DES RELIQUES DES SAINTS
L'usage de transporter d'un lieu à un autre les restes sacrés d'un saint, est né de la vénération que les fidèles de la primitive Eglise avaient pour leurs martyrs. Il leur a été inspiré par le désir aussi naturel que religieux de posséder, tout près d'eux, les corps de ceux qu'ils avaient aimés pendant leur vie, et dont la mémoire leur restait chère, à quelque degré de la société qu'ils appartinssent.
Mais lorsque ces martyrs étaient des évêques, des prêtres tombés sous le glaive des bourreaux, dans des lieux éloignés de celui où ils avaient vécu, on comprend très bien que les ouailles désolées de ces victimes demandassent la faveur de transporter les vénérés ossements, du lieu de leur supplice dans l'église même où ces saints pasteurs avaient exercé leur zèle sacerdotal (i).
(i) La cérémonie de la translation dea reliques d'an saint est nne cérémonie pins ou moins solennelle, pour laquelle il n*y a pas de rit déterminé, mais que Ton peut très bien ordonner, en prenant pour modèle les translations sur lesquelles l'histoire ecclésiastique donne des détails.
Voici néanmoins, d'après les origines et raisons de la liturgie catholique, les dispositions générales qui sont ordinairement adoptées : « La chftsse renfermant les saintes dépouilles • est exposée la ▼eille du jour de la cérémonie, dans un lieu convenablement orné, et on fait
C'est ainsi que furent transportés avec grande pompe. Tan 107, de Rome, où il avait été martyrisé, à Antioche où il fut évêque, les ossements de l'illustre saint Ignace, reliques précieuses que les fidèles reçurent comme un trésor inestimable, si Ton en croit les actes de son martyre.
Plus tard, vers 261, on transporta encore, de Rome à Antioche où il avait été martyrisé, les reliques de saint Babylas, un des successeurs de saint Ignace sur le siège de cette dernière ville.
Et sous Théodose le Jeune (379-395), eut lieu la translation mémorable, dans l'église de Sion, des sacrés restes de saint Etienne, premier martyr, trouvés près de Jérusalem par suite d'une révélation faite au saint prêtre Lucien.
Saint Bonnet, évêque de Clermont, mort, en odeur de sainteté, au monastère de TIle-Barbe- lez -Lyon, le i5 janvier 710, avait été enseveli près de Tillustre martyr lyonnais, saint Ennemond, dans l'abbaye bénédictine de Saint-Pierre-les-Nonnains, à Lyon même. Mais le diocèse de Clermont sollicita instamment la faveur de posséder les restes précieux de son ancien évêque ; et, après de longs pourparlers entre le clergé clermontois et Tévêque Fulcoald,
« brûler, autour d'elle, au moins deux cierges. Celui qui doit présider à lacérémoDie se rend, « en étole et en chape au lieu où reposent, depuis la veille, les reliques ; il les encense de I trois coups en s'inclinant profondément, avant et après l'encensement.
I Les chantres entonnent un répons en l'honneur du saint, et tout de suite après les « Litanies des Saints, la procession, précédée de la croix, se met en marche à l'invocation
■ Sancta Trinitas. Un ou plusieurs thuriféraires encensent continuellement, ou par
■ intervalles rapprochés, la Relique. Le nom du saint ou de la sainte est invoqué trois fois « par un chant plus grave, et le clergé se découvre pendant cette triple invocation. La « châsse est portée par des prêtres ou des clercs dans les ordres majeurs, ou mineurs à « défaut des premiers. Dans les campagnes, on la fait quelquefois porter par des jeunes « gens revêtus d'aubes.
« Après les Litanies, on entonne des Psaumes, si la procession n'est pas terminée et on « choisit les plus analogues à cette circonstance. Quand on est arrivé au lieu où la chflsse • doit être placée, le célébrant entonne le Te Deum, qui se termine par l'antienne propre « du saint, pendant laquelle la châsse est encensée par le célébrant lui-même.
« Après le Verset et l'Oraison, il est expédient de faire le panégyrique du saint, ou tout « au moins d'adresser quelques paroles d'édification aux fidèles, v (Miche, Encyclopédie théologique.)
qui occupait alors le premier siège des Gaules, eut lieu enfin (juin 722) la translation solennelle des reliques de saint Bonnet. Ce fut vraiment une marche triomphale ! Outre que chacune des localités où s'arrêta le cortège prit alors, pour ne plus en changer, le nom de saint Bonnet, chacune de ces haltes pieuses fut marquée elle-même par d*éclatants miracles pour les populations qui, confiantes et empressées, vinrent prier auprès des reliques : à Saint-Bonnet-le-Froid, à Saint- Bonnet-les-Places, à Cleppé, à Saint-Bonnet-les-Oules, à Saint-Rambert, à Saint-Bonnet-le-Bourg, à Saint-Bonnet-le- Château, à Saint-Bonnet-lcs-Chauriat, des grâces nombreuses signalèrent le glorieux passage et la halte bénie de la châsse vénérée (i).
Mais une des plus célèbres translations des âges passés est celle de saint Sébastien, martyr, dont le pape Eugène donna le corps à l'empereur Louis le Débonnaire.
Elle eut lieu en 827. Cette relique fut placée dans l'église de saint Médard de Soissons, et on y vit bientôt arriver des pèlerins de toutes les parties de la Gaule. Les présents qui furent faits à cette. relique prirent de telles proportions, que Ton compta jusqu'à 85 boisseaux de pièces d'argent, 900 livres d'or, et plusieurs bijoux, comme colliers et bracelets d'un grand prix.
Le zèle et Tempressement des premiers chrétiens à recueillir les précieux restes des saints, a toujours été admirable.
<c Arrachés pantelants des mains du bourreau, enlevés (c courageusement de la poussière ensanglantée de l'arène^ u disputés avec une incroyable énergie aux fureurs des fauves, (c et à la barbarie infâme des païens qui s'ingéniaient, de la K façon la plus cruelle, à en détruire les traces, les corps
10 Cf. L'Histoire Je Saiiit-BonncHe-Chdteau, par MM. les chanoines Condamin et Lanclois.
« des saints martyrs furent toujours l'objet de leurs pieuses « convoitises.
« Soutenus par une foi inébranlable, les sacrifices les ce plus pénibles, les dangers les plus sérieux, la menace « même de la mort ne pouvaient les effrayer ; et souvent, « c'est sous les yeux des tyrans sanguinaires que les fidèles, <c animés du plus ardent et du plus noble dévouement, '< recueillaient ces corps sacrés, mutilés sous les rigueurs « du supplice (i). »
C'est, sans doute, à la vue de ce dévouement et de cette charité des chrétiens de l'Eglise naissante envers leurs frères morts pour Jésus-Christ, que les païens laissèrent échapper la fameuse parole rapportée par Tertullien, et qui est Tapologie la plus parfaite de la religion chrétienne et de ceux qui la pratiquaient : yoye:{ combien ils s'aiment entre eux (2) .
Mais lorsque, aux tombeaux des saints martyrs, on vit se multiplier les miracles, le zèle à les orner, l'empressement à les visiter devinrent encore plus grands. On regarda leurs reliques comme un gage assuré des faveurs du ciel, et dans chaque église on voulut en posséder.
Dans la suite des temps, aux viii% ix* et x' siècles, alors que les peuples du Nord s'étaient jetés sur l'Europe occidentale pour la ravager, et qu'ils avaient fait de nos belles provinces de France un champ de pillage et de ruines (3), on vit un grand nombre de très courageux chrétiens s'em-
(1) D'après B. Zbllbr, maître de conférences à la Faculté des lettres de Paris, dans Charles le Chauve, 840-877.
(3) Apologétique, passim.
(3) Le diacre et théologien Floras Drepanius, mort vers 860, nous a laissé nn tableau lamentable de la France de Charlemagne, divisée par de nombreuses dissensions, et dont le royaume, oscillant sur sa base, menaçait de s'effondrer. Nous en extrayons ce passage qui montre combien les chrétiens de cette époque troublée avaient raison de mettre en lieux sûrs les reliques de leurs saints :
« Tout retentit sous les conps des fléaux divins qui nous entourent. Partout la dévastation, « partout les maux d'un horrible dé&astre. Tous les biens de la paix sont jetés au vent
bE LA TRANSLATION DES RELIQUES bES SAINTS gQ
presser, au péril de leur vie, de soustraire à la fureur des barbares le précieux trésor des reliques de leurs bieoaîmés saints.
Or, ce n'est pas ailleurs que dans les troubles incessants et profonds où s'agitait la monarchie, à cette grave époque, et dans son impuissance à entraver les fatales invasions, qu'il faut chercher la cause des très nombreuses translations de corps saints, dont furent témoins ces âges reculés.
En ces circonstances malheureuses, les prêtres et les personnes pieuses préposés à la garde des reliquaires, les emportaient dans des lieux écartés, où les barbares ne pouvaient pénétrer. Le plus souvent, quelque maison de chrétiens ignorés, quelque monastère caché au fond d'une vallée, recevaient le précieux dépôt. Et lorsque le calme était revenu, le reliquaire reprenait sa place dans l'église, d'où il avait été enlevé par précautions.
Les translations de reliques des saints, ne sont pas cependant un fait dont le moyen âge ait eu le monopole. L'histoire nous fournit, dans tous les siècles, des exemples de translations de reliques. Et dans ce xix' siècle, nous devons mentionner la solennelle translation des reliques de saint Vincent de Paul, à l'église des Pères Lazaristes de Paris. Elle eut lieu le 2* dimanche après Pâques en i83o, avec une pompe et une solennité absolument remarquables.
Toutes les translations de reliques ne se faisaient pas avec le même respect ni avec la même pompe. L'histoire de ta ville de Montpellier nous apprend qu'une autre ville, Venise, fil tous ses efforts auprès des deux pouvoirs civil et religieux
■ par dt* hiJDC* cracll». Tout \'é;]it du royaume ciT obtcuni par d'iaiqa» fureurs : «
■ voilt qoe l'bonneDr de l'Egli» ibanu, Ril auiii dana le lombeiu. Ln droita du laccrdocc
■ complèlenieat anfantii k lunt écrouka: «n mime Iimp* n'en floigni de nou>, l'amour
■ de la loi dlviae et ta craiOTe,.. De perpitueta couflila a""' '* <™.i'm-n> -l'iii.....-— .iii.. < et le* twHliquei du Chrial lonl dépoullléei de leur an
• plus d'hommage* aux martyre, en préaeDce de* aulela > le* rite* ncrti n'iQ*pireol plus de reapecl. >
de Montpellier, afin d'obtenir une relique de saint Roch, sans pouvoir y arriver, et que devant ce refus absolu, des marchands vénitiens soudoyés par les Doges, usant de ruse et d'audace, enlevèrent le précieux dépôt (i).
Ce qui est plus certain, d'après les historiens, ce serait que deux a moines de l'Ordre de Saint-Benoît, sous prétexte (( de dévotion, vinrent solliciter la permission de prier la nuit « sur le tombeau du saint pour obtenir, de son puissant f( crédit auprès de Dieu, la cessation de la peste qui depuis <c huit mois avait déjà fait à Venise trente mille victimes
« Qu'arriva-t-il ? C'est que, plein de confiance, on les
« laissa seuls prier dans la solitude de la nuit. Ils en profite tèrent et parvinrent à ouvrir la châsse et à cacher, dans ce leurs <c sacs de toile », les ossements précieux du saint cr qu'ils emportèrent. »
Le récit de la translation des reliques des saints Rambert et Domitien, ne nous offrira pas les circonstances originales et quelque peu dramatiques qui accompagnèrent l'enlèvement de celles de saint Roch, mais il saura captiver l'attention du lecteur, l'intéresser très agréablement par le charme des détails curieux et inédits.
Nous raconterons les faits tels que nous les présente la légende de l'ancien Bréviaire des Bénédictins du Prieuré de Saint -André- les -Olmes, légende pieuse à laquelle nous adhérons, après le Laboureur, de la Mure, et d'autres graves auteurs, qui n'ont pas craint de la transcrire et de la commenter dans leurs ouvrages.
(i) Saint Rock, par l'abbé Chatanni, membre de la Société historique de Lyon, 1875, p. 3o3.