FUT UN VÊTEMENT CIVIL
AVANT d'Être transformée en vêtement sacerdotal
Quelle pouvait bien être la forme du vêtement que le dévot comte de Forez tira de ses armoires pour y renfermer, comme dans une sorte de châsse provisoire, les reliques
(1) Le catalogue du riche musée de Cluny conserve encore :
« Un fragment du suaire de saint Berthuin, mort en 696, fondateur de l'abbaye de Malonne (pays de Liège). Tissu de soie à fond d'or relevé d'animaux chimériques et d'oiseaux en or. »
« Un autre fragment du suaire trouvé dans la chftsse de saint Florent, à Saint-Florentlès-Saumnr (Maine-et-Loire) : étoffe de soie disposée par petites bandes ornées de feuillages et d'animaux chimériques. »
« Tissu du XII' siècle, bleu et or quadrillé, avec étoiles et rosaces alternées. Ce tissa renfermait des reliques, et a été fabriqué en Orient. »
t Tissu fait à Constantinople au xii* siècle, et ayant servi A envelopper, au temps des Croisades, les reliques rapportées à Cologne. »
• Un fragment de Fétoffe dans laquelle les restes de saint Bénigne ont été rassemblés par Hugues d'Arc, le 19 octobre 1388. w
\gO CHAPITRE XI
qu'il eut la joie d'abriter, quelque temps, dans sa demeure
seigneuriale ?
Etait-ce le « sagum » romain, le « sayon » gaulois, petit
manteau qui s'attachait sur la poitrine ou sur l'épaule, ou bien la « caracalle », cet autre manteau que l'on portait en Gaule, et que les Romains portèrent aussi, sous le nom de v lacemula » ?
Etait-ce la vulgaire a chlaine »
manteau formé d'une simple couverture d'étoffe grossière, ou bien était-ce la « chlamyde », ce vêtement des Grecs et des Romains,
' plus tard des Francs, fait d'une
ample étoffe retenue, sur l'épaule droite, par une agrafe de métal ?
Etait-ce la « togt » romaine, robe demi-circulaire sans manches, rejetée sur l'épauie gauche en plis élégants, ou bien le « pallium n, cette grande draperie rectangulaire que les Grecs et les Romains no. 3» portaient, sur les épaules, repliée
avec art, sans le secours d'aucune agrafe ?
Etait-ce enfin le « birrus » coupé en forme de mante à grand capuchon, ou bien était-ce la <c pénule »,
sorte de manteau entièrement fermé et allongé en pointe,
devant et derrière, et ne comportant qu'une ouverture pour
passer la tête (i) ?
Notre opinion est que le riche vêtement du comte de Forez,
de l'EgUie
(i)Vair ÉUi pitcc» juttiGotivt.
LA CHASUBLE DE SAINT-RAMBERT \Ç)l
n'appartenait à aucune de ces sortes de vêtements que les premiers siècles de l'ère chrétienne et le moyen âge conservèrent, en les modifiant et en les qualifiant de noms particuliers. Mais nous croyons que le vêtement médiéval dans lequel le comte Guillaume enferma nos vénérables reliques était « Vantique lacerne i>, devenue au moyen âge la ai chape » ou « gonnelle » (i).
Voici, du reste, la description de l'antique « lacerne » et celle de la <c chape » qui en est un dérivé, et que l'on portait au moyen âge.
La a lacerne » des Romains était un manteau d'étoffe grossière muni d'un capuchon, et généralement ouvert sur la poitrine. Le peuple et les soldats le portaient pour se garantir de la pluie et du froid. Quelques nobles patriciens s'en revêtaient, aussi, durant les jours d'été. Mais alors, c'était une mante confectionnée avec une riche étoffe de belle couleur. Au résumé, la « lacerne » était une sorte de c( caracalle », dont l'usage remonte à la fin de la République romaine (2).
Quant à la « chape » ou antique c< lacerne », c'était un vêtement exactement rond. Ouvert, à l'origine, par devant, il était exceptionnellement retenu par une bande transversale richement brodée (3). •
Or, un examen très approfondi de la chasuble de Saint- Rambert nous a révélé, malgré son état de détérioration, par suite d'un usage plus de huit fois séculaire, des marques visibles d'un service absolument étranger à celui du culte divin ; nous voulons dire, des marques d'un service tout
(i) La chape était un vêtement de cérémonie dont on se servait même pour les sacres de rois; tandis que la gonnelle qui lai ressemblait, parla forme, s'en distinguait par son usage vulgaire.
(3) Martène. 14. n. 141 et alibi.
(3) Nous avons un exemple de la • chape • dans le manteau impérial du sacre de Charlemagne.
profane. Poursuivant encore nos minutieuses investigations, nous avons découvert, sur cet ornement sacerdotal, la coupe d'un ancien vêtement laïque.
Le comte Guillaume était pieux, et il était généreux aussi ; par conséquent qu'y aurait-il d'invraisemblable dans le don d'un de ses riches vêtements personnels, pour en envelopper des reliques qui lui étaient chères ? Est-ce que saint Martin ne partagea pas son manteau pour couvrir la nudité du pauvre d'Amiens ? Oui, à n'en pas douter, notre fameuse chasuble de Saint-Rambert fut à l'origine l'antique « lacerne » des Romains, portée au moyen âge sous le nom de « chape ». L'usage en était tout profane, nous le répétons. Il n'est certes pas besoin d'un œil bien exercé pour retrouver, sur cet ornement sacerdotal, la coupe de l'ancien vêtement laïque. La simple inspection des diverses pièces rapportées après coup, au bas de l'étoffe, a suffi pour nous convaincre qu'elles ne sont point le fait d'une simple réparation, mais bien la conséquence naturelle d'une transformation.
Il serait, en effet, difficile d'admettre qu'un vêtement aussi riche ait été, au moment de sa confection, si maladroitement coupé, qu'on ait cru nécessaire, l'instant d'après, de lui ajuster quelques morceaux de la même étoffe, pour lui donner la forme régul?ère des chasubles de l'époque (xi* siècle).
Et dans Thypothèse d'un raccommodage nécessaire et postérieur à la transformation du vêtement civil en vêtement sacerdotal, où aurait-on trouvé des pièces d'étoffe conformes au tissu de la chasuble ? — On ne peut pas objecter qu'à l'heure de la confection de la chasuble, l'ouvrier en avait mis en réserve, parce qu'alors nous répondrions ; — Pourquoi les pièces ajoutées à l'aiguille sont-elles si disparates et rapportées à la suite du reste de l'étoflFe, d'une façon si irrégulière que les dessins du gros de Pœuvre ne concordent nullement avec ceux
des pièces — (i) ? Ou bien, après la transformation de la a chape j> en chasuble, plusieurs morceaux d'étoffe restaient encore ; alors, l'ouvrier les réserva pour que le raccommodage se fit, plus tard, d'une façon régulière et convenable. — Ou bien, l'étoffe du vêtement laïque n'offrait, à l'ouvrier, que la quantité d'étoffe strictement nécessaire pour une transformation, et, alors, il fut obligé de tailler dans ce vêtement de telle manière que les morceaux d'étoffe supprimés dans la a chape » servissent à compléter ceux qui manquaient à la coupe de la chasuble.
Au résumé, la chape et la chasuble ayant chacune une forme dififérente, on comprend que l'ouvrier chargé de la transformation du premier de ces deux vêtements se soit trouvé dans la nécessité de parfaire la forme de son œuvre par des ajustages. Du reste, un œil exercé peut parfaitement suivre, sur la ligne des parties ajoutées, les traces d'une coupe de chape ou gonnelle. Cette ligne est très apparente, bien que sur les côtés elle ait inévitablement été interrompue par la nécessité d'en retrancher quelques parties, autant pour préparer la forme de la nouvelle chasuble que pour en prolonger les extrémités arrondies. Nous le répétons, c'est certainement à la préexistence d'un vêtement ayant sa forme particulière, qu'il faut attribuer la multiplicité des morceaux anguleux, dont le raccord nous paraît avoir été difficile, si difficile même, que les lignes dessinées sur l'étoffe n'ont pu, en aucun endroit de l'ajustage, se rencontrer.
Et cette manière d'expliquer la transformation d'un vêtement du comte Guillaume, appelé chape ou gonnelle, en la chasuble merveilleuse, nous paraît d'autant plus vraisemblable que, par un travail de patience possible, il serait facile
(i) Si le travail de raccommodage ou de réparation avait été fait postérieurament à la confection de la chasuble elle-même, et parce que l'ouvrier aurait mis en réserve certaina morceaux de la même étoffe, ils nous paraîtraient, aujourd'hui, moins uses et moins détériorés que l'ensemble du vêtement. Or, les parties rapportées portent absolument les mêmes traces de vétusté que le corps de la chasuble.
194 CÎHÀPITRE tl
avec un relevé des douze morceaux d'étoffe ajoutés, et un raccord des sujets d'ornementation, de reconstituer non seulement l'ensemble de la décoration, mais encore les lignes du vêtement primitif.
Bien plus, la présence dissimulée, sur les côtés, de deux ouvertures verticales, de o™,3o cent, de développement, depuis longtemps inutiles, et fermées par une couture qui produit sur l'étoffe un étranglement anormal et disgracieux, nous paraît si inexplicable que nous n'essayerons même pas de la justifier. La suppression de ces ouvertures longitudinales que l'on constate, à hauteur de bras^ dans les pénules antiques, ne saurait s'expliquer, ici, que par l'intention qu'a eue l'ouvrier d'ôter, au vêtement transformé, tout caractère profane. Et cela est si vrai, que pour cacher le mauvais effet signalé plus haut, il a eu grand soin de les rejeter un peu en arrière de la ligne latérale que doivent suivre les bras. Ce qui autorise à croire que l'ouvrier a retourné le vêtement en le transformant.
La bande qui décore notre belle chasuble, sur ses deux faces pectorale et dorsale, est cousue sur ses deux côtés et dans le sens de sa longueur, au reste de l'étoffe formant l'ampleur du vêtement. Elle n'était point assez longue pour atteindre le bas de la chasuble. Alors, Touvrier n'ayant plus à sa disposition d'autres morceaux de cette même bande, a pris dix-huit centimètres de Tétoffe du fond qui dessine les compartiments du vêtement, pour les y ajouter et prolonger ainsi, par devant, ladite bande centrale. Par derrière, un morceau de la même riche bande de vingttrois centimètres a été ajouté, aussi, pour en compléter la longueur normale.
Enfin, — et c'est là une autre preuve que la bande centrale a appartenu à un vêtement civil qu'elle ornait, — c'est que par sa disposition sur la chasuble elle ne saurait être considérée comme un « pallium » liturgique. Elle ne don-
La chasuble de saint-rambert 19^
nerait pas même l'idée du « pallium » le plus primitif; car elle n'en offre ni la disposition, ni aucun des signes distinctifs remarqués sur les monuments anciens (i).
Tous ces détails établissent suffisamment l'inversion d'un premier vêtement, et sa conversion en celui qui depuis huit siècles fait l'objet de l'admiration de tous les visiteurs (2).