‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus, composée sur les documents inédits et authentiques (volume 2)Chapitre 11 sur 34 · CHAPITRE Vi · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vi

La Compagoie do Jésus reprend «es Missions au-delà des mers. — Reproches qui ;flui soMt;adre8sé5. — Elle ne veulpatcréer de Clergé indigène?— Ses mntifs.— Elle cherche partout k établir la liturgie romaine au préjudice des autres rites. — Les Jésuites américains retournent dans leur patrie après la suppression ? — Le Père John Carrell , Wasliinglon et Frankfip. — Le Jésuite fait reconnaître la Itl>erté des cultes aux Etats-Unis. — 11 est nommé premier Eféque de Baltimore. — • Lettre de Carroll et du Père Léonard Neale au Général des Jésuites en Russie.— Le PèreMolineux, SupérieuMles Missions en Amérique. — Le Collège de Geor* gestown. — Difficultés de la position des Jésuites. — Les Américains et les idées religieuses. — Le Protestantisme encourage les Missionnaires catholiques. — Le Père Graasi Supérieur. — Le Père Kohlmann et le secret de la confession. — }\ est traduit devant la Cour suprême de justice. — Défense du Jésuite. ^ Il fait triompher la discrétion sacerdotale. — Le Collège de Georgesto^n érigé en Université. — Mort do Carroll et de ^eale. — Six frères dans la Compagnie, r- Ses Progrès. — Les sauvages demandent des Robes Noires.— Les Nègres de la Jamaïque font entendre le même vœu. — Guillaume Du Bouig, Evéqoe de la Nouvelle-Orléans , elles Jésuites. — Le Père Van Quickcuborn part avec des Novices belges pour le Missouri. — Yau Quickenborn fonde des Résidences et un Collège. —Excursion dans l'intérieur de& terres. — Les Jésuites d'abord n'osent pas se

livrer à leur zèle apostolique dans les tribus sauvages. — Causes de leur retard.

Les Collèges périclitent faute d'argent. — Les Jésuites refusent de loucher h la subvention universitaire que la loi les oblige de recevoir.» Expulsion du Père

Kelly. — Le choléra aux Etals-Unis. — Les Jésuites et les Sœurs de la Charité.

Le Père Marc-Elroy à Frederick-city. —Ses fondations. — Marc-£lroy apaise une sédition d'ouvriers irlandais. — Les Jésuites répandus dans les Êiats de rUoion. — Leurs travaux. — Leurs succès. — lis essaient de civiliser les sauvages par l'éducation. -^ Yan Quidienborn au pays des Kickapoas. — Comparaison que font les Indiens entre les Jésuites et lès ministres anglicans. — Mort de Van Quickenborn. — Le Père Hélias chez les Osagcs. — Le Père Hooker chez les Po> towatomies. — Il se fait médecin et architecte. — Les présidents de l'Union favorisent les Pères. — Les tribus de l'Orégon veulent les Robes-Noires. — Le Père de Smet part pour le pays des Tôles-Plates. — RécepHou qui lui est faite. —Le Père Point. — Kédttctioa de Sainte-Marie. — Vie des Jésuites aux Montagnes- Rocheuses. — Le Père Larkin à l'anniversaire de l'indépendance américaine. — Le Jésuite prêche devant l'armée et les magistrats des Etats-Unis. — Les Pères k la Jamaïque*— Ils arrivent au Idexique. — Leur proscription— Le Père Arrillaga au Sénat. — Le Général Santa Anna les rappelle. —Mission de Syrie. —Le roi Othon et les Jésuites. — Le Père Franco à Syra. — Obstaides qui naissait — Le Père Blanche! à Beyrouth. — Les Jésuites ne veulent pas renoncer à la protection de la France. — Les Catholiques de Calcutta demandent des Jésuites au Pape. <— Le Père SaintrLéger y installe les Missionnaires. — Commenceiaent de la Mission.—Les mauvais prêtres repousses par les Anglicans, qui ne veulent plus aVoir aCTaire qu'aux Jésuites. — Création du Collège de Sainl-Françots-Xavier k Caktttta. — Les Evêquea aecondent les Pères«— Un Prince indien, Babou-Seal, fonde un Collège indien pour les Jésuites. — Conditlens qu'il y met. — Les Jésuites acceptent de ftire l'éducation des Gentils. — Inauguration du Collège* Seal. — Les enfants de saint Ignace et les magistrats Anglais. — Mort des Pères More , Erwin et Weld. — Infraction aux coutumes indiennes. — Les Jésuites perdent leur CoUége indieu. — Développement des Missions. —Les Jésuites k Madagascar.— La République Argentine solUcite des Jésuites pour instruire la jeunesse. — Elle décrète leur rétablissement. — Les Jésuites refusent de soutenir la politique de Rosas. — Rosas les force k tertir de Bueho8-Ayre6.^Ui s'ouvranl le

Chili et le Brésil. —Le contoierce i]e Catamarca et la NouTcUe-Grenade les accueillent. — Le Père Golteland en Chine. — Travaux des Missionnaires. — Le Pcrc Clavélin et l'ambassade de M. de Lagrénéc. — Silualion des Catholiques dans le célesle-empire. — Les Jésuites eoircnl dans le Maduré. — Obstacles à leur Mission. — Les Pères Bertrand et Garnicr. — Schisme des prêtres portugais.— > La mort frappe les Jésuites. — Enlhousia^ nie dos Pères eu Europe. — Jb'amu^ e^ moriamur. — Succès des Jésuites dans le Maduré.

Tout en travaillant à se réorganiser dans les divers Etats de rEurope , la Société de Jésus n avait pas abdiqué son génie des conquêtes évangéliques ; elle ne renonçait point à l'héritage de martyre et de civilisation que ses pr/>décesseurs lui léguèrent. Ses souvenirs du temps passé, les vœux des peuples ensevelis dans les ténèbres de Terreur, les besoins de la Religion faisaient une loi aux nouveaux Jésuites de rentrer dans la carrière des Missions; là , plus que partout ailleurs, Tanéanlissement de l'Institut avait produit des maux irréparables. Clément XIV d'un trait de plume brisait l'œuvre de trois siècles, et, quand il ne subsista presque plus aucun vestige de ce grand monument élevé à la Foi cfitbolique, le Saint-Siège invitait les Jésuites à le reconstruire. Des obstacles de toute nature s'opposaient à la réalisation de ce dessein. Il fallait former des sujets aptes à répandre l'Evangile, leur donner le goût des langues, leur inspirer ce zèle que ne rebutent jamais les fatigues , les privations et le découragement né d'infructueuses tenlatives.

A peine sortie de son tombeau, la Compagnie s'empresse d'accepter le fardeau que le Pontife impose à son dévouement. Elle n'a plus, pour forcer les portes des empires idolâtres, de ces hommes qui, comme François- Xavier, savent se mettre au-dessus des lois de la nature. Réduite aux proportions de l'humaiiité , elle doit affronter les périls et les passions ; mais ce ne sont pas là les seuls ennemis contre lesquels elle aura à lutter. De plus graves embarras suivirent de l'Eglise catholique elle-même. D'autres Missionnaires, mus par une idée différente, s'étaient joints autrefois aux adversaires de l'Institut pour lui reprocher de n'avoir jamais su, jamais voulu créer de Clergé national. Ces imputations se renouvelèrent à l'instant même où les Jésuites reprirent le cours de leur apostolat. Nous avons déjà examiné l'objection que les ennemis du Christianisme empruntèrent aux émules de la Société de Jésus. Avant d'entrer dans le rtcit des faits, nous croyons

devoir étudier à fond cette question , si tristement agitée et si difficile à résoudre.

On B prétendu, on prétend encore que, par la nature même de son Institut , la Compagnie est incapable d'établir d*une manière \

avantageuse Tœuvre des Missions. On a dit que sa force centralisatrice Tempéchait de se naturaliser dans les régions transatlantiques et de former des prêtres indigènes. Il a été posé en fait qu'elle ne s'était jamais occupée mûrement de ce soin , et que tous les Japonais, Chinois , Indiens ou Américains qu'elle a élevés aux honneurs du Sacerdoce ont perdu leur nationalité en prononçant les vœux de Religion. Ainsi la Société de Jésus aurait négligé d'arroser les racines de Tarbre afin d'orner ses rameaux de fleurs éphémères; elle aurait plutôt cherché à se renforcer elle-même qu'à donner à l'Evangile l'accroissement moral dont il était susceptible !

Ces objections se sont reproduites plus d'une fois. Le zèle de quelques Missionnaires n'appartenant pas à la Compagnie de Jésus les a fournies à l'impiété ; les uns et les autres en ont tiré de fausses conséquences. Pour notre part, nous ne croyons pas qu'une Chrétienté puisse se jeter dans le moule comme une statue , et qu'elle sorte de là subsistant par elle-même. Sans doute il serait beau de produire d'un seul coup des œuvres tellement parfaites, qu'à peine nées elles n'eussent plus qu'à vivre de leur propre vie ; mais celte miraculeuse faculté n'a jamais été concédée aux hommes. 11 faut bien les accepter dans la véhémence de leur zèle, ainsi que dans les imperfections de leur nature. Les Jésuites avaient fondé sur tous les continents du Nouveau-Monde d'importantes Chrétientés. La destruction de l'Ordre amena la chute de plusieurs. Est-ce aux Missionnaires que la civilisation doit reprocHer celte perte? Est-ce aux Apôtres primitifs de l'Asie et de l'Afrique que le monde attribue la ruine de tant d'Eglises jadis si florissantes? Les Jésuites furent longtemps , il est vrai , les porte-drapeaux les plus intrépides de la Catholicité; mais , et cela ressort jusqu'à Tévidence des entrailles même de l'histoire , ils n'aspirèrent jamais à saper leur édifice chrétien par un système d'égoîsme ou par une ambition trop personnelle. Partout où ils le purent, ils fondèrent des Ecoles cléricales, les indigènes fuvr. 18 ^ - :-:

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rent appelés à s*y façonner aux devoirs du sacerdoce. Sur la côte malabare seulement, de Goa à Cochin, la Compagnie possédait six Séminaires. Elle y élevait une foule de jeunes Indiens ; et sous la date du 28 janvier 1629, Tarchevèque de Criranganore écrivait : « Les prêtres indigènes de ce diocèse surpassent le nombre de trois cents, tous formés et bien instruits par les Pères de la Compagnie de Jésus/. » Il en était de même sur les autres points de Mission , à Colombo , à Ja&napatam, à Négapatam , à Agra, et à Méliapour. En 1666 les Jésuites de Chine se réunissent en synode, et, à la majorité de plus des deux tiers des votants, il est dé-> cidé que l'on travaillera immédiatement à créer un Clergé national. Les choses se passèrent ainsi au fond des deux Amériques ^.

Dans le principe, on osait à peine regarder les sauvages comme des hommes. On essayait de les constituer peu à peu en Camille, puis en société; mais fallait-il, avant d*infuser du sang chrétien dans les veines de ces peuplades, couronner par le Sacerdoce Tœuvre si péniblement ébauchée de la civilisation ? Les Jésuites avaient le temps devant eux ; ils ne s'attendaient pas qu un jour le Saint-Siège les frapperait de mort: ib ne voulurent donc rien pré* cipiter, afin de pouvoir plus sûrement arriver au résultat. Les évé-> nemenls trahirent leur combinaison, et au moment de toucher ao but, ils en furent écartés par la main qui aurait dû les y conduire.

Le Père Alexandre de Rhodes, nous Tavons vu dans le cours de l'histoire, avait conçu l'idée d'un Episeopat et d'un Clergé en

1 Voir dans Te Correspondant ^ n» du 25 octobre i847, t. xx, p. 196, une dissertalion sur la formation du Cierge indigène dani les Mitstons ; éuHout p. 923 et surv.

* Nous trouvons dans un mémoire envoyé k là Société léopoldine par le Père Siepben Dubuissou des considérations qui corroborent siagvlièremenl ces paroles. Le Père Dubuisson est un vieui Missionnaire de l'Amérique septentrionale, et, au mois de mars 4S36, il adresse an comité central de Vienne pour la propagation de la Foi les c^serTations saivantes :

« 11 n'en est pas moins vrai , dit il , que les Américains , comme peuple , ont beaucoup d'esprit national, et*, comiHfe Catholiques , désirent Ardemment entendre prêcher leur dogme, de manière, quant au langage, quant à la forme aussi bien qu'au fond , àYaire honneur à leur communion et à leur nation. N'y aurait- il pas de fait quelque chose d'humiliant pour eux , aujourd'hui surloui que leurs églises sont si fréquentées par leurs frères errants , à ce que ce fussent toujours des jélrangers qui dussent leur prêcher , leur interpréter la parole de Dieu!

» Je le demande donc, peut-il y avoir de secours aux Missions œleax employés que ceux qui seraient consacrés à aider les Evoques et les Supérieurs d'Ordres re* ligieux b créer un Clergé national? Les Sociétés qui ont k eœur l'œuvre 'de la Pro • pagatioD d« la Foi peuvent-^lles rien faire qui tende plus directement au but ? m

DE IiA OOUPKQHit DB JÉSUS. 875

dehors de la Société de Jésus» C^est pdur réaliser cette idée qu'il fonda la Congrégation des Missions-Etrangèi^ ; car les Jésuites, imitant en cela les Apôtreè du nord de l'Europe, commencéreni la pépinière sacerdotale par assujettir aux régies de leur Institut les Néophytes auxquels cette dignité était réservée. En faisant un Clergé régulier pour tendre à le séculariser dans les généra^ tions suivantes, on ne détiruisait point sa nationalité. Les Jésuites n'appréciaient pas les choses et les hommes des seizième et dixseptième ûècles d- après les mœiirs et lés lois du temps ou du pays dans lequel nous vivons. Ils savaient qu'en s'efforçant de trop émanciper le Clergé, on affaiblit l'Unité catholique qui doit contenir dans son sein toutes les Eglises particulières. La force de cette Unité résulte de la multiplicité des liens qui joighèiit les rayons au centre, et les Pères ne cherchaient qu'à dévelop-» per une pareille ^Drce.

Une autre objection a iouvent été présentée contre les travaux des Jésuites, et, en accusant Fancienne Compagnie, elle n'a point épargné la nouvelle. Cette objection est formulée en ces termes, à Rome et dans le monde catholique : La Société de Jésus trouble lés Missions ; elle bouleverse les Chrétientés par son intolérance de tout rite étranger et par son obstination k vouloir réduire toutes les Eglises à la liturgie et au rite latins.

Ce grief, dont l'importance n'échappe à personne, a souvent retenti à nos oreilles. Nous avonis dû rechercher s'il était général ou particufier, et, en étudiant le passé comme le présent, nous sommes arrivé ii une conviction basée siir des actes ou sur des &its authentiques. Ainsi, il nous est démontré qu'en Amérique les Chrétientés n'ont pas même idée d'un autre rite que le latin; qu aux Indes et à la Chine, il reste seiil en usage; au Maduré et à Calcutta, les Jésuites acceptent le concours des prêtres du rite syriaque et du rite arménien ; dans lé Liban; ils vivent en frères avec les Maronites ; en Gallicie, ik né s'opposent pas à la liturgie rutênieniie. Jadis on faisait un crime aux Pères de l'Institut de leur condescendance à F égard des coutumes religieuses qu'ils n'<^ soient modifier qu'avec le temps; aujourd'hui, oa leur impute une intoloranoe complètement en dehors de leurs n^œurs, en contradiction même avec leur besoin de propager le Gatbdi^

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cisine. Ils ont pour principe de laisser la plus entière liberté aux peuples qui ne renoncent pas volontairement aux rites de leur pays, et ce principe, c'est celui que le Saint-Siège a toujours adopté. Dans les Chrétientés qu'ils organisent, on les voit imposer la liturgie latine ; mais cette préférence ne va jamais jusqu'à contraindre les Fidèles d'Orient ou d'Occident à abandonner des usages que Rome a respectés, ou sur lesquels il lui a plu de fermer les yeux.

Au moment où la Compagnie était abolie par Clément XIV, quelques Jésuites abandonnèrent la Grande-Bretagne pour se retirer dans l'Amérique septentfionale, leur patrie, où il n'y avait jamais eu d'autres prêtres qu'eux ; John Carrôll les conduisait. Lié à l'Institut par la profession des quatre vœux, CarroU ne tarda pas à conquérir l'estime de cette immortelle génération, qui préparait dans le silence l'aifranchissement du pays. Il fut l'ami de Washington et de Franklin, le conseil de ce Carroll, son parent, qui travailla d'une manière efficace à la Constitution des Etats- Unis. La. prévoyance et le savoir du Jésuite étaient appréciés par les fondateurs de la liberté américaine. Attachés au culte protestant, ils allaient consacrer son triomphe par la loi ; mais le Catholicisme leur apparaissait avec les Pères de la Compagnie si tolérant, et si propre à civiliser les sauvages, qu'ils ne refusèrent pas à John Carroll d'assurer le principe de l'indépendance religieuse. Carroll fut admis à en discuter les bases avec eux : il les posa si nettement, que jamais la liberté des cultes n'a été violée dans les Etats Unis. Les Américains s'étaient engagés à la maintenir; ils ne se crurent point autorisés à trahir leur serment, même par les progrès que les Missionnaires tirent faire à la Foi romaine.

Quand l'Union fut constituée, le Pape Pie VI, en 1789, songea à donner un guide à tous ces Fidèles dispersés dans les villes et dans les forêts. John Carroll reçut le premier le titre d'Evêqiie de Baltimore; plus tard il devint archevêque et Métropolitain des autres diocèses et légat apostolique, avec un autre Jésuite, Léonard Neale, pour Coadjuleur. Le 25 mai 1803, ces deux prélats, qui n'avaient point oublié l'Institut de saint Ignace, écrivirent au Père Gruber, Général de l'Ordre, la lettre suivante : « Très révérend Père en Jésus-Christ, ceux qui s'adressent à Votre Pator-

nité étdient autrefois membres de la Compagnie de Jésus. Apres sa malheureuse subversion, en 1773, nous retournâmes dans no* tre patrie. Nous y travaillions ^lïvêc nos confrères; car, depuis le jour où le Christianisme pénétra dans ces contrées, les Jésuites sont les seuls prêtres catholiques qui aient veillé au salut des âmes. Lorsqu'en 1783, les Et&ts-Unis furent entièrement séparés de la Grande-Bretagne, Notre Sainte-Père Pie VI» d*heureuse mémoire, jugea nécessaire d* enlever les Fidèles de TAmérique à Tautorité et à la juridiction du Vicaire apostolique d*Anglelerre, et de les soumettre à un Evèque spécial. Il établit un nouveau siège à Baltimore, et accorda au prélat nommé par lui juridiction sur ri'mmense territoire de cette République. Depuis ce jour, beaucoup de prêtres tant séculiers que réguliers de différents Ordres, se sont répandus dans les nombreuses provinces de TAmérique ; et cette dispersion, ainsi que nous avions droit de Tespèrer, a profité à rheureux accroissement de la véritable Foi. Mais de la Compagnie de Jésus, il ne reste à présent que treize prêtres. Ce smit dés hommes pour la plupart aflbiblis par Tâge et consumés par les travaux; ils résident principalement au Maryland et en Pensylvanie, provinces dans lesquelles la Religion catholique a étO' abord implantée, et où maintenant elle est plus florissante que partout ailleurs.

» Par les lettres de plusieurs de nos Frères, nous avons appris avec la plus vive joie que, grâce à une espèce de miracle, la Compagnie a été sauvée et qu'elle existe encore sur le territoire de Tempereur de Russie. Nous savons que le Souverain-Pontife la reconnaît, et que, par un bref, il a donné à Votre Paternité la &* culte^ d^admettre de nouveau ceux qui ont appartenu â la Compagnie. Presque tous nos anciens Pères sollicitent avec ardeur la grâce de renouveler les vœux qu'ils ont faits à Dieu dans rinstitut ; ils demandent à achever leur vie dans son sein, et ils se proposent de consacrer leurs derniers jours à rétablir la Société, si la Providence le permet.

f Votre Paternité n'ignore pas les efforts qu'il faudra faire pour ne point ressusciter un fantôme de l'anciemie Compagnie. Elle doit revivre , mais ayeç sa véritable forme, son gouvernement en toutes choses et avec son propre esprit. Pour atteindre ce résultat,

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il nous garait essentiel que Votre Paternité choisisse parmi les membres de TOrdre un Père doué d*une extrême prudence , versé dans les affaires , plein de l!esprit de saint Ignace et de ses Constitutions, afin qu'envoyé ici par vous, il dispose tout en votre nom et sous votre autorité. En un mot , il doit jouir du pouvoir que possédaient les Visiteurs chargés par saint Ignace d'aller chez les peuples lointains, comme le Père Jérôme Natal parle de saint Borgia et nos annales de plusieurs autres.

9 On éviterait les dangers d'une longue navigation si on trouvait en Angleterre ou ici quelqu'un de ja Compagnie à qui on pût confier cette Mission. Mais, pour dire toute la vérité, nous avons été si employés dans ^es ministères en dehors de l'Institut, nous sommes si peu expérimentés dans son gouvernement ; le défaut de livres, de Constitutions et d*actes même des Congrégations générales est si flagrant qu'on ne rencontrerait ni parmi nous ni en Angleterre quelque Jésuite ayant assez de force, de santé et de qualités néoessaires pour.remplir ces fonctions. Il parait donc opportun d'envoyer ici uû des Pères qui sont auprès de vous. Il faut qu'il connaisse à fond vos intentions, qu'il soit assez prudent pour n'entreprendre rien précipitamment, avant d'avoir étudié le gouvernement, les lois, l'esprit de cette république et les mœurs du peuple.

» Les biens appartenant à la Compagnie sont presque tous conservés; ils suffisent ft l'entretien de trente Religieux, Après la destruction de l'Ordre, une partie de ces propriétés a été consacrée à l'établissement d'un Collège assez vaste où la jeunesse est instruite dans les belles-lettres. Lorsque Pie VI voulut donner un EvéqUe à ce pays , et plus tard un Coadjuteur avec droit de succession, il les choisit tous deux parmi les Pères de la Comgnie. Dans cette république les prêtres , de quelque culte que ce soit, jouissent tous d'une égale liberté. Rien n'empêche les Réguliers de vivre d'après leurs Constitutions, pourvu qu^ils obéissent aux lois civiles. Dans les contrats de tout genre néanmoins, il est bon de s'abstenir du nom de communauté. Tous les biens que possèdent les Religieux sont censés appartenir aux individus, et, si quelqu'un secoue le joug de la Religion, il le fait impunément dans ce monde ; le bras séculier ne se prêtant en aucune façon à le réintégrer dans le devoir.

DE hk GOMPAONUE DE JÉSUS. 819

• Tels sont les vœux que nos confrères désirent vous voir exposer en leur nom. En le feisant , nous prions du fond de notre cœur la Majesté divine, nfin que de cette ouverture naisse Tespérance et un eommencement d'exécution pour réédifier la Com«* paipiie, et que Dieu vous accorde la vie et les forces nécessaires à Faocooiplissenient d'une pareille œuvre. »

Les deux prélats signataires de cette lettre s'effaçaient pour fiiire place au Jésuite. Us sont libres, indépendants, comblés d'honneurs , et y. tout ea aspirant à rentrer sous le joug de Loyola , ils ne veulent pas même attacher leur nom au rétablissement de rinstitut. Us s'accusent d'incapacité relative, et implorent une lumière plus vive que celle qu'ils projettent. La réponse de Gru^ ber ne se fit pas attendre, En vertu de l'autorisatbn accordée par le Saint^iége , le Général pouvait recevoir dans la Compagnie les anciens Pères et les jeunes gens qui se présenteraient, à condition néanmoins que , dans les royaumes où les princes reftbseraient de favoriser le vœu du Pape , les Jésuites ne porteraient pas l'habit de l'Ordre et ne vivraient point en communauté. La prohibition était peu appliquable auK Américains , Gruber les \ admit. Le Père Molineux fut nommé Supérieur de la Mission , et dans l'espacé de quelques années elle compta parmi ses pré^ dicateurs, ses savants ou ses professeurs, Antoine Kohlman, Pierre Epinette, Jean Grassi,Adam Britt, Maximilien de Rant* saw, Pierre Malou et Jean Henry. Ils devaient être tout à la fois des apôtres et de doctes personnages. Concentrés dans le Maryland et dans la Pensylvanie, ils voyaient se dérou}er un vaste théâtre de £itigues. L'Ohio, le Kentucky , la Louisiane, le Mis* souri et les savanes encore peuplées de sauvages se rappelaient au souvenir des Jésuites. Ces tribus invoquaient les Robes-Noires pour les fortifier dans la Foi ou pour les conduire au bonheur par la civilisation.

De grands obstacles surgissaient de la difficulté même de l'idiome anglais, que les étrangers ont tant de peine à vaincre, et- surtout de l'esprit général dont le pays était animé. Ce ne sont plus en effet ici des provinces ensevelies dans l'ignorance et l'idolâtrie, des hommes complètement privés d'éducation. Aux extrémités du territoire, on rencontre encore, h la vérité,

des Indiens qui savent à peine ce que c est que Dieu et la société ; mais les Jésuites ne sont ni assez nombreux ni assez va* lidcs pour se dévouer à ces périls de lapostolat. Le Métropolitain de Baltimore et les Pères devenus ses coopérateurs s'étaient rendu compte de l'état normal du pays. Avant d'user leurs dernières forces dans un suprême combat en faveur du Catholicisme , ils sentent qu'il importe de laisser derrière eux des héritiers de leur courage. Au cœur même de l'Union , John CarroU fonde à Georgetown un Collège où les jeunes gens apprennent en même temps la persévérance religieuse et les belles-lettres. C'est la plus chère espérance des Missionnaires : ils se consacrent presque entièrement à sa prospérité. Us prêchent, ils enseignent au milieu d'une population civilisée ; ils se trouvent , malgré eux, en rivalité avec des ministres protestants exercés aux luttes de la parole et forts de leur nombre. Il était impossible aux Jésuites de se recruter en Europe, trës-difiicile de faire naître des vocalions parmi les Catholiques des Etats-Unis. Ces Catholiques ont une foi vive, un zèle ardent ; mais de la situation de leur pays et des principes qui y prévalurent résulte une double influence à laquelle il ne leur a fa%, été donné de se soustraire. Cette influence mettait alors un obstacle invincible au progrès du Sacerdoce.

Peuple nouveau, chez qui l'industrie est un besoin et sera longtemps un luxe, les Américains lui prêtèrent un caractère d'activité dévorante. C'est ce levier qui fait mouvoir la masse de la Nation, qui entraîne la jeunesse elle-même, qui tourne ses pensées, ses goûts, ses désirs vers les entreprises les plus magnifiques ou les moins réalisables. Au sortir de l'enfance, l'Américain se trouve homme fait pour la fortune et pour les périk. Il a soif du bien-être et des jouissances matérielles. Afin de les conquérir, la vie elle-même ne lui semble pas un trop grand sacrifice. Ce sentiment d'égoïsme a été développé sur une si vaste échelle qu'il s'élève maintenant aux proportions d'un patriptisme souvent éclairé. Il était dans sa nature de s'opposer au renouvellement d'une milice religieuse se dévouant sans autre intérêt que le salut des âmes. L'ambition tuait les vocations ^ dans le

I Un Jéfuile ilplien , depuis longtemps Uissionnaire en Amérique, a cru devoir

cœur des Américains ; la fonne politique qui constitue les Etats- Unis les éloignait encore davantage du renoncement à euxmêmes. La manière dont le gouvernement y a été fécondé donne en effet à Faction démocratique des bases si larges que Tabus se produit inévitablement à côté du.droit. La liberté est un fruit dont rhomme se montre avide à tout âge et dans toutes les conditions. Les jeunes Américains, nourris dés le berceau dans ces idées d'affranchissement absolu, ont été tout naturellement portés à en jouir autant que possible et aussitôt que possible. On ne leur apprit pas à faire la distinction entre l'indépendance nationale et la liberté individuelle. Dans leur passion de libre arbitre, ils confondirent ces deux principes opposés : le triomphe de l'un devint un excès et une cause de ruine sociale par l'autre. Le joug à écarter pour les enfants de l'Union, ce fut l'autorité paternelle ou le pouvoir temporaire des instituteurs qui en dérive. S'y soustraire immédiatement est un désir inné au cœur de l'homme. En Amérique, on le fomenta, on Texalta par toutes les théories d'indépendance. Le peu de sévérité des parents ou la certitude de voir leurs conseils dédaignés facilitèrent l'impulsion de cet esprit insubiirdonné. Il agissait sur la jeunesse indigène; il réagit sur celle qui accourait d'Europe pour se consacrer & rinstitut de Loyola ou au Sacerdoce. L*air de liberté que ces Novices inexpérimentés respiraient dans les Etats de l'Union en jeta plusieurs au milieu des voies du monde ; mais les Jésuites s'étaient attendus à ces échecs. Us persévérèrent dans leur, plan ; cette persévérance fut enfin couronnée de succès. Quand la victoire eut laissé les Américains maîtres de leur

BOUS adresser des notes pleines d^nHîrèt sur les mœurs de ce pays. Avec l'expérience qu'il a acquise « ce Père conibal ce qu'il trouve de trop absolu dans le jugement porté sur le caractère américain. Voici les explications qu'il nous fournit :

«i La véritable cause que nous n'avons pas de vocations, écrit-il, c'est le manque de collèges dans les villes. Nous n'y avions jusqu'à présent que des pensionnats. Le Collège der Washington fondé en novembre 1S48 est le premier établissement qui reçoit des externes. Il compte déjà plus de cent quatre-vingts élèves et promet beaucoup pour le sanctuaire. Quoiqu'un ne puisse nier que ta riguour de l'obéissance recommandée aux enfants de saint Ignace ne soit faite pour épouvanter un peu la jeunesse américaine, je croi;> cependant que le texte de Tbistuire est trop fort ctinlre le caractère de ce peuple. Les cnfnnts américains sont très-dociles et n'apportent presque pas d'obstacles à leur éducation. 11 ne faut que rappeler k If ur mémoire la lai et les règles ; mais avec la force vous ne pouvez rien. Tous les pareuts, qui suivent ce principe ont leurs enfants parfaitement élevés. »

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pays, John Carroll comprit que la Religion catholique devait, elle aussi, avoir son église et sa maison d'éducation parmi tous les temples que la liberté élevait à chaque culte. Il fonda donc au bord du fleuve Potomac et presque aux portes de Washington le Collège de Georgetown, Y Aima domus des Jésuites angloaméricains. Le congrès et les présidents des Etats-Unis prirent sous leur protection cet établissement, qui, comme la plupart des résidences de Tlnstitot, s*élève sur une colline, afin de présenter au loin ce spectacle si moralement utile, le temple du Très-Haut devenu Tindice visible de la protection céleste. D'autres églises se construisirent par les soins des Pères. Ils n'avaient qu'un faible espoir de se régénérer, mais le Catholicisme devait survivre h la Compagnie : ils travaillèrent à Faccroitre et à le rendre populaire. Marchant sur les traces du Père Hunter, les derniers survivants de l'Ordre de Jésus assistaient au mouvement social qui emportait l'Amérique septentrionale; ils y participèrent comme citoyens, ils s'efforcèrent de le rendre favorable au Catholicisme. Les Jésuites avaient efficacement travaillé à civiliser ces peuples : les Protestants eux-mêmes leur témoignaient de la gratitude pour les bienfaits passés ; on leui' facilita les moyens de s'étendre dans le Maryland, dans la Pensylvanie, dans les districts de Columbia, de Boston et de New-York.

En 1813, sous la direction du Père Grassi, les Missions corn- /mençaient à prospérer, lorsqu'un incident sérieux mit les Jésuites / en divergence avec la loi. Le cas était épineux, car il s'agissait du ! secret de la confession. Un négociant ftit tout-à-coup dépouillé ; d'une certaine somme d'argent. Le voleur échappait aux recher- I ches de l'autorité ; il était Catholique, il ne put échapper aux remords de sa conscience. Il s'adresse au Père Kohlman, Jésuite ' français, né à Colmar le 13 juillet 1771. Il avoue son crime; ■ l'enfant de saint Ignace se charge de lé réparer en restituant la somme enlevée. Kohlman remplit son devoir; néanmoins les magistrats le citent à leur tribunal. Ils lui déclarent qu'aux termes des lois de la République, le témoin qui refuse de répondre aux questions qu'on lui adresse dans une cour légitime, doit être emprisonné tant que dure son obstination. Cette menace n'intimide point Kohlman. La Cour suprême de justice évoque l'af-

faire qui, en soulevant de pareilles difflcultés, tenait en éveil Tattention publique. Les Protestants se partagent en deux camps: les uns se rangent du côté des Jésuites, les autres demandent que force reste à la loi. Des débats solennels s'engagent sur cette question de vie ou de mort pour le Catholicisme. Le Père Kohiman expose devant la Cour judiciaire le respect traditionnel dû au secret de la confession ; il émeut les Protestants; il porte la conviction dans leurs âmes ; et, sous là puissance de cette parole ëlo- . quente, et la logique sévère du célèbre Sampson, qui avait rejeté les préjugés de la mère-patrie, la magistrature déclare que la liberté de conscience accordée à tous doit s'étendre jusqu'au secret confié aux prêtres catholiques dans le Irîbunaî de la Pénitence. Cette décision a été accueillie partout avec joie ; et les corps législatif s'empressent de la conserver, en Tinscrivant dans les codes judiciaires.

C'était un triomphe que le Jésuite avait préparé par son livre intitulé Catholic Question et par sa défense ; en 1815, on voulut récompenser tant de services. Le Collège de Georgetown reçut le titre et les privilèges d'Université. Le 2 décembre 1815, John Carroll expire entre les bras du Père Grassi. Cet archevêque octogénaire, qui a vu tant de révolutions, mourait en laissant la Con9pagnie de Jésus en voie de prospérité. Un Noviciat venait d'être créé à White-Marsch, dix-neuf jeunes gens y entraient, et les funérailles du prélat allaient encore fournir une nouvelle démonstration de la liberté religieuse qu'il sut si sagement faire proclamer. Ce fut la première fois que la cité de Baltimore vit la croix parcourir ses rues et les prêtres, revêtus de leur habit de chœur, psalmodier les chants de l'Eglise. La foule accueillit cette pompe funèbre avec un silence respectueux. Elle s'était battue pour jouir de la liberté, elle l'accordait aux autres aussi étendue qu'elle la désirait pour elle-même.

Deux ans après, le Père Léonard Neale, le successeur de Carroll sur le siège métropolitain, mourut à son tour, laissant six de ses frères engagés dans la Compagnie. Le grain de sénevé se développait ; et les chefs de cette église naissante, encore plus apôtres que prélats, ne cessaient , dans leurs lettres ou dans leurs discours, de constater les fruits de salut que recueillaient les

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Missionnaires «le la Compagnie. L'Evêqne de Boî'tou, qui fut depuis le cardinal de Cheverus, archevêque de Bordeaux, était presse^cTaccepter la coadjutorerie de Baltimore, et il mandait à Rome : « Du fond de mon âme et en présence de Dieu, je pense que parmi les prêtres du diocèse de Baltimore, il y en a plusieurs plus dignes que moi, surtout parmi les Pères de la Société de Jé^us, que leurs excellentes qualités, leur piété, leur zèle et leurs infatigables travaux ne peuvent jamais assez recommander. •

Cheverus ne s'arrêtait pas lorsqu*il s'agissait de rendre justice aux Jésuites. Quand le Père Grassi fut appelé à Rome avec un autre enfant de saint Ignace, TEvêque de Boston émvait : « Nous vous en suppUons, que ces deux Pères nous reviennent bientôt escortés de nouveaux compagnons. La moisson est grande , les ouvriers sont peu nombreux et nous en manquons de tels que h Société de Jésus sait en produire. Ceux-là sont des ouvriers inépuisables et annonçant la parole de vérité avec justesse et àpropos. Ji

En 1818, les enfants de saint Ignace se trouvaient au nombre de quatre-vingt'-six. Le Père Kenney prononçait devant le Congrès et le (.orps diplomatique l'oraison funèbre du duc de Berry. Les Jésuites se mêlaient activement au bien qui se projetait. Us fondaient à Georgetown des écoles gratuites où trois cents enfants étaient élevés par eux, sans distinction de culte^ Par la force seule du principe catholique, ils attiraient à la Foi. Chaque semaine des familles entières abjuraient le Protestantisme entre leurs mains, et Ton vit même des ministres angUcans renoncer aux avantages de leur position pour écouter la voix de Dieu qui les appelait à la Compagnie de Jésus < . En présence de tels résultats, le gouvernement ne songe point à s'efTrayer des succès dont il suit la marche progressive; mais il exige que, comme les autres établissements d'éducation publique, leâ Jésuites reçoivent lu rétribution que les familles ont l'habitude de payer. C'est une garantie de loyale concurrence qui semble porter atteinte au vœu des Pères. Us consultent leur Général. Fortis décide que sou-

1 La cnii?ersion )a plus «^clatante'fut colle de Barber, pasteur de l'Eglise réformée cl recleiii'du Colli'ne de Conncclicut. 11 embrassa le Caiholicisinc aveclaute sa £amillti ot entra :iu Noviciat «les J'^suil s. Son épduse se (tt recevoir au couvent de la . Visiialiun ; quinze ons plus tard leur ttls fui admis parmi les Pèr< s de rinstifuL

mission est due à rautorité civile ; mais que, pour rester dans la rigueur de la pauvreté religieuse, toutes les sommes provenant de ces rétributions seront offertes publiquement et sous le contrôle de chacun aux indigents, aux hospices et aux prisons.

La résurrection des Robes-Noires était annoncée dans les sa vanes. Les Evèques et les Missionnaires qui les visitaient après cinquante ans passés sur la retraite des derniers Jésuites, rencontraient dans leurs courses apostoliques des sauvages parfaiment instruits. Ces sauvages, au dire du cardinal de Gheverus, savaient leurs prières, ils observaient le dimanche, ils étaient pieux, et, par les traditions de famille, ils maintenaient la Foi que les Jésuites avaient implantée. Les tribus errantes réclamèrent auprès des présidents de TUnion les Missionnaires qui avaient jadis béni leurs ancêtres. Elles les invoquèrent pour féconder le désert par la prière et le civiliser par Téducation. Les Osages avaient donné l'exemple, les Nègres de Saint-Domingue le suivirent. Le 14 septembre 1823,rabbéTournaire, Missionnaire apostolique à Haïti, écrivait aux Jésuites : « Des Pères de Tlnstitut ont pendant de longues années dirigé les missions de ce pays; ils y ont bâti des églises et appris à faire vénérer le nom de Jésuite. Leurs tra* vaux y consacrèrent pour jamais celui de Père, dont depuis lors les sauvages honorent le simple prêtre. Les vieux noirs y parlent encore de leurs bonnes œuvres ; ils récitent divers fragments de prières, seul reste de splendeur et de piété conservés dans le cœur de ces pauvres gens après tant de guerres cruelles. Les Jésuites abandonnèrent le pays, et avec eux la Religion disparut. Voyez s'il vous est possible de laisser perdre quatre cent mille âmes ; si la piété des Jésuites peut y laisser éteindre le souvenir de cet apostolat ; si le portrait horrible qu'en trace la haine, si les vues de la France sur Saint-Domingue, si quelques autres misères toutes terrestres peuvent fermer le ciel à ces âmes de Jésus- Christ. »

Des sollicitations aussi touchantes arrivaient des points les plus opposés. Ce cri d une reconnaissance traditionnelle était un hommage rendu à l'ancienne Compagnie de Jésus, la moderne aspirait à s'en rendre digne. Mais quand la prière des Nègres parvint aux enfants de saint Ignace, ils se trouvaient déjà engagés

par une espèce de concordat avec Guillaume Du Bourg, Evêque de la Nouvelle-Orléans. Ce dernier les avait chargés d'évangéliser les peuples qui habitent les bords du Missouri et des fleuves voisins ; les Jésuites avaient accepté. Quelques Novices venus de Belgique furent choisis pour renoplir le vœu du prélat. Ces Novices étaient Pierre de Smet, Verreydt, Van Asche, Elet, Smedtset Verhaegen. Ils avaient pour maîtres les Pères Charles Van Quickenbom et Temmermann, déjà familiarisés avec la langue an^ glaise. Du Bourg, comme les disciples de l'Institut, na pour toute ressource que son zèle. Ainsi que lui , les Missionnaires ne désespèrent cependant pas de la Providence. Van Quickenborn se met à mendier dans le pays ; il s'adresse aux Protestants et aux Catholiques , stupéfaits de cette innovation. Le Jésuite était aimé ; Tœuvre qu'il entreprenait excitait Tintérêt public ; il recueillit en peu de jours assez d'aumônes pour accomplie le voyage.

Cette excursion ne fut pas sans danger. Les Pères eurent d'immenses prairies à traverser. Ils marchèrent longtemps, ici à pied, là placés sur de frêles barques descendant l'Ohio. Enfin ils arrivèrent à Saint-Louis, où un autre genre d'épreuves les attendait. Us s'établirent près de Florissant, sur un terrain vierge à deux milles du Missouri. Alors, tous confondus dans le même travail par là même nécessité, ils commencèrent à bâtir de leurs mains une de^ meure en charpente et à préparer des champs pour la culture. A cette latitude, le climat est rigoureux en hiver. Us n'étaient habitués ni à un pareil froid ni à d'aussi pénibles labeurs ; mais, au terme de ces fatigues, ils savaient qu'un grand but de civiUsation leur était proposé par le Christianisme, leur persévérance triompha. Van Quidcenborn avait jeté les fondements d'une Mission, créé un Collège et des Résidences ; il pénètre dans l'intérieur des terres pour tracer la voie à ses suocesseurs. Des Pères belges ouvraient ces contrées à l'Evangile ; quelques Jésuites français^ appelés par TEvèque de Bardstown, s'enfoncent diaiks les solitudes du Kentucky. D'autres, sur les pas de Purcell, Evêque de Cincinnati, s'établissent sur l'Ohio, Mais tout en cédant aux instances de ces prélats, qui sentaient le besoin de s'appuyer sur des dévouements aussi éprouvés, les Jésuites pensent que le moment

n'est pas encore yeim de ressusciter les prodiges passés. Le nombre si restreint des enfants de Loyola ne permettait pas néanmoins d'envoyer au martyre ou à la mort tant de Pères qui soupiraient après ce dur apostolat. L'Institut s'était vu contraint de réduire en système les sacrifices individuels. L'obéissance endiainait à de moins périlleux travaux , et les Jésuites n'ob* tinrent plus que difficilement l'bonneur d'aller mourir au milieu des savanes.

C'est qu'un fait immense venait de s'accomplir, et ils savaient en tenir compte. Aux Etats-Unis , la population blanche non catholique l'emportait numériquement sur celle des Indiens. Sans cesse refoulées par les blancs, auxquels elles ne consentent jamais à se mêler, toujours en guçrre les unes avec les autres , les races indiennes décroissent sans cesse ; elles tendent même à s'effacer. Autrefois , pour conserver le germe du Christianisme, adoucir les mœurs etattirer les sauvages à un progrès réel , il fallait les sevrer de toute communication avec les blancs. C'était la condition in-^ dispensable. Maintenant les lois en vigueur aux Etats-Unis s'opposent à cette séquestration ; elles favorisent le commerce entre les deux races , elles le proclament. Il devient donc plus difficile que jamais de prémunir les Indiens contre les vices inhérents à leur nature. C'est en face de pareils obstacles que les Jésuites n'ont pas cru devoir, se roidir contre les impossibilités morales et matérielles dont ils avaient le pressentiment. L'alternative leur était laissée ; ils préférèrent'le certain à l'incertain. On les avait autres fois accusés de poétiser les Missions, d'abriter les ambitions ou les ôrimes de l'Institut derrière cette page d'histoire dont chacun confessait la grandeur et l'utilité ; ils ne voulurent pas qu'un pareil repcùche pût être adressé à la Société renaissante. On les condamnait à être hommes; en attendant des jours meiHaiFS, ils se résignèrent aux proportions de l'humanité.

Perpétuer la Foi dans les générations catholiques, ramener les sectaires par la discussion et former un Clergé national, telle fut la^iple fin qu'ils se proposèrent. Ils embrassaient par la p^sée les travaux des andens Pèriss; ik voyaient ce qu'il leur restait i accomplir pour féconder ce sol, ne demandant pas mieux que de produire des moissons chrétiennes. Ils comptaient le petit nombre

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de Fidèles mêlés à une multitude de sectaires ; ils crurent que leur premier devoir était de combattre là, où le péril apparaissait imminent. Lejibre examen , l'indépendance absolue et le luxe engendraient de fréquentes apostasies et une licence sans frein. Le manque de prêtres produisait à la longue un sommeil voisin de la mort. Les Américains , aux yeux des Jésuites, paraissaient destinés à jouer plus tard un rôle important dans les affaires du monde. Les Jésuites apprécièrent leur industrieuse activité, leur génie pénétrant et toujours avide d*entreprises gigantesques. Malgré rincertitude des calculs humains , ils conçurent l'idée que ce peuple était réservé à exercer une influence prédominante. Le charme protestant était rompu. Les liens de secte se relâchaient; la confusion des principes, Tinstabilité des symboles, les scissions éclatantes , le désir de tout connaître poussaient évidemment les esprits vers l'indifférence ou vers la foi antique , immuable , indéfectible du Christ. Les Jésuites augurèrent qu'un tel mouvement aboutirait à la reconnaissance de la vérité : ils songèrent à le seconder.

Dans ce but, ils renoncent pour un temps aux missions aventureuses. Quelques années s'écoulèrent dans les soins du sacerdoce et de l'enseignement; mais la majorité des Catholiques appartenant aux classes ouvrières , ne pouvait pas , en l'absence de toute subvention gouvernementale , soutenir le Clergé et aider à la construction ou à l'entretien des églises. Les collèges euxmêmes périclitaient faute de secours pécuniaires ; celui de New- Yorck est supprimé. Une maison d'éducation a été fondée à Washington; elle succombe sous les charges. Car, m 1827, le Général ordonne de la fermer plutôt que de toucher à la rétribution offerte par les enfants , rétribution qui doit être distribuée aux hospices et aux prisons. Le Père Jérémie Kelly est le recteur de ce Collège ; il refuse d'obéir. Il afferme une autre demeure , et , peut-être dans l'intérêt de l'Institut, il engage les professeurs de la Société à ne pas perdre un établissement aussi utile. La proposition de Kelly était contraire au vœu des Jésuites ainsi qu'au principe de l'Ordre : ils la désapprouvent. Kelly est pour ce fait seul retranché de la Compagnie.

Cet exemple donnait aux Américains une idée de ce que les

DR LA GOMP\aNIE DE JISUS. 289

Jésuites, pouvaient et devaient faire.  quelques années d'intervalle , le choléra montra les Pères sous un autœ jour. Les Etats- Unis les voyaient désintéressés et toujours prêts à se sacrifier pour le bonheur des autres, ils les virent en 1831 offrir lexemple delà plus étonnante 'intrépidité. Dans une notfce manuscrite sur les Missions aux Etats-Unis et adressée de Philadelphie par le Père Dubuisson à la comtesse Constance de Maistre, duchesse de Laval- Montmorency, nous lisons le récit des impressions que fit le courage des prêtres et des Sœurs de la Charité :

« Il n'est rien de tel que de voir les choses de ses propres yeux. Protestants, Presbytériens, Méthodistes et Baptistes, Quakers et Unitaires, tous furent ébahis de mr universellement les prêtres catholiques, à toute heure du jour et de la nuit, courir aux infectés ^ non-seulement dans la maison do riche, mais encore, et le plus souvent, dans la chétive et rebutante demeure de l'indigent , du nègre. Qu'on s'imagine leur surprise à la vue d'un prêtre rendant parfois au moribond dégoûtant ce que le monde appelle les services les plus bas , les plus humihants ! à la vue des Sœurs de la Charité, de femmes jeunes et délicates qui se dévouaient à de pareils soins auprès des victimes entassées dans des hôpitaux temporaires, femmes pour qui ce genre de dévouement héroïque était une «hose neuve! Mais, ô douleur! 6 scènes que nul pinceau ne saurait rendre ! bientôt deux <le ces Sœurs , de ces anges en forme humaine , sont attaquées du formidable choléra : leur carrière est terminée ; peu d'heures s'écoulent, et elles succombent. Que Tont faire les autres? céder à la frayeur? prendre la fuite ? Non , non ! Elles connaissent le danger ; de - Tceil elles mesurent le précipice, et, sans détourner la tête, ' elles marchent sur ses bords,... parce qu'elles puisent à xtne source divine leur tranquille courage. Bien loin que la mort" des deux saintes victimes fût un échec au dévouement des autres , de nouvelles Sœurs furent appelées , qui volèrent à ce théâtie de l'héroïsme si pur, que la charité chrétienne seule sait inspirer, disons^le sans détour, que le seul zèle catholique présente an monde-étonné. » «

Ce récit est pleinement confirmé par les témoignages protestants. A la même heure, le Père Mac-Elroy , à Frederick-€ity et VI. * 19

a9Q CBIIAP. VI. -r HISTOIRE

sur tQpt le littoral de ce district, répandait la semence catholique. Simple Frère cpadjutevr , il a souxent laissé pressentir à Grassi la portée de son intelligence. Grassi Tapprécie, il développe ses brillantes qualités, et Thumble Frère est bientôt ^levé i la dignité sacerdotale. Il avait tout ce qui est nécessaire pour entraîner les ma$ses et pour produire d*heureux effets. Son éloquence devient populaire : il la consacre à la gloire de Dieu et au triomphe de l'éducation. Il établit des collèges, des églises, des écoles pour les orphelins; il féconde la charité chrétienne au milieu des populations du Maryland. Son influence eut quelque chose de si merveilleux, qu'en 1829 un écrivain calviniste, M. Schœffer, s'écriait dans son journal : « Chose étrange ! la Franfce catholique chasse les Jésuites de son royaume; elle leur enlève l'éducation de la jeunesse , et les Protestants de Frederick contribuent, chacun pour ses cinquante dollars , à bâtir aux Jésuites un collège dans cette ville 1 »

Telle était la situation que les disciples de Loyola se créaient dans les Etats-Unis, lorsque Hac-Elroy trouve occasion d'acquitter par un service la reconnaissance de ses frères de l'institut. Au mois 4e juin 1834, cinq à six mille Irlandais étaient occupés à des terrassements sur le chemin de fer entre Baltimore et Washington. Ils se séparent en deux camps, ils se livrent combat, ils s'insurgent ; puis, retirés dans les forêts, ils bravent la force armée, qui n'ose s'engager à leur poursuite. Un pareil état de choses inquiétait les populations voisines, exposées au pillage ou k l'incendie. Les prières, les ordres, les menaces, tout avait été inutile. Mac-EIroy est informé de ce qiû se passe : il accourt sur les lieux, il pénètre seul dans la for^t. Sa présence suspend les hostilités. Il fait cçimpara^tre devant son tribunal les deux parlie$, il leur epjoint de signer la paix ; il congédie les troupes et ramène à leurs labeurs ces hommes que la colère rendait si dangereux.

Ce que Mac-EIroy réalisait dans Frederick-City^ d'autres F«ntreprenaient sur divers points du Maryland et de la Pensylyanie. Les Pères Fenwick, Kenney, Larkin, Mi^lledy, Yerhaegen, Kohlman^ Vieng, Dubuisson, Ryder, sont pour la plupart désignés par les Evêques comme leurs coadjuteurs ou l^rs frères dans

DE hk COMPAGNIE DE StSUS, 291

répis^ofKit; ite repeusseni avec humiyié cette giarieuve marqua de confiance. Us vivent au aiilieii des àcétoissementset des pros*« pérités inouïes d'une terre en travail d'un nouveau monde; ils assistent à cet ébranlement industriel dont la progression a quelque pbose d'admirable et d'effrayant; mais ce n'est pas pour y participer qu'ils ont traversé les mers, abandonné leur patrie et adopté une existence pleine de dan|[ers quotidi^is et de souf* françes ignorées*

Le travail augmente avec les années, la confiance s^établit, le nombre des Jésuites s'accroît en proportiorf . Ils n'étaient que treize en 18Q3; en 1889, on en comptait cent dix; en 1844, la pr^ïvince du Maryland seule s'élève au chiffire de cent trente ; celle du Missouri en possède cent quarante*buit« Les Jésuites ne cachent ni leurs tendances ni leur but; ils aspirent à &ire des Catholiques. L'Union ne s'effraie pas du mouvement qu'ils impriment. A l'exception de quelques sectaires, que leur obscurité force à se montrer intolérants, les chefs du Protestantisme prennent modèle sur les chefs de l'Etat. Plus d'une fois on a vu le président John Tyler assister à la distribution des prix à George*town, et tous les jours on rencontre autour de la chaire des Jésuites les citoyens les plus illustres de l'Apiérique, encourageant par leur présence les efforts que font les Pères pour répandre dans les cœurs les principes de la morale éfangéhque.

Tandis que les Jésuites du Haryland contraignaient l'hérésie à donner de justes applaudissements à leur Apostolat, d'autres enfants de saint Ignace, dispersés sur le Missouri, affrontaient de nouveaux périls. En 1823, Van Quickenbom installait au nord des fleuves sa petite colonie de Missionnaires. Ils y étaient connus, car anciennement ils avaient révélé aux tribus errantes le bonheur de la famille, c Nous avions appris à ces peuples dociles, mande le Père Thébaud dans une lettre datée de Sainte-Mariedu-Kentucky, le 15 octobre 1843, à labourer la terre, à élever des volailles et des brebis. Leurs femmes filaient la laine des bisons et la rendaient aussi fine, aussi soyeuse que celle des mou** tons d'Angleterre : elles en Ëibriquaient des étotfes et les teignaient en jaune, en noir, en rouge foncé ; elles s-en fisiisaient des robes qu'dles cousaient avec des fils de nerfs de cheivreuil. »

Sur le conseil du Président des Etats-Unis , l'Evêqne de la Nouvelle-Orléans avait réclamé quelques Pères : ils étaient venus ; l'œuvre grandissait avec la Compagnie. Rosati , premier Evèquede Saint-Louis, les soutenait dans leur rude entreprise. Van Quickenborn, à qui le Père Théodore de Theux avait amené un renfort, hésitait à se lancer dans des excursions infructueuses. On tâcha de civiliser les Indiens par l'éducation ; une école fut fondée ; mais les enfants qu'on y réunit ne tardèrent pas à se sentir sauvages au milieu même des soins qu*on leur prodiguait. Le travail n*était accepté par eux que comme une fionte. Quand oii essaya de les initier aux arts mécaniques et à Tagriculture, ils se mirent à pleurer et à fuir ; on eût dit que Thumiliation dépassait même les bornes prévues par eux. Les.Jésuites néanmoins ne désespérèrent ni de la Providence ni de leur courage. Les blancs contemplaient d'un œil jaloux les peines inutiles que prenaient les Missionnaires pour émanciper les tribus : ils se plaignaient d'être abandonnés ; ils réclamaient un Collège. L'Evèque de Saint-Louis joint ses vœux aux leurs, et, le 2 novembre 1829, les classes commencent. Les Protestants ont rivalisé de zèle avec les Catholiques pour élever le monument; ils désirent que leurs eniiints soient assujettis à la même règle. Trois ans après sa fondation, le Collège de Saint-Louis recevait du gouvernement central le titre et les privilèges d'Université. Plus tard celui de Saint* Charles au Grand-Coteau jouit dés mêmes prérogatives. -

.Les Jésuites avaient peu à peu dompté ce besoin d'indépendance signalé avec un si juste effroi dans la jeunesse. L*idée religieuse pénétrait au cœur de ces natures violentes et bonnes tout à la fois ; il opérait des miracles de soumission. L'Europe catholique, à Rome, à Vienne et à Paris, s'était intéressée à ce mouvement civilisateur; l'Anglicanisme ne resta pas en arrière. Guillanmc IV, roi de la Grande-Bret«gne, fit adresser aux Jésuites de Saint-Louis la collection des archives britanniques ; le Président des Etats-Unis offrit celles de l'Amérique. Les Jésuites avaient popularisé le goût de l'étuHo et l'amour des devoirs pieux. Leur chaire fut une espèce de lien qui rattacha les esprits les plus opposés à un principe commun. Ainsi, qu'au Maryland et à la Virginie, ils attirèrent les intelligences par Iccliarme de leur pa-

ri

D£ LA COMPAGI^IE DE JÉSUS. QQS

rôle et par la.force de leur logique. Vivant en paix avec les Protestants, dont ils possédaient Testime , ils voyaient de temps i autre des minisires de rAnglieanisme suivre Timpulslon donnée par Pierce Connelly.

Pierçe Qonneliy était pasteur du culte réformé dans^la ville de Natchez. L'éloge qu'il entend faire de la charité et de la science des Pères lui inspire la pensée de conférer avec eux sur les choses de la Foi. Il trrive, il est convaincu, il proclame le dogme catliolique. De retour à Natchez , il vend ses propriétés, résigne sa paroisse et abjure le protestantisme. Sa femme Timite. Ils trar versent les mers avec leur famille ; ils sont au centre de la Chré« tieatéy et là, sous la direction des Jésuites de Rome, le ministre anglican se consacre au service des autels par le sacerdoce.

Les excursions chez les sauvages marchaient de front avec les soins de l'enseignement et du saint ministère. Les Jésuites forr ment en Congrégation quelques tribus mieux disposées que le& autres. Une église se construit au portage des Sioux ; d'autres résidences sont jetées à Saint-^Charles , à WatkinsonviUe , à Clarke , à New-London, à Louisiana, à Jeffersonet à Coluipbia. En 1836, le icacique Blackhawk et son fils Keokuck, qui guerr royèrerit si longtemps contre la République duMissouri, se présentent à Saint-Louis : ils demandent des Robes-Noires , de ces enfants de saint Ignace, dont les anciens de la tribu fontde SI touchants récits. Leur appel est entendu; les Pères Van Quickenborn et Hoocker se mettent en route avec eux ; ils arri* vent le i^*^ juin au pays des Kickapoas.

Le gouvernement central ne cessait , dans son intérêt, de rér péter à ces peuplades qu'un culte quelconque était nécessaire à l'homme. L'Union leur fournissait des pasteurs anglicans ; mflis les Indiens, ne les voyant pas venir à eux le Rosaire et le Crucilix à la ifeain , se prirent à douter de cette Religion qui, disaient-ils, n était point celle des Français. Ils avaient d'autres souvenirs encore vivaces au cœur ; ces souvenirs se réveillèrent aussitôt qu^ le nom des Jésuites retentit à leurs oreilles. 11 leur fallut des Pères : les Pères accoururent au milieu des forêts. La vuejdes Robes-Noires fut' comme une nouvelle ère de salut annoncée aux sauvages de l'Ohio et du lac Erié. Les Piankaskas et les Weas,

cte^cetHtabts deâ Midiuis, leâ Kasiaskias et les Péoriàs s'ëbranléreht pour fêter leur ârritée. Les Méthodistes en araieût séduit un grand nombre. Ces Indiens S'étaient tus tout-à-coup abandonnés par les Missionnaires ; ils n'avaient pu s'expliquer cette désertion que Tiobéissance au bref de Clémeilt XIV commandait, et, dans leur désespoir , Us avaient abjuré là Foi catholique. Ils proposaient de l'embrasser de nouveau si tin Jésuite leur était accordé. Van Quiekenborn connaissait les bienveillantes dispositions du Goh^lrés ; il afBrmë â ces petipladës qu'elles sont libres d'adopter lé culte qui eonviendrà lé mieux à leurs sentiments, et mi Père de l'Institut leur fut promis:

Peu de mois après , lé 16 août 1897 , Van Quiekenborn expirait sous le poids des fatigues sacerdbtalés. Fondateur delà Province du Missouri , il se séhtait i^evivte dans les héritiers de son zëie ; les Novices Ibrmés â ses exemples allaient marcheir sur les traces d6 sa charité. Le Père l^erdinarid Hélias, dans les districts deCdiébrooke} dé Gasconade et des Osagës, se fait centre pour les êmigMDts d'Europe et pdiir lés Naturels dû pays. 11 édifie des églises , il ërêè dés écoles : b'ëst ainsi que fut commencée la ville de là Nouvelle-^ Wéstphalîê. Il n'a sous la main que des colons allemands ; Hélias s'adresse à la Société lêopoldiné de Vienne et à cette de Lybtl; Les subsides qu'il eh retire sont insuffisants : il ihUt^qùé le concours de ses amis et de ses parents de Belgiqijp. Il intéresse l'Europe aii progrès de sa Mission; En 1838 le Jésuite . li'avait décoUvéH que si* cent vingt Chrétiens. Cinq ans api-ès il en dirigeait deux mille sept cents dans les voies du salut parmi ces fcoldnis. Le Père Hoocker pénètre à son tour chez les PoioWatbmies. Ite vivent sous des tentés , ils sont en proie â une tlAIadie contagieuse qui les décime. HoOcker se dévoué vblontâireitiént â toutes ces misères et soutient les courages chaiicelànts. Le froid est si intense qu'il né peut gdûtér un instant de sdtnmeil sur la terre où il essaie de reposer ses membres engourdis ; cela ne farrêté point dans ses projets. Il construit une église, afln d'apprendre à ces màlheureul qu'ils ont un Père dans le ciel et un Jésuite ici-bas pour veiller à leur bonheur. L'église achevée, ftoocker leur persuade qu'ils doivent offrir à leurs familles un abri contre l'intempérie des saisons. Ce conseil est adopté.

DE Là eOMPAGNlE DE iteUS. t9B

De médecin » le Jésuite se transforme en architecte. U secondait la cause de 1 émancipation chrétienne, il servait en même temps les intérêts de TUnion. Le gouvernement américain doit et veut fevoriser ces àuccés qui^ avec le temps, élèveront les tribus les plus endurcies au rang de citoyens. Pour préparer ce mouvement^ il n*igncre point que les Jésuites sont le seul Institut qui puisse chaque année vouer tant de mar^ à la civilisation. On le voit donc s associer à leurs^ efforts, bâtir des églises, fonder des écoles pour les dames du Sacré-^Coeur^ constituer des rentes aux établissements d'instruction publique et veiller à l'entretien des Missionnaires. Les Jésuites et les Protestants se soiit rencontrés dans une pensée d'humanité. Les uns sacrifient leur vie au principe chrétien , tes autres accordent quelques subsides 6t la protection de la loi pour que les enfants de Loyola fassent plus tard des hommes de ces troupeaux de sauvages:

Les Jésuites se trouvaient en force, leur nombre augmentait; les présidents de l'Union; Jeffersdn, Adams, Jackson, Van Buren et Tyler^ encourageaient leiirs tentatives. Les Pères crurent que le moment était arrivé dé répondre enfin à là prière des indigènes. Ces derniers imploraient l'assistance des Robes-Noires eolnmé uii bienfait; \ds Robes-Noires commeilcèrent à planter la croix dans les savanes les plus écartées. Les Têtes-^Plates de rOr^n avaient entendu parler de la Religion du Grand-Esprit par des Iroquois vehus du Canada. Deux députations Sont envoyées à Saint-Louis pdur solliciter des Missionnaires. Ces dépu-^ talions périssent en route, massacrées par les cruels Sioux. Une troisième est plus heureuse : quelques-uns de ses membres pénètrent dans le Missouri ; ils font part de l'objet de leur voyage. Le 27 mars 1840, le Père de Smet se décide à remplir un voeu si pênsév^nt. U traverse le désert américain et les Montagnes- Rocheuses, limites du monde atlantique ; il affronte les périls de toute sorte qui doivent lassaillir; puis à la rivière Verte , il rencontre les Tètes-Plates et les Pondéras accourus pour lui servir de cortège.

Il est au centre de la tribu ; des larmes de joie et d* espérance eoulent de tous les yeux, et l'ancien des jours le salue par ces paroles : c Robe-Noire, soyez le bienvenu dans ma nation. C'est

aujourd'hui que le GMnd-Esprit a accompli mes vœux. Nos cœurs sont gros, car notre grand désir est rempli. Robe-Noire, nous suivrons les paroles de votre bouche. » C'était un engagement, les sauvages Tont tenu. Le Père de Smet a vécu de leur vie; il s'est fait une arme de leur docilité pour les conduire au Christianisme et pour élever leur intelligence. Il s'est improvisé chasseur, comme eux, afm de ne pas les abandonner; il a franchi les montagnes et navigué sur les lacs; il a vu quels fruits pouvaient porter ces peuplades indiennes. Le 27 août il s'en sépare. « Longtemps avant le lever du soleil, écrit-il le 4 février 1841, toute la nation s'était assemblée autour de ma loge. Personne ne parlait, mais la douleur était peinte sur tous les visages. La seule parole qui ps^rut les consoler fut la promesse formelle d'un prompt retour au printemps prochain et d'un renfort de plusieurs iVlissionnaires. Je fis les prières du matin au milieu des pleurs et des sanglots de ces bons sauvages. Ils m'arrachaient malgré moi les larmes que j'aurais voulu étouffer pour ce moment. Je leur fis voir la nécessité de mon voyage ; je les excitai à continuer à servir le Grand-Esprit avec ferveur et à éloigner d'eux tout sujet de scandale ; je leur rappelai les principales vérités de notre sainte Religion. Je leur donnai ensuite pour chef spirituel un Indien fort intelligent, que j'avais eu soin d'instruire moi-même d'une manière plus particulière. Il devait me représenter dans mon absence , les réunir soir et matin , ainsi que les dimanches , leur dire les prières, les exhorter à la vertu, et ondoyer les moribonds et, en cas de besoin, les petits enfants. H n'y eut qu'une seule voix, un assentiment unanime, d'observer tout ce que je leur recommandais. Les larmes aux yeux, ils me souhaitèrent tous un heureux voyage. Le vieux Grand-Visage se leva et dit : « Robe- Noire, que le Grand- Esprit vous accompagne dans votre long et dangereux voyage. Nous formerons des vœux soir et matin afin que vous arriviez sauf parmi vos frères à Saint-Louis. Nous continuerons à former ces vœux jusqu'à votre retour parmi vos enfants des montagnes. Lorsque les neiges disparaîtront des vallées, après l'hiver, lorsque la verdure commencera à renaître, nos cœurs si tristes à présent recommenceront à se réjouir. A mesure que le gazon s'élèvera, notre joie deviendra plus grande ; lorsque

les plantes fleuriront, nous nous remettrons en route pour venir à votre rencontre. Adieu ! *

» Plein de confiance dans le Seigneur, qui m'avait préservé jusqu'alors, je partis avec ma petite bande et mon fidèle Flamand, qui voulut continuer à partager mes dangers et mes travaux. Nous remontâmes pendant deux jours la Gallatine, fourche du sud du Missouri ; nous passâmes de là par un défilé étroit de trente milles pour nous rendre sur la rivière de la Roche-Jaune, le second des grands tributaires du Missouri. Là ils nous fallut prendre les plus grandes précautions : c'est pourquoi nous ne formâmes qu'une petite bande. Il fallait traverser des plaines à perte de vue, des terres stériles et arides, entrecoupées de profonds ravins, où à chaque pas on pouvait rencontrer des ennemis aux aguets. Des vedettes étaient envoyées dans toutes les directions pour reconnaître le terrain; toutes les traces laissées soit par les hommes, soit par les animaux, furent attentivement examinées. C'est ici qu'on ne peut s'empêcher d'admirer la sagacité du sauvage.; il vous dira le jour du passage de l'Indien à l'endroit où il en voit les traces ; il calculera le nombre d'hommes et de chevaux, il distinguera si c'est un parti de guerre ou de chasse ; même à l'empreinte des souliers, il reconnaîtra la nation qui a foulé le terrain. Tous les soirs nous choisissons un lieu favorable pour y asseoir notre camp, et nous construisons à la hâte un petit fort avec des troncs d'arbres secs pour nous mettre à l'abri contre une attaque soudaine. Cette région est le repaire des ours gris ; c'est l'animal le plus terrible de ce désert ; à chaque pas nous en rencontrions les traces effrayantes ^ »

Après quatre mois de voyage pour effectuer son retour, le Jésuite arrive enfin le 22 décembre à son point de départ. U a d'heu> reuses nouvelles à communiquer à ses frères. Mille dangers que l'avidité même des trafiquants de pelleteries n'ose pas affronter se présentent au zèle. Pierre de Smet vient de faire germer une moisson de Chrétiens, les ouvriers s'offrent en foule pour la recueillir. Le 21 avril 1841 , il reprend sa course à traversées ré^ gions inexplorées. 11 a pour compagnons les Pères Point et Men-^

> Lellre du Père de Smcl h MM. Cliarlrs de Siticl , président du tribunal de Termoude , et Franijois de Snict ju0c de paix de Gaud.

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garini; Nicolas Point est un fils de la Vendée, t aussi z^é et aussi courageux pour le salut des âmes, écrit Smet dès bords de la Flatte, que le fut autrefois La Roebeja^uelein, son compatriote, dans la cause dé son roi. 9 Mengarini est Italien; son aptitude pour là musique et la médecine , son ardeur apostolique ont déterminé le choix des supérieurs. Trois Frères eoadjuteurs les acisompàgnent. Ils seront en même temps les Missionnaires de ces trl^ bus et leurs maîtres en agriculture ainsi qti*en industrie; Le soi était admirablement disposé ; les Jésuites se mireilt à TcmiTre. Ib avaient découvert un petit Paraguay , ils résolurent d*y établir dek Réductions; La première prit le nom de Sainte-Marie; Tout y est organisé avec une intelligence de mère. On donne à ces Indiens des lois et une règle de conduite ; on les détache peu à peu de leurs superstitieux Manitoux, on les prépare au baptême et à la liberté. Les Têtës-Plates fournirent bientôt dés guides et des l^* téchistes. Le Père Point s'engage avee eux che^ les Kalispelâ où Pènds-d'Oreilles. Le Père de S met évangélise les Nez-Percés; L'hiver vint , il apporta le mal de neige , c*ést-^-dire la cécité. Gë froid douloureux n'arrête point les Jésuites dans leurs excursions et les Têtes^Plates dans leurs nouveaux devoirs. Ils prient^ ils pèchent, ils chassent ensemble, et dans le journal d'hiver de Nicolas Point nous lisons : « Le 6 février aujourd'hui dimanche» grand vent, ciel grisâtre , froid plus que glacial, point d'herbe poUr les chevaux , les buffles mis en fuite par lès Nez-Perééâ. Le 7 le froid est plus piquant, l'aridité plus triste, la neige plus embarrassante ; mais hier le repos a été sanctifié , aujourd'hui la résignation est parfaite : confiance! Vers le milieu du jour noua atteignons le sommet d'une haute montagne. Quel changement! le soleil luit, le froid a perdu de son intensité, nous avons sous les yeux une plaine immense; dans cette plaine, de bons pâtursiges, dans ceâ pâturages des nuées de buffles ; le camp s^arirête, les chasseiirssè rassemblent ; ils partent , et le soleil n'a pas encore achevé sa ear-^ rière que déjà cent citiquante-trois buffles sont tombés sous leurs coups. Il faut en convenir, si cette chasse ne fut point milhaculeuse , elle ressemble beaucoup à la pèche qui le fut. Au nom du Seigneur, Pierre jeta ses filets, et prit cent cinquante-trois gros poissons : au nom du Seigneur, le camp desTètes-Plates eut con*-

fiancé, etabaltiteent cinquante-trois buffles. La belle pèche ! mais auâsi , ta belle chasse ! »

Les Tétës^Plates araient pour ennemis les Pieds-Noirs et les Banax. Jusqu'alors ils étaient vaincus et pillés presque sans combat; Le Christianisme, en les dotant d*une famille, d*un temple, d'un patrioioiile, leur révéla le besoin de la défense et la bravoure qui fait mépriser le péril. Us étaient en garde contre les invasions, le Père de Smet profite de cette trêve pour visiter les Stict-Shoi ou Gœur$-d*Alène, les Spokanes, les Shuyelpi, les Okanakanes, la tribu des Corbeaut et celle des Serpents. La Robe Noire ^tait partout attendue, partout saluée comme un bienfaiteur. Les sau-^ vages, en Tadmirant si patient et si affable , lui demandaient de leur enseigner la prière qui lui inspirait tant de vertus. Une immense montagne rocheuse domine tout le pays. En reconnaissance des leçons qu'ils ont reçues, les sauvages nomment cette montagne Leeeyou-Pierre (le Père Pierre) afin d'éterniser le souvetiir du Jésuite. Quand il est de retour à Saint-Louis, après ces edUrses merveilleuses , qu'il continue encore , le Père de Smet écrit le 3 novembre 1842 :

« Je n'ai plus que quelques mots à ajouter. Depuis ma dernière lettre, j'ai baptisé une cinquantaine de petits enfants, principalement dans les forts. L'eau du fleuve était basse, les bancs de sable et les chicots arrêtaient à chaque instant le bateau , et lé mettaient parfois eh danger d'échouer. Déjà les pointes de rochers cachées sous l'eau l'avaient percé de trous; les innombrables chicots qu'il fallait sauter à tout risque avaient brisé les roues et les parties qui les couvrent ; un vent violent avait renversé la cahute du pilote, et l'aurait jetée dans le fleuve si l'on n'eût en soin de l'attacher avec de gros câbles ; enfin le bateau ne présentait plus qu'un squelette, lorsque, après quarante-six jours dé travail pénible plutôt que de navigation, j'arrivai sans autre accident à Saint -Louis. Le dernier dimanche d'octobre, à midi, j'étais à genoux au pied de l'autel de la sainte Vierge à la t^athédrale, rendant mes actions de grâces au bon Dieu pour la protection qu'il avait accordée à son piaùvre et indigne ministre.

» Â compter du commencement d'avril de cette aQoée, j'ai parcouru dnq mille milles : j'ai desdendu et remonté le fleuve

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Colombie, VU périr cinq de mes compagnons de voyage dans les dalles de ce fleuve, longé les rives du Wallamette et de rOrégon, parcouru diiTérentes chaînes des Montagnes-Rocheuses, traversé une seconde Cdîs le désert de la Roche-Jaune dans toute son éten- . due, descendu le Missouri jusqu'à Saint-Louis; et dans tout ce long trajet, je n'ai pas une seule fois manqué du nécessaire, je n'ai pas reçu la moindre égratignure... Dominus memor fuie nostrî et ùenedixit noàis. »

C'est au prix de tant de fatigues, c'^st en s'^ppuyant sur une volonté inébranlable et quelquefois en recevant avec joie les secours des Anglais attachés à la riche Compagnie de la baie d'Hudson que les Jésuites parviennent à opérer ces prodiges. Les Montagnes-Rocheuses étaient ouvertes à l'Evangile : sur les pas de Pierre de Smet et de Nicolas Point, d'autres disciples de Lqyola veulent à leur tour porter la lumière au sein de ces peuples. Les Pères de Vos, Hoocker, Zerbinatti, Joset, Accolti, Vercruysse, Ravalli et Nobili se vouent à ce martyre de la civilisation. Les vastes déserts entre les Etats-Unis et la Mer Pacifique , au nord de la Californie , forment maintenant une province ecclésiastique administrée par M. Blanchet, archevêque d*Orégon-City, et par deux autres Evèques.

Au moment où les Jésuites implantaient la Foi dans ces tribus indiennes, un événement extraordinaire signalait leur popularité dans l'Amérique protestante. Le 4 juillet de chaque année est un grand jour pour les citoyens des Etats-Unis. Ce jour-là, en i770, le Congrès, assemblé à Philadelphie, proclama l'indépen- *, dance de la patrie, et jura de l'aifranchir du joug de l'Angleterre. C'est la fête de l'armée et du peuple : 4ous y prennent part, car tous jouissent également du bienfait de la liberté. Le 4 juillet 1843, le Père Larkin fut invité par l'état-major des troupes de rUnion à prononcer le discours commémoratif dans, le camp même de Louisville. C'était pour le Jésuite un honneur et une lâche difficile. Larkin comptait parmi ses auditeurs les ministres anglicans, ies oHiciers de terre et de mer, les autorités et la foule. En présence de cette Assemblée, il devait tout à la fois être orateur, démocrate et prêtre catholique, américain et membre de la Société de Jésus. Larkin ne faillit à au^un de ces titres. Les ci-:

toyens et les fonctionnaires de TUnion déployaient leurs drapeaux et leurs brillants uniformes; lui paraît, au milieu de cette multitnde, revêtu de son costume sacerdotal. L'effet que sa parole produisit dut être bien grand, car le journal protestant du pays The Adveriher du 7 juillet s'exprime ainsi :

t Nous avons entendu dimanche soir un discours adressé^par le révérend Père Larkin, à une immense assemblée composée de citoyens et de militaires. L'orateur n'aurait pu choisir un sujet mieux approprié à la circonstance ni remplir d'une manière plus heureuse la tâche vraiment difficile qui lui était imposée. La profonde érudition et le style châtié de cet illustre Jésuite revêtirent le sujet monotone de notre régénération nationale de formes nouvelles et polies, et entièrement inconnues à son auditoire, en joignant aux solennels enseignements de l'histoire et de la sainte Ecriture une dignité et une chaleur qui subjuguèrent les âmes et ravirent de plaisir et d'admiration ses nombreux auditeurs.

j» Vu de loin dans son sanctuaire champêtre, sa taille majestueuse s'élevant, de la plate-forme siir laquelle il était debout , presque jusqu'aux branches du chêne qui le couvrait ; ses vêtements sacerdotaux , contrastant admirablement avec les brillants uniformes ; sa figure animée et son geste rapide , commandant ' l'attention du soldat immobile et du Chrétien respectueux , ra* nimérent les souvenirs presque éteints des scènes merveilleuses du moyen âge , et nous reportèrent à ces temps chevaleresques où un humble ministre de TEglise romaine passait en revue des légions de Chrétiens qui , tout hérissés de fer, allaient combattre contre l'Infidèle pour la délivrance du Saint-Sépulcre. »

Chez un peuple libre et protestant, les Jésuites ont en quelques années recouvré leur ancienne influence. Il leur est encore permis de se sacrifier et de mourir pour le salut des autres. En 1837, le Franciscain Benito Fernandez, Vicaire apostolique de la Jamaïque , leur offre de féconder ce sol , où jadis ils furent per^ sécutés par l'Anglicanisme. C'étaient de nouvelles épreuves a subir; les Pères Duperron et Cotham reçoivent ordre de s'embarquer. Les circonstances sont critiques. On pousse les Noirs à la révolte, sous prétexte de les préparer à la liberté. Rien ne les a disposés à ce changement de condition ; ils peuvent en abuser ;

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ils entendent autour d'eui^ des apôtres de toutes les seot^s qui , cherchant à donner à leur paresse native une consécration biblique , leur, apprennent d'avance à mésuser du principe émancipateur. Les Jésuites ne se demandent pas, avec le comte de Maistre, si les Nègres sont dignes du bienfait de Téducation. (Is ne disent pas comme l'éloquent publiciste * . L'immense charité du sacerdoce catholique a mis souvent, en nous parlant de ces bom-. mes , ses désirs à la plsjce de la réalité. .. On ne saurait fixer un instant ses regards sur le sauvage, sans lire l'anathéme écrit , je ne dis pas seulement dans son ârpe , mais jusque sur la forme extérieure de son corps. Il est visiblement dévoué ; il est frappé dans les dernières. profondeurs de son essence morale. » Cette terrible question , soulevée par le comte de Maistre et combattue par les philanthropes , ne préoccupe point les enfants de saint Ignace. Libres ou esclaves , natures incapables de développer les facultés de l'esprit , ou hommes courbant sous la servitude une intelligence seulement engourdie , les Nègres ne seront pour les Jésuites que des Chrétiens. Us les savent susceptibles d'impresr siops de Christianisme profondes et durables : c'est de ce point de vue qu'ils étudient leur mission ; c'est de là qu'ils partent. Leur présence fut un stimulant pour le Clergé ; ils parcourent l'île , leur exemple fît plus que leurs paroles.

Ferdinand Vil , encore maître du Mexique, avait rétabli la Compagnie de Jésus. Le Cabinet de Madrid connaissait l'irritation des colpnies espagnoles. Ils les savait disposées à la révolte : il espéra que les Pères de l'Institut, tant regrettés dans le Nouveau- Monde , pourraient conjurer la tempête dont la métropole était menacé0. L'Amérique du sud n'attendit pas l'effet de cette tactique. En 1817 elle proclama son indépendance, et, parmi le$ reproches que ces colonies adressent à la cour d'Espagne , elles l'accusent « de nous avoir arbitrairement — c'est le texte même de leurs griefe que l'histoire va citer — privés des Jésuites , \ qui nous devons notre état social, la civilisation, toute notre inr struction, et des services desquels nous ne pouvons nous passer. » Ainsi , à cinquante ans de distance , l'Amérique du sud ne pardpnnait pas encore à l'Espagne de lui avoir ravi ses missionnaires,

* Sciréei de Saint-Pétersbourg, 1. !•' , p. 93 ellOI .

qui avaient formé les générations mortes ; elle se faisait un titre de rinjustipe envers les Jésuites pour briser le lien unissant la n)étrqpole à la eolonie. Au Mexique les choses ne s'arrangèrent pas de cette &çon : il s*y trouvait quelques vieux Pères pour ira* vailler à la reconstitution de l'Ordre : Joseph Castaniza, Pierre Canton, Antoine Barrosp et Ignace Plaza se mirent à Fœuvre. Ils succombèrent bientôt, et Canton seul se vit chargé du fardeau. Ce fardeau était lourd, il le porta sans chanceler. Le Collège de Saintrlldephonse fot rétabli , un Noviciat fondé , et en 1819, les Jésuites, guidés par le Père François Mendizabal , s'avancèrent vers Durango , où l'Evèque ne cessait de réclamer leur concours. D'un autre côté, le Père Lerdo marche vers la Puebla de Los- Angeles, où l'attendent les acclamations et les chants de reconnaissance du peuple.

La Compagnie se voyait aussi respectée dans ces contrées qu'aux jours de sa plus grande puissance : elle allait y reprendre ses projets interrompus et donner cours à ses Missions, lorsque, le 21 janvier 1821, le décret de suppression voté par les Cortès est promulgué au Mexique. La Compagnie n'y existait plus légalement; elle se dispersa, et ses membres ne s'occupèrent qu'à faire isolément le bien. Au milieu des révolutions dopt ee pays devînt le théâtre, les uns se renfermèrent dans l'exercice du ministère sacerdotal, les autres, comme les Pèr^s l)arquez H Arrillaga, honorèrent leur patrie par des ouvrages Uttéraires ou religieux. Basile Arrillaga surtout se créa une position politique par Tactivité de son esprit, l'étendue de ses connaissances et la viguefir de son style. Jésuite toujours et partout, il fut néanmoins forcé de siéger pendant 4eux législatures au Sénat de la République mexicaine. Il défendit les immunités de l'Eglise si souvent attaquées dans le Congrès; il repoussa avec énergie les outrages dont quelques écrivains essayaient de couvrir la Société de Jésus, et ce fut peut-être aux lumineux écrits d' Arrillaga qu'elle dut^sôn rétablissement partiel dans ce pays. Le 21 juin 1843, le Général Santa Anna rappelait les Jésuites au Mexique. Il ou- TFait à leurs Missionnaires les Californies, la Sopora, Cinaloa, Chiguagua, Durango et d'autres intendances, « afin qu'ils s'y appliquent exclusivement à civiliser les tribus regardées comme

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barbares, parce que, mentionne le dt'^crct, nous mettons de cette manière Tintégrité de notre territoire beaucoup plus en sûreté. »

Les citoyens des Ëtas-Unis ont sur les Pères de la Compagnie la même opinion que le dictateur Santa-Anna. Ils savent combien est honoré le nom de la Robe- Noire des Missionnaires. Depuis vingt ans, des désordres de toute espèce, désordre dans les lois, désordre dans les intelligences, n'ont pu aiTuiblir le respect inné que tous ces peuples portent aux Jésuites. Charles 111 d'Espagne, un roi catholique, les chassa de cette terre fécondée par leurs ancêtres dans l'apostolat. Par un contraste providentiel, ils y rentrent, ramenés en triomphe par des républicains protestants. L'armée d'invasion qui, commandée par le général Taylor, marcha sur le Mexique en 1840, comptait dans ses rangs deux Jésuites, les Pères Mac-Elroy et Rey. Sous la bannière dé l'indépendance américaine et brevetés par le président des Etats-Unis, ils allaient reprendre possession, au nom de l'Institut, de ces pays dont ils furent les créateurs et les législateurs. Dans cette armée de protestants, ils furent les apôtres de la charité chrétienne ; ils se dévouèrent pour secourir les blessés et les malades. Leur zèle fut récompensé par d'éclatantes conversions que décida leur prudent prosélytisme. Ces conversions nu Catholicisme n'elFrayèrent jamais les chefs d'un peuple libre.

Dans le pêle-mêle d'insurrections qui aflranchisvsent ou désolent 1^ Nouveau-Monde et l'ancienne Grèce, et qui, de toutes les extrémités de la terre, semblent se donner la main pour des régénérations que la force seule ne pourra jamais consacrer, les J<;sintçs ne prennent aucune part à ces tumultes de l'indépen-^ dance. République ou monarchie, colonie où Ëtat libre, toutes les formes de gouvernement leur «ont indifférentes, pourvu que la Foi catholique y prospère avec les bonnes mœurs. Il ne leur appartient pas de se jeter dans les sanglants conflits, d'épouser les querelles des uns au détriment des autres ; ils doivent rester neutres tant que la Religion n'est pas en péril. Leur apostolat n'a pour drapeau que la croix ; qu'elle triomphe en assurant le le bonheiir des peuples, et l'ambition des Missionnaires sera satisfaite. Us tendent à ce but nux Etats-Unis et au Mexique; dans les îles de l'archipel grec; en Albanie et en Syrie, c*cst encore

le même vœu qu ik font entendre sous le poids de loppression et de la misère. Il y a des Catholûiues délaissés dans ces demie* res contrées, la Société de Jésus dut inévitablement y avoir ses représentants. Deux disciples de saint Ignace furent envoyés dés 1805 pour soutenir la Foi parmi les Hellènes. Dominique Ven^ turi et Ferdinand Motte acceptent Théritage de douleur qui leur est offert.

De longues années s'écoulèrent sans apporter de notables changements à cette situation. Le roi Othon encouragea le dévouement des Pères, il les visita ; mais cette protection ne conjure point les souffrances; car, le 7 février 1837, le Père Franco écrifde Syra au Père Guidée : t C*est à la grande pauvreté de nos Missions que la Compagnie est redevable de l'avantage de les posséder encore. C'est parce qu'elles étaient si indigentes que les autres Missionnaires ne les ont pas acceptées après la suppression de r Institut. Nous n'avons dans l'archipel que deux Résidences, l'une à l'île deJ[enos, l'autre à Syra. C'est à Syra qu'en 1778, le jour de Noël, un de nos Missionnaires apprit, en commençant la messe, qu'un vaisseau français faisait à l'instant même naufrage presque à l'entrée du port. Aussitôt se tournant vers le peuple . f Mes amis, dit-il, voici de nos frères Français qui se trouvent dans le plus pressant danger. Allez, \6\ez à leur secours. C'est ce que vous pouvez faire de plus agréable à Dieu dans cette grande fête. » À l'instant TEglise est abandonnée. Hommes et femmes, grands et petits^ tous courent à la mer, se jettent à l'eau, en retirent trente-quatre personnes, et donnent au moins la sépulture à ceux des naufragés qui avaient péri.

* Les deux Résidences sont si pauvres qu'avec nos rentes annuelles et les aumônes de nos messes nous pouvons à peine nous procurer la nourriture et les vêtements de première nécessité. Aussi notre très-révérend Père Général nous envoie-t-il de temps en temps quelques secours pécuniaires. Mais outre notre pauvreté personnelle, la Résidence de Tine n'est qu'une vieille masure complètement inhabitable, d'abord parce qu'elle menace ruine tous les jours et qu'elle peut nous écraser d'un moment à l'autre, ensuite parce qu'elle est sur une hauteur, exposée à tous les vents et à des brouillards fort malsains qui ne se dissipent presque jamais. VI. 20

3()6^ CHAP. VI. — RtôTOIRE

Ce qui est encore pkrs Aebeux, c'est qu'elle est éloignée de toute habitation. Ainsi nous sommes forcés de la transporter dans un endroit plus sain pour nous et plus avantageux pour le bien spirituel du prochain. Maiç pour cela nous devons recourir à Votre Révérence et la supplier de nous aider de tout son pouvoir et (fe tout son zélé efasiritahlè à bâtir une nouvelle demeure.

» Nous sommes en tout sept Jésuites , cinq Pères et deux Frères coddjuteurs. Les Pérès de la Résidence de Syra y sont professeurs au Séminaire fondé Tannée dernière par monseigneur Louis'^^Blanci, légat apostolique. Le Père Henry enseigne la philosophie, la théologie dogmatique et morale ; de plus il a la chargé de Théologien de Monseigneur. L'autre Missionnaire, le Père Ouéralt, professe la grammaire et la rhétorique ; et, eomme il possède bien la langue du pays, il s'occupe aussi à prêcher et à éohfesscr.

» Syra est une ville sans aucun village aux alentours et peuplée d'environ 4,000 Catholiques ; elle est entièrement séparée de Tautré petitle ville bâtie récemment au bord de la mer par les Gréés schîsmatiques qui l'ont appelée Hermopolis. L'île de Tine peut avoir 8,000 Catholiques répandus dans plusieurs villages ; mais là plupart ne sont point mêlés avec les schismatiques. La Résidence se compose de trois Missionnaires (je suis l'un des troîsjl et de deux Frères coadjuleiirs. Le Père Kiiïyrîski, ne pouvant; à causé de son grand âgé, apprendre la langue du pays, dit seulement la. messe et a soin de la maison en notre absence. Le Père Osmolowskî prêdie et entend les confessions dans notre église ; c'est là son occupation ordinaire. De temps à autre il fait aussii des excursions dans le» villages. Quant à mot, je n'ai rien de fixe ; mon emploi est de parcourir les villages de File et hs différents diocèses de l'Archipel pour y donner les exercices spirituels et y faire des Missions. Souvent même je suis invité à oie rendre à Sniyme ou à Constantinople pour le même objet.

» De toiites mes Missions; la plus périlleuse fut celle que je fis alors du soulèvement des Grecs, à Constantinople. Dans la première crise de cette révolution, deà troupes d'Infidèles armés et furieux infestaient tous' fes chemins et à toute heure. Le Grand- Seigneur avait dorme des ordres sanglants qui s'exéeiftatènt avec

une cruauté inouïe; et, tandis que le sang de tant de malheu'^ reux Grecs coulait ailleurs et le jour et la nuit, nos bons Catholiques ne laissaient pas de venir courageusement en plein jour aux exercices de la Mitïsion. Ils affluaient dans TEglise iion-seulement pendant ces huit jours, mais aussi toutes les fois que j*y préchais dans l'espace de trois mois environ; Longtemps avant la fin de la nuit, une foule de Fidèles se pressaient autour du saint tribunal pour faire leurs confessions générales : tout cela san^ qu'une seule personne éprouvât d'accident fâcheux , grâce aux bons soins de la Providence et à la protection spéciale de la sainte Vierge.

» Vous désirez savoir, mon révérend Père, si nous recueillons des fruits abondants de nos travaux apostoliques. Hélas ! je vous le dis^^n gémissant, depuis cette malheureuse révolution nos pauvres Missions se gâtent peu à peu, des vices sans nombre s'introduisent, et surtout Tincrédulité. Nous sommes obligés de travailler beaucoup, de soufifrir extraordinairement, je ne dirai plus poui^ étendre et accroître la piété, mais pour conserver sqslement ee qui reste encore de rdigion dans le cœur des fidèles , reste précieux qui va diminuant tous les jours. »

A Scutari, cette situation pour les Jésuites demandés par I*Evêque se complique de toutes les vexations que peut inventer le fanatisme musulman. Ils ont Fappui des Consuls européens ; mais, pour se soustraire à l'insatiable cupidité des Pachas et des Gadis, ce n'est pas assez. En Syrie, où le jaouyement catholique est plus prononcé, les enfants de saint Ignace, sous l'inspiration dtt Père Maximilien Ryllo, ne désertent ni la cause de Dieu ni celle de l'indépendance religieuse. Les Pères Planchet, Soregna, Vatout et d'Houtant, à Beyrouth ; Riccadonna, k Zahlet ; Estêve, à Bifkaia ; Canuti et Obrompalski, à Gazir, essaient de recommencer les irrandes missions d'autrefois. Le 28 mars 1844, Planchet écrit au Père Maillard : «r Vous êtes persécutés et nous le sommes aussi ; mais nous ne le serons qu'autant que Dieu voudra. Une partie de notre œuvre est de souffrir la persécution , et ce n'est pas la partie la moins glorieuse. Nos Pères qui travaillaient autrefois dans ce pays que nous habitons furent aussi persécutés; ils n'en ont pas moins fait de grandes choses pour la gloire de

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Dieu, et leurs noms vivent encore environnés de l'amour et de lu reconnaissance des peuples. *

Ces peuples, ici sédentaires et agricoles, là errants et pasteurs, forment autant de races variées qui se naturaliBent dans cette étrange patrie sans s*y mélanger. En état permanent de guerre les uns avec les autres, ils survivent aux vicissitudes qu enfante leur turbulence. Il y a des Grecs schismatiques, éternels ennemis de rUnité, toujours divisés entre eux, mais se réunissant toujours contre Rome ; des Arabes conquérants, avec les Druses leur farouche postérité; des Arméniens, des Kourdes, des Grecs* latins et des Maronites, qui, depuis quinze siècles , sont seuls restés debout et fidèles à la mère commune des églises. Le sabre de rOttoman domine toutes ces tribus épuisées par les massacres périodiques et par les exactions du maître. Ce maître règne en alimentant les discordes intestines, et en livrant au massacre les populations qu*il veut affaiblir ou dépouiller.

Sur ce coin de terre où se débattent maintenant de si graves intérêts, au milieu des questions politiques évoquées par IjBtat incertain de TOrient et par la chute prévue de Tislâmisme, les Jésuites exercent leur part d'influence. Ils souffrent avec les Chrétiens, ils les encouragent ; ils ont besoin de T appui des puissances, mais un jour viendra où les puissances se féliciteront de le leur avoir accordé. L'Angleterre a déjà compris ce besoin : on Ta vue offrir son protectorat aux Jésuites de Syrie. C'est la France qui dans les siècles passés, les couvrait de son égide; ils désirent rester fidèles aux traditions de l'Ordre. L'Autriche et la Sardaigne leur renouvellent les mêmes propositions , mais les Pères français tournent toujours leurs regards vers la patrie. Il leur en coûterait trop de la priver de l'ascendant moral qu'elle doit exercer sur ce^ rivages ainsi que dans la montagne , et le ministre des affaires étrangères, M. Guizot, a. plus d'une fois applaudi à ce sentiroqpt national.

La Compagnie avait jadis introduit la Foi dans les divers continents indiens ; elle avait successivement créé les nombreuses Chrétientés disséminées depuis le cap Comqrin jusqu^au Tljiibet. Le sang et les sueurs de ses enfants avaient arrosé ces plages où la trace des pas de François-Xavier est encore empreinte.

En 1833, la Mission de Calcutta fut confiée aux Jésuites par le Souverain -Pontife Grégoire XVI, lé Pape missionnaire*; et Saint- Léger, ancien Vice- Provincial d'Irlande, partit avec quatre autres Pères.

Calcutta, c'est la capitale de Undostan, le siège de Tautorité britannique, le centre de toutes les transactions politiques ou commerciales. Son immense population se compose d'Anglais et d'Arméniens, de Portugais et d'Indigènes. Tous les cultes^ y ont des temples et des représentants ; Moïse et Mahomet, le schisme grec etjjdolâtrie, Luther et Calvin y forment un véritable chaos de synagogues et de pagodes, d'églises et d'Universités. Les uns cherchent des prosélytes; les autres, entraînés par le plaisir ou par les affaires, se renferment dans une négation absolue de tout principe et de toute religion. Au milieu de ce bazar que la liberté ouvre aux sectes les plus opposées, il existe huit mille Catholiques , pauvres et abjects pour la plupart , privés de tout moyen de s'instruire et abandonnés à tous les genres de séduction. Ce sont les débris de cette Chrétienté de quarante mille Fidèles que les Jésuites léguèrent à l'Unité. Il y a dans leurs rangs des hommes qui reçurent le caractère sacerdotal, mais qui, par leur ignorante paresse ou par leurs vices, ont plus puissamment contribué que les efforts mêmes des Protestants à la ruine de cette Eglise. Trahis par leurs pasteurs, les Chrétiens s'adressent au Père commun ; ils lui expriment leur douleur ; ils le conjurent d'y remédier en leur envoyant des Jésuites héritiers des

1 Parmi les Pontifes romains, il en est peu* qui se soient occupés avec plus de suite et d'intelligence que Grégoire XVJ de la Propagation de la Foi chez les nations infidèles. Préfet de la propagande ou Pape, M&ur Capellari s'attacha avec un soin tout particulier à encourager, à développer le zèle du Clergé séculier et régulier. A ce litre , les disciples de saint Ignace lui étaient encore bien chers. 11 voulait les bénir k leur départ, afln de leur donner plus de force dans les périls et dans les travaux. 11 admirait tout haut leur vertu ; mais souvent celte admiration se traduisait en regrets, et plus d'une fois on renlendit se plaindre de ne pas trouver autant de Mis- sionnaires parmi les Romains que parmi les Fraifçais et les Allemands. Les Romains, en effet , aiment peu a s'eipalrler, même pour aller porter la croix aux peuples assis à Tombre de la mort. Un jour cependant le Général de la Compagnie présentait au Pape une trouvée de Missionnaires qui parlaient pour différents pays. Grégoire XVI les bénit avec eiTusion, puis le Père Roolhaan, bien sûr de complaire au Pape, lui dit en désignant un des Jcsuitei : « Saint Père^ celui-là est Romain. — c'est un Romain ! s'écrie le Pontife avec celte verve de spirituelle bonhomie qui ne l'abandonnait jamais, il faut donc que je le bénisse deux fois, car les sept monts de la ville éternelle sont pour mes Romains les colonnes d'Hercule. Ils ne pou<^sent pas leurs Missions plus loin que Monte-Mario. »

dtO CHÂP. VI. — HISTOmE

vertus de leurs anciens apôtres. Le Pape investit Saint-Léger du titre de Vicaire apostolique, et, le 8 octobre 1834, les disciples de rinstilut arrivent à Calcutta. Ils se trouvaient en &ce d'innombrables difficultés. Il fallait se faire estimer des magistrats anglais, ne pas effaroucher les sectes rivales, réformer les mœurs du Clergé et gagner la confiance des Catholiques. Le zèle de ces Missionnaires, toujours prêt à plier devant là loi, leur prudence et leurs vertus obtinrent promptement de consolants succès.

L'installation des Jésuites à Calcutta présageait la chute des prêtres portugais qui avaient trafiqué de leur Dieu et de leur ministère. Ils ourdissent des complots contre les Pères , ils soulèvent la tempête, ils cherchent à les rendre suspects et odieux. Le Gouverneur de Goa intervient : au nom de la cour de Lisbonne il demande Texpulsion des enfants de Loyola. Les Anglais connaissent la source de tant de récriminations. Us sont hérétiques ; mais ils ont intérêt à maintenir Téquilibre entre les différents cultes ; et , Catholiques pour Catholiques , ils aiment mieux avoir affaire à des Jésuites qu*à de mauvais prêtres. Le besoin le plus uj^ent de la^ Mission de Calcutta , celui qui préoccupait le plus Saint- Léger et ses compagnons , c'était Téducation de la jeunesse. On devait arracher les en&nts aux écoles protestantes ou renoncer au bien dont on commençait à entrevoir le germe. Jeter les bases d'une institution est pour les Pères une garantie d'avenir et de stabilité, le seul moyen de féconder un Clergé indigène. Ils sont dénués de tout et ils vivent au milieii de Chrétiens aussi pauvres qu'eux. Un riche Arménien offre de transformer sa maison en Séminaire; d'autres subsides leur arrivent, et le 1^^ juiUet , ils ouvrent le Collège de Saint-François-Xavier. Le Père More était allé secourir les Fidèles épars dans le Bengale; à peine initié à l'idiome national, il avait à supporter tous les dangers des voyages et des chaleurs ; il réussit cependant à se faire accepter. Ces Catholiques par tradition n'avaient point d'église; quelques prêtres schismatiques résidaient parmi eux. More, en se multipljant, trouve le secret de bâtir un temple à Dakkah. Il gagne peu à peu du terrain , il défriche le champ livré à sa charité , et se donne pour auxiliaires les Ecclésiastiques mêmes qui furent si hostiles à son apostolat.

D£ LÀ COMPAGNIE DE JÉSUS. Sll

Dans rintetvalle de quelques années, le Collège de ^^i^WFFançois-Xavier, dirigé par le Père Chadwich, avait prosp^.^^u-^delà même des prévisions. Fd)ert, Evoque de Cpchinehine«. ei Carew , archevêque de Calcutta, favorisaient son accroissement ;.il8 étaient les'amis et le conseil des Jésuites : ils les. secondaient dans leurs œuvres. Le Gouvemeiir*Général des Indes suivait l'eiemplç des prélats. En 1842, Babou-Moussi-Lolle-Seal , Tun des plu$ riches princes du Bengale, a vu , a étudié avec une sagacité toute indienne les progrès des élèves de la Compagnie. Il est idolâtre; néanmoins il conçoit l'idée de fonder à ses frais un. établissement où ses jeunes compatriotes seuls seront admis. Il veut que les Jésuites se chargent de leur éducation , mab cette éducation doit être toute morale i toute littéraire« La maison projetée ne eonti^idfa que les Gentils ; Babou-Môussi exige que les Pères ne leur, parlent de Religion que par la candeur d'une vie chrétienne.

Saint Fran$ois-Xaviér avait coutume de dire à ses compagnons : « Prenez de chaque homme non ce que vous Voudriez , mais ce que vous pouvez en tirer. »En face dune proposition. aussi ex^ traordinaire, les Jésuites, qui n'avaient pmnt oublié le conseil de TApôtre des Indes, hésitèrent cependant. On les pressait de souserire aux conditions de Babou ; on leur disait que c'était Tunique moyen de vaincre chez les naturels Therreur qu'ils éprouvc^nt pour le nom chétien. La Propagande fut consultée; elle donna son assentiment, et les Jésuites furent introduits dans leur. Seal-^ Collège par rarchevêque de Calcutta, par les princes du pays. et par les magistrats anglais, à la tète desquels- apparaissait sir Lawrence Peel. 11 représentait à cette solennité le Gouverneur^ Général ; iLparkit au nom de la Grande^Breti^e , et il fit Je plus magnifique éloge de l'Institut de Loyola. Les Jésuites ne tardèrent pas à se rendre dignes des encouragements que le Protestantisme leur accordait.'

Tant de succès préparés et conduits à leur fin^ avec le dévoué* ment pour tout levier ^ annonçaient de nouvelles humiliations. Les rivalités de corps ou de secte ne purent voir sans, effroi les progrès qu en moins de dix annéçs la Compagnie avait su réaliser. Elle était revenue pauvre aux Indes, elle y restait pauvre au imlieu des richesses'qui l'entouraient; mais elle avait acquis :ur

313 OllAP. VJ. — HISTOIRE

tel aseendant que les Brahmes, les Schismatiques et les Mahométaiis se coalisèrent contre elle. Trois enfants de saint Ignace , More, Erwin et Weld , pouvaient alors faire front aux attaques. On les aimait pour leur caractère plein d*ainénité y leurs talents les faisaient admirer, leur inépuisable charité contraignait à Tes* time. Tous trois moururent coup sur coup , emportés par ce dévorant climat.

La perte de ces Missionnaires de l'éducation afiaiblissait le crédit des Jésuites. Celle de Weld , Tami des princes Hindoux , releva Faudace des ennemis de Tlnstitut. Ils n'attendaient qu'un prétexte pour éclater; un l^er oubli des coutumes indiennes le fournit. Â l'exemple des Anglais , les Jésuites se faisaient servir par des domestiques tirés d'une caste inférieure. Us ne s'assujettissaient pas en cela à la loi qui pesait sur leurs élèves. Cette &ute devint un crime. En Europe, on reprochait aux Pères d'être esclaves des usages de Tlndoustan jusqu'au point de compromettre la pureté de la Foi ; à l'heure où ce vieux grief se réveillait à Rome et à Paris , une infraction aux mêmes usages détrui* sait à Calcutta la popularité des Jésuites. Babou-Moussi et les princes cèdent au cri de réprobation que les sectes rivales ont poussé. Le Séal-GoUége est retiré à la Société , et , comme auparavant, elle continue dans celui de Saint-François-Xavier l'œuvre entreprise. Elle propage les Missions , elle fortifie les Chrétientés , elle se fait toute à tous pour répandre dams les masses le germe des vertus.

On a souvent accusé les Jésuites modernes de ne plus marcher sur les traces de leurs anciens et de renoncer presque au but principal de Tlnstitut, qui serait la conversion des Infidèles ^. On a prétendu que la Société n'acceptait qu'à son corps défendant l'apostolat dans les contrées transatlantiques , parce qu'elle préférait guerroyer en Europe et s'y établir sur des bases indestructibles. Les chiffres et les faits sont en contradiction avec ces hypothèses. D'après les catalogues de 1845, l'Ordre ne compte^ue cinq raille Jésuites/ et cinq cent dix-huit sont employés aux Mis-

I Les Missions étrangères ne sent pas le principal bul de la Compagnie. Elle en a trois: ramener lesWrétiques au sein de l'Unité, porter r^vangile aux nations idolâtres et entretenir les Catholiques dans la Foi et dans lu pratique des vertus ihrctiennes.

DE Lk CmPKGNlE DE JÉSUS. 313

sions ^ . C'est le dixième , la même proportion qui se trouve de* puis Torigiiie de l'Iustitut. Mais , comme pour réfuter d'avance ces imputations , le Général et les Provinciaux de la Compagnie ne cessent de stimuler le zèle des jeunes gens. Dans son encyclique du 5 décembre 1833 sur les Missions d'au-delà des mers, le Père Roothaan s'exprime ainsi : .

« Quels doivent être mes sentiments, mes révérends Pères, et en même temps quels doivent être les vôtres en présence de tant de besoins et de tant de demandes auxquelles le petit nombre d'ouvriers nous met dans l'impossibilité de répondre 1

* Pour remplir le devoir de ma charge, d'abord je vous invite et vous exhorte tous de la manière la plus pressante à ne rien omettre pour ressusciter en vous Tesprit de votre vocation. Que ceux ensuite en qui le Ciel fera naître le désir de cet apostolat le regardent comme une grâce insigne , lut ouvrent leur âme tout entière , et l'entretiennent avec soin ; qu'ils s'offrent souvent â Dieu pour que sa sainte volonté leur en accorde un jour l-accomplissement, et qu'après en avoir conféré avec le guide de leur conscience , ils ne manquent pas , soit par eux-mêmes , soit par leur Provincial , de nous faire passer leurs noms pour être inscrits au nombre des aspirants à un si glorieux ministère.

j» Les Provinciaux ne doivent pas regarder les sacrifices qui en résulteront comme de véritables pertes : ces paroles de l'E^ vangile - Donnez, et on vous donnera, trouvent ici leur application. Il n'est pas nécessaire d'attendre qu'une Province soit assez fournie de sujets pour pouvoir donner aux Missions quelque chose de son abondance, et pour ainsi dire de son superflu. Jésus-Clirist voulant que chacun se plaise à donner même de sa pauvreté, et se tienne assuré que ce qu'il aura donné ainsi lui sera rendu avec usure par la bonté divine , il dit : Donnez et on vous donnera ; date et dabitur vobis. Ainsi , devons>nous être persuadés que plus une Province se montrera libérale en ce qui tient à cette

I Le tableau de (ouïes les auiiées pr< cédeiilrs !>uit la même progression. Plus le nombre des disciples de rin&iilul aiigmcnle, plus U Sociélc Tail passer do MissioDiiaires au-delà des mers. Bu 1845 , leur tionibrt; s'élève à 5J8; en 1844, il n'esl que de 471 ; en 1843, de 390; en 1842, de 375; en 1811 , de 333. Le cliiirre se balance ainsi sur chaque catalogue du Gesù, depuis le réiablifsement comme avant lasupprecsioD de la Compagniet

314 GHAP. VI HISTOIRE

œuvre, plus elle donnera de bon cœur à Dieu et aux Missions ses meilleurs et ses plus utiles sujets, plus aussi la bonté divine aura soin de Tenrichir de nouvelles recrues et de sujets non moins précieux. »

Onze ans plus tard, le 14 juin 1844, le Père Louis Maillard, Provincial de Lyon, indique aux Jésuites de nouvelles terres. L'île de Madagascar implore des prêtres français. Elle a été longtemps le tombeau des Européens ; son climat meurtrier a dévoré les Lazaristes que saint Vincent de Paul y envoya et les diverses générations d emigrants que la cupidité pousse vers ces côtes. Mais, en échange de tant de périls avoués, il y a plusieurs nations.idolâtres qui, à l'exemple des Malgaches, aspirent au Christianisme. M. Dalmont, préfet apostolique de cette île, iait appel aux Pères de Flnstitut, Maillard y répond : t Si, dit-il dans la lettre qu'il adresse à chaque Jésuite, si le zèle n'était pas cette flamme sacrée qui ne cesse de brûler sur la terre comme elle brûle dans les cieux ; si les œuvres apostoliques, et leur multi* tude, et leur variété, au lieu de l'affaiblir, ne servaient pas au contraire à l'accroître et à l'alimenter, oserai»-je aujourd'hui présenter à notre petite province la grande et belle mission qui est proposée à son inépuisable générosité? Après les admirables efforts et les sacrifices inouïs que nous coûte déjà l'entreprise immense et du Maduré, et de l'Algérie, et de la Syrie, pourrais-je bien, sans crainte de lasser une constance même infatigable^ parler encore et de nouvelles conquêtes à faire et de terres inconnues à cultiver? Oui, mon révérend Père, je puis et je dois hardiment en parler aujourd'hui, et je suis assuré de trouver de Tècho dans les cœurs dévoués de nos* dignes Pères et une sympathie toute divine dans l'âme de nos jeunes amis. N'entendons-nous pas d'ailleurs une voix chérie et vénérée, la voix de notre Père commun qui nous crie à tous de la part de Dieu : Vous avez, il est vrai, élargi vos entrailles; vous avez dilaté, agrandi votre tente; et pourtant vos entrailles ne sont pas encore assez dilatées, et votre tente n'est pas assez élargie. Portez, portez donc plus loin vos limites. Avancez, avancez toujours. Dilata iocum ientorii tui, et pelles tabernaculorum extendc. Voyez à votre droite ces peuples qui vous tendent les bras, je vous les aban-

donne; ils sont à vous. Et à votre gauche voyez ces autres peu* pies qui implorent votre compatissant secours, ils sont également à vous. Mais voici au-delà des mers, des terres inconnues, des contrées assises à Tombre de la mort, un peuple nombreux qui n'a pas encore entendu la bonne nouvelle. Eh bien! je le réserve aussi à votre vigoureuse jeunesse, il est votre domaine et votre héritage. Vous pénétrerez dans ses solitudes, et sous vos pieds fleurira un nouveau désert, et à votre voix s'élèveront les murs d'un sanctuaire chrétien, et resplendira de beauté et de pureté une Jérusalem nouvelle, ad dexteram enim et ad lœvam pênetrahis, et semen tuum gentes hœreditabit, et civitates désertas inhabitahit,

9 Et quelle est ici pour nous la terre inconnue qui s'ouvre devant notre zèle, et le peuple nouveau qui va nous être confié? Cette terre, ce peuple, c'est Madagascar, contrée dont vous connaissez sans doute l'immense étendue, et qui semble d'autant plus admirablement placée sous la main de notre chère province, qu'elle occupe la route même que doivent souvent parcourir nos ouvriers et amis de la Chine et du Maduré. *

Ainsi, ^ toutes les époques et en face de tous les besoins, l'Institut s'empresse de réchauffer le zèle pour l'œuvre évangélique. Il accepte les Missions que le Saint-Siège lui impose ; les plus difficiles ou les plus dangereuses sont celles qui provoquent les plus saintes concurrences. Madagascar a ses Missionnaires; le Chili, Bucnos-Ayres, le Brésil, la Nouvelle-Grenade, la Chine et le Maduré posséderont les leurs comme les Etats-Unis, le Canada^ les Montagnes-Rocheuses et la Syrie.

Après s'être soustraites par la force à l'autorité de la métropole, les colonies espagnoles et portugaises essayèrent de se former en Etats indépendants. Elles^ étaient libres; elles se firent démocrates.'A peine ces Républiques fiirent -elles constituées, qu'elles songèrent à perpétuer dans le cœur des générations futures la^Foi et l'enseignement chrétien. C'était la condition de leur existence ; elles la comprirent. Devenus hommes par le Christianisme, ces peuples, dont l'histoire ne faisait que de commencer, n'avaient point oublié , dans les guerres de fédération et d'indépendance, les Missionnaires qui jadis se dévouèrent à leur

émancipation intellectuelle et à leur bonheur. Les Jésuites avaient réuni toutes ces tribus éparses ; ils leur avaient appris les félicités de la famille, Tamour de la patrie et du travail. Dans r Amérique méridionale , il n'y eut qu'un cri pour réclamer le concours des Pères. Le 26 août 1836, Rosas, cédant au vœu de la République argentine, accueillait à Buenos-Âyres les Pérès Berdugo, Majesté, Coris, Gonzalés et Macarron. Son décret était ainsi conçu : # Etant venus d'Europe à cette capitale, six Religieux.de la Compagnie de Jésus, qui ont été reçus par le gouvernement d'une manière toute particulière au grand applaudissement des habitants de ce pays catholique, et ces Pères ayant témoigné le désir de se rendre utiles à cette province par l'exercice des fonctions de leur Institut jugées les plus nécessaires à son bonheur; le gouvernement, considérant que l'occasion est arrivée de rétablir ladite Compagnie, si vénérée parmi nous par les services immenses qu'elle rendit autrefois à la Religion et à l'Etat dans toutes les contrées qui forment aujourd'hui la République argentine, a accordé et décrète que les Jésuites seront placés dans leur ancien Collège. Us y vivront eq communauté, conformément à leurs règles ; ils y receyront tous les autres individus de la Compagnie qui viendront d'Europe, et ils y ouvriront les classes que le gouvernement voudra leur indiquer. »

Le peuple réclamait les Jésuites; le Dictateur Rosas cède à ce vœu. 11 avait espéré trouver dans les enfants de saint Ignace un nouvel instrument de régne ; il les laisse s'établir, se développer, et prendre sur les masses l'influence morale nécessaire à ses projets. Quand il les voit en possession de l'estime publique, Rosas tente de les faire les complices de sa marche tortueuse. Au milieu des querelles intestines qui éclataient chaque jour, le Dictateur invite les Jésuites à se prononcer en faveur de son despotisme. Les Jésuites ne se déguisèrent pas que l'avenir de leur Mission était menacé ; ils s'etforcèrent de faire renaître la paix dans les esprits divisés; ils parlèrent de concorde et de pardon des injures à ces cœurs ulcérés. Le rôle^de^ modérateurs qu'ils avaient adopté n'entrait pas dans les vues de Rosas : il leur fit connaître son mécontentement; ce méconten-

tement ne modifia en rien la conduile des disciples de Tlnstitnt. fis étaient accourus dans la République argentine pour maintenir la Foi au cœur des populations, instruire la jeunesse et pro* pager le Christianisme parmi les tribus non civilisées. I^ politique ne devait jamais les préoccuper : ils restèrent dans les termes de leurs Constitutions. Rosas s'aperçut qu'il ne pourrait rien obtenir de leur condescendance ou de leur ambition. Il les avait comblés de faveurs dans l'espoir qu'ils seraient ses auxiliaires, et il ne rencontrait chez eux que de silencieux improbateurs. LesJésuites refusaient de bénir le Ciel de ses meurtres et de placer son portrait sur le maître autel : Rosas organise la persécution pour les obliger à le servir. Le Père Berdugo se réfugie * chez un Protestant; puis, afin d'échapper à la mort, il demande asile au hrïck TAlcyorij où il fut reçu par l'équipage français avec tous les égards dus au sacerdoce. Cet état de choses dura jusqu'au mois de mars 1843. Les Pères avaient passivement résisté à toutes les iniquités de détail qu'une tyrannie ombrageuse peut inventer; à cette époque, Rosas s'imagine qu'en fulminant tin édit de suppression de la Compagnie, il va dompter leur patience. L'édit paraît; il enjoint aux Jésuites de sortir de Buenos- Âyres sous huit jours ou de se séculariser. Les Jésuites partirent ; ils étaient au nombre de quarante ; ils se dispersèrent dans le Brésil et dans le Chili ; quelques-uns se dirigèrent sur Montévidéa et sur Cordbue du Tucuman, où les héritiers des Néophytes du Paraguay leur tendaient les bras. Les Pères Martos et Sato s'enfoncent dans la province de Rio-Grande du sud; Vilà, Lopez et Çabeza, dans celle de Sainte-Catherine. Au milieu de fatigues et de périls incessants, ils poursuivent leur apostolat.

Rosas n'a pu faire sortir les Missionnaires des limites tracées à leur charité. Les plus riches négociants de Catamarca s'adressent à Santos de Nieva, chef militaire de la province, et ils demandent des Pères. L'assemblée provinciale fait entendre le même vœu; elle déclare, le 13 août^ 4844, que : « Convaincue de Futilité de l'Ordre de Jésus dans les rapports ecclésiastiques, civils, religieux et sociaux, elle le rétablit à dater de ce jour. » Le 28 avril 1842, la République de la Nouvelle-Grenade, de concert avec l'archevêque de Santa-Fé- de-Bogota , avait pris

18 CHAP. Vi. — HISTOUUE

rinitialîve. Elle rappelait les Jésuites dans son sein; elle accueiU lait avec une filiale allégresse les maîtres qui venaient achever l'œuvre de leur émancipation chrétienne ; elle leur confiait le soin d'élever la jeunesse et de propager dans toutes les classes Tamour des lois et de la science. Ainsi, sur tous les continents où le nom des Jésuites avait autrefois retenti comme le précurseur de la civilisation, les peuples se liguaient dans un sentiment de pieuse reconnaissance pour en obtenir encore. Us s'adressaient au Saint-Siège et au Général de la Compagnie. Leurs représentants dans les assemblées législatives régularisaient ce vœu des masses, et partout les Evèques s y associaient. Les deux Amériques avaient imprimé Télan; la Chine catholique ne sut pas y résister plus longtemps. Bési, administrateur de Nankin • et Vicaire apostolique du Chang-Tong, sollicite à Rome des Mis» sionnaires de l'Ordre de Jésus. Le 27 avril 1841, les Pères Gotteland, Brueyre et Estève * s'embarquent a Brest sur la frégate l'Erigone. Le gouvernement français a compris que, comme les anciens Bourbons, il doit faciliter ces dévouements qui tournent au profit du Christianisme et de la société européenne. 11 prend à sa charge les frais de traverversée , et, au commencement de novembre, lErigone dépose les trois Jésuites à Macao.

Depuis l'extinction de la Compagnie, ce sont les premiers Pères qui entrent dans le céleste-empire ; ils prêtent le serment relatif aiix cérémonies chinoises, et que la bulle de Benoît XIV Ex quo sinfjulari a exi^é. Cette formalité accomplie, ils s'infrodùisent dans le Chang-Tong. C'est à Chang-Hay que Ricci^ TAp^tre de la Chine, a débuté. dans sa mbsion. Là vivent encore en fervents catéchumènes les descendants de Paul Sin, son j>lus illustre disciple ; c'est là que les Jésuites se décident à faire entendre la parole de Dieu. Leur souvenir était vivant au cœur des Néophytes ; les Missionnaires n'eurent donc pas de peine à gagner leur confiance ; ils avaient au Nankin et au Chang-Tong plus de cent quarante-cinq mille Chrétiens à maintenir dans la

I En annon^irt au pr(^lat le dépari des trois Jésuites, la Propagande lui écrivail le 30 juin : « La Sacrée-Coiigrégalion &e propose de se servir de ces trois Religieux de la Compagnie et des autres qu*on pourra envoyer dans la Euile pour rouvrir la Mission «lu Japon , lorsqu'il plaira à la Providence de faire briller de nouveau la lumière de TËvangile dans ces régions désolées et d'enlever les obstacles qui s'opposent il Ventrée des ministres de Jésus-Christ. »

Foi si merjreiiieusenient conservée ; ib fondent un Séminaire pour préparer les vocations sacerdotales. De nouveaux ouvriers étaient indispensables. Au mois de décembre 1843, les Pères Clavelin, Gonnet, Languillat, Taifin et Vanni sont embarqnés fur l'escadre qui porte à la Chine l'ambassade de M. de La^enée. Le 13 octobre 1844, Clavelin écrivait : c On espère beaucoup de notre ambassade, et tous les Missionnaires sont persuadés qu'il n'y a qu'à demander la liberté des cultes pour l'obtenir. Les Anglais, dit-on, se repentent de ne l'avoir pas demandée, et s'ils ne l'ont pas fait, c'est qu'ils n'y ont pas pensé ; ce qui le prouve, c'est l'article qu'ils ont fait insérer dans le traité supplémentaire. D'après cet article, les Chinois ne doivent plus mettre à mort les Missionnaires. L'ambassadeur américain vient de partir ; il a obtenu, dit-on, tout ce qu'il a voulu, entre autres choses des conditions très-avantageuses pour la Religion protestante, par exemple, la permission d'élever des temples dans les^ifférents ports. » La France ne restait pas indifférente à ce grand mouvement,, qui fait enfin tomber, devant la civilisation européenne, les préjugés et les précautions que le céleste-empire maintient depuis tant de siècles. M. de Lagrenée a manifesté les vœux de son pays ; en dehors des intérêts commerciaux, il a sti^ pnlé, pcoir les. Missionnaires et pour les Chrétiens indigènes, tolérançç £t. sécurité.

Garantis par des actes diplomatiques, placés sous la sauvegarde de TEurope, les Jésuites n'ont plus à redouter les tribula* tiens auxquelles jadis ils se voyaient exposés. La noort ne sera plus possible que par l'excès du travail ou de la charité. Une lettre du Père Clavelin, écrite à ses compagnons le 12 janvier 1845, initie le lecteur à l'existence des Missionnaires chinois. Cette existence, si laborieusement utile, ne deviendra-t-elle pas pour tous un commencement de martyre?

c Chaque jour après avoir baptisé, marié, administré les oaalades qu'on vous aura amenés, vous entendrez les confessions. Vingt par jour, c'est bien assis; cela vous tiendra dix heures au confessional. Est-ce trop d'une demi-heure pour une confession de dix, vingt, trente ans, et faite par un pénitent peu instruit qui ne vous comprend guère mieux que vous ne le conn

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prenez? A la messe vous faites une petite instruction de vingt minutes ; vous en faites autant pour les mariages, quand cela est possible. Combien de fois ne serez-vous pas interrompu au milieu de ces occupations? On viendra vous chercher pour des ma* lades qui sont bien loin, vu surtout la lenteur des moyens de transport. H faut porter sa chapelle avec soi ; c'est presque Taffaire d'une journée. Dans cette excursion, après avoir administré les malades, baptisé les enfants et rempli les autres ministères les plus indispensables, vous revenez comme vous êtes allé, en barque ou en chaise à porteurs, et c'est un temps précieux pour faire ses exercices spirituels. Arrivé à l'endroit d'où vous étiez parti, vous vous remettez bientôt au confessionnal, à moins que vous ne trouviez d'autres Chrétiens qui viennent encore vous chercher pour d'autres malades. Vous y courez aussitôt, bien heureux si vous ne trouvez pas des morts à votre arrivée. Le Père Estève, qui certes ne se ménage pas, a eu dans son district, dans l'espace de quinze jours seulement, sept à huit Chrétipns ainsi morts sans Sacrements. Si 4>n vous laisse tranquille, voua continuez à confesser jusqu'à huit, neuf, dix heures du soir. Vous vous couchez souvent à onze heures, minuit, pour vous lever à quatre ou cinq heures, pourvu toutefois qu'on ne soit pas venu interrompre votre sommeil pour d!autres malades, ce qui n^est pas rare. Quand un de ces malades vous fait demander, direz-vous que vous avez besoin de repos, que l'état de votre santé le réclame, qu'il faut vous ménager? direz-vous : Attendez à demain? J^entends toutefois tel Père vous répondre : c J'ai toujours sur la conscience de l'avoir fait une fois : le lendemain, quand je suis arrivé, le malade était mort ; il ne s'était pas confessé depuis quarante ans. » En pareil cas, j'ai trouvé la semaine dernière des confessions de quarante à cinquante ans. Les malades n'ont pas plutôt été administrés qu'ils^ ont rendu le dernier ^ soupir. Mais au moins, au retour de ces expéditions fatigantes, vous pourrez prendre quelques heures de repos. A votre retour, mon bien cher Père, vous trouvez des Chrétiens qui attendent depuis trois, quatre et souvent huit jours pour faire leur confession. Ils ont cependant leurs terres à cultiver, leur famille à nourrir, et ils vont partir si vous ne les entendez pas. Vous rentrez

donc au confessional. Ce n*est pas toat, voilà la fièvre qui vous prend ; et si, pendant les plus rudes accès, on vient vous demander pour uii malade, que ferez vous? Quand nous sommes arrivés, le Père Esteve était retenu au lit par la fièvre. Il avait été envoyé hors de son district, & Van-Dam, afin de se rétablir plus facilement ( et cependant il fut de même accablé, par les confessions et repris de la fièvre). Le dimanche, pour vous reposer, vous dites deux messes dans deux différents endroits, et vous faites deux petites instructions. Pour vous conforter, vous avez ici tous les jeûnes possibles, que vous tâchez d*observer pour Tédification des Fidèles. Ne vous impatientez pas, mon bien cher Père, car c'est justement la patience qui doit être ici votre première vertu. Sans elle vous ne ferez rien de bon en Chine. Je ne parle pas des chaleurs, qui sont excessives en certains temps de Tannée ; elles ont fait mourir subitement, il y a peu de mois, trois élèves du petit Séminaire. Au milieu de toutes ces fatigues, le Missionnaire reçoit des grâces bien grandes et presque toujours au-dessus des besoins qu*il éprouve. *

Ce tableau de misères de détail et de préoccupations infinies aurait dû décourager tous les hommes rêvant le Ciel par le martyre ou la gloire par Tapostolat de la science. Les Jésuites qui se destinent à évangéliser la Chine n*ont plus de périls à affronter et de luttes à soutenir. Il faut qu'ils se résignent à vivre de cette vie que le Père Clavelin leur révèle. Ib. n'attendent plus, pour justifier aux yeux du monde Tenthousiasme des Missions, une existence semée de dangers inconnus, de voyages extraordinaires et d*aventures poétiques. Pour eux tout se résume en travaux obscurs, en soucis, pour ainsi dire, de ménage sacerdotal. Mais, au terme de ces fatigues sans repos, ils savent que le Christianisme aura conquis de nouveaux royaumes, que la Foi s'implantera peu à peu dans le céleste-empire, et ils nurchent.

Jamais peut-être Thomme ne poussa plus loin le miépris de la mort, jamais il n'y eut autant d'intrépidité raisonnée prodiguée pour une cause. Â tous les confins de l'univers, dans les glaces des Montagnes-Rocheuses comme aux feux du soleil des Indes, lès Suites se livrent vdontairement aux supplices que leur prépare la diversité des climats. Un trépas prématuré les attend sous

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toutes les latitudes, ce trépas ne ralentit point leur ardeur ; il n*a même rien d'effrayant pour les chefs de VOrdre. C'est la .condition du triomphe de la croix ; qu'importé aux enfants de Loyola de tomber pendant la bataille? Le Saint-Siège les placés à un poste périlleux, ils succombent en le gardant, et, soldats de l'Eglise militante , ils ne demandent pour toute gloire qu'une prière sur leur tombe égarée dans le désert. Les Néophytes des anciennes Chrétientés avaient obtenu du Pontife Suprême le retour de leurs Missionnaires. L'Evêque d^Halicarnasse , Vicaire apostolique de Pondichéry , écrit à Rome pour implorer le concours des Jésuites. Les Fidèles du Maduré se trouvent exposés au schisme, à l'apostasie et à la corruption. Les Païens minent insensiblement le Catholicisme; les Luthériens, les Anglicans provoquent à la défection par d'artificieuses promesses , et , au lieu de sauvegarder leur troupeau^ les prêtres le poussent vers l'abîme en le démoralisant par le scandale de leurs mœurs. Le mal était évident : la Congrégation de la Propagande y remédie en érigeant le Maduré en Vicariat apostolique. Ce Vicariat est remis aux soins de l'Institut (le Jésus; mais les Pères connaissent le parfait accord qui a régné entre les Jésuites de l'Indostan et leurs successeurs des Missions- Etrangères de France. Le souvenir de l'abbé Dubois, alors jtirecleur au séminaire des Missions-Etrangères de Paris, vivait dans toutes les âmes. Les enfants de saint Ignace résolurent de donner ù leurs coopèrateurs un témoignage d'affection , de jreconnaisfajice et d'estime. Le Maduré devait former un diocèse à part; il avait pour chef spirituel un Père de la Compagnie. Les Jésuites supplient le Saint-Siège de les dispenser de cet honneur et de les laisser sous la dépendance de l'Evêque de Pondichéry ^ Cette prière, que les Jésuites n'auraient pas dû faire , fut exaucée.

I La Chrélienlô de Pondirhdry avait conservé un prc^cieux souvenir des Jé.sui(es \ car cVlaii ii Tabnégation de l'un des Missionnaire» de l'Ordre qu'elle devait sa |>lus telle 4^Gli*e. Lorsque les Français, ponr la première fois, portèrent la guerre dans rinléricur de l'Inde contre les Ai;8lais, le général de Buisy demanda un disciple (te Loyola pour accompagner l'expédition. Le Père de Montjuslln fut désigné. Il gtgna en peu de temps la conflamede l'armée- L'expédition avait été heureuse cl le tiulin immeute. On partagea les dépouilles de l'ennemi entre les chefs et les soldats. Se Jésuite fut traité comme un colonel, et il lui revint à peu près une somme da ^CO.CGO francs. Monijustin la refusa, alléguant ;ou voeu de pauvreté. Les. chefs et \ô* i>o1dols voulurent le contraindre à être riche , et on le condamna à toucher l'argent (lui lui était destiné. Celte fortune inespérée n'émharrafsa pas looglomps la

Ils refusaient par humilité d'accepter Tépiscopat; ils aimaient mieux obéir que commander. Mais sur ces lointains rivages , ce n*est pas la soumission qui offre les plus sérieux embarras ; c'est rinteiligence du pouvoir et le moyen de s en servir. A une pareille distance du centre commun, il peut surgir mille conflits de juridiction , des opinions différentes sur la manière d'interpréter les lois et les mœurs du pays. Ce désaccord, qui a été souvent une cause de troubles , était conjuré par la mesure dont le Saint-Siège prenait l'initiative au Maduré. En déclinant le fardeau de l'épiscopat, dont les anciens Jésuites se chai^eaient pour l'Ethiopie et le Japon , les modernes se persuadèrent qu'ils entraient mieux dans l'esprit de leurs Constitutions. Par cette abnégation impolitique , ils auraient pu donner le signal de nouveaux démêlés. L'Ordre de Jésus travaille au-delà des mers sur un plan élaboré de longue main. Ses hommes apostoliques connaissent par ira* dition les besoins du pays dans lequel ils exercent le ministère ; ils ne peuvent donc subir les entraînements de zèle ou les petites jalousies auxquelles un étranger cédera presque malgré lui. Le Missionnaire passe, mais l'Institut reste . et nous croyons que pour prévenir ces funestes débats, il eût été plus prudent de/^ conformer aux intentions de la Propagande.

Quoi qu*il en soit, le 4 juillet 4837, les Pères Bertrand, Garnier, Martin et Duranquet s'embarquèrent à Bordeaux pour Pondichery. Deux Prêtres des Missions-Etrangères, /es abbés Mahay et Mousset, accueillirent les quatre Jésuites avec une cordiale gratitude. Ils leur avaient préparé les voies ; ils s'associèrent à leurs fatigues et à leurs succès futurs. Ces succès ne devaient pas naître sans lutte. Des obstacles de plus d une sorte semblaient condamner le Maduré à une éternelle ignorance. Des prêtres de Goa s'étaient mis en révolte ouverte contre le Saint-Siège. Ils trompaient la Foi des peuples par des bulles supposées,. et ils trouvaient un appui moral dans les magistrats anglicans. En présence de ce schisme, qui chaque jour gagne du terrain^ les vices s'étaient multipliés comme les abus ; les factions avaient provoqué des haines invétérées. Les schismatiques ligués avec les

Mitsîonoftire. La tilte de Pondlchéry n'avait qu*une pouvre chapcUe, Il y fli conslruir« uoe des plus Qrandea églites de Hn le.

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Protestants s'opposaient de toute leur force h Inaction des Jcsuiles. On avait vu sans effroi Mahay et Mousset combattre ces causes de dissolution catholique ; mais, quand les Pères de la Corn* pagnie eurent pris pied sur cette terre que leurs devanciers avaient faite chrétienne, la coalition sentit qu'il fallait écraser ces redoutables adversaires ou être vaincue par eux. Elle se mit à l'œuvre. Les magistrats anglais, moins justes qu*à Calcutta, entraient dans ses intérêts ; ils rendirent des sentences par lesquelles on défendit aux Jésuites l'accès des églises bâties par leurs prédécesseurs. Les Pères n'étaient que quatre pour lutter contre tant d'obstacles et pour fortifier les Catholiques découragés ; les Jésuites n'abandonnent pas leur cause. On leur interdit le droit de prêcher et de prier dans les églises ; il transforment en temples quelques cabanes de feuillage ; on les repousse de toute demeure habitée, ils se résignent à une existence vagabonde ; on essaie par d'injurieuses suggestions de leur enlever la confiance des Catholiques, ils se dispersent, ils se multiplient, afin de réveiller dans les âmes les sentiments de Foi. Ils évangélisent le Tanjaour et le Tondiman. Ils sont à TrichirapalU , dans la ville d'Âour et dans leMarawa. Us parlent, et, à leur voix, des églises s'élèvent. En &ce d'une ténacité qui ne recale devant aucun péril, la ligue des schismatiques commençait à s'avouer son impuissance. On ne peut épuiser le courage des Jésuites; on a recours au poison. Les Pères échappent trois fois à ces tentatives ; on ose les renouveler jusque dans le sacrifice de h messe.

Au milieu de cette guerre acharnée et sous ce climat brûlant, Bertrand, Gamier, Martin et Duranquet se livrent avec une infatigable ferveur aux fatigues de la Mission. Ils ont des courses de toutes les heures à entreprendre pour instruire et fortifier les Fidèles, pour prévenir les défections et régénérer ce peuple. Ils doivent marcher sans cesse sous les rayons du soleil comme à travers les rosées abondantes de la nuit. 11 faut qu'ils soient partout , afin que leur action vivifie la charité et donne aux Chré- • tientés orphelines asse« d'énerçie pour résister h l'ennemi cherchantà les séduire. Ce voyage, sans autre terme que la mbi* et auquel ils se condamnent, les jette en proie à toutes les tortures de la faim, de la soif et de l'insomnie. Ils sont dévorés par la

chaleur ou noyés dans des torrents de pluie ; ils ne trouvent ni ombrage pendant la journée ni abri pour reposer le soir leur tète épuisée ; ils roulent dans un cercle perpétuel d^ dévouements et de sacrifices. Ce cercle s'étendait, la mort vint servir d*auxiliairo aux haines amassées autour des Jésuites. A peu de jours d'intervalle, elle frappe les Pères Martin et du Bournet. La Compagnie n'avait pas voulu laisser succomber sous le poids des douleurs les premiers ouvriers envoyés au Maduré; d'autres les y avaient suivis. Les fièvres cérébrales ou lé choléra, dont les retours sont périodiques, emportèrent en quelques années la n^eilleure partie de cette génération de nouveaux Missionnaires. En 4843, San-Sardos, Charignon, Perrin, Duranquet, Gamier, Clifford, Deschamps et Faurie expirèrent à la fleur de l'âge, victimes de leur courage ou de leur charité. Comme le Père Gamier, leur supérieur, ils avaient tenu les espérances que leurs talents avaient fait concevoir. La mort les frappait coup sur coup et avec tant de rapidité qu'à ces nouvelles la Société de Jésus s'ébranla tout entière. On mourait au Maduré pour la gloire de Dieu et de l'Eglise. Des soldats de la croix se présentent dans chaque Province de l'Ordre, afin d'aller affronter le trépas. Le Maduré est devenu pour la Compagnie un champ de bataille; tous briguent la dangereux honneur d'y combattre ; tous s'écrient : Cornus et mortamur, Â cet élan universel, les chefs comprennent qu'ils doivent relever l'espérance de ceux qui survivent aux désastres. Coûte que coûte, il ne faut pas que les peuples puissent douter de l'Institut. Six Jésuites et deux Frères coadjuteurs sont expédiés en poste. Cinquante jours après ils arrivaient; ils annonçaient de nouveaux renforts, et, dans l'allégresse de leurs âmes, ils couvraient de larmes et de baisers la terre qui allait peut-être les engloutir à leur tour. ^ Cette confiance dans ses forces, grandissant eu proportion des obstacles et des revers, cette énergie ne reculant devant aucun sacrifice, explique admirablement les Jésuites. Elle montre Ija puissance d'un corps sur des Missionnaires isolés ; elle apprend aux habitants de l'indostan que rien, pas même la moit, ne peut séparer lés Pères de ce sol où ils ont feit germer le Catholicisme. Comme le bon Pasteur donnant sa vie pour ses brebis,

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ils sont morts ou ils ont souffert afin de prémunir les catéchumènes contre les embûches tendues à leur Foi. Ils se sont aguerris aux mœurs ainsi ^u*au climat du Maduré ; la langue tamoule leur est plus familière. Ils commencent donc à étendre leurs conquêtes jusque chez les païens. Un Collège s*élève à Négapatam; c'est le phare de Téducation brillant sur cette terre inculte, mais que tant de généreux trépas ont fécondée. Ainsi que Tapôtre saint Paul *■ écrivant à Timothée, Le Jésuite du Maduré peut dire avec tous les Missionnaires de l'Institut : « J*ai bien combattu, j*ai achevé ma course; j'ai gardé la foi. Il ne me reste qu à attendre la couronne de justice qui m'est réservée, que le Seigneur comme un juste juge me rendra en ce grand jour-, et non-seulement à moi, mais encore à tous ceux qui aiment son avènement. »

I Deuxième épilre de saint Paul à Timoihée, cb. iv, y. 7.

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