‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus, composée sur les documents inédits et authentiques (volume 2)Chapitre 10 sur 34 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Les lésoHes k Rome.— Lear eipulsion de RuKie devient le salut de la Compagnie. -» Caractère de Forlis. «* Ses premières nsesures. — Les Jésuites rappelés dans le Piémont et la Sardaignc. — Révolution de Piémont. — Viclor^Emmanuel alkiique. — Cbarles- Félix roi. — H connaît les projets des Carbonari. Sa fermeté les déjoue. — • Le^ Pères Rootbaan et Ifauera k Turin. — Le Père Grassi confesseur du monarque. — Charles-Albert et les Jésuites — Les nouveaui Collèges tl la palais de la reine è Gènes. -*• Intrigues pour perdre la Compagnie. — Mort de Pie VU. -^ Le Conclave de 4823. — Le cardinal délia Genga est élu pape sous le nom de Léon XII. — Craintes des Jésuites 2i la nouvelle de cette élection. — Le Père Rozaven oeptrtàHe pas ces craintes. — Léon XII rend aux Jésuites le Collège Romain. — Portrait de Léon XII. — Il protège la Compagnie. — Le Père Ricasoli est chargé par lui de Téducation de ses neveux. — Jésuites qui refusent l'épiscopat. — Le comte Michel Szcxyli au Noviciat. — Mort de Fortis et du Pape. <- Congrégation Générale. — Le Père Jean Roolhaan est nommé Général de la Société. «-PieVlU et les Jésuites. — Caractère de' Rootbaan. — Les révolutions en Europe provoquent Tin^urrection en Italie. — Ses premien efforts tournent contre les Jésuites. — Le Conclave choisit le cardinel Capellari pour Souverain-Pontifé. — Portrait de Grégoire XVI. — Les Jésuitef, par ordre du cardinal Zurla, donnent les exercices de saint Ignace à tous les Religieux de Rome. — L'insurrection les chasse de leurs Collèges. — Ils y rentrenl. -« La Propagande les charge du Collège Urbain. *- Le choléra aux portes de Rome. — Calomnies contre le Pape et les Romains. — Précauliona prises par le gouvernement pontifical, -* Le peuple de Rome et les processiona.

— Translation do Timagede sainte Harie-Maieure au Gesii.-^Les Jésuites {lendant le fléau. — Grégoire XVI et les orphelins. — Le cardinal Odescalchi renonce à la pourpre et entre au Noviciat des Jésuites de Vérone.— Sa lettre au Général le jour même oii il revèl l'habit de l'Ordre. — Morl du Père Odescalchi.

— Encyclique du Général pour raiinée séculaire. — Les Jésuites rentrent à Venise. — Les habitants de File de Malle demandent des Pères au gouvernement anglais. — Lord Stanley seconde leur vœu. — Les Jésuites en Sicile. — Ils sont médiateure entre les partis. — Leur altitude k Naples. — Les Jésuites rappelés en Espagne. -* Le Pèro de Zufiiga Provincial — On leur restitue les bi<îns non aliénés.— Le Cidlégu impérial de Madrid. — Succès dfis Pères.— La révolution de 189e proscrit te Compagnie. — Fondation du Collège militaire de Ségbvie. — Son but. — Morl de Ferdinand VU.— Premiers symptômes de guerre civile — On accuse les Jésuites d'être hostiles au gouvernement constitutionnel. — Pour exciter le peuple oontre eux, on répand le bmil qu'ils eut empeiaonné les fon*

. CHARLES ODSSCALCm.

Pritra, At U Com^aônia da Jât

tailles. — L'émeiite cfaci les Pères — Matsecre des Jdsoités de Madrid.— Le Père Muûoz , sauvé par les assassins., protège les autres enfants de saint Ignace. — Le pouvoir constitutionnel en Tare du crime autorisé. — Les Coriès suppriment la Compagnie. — La maison de Loyola surrit à la destruction.— Les Jésuites et le» Carlistes.— Don Miguel en Portugal.— Rappel de la Compagnie.— Le Père Del- ▼aux y conduit quelques Pères français. Timidité du gouvernement vaincue par le ardinal Jusiiniani..— La petiie-fllle de Pombal et les Jésuites. — Don Mf gael leur restitue le célèbre Collège de Coimbre. — Marche triomphale des Pères dans la prorince de Beira.— Le Père Delvaux au tombeau do Pombal. ^ Les Jésuites à Coimbre. — L*armée de don Pedro. — La guerre civile et le choléra. — PclUique et dévouement des Pères. — Don Pedro tâche d'attirer les Jésuites dans ion parti. ^~ Propositions peu coDstitutiosnelles de ce prince. — Don Miguel évacue Lisbonne. — La Révolution y règne par Témeutc. — Les Jésuites sauvés par un Anglais. — Nouveau décret de proscription contre Flnslitut. — Les Se* suites de Golmbre à la Tour Saiol-Jalieo. — Le baron Mortier les délivr».

Noos avons dit de quelle' manière Flnstitut de Loyola avait pu, en 1820, au moment de la Congrégation Générale, échap-* per à une crise ; cependant le péril , quoique ajourné , n*en paraissait pas moins imminent aux esprits dont la prévoyance ne se laissait pas éblouir. Â Rome, la Société de Jésus se composait, en msfjeure partie, de Profès que Tâge avait privés de lenei^ie et de Factivité nécessaires pour bien gouverner. Â côté de ces anciens apparaissaient des jeunes gens à peine admis dans la Compagnie. Le talent» et même un certain degré de zèle et de vertu ne suppléaient pas chez eux à Fexpérience et à la connais-» sance de Fesprit de Flnstitut Entre ces deux extrêmes, il man-* quait en Italie une génération moyenne. C'était en Russie que la génération intermédiaire se trouvait; mais Fempereur Alexandre refusait d'accorder la liberté aux Pères vivant dans ses Etats. Cette situation avait été pour Brzozowski un perpétuel sujet d'inquiétudes ; à ses derniers moments il parut en être débarrassé. «Voici que je meurs, disait-il aux Jésuites rassemblés autour de son lit d*agonie. Quant à vous tous, on vous expulsera d*ici. » Le pre»^ sentiment du Général se réalisa , et Fexil devînt le salut dé la Compagnie. On eût dit que la Providence avait conservé sans interruption les enfants de Loyola en Russie , qu'elle leur avait laisse connaître, et appliquer les traditions pratiques de Fancienne Société afin de pouvoir répartir dans les Provinces naissantes , et principalement en Itaie, ces bannis qui y portaient le germe de Fobéissance et Famour de la discipline.

Le Père Fortis était né à Vérone le 26 février 1748. Entré dans l'Institut à Fâge de quatorze ans , il en avait subi toutes

les vicissitudes. La suppression le trouva professeur de rhétorique à Ferrare; il ne voulut pas se séparer de la mère qui venait d'ouvrir son cœur à la piété et aux belles-lettres. Dès que la Compagnie fut ressuscitée dans l'empire russe, il demanda à y être agrégé, puis il s'efforça de la faire accepter à Parme et à Naples. C'était déjà un vieillard en 1820; néanmoins, avec une profonde expérience du cœur humain , il possédait une âme fortement trempée. Il savait que le bien lui-même ne doit pas être précipité. Il marchait donc avec prudence au milieu des obstacles en« travant la route, mais il arrivait au but. Ce but était l'amélioration plutôt que l'agrandissement de la Société. Les révolutions dont TEspagne et une partie des Etats italiens étaient le théâtre devaient réagir sur les Jésuites ; on les chassait au cri de Vive la liberté/ Fortis les soutient dans ces nouvelles épreuves. Il fonde à Rome la maison de retraite de Saint-Eusèbe ^ Au mois de novembre 1821, le Père Tartagni crée le collège de Forli ; quelques

* Celte matson de Sainl-Eusëbc est célèbre à Kome par la retraite que les Jésuites y donnent chaque année pendant la Semaine Sainte. En 1833, AugustinTheiner, Tun des plus brillants écrivains de TAllemagne^y entra, toujours poursuivi par ses doutes et par ses incertitudes en matière de religion. 11 conféra avec le Père Kolilxnan, l'ami du protestant SchIosser« et dans son ouvrage intitulé : Le Séminaire ecclésiastique OM ffîiit jours à Sainl^Ev-sèbe^ Theincr rend ainsi compte de ses sentiments : « Je pénétrai donc dans cette maison de retraite de Saint-Eusèbe, mais dans quelle attente ! J'étais fermement convaincu que je ne pourrais y passer seulement trois jours. Attiré là peut-être plus par curiosité que par un autre senliment, je voulais étudier d'un peu près ces fameux Jésuites dont on parlait tant, d'autant plus qu'on m'avait dit à Vienne beaucoup de mal de leur maison de retraite. J'espérais au moins, si je pouvais m'en tirer satvd cute^ trouver là le sujet d'un piquant article de journal. J*avais aussi pris la précaution de charger mou ami, l*artiste français dont j'avais pris congé sous prétexte d'une course à la campagne, de me faire réclamer avec instance à telle adresse, si je n*avais pas reparu le douzième jour.

» Mais que je fus surpris ! le pieux silence qui régnait dans cette aimable demeure parlait intimement à mon àme; et déjà de si heureux commencements promettaient une heureuse fin. On me conduisit dans une petite chapelle décorée avec goût, dont le style gothique, en portant au recueillement, ajoutait encore à l'impression produite par l'orateur, et où tout contribuait à éveiller et à nourrir ia piété. Le discours d'ouverture de la retraite captiva toute mon àme et calma ses agitations. L'exposition simple et lumineuse de l'objet élevé de ces exercices, l'exhortation touchante adressée à tous les assistants de s'éloigner s'ils ne se seutaient ni assez de courage ni assez de force pour suivre cette retraite avec les dispositions et les vues exigées par le saint fondateur; tout cela fit sur moi *rim pression que je souhaitais, ci ne uic lui&sa pas douter un instant que je n'en retirasse pour mon àme la fiirce qui m'était nécessaire, et celle paix après laquelle je soupirais depuis si longtemps, et qui depuis, plusieurs mois était l'objet de tant et de si sérieuses démarches. »

Augustin Theincr sortit do Sainl-Eusèbc le 29 avril 1^33. 11 était fervent Catholique; il est aujourd'hui prêtre de l'Oratoire de Saint-Philippo de Néri.

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jours après, les Pères Rigoli, Gianotti et Chiavero prennent possession de celui de Modène. Le marquis Antoine Visconti de Milan Tavait doté ; le duc François IV en fait l'objet de sa sollicitude spéciale. Il confie au Jésuite Gianotti Téducation des princes ses fils, et il demande que le Père Camille Pallavicini soit nommé Evéque de Reggio. Pendant ce temps d'autres Jésuites s'élancent sur le sommet dos montagnes et au fond des bois qui avoisinent la ville de Frosinone : c'est le repaire des bandits de la Romagne. Les Jésuites s'effprcent de faire naître le repentir chez ces hommes farouches ; ils y parviennent.

 peine la Compagnie etait^elle rétablie que, fidèle à ses traditions de famille, le roi Victor-Emmanuel de Piémont s'occupe de rappeler les Jésuites dans ses Etats. Il leur ouvre successivement le Collège de Saint^Âmbroise â Gênes, ceux de Turin , de Novarre et de Nice. Le Père Thomas Pizzi conduit les disciples de saint Ignace à Cagliari, dans l'île de Sardaigne ; Joseph Belle tti forme le Noviciat de Chieri. Jean Roothaan est le premier supérieur de la maison des Provinces à Turin , vaste école où la jeunesse studieuse embrasse d'un seul regard le cercle de toutes les connaissances, et où s'enseignent en même temps la théolo^ gie, les belles-lettres, le droit , la médecine et la chirurgie. La révolution de 1821 et les conséquences qu'elle entraîna firent naître dans le cœur du Monarque de si tristes prévisions, qu'il ne se jugea pas capable de réprimer un mouvement dont il avait suivi les progrès avec effroi. 11 crut que, pour l'honneur du trône, il devait abandonner le soin des affaires à un caractère plus vigoureux. Charles-Félix, son frère, jusqu'alors connu sous le titre de duc de Genevois, fut forcé par lui de prendre les rênes du royaume. Comme partout, la Révolution piémontaise s'accomplissait pour imposer de nouvelles lois au souverain, pour annihiler le pouvoir et l'offrir dans la rue au premier venu qui saurait corrompre les multitudes. Le nom des Jésuites était un signal de proscription. Les Carbonari italiens, allemands et espagnols avaient contracté alliance avec les Révolutionnaires français, ces fils aînés de l'anarchie. Le mot d'ordre, le secret des Ventes cachait la ruine des rois sous l'ancanlissement de l'Ordre de Jésus. Charles-Félix, qui résista autant qu'il put à l'abdication de

Victor-Emmanuel prend les dispositions les plus efficaces. H veut sauver la royauté et le peuple d*un double danger. La Révolution sent qu*elle ne sera pas la plus forte : elle n'ose même pas expulser les enfants de saint Ignace. Le nouveau Monarque ne s'arrête pas à ce premier triomphe. Il sait que les démagogues ne sont audacieux qu'en présence de la faiblesse ; il va leur offrir, au commencement de son règne, la mesure de son inébranlable fermeté. Les Universitaires de Turin ont vu avec une jalousie mal contenue le Père François Manera réunir autOTir de sa chaire de littérature italienne la foule toujours plus enthousiaste de ses auditeurs. Manera est par l'élégance de son esprit et par la richesse de son imagination, l'un des professeurs les plus renommés de l'Université ; Roothaan, par la modération de son caractère et la multiplicité de ses devoirs toujours dignement remplis, possède la confiance des familles. Charles-Félix se propose de donner aux Jésuites un témoignage encore pins manifeste de son estime. Les Carbonari leur sont hostiles ; le vœu des Ventes est d*anéantir cette autorité morale. Le roi, afin de faire comprendre toute sa pensée, choisit pour confesseur le Père Jean Grassi. L'épreuve était décisive; on respecta la volonté d'un prince qui savait si bien répondre au défi de quelques turbulents. Sous son règne, il ne s'éleva pas une plainte adressée à l'Institut; le Père Grassi lui-même n'eut jamais à subir le contre-coup des récriminations toujours attachées aux fonctions d un Jésuite confesseur de roi.

Grassi était à la source des faveurs ; il ne demanda rien pour lui, rien pour son Ordre, rien pour les autres. 11 laissa le Souverain régler avec ses ministres les affaires de l'Etat; il ne s'en mêla ni en bien ni en mal. Quand Charles-Félix expira dans les bras du Jésuite, qui avait eu seul le courage de hii annoncer que sa dernière heure allait sonner, ce fut la justice que les adversaires de l'Institut et les courtisans rendirent au confesseur. Le prince de Carignan n'avait pas toujours eu à se louer des intentions monarchiques du vieux souverain. Charles-Albert tint compte aux Jésuites de la neutrahté si fidèlement gardée, et, en remerciant le Père Grassi des soins prodigués à Charles-Félix dans sa dernière maladie, il lui dit : « La Compagnie a perdu

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dans le Roi défont un protecteur et un père; elle trouvera en moi autant d estime et d'amour. ■

Jusqu'en 1847 le roi a tenu plus qu'il n'avait promis. Les Jésuites de Piémont forment alors une Province séparée ; avec l'appui du Monarque, ils ouiiwt un Noviciat à Cagliari et un Collège dans la ville d'Aoste. Le Général comte de Bmgnes dote Chambéry, sa patrie, d'un de ces établissements ; le saint abbé Duorey leur cède celui de Mélan, dans les belles solitudes du Faucigny, entre le Mont Blanc et le Mont Buet. En 1 83&, Charles- Albert fonde la résidence de San-Rémo dans la rivière de Gènes. Les P^es ne possédaient à Turin que le Collège des Nobles, et^ sous les deux derniers rots, ils n'avaient jamais pu d)tenir une ^iise pour appeler le peuple à de pieux exercices ou à d'utiles dévouements. Celles des Saints-Martyrs, dans Dora-^rossa, et la maison qui y est annexée appartenaient jadis à la Compagnie. Au temps de la suppres^on , l'église s'était transformée en paroisse de la ville; la maison était devenue tout à la fois un centre d'administration publique, un hôtel où habitaient de hauts fonction*naires et une prison. Trois ans après être monté sur le trène , Charles-Albert a vaincu tous les obstacles et rendu à la Société l'église et le Collège de Dora-Grossa.

L'Université de Gênes avait suivi l'exemple de ses soeurs ; elle s'était emparée de l'ancien Collège des Jésuites pour en faire son palais. Il n'était pas possible de la dépouiller de cette maison, qu'elle regardait comme le prix de sa victoire ; mais Charles Albert n'en persistait pas moins à établir l'Institut dans la capitale de l'ancienne république. Des obstacles surgissaient à chaque pas : les uns prenaient leur source dans des craintes de concurrence, tes autres dans des prévisions politiques. L'on ne s'opposait pas en &cc an désir du roi, l'on cherchait seulement à l'entraver par toutes les chicanes administratives. Charles-Albert comprend qu'il n'est pas de sa dignité d'entrer en lutte avec tant de petites rivalités ou de passions secrètes. D'un mot, il peut les réduire au silence; il aime mieux paraître les ignorer. « Puisque je ne peux, dit-il, venir à bout de trouver à Gênes une maison pour les Jésuites, je leur donnerai la mienne ; qui pourra m'en empêcher?! Aussitôt il leur assigne le palais Doria-Tursi, dit

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Palazzo délia Regina, parce que Marie-Thérèse, veuve de Victor- Emmanuel, rhabita avec ses filles, l'impératrice d'Autriche, la reine de Naples et la duchesse de Lucques.

A cette marque inespérée de confiance royale , les adversaires de la Compagnie sentirent qu'ils «vaient fait fausse route, et que , pour perdre les Jésuites dans un temps plus ou moins éloigné, il ne fallait pas les attaquer de front. Charles-Albert était alors aimé et estimé de ses peuples. Mais , après s'être rendu compte de la situation , il ne voulait pas reculer devant les préjugés d'un autre âge , que les amis des lumières et du progrès constitutionnel s'efforçaient de répandre. On espéra qu'il serait plus facile de miner la place que de l'enlever d'assaut. On essaya de dire d'abord que lés Jésuites feraient repentir le roi de sa protection. L^ Jésuites imposèrent à la cour et aux ministres leur immuable volonté ; ils gouvernèrent; ils régnèrent. Ces mensonges fiirent accueillis avec dédain ; on en fit circuler d'autres. On apprit à Charles-Albert que les Pères étaient d'excellents Religieux, de bons directeurs, des orateurs éloquents , de saints Missionnaires; mais leur éducation ne se trouvait plus en rapport avec les besoins du siècle, elle ne concordait plus avec la civilisation moderne , car les Jésuites étaient les ennemis de toute idée nouvelle. Il faudrait, aux enfants élevés par eux , un roi absolu comme Amédée II et saint comme Humbert. Le Monarque sourit, et laissa au temps le soin de trancher la question. En 1847, cette question, remise par Charles- Albert lui-même à la décision de l'idée révolutionnaire, vint s'engloutir dans la tourmente que souleva le fatal rêve de l'unité italiennp.

La Société de Jésus cessait pour le moment d'être en contact avec les révolutions d'Italie ; elle, voit son existence compromise dans l'élection d'un nouveau Pape. Le 20 août 1823, Pie Vil était mort plein de jours et de bonnes œuvres ; et le Conclave allait donner un autre Pontife à l'Eglise. Pour l'Ordre de Jésus, le choix n'était pas indifférent ; l'Ordre avait des adversaires dans le Sacré-CoUége ; depuis la Congrégation Générale, il soupçonnait le cardinal délia Genga de lui être peu favorable. Ce cardinal avait en effet pris ouvertement parti contre les Pères. On le savait attaché à ses idées , juste, mais inflexible dans sa volonté. Il n'a-

vait aucune chance de s^asseoir sur la chaire de saint Pierre. Néanmoins le 28 septembre 1823, il fut élu, malgré les puissances et surtout malgré Consalvi. Annibal, ainsi que le disaient les Conclavistes, Ânnibal était aux portes de Rome ; il y entrait en maître, et son intronisation faisait trembler les Jésuites Aucun d*eux n'avait oublié les événements qui précédèrent la Congrégation générale. Dans la tristesse de leurs âmes, tous s'avouaient qu*un ennemi leur était né. Cependant la réflexion vint avec le temps, et, dès le 1 1 octobre i 823, le Père Rozaven, faisant au Père Billy rhistorique du Conclave, s'exprimait ainsi sur Léon Xll:

« Ce nom promet beaucoup , et il paraît vouloir remplir l'attente commune; car en peu de temps il a fait beaucoup de choses, et des choses très-utiles; mais je ne puis entrer dans ces détails. Ce que vous désirez dé savoir et ce que vous attendez que je vous dise, ce sont ses sentiments pour la Compagnie. D'après certaines choses, qui se sont passées il y a trois ans, nous avions sujet de craindre qu'il ne fût pas très-bien disposé pour nous ; mais Dieu tient dans ses mains le cœur des rois, et surtout celui des Papes est en la main de Dieu. En se revêtant de cette dignité, ils prennent un nouvel esprit; jusqu'à présent, notre Père Général n'a pas pu lui être présenté, mais nous savons certainement qu'il nous est favorable, et qu'il ne tardera pas à nous donner une preuve publique et manifeste de sa bienveillance. Une personne pour laquelle il a beaucoup d'amitié, et qui en a beaucoup pour nous, ayant pris la liberté de lui recommander la Compagnie, il lui répondit : c Vous vous intéressez donc à la Compagnie ? et bien 1 sachez que je m'y intéresse plus que vous. »

» Je sais, de science certaine, plusieurs autres choses que je vous dirais volontiers, mais que je n'ose pas écrire. En somme, la Compagnie peut beaucoup espérer de notre nouveau Pape , que Dieu daigne conserver de longues années? mais il a des préventions contre quelques personnes. Si mon chétif individu, qui lui est fort peu connu, est du nombre de ceux qui n'ont pas le bonheur de lui plaire, c'est ce que je ne saurais dire certainement ; on m'a dit que non, mais j'ai quelque lieu de le craindre. Quoi qu'il en soit, pourvu qu'il fasse du bien à la Compagnie, je suis tout content d'être jeté à la mer. S'il persuade au Père Gé-

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néral que lair de Rome ne me eonvient pas, je suis tout résigné à aller respirer celui de France et même celui que respira le Père Bougeant dans son exil. Qu'on me donne l'emploi de professeur de logique et de métaphysique, pro nostriSy et mbn ambition sera satisfsiite. J'aurais, je crois, un grand plaisir à enseigner à ces jeunes gens à raisonner jjListe, chose que je vois devenir de jour en jour plus rare. »

La preuve publique et manifeste que le Père Rozaven fait espérer aux Jésuites de France de la part de Léon XII ne tarda pas à être officiellement donnée. Le Pape ne proscrivit aucun des disciples de saint Ignace entrés en lutte contre le cardinal della Genga, pas même le Père Rozaven. Bien mieux, le 17 mai 18124, il publia le bref, Cum multa in urbe, qui restitue à la Société de Jésus le Collège Romain , dont ses plus illustres maîtres avaient immortalisé le nom. Le marquis Patrizi , sénateur de Rome , s'était déjà , sous Pie VU , rendu auprès du Saint-Siège l'interprète des familles ; il avait présenté au Pape une supplique datis laquelle on lit : « Le Collège Romain , sanctuaire dédié aux sciences et à la Religion , ancienne propriété de la Compagnie de Jésus, Séminaire d'une foule innombrable de personnages, cé^ lèbres par leur sainteté ou leur savoir, se trouve encore entre des mains àtsangéres. Quoique, en vertu d'un acte de Votre Sainteté, qui promet aux Jésuites la restitution de leurs anciennes propriétés non aliénées , on ne puisse douter que ledit Collège ne leur soit bientôt rendu, néanmoins, le Peuple ne croit pas devoir négliger les moyens qui lui semblent opportuns pour acc<élèrer cette restitution , et avec elle le complément de ses vœux. •

Le Peuple Romain sollicitait cette faveur au pied du irône de Pie VU ; les événements , plus forts que la volonté des hommes, firent ajourner la demande par un Pape ami des Jésuites. Son successeur, qu'ils croyaient leur adversaire, exauça cette prière de son propre mouvement. Le bref de Léon Xil commence ainsi :

c Entre les établissements nombreux que la prévoyante sollicitude des Souverains^ Pontifes a fondés dans notre Ville , pour procurer efficacement le salut et les avantages du peuple chrétien, un rang d'honneur est dû sans doute au Collée Romain , ce Collège qui , élevé à la gloire de la Religion et des beaux-arts

par Grégoire Xin , d*heureuse mémoire, et construit avec tant de grandeur et de magnificence , a mérité , durant tout le cours de sa durée, de la part de nos prédécesseurs , des témoignages d'une sollicitude spéciale et d'une bienveillance paternelle.

» C'est en effet une chose digne d'admiration et de souvenir pour la gloire de cet établissement que ce jardin fermé ait produit sans interruption jusqu'à nos jours des fruits de salut et d'honneur, c'est-à-dire que ce sanctuaire des beaux-arts ait formé pour le bien de l'Eglise et de TEtat un si grand nombre d'hommes éminents et recommandables par 1^ sainteté de leurs mœurs , l'éclat de leurs dignités et Texcellence de leur doctrine.

» Ce Collège , qui doit son premier lustre à saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus , fut confié par les Souvemins-Pontifes aux clercs réguliers du même Ordre, qui le gouvernèrent avec succès tant qu'exista leur Religion, ainsi que le firent après eux les Prêtres séculiers chargés de sa direction. Mais comme Pie VU, notre prédécesseur, en vertu des lettres apostoliques du 7 des ides d'août 1814, a rétabli la Compagnie de Jésus dans sa première dignité pour cette fin principale, à savoir qu elle formât la jeunesse aux sciences et à la vertu , nous qui étions pleinement instruit de l'intention où était ce même Pontife de rappeler la Compagnie de Jésus dans le Collège Ro-* main , nous avons cru devoir immédiatement délibérer sur cette affaire et consulter la Congrégation de nos vénérables frères les Cardinaux de la sainte Eglise que nous avons chargés de la tâche si importante d'établir dans tous nos Etats le mode d'instruction le meilleur et le plus avantageux, seul moyen de régénérer la société tout entière après des temps si désastreux et si funestes à FEglise. C'est pourquoi , de science certaine et en vertu de la plénitude de l'autorité apostolique , nous concédons, nous assignons et nous attribuons à perpétuité , par ces lettres , à nos chers fils les clercs réguliers de la Compagnie de Jésus , et, en leur nom, à notre très-cher fils Louis Fortis, Général de ladite Compagnie, le Collège Romain, l'Eglise de Saint^Ignace et Toratoire qui tire son nom du Père (laravita, les musées, la bibliothèque, Pobservatoire, avec tout ce qui leur est annexé et en dépend, à condition qu'ils tiendront dans ce Collège, selon le mode ancien

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qui était en vigueur, Tan 1773, des écoles publiques auxquelles nous ordonnons d'adjoindre des chaires d*élo(juence sacrée , de physique et de chimie. »

Dans les circonstances, ce bref était plus qu'une consécration pour la Société de Jésus ; il devenait entre elle et le Saint-Siège un indissoluble lien, car à Rome les Papes ne cherchent point à détruire ce que leurs prédécesseurs édifièrent. L'approbation de Léon Xll, sanctionnant et augmentant les faveurs déjà accordées par Pie VU, était d'autant plus précieuse aux Jésuites que le nonveau Pontife ne balançait pas à porter la cognée dans les abus que son austère sagesse lui signalait. Toujours maladif, mais toujours prêt à se mettre au-dessus des souffrances du corps par l'inalf érable vigueur de son âme, Léon Xll devait ressusciter sur le trône les Pontifes les plus vénérés. H comprenait les besoins de son siècle et l'esprit du ministère sacerdotal. Il était économe et juste, bienveillant et rigide : il ne lui fut donc pas difficile de s'entendre avec les Jésuites. Il ne leur avait pas été favorable avant son exaltation, le trône lui inspira d'autres idées ; le successeur de Pierre ne les cacha jamais. 11 comprit que l'Institut n'était en butte à tant d'hostilités patentes ou secrètes que parce que les Pères défendaient la Religion et les gouvernements légitimes. Il résolut, par devoir et par reconnaissance, de protéger à son tour les disciples de saint Ignace ; il ne faillit jamais à la mission qu'il se donnait. A Rome et dans les Etats pontificaux, il n'avait qu'à laisser faire le vœu des populations , il l'encouragea. Il visita souvent les Maisons de la Compagnie, il travailla à la béatification de ses saints, accrut par des bienfaits le Collège Germanique * , et développa dans tous les sens cette Société dont

I Le Collège Germanique était déjà rétabli sur ses anciennes bases. Les deux premiers élèves qui se formèrent a l'école des Jésuites de Ferrare furent Joseph De Preux, Evoque de Sivn en Valais, et François Macboud, CbaooiDC de cette cathédrale. En 1819, Funtana , aujourd'hui archidiacre de Fribourg, se joignit aux deux Valaisans. Ce germe du Collège allemand fut transféré à Rome dans la maison du Gesù; eii 4825, Léon XU ordonna que les Germaniques reprissent leur ancien costume. Maintenant cet établissement, qui n'a en propre ni maison ni église, prospère comme aux plus beaux jours de l'Institut. C'est encore la pépinière des Evéques d'Allemagne. On remarque parmi eux le comte Lubien&ki, ËvOque de Rhodiopolis ; Georges Slahl, Evéque de Wurzbourg ; le comte Charles -Auguste de Reisaeh, nommé par Pie VI 11 recteur de la Propagande à sa sortie du Collège Germanique, et choisi par le roi de Bavière pour Evéque d'EischIadt et coadjuleur de Munich.

il appréciait le zèle et les lumières. Léon XII avait des neveux ; il confia leur éducation au Père RicasoH, qui voit Tainé de ces jeunes gens, revêtu de la pourpre romaine, soutenir sur le siège archiépiscopal de Ferrare la grandeur du nom de délia Genga. La sollicitude de toutes les Eglises n*empêchait pas le Pontife de jeter de temps à autre un regard d*amour sur la ville où il était né. Il avait déjà fait beaucoup en faveur de Spolète. Au mois de novembre 1825, il voulut faire encore davantage; il restaura Fancien Collège de la Compagnie. Dans le même temps, il érigeait à Rome le pensionnat des Nobles*. Afin de rendre le Collège Romain digne de sa gloire passée, les Jésuitejs y réunirent l'élite de leurs professeurs. Antoine Koblman laissa le Maryland pour enseigner la dogmatique ; Dumouchel, un des élèves les plus distingués de l'Ecole Polytechnique, fut chargé de la chaire d'astronomie ; Van Evenbroeck, de celle des controverses. André Caraffa, Charles Grossi, Xavier Patrizi , Jean Perrone, Baptiste Pianciani, Michel Tomei et Dominique Zecchinelli secondèrent les efforts de ces savants, que dirigeaient Taparelli et Finelti. Le Père Louis Maillard ouvrit glorieusement l'arène des thèses publiques.

Cette succession d'événements heureux ne prenait pas les Jésuites au dépourvu. Le Père Pallavicini avait décliné les honneurs de Tépiscopat à Reggio ; le Père Benoît Fenwich ne connut sa nomination au siège de Boston que lorsque les bulles et l'injonction de les accepter lui parvinrent. Antoine Koblman et Pierre Kenney épient proposés pour les évêchés de New-York et de Drummore.lls en infoiment le Général de Tlnstltut. Fortis supplie le Pape de détourner de la tête des deux Missionnaires ce redoutable honneur. Léon Xll accueille cette ambition d'humilité. Les Jésuites voulaient vivre dans l'indigence et dans le travail ; un gentilhomme de Pologne leur apprend à mourir en saints. Le comte Michel Szczytt, né dans la Russie-Blanche le 3 décembre 1786, avait été l'un des plus intrépides soldats d'Alexandre I". C'était un homme à la stature colossale et dont la bravoure n'a-

t Les Jésuites oe purent occuper ce nouvel établissement qu'en 1826, parce qu'il eii&ie à Rome une loi relii^ieusement observée. Cette loi veut que, durant le temps du Jubilé, on ne contraigne aucun locataire à sortir de la maison qu'il habite. Léon Xll désira donnera tous les Fi.lrlfs un exemple de rc^pcd en Tincur des proscriptions amicnues, et les Je. iiile> i.e k.'i{i&(ailè:-et)l qu'une uniiée après dans la inaiso:i qui l''ura2>pdrtenail.

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Tait jamais connu le danger. Quand la paix fut signée» il renonça au métier des armes, et habita chez les Jésuites de Polotsk. Apri8 avoir une dernière fois parcouru TEurope, il se réfugia dans la capitale du monde chrétien, ouïe Père Rozaven le reçut comme un fils. Szczytt prit les ordres sacrés, et, le 31 mai 1824, il entra au Noviciat des Jésuites. Le 24 juin 1825, il y expirait à Tâge de trente-neuf ans, léguant à tous ses frères de Tlnstitut Texemple d'une vie édifiante et d'une mort précieuse devant le Seigneur,

Comme il s'était plus d'une fois rencontré dans les annales de l'Eglise, le Pape et le Général des Jésuites succombaient presque à la même heure. Léon XII terminait sa carrière le 10 février 1829, Fortis l'avait précédé dans la tombe de quatorze jours seulement. Le 27 janvier le Général avait rendu le dernier soupir. Par quelques lignes tracées de sa main, il désignait pour Vicaire le Père Pavani , Provincial d'Italie. Le chef intérimaire de l'Ordre appelle auprès de lui le Père Roothaan afin de le rem* placer dans les fonctions qu'il abandonne, puis il convoque la Congrégation Générale au 29 juin. Les principaux Jésuites qui y furent délégués étaient Jean Grassi, François Finetti, Louis Loeffler, Nicolas Godinot, Tom Glover, Sinéo, Landes, Korsak, Julien Druilhet, Richardot, Bird, Olivieri, Narbonne, Vulliet, Petit-Jean, Drack, Sorrentino, Scarlata, Broock, Kenney, Sancho et Janssen.

Le 9 juillet, le Père Roothaan, longtemps ballotté avec le Père Rozaven , fut élu Général de la Compagnie au quatrième tour de scrutin. Il choisit pour Procureur-général Séraphin Manucci, et Janssen pour Secrétaire de l'Ordre. Alors on s'occupa des voeux exprimés par les difierentes Provinces. Tous témoignent de la sollicitude dont chaque membre est animé pour conserver Tlnstitut dans son intégrité et y faire prospérer l'enseignement. Us demandent unanimement la révision du Ratio siuUwrum » dans le but de l'approprier aux besoins du temps. Avant que la Congre* j^ation discutât ce point essentiel, qui, à l'élection de Fortis, avait été admis en principe , le Général crut devoir révéler sa pensée sur une question aussi vitale. 11 dédara que les ciroon^» stances et le mouvement des esprits exigeaient impérieusement la réaUsation du vœu de tous les Pères ; mais son opinion était

DE LA COMPAGNIE 1» iÉ8U8. 227

de ne rien décréter en forme de loi avant qu'on eût fait sanctionner par Texpérience dans les Provinces de TOrdre les améliorations introduites. Ce conseil fut adopté.

Un nouveau souverain avait été donné à TEglise universelle; le 31 mars 1829, le cardinal Xavier Castiglione, qu'au dernier conclave l'Autriche et la France portèrent à l'élection et que Pie VH mourant avait désigné pour son successeur, rempla;ait Léon XII. Pie VIII ne devait faire que passer sur le Siège apostolique ; mais quand , le 22 avril , les Jésuites vinrent recevoir la bénédiction du nouveau Pontife , il s'empressa de leur offrir une marque publique de son amour. Il leur adressa ces paroles : c Je Tai dit souvent , et , lorsque j'en trouverai l'occasion, je me ferai toujours un plaisir de le redire , j'aime la Compagnie de Jésus. Ce sont des sentiments gravés dans mon cœur depuis l'enfance. J'ai toujours singulièrement honoré saint Ignace et saint François-Xavier , dont , tout indigne que j*en guis , j'ai le bonheur de porter le nom. J'ai étudié sous de célèbres Jésuites. Je sais tous les services qu'ils rendent à l'Eglise. L'Eglise ne peut se séparer du Pape, le Pape ne peut se séparer de la Compagnie. Les temps dans lesquels nous vivons sont si mauvais ! Jamais l'impiété ne déploya plus d'audace, plus de haine, plus d*astuce. Un jour encore , et qui sait si l'Eglise ne recevra pas de nouvelles plaies. Unissons-nous tous pour combattre les ennemis du Seigneur. Rentrez donc dans vos Provinces, embrasez-li» de l'ardeur qui vous anime» Prêchez , enseignez Tobéissance et la vertu dans les écoles, dans les chaires, dans les confessionnaux, par la parole, par les ressources de l'intelligence, par les écrits. Que Dieu bénisse vos efforts ! et soyez sûrs que vous trouverez toujours en moi le plus tendre et le plus affectionné de tous les péros. •

A la veille des événements qui allaient bouleverser l'Europe et désoler l'Eglise catholique , ce discours avait quelque chose de tristement prophétique. Les Jésuites ne se déguisaient pas la gravité des circonstances. Us se savaient Yobjei des terreurs feintes et des haines réelles de l'incrédulité ainsi que du Carbonarisme. Le Pape le» encourageait ^ : ils ne se laissèrent pas intimider par les ennemis de la Religion.

'1 Le i décembre 1S39, Pie YllI , accooifwgné des ctrdiniat detia Somigtii et

Jean Roothaan, le nouveau Général de TOrdre, naquit à Amsterdam le 20 novembre 1785. Son caractère, assemblage de qualités contraires, était calme et froid au dehors, ardent et sensible à Fintérieur. La modération dans les actes comme dans les paroles était sa vertu dominante ; il la devait autant à la force de sa nature qu à son éducation première. Né catholique au milieu d'un pays protestant ^ Jésuite dans un empire schismatique, il avait dû connaître de bonne heure le prix de la tolérance. Il aimait Fétude et la prière, l'enseignement et Tapostolat. Le choix de ses pairs le plaçait au gouvernement de la Société ; il se ré-^ signa au fardeau, et il commanda, ainsi que jusqu'alors il avait obéi, sans ostentation de pouvoir ou d'humilité. Pour tenir tête aux orages dont T Institut était menacé, pour fortifier les timides et enchaîner l'impétuosité des exaltés, il fallait un courage aussi persévérant que la sagesse ; Roothaan ne faillit point aux espérances des Profès. Il arrivait à la tète de l'Ordre de Jésus dans un moment où les passions étaient surexcitées. Dès le premier jour il se traça une ligne de conduite, et il n'en dévia jamais.

La Compagnie n'ignorait pas que tant de coups étaient bien moins dirigés contre elle que contre le Catholicisme. Elle avait assumé sur sa tête toutes les accusations dont on la chargeait, et,

Odescalchi , se rendit- au Gesù pour prier dev&ntVautel de sainl François- Xavier , dont i'Eglise célébrait la fête, et il y promulgua le décret de la canonisation du bienheureux Alphonse de Liguori. Le jour et le lieu choisis pour la publication 4Ïvl décret ne surprirent personne à Rome. La doctrine de Liguori est identiquement celle des théologiens de la Compagnie. Sa théologie morale n*est que le comniebfaire de la Medùllà iheologiœ moralis du Père Busembaum dont il a intégralement conservé le texte. La canonisation d'Alphonse de Liguori était donc la justîftcation des casuistcs de Tlnstitut, et principalement de Busembaum. L'ouvrage ^e ce Jésuite n'a été si vivement attaqué que parce que les Jansénistes , se prévalant avec adresse de Tétrangeté du nom de l'auteur, dressèrent contre lui une accusation dont les moqueries se chargeaient le plus souvent de prouver la véracité.

' Quand le jeune Roolham conçut , en 4804 , le projet d'abandonner sou pays et sa familie pour suivre dans la Russie- Blanche la vocation qui se manifestait en lui , il partit d'Amsterdam ; il arriva au Collège de Pololsk avec une lettre d'un de ses maîtres protestants pour recommandation. Van Lennep, alors professeur renommé de littérature à l'Athénée d'Amsterdam , écrivait le 15 mal 1804 aux Pères de la Compagnie : n Je n'ignore point combien , dés les temps primitifs, la Société s'est distinguée dans toutes les branches* d'éludés et de sciences; les services qu'elle a fendus sont éclatants et ne peuvent jamais être oubliés. » Et , parlaitt de son protégé catholique , Van Leimep ajoute: t Je vous recommande. Révérends Pères, d'une manière particulière ce jeune homme, dont j'ai apprécié si haut le mérite. Puisse-t-il être comblé par vous de science et de vertus, et puissionsnous le revoir un jour enrichi de ces dons pour lesquels il entreprend un si long voyage : »

persuadée que le Saint-Siégo lui tiendrait compte de ses sacrifices, elle se dévouait aux outrages en attendant que ces outrages se transformassent en violence. L'attente des Jésuites ne fut pas de longue durée. La Révolution de juillet devint un signal pour les j^iUres conspirateurs. L'Italie et l'Espagne, le Portugal et la Pologne s'insurgèrent au nom de la liberté. Partout, excepté à Varsovie et à Bruxelles, la liberté fit expier sa victoire aux Jésuites. Sous ce nom de Jésuites on confondait la foi des peuples, l'autorité de l'Eglise et les diverses hiérarchies du Clergé. La Révolution, jetant enfin le masque, se montra à front découvert ; elle aspirait à renverser les trônes pour étouffer le Catholicisme. Comme en France et en Espagne, les Jésuites d'Italie ne furent plus qu'un accessoire ; on les persécuta pour l'acquit des consciences* libérales ; néanmoins l'insurrection visait plus haut. La mort de Pie VIII, arrivée le 30 novembre 1830, réveilla dans le coeur des Carbonari romains l'idée de suivre l'exemple de la France. La France avait eu ses barricades et sa journée des Dupes ; pour embarrasser TEgrope, elle provoqua un mouvement dans les Etats voisins. Les Carbonari des Légations * s'ébran-

I n U0U8 a élé donné de suivre pts h pas l'origine et Ira développcmeiils de la série polilique qui pri( le nom de Cbarbonnerîe. Ce n'est point ici le lieu de dire sous quels auspices royaux elle se fouda dans le royaume des Deux-Siciles, comment die s'éiendit en Italie , en France et en Allemagne. Ce récit se lie à des événements qui n'ont aucun point de contact avec les Jésuites. 11 u'esl question des Pères de rinstitut dans les Ventes que pour les massacrer , lorsque le jour du triomphe sera venu pour elles. Nous croyons donc devoir nous renrcrmer dans le cercle qui nous est tracé par les Carbonari eux-mêmes. C'est à partir de l'année 1815 à peu près que le Carbonarisme flt invasion dans la Romaine, dans le royaume Looibardo- Vénitien, en Piémont; et partout il .évoqua, il trouva des séides et des dupes. Les affllîés à la sêcle commencèrent par se mettre aux gages de l'étranger tout en procla« niant à grands cris l'indépendance de l'Italie. Sous prétexte de la délivrer du joug des prêtres et de l'Autriche, ils s'organisèrent , ils combinèrent leurs mouvements, ils se mirent à démoraliser Jeurs compatriotes pour les rendre digues de la liberté. Comme les constitutionnels de France et les illuminés d'Allemagne auxquels ils empruntaient la plupart de leurs doctrines et leur rêve antichrélien , les Carbonari se firent les ennemis de la Religion et de la monarchie. Ils ne tendaient qu à l'affranchissement tntellecluel et politique de l'Italie ; pour y parvenir ils déiflcreul le vioe et l'assassinat.

'Cotte société était secrète; elle eut donc de nombreux adeptes. Les gentils* hommes ruinés ou ambitieux, les avocats , amants du brpil, les écrivains et lesartistes^mécontents de leur sort formèrent son noyau. Us s'adjoigniicnt bientôt en qualité de comparses ou de paratonnerres quelques hommes probes, mais crédules qui, sans être mis au courant delà conspiration, la servit ent néanmoins de leur inlluence , de leur patronage et surtout de leur fui tune. Elle avait enrôlé dans ses rangs un certain nombre de prêtres et de moines. Ces prêtres et ces moines avaient eu \ vaincre de grands obstacles pour s'engager dans les Ventes; il leur avait fallu fouler aux pieds la diguité de Thomnie et laconscitnce sacerdotale. Us s'étaieul

lent comme la Pologne. Les agents de la Révolution leur promettent l'indépendance ; ils les bercent de Tespoir que le Saint- Siège va crouler sous leurs coups et qu ils peuvent triompher facilement, puisque TEglise est veuve de son chef. L'insurrection gagne du terrain, mais, le 2 février 1831, le cardinal Maur Capellari est nommé Pape sous le nom de Gr^ire XVI.

Cette nomination n*arrète point les projets des révoltés. Rome a un Pontife, ils ne veulent pas qu'elle ait un Souverain. Un complot doit éclater dans la capitale au milieu même des joies du carnaval, le 17 février. Le cardinal Bemetti, homme de tête, d'esprit et de cœur, vient d'être nommé secrétaire d'Etat. Il connaît de longue main les trames révolutionnaires, son habile fermeté les déjoue. •

Pour mieux faire saisir leur pensée , les insurgés des Légations arborent le drapeau tricolore ; leur première, leur seule victoire est remportée sur les Jésuites. Au mois de février, presque à la même heure, ils envahissent les Collèges de la Société. A Spolète,

frouvés asiex coupables et assez parjures pour briser tous les liens les attachant aux autels, au Saint-Si<^ge ou k leur Ordre. Ils durcol doue le montrer les néophytes et les ap61rea les plus ardents de la Cliarbonnerie. Cette agrégation d'individualités ne tarda pas h former un corps , et une puissance par conséquent. Elle tenta des mouvenentsà niain armée; ils furent réprimés. Ces défaites rendirent plus circonspects les chefs du Carbonarisme.

£o mesurant les progrès de la secte, en étudiant ses ramifications dans le monde» dans le cloître et au sein des Universités, ils renoarquèrent avec étonnement qu'aucun membre de la Compagnie de Jésus n'était de près ou de loin affilie «^ une Vente. Les Jésuites, à celte époque et en Italie surtout, commençaient à reprendre la dlreclioD de Téducation de la jeuuene ; d'infructueuses tentatives furent (ailes sur quelques Pères. On comprit alors qu'il valait mieux déclarer la guerre aux enfanta de saint Ignace que de chercher à les entraîner dans des voies contraires k leurs veeui , ë leur esprit et à leur volonté.' On les reconnut comme les ennemis les plus dangereux des rcmplolK révolutionnaires ou impies. A dater de ce tnomenl, ou dirigea sur çuK toutes les colères. ^

Nous avons eu, nous avons encore entre ks mains une infinité de documents rclallfe aux diverses périodes des sociétés fecrèles en Europe depuis tjStS jusqu'à 4850. Nous pouvons étudier à sa source ce mouvement qui , sous un nom ou sous uu autre, agita l'Italie et qui , des idées de désordre passe tantôt à rexallaliuu d'un Pape ou d'an Souverain crédule, tantftt k la mise en lumière d'une confédération impossible ou d'un désir de nationalité plus irréalisable meure. Les Jésuites se tenaient à l'écart de toute passion politique. Ils ne prenaient parti que pour l'Eglise et les bonnes mosurs ; ils s'occupaient de leurs devoirs sans chercher à provoquer des insurrcGikns. Celle altitude digue d'un prêtre et d'un Religieux les fit désigner par les Ventes comme le but offert à toutes les haines. Ces haines dont ils n'ont eneore éprouvé qu'un contre-coup affaibli, mais qui, grandissant avec le temps et surtout avec la faiblesse des souverains, seront un jour le plus bel éloge qui puisse être décerné à la Compagnie de Jésus.

Elle u*é jamais eu aucun de ses membres associé de la manière môme la plus in-

àFano, àModéne, à Re^io, à Forli ainsi qu*à Ferrare, ils s'emparent des maisons de Tlnstitut ; ils en di^ersent les maîtres et les élèves; ils y cherchent les armes qui ont dû y être déposées comme dans un arsenal nuisible au peuple. Ils ont proclamé la liberté ; la liberté n*est pour les Carbonari que le libertinage de rintelHgence. Leur premier acte est un décret d*expii}sion. Ils désirent assurer la victoire de Tégalité contre l'arbitraire ^ et ils ont recours aux commissions militaires pour se protéger contre la liseë publique *. Ils bannissent les Jésuites au lieu d*aller. vaincre les Autrichiens ; ils fabriquent des lois au lieu de cimenter leur triomphe par une bataille décisive. Us menacent de mort, ils couvrent d'injures des vieillards et des prêtres au- moment où, fepi tremblants pour leurs jours , ils implorent un refuge sur quelques vaisseaux étrangers , afin de mettre les flots de la Méditerranée entre eux et la justice des hommes.

L'insurrection italienne u avait de racines que hors de Tltalie. Elle chassait les Jésuites de leurs Collèges, et elle mourait parce

diracte à Mt inaiwie eomptol qtti i tint duI lus vérltablei liiMfèts â« l'Itilit, et M

pères d« la Société s« Toienl en buUe aux inimitiés diversas que le Carbooarikinei ftfëc fous ses leviers, peu) susciter dans les plans dt révolution qu'il à tracés, dam }m rêves de liberté dool il se beroelt dans lea théories de sang ou de philanthropie qull a confiées au papier, il existe pour lui un ennemi dont il faut qu'il se débarrnRH tmit prix. Que le Cirbonarltme fasse un songe heureux ou néfaste, il s'y mè^ tera Toujours uu peu de lang de Jésuites. L'abéautissement de la Compagnie par quelque moyen que ce puisse être , c'est le delenda Carthago de tous ces Catons qui, comme fiaroncelliel beaucoup d>utres, livrent à U police autrichienne lê secret, le uooT ou les lettres d'un ami , ïoraque cette dénonciation peut alléger le poids de leurs fers. Â chaque page de leur correspondance, le cri de Mort aux Jesuitit* revient comme un ordre dtt Jour perminent. Voltaire et lea tdepies conspirafeut en riant oii en philosophant pour écraser l'ù^âme. L'infàmé, c'était la Religion catholique. Les sopju^tes, les patriotes , les (hincs-maçons , les oisiCi , les in*ftidëmû n'auraient pai loue aocepté de priaie abord uu pareil thème; il aurait effrayé les timides et éveillé l'attention de ceux qui sont chargés du gouvernement •lïiriltie! ou temporel ^n restreignant eut Jésuites seuls la peusée fondamentale du UrboitSjniMPie, on a caleulé que l'on éveillerait moins dé susceptibilités «t que l'on pourrait arriver au même but parla résurrection de toutes les fausses imputations ioni t>Ordrè de Jésus se vil l'objet dans les temps anidricurt.

• A peine maîtres de la ville, les Carbonari de Bologne établirent des tribunaux militaires pour juger sans dêsem'narcr ceux qui n'accêpïcrâlt'Tit pas avec joie te hôiiheâr que léi HéVolttltuuliaires leur imposaient. Les Carbonari s'étaient formas en garde nationale. Une des alliibuli(vis de la commission fut de punir comme erBuie îherMJêStè touié Insulte en paroles contre la garde civique.

C'est iBVJotu-t le même excès de ridicule a côté de U plus sanglante cruauté. Les Révolutionnaires sont partout et toujours les mômes,

• La Réfolulion de 1848 a donné, en Italie principalement, tel plus largo» défeloppemenlK à cette liêlne qae tow§ Us pam^iU d«» MM**!* prtareS •! lei éôrlla dM fowaiiefart polW«|««e» ue cenaieut de surexciter.

que chacun lui refusait son concours. Les populations, surprises un instant, sortaient de leur repos ; elles saluaient avec des cris d*amour Tavénement de Grégoire XVI. C'était un Pape tel qu il le fallait à cette époque de novateurs travaillant dans le vieux, un prince de conciliation et de persévérance, de savoir et de goût , joignant la candeur de Tenfant à la mâle sagacité de Tâge mur. Plein d'enjouement et de fermeté, il se trouvait toujours en mesure de dire un bon mot et de faire un acte de vertu. Grégoire XVI , tiré d'un monastère de Camaldules , avait longtemps vécu dans les livres. Les livres lui révêlèrent la science des hommes ; il l'appliqua dans ses ouvrages et au milieu des grandes négociations dont la confiance de Léon XII le chargea. Il aurait eu le courage du martyre, il dut avoir celui plus difficile de la patience et du devoir. L'épreuve à laquelle l'Eglise romaine fut soumise était affreuse. Elle avait la Révolution aux portes de son patrimoine , et on lui enjoignait de consacrer celles que d'autres peuples tentaient de légitimer. D'un côté on appelait aux armes contre le Saint-Siège; de l'autre on lui demandait de sanctionner les pouvoirs récemment établis. ILy avait des rois dépossédés , projetant d'abriter leurs grandeurs déchues sous la Chaire de saint Pierre, et des princes nouveaux, sollicitant comme reconnaissance du droit le fait d'un concours que le Pontife ne dénie à personne. Cette situation était inextricable. Grégoire XVI la domina en développant , en appliquant le principe que le ministère pastoral doit toujours être indépendant des variations de la politique.

Tandis que ces importantes questions se débattaient au Vatican, les Jésuites, proscrits d'avance par l'esprit révolutionnaire , rentraient dans leurs établissements aux acclamations des familles. A cette époque , le Cardinal-Vicaire Zurla , afin d'entretenir la piété et la discipline dans les Ordres monastiques, prenait une résolution inusitée : il invitait tous les Religieux de Rome à suivre les exercices de saint Ignace. Le Père Fiaetti fut désigné pour les leur donner , et le cardinal choisit l'Eglise du Gesù comme lieu de réunion. Quelques années de calme succédèrent aux tourmentes de la révolte ; le Pape en profita pour céder au vœu de la Propagande, qui, par l'intermédiaire du cardinal Fran- «oni , demandait à investir la Compagnie de Jésus de la direction

du Collège Urbain ^ « Nous sommes persuadé comme Test aussi notre Congrégation de la Propagande, disait le Souverain-Pontife dans son bref du 2 octobre 1836, que l'éducation de ces jeunes clercs destinés à semer la lumière de TEvangile dans les contrées les plus lointaines et à répandre dans la culture de la vigne du Seigneur leurs sueurs apostoliques, ne peut être confiée, pour le plus grand avantage de TEglise , qu'aux membres de la Compagnie de Jésus. Par son Institut spécial , elle est consacrée à la direction de la jeunesse dans la crainte de Dieu , dans les sciences etTes lettres dont cette crainte est le principe ; en même temps , cette Société religieuse est sans cesse appliquée avec zèle à procurer la plus grande gloire du Seigneur dans toutes ses opérations. La longue et heureuse expérience que, dès l'origine de cette Compagnie jusqu'à nos jours , l'Eglise a faite de l'incontestable aptitude des Pères de l'Institut pour diriger les écoles , soit des jëïmès gens séculiers , soit des clercs en tant de diverses parties dumonde ; enfin , les témoignages honorables et unanimes que de toutes parts les ennemis mêmes du Saint-Siège et de l'Eglise, contraints par l'évidence des faits , se voient forcés de rendre à la Compagnie de Jésus pour la bonne éducation donnée à la jeunesse, tous ces motifs nous portent à accueillir avec empressement la demande que Votre Eminence nous adresse au nom de la Congrégation de la Propagande, t

Les périls dont l'incrédulité menaçait l'Eglise réunissaient dans le même vœu le Souverain-Pontife et la Propagande. Grégoire XVI rendait aux Jésuites le Collège Ulyrien ; un autre danger leur donna à tous l'initiative du courage. Le choléra avait porté ses ravages sur plusieurs empires. Rome jusqu'alors s'était vue épargnée; tout-à-coup ce fléau vagabond • tombe à ses portes. On a dit, — et les journaux aniicatholiques de France et les feuilles protestantes d'Allemagne se sont faits les complaisants échos de ces imputations, — on a dit qu'à l'approche du choléra, la cour romaine, les princes, les matrones de la ville, les médecins et le

I Le Gollrge Urbain, ainsi nommé en souvenir du Pape Urbain VIII, son fondateur, s'appelle aussi Collège de la Pro[>aeande, parce qu'on y forme et on y in&iruitlcs praires qui (loi\ eut aller porter l'Evangile aux nations les plus éloignées.

234 GHAP. V. — HISTOIRE

Clergé avaient été saisis d'un de ces sentiments qui rendent làches en face d'un devoir sacré.

Cette accusation systématique d'inhumanité, ces cordons sanitaires de honte, jetés entre les larmes d'un vieux Souverain et les douleurs de ses sujets, eurent quelque chose de si profondément cruel, que le Diario di Rùma^ Moniteur Pontifical, qui a vu passer tant d'outrages sur la triple tiare , ne se eroit plus obligé à garder le silence dont la sagesse du Pape lui fait une loi. Use plaint sans amertume; sur les lieux mêmes, il raconte ce qui se passa en réalité. Le mot d'ordre était donné sur toute la ligne anticatholique ; aucun journal ne songea à démentir ou à prouver son assertion.

Les faits étaient cependant bien simples. Â peine le fléau indien eut envahi l'Europe, que Grégoire XVI ordonne aux docteurs CappeUo et Lupi , deux des médecins les plus distingués de Rome, de partir pour Paris et d'observer la marche, les progrés de l'épidémie et les moyens curatifs à employer. Des précautions pleines de prudence sont adoptées par le cardinal Gambérini , ministre de l'intérieur. Le cardinal Sala , président de la commission de santé publique , ouvre de nouveaux hospices. Par ordre de Grégoire XVl , on crée des ambulances dans chaque quartier , on indique des maison de secours où les médecins seront en permanence. Ils devaient avoir soin des corps; le Pape veut se reposer sur les Jésuites du soin des âmes. Les Jésuites s'établissent infirmiers et aumôniers de ces hôpitaux. Le servite MoralU, par ses exhortations, forme une oompagnie de Dames de Charité qui, tout en vivant dans le monde, se dévoueront aux œuvres de la bienfaisance chrétienne.

 l'aspect de tant de préparatifs, quelques citoyens se sentent dominés par la frayeur; d'autres calculent peut-être que le choléra doit être l'auxiliaire de leurs vengeances particulières ou de leurs rêves politiques. Une proclamation de Ciacchi, gouverneur de la Ville , intimide les méchants et rassure les bons. Les bons étaient à Rome en immense majorité. Le choléra assiégeait la cité pontificale ; ses habitants ne s'entre-tuérent pas en s'accusant de crimes impossibles. Ils furent plus éclairés on mieux dirigés que d'autres nations, qui plus tard les calomnièrent.

Ce mal inconnu était tombé sur Londres, sur Paris et sur Madrid, les trois capitales de régénération constitutionnelle, et il avait vu la multitude se livrer à de tels excès d*effroi et de fureur que, pour en retrouver la trace, il faut remonter par le souvenir jusc[u'aux siècles d'ignorance et de barbarie. Ici, Ton massacrait sans pitié les hommes généreux qui se jetaient entre le choléra cf le peiiple ; là, on préludait par Témeute aux funérailles que 1 épidémie allait confondre dans la même stupeur. C'était à Lon* drés, c*était à Paris et à Madrid qu* éclataient de semblables transports; à Rome, rien de pareil n*est signalé. La foule s'agglomère dans les églises, elle entoure les chaires, elle assiège les confessionnaux, elle prie de la voix, elle prie du c<Bur. Le cardinal Odescalchi, Vicaire du Pape, a voulu conjurer le fléau en faisant descendre le calme dans les âmes. Le peuple s'est préparé à la mort, et, dans une procession solennelle, il se met sous Tinvocation de la Vierge. Afin de rassurer les esprits, une procession à Rome sera toujours plus efficace qu'une émeute à Paris. L'im^ de sainte Marie-Majeure est transférée de la basilique à f église des Jésuites. Cette translation , annonçant le péril dont est menacée la capitale du monde chrétien, a été ordonnée ^ar Grégoire XVI pour désigner les enfants de saint Ignace comme les représentants de la charité pontificale. Le Pape, entouré des cardinaux, du sénateur et des magistrats, voulut se joindre au cortège, et, sous une chaleur étouffante, il suivit â pied la procession, s'avançant à travers les flots pressés d'une foule résignée. Ce fut un moment solennel que celui où, sur la place du Gesù, le Général de la Compagnie reçut, en présence de la Cour apostohque, le précieux dépôt en qui les Romains ont foi. De tous les points de la Ville, on accourait à l'église des Jésuites. Le peuple s'était relevé de ses terreurs ; on lui avait appris à envisager le danger sans pâlir : il l'attendit avec fermeté. Le mal se déclara, et aussitôt les hommes de l'art prévirent que ses ravages seraient affreux. Le 23 août 1837, il éclatait dans tous les quartiers, il frappait indistinctement sur toutes les classes. Les princesses Christine Massimo et Chigi en furent les premières victimes. La mort planait sur la cité sainte. Le 2 septembre , à l'heure même où le choléra sévissait avec le plus d'intensité, le

Pape visite chaque rue de Rome, afin de bénir, de consoler et d'encourager cette population qui tend les bras vers lui. L'attitude de Grégoire XVI était triste, mais calme. 11 avait ouvert le trésor obéré de l'Eglise ; il demandait qu'on y puisât à pleines mains, car le Père commun ne voulait pas laisser mourir ses enfants sans secours. Quelques membres du Clergé séculier, ainsi qu'un certain nombre de médecins, avaient hésité dans le commencement. L'exemple du Pape, des cardinaux, des princes et des moines, triompha de cette pusillanimité. Bientôt il n'y eut plus dans Rome qu'une rivalité de zèle et de sacrifices. Les Dominicains , les Franciscains , les Religieux de Saint-Camillede-Lellis, les Chanoines réguliers, affrontaient la mort, comme un soldat brave le danger sur les champs de bataille. Au milieu d'eux, les Jésuites ne trompèrent pas la confiance que Grégoire XVI et les Romains témoignaient à 1* Institut. Il fallait une vigilance de toutes les minutes, des secours abondants, une activité sans exemple pour coordonner tous les devoirs. On entend les Pères solliciter la bienfaisance du riche qui ne refuse jamais; on les voit pénétrer dans les quartiers indigents, porteries malades sur leurs épaules , distribuer à chaque famille des soins de toute espèce, adoucir les derniers moments de ceux qui expirent, et soutenir par leur courage l'énergie s'affaissant sous la douleur. Un écrivain royaliste, exilé de France, avait reçu à Rome une hospitalité que tous les partis réclament et qui ne leur e>t jamais déniée. Cet écrivain se nommait Bérard. Le besoin l'avait fait médecin ; la reconnaissance doubla l'activité de son zèle. Confondu parmi les Jésuites, toujours uvec eux au plus fort du péril, il échappa, comme eux, à la contagion, comme eux il devint une preuve vivante que l'intrépidité est encore le meilleur des préservatifs *. Neuf mille trois cent soixante-douze citoyens furent atteints par le fléau ; cinq mille quatre cent dix-neuf périrent. Le 1 1 octobre le choléra avait disparu. Au milieu des transports de joie qui éclatèrent à cette nouvelle, le Pape n'oublia point qu'il était le père des veuves et le nourricier naturel des orphelins. L'arche-

, ' On remarquera que, sur plus de trois cents Jésuites qui, pendant près de deux nioiSf soignèrent ut assistcrenl los rholrriques , aucun ne se \\\ frappé par le fléau. Il en fit de «n'unie pour la plupart des personnes qui se dévouèn ut avec le plui^de persévérance.

vêque de Paris, Hyacinthe de Quélen, dont le galais fut saccagé et la \ie mise à prix parla Révolution, avait adopté tous les enfants g[ueja mort laissait sans famille. Dans un magnifique élan de charité, et debout sur les ruines de son archevêché, il apprenait aux pM incrédules à bénir cette Religion, la source de toutes les grandes œuvres et de tous les pardons. Grégoire XVI, cinq ans auparavant, admira la sollicitude du prélat proscrit ; du haut de son trône, il la consacre en l'imitant. Le cardinal Odescalchi, interprète de ses volontés, excite la commisération publique en faveur des orphelins. Sa voix est entendue, et leur sort assuré. Pour veiller plus attentivement à la répartition des secours et à l'éducation des enfants , une commission supérieure fut nommée. Le prince Orsini, Sénateur de Rome, la présida ; elle eut pour trésoriers les princes Charles Doria et Gabrielli, pour secrétaire Camille di Pietro, auditeur de Rote. Par une dérogation aux régies de la Compagnie de Jésus, mais par un sentiment de reconnaissance qu'il était bon d'éterniser , on força le Père Roothaan à prendre place dans ce comité sous le titre de conseiller député ecclésiastique. Six sections particulières se rattachèrent i la commission. Elles eurent pour chefs monseigneur Morichini et la princesse Orsini, le marquis Patrizi et la comtesse Morioni, le prince Dominique Doria et la comtesse Lozzano- Argoli, monseigneur Marini et la princesse Borghèse, le marquis Serlupi et la comtesse Marsciano, le chevalier Rem-Picci et la comtesse Orfei. La princesse Borghèse s'était déclarée la tutrice des orphelines ; elle les faisait élever dans son palais. Le Père Roothaan décida qu'à Saint-Etienne-le-Rond vingt orphelins seraient entretenus aux frais de la Société de Jésus.

Au mois de janvier 1 830 , un prêtre de Vérone, don Pierre Albertini, avait conçu le projet de faire rappeler les Jésuites dans la Lombardie vénitienne. L'Evêque du diocèse et les magistrats de la ville accueillirent cette idée avec un empressement auquel la population entière s'identifia. Le 19 mars 1836, un décret impérial sanctionnait ce vœu; il accordait aux Pères l'entrée de tous les royaumes soumis à Tempereur d'Autriche ; il leur permettait le lîBre exercice de leur Institut 1 1 de leur méthode d'enseignement, nonobstant les lois en vigueur. Une Maison fut fondée ; elle

reçut presque aussitôt la visite de TEmpereur et d'Anne-Marie de Sardaigne, son épouse. Dans le même temps le cardinal Odescalchi renonçait aux dignités de TEglise pour commencer son noviciat.

Charles, prince Odescalchi, né le 5 marsJJ86, était une de ces natures d'élite que le monde, dont ils doivent faire l'ornement, effraie et pousse vers U retraite. Destiné aux grandeurs par sa naissance et son mérite, il avait Senti dès sa jeunesse qu une voix intérieure lui disait d'embrasser la règle de saint Ignace. Des considérations de famille et l'ordre même de Pie VII comprimèrent ce désir. Odescalchi fat condamné aux honneurs de la pourpre et de Tépiscopat. Par sa pieuse aménité, par ses talents, il devint Fune des gloires du Sacré-Collège , et, afin d'occuper des vertus qui aspiraient à la solitude, Grégoire XVI l'investit des fonctions de Vicaire-Général de Rome. La carrière du prince de l'Eglise avait été généreusement fournie ; Odescalchi pensa qu'enfin il lui en restait une autre à parcourir. Le Souverain-Pontife et les cardinaux luttaient contre cette vocation irrévocable ; au nom de la Catholicité, ils lui demandaient le sacrifice de ses penchants. Les obstacles venaient de tous les côtés, le cardinal triompha enfin de l'amitié que lui témoignait Gr^oire XVI, et, après avoir reçu ses derniers embrassements , il partit de Rome secrètement, comme un coupable ou comme un homme trop heureux. Le Consistoire. accepta la démission de toutes ses charges, que le cardinal offrait avec tant de bonheur, et le prince de l'Eglise fut admis au nombre des Novices de la Société.

Ce fut le 8 décembre 1838 que le cardinal Odescalchi se dépouilla entre les mains du Père Antoine Bresciani , recteur de Modéne, de la pourpre qu'il avait honorée. Ce fut ce jour-là encore qu'il revêtit pour la première fois l'habit de l'Institut. Servir, pour lui c'était régner. Les fatigues du Noviciat furent la plus suave de ses voluptés. La cellule qu'il dut occuper parut plus belle à ses yeux que les palais où il avait passé son enfance et son âge mûr. Détaché de la terre , cet homme se replia en luimême pour vivre tout-à-fait de la vie de Jésuite. Les uns l'admiraient, les autres le plaignaient ; lui se contenta de bénir Dieu. Voici en quels termes , le 8 décembre 1838 , il annonçait au Général de la Compagnie son premier jour de félicité :

ff Mon très-révérend Père , ayant pris ce matin le saint habit de la Compagnie , après avoir célébré la sainte Messe et après avoir, selon les instructions du Père Recteur, donné la communion aux Novices, mes frères bien -aimés , Je consacre mes tout premiers mo^nts à écrire à Votre Paternité, bien que cette lettre ne doite parÔir que demaiii. Je vous écris sans délai , mon trèsrévérend Père , pour vous remercier de la lettre, précieuse pardessus tout, que vous avez daigné m'adresser et que je conserverai fidèlement pour la consolation de mon âme, avec le bref du Saint-Père , qui, Je dois l'avouer, a mis le comble à ma tranquillité.

B Les circonstances touchantes que je viens d'indiquer et celle encore de la belle fête de la très-sainte Vierge, i qui je me sais redevable de ma vocation et de la liberté que j'ai obtenue d'y obéir, ne me permettaient pas de différer un seul instant de m'adresser à celui qui sur la terre devient mon supérieur dans la nouvelle carrière que J'entreprends de suivre. Je me sens trèsheureux , et la Joie qui remplit mon âme ne peut se décrire. Le monde, dont les Jugements portent si souvent à faux, exalte ce ce qu'il appelle mon sacrifice héroïque ; quant à moi , je bénis la divine miséricorde qui m'a accordé jusqu'aujourd'hui le temps , et qui aujourd'hui même me procure le moyen de me sanctifier et avant tout de me cpnvertir.

» Je vous remercie de la bonté singulière avec laquelle vous daignez me parler des différents membres de ma famille, et me dire l'effet qu'a produit sur eux ma résolution. Je suis certain que , si quelqu'un d'entre eux Fa momentanément désapprouvée, c'est seulement parce qu'elle l'affligeait. Examinée sans prévention , elle se Justifiera d'elle-même. Le premier mouvement est toujours de blâmer ce qui déplaît ; reste à voir ni souvent , alors même , il n'y a pas entier désaccord entre la conviction de l'esprit et le Jugement précipité des lèvres. Tous se calmeront bientôt , Je l'espère , et , une fois calmés , ik ne pourront manquer de ra'approuver.

» Je désire , mon très^rêvérend Père , que vous voyiez toujours en moi un enfant sQumis , qu'en cette qualité vous disposiez toujours de moi sans aucun ménagement , et que toujours enfin

VOUS VOUS rappeliez que le sacrifice de ma volonté est uh bonheur pour moi.

B Dans ces sentiments , j*ai l'honneur de me dire de

B Votre Paternité B Le très-respectueux et obéissant serviteur, . f Ch. Odescalchi , Novice de la Société de Jésus, »

Le Père Odescalchi , Cardinal 6u Jésuite, avait vécu de la vie des anges; 9 mourut en saint. Après trois années passées dans Fexercice des devoirs sacerdotaux et dans les missions , où sa parole touchait les cœurs comme un doux chant de mère, il expira à Mpdène le 17 août 1841.

Au milieu des événements qui agitaient TEurope , Tannée 1840 allait ouvrir aux Jésuites le quatrième siècle depuis le jour où Paul Ul , en 1540 , confirma fOrdre de saint Ignace. C'était une époque solennelle pour les disciples de l'Institut. Ils l'avaient déjà célébrée deux fois avec une pompe que les peuples et les monarques encourageaient. Le 27 décembre 1839, le PèreRoothaan adresse à ses frères une encyclique. Il ne s'agit plus dïîclat ou de fête. Le Général de la Compagnie pressent l'orage qui va gronder, et il ne veut pas que les joies chrétiennes des Jésuites puissent servir de prétexte aux menaces ou aux accusations. A la veille des tribulations qui attendent les enfants de saint Ignace, il leur rappelle leur destruction de 1773 comme pour les fortifier en face du danger : « Il y a cent ans , leur écrit- il , la Compagnie, entrant dans son troisième siècle, était florissante et pleine de vigueur; en possession depuis longtemps d'une brillante réputation dans les lettres , dans les sciences et dans Téloquence sacrée , elle s'occupait de l'éducation de la jeunesse chrétienne...

B Elle travaillait au salut des âmes dans tous les rangs , dans toutes les conditions , dans presque tous les Etats de l'Europe catholique et non catholique , dans les parties du monde les plus reculées et parmi les Infidèles. Elle jouissait partout d'une haute estime , et recueillait les fruits les plus abondants. Pour comble de gloire, les applaudissements et la faveur des hommes n'avaient pu porter atteinte à la piété sincère de ses enfants , ni ralentir leur ardeur pour la perfection. Et si la faiblesse humaine ne

DE LA COMPAGNIE BE iÉSU0. 24t ^

permet pas de supposer que, parmi vingt mille Religieux et plus que Ton comptait alors, il n*y en eut pas d'imparfaits, du moins , dans ce grand nombre on en voyait bien peu qui affligeassent cette bonne mère par l'irrégularité de leur conduite. Dans chaque Province, au contraire, une foule de Religieux d'une sainteté éminente répandaient au loin la bonne odeur de Jésus-Christ. Du reste , la Compagnie soutenait une guerre acharnée contre Ferreur et contre le vice ; elle combattait aveo courage pour la défense de TEglise et de l'autorité du Saint-Siège. Sentinelle' vigilante , elle s'appliquait à démasquer les nouvelles erreurs qui dès- lors pullulaient de toutes parts, et qui ne semblaient nées que pour renverser d'abord la Religion, puis , bientôt après, les trônes des rois, et enfin bouleverser tout ordre public, toute société. Elle travaillait à les détruire ou du moins à les comprimer, et employait contre elles la parole , la plume , les conseils , tous ses soins , tous ses efforts, tous ses travaux. Aussi jouissait- elle d'un , grand crédit auprès des Pontifes romains et des Evéques , des princes et des peuples. Elle était regardée comme le glorieux . asile des sciences, de la vertu et de la piété, comme un auguste . et vaste temple élevé à la gloire de Dieu pour le salut des âmes , . et ouvert au monde entier. Qui eût pu s'imaginer alors que, par\ une révolution aussi complète qu'inattendue , on verrait cet édi- • fice si beau , si admirable , dont l'utilité égalait la grandeur , et que ses vastes proportions semblaient devoir rendre immortel , frappé de mille coups redoublés , s'ébranler, fléchir et s'écrouler . enfin ! Et étendant ce qui paraissait incroyable , Dieu l'a permis pour apprendre à tous que ni la réputation de science et de vertu, ni les succès brillants , ni ce qu'on appelle des actions immortelles , ni la faveur des puissants du siècle , qui en est la suite ordinaire , ne sauraient soutenir une institution humaine quelconque, si Dieu, Dieu lui-même, ne la soutient; que c'est uniquement sur sa miséricorde et son assistance qu'il faut s'appuyer en tout temps. Dieu Ta permis pour nous apprendre, à nous sur-* tout, à avoir de bas sentiments de nous-mêmes. Instruits que nous sommes par la Foi^ et aussi par l'expérience, que Dieu et son Eglise n'ont pas plus besoin de notre secours que de celui d'aucun homme, et pour que nous ne cessions de dire avec le Psalmis^e , VI. in

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tant pour chacun de nous que pour là Compagnie en général : f Conservez-moi, Seigneur, parce que j*ai espéré en vous, et en vous seul. J'ai dît au Seigneur : Vous êtes mon Dieu, vous n'avez pas besoin de mes biens. »

Après avoir déroulé le tableau de la chute de l'Ordre de Jésus, le Général appelait ses frères à l'humilité, et il leur disait : « Si nous devons reconnaître 4}ue Dieu s'est montré admirable en nos pères , qu'un jour aussi nos successeurs puissent se glorifier de la miséricorde dont il aura usé envers nous. Gardons-nous donc, mes révérend» Pères et mes très-chers Frères , de nous élever janiais en nous-mêmes ; et , quand nous ferions de grandes choses qûî nous donneraient quelque droit à l'estime publique , n'ambitionnons pas les premières places ou le titre de bienfaiteurs parmi Ids hommes. Pensons, au contraire, que ce sont les lai^esses des personnes pieuses qui soutiennent notre existence, et que cela seul est un bienfait de voir que les hommes ne dédaignent pas nos services : bienfait de la part de ceux qui recourent à notre nnnistère , bienfait surtout de la part de Dieu , dont nous somnies 6ti dû moins dont nous devons être les instruments , et devait qui, alors même que nous aurons accompli tout ce qui nous était ordonné, nous ne sommes que des serviteurs inutiles. Quant à'moî, je suis persuadé que, si nous sommes humbles , il n'est rien que nous ne puissions espérer de Dieu pour nous et pour la Compagnie ; mais qu'aussi , sans cette condition , il n'est rien que nous ne puissions et ne devions redouter, soit pour nous , soit pour la Compagnie tout entière. »

' Ce fut ainsi que les Jésuites se préparèrent aux combats qui lés atlerïdaient à peu de mois d'intervalle. La ville de Vérone, secondant les intentions de Grasser , son Evoque , et celles des familles lés plus illustres , ouvrait aux enfants de Loyola le Collège dé Saint-Sébastien. De grands sacrifices avaient été nécessaires pour construire le nouvel édifice ; les magistrats et les citoyens slmposèrent volontairement. Les villes de Crémone, de Cividale dél Frîuli , de Plaisance et de Parme suivent cet exemple. Nicolas Mattei, archevêque de Camérino, le cardinal Ferretti , archevêque de Fermo, confient aux Jésuites Téducation de la jeunesse de leurs diocèses. Le 2 avril 1842, l'empereur Ferdinand signe le

décret pour Férection du Collège de Brescia. Les Jésuites se trourent exposés à d'incessantes attaques ; on les accuse dans les pa^s monarchiques de détourner les sujets de l'obéissance due au Souverain^, et dans les Républiques de se montrer les suppôts du despotisme. On a prétendu que le prince de Mettemich les tient complètement éloignés du royaume Lombardo-Vénitien , parce qu'il redoute leur néfaste influence. Le chancelier germanique répond à ces bruits en laissant la Compagnie de Jésus pénétrer dans Venise. Elle a wbu jadis de longues luttes â soutenir contre cette fière République ; le canon autrichien campe sur la place de Saint-Marc , et les Jésuites sont à ses portes. Le Patriarche et les autorités allemandes les accueillent avec le même respect que le peuple. Depuis Fra-Paolo Sarpi, il existait une sourde inimitié entre les Pères et les héritiers du Conseil des Dix. Cette inimitié disparaît, et le3t juillet 1844, jour de la fête de saint Ignace, le Patriarche, le gouverneur, la noblesse, le. clergé et le peuple se. réunissent pour rendre aux Pères de l'Institut l'église et la maison dont tant de lois les ont dépouillés.

Le calme succédait â la tempête , et, dans les cœurs vraiment catholiques , le changement, pour être comjpris , n^a pas besoin «d'explication. Les Vénitiens reconnaissaient les erreurs de leurs ancêtrêT; ils les abjuraient pour que leurs enfants pussent jouir d^ûnê' eSiïcaïïoh chrétienne. Dans la vieille cité des Doges , les choses se passaient ainsi en 1844; le 29 mars 1845 ^ l'ile de Malte , devenue propriété britannique , fit entendre le même vceu à la Mètropoîe. Ce vœu fut exaucé. Les Protestants anglais s'avouaient enfin qu'il importait même à leur pouvoir de ne plus soumetTré l'éducation de la jeunesse catholique au joug de l'Eglise anglicane!! Hommes libres par excellence, ils voulurent laisser la libêrlèaux spoliés afin d'affermir plus complètement leur autorité. Malte sollicitait auprès de lofd Stanley l'érection d'un Collège de la Société de Jésus. Ce Collège devait froisser tous les hommes qui font profession de n'appartenir à aucun culte : ils réclamèrent avec^sistance , avec menaces. Le gouvernement de la Grande- Bretagne avait par expérience acquis la preuve que la persécution est toujours un mauvais moyen de propagande. Il venait de sortir de cette voie périlleuse : il ne consentit pas à y rentrer pour plaire

à quelques .réfugiés italiens et à de vieilles inimitiés luthériennes. Le cabinet de Saint- James avait promis; lord Stanley, secrétaire d'Etat au département des Colonies, réalisa la promesse. Ce fut à cette occasion que les Maltais lui adressérefnt la lettre de remerciments qu'on va lire ' :

f Ayant appris par une voie sûre que vous aviez bien voulu approuver l'érection dans notre île d'un Collège dirigé par les Pères de la Compagnie de Jésus , nous , membres du Clergé, pères de famille et autres habitants de Malte , nous nous empressons de témoigner à Votre Seigneurie notre sincère gratitude pour une telle faveur. En nous acquittant de ce devoir , nous sommes heureux de penser que c'est à la bienveillance éclairée d'un ministre anglais que nous devons l'inappréciable avantage de pouvoir remettre aux mains des Pères de la Compagnie de Jésus l'éducation de nos enfants, avantage dont l'expérience a fait apprécier les heureux résultats et à nos ancêtres et à nos parents eux-mêmes qui ont placé ces îles sous le gouvernement paternel de la Grande- Bretagne.

. » Convaincus comme nous le sommes que la félicité des nations aussi bien que celle des individus dépend essentiellement d'une éducation fondée sur les principes de la Religion , nous avons vu avec bonheur les habitants de Malte faire éclater la plus vive satisfaction au moment où ils ont appris que Vntre Seigneurie, accédant à nos désirs , nous, a procuré le bonheur de pouvoir confier notre jeune génération à des Pères qui nous inspirent une entière confiance par l'intégrité de leurs mœurs ^ leur savoir et leur zèle pour la Religion.

» Nous retirerons encore de cette mesure un autre avantage, celui de voir nos enfants, formés dès leur bas âge par ces maîtres expérimentés, devenir, nous avons lieu de l'espérer, de plus en plus capables de suivre avec succès les cours de l'Université, quand le temps en sera arrivé, et y recueillir aussi tous les fruits que ne manquent pas de produire les soins et les efforts des respectables professeurs de cette Compagnie

' Celle lettre, dont nous avons une copie certini^e, a été couverte en peu de jours d'environ quatre mille signatures, dont six cent soixante quinze sont données par le CUipgé séculier et régulier, cl les trois mille autres par les gentilshommes, les avocats, les médecins, les propriétaires, les négociant^ et les magislrats du pays.

D£ LA COMPAGHIE D£ JÉSUS. ' 245

» Nous ne voulons pas abuser plus longtemps de Tattenlion. de Votre Seigneurie, dont les moments sont d'ailleurs sî précieux, et nous finissons en déclarant que nous regardons cette bienveillante condescendance à nos désirs comme un nouveau lien qui unit les affections des Maltais au trône de la Grande-Bretagne ; or, comme nous sommes principalement redevables de cette signalée faveur à Votre Seigneurie, nous la supplions de nouveau de daigner en recevoir nos sincères et bien vifs remercîments. »

Ainsi que nous Tavons déjà dit , le roi Ferdinand des Deux- Siciles avait, dàs Tannée 1804, rétabli la Compagnie de Jésus en deçà et au-delà du phare. Il décida que les biens non aliénés seraient immédiatement restitués aux Pérès. Ils recouvrèrent donc à Palerme leur Maison-Professe, le Collège Massimo et leurs, églises. Le roi avait pensé que les Jésuites allaient contribuer à rendre les études plus florissantes dans ses Etats ;: rien n'est effectivement plus favorable au développement des sciences et des leltres que l'émulation entre divers corps enseignants. On vit bientôt les Jésuites rivaliser avec l'Université et faire sortir l'éducation publique de la torpeur dans laquelle un monopole exclusif la faisait languir. Plusieurs Collèges furent foifdés en Sicile; mais, quand les troubles de 1820 eurent mis le pouvoir aux mains des Carbonari, ce gouvernement révolutionnaire installa ses représentants dans la demeure. même des Jésuites. Les Pères connaissaient Tesprit du peuple; ils savaient que tôt ou tard l'égoïsme et l'avidité des démocrates amèneraient une réaclîoh : ils cherchèrent à la rendre aussi peu sanglante que possible*. Cette réaction arriva; partout les maisons de l'Institut devinrent des lieux d'asile, où les vaincus de la journée, se retirèrent sous la protection des enfants de saint Ignace. Le rôle de médiateurs entre les divers partis exposait leur vie à des périls continuels ; ils les bravèrent afin de calmer les passions. Ce dévouement provoqua dans les cœurs une reconnaissance que le temps n'a point affaiblie. Les Jésuites firent tourner ce sentiment à l'avantage de la Religion et des bonnes mœurs. Ils furent tout à la fois Missionnaires et Catéchistes; ils formèrent partout des Congrégations d'ouvriers, de nobles et de marchands ; et, lorsqu'en 1831 la crainte du choléra agitait les esprits, Joseph Spe-

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dalieri, Provincial de Sicile, mit à la disposition du vice-roi tous les Pérès de la Compagnie. Par leurs .prédications et leur chariié, ils avaient conquis une influence si légitime, que les magistrats les appelaient sur tous les points où la révolte pouvait fermenter.

En 1837 le choléra envahit la Sicile; ses ravages sont affreux, et la mort a quelque chose de si rapide que la malveillance s'empare de la terreur générale pour accréditer les bruits les plus sinistres. On ne préparait encore dans File qu'un mouvement politique ; on accuse le roi et le gouvernement d avoir empoisonné les fontaines. L autorité veillait; elle n'a point d'intérêt à laisser égorger quelques victimes : ces bruits tombèrent devant la fermeté des magistrats et sous la parole des Jésuites. Les riches avaient choisi les Pères comme les aumôniers ; c'était par leurs mains que passaient les secours : ce fut auprès d'eux qu'accoururent tous les désespoirs et toutes les misères. Les liens d'affection entre la Compagnie et les Palermitains venaient de se resserrer en face du fléau ; il en fut de même sur le Uttoral et dans l'intérieur de l'île. Chaque cité voulut avoir sa maison de Jésuites : des fondations de toute nature, dues à la piété ou à la gratitude, consacrèrent cet enthousiasme que Naples partagea. Sous le règne du vieux Ferdinand , conune sous celui de son petit-fils, les enfants de saint Ignace purent croître en toute liberté. Le roi les estimait parce qu'il voulait rester juste ; le peuple se prit à les aimer en les voyant toujours prêts à se jeter entre les douleurs des uns et les misères des autres. Naples ne croyait plus à la possibilité de nouvelles révolutions. Son jeune Souverain lui garantissait un long avenir ; le royaume se laissa être heureux ; et les Jésuites ne cherchèrent au pied du Vésuve qu'à développer le sentiment chrétien et l'amour des belles-lettres.

Dans cette histoire des enfants de Loyola, que nous suivons audelà des mers et sur tous les continents, il y a un fait qui nous émeut profondément. C'est de trouver ceux qui ont survécu à la dispersion de l'Ordre, aux révolutions, aux guerres et à l'exil , venant, tout dégagés qu'ils sont de leurs vœux, reprendre à la fin de leur ca#ière le joug qu'ils avaient imposé à leur jeunesse. Cette constance d'opinion , cette fixité d'idées que l'Age n'altère point, que le bien-être et la liberté n'ont pas affaiblie dans les

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cœurs, est un de ces prodiges que l'Institut de Loyob seul .a pu opérer. Nous avons tu en Allemagne , en France et en Italie tous les Jésuites abandonner d^enthousiasme la contrée ou ils vivaie9t heureux et respectés. On le^ a condamnés à Tindépendance, ils veulent mourir esclaves de la croix ; et ce nlest pas sur un poifit spécial qu'éclate cette manifestation , elle se présente partout à la fois. Partout où se rétablit une maison de TOrdre, on aperçqit quelque Jésuite octogénaire renoncer au pays devenu pour lui une seconde patrie , et se croire tout-à-coup jeune et actif pour re^ prendre son existence de privations et de sacrifices. Cette foi éternellement vivace au cœur des disciples de saint Ignace est vraiment digne de remarque. La France, TAllemagne et l'Italie nous en ont déjà fourni plus d'une preuve ; la Péninsule va nous offrir la dernière.

Ferdinand VII , longtemps captif, rentrait dans ses Etats. Il revoyait cette Espagne que les dissensions et les malheurs de la famille royale firent si héroïque. Les Espagnols ne cessaient de réclamer l'abolition des lois portées contre les Jésuites : Ferdinand se rendit au vœu de la Péninsule. Ce vœu lui était exprimé par toutes les grandes villes du royaume , par tous les ordres de l'Etat et principalement par cette armée de volontaires qui, ressuscitant la Vendée dans la patrie.de Pelage, avait combattu avec tant d'ardeur pour Dieu et le roi. Ferdinand comprit qu'il fallait accorder satisfaction à ces sublimes dévouements. Us^adresse au Pape, il lui fait part de son dessein. Le 15 décembre 1814, Pie VU l'encourage et le félicite en ces termes :

« Nous nous sommes réjoui encore des biens immenses que l'Espagne retirera des prêtres réguliers de la Compagnie de Jésus ; car une longue expérience nous apprend que ce n^est pas seulement par la probité de leurs mœurs et par leur vie évangélique qu'ils répandent la bonne odeur de Jésus-Christ , mais encore par le zèle avec lequel ib travaillent au salut des âmes. Pour rendre leur ministère plus fructueux , unissant à la vie la plus pure une connaissance approfondie des sciences, ils s'appliquent à propager la Religion , à la défendre contre les efforts des méchants, à retirer les Chrétiens de la corruption , à enseigner les bellcs-letlres à la jeunesse et à la former à la piété chrétienne .

» Aussi n'avons-nous aucun doute que le rappel dans vos Etats de ces Religieux, qui se livreront absolument aux devoirs qui leur sont imposés, n*y fasse refleurir Tamour de la Religion , le goût des bonnes études et la sainteté des mœurs du Christianisme , qui augmenteront de jour en jour.

» Ce n'est pas seulement vous , notre cher fils en Jésus-Christ, que nous félicitons de tous ces biens , mais encore toute la nation espagnole. Cette nation , que nous chérissons en Notre-Seigneur d*un amour particulier , à cause de son constant attachement à la religion chrétienne et des preuves de fidélité qu'elle nous a données ainsi qu'au Siège apostolique , sera une des premières à ressentir les heureux effets qui résulteront de l'établissèment dé cette illustre Société , et que nous nous sommes eflbrcc de procurer à tous les Fidèles de Jésus-Christ. »

Les maux dont le comte d'Aranda et Florida-Blanca avaient accablé l'Institut des Jésuites étaient réparés par le petit-fils même de Charles III. Dans son décret du 15 mai 1815, Ferdinand VII, faisant allusion aux actes de 1767 et aux prières de ses sujets, s'exprimait en ces termes : « Les vœux de tant de notables personnes , qui m'ont donné les preuves les plus signalées de leur loyauté, ^e leuramour pour la patrie et de l'intérêt qu'elles n'ont cessé de prendre à la félicité temporelle et spirituelle de mes su- ^ jets, m'ont déterminé à un examen plus approfondi des imputations faites à la Compagnie de Jésus. J'ai reconnu que sa perte avait été tramée par la jalousie de ses plus implacables ennemis , qui sont également ceux de la sainte Religion, base essentielle de la monarchie espagnole. » Ce déqret frappait de nullité les jugements et édits rendus sous Charles III. Une Junte royale, indépendante des autres ministères , est créée pour régler tout ce qui concerne le rétablissement de l'Ordre. L'Evêque de Teruel la préside. Il faut rassembler les Jésuites dispersés depuis quarantehuit ans. Emmanuel de Zuniga , Provincial de Sicile, accepte le titre de Coramissaife Général : il arrive à Madrid avec les Pères Juand'Ossuna et Joseph de Silva. Il y est reçu aux acclamations du peuple. Les autres Instituts religieux. Franciscains et Dominicains en tête, leur ouvrent processionnelleraerit les portes de la capitale. De Zuniga invite les anciens Jésuites à rentrer dans la

Compagnie et à consacrer à leur mère ce qui leur reste de forces. Cent quinze vieillards , presque tous octogénaires , traversent la Méditerranée , et regagnent leur première patrie avec un cœur qui ne reculera devant aucun sacrifice. Parmi ces Jésuites, que Texil en Italie n*a jamais distraits de leurs soins apostoliques et de leurs travaux littéraires , on remarque Castaniza, Canton, Arévalo , François Masdeu , Pratz , Roca , Ruiz , Soldevila , Goya , Soler * , Serrano , Cordon , Montero , Ochoa , Lacarrera , Villavicencio, Âleman, Ugarte, Munoz, Alarcon, Las Fuenteset Araoz.

Des décrets spéciaux restituaient à la Compagnie les biens non vendus , ayant jadis été sa propriété. Le 29 mars 1816, la Junte , à laquelle s'est adjoint le duc de Ûlnfantado, conduit solennellement le Père de Zuniga au Collège Impérial ; elle lui en remet les clefs. Le soir même, le Père Parada fait ouvrir les cours. Cinquante-six villes sont en instance pour obtenir des Jésuites; les Evéques, les Chapitrés, les autres Ordres religieux et les Municipalités en sollicitent au nom des provinces. Cet élan universel détermine le Commissaire -Général à ne plus différer Térection d'un Noviciat. On voit déjà les enfants de saint Ignace à Murcie, à Trigueros, à Tortose, à Villa-Garcia; leur arrivée dans la Navarre et dans le Guipuscoa est une fête nationale. Lazaga, Evêque de Pampclune, leur ofFre l'hospitalité dans son palais; les Pè^es Arévalo , Sorarrain et Oyarzabal vont, prendre possession du célèbre Collège de Loyola qui entoure le château où naquit saint Ignace. Ils ne peuvent se soustraire à l'accueil triomphal que leur préparent les montagnards et les habitants de ces vallées , au fond desquelles retentit le cri de guerre de l'insurrection monarchique. Le Collège n'a pas encore de revenus fixes; le peuple y supplée. Dans la Catalogne, àManrcse surtout, le même enthousiasme se produit.

Le 20 juillet 181C, quatre vieillards, dont le moins âgé a soixante-douze ans, se partagent à Valence les classes et la garde des élèves , d'autres se dirigent sur Palma et sur Grao. La ville d'Oîiate a des souvenirs d'Ignace et de François de Borgia; elle

* Ces Jésuites espagnuh avaient formé des élèves doiil les noois seuls soûl uu tilie de gloire. Le Fcre Suiet* C4)iii)>lail i>arnii leoici^s le cuidiual Au(jclu Mai,le'ilica(iu Veulura, el L.ojacouu, Géuéral du uièuic Ordie.

250 GUAP. Y. — HISTOIRE

les invoque , a0n de posséder dans ses murs des héritiers de leurs vertus. L'Aragon et TÂndalousie leur facilitent des voies de retour. Le Père de Zuniga s'aperçoit que de nouvelles maisons de Noviciat sont indispensables pour répondre à tous les besoins : il en fonde deux autres à Loyola et à Séville. En 1819, Manrèse et Villa-Garcia jouissent du même avantage, Cadix faisait valoir ses titres auprès des Jésuites : au mois de novembre 181 8, le Père Antoine de Herrera y conduit sept Pères de la Compagnie; six mois après , le Collège voyait huit cent soixante écoliers s'asseoir sur ses bancs. Un an ne s'est pas encore écoulé que la fièvre jaune sévit dans cette cité. Herrera, quoique octogénaire , se dévoue au service des malades. Atteint par le fléau, il meurt en léguant à la Compagnie l'exemple du martyre de la charité; il ne tarda pas à trouver des imitateurs. Les Pères André Morel et Philippe Zepeda expirent à la fleur de l'âge au milieu des moribonds, dont ils adoucissent les dernières souffrances.

La province d'Espagne renfermait déjà trois cent quatre-vingtdix-sept Jésuites. Des progrès aussi rapides faisaient concevoir à l'Institut les plus belles espérances, lorsque, vers la Un de février 1820, se manifestèrent des symptômes de révolution. Le 11 ' mars, jour même de l'agonie du Père de Zuniga, qui a tant contribué au rétablissement de la Société en Espagne, l'émeute gronde autour du Collège de Saint-Isidore. Elle vient de proclamer la Constitution de 1812 ; elle l'intronise à Madrid par le blasphème et par la menace. Là, comme partout, les Jésuites furent les premières victimes jetées aux aveuglements démagogiques. L'insurrection devait triompher , car le roi n'avait pas assez de cœur pour la regarder en face. Le Père Cordon, nommé Vice-Proviacial après. la mort d'Emmanuel de Zuniga, comprend que la tempête sera affreuse; il voit que l'agitation des esprits et la lâcheté du monarque en attireront d'autres sur la Péninsule; il s'y prépare par la prière. Les Révolutionnaires espagnols ne cachaient pas leur intention de spolier le Clergé, d'arracher de l'âme des masses le principe catholique que les siècles y ont si fortement enraciné ; mais pour consommer plus sûrement leur œuvre, ils couvraient le Clergé séculier d'un respect dérisoire et ils ne s'attaquaient qu'aux Jésuites.

BB LA GOMPAANUS OK JBSUS. 251

Il n'y avait plus de Pyrénées entre la France libérale et TEspa* gne constitutionnelle. Dans les deux pays on marchait à Tassaut de rEglise et de la royauté au cri de : Mort aux Jésuites! Ferdinand eut néanmoins l'intelligence de sa position, il essaya de défendre son tréne et la Compagnie ; néanmoins il cède lientôt aux menaces dont il ose se laisser accabler. Il interdit aux enfants de Loyola d'admettre des Novices dans leurs Maisons, et il aban* donne aux Cortès futures à décider du sort même de Tlnstitut. ha 31 juillet 1820, le ministère propose une loi portant suppres* sfon de la Compagnie ; le 14 août, le projet fut accepté. Dans cette enceinte où ne retentissaient que des voix ennemies, un seul orateur, le comte de Maule, eut le courage de servir d'interprète aux vrafs besoins et aux vœux de l'Espagne. 11 parla de liberté à des hommes qui se prétendaient libéraux, et il ne fut pas écouté. Les Cortès prononcèrent l'abolition de l'Ordre de Jésus. Ces députés^'arrogeaient le droit d'initiative royale et de suprématie ecclésiastique ; cependant, afm de conserver aux yeux du public une apparence de justice, ils accordèrent une pension de trois cent quatre-vingt-quinze francs à chaque Père engagé par les vœux du sacerdoce. La pension alimentaire fut une de ces pro* messes que les révolutions ne tiennent jamais.

Les Jésuites étaient encore une fois dispersés : leur vie ne devait être qu'un combat ; ils acceptent le combat sous quelque forme qu'il se présente. En 1821, la peste ravage la ville de Tortose ; un jeune scolastique, Ferdinand Quéralt, et deux Coadjuteurs, François Jordan et Raymond Ruiz, accourent pour servir les pestiférés. Le danger était imminent ; les autorités constitutionnelles s'empressent de mettre un pareil zèle à l'épreuve. On les place au poste le plus périlleux, ils y restent. On leur confie le soin des orphelins, ils deviennent des mères pour tous ces pauvres en&nts. Le dévouement des trois Jésuites excitait l'admiration publique. Le fléau commençant à disparaître, on sentit que ce dévouement, salué par la reconnaissance des familles, serait un reproche adressé aux frayeurs administratives : les trois Jésuites sont jetés dans les fers. Cette ingratitude irrite le peuple; la prison se change en un lointain exil. Le 17 novembre 1822, le Père Jean Urigoitia fait partie d'un convoi de

vingt-cinq Prêtres ou Religieux, que Ton dirige sur Barcelone. Ces captifs sont soupçonnés de ne point aimer la Constitution de 1812; à six milles de Manrèse, les soldats les massacrent pour leur prouver qu'elle est humaine. Cène sera pas la dernière fois que le sang d'un Jésuite coulera sous le fer des Révolutionnaires de la Péninsule. Ils avaient bien pu égorger des prêtres sans défense ; ils ne surent pas se battre, lorsque les Français, commandés par le duc d'Angoulême, vinrent délivrer l'Espagne de cette honteuse tyrannie. Elle avait supprimé la Société de Jésus*; trois années après, les Jésuites rentraient dans leur droit et dans leurs maisons dévastées.

Ces intermittences de bien et de mal, de vie et de mort portaient un grave préjudice à l'éducation; l'armée surtout avait besoin d'une organisation aussi forte que sage. Ferdinand VII, arraché de sa prison , redoutait de se voir de nouveau exposé aux trahisons que ses coupables faiblesses et son ingratitude avaient encouragées. On lui persuada qu'il fallait reprendre l'édifice par la base et former une nouvelle génération d'officiers qui , par leur aptitude militaire et leur dévouement monarchique , ne compromettraient pas à chaque instant l'obéissance du soldat et l'avenir du royaume. En 1825, on créa donc à Ségovie un Collège général militaire , où Ton se proposa d'élever les jeunes gens destinés à l'infanterie , à la cavalerie , à l'artillerie et au génie. Cette pensée était féconde; pour la développer, on chargea deux Jésuites, les Pères Gil et Sauri, d'enseigner aux élèves les principes de foi religieuse , de fidélité politique, d'histoire, de belles-lettres et de géographie. Au commencement de 1827 , la même idée présida à l'établissement du Collège des Nobles, dont les Jésuites acceptèrent encore la direction. Il prospéra avec tant de rapidité que, peu de mois après, les enfants des plus grandes familles s'y réunirent. La mort de Ferdinand VII interrompit toutes ces œuvres, dont le succès ne faisait plus doute pour personne. Cette mort laissait la Péninsule en proie aux factions ; elle avivait une plaie que le temps n'a pas encore cicatrisée. Le testament du roi donnait la couronne à un enfant, et la régence à" Marié-Christine, mère de la jeune Isabelle. Don Carlos, déjà exilé, se^ voyait exclu du trône. De nouvelles

DE LA COMPAGNIE Dfl JESUS. 253-

calamitcs allaient fondre sur ce pays; les royalistes espagnojis crijrent les conjurer en courant aux armes pour défendre la loi salique, qu'à leurs yeux Ferdinand, à son lit d'agonie, n'avait pas eu le droit d'anéantir. La guerre civile éclata ; elle fut longue et sanglante. Les Jésuites n'étaient point forcés d'^y prendre part; ils sé~ renfermèrent dans les soins de leurs divers ministères; ils instruisirent la jeunesse ; ils furent prêtres lorsqu'on les appelait à se transformer en hommes de parti ; et ils restèrent étrangers à tout acte ou manifestation politique. Pari état môme des choses, la reine-mère était obligée de se précipiter dans les bras des ennemis de sa famille et de son époux. L'ambition du pouvoir l'avait faite leur auxiliaire , leur drapeau et leur servante; elle se prêta à ce triple rôle ; elle subit les exigences que l'émeute lui imposa. Christine vit couler le sang autour d'elle; elle fut tour à tour l'idole et la victime des insurrections. Mais , dans cette période de désastres religieux et d'affaissement monarchique , ce fut surtout à la Compagnie de Jésus que s'adressèrent les coups portés par les prôneurs de la Constitution de 1812.

Les Jésuites étaient l'avant-garde du Saint-Siège : il fallait les détruire afin d'amoindrir le Clergé et de s'emparer de son patrimoine j)ar la violence législative. Un plan aussi cruel qu'haliîle'jfut dressé dans ce sens. La liberté de la presse inaugura sa puissance en s'improvisant l'écho des outrages contre l'Institut ; elle dénonça quelques Pères , elle en accusa d'autres. Isabelle était le principe jeté en avant par les ennemis de la Religion et de la royauté ; on représenta les Jésuites comme les adversaires nés du trône constitutionnel. La Franc-Maçonnerie mourait en France sous le ridicule , de même que les Templiers, les sectateurs de Châtel et les Saint-Simoniens ; en Espagne, elle eut une action puissante. Elle organisa des loges qui devinrent des clubs, et dans ces clubs certaines sociétés secrètes dé-» crétèrent la ruine de toutes les associations religieuses . On médita, on résolut le massacre des Réguliers. Un prétexte était nécessaire, le choléra l'offrit. Aux premiers symptômes de l'épidémie, la reine Christine et les plus chauds amis du peuple l'abandonnèrent à ses frayeurs. On fit circuler dans les masses que l'eau des fontaines était erripoisonnée , et que les moines

et les Carlistes avaient seuls pu commettre un pareil attentat. Des enfants sont arrêtés sur la voie publique. Ils jouaient avec des poisons actifs , et en plein jour ils les semaient au milieu de la rue afin d*attirer les regards de la foule. La police leur demande qui leur a inspiré cet atroce passe-temps , ils répondent à haute voix : « Ce sont les Jésuites. 9

Ce prologue d'un horrible drame n*était déroulé que pour exaspérer la multitude ' . On la croyait découragée, on espéra la disposer à suivre Timpulsion de colère qui lui serait donnée comme un mot d*ordre. Dans la journée et dans la nuit du 16 juillet i 834, les bruits les plus sinistres circulèrent à Madrid ; l'arsenic, tombé en paquets des mains de quelques enfants, était retiré desL fontaines et exposé sous les yeux du peuple. Le nom des Jésuites lE^e mêlait à tout ce complot, il en faisait la base; leur mort devait lui servir de dénoûment. On avait attisé le feu de la sédition, il éclatait. L'autorité elle-même se fit un jeu de le diriger sur les Pères. Le 17 juillet, à trois heures de raprès-midi, la foule, enivrée de terreur, marchait avec la garde nationale au cri de Poison! poison! Mort aux Jésuites! et Vive la République! Afin de stimuler les cruels appétits de cette tourbe, on lui a déjà donné quelques citoyens inoflensifs à dévorer. Ce sang lui monte à la tête ; le peuple a le vertige, c'est le moment de le lancer sur le Collège Impérial. Les portes viennent d'en être fermées par ordre du supérieur. Elles sont ébranlées sous les hurlements, elles tombent sous les haches. A ce premier moment, l'effroi s^empara de. quelques Jésuites , ils cherchèrent à mettre leur vie à l'abri d'une sauvage agression. Mais la plupart s'assemblent dans la chapelle domestique. Lu, ils se fortifient mutuellement, et, en priant les uns pour les autres, ils se résignent

*~ Quand le but que la Révolulion se proposait fut atteint , elle flétrit les ma* nnufres qu'elle-ménie avait mises en jeu, et le t8 juillet le gouvernement espagnol, toujours à Soint-lldefmise, adressa à l'Europe celle d(^pAfhe télégraphique: « Le choléra ayant éclaté avec une extrême violence le 16, la population s'est persuadée que les fontaines publiques avaient été «oipoisonnées tt a imputé aui moines ce crime imaginaire. <•

Le 19 juillet , M. Martincz de la Rosa , ministre des afl^ires étrangères, écrivait encore de Sainl-IMefonse aux autorités pour leur afflrmer « que la tranquillité s^élait rétablie d'une manière inaltérable, qui'ne donne plus le moindre sympt6me d'inquiétude, et qui ne monlro plus dans les esprits que le Tif désir de voir un châtiment exemplaire tomber sur les auteurs do ces atrocités. »

DE LA COMPAGNIE DB jAsUS. 255

ad trépas quêtant de clameurs leur annoncent. LesDescamisados se ruaient pour égorger les Jésuites, ils criaient : Vive la liberté ! ^ort aux^ Moines et aux Prêtres ! On suppose le peuple assez /exalté pour se livrer à de plus horribles blasphèmes ; on veut le j forcer à répéter ceux que dictent la Franc-Maçonnerie et les ! Clubs , il faut jurer mort à la Religion , mort à Dieu , et fondre { sur l'ennemi qu'on lui désigne en proférant la malédiction de : 1 Vive TEnfer! la populace reculé indignée. On tâche de Tentraîner à tout prix ; on la corrompera plus tard jusqu'à la moelle. En attendant, il s'agit de lui faire goûter du sang de Jésuite. Le Séminaire * est envahi. L'Eglise du Collège se voit le théâtre de sacrilèges dévastations. Pour enflammer Tardeur des tiédes, quelques coups d'arquebuse se font entendre. Ce sont, vociférèrent les meneurs, des Jésuites qui tirent sur le peuple. » A ce mot, prononcé après tant d'excitations , Ja fureur ne connaît plus de bornes.

' Au Séminaire, les élèves avaient été réunis dans la salle commune; rangés autour du Père Edouard de Carassa, ils priaient ou pleuraient. A la vue des baïonnettes, un cri de détresse se fait entendre. Ces enfants se croient menacés; un des gardes nationaux les prend sous sa protection , il déclare que le massacre ne commencera que lorsqu'ils seront tous en sûreté. Cette parole d'humanité, arrachée sans doute à un cœur de père au milieu même de l'orgie à laquelle il prenait part, ne suspend qu'à moitié les vengeances nationales. Le Coadjuteur Jean Ruedas tombe le premier criblé de coups. Le sous-diacre Dominique Barrau expire auprès des enfants dont il est le préfet ; Martin Buxons périt au môme instant, ainsi que Garnier, Sancho, Casto Fernandez , Juaia tJrreta et Firmin Barba. Le Père Joseph Fernandez a d'autres outrages à subir avant l'assassinat , les Descamisados lui coupent une joue et une oreille, puis ils le traînent par les rues en ie couvrant à chaque pas d'insultes et de blessures. Le Père Geledonio Unanue est destiné au même sort. Frappé d'un coup de baïonnette dans la région du cœur, il va tomber comme les aiitrês ; la pitié d'un soldat l'arrache à ses bourreaux. François

1 PeDsionnat uni au Collège Impérial.

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Sauri n'a pas le même bonheur, il expire en priant Dieu pour ses . meurtriers.

Dans ce 2 septembre espagnol, dont il'autres crimes n étoufferont pas le souvenir, il a fallu tromper le peuple, Tenivrer presque de terreur pour l'amener à voir ainsi passer ses effroyables vengeiances. Le peuple sent le courage lui manquer à chaque pas qu'il fait dans cette voie sanglante. On l'anime par de nouveaux spectacles. Les Descamisados n'ont encore tué qu*à Tintérieur ; le savant Père Artigas, le Scolastique Dumont, leCoadjuteur Manuel Ostolaza sont fusillés à la porte du Coliége, et leurs corps nus exposés aux regards de la fouie. Joseph Elola succombe sous les baïonnettes.

Le Séminaire était témoin de ces scènes d'horreur; au même moment d'autres crimes se commettaient dans le Collège Impérial. Les bourreaux s'y introduisent ; ils pénètrent jusqu'à la chapelle , mais là ils sont arrêtés par un ordre supérieur et par le dévouement d'un Jésuite. Muûoz, duc de Rianzarès et déjà peut-être l'époux de Marie- Christine, avait un frère dans la Compagnie. Quelques assassins promettent au Père de Carassa de se. montrer moins barbares s'il veut leur livrer Jean-Grégoire Munoz. Ce jeune homme s'était, comme les autres, réfugié dans la chapelle, et il priait en attendant sa dernière heure. Le chef des Descamisados s'approche de lui : « Ne craignez rien, dit-il < je suis ici pour vous sauver la vie. Je dois la mienne à votre frère, et je suis heureux de trouver une occasion de lui témoigner ma reconnaissance. » Munoz avait compris qu'un bras puissant veillait sur ses jours. « Je reste, s'écrie-t-il , parmi les Jésuites meis frères. Leur sort sera le. mien. Sauvez-les avec moi, ou je mour- . rai avec eux. » Le massacre était organisé avec tant de régularité, les meurtriers se montraient si bien disciplinés que , sur Tordre d'un garde du corps de la reine, les colères , tout-à-Theure si terribles, se calmèrent comme par enchantement. Les victinfies et les assassins restaient en présence, lorsque tout-à-coup le capitaine-général de Madrid, José Martinez de San-Martin, qui n'a pris aucune précaution militaire, qui a laissé grandir et se.déve- . loppér Témeute, paraît dans la chapelle. Pour y arriver , il s'est -VU forcé de marcher sur les cadavres des Jésuites ; sa première

parole est un outrage. Il reproche aux Pères Tempoisonnement des eaux de la ville; puis, pour sanctionner cette calomnie, il court montrer aux égorgeurs une fiole qu'il a trouvée et qui , ditil , contient le poison. La fiole venait de tomber des mains d'un spectateur. Ce dernier la réclame ; il offre d'en avaler le contenu pour prouver qu'elle ne renferme aucun breuvage mortel. Le capitâîne-général rougit de honte ; mais l'œuvre de dévastation ne s'arrête ni au dedans ni au dehors. On a massacré ; on ravage maintenant sous les yeux de Martinez et avec son approbation. On profana les choses saintes , on dépouilla les autels ; tout fut mis à sac. Quand on eut habitué la populace à ces excès, dont le caractère espagnol répudiait la honte, la force armée intervint à sept heures du soir pour régulariser le désordre, et veiller sur les ruines amoncelées auprès des cadavres.

Le carnage ne cessa dans la 'maison des Jésuites que pour recommencer immédiatement chez les Dominicains et les Pères de la Merci. La Révolution avait pris le parti d'abolir les Ordres religieux ; elle égorgeait les hommes afin de tuer l'idée. Elle se faisait violente et calomniatrice pour inauguror ses projets de spoliation et d'athéisme légal. Le couvent des Franciscains avait été soumis au même régime du sabre que le Séminaire et le Collège des Jésuites. Le tour des autres Instituts était arrivé. Les Dominicains et les Pères de la Merci succombèrent sous les mêmes inr

culpations. Us périrent, comme les Franciscains, par le feu, par Teau, à coups d'épée, de poignard ou de massues. On en précipita qiielques uns du haut des toits; on en étrangla d'autres. Les scènes de meurtre et de pillage se propageaient dans tous les quartiers. La capitale de la catholique Espagne se voyait le théâtre d'un de ces drames que la démagogie prépare pour épouvanter ses adversaires et couvrir le peuple d'une sanglante solidarité. Le 1 8 juillet , au matin , la consternation régnait dans la ville avec le choléra. Le gouvernement avait reculé devant l'émeute ; Christine avait fui ; l'armée s^ètait rendue complice de ces attentats , ou du moins elle y avait assisté impassible comme à une exécution militaire. Ce coup porté à la Religion et à l'autorité devait retentir au loin. Le 19 juillet , quand les soixante-quatorze vic-

times ^ furent déposées dans leur tombeau, un décret royal pa* rut pour annoncer que des mesures inutiles étaient enfin prises contre Témeute. On destituait les magistrats coupables et le capiU4ne-général San-Martin. Un emprisonnait les Descamisajos les plus forcenés. Cette tardive justice révélait son impuissance et sa participation au forfait , jusque dans la manière de le réprimer. Les assassins avaient commencé Tœuvre révolutionnaire ; ils im« posèrent aux pouvoirs constitutionnels la tâche de Tachever.

Le 7 juillet 1835, la Société de Jésus lut législativement supprimée en Espagne. On ne s*appuya sur aucun prétexte religieux ; on ne donna aucun motif politique pour expliquer cette mesure* Les Jésuites possédaient des terres et des maisons ^ : ce fut leur plus grand crime aux yeux de la loi que de cupides gouvernants, que des vénalités subalternes se chargeaient d*appliquer. Les Pères de Tlnstitut obéirent sans résistance à ce nouveau décret de proscription, qui allait s^étendre aux divers degrés de la hiérarchie ecclésiastique. On ne jugeait pas, on ne condamnait pas le Clergé ; ion le dépouillait et on Texpulsait. Les Jésuites espapagnols étaient sans asile, sans secours d* aucune sorte. La plu-* part se retirèrent dans d'autres Provinces de la Compagnie, d'autres ne voulurent pas abandonner leur patrie. Une seule maison restait debout dans le royaume, c'était le sanctuaire de Loyola. Le génial Rodil en avait déjà enlevé les supérieurs ; mais, quand rinsurreetion carliste eut pris Toffensive sous Zumalacarreguy, les Pères, sans se préoccuper de la guerre civile dont le Bastan était le théâtre, se livrent à renseignement et à la prédication. Il fondent un Noviciat dans le Guipuzcoa; ils y recueillent les Jésuites dispersés par k tempête. Us sont sur le territoire occupé par l'armée carliste, territoire qu'ils n'ont pas choisi,

t Pendant cette journée, il périt quinze Jésuites, sept Dominicain», quarante^ quatre Franciscains et tiuit Pères de la Merci. Ou ne compta que onze blessés , et parmi ces derniers plusieurs moururent à peu de jours de distauce.

«Lorsque les Jésuites français subirent Tostracisme des ordonnances da 16 juin 4828, ils cédèrent à la prière d'un grand nombre de familles catholiques et fondèrent immédiatement un Collège à rembouchure de la Bidassoa , dans un bourg appelé (oi Paêiage$ , à Une lieue de Saint-Sébastien. Ainsi placés entre la Pranoe et PEspagne, ils pouvaient répondre au vœu des deux peuples. Le roi d'Espagne , le comte de Fonmai, capitaine-général de la province, et FEvéque de Pampelunc se montrèrent favorables au nouvel établissement. Aprà la mort de Ferdinand Vil , il devint un objet de persécution, MiQ9 l'inquiéta louvcnt, et eofiD,le U juiUet1834, Rodil le fit f^mer par la force.

DE LA COMPAGNIfi Dfi iÉRVS. 259

mais qui leur est indiqué par'la'force des choses. On prend texte de la situation même de leut ancien Collège dé Loyola pour lés accuser de earlisme. On annonce que -le Père Gilesl en faveur auprès du prince et que les Jésuites dirigent tous les mouve ments.

Ainsi que cela était aitivé dans d'autres tourmentés intestines, la Compagnie s'abstenait de toute participation aux luttes des partis. Elle intervenait quelquefoiis dans les deul camps; elle y • rempiissait les devoirs du ministère ecclébiastique : elle consolait les affligés, elle soignait les blessés, elle apprenait à tous à vivre, à mourir chrétiennement ; mais sôri action politique n'est signalée sur aucun point. L'arniée Constitutionnelle proscrivait ou égoi^eait les Jésuites, celle de don. Ciaurlos leur offrait aide et ; protectiiHi. Ils restèrent la où leur présence était regardée comme ' un bienfait. Le Père Unanue fut le confesseur du prince, et les infaàits continuèrent, comme du vivant de Ferdinand VU, à étire élevés par les Jésuites ^ Toiqours soumis à l'autorité, les disciples de saint Ignace obéir^t au quartier-^général carliste comme ils obéissaient àfiladrid. Ils crurent que leur prudence iié leur siàci^ teraitpas de nouvdles calamités. Après la convention de Vergara; ils rouvrirent leur Collège ; et, comme Espartero voulait se débarraser de la rehie-régente et des derniers Jésuites, l'établisse^ ment de Loyola fut supprimé. La Société de Jésus n'existe plus • dans la patrie de saint Ignace, de saint François-Xavier, de saint François de Borgia et de Laynès.

De m^ne que l'Espagne, le Portugal, appauvri, épuisé par les guerres de Napoléon, se trouvait livré aux discordes intes* tines. La désunion éclatait dans la famille de Bragance presque eii même temps que dans celle Se Bourbon. Ces princes n'avaient su ni gouverner leurs royaumes ni résister à l'oppression étrangère. Après avoir donné à l'Europe le spectacle de leur inertie, ils venûent se disputer quelques débris de trône et mettre l'usurpation à la place du droit. Cet exemple de querelle fratiicide dans les maisons royales était uû encouragement accordé aux révolutions. Elles en profitèrent pour rendre odieux les infants

^ Ce fut le Père Hatiano Puyal qui , dès (824 , te Tit chargé de réducalion da fils aine de don Carlot.

260 VMAl. V. — IIISTOlliE

qui n'invoquaient pas leur secours ou pour avilir ceux qui le sollicitaient. Le^ guerres de don Carlos contre Christine , les luttes entre don Pedro et don Miguel produisirent des résultats funestes aux monarchies; la Société de Jésus en Portugal en ressentit le contre-coup.

Don Miguel n'ignorait pas là popularité dont, après soixantedix ans d^exil, le nom des Jésuites jouissait encore sur les rives . du Tage. Son trône était mal affermi, il pensa qu'en rendant à ses sujets les apôtres que Pombal leur avait arrachés, il ferait un acte aussi agréable qu'utile à sa patrie. Il n'existait plus de Pères portugais : par l'entremise du marquis de Layrndio, son ambassadeur à Rome, don Miguel fait demander d'envoyer k Lisbonne quelques Missionnaires de la Compagnie. Le généralat est vacant par la mort de Fortis. Le Vicaire donne son agrément à cette mesure : le Père Godinot, Provincial de France, désigne six Jésuites et deux Frères coadjuteurs qu'il place sous la direction du Père Delvaux. Rétablir les enfants de saint Ignace sur cette terre où la mémoire de leurs services et de leurs souffrances restait gravée dans les cœurs, était une pensée qui devait produire d'heureux résultats ; mais il fallait l'accepter avec courage et ne reculer devant aucune de ses conséquences légales. Le décret du 10 juillet 1829, que Delvaux reçut à Madrid, ne pouvait pas satisfaire les amis de la Compagnie; il semblait n'être destiné qu'à irriter ses adversaires. Don Miguel avait pris un moyen terme : sans se prononcer sur le passé, il offrait les Jésuites comme de nouveaux auxiliaires au Clergé séculier, c Considérant, disait-il dans cet acte officiel, le grave préjudice que souffrent l'éducation chrétienne et la civilisation des domaines de ces royaumes par le manque de ministres évangéliques, et voulant aller au devant des maux de toute nature que la durée rendrait, irrémédiablesr, ayant toujours en vue le bien de la Chrétienté, et par lui la félicité de mes fidèles sujets, j'ai pour bon d'appeler à cette fin la Compagnie de Jésus et de permettre qu'elle s'établisse de nouveau. »

Ce laconisme, décelant tant de craintes, cachait les justices d'une réhabilitation sous des besoins trop réels. Il ne dut guère rassurer les Jésuites sur l'avenir, il ne les intimida point cependant. Les Pères comprirent que don Miguel et le duc de Cadaval,

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son ministre, étaient placés dans une fausse position; ils crurent qu'il n'appartenait pas aux disciples de riostitutJ en aggraver les périls. Une porte s'entr'ouvrait devant eux dans ce pays si cher à saint François-Xavier et aux fondateurs de la Gompa^ gnie, ils résolurent d'y pénétrer sans discuter le protocole d'admission. Le 13 août 1829 ils arrivent à Lisbonne. Rien n^avait éié préparé pour les recevoir. Ces Jésuites, toujours si opulents, au dire de leurs adversaires, revenaient à la demande du gouvernement, et ils se trouvaient exposés à mourir de misère sur la voie publique. Les Lazaristes pourvurent à leurs premiers besoins , ils leur offiirent un asile. La duchesse de Lafoens mit plus tard sa maison de campagne la Maraviglia à la disposition des enfants de saint Ignace, et ce ne lut que le 34 octobre que le ministère de don Miguel s'occupa de leur entretien.

Don Miguel, maître du Portugal et régnant parla terreur, ainsi que l'affirmaient les Libéraux, n'osait ni avoir une volonté ni manifester un désir. Prince honnête homme, mais irrésolu et toujours dominé par la crainte de déplaire à ses ennemis, il n'avait pas jugé prudent de mettre encore les Jésuites à l'œuvre. On enchaînait leur zèle afin de ne pas fournir de nouvelles armes aux hostilités du dehors. Ces précautions étaient un inutile ))alliatif ; le cardinal Alexandre Justiniani, Prononce du Saint-Siège, le comprit. Il y avait à Lisbonne l'égUse du Laureto, destinée aux étrangers, et qui, exempte de la juridiction du Patriarche, restait, par un privil^e spécial, soumise à l'autorité des Nonces apostoliques. Justiniani détermine les Jésuites, au mois de mars 1830 , à y prêcher le carême et à y donner les exercices de la retraite. Les Pères Barelle, Mallet, Bukacinski et Pouty se livrent avec ardeur aux travaux de la prédication et de la confession. Les Jésuites étaient avoués; leur voix se faisait entendre; les habitants de Lisbonne se pressent autour de leurs chaires. La réaction tentée par le marquis de Pombal, les doctrines désolantes quUl répandit pour corrompre le cœur des peuples n'y avaient laissé que peu de trace. Il avait affaibli le pouvoir moral de la noblesse en la dépouillant de sa foi et de son prestige ; mais le peuple était resté fidèle aux sentiments religieux. Le peuple saluait dans les Jésuites les maîtres des générations éteintes; il

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accourait à leur passage, il se prêtait docilement à leurs leçons, et, pour protester contre les désastres du dix-huitième siècle, il entourait de ses hommages les Pères de la Compagnie. Ce retour d'opinion était si manifeste (pie la comtesse d*01iveira, petite-fille de Pombal, voulut elle-même s'y associer. Elle se rendit auprès du Père Delvaux, et, dans une lettre du 27 mai 1830 adressée par ce Jésuite an Père Druilhet, nous lisons :

ff La comtesse d*01iveira m'a offert quatre de ses fds, toute fière qu'ils fussent les premiers acceptés par les Pères de la Compagnie. Je n'ai pas besoin, nous dit^Ue, d'examiner ni de condamner la conduite de mon aïeul. S'il a pris à la destruction delà Compagnie la part qu'on lui attribue, c'est à nous , ses enfiaints, à réparer une aussi grande injustice, autant qu'il est en nous; s^il a été calomnié, s'il en est innocent, c'est à nous à le prouver par notre empressement à vous accueillir. »

Telles étaient les dispositions du Portugal à l'égard des Jésuites. Au mois de décembre 1830, ils s'établirent dans la maison de Saint-Antoine, où François-Xavier, Simon Rodriguez, Ignace d'Azévedo, Emmanuel Alvarès et Gonzalvès de Caméra avaient prié, enseigné et vécu ; puis ils commencèrent à donner à leurs travaux une direction plus uniforme. Les uns, comme le Père Pouty, s'efforcèrent, parles secours religieux, d'alléger les chaînes des prisonniers, les au^es cherchèrent à réveiller dans les âmes des sentiments de repentir, de vertu et de piété. Témoin des succès de ces quelques Jésuites , le cardinal Patriarche de Lisbonne ne veut plus demeurer indifférent au bien qui s'opère par leur intermédiaire : il rend un décret en faveur de l'Institut. A peu de mois d'intervalle, don Fortuné de Saint-Bonaventure, archevêque d'Evora et Grand- Maître des études publiques, imite cet exemple. Il conseille de restituer aux Jésuites leur ancien Collège des Arts à Coîmbre : le 0 janvier 1832, don Miguel signe Tédit qui les remet en possession de cet établissement.

Le jour de leur entrée dans la province de Beïra fut un triomphe pour eux , une véritable fête pour le Clergé et pour le peuple. Sur les routes que les Pères Delvaux, Pallavicini et Martin' parcouraient, à tous les villages, à toutes les cités, la foule se portait & leur rencontre. Le temps et les révolutions n'avaient pas

affaibli sm amour traditionnel. La reconnaissance et l'espoir éalataient en chants d'allégresse, en démonstrations unanimes, ac* cueillant le cortège. Le Clergé des diverses paroisses, les Ordres religieux accouraient, bannières en tête, pour s'unir aux transports et aux bénédictions de la multitude; partout, à la vue des enfiints de Loyola, on faisait entendre des cris d'enthousiasme; partout on leur appliquait ces paroles de rEcrituro : Funtes, ibant etflebant; vmientes autem ventent cum exsultatùme. C'était peindre par un seul mot les douleurs de l'exil et les joies du retour.

La première ville qui s'offirit aux Jésuites après leur entrée dans le diocèse de Colmbre, ce fut Pombal, là où avait été exilé, là où était mort le ministre de ce nom« Us sont en face de leur persécuteur. Ecoutons le Père Delvaux raconter leur vengeance : f Nous fûmes reçus, écrit-il le 6 mars 1832, au son des cloches, complimentés et conduits en triomphe par le Curé-Àrchiprêtre, accompagné de tout son Clergé. L'Eglise, où deux de nos Pères allèrent dire la sainte messe, était magnifiquement illuminée, comme aux plus grandes solennités. Pourmoi , pressé d'un sentiment religieux impossible à exprimer, je m'étais esquivé avec un Père et un Frère avant la rencontre du bon Curé, et j'avais couru à l'église des Franciscains, pour y prier sur la tombe du marquis, mais rinfortuné n'a point de tombe. Nous trouvâmes à peu de distance du maître-autel une bière couverte d'un méchant drap mortuaire, que le Père gardien du couvent nous dit être la sienne. Il y attendait en vain les honneurs de la sépulture depuis le 5 mai 1782.

C'est donc en toute vérité que je puis dire qu'après plus d'un demi-siècle de proscription, le premier pas delà Compagnie, rentrant solennellement à Colmbre, fut d'aller câébcer une messe d'anniversaire, le corps présent, pour le repos de l'âme de celui qui l'avait proscrite, et dans le lieu où il passa les dernières années de sa vie, disgracié , exilé et condamné à mort. Quel concours d'événements ne fallait-il pas pour amener cet événement? Je sortis de Pombal sans bien savoir sic'était songe ou réalité* Le cercueil présent, le nom de Sébastien prononcé dans l'oraison, le son

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de toutes les cloches de la paroisse qui célébraient le retour de la Compagnie , tout cela à la fois ! Je crois bien que cette impression ne s'eiTacera jamais de mon cœur. »

Au milieu des divers sentiments que provoquaient dans leurs âmes tant de souvenirs et les joies si chrétiennement expansives delà multitude, les Jésuites arrivèrent à Coîmbre. De nouvelles fêtes , des sollicitudes de toute espèce les y attendaient , et , à lannonce de ces transports d'allégresse, le Général de la Compagnie leur écrivait: «Aujourd'hui hosanna; humilité. Bientôt peut-être ce sera ; toile, crucifige! • Le pressentiment du Père Roothaan se réalisa ; mais il ne prit point les Jésuites au dépourvu.

Don Pedro , pour combattre son frère don Miguel et imposer aux Portugais un gouvernement national , avait rassemblé une armée. Cette armée s'était recrutée d'Anglais , de Français, d'Italiens , de Polonais et de tous les mercenaires que la Révolution tient à sa solde. Repoussés de leur patrie, tantôt par la loi, tantôt par la crainte , ils n'avaient pour la plupart qu'une vie de dé* bauche ou de honte à expier. L'Europe s*en débarrassait en les jetant à la suite d'un souverain dépossédé qui s'improvisait -constitutionnel afm de trouver des alliés. Uue guerre fratricide leur ouvrait le Portugal : ils s'y précipitèrent au nom de la liberté; ils y introduisirent le pillage et la licence. En face de tant de périls, le courage des disciples de l'Institut ne resta point au-dessous de leur tâche. Le Portugal était en feu ; les familles se divisaient selon leurs passions ou leur intérêt. Chacun prenait parti pour le prince ou pour le ^uvemement de son choix , quand un fléau , encore plus terrible que la guerre , vint consterner ce pays. Le choléra est aux portes de ses cités : il envahit les campagnes , il entasse partout victimes sur victimes ; il a fait irruption sous la tente ; il frappe sans relâche au fond des hôpitaux.

Pour affronter une mort apparaissant sous tant de formes différentes , il fallait un de ces dévouements qui ne reculent devant aucun péril : les Jésuites en firent preuve. Pendant plus de six mois, on les vit à chaque heure du jour et de la nuit prodiguer aux mourants les consolations de la Foi et les secours de la bienfaisance ; ils furent les prêtres de l'agonie et les médecins de la souffrance ; ils s'élancèrent partout où une douleur était signalée.

Les soldats de don Miguel, ceux de don Pedro faits captifs, les prisonniers politiques, les coupables, les innocents devinrent des frères que la charité des enfants de Loyola confondit dans le même amour et dans les mêmes soins. L*armée miguéliste campait sous les murs de Coïmbre : elle se repliait pour couvrir Lisbonne. Ce mouvement militaire provoqua de nouveaux désastres : le choléra engendra le typhus. La contagion , que tant de causes réunies devaient alimenter, épargna les Pères ; mais le typhus ne leur fit pas grâce. Bientôt ils se virent presque tous en même temps aux portes du tombeau. Trancart et Nemkin seuls succombèrent.

Dans ce drame, qui se jouait au milieu des combats et auquel trois armées assistaient, il y eut, delà part des Jésuites ainsi exposés, une longue, une sainte lutte en &veur de l'infortune. Les deux prétendants de la maison de Bragance se battaient dans l'espoir de conquérir un trône. Leurs adhérents de l'intérieur ou du dehors avaient les armes à la main pour faire triompher un principe politique ; les disciples.de saint Ignace se sacrifièrent seuls en l'honneur de l'idée chrétienne. Seuls ils restèrent sur la brèche , afin de faire entendre quelques paroles d'humanité au milieu des imprécations de la défaite royaliste et des chants de joie de la victoire constitutionnelle. Trop habitués à prendre en pitié ces guerres d'opinion pour se créer les serviteurs d'un parti, les Jésuites n'ont cherché dans la tourmente qu'à sauvegarder les principes de Foi. lis y ont réussi autant que les passions déchaînées le permirent ; et , dans une lettre du Père Soimié à Godinot , on trouve la preuve de cette estime inspirée aux Pédristes et aux Miguélistes. Soimié écrit, le 21 juillet 1834 : « Ce qui nous avait attiré la confiance des doux partis , car nous l'avions autant qu'il est permis d'unir les deux extrêmes , n'était pas seulement le dévouement que nous avions montré dans le temps du choléra ni la bonne volonté avec laquelle nous nous prêtions à toute sorte de ministère , ce fut surtout la discrétion avec laquelle , autant qu'il nous fut possible, nous nous comportions avec les^uns et les autres. Dans nos classes, il n'y avait aucune distinction entre le fils d'un Royaliste et celui d'un Consti« tutionnel : c'est ainsi que le voulait d'ailleurs Sa Majesté. Dans

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nos instructions, nous nous contentions d'expliquerrEvangile sans entrer dans la politique. Pour tout le reste , nous ne cherchions également qu'à être utiles à tous sans égard pour les opinions , dès qu'il n y avait rien contre la conscience et l'honneur de la Compagnie. Ce n'est pas toujours ainsi , malheureusement, qu'il en était ailleurs. On faisait peut-être trop ressortir la différence d'opinion. La politique ne venait pas à propos dans les sermons; elle y entrait pourtant assez ordinairement et avec une certaine aigreur; il n'y avait pas non plus toujours assez d'indulgence ni même de charité pour les personnes d'une opinion différente. Ces sortes d'indiscrétion ou hors-d'œuvre , appelez-les comme vous voudrez, produisaient encore de plus tristes effets en Portugal qu'elles n'auraient fait ailleurs. Comme nous ne voulions que leur salut à tous , nous condamnions également tous les excès. II font reconnaître qu'en Portugal , plus que partout ailleurs , bien des gens embrassent une opinion et la défendent assez innocemment; ce serait une injustice de les condamner tous indifféremment. Ces bons Portugais, quel que soit le parti qu'ils embrassent, n*en sent assez ordinairement ni moins bons ni plus mauvais chrétiens ; enfin , pour tout dire en un mot, nous évitions d'entrer dans toutes ces misères de parti à parti, qui ne font de bien à personne et du mal à plusieurs. »

Ces paroles sont le résumé de la politique des Jésuites ; ils n'en dévient jamais. Don Miguel les avait appelés. De nouveaux événements changent la face des choses ; don Pedro est vainqueur. Les Pères ne se préoccupent de cette révolution qu'au point de vue catholique. Le trône leur était aussi indifférent que la vie. Le 24 juillet 1833, l'armée constitutionnelle pénétre dans Lisbonne, et Villaflor, qui la commande, ïait annoncer aux disciciples de l'Institut qu'il les couvre de sa protection. Don Pedro lui-même, ne se déguisant pas la situation du pays, négocie avec eux pour conserver un moyen assuré de pacifier. Il est l'arbitre du Portugal , mais il sait que les étrangers seuls ont vu avec joie son triomphe ; il n'ignore pas à quels auxiliaires ce triomphe est dû ; il fait sonder les Jésuites pour connaître leurs projets ultérieurs. Ce n'est pas la première fois qu'il s'adresse à eux. Au mois de mars 1833, trompé comme les autres sur l'ascendant politique

dont il croit que les Pérès disposent, l'aneicn empereur du Brésil n^a rien épargné pour les lier à son parti. 11 leur écrit de sa main, il leur offre le rétablissement de la Compagnie, l'archevêché pri-. malial de Prague, la direction de la conscience de dona Maria 11, des trésors et des faveurs de tout genre, s^ils mettent au service de la Révolution le crédit dont ils jouissent auprès du peuple. Don Pedro ne leur demande en échange de tant de bienfaits futurs que de lui livrer Coîmbre et Lisbonne. Ces propositions ne furent que plus tard connues des Pères ; mais alors la victoire avait décidé. Pedro était arrivé au comble de ses vœux ; il régnait sous le nom de sa fille : et, dans le chaos même de ses préoccupations, Tidée de rattacher les Jésuites à sa cause le poursuivait encore ; il voulait les avoir pour intermédiaires entre don Miguel et lui. Le duc de Palmella leur promettait son appui s'ils consentaient à ne pas se retirer dans Tintérieur du royaume.

Ils étaient à Coîmbre et à Lisbonne par ordre de leur Général. La violence seule pouvait les empêcher d*obéir jusqu'au bout. Cette détermination était irrévocable. Les Pédristes soupçonnent qu'il ne leur sera pas donné de commander longtemps : pour faire jicte d'autorité, ils se ruent, le 29 juillet, sur la Maison de Saint-Antoine. Le meurtre allait commencer avec le pillage ; on avait forcé les appartements, pn se mettait en devoir d'outrager les Jésuites. Le Père More semblait destiné à devenir la première victime, lorsque tout-à-coup il est saisi par un des envahisseurs. De la crosse do son fusil cet homme écarte ses compagnons, puiis tombant aux pieds de More : « Père , s'écrie-t-il , mon bienfaiteur, c'est à vous que je dois la vie ; vos soins m'ont sauvé lorsque j'étais en prison * . » Cette scène frappe d'étonncment les Révolutionnaires accourus pour mettre à sac la demeure des Jésuites. Ils reculent devant Tidée d'un nouveau crime , et ils laissent à leurs chefs le soin de' consommer avec les apparences de la légalité l'attentat qu'ils n'ont pas osé commettre. Don Pedro était débordé. Dans les rangs de son armée, parmi

* Purmi les notes manuscrites da P^re Delvâux , noas trouvons plusieurs traits qui honorent les prisonniers politiques. Leur parti était vainqueur, ils n^oublièrent pas les consolations et l'appui que les Jésuites leur avaient offerts pendant la capli- TiUS. Comme 0age de reconnaissance, et peut-être mus par une pensée d'ayenir, ^plusieurs de ces prisonniers adressèrent des pétitions à don Podro dans l'intérôi de la Compagnie de Jésus.

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s€s administi^atciirs, il ne trouvait d'obéissance que pour le mal. On le contraignait à le faire, il le fit. Le card'mal Justiniani reçut ordre de sortir de Lisbonne sous trois jours, afin de bien constater la rupture du nouveau gouvernement avec le Saint-Siège. Les Certes démocratiques de 1820 avaient gardé les Oratoriens dans le palais des Necessidades, don Pedro les oblige à évacuer siu'-le'champ cette habitation. Avec une inexpérience qui accuse encore plus d'irréflexion dans le caractère que de vices dans l'âme, ce prince essaie de jouer le rôle de libérateur. Il a fait ouvrir aux voleurs et aux assassins les portes des prisons. Ces misérables , encouragés par les désordres dont ils sont témoins, excités par les vœux impies qui retentissent à leurs oreilles, se mettent à investir les églises et les. couvents, lls^orgent, ils pillent, ils plongent dans les cachots tous les prêtres qu'on désigne à leur vengeance.

Malgré les loyales assurances que les ducs de Tercère et de Palmella avaient données, les Jésuites couraient encore plus de dangers que les autres Religieux , lorsqu*un jeime Anglais , M. Yvers, se dévoue pour les sauver. Dans cette révolution de Portugal les Anglais jouaient le premier rôle : ils durent en retirer les plus grands bénéfices. Yvers avait si chaudement épousé la cause des Pères de la Compagnie qu'il mit dans leurs intérêts les officiers de la marine britannique, et, avec autant de courage que d'adresse, il réussit à arracher plusieurs enfants de saint Ignace à une mort certaine. Yvers ne put veiller sur tous : ceux de Coïmbre dont le Père Mallet était- Supérieur, ne furent pas aussi heureux. Le gouvernement constitutionnel se montrait hostile à la Société de Jésus. Don Pedro n'avait pu l'amener à servir ses intérêts par une lâche trahison; il espéra que les menaces produiraient plus d'effet que les séductions. Les Jésuites restaient inébranlables dans leur devoir. A Coïmbre, sous le coup de la terreur et de l'occupation à main armée, ils se livraientà leurs travaux habituels, enseignant la jeunesse, visitant les malades et les hôpitaux, essayant par leurs sages avis de faire descendre la paix sur cette terre désolée. L'influence que la prière et l'autorité de la vertu donnaient à quelques pauvres prêtres français contre-carrait tous les plans des Libéraux. Ils avaient rêvé qu'il leur serait facile

de détacher le Portugal du lien qui unissait le royaume trés-fidèle au Siège de saint Pierre. Tout était dirigé dans ce sens. On appelait les Moines et les Séculiers à l'indépendance , on éveillait Tambition des uns, les convoitises des autres ; mais Texemple des Jésuites était un obstacle à tant d'innovations. Don Pé^ro prend le parti de les expulser. Le 24 mai 1834, il remet en vigueur tous les édits du marquis de Pombal. Son décret est ainsi libeUé:

ff Le duc de Bragance, au nom de la reine, dûment informé que quelques membres de la Compagnie de Jésus étaient venus dans ce royaume au temps de la domination de l'usurpateur, et que, forts de la faveur des circonstances ils avaient conçu le projet téméraire d'y rétablir la Société éteinte par les nombreux et puissants moti& que dut prendre en considération le seigneur Roi don Joseph I^** ; étant certain d'ailleurs que ces individus, se confiant dans l'appui que devait espérer d'eux la cause de Tusurpateur, qui est la cause de l'ignorance et du Êinatisme , obtiendraient facilement le but qu'ils se proposaient, ce qui est arrivé de fait, ayant obtenu du gouvernement intrus l'ampliation nulle et non avenue de la bulle du Saint Père Pie VII qui commence Scllicitvdo omnium Ecclesiarum, daté du 20 août 1814; étant malheureusement de plus de notoriété publique que les susdits Religieux se sont montrés fidèles aux principes de la Com* pagnie dont ils font partie, Sa Majesté Impériale ordonne que le corrégidor de là Municipalité de Coïmbre intime à tous les membres de la Compagnie qui se trouvent dans la ville l'ordre d'en sortir immédiatement. Il leur donnera leur itinéraire, et dans le plus bref délai ils se présenteront à la secrétairerie d'Etat. Là, on pourvoira au moyen de les embarquer pour l'extérieur du royaume et de ses domaines. Bien entendu que, dans le cas de contraven-> tion, le gouvernement de Sa Majesté Impériale usera à l'égard desdits Religieux de la sévérité qu'ils ont méritée par leur audacieux et criminel projet. •

Cet édit, dans lequel les dates ne sont pas plus respectées que la raison et la vérité, fuj signifié aux Jésuites. On les arrêta, on les mit à la disposition de don Pedro, on les traîna, comme des malfaiteurs, de prison en prison. Dans un espace de quarante

lieues de Coïmbre à Lisbonne, ils maréhèrent h pied sous un soleil brûlant, au milieu d'une grande aiHuence de Chrétiens im« plorant à gepoux leur bénédiction et entre deux haies de soldats qui plus d'une fois mêlèrent leurs larmes & celles de la foule. Quelques mois auparavant ils avaient parcouru cette môme route ; alors on jetait sur leur passage des fleurs et des branches d'oranger. Maintenant, proscrits sans avoir combattu, ib recueillaient le cri de regret qui s'échappait de tous les cœurs. Cette ovation faite à des vaincus était un mauvais symptôme pour les idées novatrices. Les Jésuites dans les fers avaient été salués comme des martyrs; à l'approche de la capitale, on crut utile d'oi^niser la contre-partie du triomphe. Le peuple les accueillait avec un douloureux respect ; on enjoignit à la populace de se porter à leur rencontre, et, par des huées sans fin, de leur faire expier ces démonstrations de pieuse gratitude. L'ordre fut exécuté ; les Je* suites arrivèrent sous le coup des menaces et des outrages. Ils étaient Français ; le baron Mortier, ambassadeur de Louis-Philippe à Lisbonne ne consentit pas à les laisser servir de jouet à cette tourbe de libéraux mercenaires, enrégimentés par l'ancien empereur du Brésil. On entraînait les Pères vers la capitale pour diriger contre eux un mouvement et pour les offrir peut-être en holocauste aux excès démagogiques. Le baron Mortier s'oppose à ce plan; il réclame, au nom de la France, les enfants de saint Ignace. Sa fermeté leur sauva la vie. 11 y avait non loin de Lislionne une prison célèbre dans les annales de la Compagnie. C'était la tour de Saint-Julien, où, sous Pombal, tant de Pères se virent mourir dans le dénûment le plus absolu. On déposa leurs successeurs à cette même tour ; mais l'active vigilance du baron Mortier et l'appui de M. Guizot ne leur firent pas défaut. Le nouveau gouvernement portugais cherchait à les garder en apprentissage de martyre ; peu de mois après, il fut forcé de les rendre à la liberté.

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