à Cologne, en io3o, s'était retiré dans un lieu désert du Dauphiné appelé la « Chartreuse », d'où l'Ordre qu'il y éublit en 1084, tira son nom.
avait duré moins de cent cinquante ans, fourni six comtes (peut-être sept, en faisant entrer en nombre Umfred) (i).
Le pieux événement de la translation des Reliques des saints Rambert et Domitien, auquel fut providentiellement mêlé le comte Guillaume I, nous faisait un devoir sacré de transmettre son nom à la postérité, après celui de ses illustres ancêtres.
Eclairer le lecteur sur ce seigneur, qui doit être cher aux cœurs foréziens, et sur sa noble famille qui fut la première du Forez ; offrir notre tribut de reconnaissance et d'admiration à un insigne personnage, aux ancêtres duquel nous devons la grandeur de notre province : tel est le double motif qui nous a déterminé à retracer en quelques pages, l'histoire abrégée de nos premiers comtes de Forez et de Lyonnais.
(i) La deuxième race des comtes de Forez et Lyonnais eut pour tige un neveu du comte Guillaume I, fils de sa sœur Ide, surnommée Raymonde, du nom de leur mère. Elle avait épousé Guy, dit Raymond, à cause d'elle, et second fils de Guy V, dit le Vieux, comte de Viennois, d'Albon et de Graisivaudan.
Ce fut ce Guy-Raymond, qui, héritier des comtés de Forez et de Lyonnais, trouva tontes choses dans un état prospère, grâce à la paix heureusement maintenue depuis 38 ans avec l'Eglise de Lyon. (André Stetekt. Nouvelle Histoire de Lyon.)
SAINT RAMBSRT, MARTYR
(D'aprttuDTiirail t l'Eglise de Siinl-R4intMrt-cn- Forci).