L'ABBAYE DE SAINT DOMITIEN
Les œuvres de Dieu, celles qu'il bénit et auxquelles il promet une longue et brillante durée, naissent dans la pauvreté et l'épreuve, vivent et se développent dans la tribulation, et n'exercent, autour d'elles, leur bienfaisante influence que par la puissance de la Croix, sur laquelle elles sont comme clouées. Le grand œuvre de la Rédemption du genre humain par le Fils de Dieu, n'a-t-il pas eu pour berceau la pauvre crèche de Bethléem, et à travers les ignominies de la Passion, la croix du Calvaire pour trône de triomphe ?
Telle fut l'œuvre de saint Domitien, d'après notre légende, humble, précaire dès le début. Mais Dieu veillait sur le saint anachorète et sur ses travaux; et comme Dieu ne laisse jamais sans récompense la moindre action faite pour lui, il récompensa l'austère vertu de son serviteur, par le don des miracles et la puissance de persuader et de changer les cœurs.
(i) Domitien»^ accablé parles ans, mourut plein démérites, le i*' juillet 440, à TAge de 93 ans.
Nous savons, en effet, par le texte de la légende de saint Domitien, que ce saint religieux convenit à la foi catholique le schismatique Latinus. Le fruit de cette conversion fut un dévouement absolu du noble personnage aux œuvres du saint Abbé. Latinus devint le protecteur de l'abbaye de Domitien, prit en pitié son état de dénûment, et sur les instances de son humble Prieur, lui fit de riches donations. Or, ces donations devinrent, croyons-nous, le noyau des terres que l'abbaye de Saint-Rambert-de-Joux posséda, plus tard, autour du couvent.
Du reste, Domitien, après avoir distribué soq patrimoine aux pauvres, en quittant le monde pour la solitude eut, sans doute, la prudence de se réserver quelques ressources, pour la réalisation de ses projets pieux.
Ces modestes ressources, grossies des largesses de son généreux bienfaiteur, lui servirent, en effet, à achever les constfuctions qu'une malencontreuse famine lui avait fait interrompre (i).
Dès lors, le nouveau monument prit le nom d'Abbaye de Bébron (2), du nom du torrent sur les bords duquel il s'élevait. L'abbaye nouvelle devint bientôt un centre autour duquel se groupèrent quelques maisons, à l'instar de celles qui, tout près de là, sur les deux rives de l'Albarine, formaient déjà une agglomération importante, et portaient depuis quatre cents ans le nom de « bourg » (3).
Ce bourg primitif, dont l'origine fort ancienne nous est inconnue, mais dont l'accroissement est cenainement dû au
(i) C'ctt ainsi qu'il put bitir sur la route une église assez Taste « nom ita modUum » que Ton peut prendre, dit M. H. Leyiiakic, pour l'ébauche de l'église paroissiale actuelle : jeter les fondements d'un oratoire à Axancia, dans la Valbonne ; acheter plus tard un vaste territoire dans la vallée de Bébron, y élevé/ plusieurs édifices coûteux, et faire face aux dépenses peu ordinaires d'un grand nombre d'ouvriers occupés, pendant de longs jours, à de multiples travaux. ^
(a) Bebronensiê locellus. Voir les pièces justificatives n* 3.
(3) àionasierium eum kurgo udjacenti, Ibid. n* 3,
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voisinage de i'abbaye, fut le berceau de la cité actuelle de Saint-Rambert-de-Joux.
S'il est vrai que les commencements de l'œuvre de Domitien furent précaires et durs, il est vrai aussi que, dans la suite, l'aisance et même la richesse succédèrent à l'état de gêne.
Les dons généreux de Latinus avaient inspiré, à la piété et à la reconnaissance, d'autres dons. Les seigneurs voisins ayant, les uns, à se faire pardonner quelques actes de brigandage ; les autres, à témoigner leur reconnaissance aux abbés du monastère pour de nombreux services de religion ou de médiation, comblèrent ces derniers de leurs libéralités. On comprend, dès lors, combien il fut facile à l'abbaye de Saint-Rambert-de-Joux de sortir de sa situation modeste, pour devenir riche et puissante.
Longtemps indépendante de toute suprématie temporelle, elle posséda des domaines jusqu'en Savoie et se trouva, au xii' siècle^ un des petits états les plus riches du Bugey. Une Bulle du Pape Célestin III, datée de 1 191,011 sont énumérés ses bénéfices, nous apprend qu'à cette époque, l'étendue de ses biens était plus considérable que tout le canton actuel.
Pendant la néfaste période qui vit, sous Charles Martel (i), les Arabes ou Sarrazins, et sous Charlemagne (2), les Saxons, les Avares ravager plusieurs fois la région lyonnaise, le Bugey, qui en faisait partie, dut probablement souffrir du passage de ces peuples barbares (3) ; car les soldats dont était composée l'armée d'Abdérame, aussi bien que ceux des troupes entraînées par Witikind, n'étaient ni plus ni moins que des hommes cruels et sauvages, vivant de rapines et s'abreuvant de s^ng.
(i) Au viii* siècle.
(3) Au IX* siècle.
(3) L'abbaye de Nantua fut, dit-on, ravagée par les Sarrazins.
s AINT-RAMBERT-DE-JOUX D ^
Aussi bien, peut-on craindre que la vallée de TAlbarine, qui de tout temps fut la voie naturellement ouverte aux flots des invasions barbares ne soit devenue, à certaines périodes, un champ de dévastation.
Mais l'abbaye elle-même eut-elle beaucoup à souffrir alors, c'est ce que nous n'avons pas pu constater.
Ce qu'il y a de certain cependant, c'est qu'au xi* siècle elle était florissante, souveraine même, à côté de plusieurs chefs ou gouverneurs de cantons ses voisins, qui, profitant de l'éloignement de leurs nouveaux seigneurs suzerains, les Empereurs d'Allemagne, et de l'impuissance où ces derniers étaient de soutenir leurs droits, se firent usurpateurs (i).
Toutefois, cette abbaye qui s était protégée elle-même pendant près de huit siècles ne sut ou ne put pas garder sa souveraineté. Que se passa-t-il alors ? — Nous l'ignorons. — Ce qui nous est connu, par un acte authentique de 1196, c'est que labbé de Saint-Rambert fait, à cette époque, à Thomas, comte de Savoie, la cession du château de Cornillon avec celle de certains droits, de certaines redevances, de certains fiefs. II s'engage envers le comte et ses successeurs à Taider, avec ses hommes,, dans la défense du château, à condition que celui-ci et ses successeurs défendraient à l'avenir, en toute circonstance, l'abbaye et ses dépendances.
Et voilà comment les comtes de Savoie devinrent les hommes liges des abbés de Saint-Rambert, pour le mince domaine que ce.ux-ci leur avaient cédé.
Mais, cet état de dépendance et de vassalité ne durera pas longtemps. Les comtes de Savoie, maîtres du donjon de Cornillon (en Bugey), vont s'en servir comme d'une forteresse, d'où, retranchés, ils pourront se défendre contre leurs voisins; et comme d'un centre, où iront se réunir toutes les terres du voisinage.
(1) Rodolphe le Fainéant avait cédé aux empereart d'Allemagne Toccident du Jura, vert le commencement du xr siècle.
En effet, quelques années suffirent à l*ambitieuse maison de Savoie pour devenir maîtresse de tous les biens de l'abbaye^ situés autour de Saint-Rambert. Et l'abbaye, impuissante au xii" siècle à garder sa propre citadelle, à se défendre contre des pillards ou contre de pauvres feudataires, le fut bien davantage plus tard, contre la volonté sans réplique, d'une famille de princes ambitieux.
Devant les moyens puissants que ceux-ci employèrent pour s'enrichir aux dépens de faibles moines, TAbbé dut, de nouveau, céder et s'humilier.
Comment les religieux de Saint-Rambert se dessaisirentils de leurs terres, les vendirent-ils bénévolement aux comtes, ou bien, ces derniers parvinrent-ils à s'en rendre maîtres en employant la ruse et la terreur ? C'est ce que l'histoire ne nous dit pas.
Tout ce que nous savons, c'est qu'à cette époque, les limites des possessions abbatiales se resserrent, les titres sont ravis à l'Abbé qui se trouve, à la fin, fort heureux de conserver sous les murs de sa basilique chancelante, quelques arpents de terre, dont le rapport lui aide à nourrir ses prébendiers.
Cette cession de leurs domaines à des seigneurs plus puissants qu'eux, aux ducs de Savoie, assurait, il est vrai, aux religieux une protection qu'ils ne trouvaient plus dans leurs propres forces, à une époque où la chevalerie maîtresse du pays, avait détruit l'équilibre en sacrifiant son indépendance.
Mais alors, si leur personne et leur monastère se trouvaient, par cette combinaison, désormais à l'abri de toute injuste violation, le crédit et la puissance leur échappaient.
Privés d'une grande partie de leurs anciens domaines, et par conséquent des droits qu'ils avaient d'abord sur Oncieu, Argis, Tenay, Arandas, Cleyzîeu, Torcieu et Saint-Rambert, les Abbés du monastère des bords du Bébron n'étaient plus,
au XV' siècle, que de petits seigneurs. Ils nommaient encore, il est vrai, à cette époque, aux cures des paroisses que nous venons de citer, mais ils n'étaient plus propriétaires du sol, que pour de minimes proportions.
Au commencement du xvi' siècle l'abbaye fut mise en commende. Cette transformation dans sa vie lui porta un coup fatal, et fut le commencement de sa décadence (i).
Un siècle plus tard, les religieux n'habitaient plus qu'un pauvre monastère, oli la misère avait fait place à l'abondance et à la richesse.
Et quand, en lygS, les Ordres religieux furent supprimés, l'abbaye ne comptait plus que six mansionnaires menant une vie simple, sans luxe, et un Abbé commendatatre que son bénéfice ne devait intéresser que médiocrement, puisqu'on ne le vit peut-être jamais rendre visite à ses six pauvres subordonnés.
Qu'était devenu le monument même de l'abbaye, au milieu des transformations plus ou moins heureuses dont chaque siècle avait été témoin ? Mais surtout qu'était-il resté de son ancienne splendeur, après les longs jours de gêne et de pauvreté ? — Des ruines.
En effet, mutilé par le marteau révolutionnaire, il fut partagé en différents lots et vendu, comme bien national^ avec toutes ses dépendances, terres, jardins, etc. ; et chaque propriétaire de lots cherchant, avant tout, ses avantages et ses aises, ne se fit aucun scrupule de démolir les bâtiments qui le gênaient, pour se créer une demeure à son gré.
La maison conventuelle, les cloîtres, l'église et la demeure de l'Abbé furent aussi démolis, et leurs décombres dispersés pour faire place à un parterre.
(1) Une ptïi.« fngmcnli rclitivt
Une partie des constructions, celles qui étaient situées près de l'entrée du sud, et plus loin, au nord, la maison du Prieur furent cependant conservées. Mais tous ces restes épars d'un monument qui, pendant de longs siècles, eut une célébrité, sont tellement méconnaissables qu'il serait impossible d'y retrouver les éléments d'une restauration complète.
Cependant, pour intéresser le lecteur, nous allons mettre sous ses yeux les pages curieuses que M. H. Leymarie consacre à faire, d'après les restes que l'on trouvait il y a cinquante ans, la description approximative de l'important monument qui fut Jadis l'abbaye de Saint-Domitien :
« Les bâtiments de cette antique et illustre abbaye s'étendaient, sur un plateau exposé au levant et au sud, à loo mètres environ du torrent de Bébron ou Brévon, et sur sa rive droite. Leur élévation, au-dessus de son niveau, était à peu près de 5o mètres, et leur distance de l'Albarine d'un peu plus de 200 mètres. Abrités, au couchant, par les hautes crêtes d'Angrière et, au nord, par le contrefort de Mont-Joux, dont le ruisseau de la Fondrière les séparait, ils occupaient le seul emplacement à la fois praticable, chaud, fertile et à Tabri des inondations, qu'il y ail dans le voisinage de Saint-Rambert.
« Les particuliers devenus acquéreurs, à la suite de la Révolution, ayant démoli le couvent, sauf un fragment vers l'entrée et la maison du Prieur, tous deux relativement modernes et encore dénaturés depuis (1), on ne pourrait se faire maintenant qu'une idée très fausse de l'ancien aspect du monastère. Il est bon de savoir que le long espace compris entre l'entrée et la maison du grand Prieur était occupé, du nord au sud, par une ligne de bâtiments : c'était le logement des religieux proprement dits. Depuis la même entrée, une seconde ligne de constructions s*étendait de
(i) M. H. Lkymarie écrivait ces lignes vers l'année 1843.
SAINT-RAMBERT-DE-JOUX bo
Touest à l'est, et faisait un angle droit avec les précédentes : c'était le petit prieuré et le palais abbatial. D'un autre côté, à la suite de la maison du Prieur, existaient quelques maisons destinées aux dignitaires, puis, de Textrémité de celles-ci, jusqu'au palais abbatial, partait en équerre un mur, au centre duquel aboutissait perpendiculairement l'église. Ce monument occupait donc à peu près le centre d'un carré presque régulier. Le reste de la superficie était partagé en cours, hangars et jardinets.
« En dehors du couvent, du côté du sud, une petite chapelle dédiée à saint Roch, s'élevait sur un monticule ; tout auprès était le cimetière de l'abbaye. Une charte de 1226, citée par Collet, nous apprend que les corps des habitants de Saint- Rambert-de-Joux, décédés après Tâge de sept ans, étaient enterrés dans ce cimetière, et que les droits de sépulture, les chandeliers ou cierges, et les vêtements précieux des défunts, appartenaient aux moines. II est probable que les enfants étaient enterrés autour de l'église paroissiale, dans le cimetière qui Temourait.
« Il ne paraît pas que les constructions de notre abbaye méritent de grands regrets de la part des artistes ni des antiquaires. On n'a trouvé dans leurs débris rien d'orné, rien de monumental, rien même d'ancien ; car nous ne pouvons employer ce mot pour de pauvres moulures du xv* ou du xvi^ siècle, dont les portes et les fenêtres étaient entourées, pour de mesquins écussonsdont la date la plus reculée serait de 1480 ; enfin, pour de longues murailles presque récentes, froides, lisses, monotones et qui allaient tomber d'ellesmêmes, lorsque le marteau du maçon les jeta sur le sol.
« Il n'en est malheureusement pas ainsi de l'église, intéressante par son ancienneté, sinon par son élégance et ses vastes dimensions. Elle devait ajouter à l'agrément du paysage, et comblerait aujourd'hui une lacune fâcheuse parmi les rares monuments religieux du Bugey. Elle fut démolie en 1793,
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et certes, on ae s'attendait pas à en voir reparaître une portion remarquable, lorsqu'un éboulement, arrivé en i838, au milieu d'un parterre, à la place qu'avait occupée le chœur, fit supposer que la crypte existait toujours (Fie. 6). L'abside centrale de cette crypte et les arrachements de ses absides latérales se voyaient toujours, il est vrai, au bord d'un chemin oii elles servaient de contreforts au jardin supérieur,mais on croyait l'intérieur anéanti; et, le parement défiguré par des réparations maladroites, n'attirait nullement les regards.
ria. 6 « Les déblais ter-
minés, on procéda à une restauration complète. Lesmurs étaient intacts ; les jours bouchés furent ouverts ; la suppression de l'escalier communiquant avec l'église nécessita une porte dans le milieu de la convexité de l'abside centrale. Les colonnes gisaient renversées, mais les fragments en place et la forme des voûtes, indiquèrent leur position. Enfin, les amorces des voûtes dirigèrent le rétablissement de leur appareil compliqué. Au-dessus de la crypte, on éleva un pavillon qui montre, au loin, l'emplacement du chevet de l'ancienne église; on y utilisa quelques chapiteaux