CHAPITRE
U mteontion des Bourbons et It Frtnoo de 4914. — Le prince de TsUeyrtnd coDseille à Louis XVIU de rétablir les Jésuites. ~ Hésitation du roi. — Mesures que prend le ministre dissracié. — Situation des Pères de la Compa0Oie en Frauoe. — ~ Le Père Varin et les Pères de la Foi — Les Jésuites en présence de la Charte constilulionnflle. — Leur existence est-elle légale? — Le Père Varin fonde llnstilutdes Dames du Sacré-Cceur, de la Sainte- Famille et de Notre- Dame. — But de cette triple fondation. — Le Père Deipuita crée la GongréffatioD.
— Ses commencements et son but. — Les premiers Congréganistes. — Décret qui la dissout. L'abbé Legris-Du? al en prend U direction. — Les Jésuites lestent volontairement en dehors du mouvement politique. — Origine du libéralisme. — Ses premiers apôtres. — Les Jésuites dispersés en 1815. — Les Evéques de Téglise gallicane fout appd aux Jésuites pour leurs petits séminaires. — Fon dation de huit maisons. — Le cardinal de Bausset et les Pères de la Compagnie.
— Uaufiis terrain sur lequel ib se placent. — La presse constitutionnelle se fait l'adversaire de rinstilut et de la royauté. — Mort du Père deClorivière. — Sim* pson lui succède.— Sa lettre aux supérieurs. — Les véritables monita sécréta des Jésuites. — Leur politique mise à nu.— Commencement des Missions.— Les Evér ques forcent les Jésuites à devenir Missionnaires.— Les Pères se résignent à Timpopularité pour obéir aux ordres des prélats.— Mission de Brest.— L'èmeate et la liberté.— Les principaux Missionnaires de la Compagnie.— Le Père Guyon.— Effet produit par ses Missions.— L'abbé de La Mennais avec les Jésuites.— Lettre dv Père Boxa ven au Père Biebardot sur la neutralité à garder envers le système de M. de La Meni^ais.- Conférence de Boxaven et de La Mennais.— I^ Père Godinot et l'auteur de VEsaai sur Vindifférence.— Leur correspondance.— Méconleuiement de La Mennais. — Le Père Baymond firxozowbki partisan de ses docfriiies.— La Mennais appelle les Jésuites k marcher sous son drapeau.— M. de Camé blâme les Jésuites. — Les partis extrèmes.invoquent ou flétrissent les Pères. — lufloence qu'on leur suppose. — Le Père Bonsin à la tète de la CongrégatioD.— OEiivres de la Congrégation. — La Chapelle des Mi$sions«Elrangères — Exereic« des Congréganistes. — Fondations pieuses. — La Société des BonncsOEu-
100 CHAP. 111. — HJSTOIIIE
fret. ~ Les petits Savoyards. — La Société de saini Franfoit Régis. ~ Le Clergé et les laïques dans la Congrégation. — Colère du Libéralisme coutre la Coogrégation. — But de ses Tureurs. — On prèle au Père Ronsin un pouvoir extraordinaire. — - Reprorbes et calomnies adressés aux Congréganisles. — La Congrégation domine la France. — Frayeurs de l'opposition aotit-alluilique. — La Congrégation a-welle régné? — Efléts des terrreur libérales. — Le duc de Boban et Tabbé Mattbieu remplacent le Père Ronsin. — Congrégation militaire. — Le Libéralisme parvient à la faire dissoudre.
Une révolution aussi décisive dans les idées que dans iej^ mœurs venait de s'accomplir en France. Cette révolution, dont le foyer permanent était à. Paris, réagissait à toutes les extrémités du monde. Malgré les désastres militaires et la chute de l'Empire, la France, trahie par la victoire, régnait encore moralement sur l'Europe. Le retour des Bourbons, l'enthousiasme universel qui les accueillit, Içs principes de religion, de monarchie et d'ordre que Napoléon avait su remettre en vigueur, tout tendait à persuader qu'il serait possible un jour de dominer les instincts démagogiques. 11 n'y avait qu'à suivre la ligne tracée par l'Empereur avec une si prudente énergie. Il ne fallait restaurer du passé que ce qui était bon et acceptable en soi, qu'ouvrir aux idées nouvelles un lit dont la mesure devait se combiner avec tous les intérêts. Les événements furent plus grands que les hommes : les Bourbons succombèrent sous la tâche que ta Providence leur imposait.
Après les premiers élans d'une joie dont les témoignages éclatèrent avec unanimité, la France de monarchique que Bonaparte l'avait faite, se vit tout-à-coup ramenée à ses errements révolutionnaires. Il la laissait religieuse : les Bourbons allaient permettre qu'on corrompit sa Foi. Lorqu'en 1815, après la bataille de Waterloo, le prince de Talleyrand, président du Conseil, voulut s'entendre avec Louis XVIII sur les moyens à employer pour pacifier les esprits et consolider le trône, l'ancien Evéque d'Autun ne craignit pas de dévoiler au roi sa pensée : «r Sire, lui dit il. Votre Majesté espère se maintenir aux Tuileries : il importe donc de prendre ses précautions. Une sage et forte éducation peut seule préparer les générations nouvelles à ce calme intérieur, dont chacun proclame le besoin. Le remède le plus efficace pour y arriver sans secousse, c'est la reconstitution légale de la Compagnie de Jésus. » Louis XVIII en était encore aux arrêts des Par-
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS iOt
leinent«» U déplorait les effets de la vaste conspiration qui avait renversé le trône, et il ne s*apercevait pas que ce complot était le |»reniier-né de celui qui réalisa la destruction des Jésuites. Il s*étonna de voir un des membres les plus influents de TAssemblée nationale, un Evoque parjure, lui soumettre un pareil projet. Talleyrand ne s'effraie point des railleries philosophiques du Monarque : il affirme avec plus d'autorité que les Jésuites sont seuls capables de relier le passé au présent en s' emparant de Tavenir. Louis XYIII demande quelques semaines de réflexion. Dans cet intervalle, Talleyrand perd le pouvoir, et de ce jour date la guerre incessante dont la Société de saint Ignace va se trouver Fobjet. Le ministre n'avait pu convaincre le roi de la sagesse de ses conseils : rhomme d'opposition comprend qu'il importe à ses plans de priver les héritiers de son portefeuille d'un concours par lui regardé comme indispensable. On ne lui accordait pas les Jésuites pour les mettre en France à la tète de l'éducation : il les fit attaquer pour les rendre impossibles.
Sans s'en douter, les Jésuites avaient sur les bras un adversaire qui ne demandait pas mieux que d'être leur ami sous les conditions imposées par lui. Ces conditions , le prince de Talleyrand, qui n'avait pas toutes les vertus de ses vices, les eût plutôt cherchées dans les besoins du moment que dans les nécessités sociales et religieuses. Ce n'était pas en effet un diplomate à transiger avec son égolsme au profit de l'idée chrétienne ou morale. Louis XVIII venait cependant de* commettre une faute en négligeant l'avis du président de son Conseil : le ministre disgracié la fit expier aux Jésuites.
Les Pères n'avaient qu'iine existence précaire. Le Clergé se rappelait par tradition les services que la Compagnie de Jésus rendit à l'Eglise et au royaume. U n'avait pas oublié les luttes soutenues contre les Pères de l'Institut par l'Université, par les Parlements et par les Philosophes. Les derniers Jésuites qu'il apercevait à l'œuvre lui offraient le modèle de toutes les vertus : ils ravivaient ce sentiment de reconnaissance. Le Clei^é les entourait de respect, il se montrait heureux de marcher à l'ombre de leur zèle ; mais peu à peu la mort avait tellement éclairci leurs rangs, qui ne se renouvelaient plus, que dans un espace
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assez rapproché, la Compagnie ne devait être qu un souvenir. Les Pères de la Foi de Jésus, dont Fabbé Varin était supérieur, et qui n*avaient pas suivi l'exemple de leurs associés allant se réunir à la Compagnie de Jésus, ressuscitée en Russie, commençai^it à voir se réaliser le plus cher de leurs vœux. Ils s'étaient dévoués à rinstitut de saint Ignace lorsque tout lui semblait hostile. Ils avaient espéré qu ils seraient comme les pierres d'attente destinées à la reconstruction de Tédifice. Us demandaient à y être agrégés au moment où l'Europe faisait servir le succès de ses armes à la restauration des idées d'ordre.
L'intention de l'abbé Varin se manifestait par les œuvres. Les Pères de la Foi avaient, ainsi que les anciens Jésuites, partagé et adouci les maux de 1 Eglise. Ils s'étaient vus proscrits par Napoléon : ils sollicitaient l'honneur d'être proscrits encore. Parmi ces Pères , qui ont déjà fourni à la Société de Jésus des hommes tels que Rozaven, de Grivel, Kohlmann, Sinéo et Godinot, on remarque Germain Dumouchel , Eloi Dutems, Edmond Cahier, Nicolas Jennesseaux , Augustin Coulon , Antoine Thomas , Pierre Cuénet, Leblanc, Gloriot, Debrosse, Sellier, Barat, Roger, Gury, Ronsin , Loriquet , Joubert, Boissard, Béquet et Ladavière. Ces prêtres sont connus à Paris et dans les provinces par leur zèle éclairé et par une charité qui sait se rendre aimable. Le Père de Clorivière a été pendant ce temps investi des pouvoirs nécessaires afin de rétablir la Société en France et d'accueillir individuellement dans son sein les Pères de la Foi , dont les services passés furent acceptés comme un Noviciat anticipé. Ils ont combattu, ils ont enseigné : ils possèdent donc des amis et des élèves. Quelques jeunes ecclésiastiques, des laïques même se proposent pour renforcer les rangs des vieux Jésuites. Ils se présentaient dans les conditions exigées par saint Ignace : ils sont reçus , car, dans ce moment de transition , l'Ordre sent de quelle importance il est pour Itti de s'offrir à l'Eglise aussi nombreux que possible. Les choses en étaient là, lorsque Pie Vil publia la bulle qui rétablissait la Société. Les Jésuites de France comprenaient les difficultés de leur position et celles que le gouvernement de Louis XVllI se suscitait comme à plaisir. Ils ne voulurent pas user du droit de H* berté que la Charte conférait à tous les Français. Us se voyaient dé-
sirés par les Evêques ; les Conseils municipaux de plusieurs villes importantes invoquaient leur concours. Les Jésuites, à peine nés à la vie publique, ne demandèrent pas au roi'et aux pouvoirs législatifs un permis d'existence qu'ils trouvaient dans la loi ; ils se contentèrent de marcher sans bruit vers le but qui leur était assigné.
Cette situation, ne tendant jamais à se régulariser, soulevait de graves questions constitutionnelles. De quelque manière que ces questions allassent être résolues , elles froisseraient ou la' liberté de conscience ou les acrimonieux scrupules de ces terribles amants de la Charte , préparant déjà , en son nom , la révolution qui doit TétoufTer. Ces points de controverse , ^ui s'agiteront longtemps encore , surgirent avec la renaissance de Tlnstitut ; il importe de les préciser et de les examiner.
De leur propre choix et par l'effet de leur volonté , plusieurs Evêques de l'Eglise gallicane , forts de l'ordonnance royale * du
I LWtlonnance du 5 octobre I8U, qui \>lanx les petits séminaires sous la dépendance des Evoques, n'a pas été insérée au Bulletin des lois, 11 importe donc d'en rétablir le texte dans cette histoire :
« Louis, par la grùce de Dieu. etc.
» Ayant égard à la ttécessilé>où sont les Archevôiiues et Evêques de notre royau> me, dans les circonstances diriiciles oii se trouve l'Eglise de France, de faire instruire dès l'enfance des jeunes gens qui puissent ensuite entrer avec fruit dans les grands séminaires, et désirant de leur procurer les moyens de remplir avec faciJtté cette pieuse intention ;
» Ne voulant pas toutefois que ces écoles se multiplient sans raison légitime;
« Sur le rapport de notre Ministre secrétaire d'Etat de l'intérieur,
» Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit s
» Art. I". Les Archevêques et Ëvêqups de notre royauma pourront avoir dans chaque département une École ecclésiastique, dont ils nommeront les chefs et les instituteurs, et où ils feront instruire dans let» lettres les jeunes gcus destinés à entrer dans les grands séminaires.
» Art. 2. Ces Ecoles pourront être placées à la campagne et dans les lieux où il n'y aura ni lycée ni wUége communal.
» Art. 3. Lorsqu'elles seront placées dans les villes on il y aura un lycée ou collège communal, les élèves, après deux ans d'étude^, seront tenus de prendre l'habit ecclésiastique.
M Ils seront dispensés de fréquenter les leçons désdils lycées et collèges.
» Art. 4. Pour diminuer autant que^jiossible les dépenses de ces élablissemenls, les élèves seront exempts de la rétribution due k l'Université par les élèves des lycées, collèges, institutions et pensionnats.
» Art. 5. Les élèves qui auront terminé leur cours d'études pourront se présenter a l'Université pour obtenir le grade de bachelier ès-letires.
n Ce grade leur sera conféré gratuitemeul
» Art. 6. 11 ne pourra être érigé dans un département nue seconde Ecole ecclésiastique qu'en vertu de notre autorisation, donnée sur le rapport de notre Ministre secrétaire d'Etat do Tiniérieur, après (^u'il aura entendu T^véquc çl le grandmaître de l'Université.
» Art. 7 Les Ecoles ecclésiastiques sont susceptibles de recevoir des legs et déî donations, en se conformant aux lois existantes sur cette matière.
5 octobre 1 8 1 4 , appelaient les Jésuites. Ils leur coiiibieiit les fi)nctions les plus difficiles du saint ministère; ils les, chargeaient de FéJucation. Ces Jésuites, soumis, comme les autres prêtres, à la juridiction épi scopale et aux lois du royaume , ne recevant que des prélats le privilège de prêcher, de confesser et d'enseigner, se^ contentaient dans leur for intérieur de suivre la règle de saint Ignace de Loyola. Comme corporation , ils n avaient, ils ne solLi- «citaient aucune existence civile , nul droit de posséder ou d'acquérir , nulles prérogatives dans l'ordre religieux ou politique , aucun caractère que celui de prêtre, français.
Dés décisions judiciaires ont jadis, il est vrai, détruit la Com-* pagnie de' Jésus : un édit royal sanctionna ces décisions. Les lois révolutionnaires, tout en les frappant de nullité, leur donnèrent une nouvelle vigueur lorsqu'elles proscrivirent les corporations ri ligieuses et séculières. Mais l'autorité de la chose jugée ne s'étend que sur le passé, sur l'état de choses qui subsiste au moment où rafrSt^st intervenu; elle ne saurait exercer aucune influence sur l'avenir. La Constitution de 1791, d'accord avec la loi de 1790, déclare ne plus reconnaître les vœux perpétuels de Religion ; le décret du 18 août 1792 supprime * toutes les Congrégations et confréries dans les termes les plus généraux et les plus âEsoTus. Ces lois furent virtuellement abolies aussitôt que Bonaparte eut pris les rênes de l'Etat ; il se fit un devoir et une gloire de relever les autels. Comme la Religion catholique ne peut vivre sans vœux et sans congrégations , l'Empereur fut obligé de subir cêtfe exigence, qu'il encouragea, qu'il combattit, qu'il toléra tour a tour, selon les calculs de sa politique ou les impulsions du moment. Les Pà;esde la Foi , par un décret de messidor an xii ,
M Art. 8. Il n'efttau surplus on rien dérogé à notre ordonnance du 32 juin der^ nier, qui niainlicnl provisoirement les décrets et règlements relatifs à l'Uttiversité.
» Sont seulement rapportés tous les articles desdits décrets et règlements contraires à la présente.
» Art. 9. Notre Ministre secrétaire d'Etat de l'intérieur est chargé de l'exécution de la présente ordonnance.
M Donné au château des Tuileries le 5 octobre de Tan de grâce 1ftl4.
» Signé Louis.
M Par le roi : Signé l'abbé de Montesquiou »
> Ce décret fut rendu lorsque Louis XVI était déjà prisonnier au Temple. Il n'est pas s^iK'tioimé par le roi, et, aux termes mOm<-s île la Consli ulion. il n'a par cohsoquent jamais lIô obligatoire.
furent dissouts; mais ce décret ne concerne point les Jésuites. Il ne leur est applicable dans aucun cas ; il ne fut même pas exécuté en 1804.
Lapromulgation de la Charte introduisit en France un nou* veau droit public ; elle modifia essentiellement les rapports de la Religion avec l'Etat.
Autrefois le roi était TEvéqne du dehors et le défenseur des Canons. En échange de la protection temporelle que les princes luî Wcordaient , TEglise les faisait en quelque sorte participer n son pouvoir. « La sainte société.des deux puissances^ dit Bossvet, semblait demander qu'elles exerçassent les fonctions Funs de l'autre , ce qu'elles faisaient hors de leur ressort n^|^rel , ayant son effet par leur consentement mutuel , exprès ou tacite. » ïa liberté des cultes , proclamée par Tarticle 5 de la Charte , modifiait essentiellement l'ancien ordre de choses. La Religion catholique était, comme fês autres cultes, en possession d*un plein et entier exercice , d'après ses propres règles et sous la* sanction du Pape et des Evêques , pour tout ce qui a trait au spirituel. Ainsi, hors de la sphère des droits temporels et civils, pour les choses intérieures , l'Eglise se voyait affranchie , émancipée , et plus m-» dépendante de droit que sous l'ancien régime. L'école politique qui avait inspiré ces théories de liberté chercha dés le principe à les circonscrire , à les entraver dans Tapi^ication. L'existence des Corporations religieuses sans droit civil était proclamée. La loi n'ayait pas à descendre dans les consciences , à scruter les vobu^ faits , à discuter le genre de vie qu'il plaisait à un petit nombre de Français d'embrasser. Elle leur prêtait aide comme aux autres citoyens ; eux lui devaient obéissance et respect dans tous les actes de la vie publique. L'association non autorisée ne formait pas une personne morale et civile ; ses.membres n'étaient que des individus isolés aux yeux de la loi , et laissés par elle dans l'ordre commun., Ils restaient passibles des mêmes peines que les autres citoyens , soumis à la même surveillance et aux mêmes charges ; ils se trouvaient dans leur patrie, catholiques an même titre, que dans l'Amérique et dans FAngleterre protestantes.
Ces deux derniers Etats interprétaient largement le principe d 'indépendance religieuse. Les Jésuites s'imaginèrent que la
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France avait pas$é par d*assez rudes épreuves pour se montrer jalouse de ses nouveaux droits. Ils ne voulaient pa», en réveillant les querelles amorties , susciter des embarras au gouvernement. Le Souverain-Pontife leur rendait la vie ; il les mettait sous la garde et à la disposition des Evoques; la Charte leur garantissait la liberté et la protection due à chaque culte; ils s'engagèrent sur cette voie toute légale. Le pouvoir civil n'avait point à s'iinnitôcer dans des vœux ne portant aucun préjudice à TEtat. L'Ordinaire acceptait les Jésuites comme auxiliaires ; ils étaient prêtres aux yeux de la loi ,Teligieux dans leur for intérieur. Cette situation n'avait donc rien d'anormal ; elle fut comprise ainsi , et , dés les premières années de la Restauration, les Jésuites se trouvaient à Bordeaux, à Forcalquier, à Amiens, à Soissons , à Montmorillon et à Sainte- Anne-d'Auray. Peu de jours auparavant, ils s'étaient réunis en communauté dans la maison de la rue des Postes, que les dames de la Visitation venaient de leur céder. Le gouvernement ne s'occupa ni de les appuyer ni de les inquiéter. Ils s'établirent, ils procédèrent en silence, obéissant à la voix des Evèques, et se prêtant aux bonnes-ceuvres que chacun avait commencées ou réalisées pendant la dispersion.
Les anciens Jésuites et les nouveaux Pères de la Foi avaient toujours calculé que des événements inattendus les rallieraient sous la bannière de saini Ignace. Au milieu de cette longue tempête qui agita la France, on les avait vus, par une sainte émulalion, répandre les germes de piété à Paris ainsi que dansées provinces. Leur but était commun, quoiqu'il n'y eût entre eux aucun lien d'association. La Révolution avait détruit les établissements religieux où l'enfggice apprenait à être chrétienne, où la jeunesse des deux sexes se façonnait à la science et aux vertus. Les Jésuites et les Pères de la Fipi tâchèrent de reconstruire l'édifice abattu ; avec cette persistance que rien ne peut vaincre, ils cherchèrent à créer sur des ruines. Dès la fin du dix-huitième siècle, l'abbé de Toumely s'était flatté que la princesse Louise de Condé et que- Tarchiduchesse Marianne d'Autriche l'appuieraient dans son projet d'établir une Congrégation de Religieuses destinées à élever les jeunes filles. Des tentatives eurent Ueu , mais sans résultats importants. Le Père Varin, confident de ses
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plans, ne se découragea pas. Dans Madeleiqe-Sophie Barat, sœur du Père Barat, il rencontre la personne qui doit le seconder. C'était en i 800 que ces événements se passaient. Peu de mois âpres, des compagnes se présentent à mademoiselle Barat. Leur nombre s'accroît; elles commencent à opérer le bien, et alors elles reçoivent de leur fondateur le nom de Dames du Saçré- Cœur. Yarin , Tami de Portalis, et qui fut plus d'une fois soutenu par ce grand ministre \ leur trace un plan de Constitutions, il leur impose les régleis qu'elles doivent suivre. Ce fut ainsi que se développa cette Congrégation, appelée à rendre tant de services aux diverses classes de la Société.
Dans le même temps, un vieux disciple de l'Institut , le Père Bacoffe, conçoit, à Besançon , l'idée d'une espèce d'école normale , où se formeront des institutrices pour porter au fond des campagnes l'éducation chrétienne. La résurrection des Jésuites est encore un problème ; mais déjà ils essaient de reprendre par la base l'œuvre à laquelle on les arracha. Les Dames du Sacré- Cœur, sans exclure l'éducation des pauvres, acceptaient la mission d'instruire les jeunes filles fortunées ; la Congrégation de la Sainte- Famille fut réservée aux enfants de l'indigence. Le Père Varin lui donna une règle appropriée aux besoins qu'elles se vouaient à satisfaire.
La riobesse et la pauvreté ont des écoles ; Varin^ en fondant la Congrégation de Notre-Dame avec la Mère Julie, veut en ouvrir aux jeunes fiUes de la classe moyenne dans les cités et
* Les relations des Pères de la Foi avec Porlelis ne font plus un myslère, et elles honorent aulanl les -disciples de Tlustilut que le ministre lui-incme. Portalis était un fiegi parlementaire qui cherchait à faire refleurir en France là Hcligiôn catholique. Les obstacles qu'il renconlraîl sur sa route le forcèrent souvent à prendrê*à'<» voies détournées, à prononcer des paroles malsonnaates^et h censi* gner dans ses actes officiels des mesures et des doctrines inadmissibles au point de vue religieux. Ces actes ne furent que des concessions faites k l'incrédulité pour obtenir l'essentiel.
Tout était à reconstituer dans r£g)ise de. France; Portalis se dévoua à cette lâelie, ef,~ avec l'aide du Premier Consul, il parvint à son but. M. de Crouseilhes et la confesse de Grammont avaient mis le Père Varin en rapport avec le conseiller de Bonaparte. Portails connut et apprécia la plupart des futurs Jésuites. 11 devijttjeurjimi, et il les protégea souvent contre les dcnonciatious de la police. C'est ainsi que le 18 fructidor an x. il rend compte par écrit à Bonaparte de ses entretiens avec le Père Varin , dont Fouché avait saisi la correspondance. Plus tard, en 4(i04, Portalis paraît abandonner ses protégés; mais au milieu de ses ii:justices calculées , on sent encore percer les bienveillantes intentions du mfnibtre des cultes on faveur des associations religieuses que le cardinal Fesch défendait.
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dans les bourgades ^ Les derniers Jésuites consacraient leur vieillesse à créer des établissements dont tous les pouvoirs devaient apprécier l'utilité : un autre Père, Jean-Baptiste Bourdier-Del puits , né eu Auvergne, réalise dans Tonibrc une touchante pensée d*êgalité chrétienne. Les. saturnales de 1793, h s folles orgies du Directoire ont réagi sur Fesprit d*un certain nombre de jeunes gens, lis refusaient de s'associer à ces hontes ; ils cherchaient dans Tétude et dans la prière un préservatif contre une pareille démoralisation ; ils accoururent d*eux-même se rallier à la parole du Père Delpuits C'était l'apôtre de tous ces hommes qui allaient briller dans le monde par leur science , par leurs travaux ou par Tillustration de leur naissance. Le Jésuite les accueillit, les soutint dans la lutte qu'ils engageaient. Quand il vit que la régularité de leurs mœurs ne se démentait pas plus que l'intelligence de leur zèie et leur charité toujours active , il leur raconta comment, en. 1563, le Père Léon avait instit.ué la^Congrégation de la Sainte -Yiei|;e; il leur en démontra l'importance et les bienfaits. La proposition de Delpuits fut agréée ; et le 2 février 1801, les docteurs Buisson et Fizeau; Régnier, juge au tribunal de la Seine, de Marignon, Matthieu et Eugène de Montmorency furent les six premiers Congréganistes. Le cardinal de Belloy, archevêque de Paris, approuva et bénit cette tentative. Le Père Delpuits aspirait à sauver du naufrage Jes croyances religieuses et la pudeur des jeunes gens qui affluaient à Paris pour étudier le droit et la médecine, ou pour se livrer à la diplomatie, au commerce , à l'état militaire , à l'industrie et à l'instruction publique. Ce fut la Hn principale de la Congrégation ; les Congréganistes durent être les missionnaires de la famille, de l'amitié ou de la confraternité. Ils visitaient les malades ; ils secouraient les pauvres honteux ; ils apprenaient dans les salons ainsi que dans les ateliers , par leur exemple encore plus que par leurs conseils , à pratiquer les lois de l'Evangile. Cette association de bonnes œuvres se propagea rapidement. Pie Vil lui accorda de pieuses faveurs , et en peu d'années elle s'étendit dans plusieurs
J Cet Iii»li(ul s'osl acclimalé m Belgique, où la Mère Julie se relira. (Te&t à Maiiiur que le siège «le la Coiigrègaliou es>( établi, et de là les Sœurs se rèpaiidcul daub les profinces. Madame Blin de Bourdon succéda a la Toudatricc.
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 1(Hl
villes. Grenoble , Rennes, Nantes, Lisieux , Toulouse et Poi« tia^ obtinrent leur Congrégation relevant de celle de Paris ; Lyon eut la sienne aussi , mais distincte et indépendante. Dans l'espace de quelques années, de 1801 à 1814, le Père Delpuits compta, au nombre de ses Néophytes^ des personnages qui devaient honorer Tépiscopat , la pairie , les armes et la science. Dans les registres de la Congrégation , on lit à chaque page des noms devenus illustres. Ici c'est le médecin Laënnec et Alexis de Noailles, les trois Gaultier de Claubry et le comte de Breteuil, Nicolas, Robert et Justin de Maccarthy et le mathématicien Binet, Louis-Charles de La Bédoyère et le jurisconsulte de Portets,..le savant Cauchy et le duc de Béthune-Sully , Téloquent Hennequin et le duc de Rohan , le docteur Cruveilher et le marquis de Mirepoix, Ferdinand de Berthier et le marqujs de Rosambo. Sur ces mêmes listes se présentent des jeunes gens ou des hommes faits , que le Clei^é a vus ou voit encore à sa tête. On y remarque des Evoques , tels que Brute , Martial, Forbin de Janson, Feutrier, de Mazenod et de Jerphanion ; des prêtres , qui , comme le Sulpicien Teyssère et les abbés Carron , Desjardins , Mansuy , de Retz et Âugé , rendirent à TEglise et au royaume des services qui ne sont pas oubliés. En 1810, la Congrégation révélait son influence ; elle contrariait les projets antireligieux de TEmpereur : elle fut supprimée par un décret. L'abbé Philibert de Bruyard , devenu plus tard Evêque de Grenoble , se chargea d*en réunir les membres épars. Elle vécut silencieuse et proscrite jusqu'à la chute de Napoléon. En ce moment, Tabbé Legris-Duval , dont le nom est populaire par Tonctionde sa parole et une charité sans bornes, dirigeait les Congréganistes se rassemblant dans une chapelle intérieure des Missions-Etrangères. Au mois de septembre , il confia ce patronage au Père de Clorivière, nommé depuis peu de jours supérieur de la Société de Jésus en Friince, et cherchant en cette qualité à en réunir les débris.
Tels furent les soins des Jésuites : ils fondèrent des institutions dans le temps même où l'idée de leur rétablissement pa* raissait une chimère ; ils allaient s'organiser quand le retoiirde Bonaparte, au 20 mars 1815, les dissémina de nouveau. Après les cents jours, il leur fut permis d'espérer quelques années de
calme : il résolurent de les employer au triomphe de la Foi et à réducation. De grandes choses avaient été obtenues par de faibles moyens. La persévérance avait triomplié des obstacles, et, au milieu de la crise qui abattait le trône impérial , ils sentaient que leur concours aurait une salutaire efficacité. Ils se reconstituaient en silence ; mais ce travail intérieur n*empêcha pas les Pères de se livrer aux œuvres extérieures. Les uns prêchèrent dans les villes, les autres professèrent dans les Collèges, tous cherchèrent à se donner des frères , car leur petit nombre et la vieillesse de plusieurs étaient un sujet d'inquiétude pour l'avenir. Us dési* raient que les Novices pussent se former à Tècole des maîtres qui , après avoir vu les derniers jours de l'ancienne Compagnie , achevaient leur vie dans les angoisses de Texil et dans les luttes du martyre. C'était pour des Jésuites un précieux enseignement; le ciel ne le refusa point à leurs vœux. Ils appelaient des jeunes gens pleins de zèle , de piété et de science , il s'en présenta sur tous les points.
La Restauration de 1814 réunit les partis dans un seul. On était fatigué du crime, de la gloire, surtout de cette guerre éternelle qui tuait les générations presque au berceau. La France avatt^oif de la paix, de l'ordre et du bonheur de la famille. Louis XYUI était destiné à la faire jouir de ces biens. 11 s'essaya au rôle de souverain-constitutionnel, quand il n'aurait dû songer qu'à être le père de la patrie.
La Révolution était vaincue ; elle se rallia sous le^canon que la Charte permettait de tirer contre les idées religieuses et sociales. La Révolution s'avouait condamnée par son fait à l'impuissance; elle se transforma en amante forcenée du sceptre constitutionnel. Elle adopta la Charte comme le palladium de ses espérances, comme le bélier avec lequel il lui serait facile un jour d'ébranler le trône des Bourbons. Les éléments de force et d'autorité étaient partout : il n'y avait qu'à s'en servir avec discernement. Louis XVllI laissa douter de la puissance dont la force des choses l'investissait. U courtisa une vaine popularité, il flatta les indifférents, il trembla devant ses adversaires, il craignit d'encourager ses amis. U eut toutes les faiblesses de l'amonr-proprov sans avoir un seul jour un véritable clan d'orgueil royal ; il ne
sut répondre dignement ni à la grandeur de son rôle ni aux périls de la situation. La liberté ne devait être qu'un bouclier pour protéger les droits de tous, on en fit un glaive pour tuer la Religion et la royauté.
Avec un instinct conservateur dont le monarque paraissait fata* lement dépourMi , les Jésuites pensèrent que , pour leurs vues ultérieures , il importait avant tout de se tenir à Fécart des tiraillements politiques. Absorbés par les soins du ministère sa* cré , essayant de se développer dans un pays où les lois et les mœurs subissaient de si étranges modifications ; où , par des éloges pleins d*empbatiques impostures , on boursouflait les candides vanités de la jeunesse; où les plus savants professeurs, les politiques et les écrivains les plus renommés s'avilissaient devant elle, afin dé Tamener à conspirer dans la rue au profit de leur ambition , les Jésuites n'avaient ni le temps ni la volonté de se mêler aux luttes des partis. L'Institut de saint Ignace leur faisait une obligation de cette neutralité ; l'expérience confirma la règle dictée par leur fondateur. Les premières années passées à la rue dès Postes et dans les départements s'écoulèrent donc sans bruit. De temps à autre un éclair, précurseur de Forage, brillait bien dans la presse libérale ; mais cet ^lair, qui n'avait point de cause efficiente , était promptement oublié. Les opinions se classaient avec les hommes ; on se disputait le gouvernement afin de consolider ou de perdre la monarchie. Au milieu de cette conflagration de paroles et d'écrits , les Jésuites restaient inaperçus.
La génération de cette époque ne connaissait ni leur nom, ni leurs services. Mais les personnes qui se trouvaient en rapport avec eux bénissaient leur influence ; cette influence réveilla dans quelques cceurs les souvenirs du passé. On se rappela que, pendant deux cent cinquante ans , ils s'étaient dévoués à rendre les hommes meilleurs, et à porter le Christianisme aux extrémités du monde. 11 survivait encore un certain nombre de sophistes qui avaient jadis combattu la Compagnie de Jésus par calcul , par tradition janséniste ou par désir d'innover. Ils en parlèrent avec les haines ou les défiances de 1762. Ils remontèrent à leur berceau pour ressaisir la trace des sentiments que de longues agitations avaient à pou près effacée. Ils mirent en participation
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leurs vieilles antiptliies, leurs jeunes passions et leur expérience pour tromper les hommes. On vit done les débris de la Philosophie du dix-huitième siècle et les Constitutionnels de 1818 faire cause commune contre les Jésuites.
L'Eglise de France tâchait de se reconstituer dans les limites que la Charte lui imposait : elle créait des écoles ecclésiastiques ; beimcoup d*Evèques se montraient jaloux d en confier la direction à rOrdre de Jésus. Par le bien opéré dans les établissements oA elle prenait racine, il était facile de prévoir celui qu'elle réaliserait plus tard. Les Jésuites avaient un plan d études, des professeurs habitués à renseignement , des traditions qui leur apprenaient les moyens de se faire aimer des jeunes gens et d'obtenir leur confiance. L'épiscopat bénissait ces débuts, et le cardinal de Beausset, l'une des lumières du Clergé, en constatait lui-même les fruits. Le 38 juillet 1819, il écrivait au Père Cuénet : « Bien peu d'années ont suifi , Monsieur, aux respectables directeurs du petit Séminaire de Sainte-Anne pour opérer de grands biens. Son utile influence ne s est pas renfermée dans les limites du diocèse qui Ta vu naître. Elle s est déjà étendue sur une grande partie de la Bretagne. Cet établissement est appelé îi rendre des services inappréciables à toutes les classes de la société par le bienfait d'une éducation vertueuse et d'une instruction appropriée à toutes les conditions.
» Le but principal de son institution est sans doute de préparer des sujets à l'état ecclésiastique, mais il sera toujours heureux <{ne ceux d'entre eux qui ne s'y trouveront pas appelés par une vocation suffisante aient au moins reçu , dans leur premier âge, les principes et les habitudes de religion et de morale qui forment les bons chrétiens et les bons citoyens. ^
» Voilà, monsieur, le véritable point de vue sous lequel j'ai toujours considéré Tutile institution des petits Séminaires.
» Je sais, monsieur, avec quel zèle et avec quel succès vous savez diriger ce bel et vaste établissement. Je jouis plus que personne des bénédictions que la Providence a daigné accorder à vos travaux et au vœu le plus cher de votre respectable Evéque. Les liens du sang et de l'amitié qui m'unissent si tendrement à hii depuis tant d'annoes m'associent à tous ses sentiments comme
à toute la satisfaction que lui donne la prospérité toujours croissante du petit Séminaire de Sainte-Ânne.
» Vous connaissez, Monsieur, Festime que j'ai toujours professée pour votre respectable association. Je l'ai proclamée dans toutes les occasions qui ont pu s'offrir à moi dans le cours d'une vie déjà bien avancée. »
De semblables lettres arrivaient de tous les diocèses aux enfants de saint Ignace. Le Clergé et les Catholiques reconnaissaient leur qualité de Jésuites ; mais, pour ne pas compromettre l'Institut ou par un reste d'habitude, on ne les acceptait dans les relations ordinaires de la vie que comme prêtres séculiers. Cette position mixte avait des inconvénients qu'aucun avantage réel ne balançait. Elle offrait prise aux conjectures; elle pouvait faire accuser la Société de manœuvres ténébreuses ; elle permettait à des ministres hostiles ou mal disposés de prendre ombrage d'une précaution dont personne ne s'occupait. Les Pères n'avaient pas cru devoir solliciter une autorisation d'existence légale qui, dans l'état des choses, aurait pu compliquer les intérêts de l'Eglise. La Charte leur garantissait la liberté, ils n'osèrent pas aller plus loin. Par défiance du mauvais vouloir administratif ou pour donner une impuissante satisfaction à leurs ennemis^ ils cachèrent leur titrede membres deJ'Ordre dfiJ.ésus sous une dénomination cléricale. Cette concession enhardit le Libéralisme. Les Jésuites redoutaient Téclat ; la demi-obscurité dans laquelle ils s'enveloppaient se transforma tout^à-coup en un sourd complot contre la Charte. Us ne gagnaient du terrain que sur les champs de bataille de l'éducation ou de la chaire : on les soupçonna de tendre par des voies occultes au gouvernement de l'Etat. Ils avaient espéré c[ue le mystère les protégerait contre les mensonges dont l'ancienne Société était tombée la victime , ce mystère fournit des armes à la calomnie. Us craignaient de s'avouer Jésuites, le Libéralisme prit à tâche d'en voir et d'en mettre partout. Ce parti n'était pas encore aguerri à ces attaques de plume, à cette in* cessante polémique qui, délayant toujours la même imposture sous mille couleurs différentes, l'inculque enfin dans l'esprit des
I masses comme un fait avéré.
I Le journalisme naissait à l'art qu'il surnomma depuis la vie
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intellectuelle. Fondé par des censeurs qui firent leuns premières armes sous Fouché et sous Savary, il aj^renait à balbutier le nom de la liberté. Il se façonnait à Thypocrisie constitutionnelle, il essayait son pouvoir encore mal affermi, il se créait déjà Tinter** prête juré de l'opinion publique. Dans tous les pays cette faculté de parler chaque matin aux multitudes est un droit dont il sera toujours impossible de ne pas abuser ; en France, Fabus se si* gnala même avant le bienfait. La presse révolutionnaire de 1817 à 1830 ne fut point vénale, elle trafiqua rarement de ses opi** nions; mais, à part cette justice que l'histoire doit lui rendre, il faut bien dire qu*elle poussa aussi loin que possible le cynisme du mensonge. Elle s'était donné deux adversaires à combattre, la Religion et la Légitimité. On la vit les poursuivre avec un égal acharnement. Quand elle s'aperçut que ses efforts n'étaient pas toujours couronnés par le succès, elle chercha une dénomi-» nation qui, en sauvegardant les apparences monarchiques, devait cependant confondre FEglise et le trône, les prêtres et les royalistes dans la même haine. Le nom de Jésuite fut inventé. ~^ Tandis que cet orage s'amassait sur leurs têtes, les Pères de la Compagnie se portaient partout où le salut des âmes et la voix des premiers pasteurs les réclamaient. Dans la maison de la me des Postes, au Noviciat de Montrouge, dans leurs petits Séminai* refy ils organisaient la prière et l'étude. Sous l'inspiration du Père de Clorivière, ils cherchaient beaucoup moins à s'étendre qu'à se perfectionner. Mais,' au mois de janvier 1818, Clorivière, ac* cable sdus le poids des années, sentit que son bras n'était plus assez fort pour gouverner. Il avait rétabli en France la Société de Jésus, il aspirait à mourir simple Jésuite dans cette maison où il avait commandé. Le 9 janvier 1820 il expira. Quelques mois plus tard, le 5 octobre, le Père Barrud Je suivit dans la tombe ^
• Aogastin de Barruel , dent les ouvrages furent longtemps populaires, était en* tré fort jeune dans l'Ordre de Jésus. Pendant la Révolution française, il affronta souvent la mort. C'était un homme d'un courage encore plus grand que son talent. En t793, U entreprit de ramefier h l'Eglise le vieux Gobe], qui avait même apostasie son apostasie constitutionnelle et son titre d'£véque intrus de Paris. Barruel le convainquit, il l'ébranla; mais le Jésuite voulait lui faire publiquement retraiter son serment. Gobel ne s^en sentait pas le courage t « Eb bien ! lui dit un jour Barruel, ce sera moi qui lirai en chaire, dai» la Métropole, votre rétractation : je la lirai, vous présent; on s'emparera de nos personoea; ou aoua traînera àPédiafaud, et de là nous monterons tous deux au ciel, j» Gojt^sL. persista dans son refus, et cependant, quelques mois aprts, il périt sous le couteau révolutioânaire.
Louis Simpson avait succédé à Cloriviére, avec le titre de Provincial. Ancien Jésuite ftançais, esprit d'ordre et intelligence pratique, Simpson s*était depuis longtemps réuni à Stonyhurst aux Pérès de la Province d'Angleterre. Tradition vivante^ il devait, par son exemple et par ses leçons, faire fleurir Tancienne discipline et les vieilles lois. A peine fut-il choisi que, le 25 novembre 1818, il adressa la lettre suivante aux chefs qu'il donnait à plusieurs petits Séminaires : « En vous établissant supérieur de cette Maison, il est de mon devoir de vous communiquer ridée qu'un séjour de vingt-sept années dans différentes maisons de la Compagnie m'a fait concevoir de son gouvernement. C'est une exacte copie de celui de l'Eglise : il est donc vraiment paternel. Le supérieur d'un Collège, d'un Séminaire ou de toute autre maison est la source de toutes les autorités subordonnées par lesquelles il la gouverne; car il exerce le commandement qui lui est confié moins par lui-même que par ses collaborateurs, et c'est en soutenant et en faisant respecter les autorités inférieures qu'il fait respecter et aimer la sienne^ Nos Constitutions lui donnent un ministre, qui est comme sa main droite, puisque par lui il maintient la discipline domestique dans l'intérieur de la maison. Elles lui donnent un procureur pour tenir les recettes et les dépenses; ce procureur doit rendre compte tous les mois au supérieur en présence de son ministre; un pré* fet d'Eglise pour tout ce qui regarde le service divin; un préfet des classes pour ce qui regarde les études; des professeurs et régents pour gouverner sous lui chacun sa classe, enfin des préfets de mœurs pour surveiller les élèves durant les études et les récréations.
V Le supérieur^ instruit par les comptes qu'on lui rend à des temps marqués, ou qu'il se fait r^dre toutes les fois qu'il le juge à propos, sait et voit pour ainsi dire tout ce qui se passe, rectifie ce qui n'est pas bien, corrige ce qui est mal, et dirige tout sans entrer dans un détail infini qui absorberait tout son temps et l'empêcherait de s'occuper de choses plus importantes, et surtout d'étudier l'Institut et d'en acquérir une profonde connaissance, sans laqudle il ne sera jamais qu'un supérieur très-imparfait et indigne de commander à ses égaux et de les conduire
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à la perfection à laquelle il doit tendre aussi bien qu'eux. Un supérieur. de la Compagnie doit toujoui^ être prêt à écouter ses inférieurs, même les plus petits d'entre eux, avec patience, douceur^, bonté, affabilité ; ne jamais laisser voir qu'on l'ennuie ou qu'on l'importune. Toutes les fautes d'un supérieur sont dangereuses : c'est pour lui la matière d'un sérieux examen. Il est bon qu'il soit craint, mais il est bien plus important qu'il se fasse aimer. C'est ce qu'il obtiendra aisément s'il vit avec eux comme un père avec ses enfants, s'il sait les décharger quand ib ont trop d^ouvrage, les consoler dans leurs peines, animer leur courage dans les difficultés , prendre soin d'eux dans les maladies , ne rien négliger alors , ne rien épargner pour le rétablissement de leur santé, prévenir même leurs indispositions par une nourriture saine et abondante, un logement salubre; accorder leurs demandes si elles sont justes, si elles ne le sont pas, ne pas les rebuter, mais leur faire sentir doucement l'injustice ou l'irrégularité de leur demande ; et surtout ne jamais les laisser sortir mécontents ou ulcérés de sa présence.
» La même manière d'agir doit avec proportion avoir lieu à l'égard de nos élèves, qui doivent trouver en nous des pères et des mères. C'est en les aimant véritablement et en le leur prouvant continuellement, qu'on gagne leur affection et qu'on obtient leur confiance. Par ce moyen on les forme et on les dirige bien plus sûrement et bien plus aisément que par des pénitences qu'il faut répéter chaque jour, ou par des punitions corporelles avilissantes, dont l'effet le plus ordinaire est d'abrutir et d'endurcir le caractère. Si jamais pareille punition devient nécessaire et ne produit pas l'effet attendu, il ne faut pas la répéter, mais renvoyer à ses parents celui qu'elle n'a pas corrigé. *
Ce langage n'était pas nouveau dans la bouche des Jésuites. L'amour que les subordonnés et les disciples de l'Institut ont toujours témoigné à leurs maîtres en est la preuve la plus irréfragable; mais Simpson comprenait le besoin de.raviver cet esprit des anciens jours : il ne se lassa jamais de donner de pareils conseils. Le 1«' juillet 1818, il avait écrit aux Pères du petit Séminaire de Bordeaux : « Que la piété que vous devez inspirer à vos élèves soit une piété solide , fondée sur des principes sûrs ,
DE.JLA. COMPAGNIE DE JESUi». 117
incoQtestables , et dont ils n'aient jamais à rougir. Cette piété doit donc être dégagée d'observances minutieuses , capables de provoquer Jes railleries^de ceux avec qui ils vivront un jour liors du Collège. Il faut, en conséquence, qu'ils n'entendent et ne lisent rien qui puisse seulement exalter leur imagination , mais que , par vos soins , ils deviennent de vrais et de solides chrétiens ; et c est par là qu'ils seront armés sufTisamment pour soutenir les assauts, auxquels Dieu permettra qu'ils soient un jour exposés. *
Le 27 juillet 1819, Simpson conseille au Père Thomas, chef des Missionnaires de Laval , une extrême déférence envers le Clergé du Mans : c Rappelons-nous , lui mande-t-il , que nous ne sommes que les auxiliaires des prêtres séculiers, que nous professons comme Religieux un état humble et pauvre , que nous devons regarder les autres comme nous étant supérieurs, et que saint Ignace a donné pour titre distinctif à notre Société celui de petite Société de Jésus. »
Voilà les véritables Moniia sécréta qu'après de longues années nous découvrons dans les archives de Tlnstitiit. Ce n'est ni pour le public ni pour une circonstance déterminée que ces avîs furent dictés. Ils développent la pensée du fondateur; ils entrent dans l'esprit des Constitutions et du liatio stvdiorum ; ils peignent les Jésuites tels que, dans le secret de leur correspondance, ils ont voulu être , tels qu'ils furent toujours. Et ce n'est pas seulement le Provincial de 1818 qui trace ces règles si éloquentes de sagesse ; le 8 mai 1822, le Père Richardot, successeur de Simpson, écrit : « Lorsque nos Missionnnaires traitent avec les personnes du dehors, qu'ils se gardent de parler avec chaleur de ce qui concerne la politique , et surtout d'attaquer dans leurs conversations ou dans leurs discours les ennemis de la Religion et du roi qu'on appelle Libéraux. Il ne convient pas à des çinges de paix tels que nous devons être d'user de paroles irritantes ou amères. Que ce soit donc par une exposition nette et paisible de la vérité, et principalement par l'invocation des secours d'en haut, que nous travaillions à ramener dans le chemin de la justice ceux qui s'égarent. »
A huit années d'intervalle , au moment où les Jésuites sont
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accusés de tenir dans leurs mains orgueilleuses les rênes de tous les Etats catholiques et le gouvernail de TEglise, lorsqu'on proclame qu'ils commandent impérieusement au Vatican, aux Tuileries , à l'Escurial et partout , le Père Roothaan , Général de l'Ordre, adresse à ses frères une encyclique -, De amore Spcietatts^et Imtituti nostri. t L'ostentation , leur dit-il le 7 juillet 1830 , et Tesprit de vanité sont tout-à-fait opposés à l'esprit de notre Compagnie, qui est absolument consacrée à procurer le bien des autres et la gloire de Dieu , et non point à chercher une gloire humaine qui, dès-lors qu'elle n'est point le fruit des bonnes actions , devient vaine et trompeuse et aboutit enfin à l'opprobre. Mais tout ce qu'il y a de grand dans la réputation et dans l'honneur sera vraiment digne de notre Institut , si , selon l'esprit de notre vocation, nous nous efforçons d'être utiles à tous les hommes et parles exemples d'une vertu non vulgaire, et par une doctrine solide, et par les ministères spirituels auxquels nos Constitutions nous appliquent. Ainsi ce sera cette ombre , telle quelle, de gloire, qui s'attachera à ce que nous ferons de bien, et ce ne sera pas nous qui nous attacherons à cette ombre vaine. »
Le Père Roothaan ne se contente pas de cette appréciation des honneurs et du pouvoir au point de vue religieux. On a prétendu, on a répété que l'humilité des Jésuites, comme individus, était réelle, mais qu'ils ambitionnaient la gloire et l'influence pour leur Compagnie. Le Général développe ainsi son opinion devant les Pères de l'Institut. Sa pensée exprimée , c'est la pensée et la volonté de tous, ff Je n'ignore pas, ajoute-t-il dans la même encyclique, combien cette accusation, si elle s'adresse à tous les membre^ de l'Ordre, est fausse, outrageante et inventée par ses ennemis pour le rendre lui-même odieux. Cependant, si un seul des nôtres était animé de cet esprit de superbe, j'en serais profondement affligé; et je craindrais, non sans quelque fondement, que la faute d'un seul ne devînt funeste au corps entier ! Quoi donc ! nos révérends Pères et très-chers Frères en Jésus-Christ , cette recherche de la gloire humaine qui serait un opprobre pour la Religion en particulier et qui apparaîtrait un crime devant Dieu , pourrait-on se persuader que , si c'est au nom de l'Institut qu'on s'y livre ^ elle deviendra légitime et un
véritaMe amour de la Compagnie? Si TEglise de Jésus-Christ, désignée elle-même sou» le nom de Petit-Tronpeau , doit, au dire du yénérable Bède , quel que soit le nombre des Fidèles , croître par l'humilité jusqu'à la fin du monde, et ne parvenir que par l'humilité au royaume des cieux, une Congrégation religieuse , qui n'est qu'une portion très-minime de l'Eglise , n'est-^ elle pas {dus dDligée de concevoir et d'entretenir de pareils sentiments, et, à plus forte raison encore , notre Institut , que le bienheureux Père saint Ignace n'appelait ordinairement que la très-petite Compagnie de Jésus. »
Quand les événements ont amené une nouvelle crise, le Père Boulanger, Provincial de Paris, mande, le 14 avril 1844, à chaque supérieur sous ses ordres : t Tous nos Pères, Prédicateurs ou Missionnaires, se feront un devoir rigoureux d'éviter dans leurs discours tout ce qui pcnirrait avoir trait, de près ou de Imn, à la politique, ne fût-ce que par la plus légère allusion. Si quelqu'un venait à manquer d'une mani&re quelconque à cette recommandation, regardez, mon révérend Père, comme un de vos devoirs importants de m'en instruire aussitôt. »
La question de la liberté d'enseignement est pendante, l'UniversitC î^ d^^ Chambres législatives et la presse y rattachent la question des Jésuites. Le Provincial s'explique en ces termes : t Nos Pères ne doivent jamais parler de la liberté d'enseignement ni dans leurs sermons ou conférences , ni dans les allocutions qu'ils auraient occasion d'adresser à quelques réunions d*hommes ou dé femmes. »
La politique des Jésuites est complètement mise à nu. Nous en saisissons l'ensemble au milieu de cette intimité ou tout homme prudent se garderait bien de laisser pénétrer uu autre homme. Ces lettres expliquent et commentent les moyens auxquels peut avoir recours un enfant de saint Ignace ; elles l'initient à la vie publique, aux soins du professorat et de la dbaire. Elles le fortifient dans l'humilité comme Prêtre et surtout comme Jésuite ; elles lui interdisent la tentation de se poser en martyr ; elles l'invitent à la perfection tout en l'éloignant des manœuvres souvent légitimes que le monde emploie pour arriver au but de ses désirs. Cependant ce n'était pas sur de pareils documents que
cliàque jour l'on dressait réquisitoire contre les Jésuites. ils suivaient à la lettre les avis et ks ordres de leurs chefs, car les adversaires les plus partiaux de la Compagnie lui ont toujours plutôt fait uiî crime qu*un mérite de son aveugle obéissance. Avec de telles instructions pour guide, elle ne devait jamais s'écarter de la voie droite. On ne connaissait pas ces instructions : on im* provisa des Jésuites de fantaisie. On les rêva riches et omnipotents, parce qu'on ne descendait pas dans leur vie. On imagina qu'ils allaient être redoutables, parce qu'il était convenu de faire peur de ce fantôme. On les supposa mêlés à tous les événements, parce que, pour les besoins de la polémique quotidienne, il fallait inventer un mirage propre à entretenir la crédulité, tout en fomentant dans les masses la haine du prêtre.
Cette haine trouva bientôt un aliment. Les Evêques ne se déguisaient pas qu'il était urgent de vivifier l'esprit des populations, qu'au sortir des bras de la terreur révolutionnaire on faisait tomber dans^ ceux de l'athéisme légal. Les divers ministères, qui se succédèrent rapidement au pouvoir, semblaient, depuis 1815, se coaliser contre l'Eglise et la monarchie. U fallait opposer un iîrein à ce débordement de passions ; l'épiscopat eut recours aux Jésuites. Il pensa que par la sage vivacité de leur zèle et par la force même qu'ils empruntaient au levier de l'association , ils pourraient ressusciter les merveilles des premiers temps de la Compagnie. On forma le projet de régénérer peu à peu la France par les Missions.
Le 4 août 1806, Portalis, dans un rapport à Tempereur Napoléon, disait : « Depuis longtemps les Missions sont connues dans l'Eglise, et elles y ont fait de grands biens.
» Les pasteurs locaux n'ont pas toujours les moyens de s'accréditer dans leurs paroisses ; mais , indépendamment de tout fait particulier, il résulte de la commune expérience qu'il est des désordres auxquels les pasteurs ordinaires ne peuvent porter remède. Ces pasteurs sont les hommes de tous les jours et de tous les instants; on est accoutumé à les voir et à les entendre; leurs discours et leurs conseils ne font plus la même impression. Un étranger qui survient et qui, par sa situation , se trouve en quelque sorte dégagé de tout intérêt humain et local, ramène
plus aisément les esprits et les cœurs i la pratique des vertus. De là s'est introduit l'usage des Missions, qui ont produit, en différentes occurrences, des effets aussi heureux pour l'Etat que pour la Religion, j»
A la suite de ce rapport, Portalis présentait Fabbé Rauzan comme supérieur des Missions , et TEmpereur , avec sa haute pensée gouvernementale, s«mpressait d'adhérer à tout ce que son ministre des cultes lui proposait. Napoléon avait pris les Missionnaires sous son égide ; il les constituait les apôtres de la famille, il les couvrait de sa protection. Les Evéques s'imaginèrent que les petits-fils de saint Louis ne pouvaient pas refuser de marcher sur les traces chrétiennes d'un enfant de la Révolution. Ce fut de ce point qu'ils partirent. On ne demandait aux Jésuites que de sacrifier leur repos et leur vie pour l'accomplissement de cette œuvre jugée nécessaire, et à laquelle se dévouaient déjà avec tant d'éclat les Missionnaires de France , dont les abbés Rauzan, Forbin de Janson et Fayet étaient les chefs. On exposait sans défense les disciplos de saint Ignace aux moqueuses fureurs de l'incrédulité ; on les compromettait aux yeux de cette partie du peuple acceptant alors les journaux pour règle de sa foi et directeurs de l'opinion. Les Jésuites néanmoins ne se laissent pas intimider.
Ils savent qu'ils seront abandonnés par le gouvernement ; ils n'ignorent pas que le bien tenté par eux leur sera toujours reproché comme un crime ; mais, en présence de tant de périls, ils assument courageusement sur leurs tètes la plus large responsabilité. Ils se jettent en avant, et, à dater de 1818, on les voit parcourir les villes, instruire et convaincre du haut des chaires, planter la croix, ramener la paix dans les consciences, appeler au pardon des injures ainsi qu'à la réconciliation, et rapprocher des familles que les discordes intestines avaient depuis longtemps divisées. Cette œuvre, dans les circonstances où elle se présentait, avait quelque chose d'éminemment utile ; elle pouvait porter d'heureux fruits, car le Libéralisme n'avait pas eu le temps d'infiltrer au cœur des provinces son ignorance égoïste et ses étroites préventions. 11 étaitjdonc fondé à redouter ces adversaires, qui s'emparaier.t des multitudes par l'autorité de la pa-
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role, qui les dominaient par l'éloquence, qui popularisaient le repentir et la vertu. C'était une révolution au profit des idées de travail et d'amélioration sociale. L^lise remplaçait le club ; les cantiques pieux succédaient aux chants lubriques ou sanguinai^ res ; la foule se pressait dans les temples ; die accueillait avec joie ce retour vers le Christianisme. On dénatura le principe qui produisait d'aussi merveilleux résultats. Il importait d'opposer la force brutale à des démonstrations pacifiques ; ce fut à Brest que Ton tenta la première résistance. Le 21 octobre 1819, le Cour*rier français annonça : c La Mission qui devait avoir lieu à Brest a avorté ; les habitants préfèrent les inductions morales aux inductions jésuitiques, v Afin d'échauffer les esprits, on prétend que le curé de la ville ne veut pas recevoir les enfiints de Loyola. Des menaces sont proférées , des plans sont dressés pour &ire échouer la Mission. Le curé dément le refiis qu'on lui attribue. On a dit que l'Evéque de Quimper est hostile aux Jésuites; le prélat accourt : il bénit leurs premiers travaux, et, le 24 octobre, les^gnies de Saint-Louis et de Notre-Dame de Recouvrance s'ouvrent à la multitude qui se presse autour de la chaire. Cette affluence de\'enait inquiétante; les Constitutionnels se mettent en campagne pour expliquer de quelle manière ils entendent la liberté. Le Clergé ne cède pas aux injonctions du parti ; on le confond dans Tanathème qui frappe les Jésuites. L'autorité municipale est méconnue et outragée jusqu'au moment où eHe passe à l'émeute; alors on l'enivre de louanges.
Cotait une tourbe de jeunes gens ou d'hommes étrangers au pays, qui dictaient la loi; leur nombre pouvait se constatera chaque heure; mais, sachant qu'ils seraient toujours forts contre la faiblesse, hardis contre l'indécision et la pusillanimité, ils poussèrent à la résistance. Le 25, TEyéque de Quimper mande au sous-préfet : c II est permis d'être surpris que, sous le gouvernement du roi qui a donné une Charte pour assurer la liberté des cultes et qui a proclamé la Religion catholique la Religion de l'Etat, cette Religion ne puisse jouir à Brest de cette liberté. Je ne réclame que la protection de la loi et non sa sévérité. Ce n'est pas â moi de tracer aux autorités la manière de la faire respecter. » Le 27, il s'adresse au Maire pour déplorer cet attentat. L'é-
DE LA COHPAGNffl DE JÉSUS. 1^3
mmite parcourt la ville en criant : Mort aux Jésuites ! A bas le Christ et la Religion ! ^
Les magistrats municipaux et les administrateurs civils avaient encouragé ces manifestations. La presse libérale les âvaif prédites dfavance ; le ministère ne sut pas les réprimer. Les honnêtes gens de tous les partis se résignaient déjà à' ce rôle passif, qui rend si audacieux les esprits turbulents. On baissait la tète devant Tinsurrection; on en déplorait les résultats, et personne ne se levait pour agir contre elle. Cette inertie lui révéla ~sa pui^ sance. Au nom d*une population qui souffrait en silence unepa* reille tyrannie, la révolte prononça que la France entière ne voulaitpas de Missionnaires et qu'il fallait les expulser de Brest. Son vœu fîit un ord]*e. Le 28, les Jésuites s'éloignèrent. Le Libéralisme avait tenté un grand coup ; la victoire lui restait; il comprit qu'il importait de lui donner tout le retentissement possible. 11 ameuta les révolutionnaires de Morlaix, qui, avec des chants obscènes entremêlés de cris de Vive la Charte ! accueillirent les Jésuites à leur passage. Au dire du Moniteur^ rien ne devait justifier ces tumultes : les paroles mêmes des Missionnaires ne pouvaient y servir de prétexte ; mais ces hypocrites lamentations offraient aux Libéraux la mesure de Timpéritie ou des connivences secrètes du gouvernement. Ce premier succès enhardit leur témérité.
Cependant les villes de Bourges, Nevers, Saint-Malo, Autun, Châlons-sur-Mame, Lisieux, Dôle, Châlons-sur*6aône, Seurre, Mende, Coulommiers, Craon, Seez, Alençon, Chinon, Beaugé, Laigle-, Orléans , Amiens, Le Puy , Avranches , Niort, Le Mans , Avignon, Aix, Bordeaux, Alby, Metz, Rennes, Cosne , La Charité , Issengeaux , Montauban , Clérac , Saumur , Besançon , Doué , Périgueux, Angers, Paimbceuf, Gaillac et Langres devenaient tour à tour le théâtre sur lequel les Jésuites faisaient éclater leur zèle. Parmi les Pères qui se vouaient ainsi à l'accomplissement d'une grande tâche, il y aA^it de puissants prédicateurs, des hommes qui savaient remuer les multitudes et les enchaîner au pied de l'autel. On remarquait dans leurs rangs Antoine Thomas, ancien docteur de Sorbonne et pendant vingt ans supérieur de Laval; Charles Gloriot, dont la vaste science et la forte imagi-
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nation faisaient oublier les écarts de style. L* éloquence de Gloriot débordait avec tant d'impétuosité qu'il subjuguait ou terrassait ses auditeurs. Auprès de lui apparaissaient Nicolas Petit, rhommc qui éclaire par le raisonnement; les deux Chanon, auxquels le zèle donne des forces. Chacun de ces Missionnaires avait un cachet individuel; un talent à part. Le Pérc Claude Guyon les absorba tous dans sa puissante individualité. Doué des avantages qui constituent Torateur véritablement populaire, beau et passionné, ardent et sensible, il faisait tour à tour frémir et pleurer ; on se pressait avec transport autour de sa chaire et de son confessionnal, car sa parole dominait les masses et provoquait le repentir dans les âmes.
Les fruits recueillis étaient abondants et incontestables ; on en fit un crime aux Jésuites. AVincennes,lePère Guyon avait évangélisé les troupes en garnison dans la forteresse; il leur avait parlé de Dieu et de leurs devoirs avec cette énergie qui convainc. A Bicètre, d'autres Jésuites venaient le 24 juin 1824, conduits par l'archevêque de Paris, faire descendre les consolations évangéliques sur la tète des infirmes, des vieillards et des coupables que la société retranche de son sein. Us réveillaient les sentiments de Foi ; ils répandaient sur la France entière les germes de Christianisme que la Révolution croyait avoir étouffés. 11 y avait des villes où Ton assiégeait pendant la nuit les portes des églises, où roii se précipitait sur les pas des Missionnaires, où Ton pleurait à leur départ, après avoir souvent maudit leur arrivée. Sans doute, dans ces transitions subites, il se rencontrait autant d'entraînement passager que de remords durables. Plusieurs oubliaient les engagements pris au pied de la croix; mais, dans le cœur de ces multitudes vaincues par l'ascendant des Missionnaires, il survivait aux fêtes et aux enthousiasmes de la ferveur un principe de Religion ^ dont le Clergé pouvait évoquer partout les traces et le souvenir. Le Missionnaire semait dans les exagérations calculées de son éloquence, c'était au Pasteur à moissonner.
Les soins de l'apostolat et de l'éducation, les travaux littéraires ou théologiques auxquels les Jésuites se livraient dans l'intérieur de leurs maisons, les outrages qui passaient au-dessus de leurs têtes sans les atteindre pocr aller saisir d'une bcatc stupéfaction
les esprits forts de l'estaminet, n^empêchaient pas les Pères d*é* tudier la marche des idées, de s*appliquer à en seconder bu à en suspendre le progrés , selon qu'elles leur paraissaient utiles ou dangereuses. A peine née , la Compagnie de Jésus était, comme aux premiers jours de sa fondation , devenue un centre où le prêtre, le philosophe et le savant accouraient chercher la lumière. Les Jésuites la répandaient sur les uns , ils la recevaient des autres. Ils s'associaient au mouvement que la science imprimait li toutes les études , et ce fut alors qu'ils se virent engagés avec l'abbé de La Mennais dans une de ces discussions qu'il importe de juger sur pièces.
Dans ce temps-là. Félicité de La Mennais était un vigoureux génie attaquant les ennemis du Catholicisme avec l'arme de l'éloquence et de la raison. Esprit lucide et passionné, cœur plein d'amour et de colère , l'écrivain breton cachait un caractère de fer sous une maladive enveloppe. Son opiniâtre dialectique , son ironie étincelante de verve , son style puissant lui avaient en quelques années conquis une célébrité dont l'humble candeur du prêtre faisait hommage à l'Eglise. L'abbé de La Mennais défendait les Jésuites, parce que leur cause était juste; il les aimait, parce qu'il lui avait été donné de les voir de près. Lorsque le système philosophique présenté par lui dans le deuxième volume de /'7/i« différence en matière de Religion eut engendré la discorde parmi les théologiens , quelques nuages ne tardèrent point à altérer la bonne harmonie existant entre les disciples de saint Ignace et le Tertuliiendu dix-neuvième siècle. Les questions qu'il soulevait lui attirèrent des panégyristes et des censeurs. Les uns le saluèrent comme un dernier Père de l'Eglise, les autres le critiquèrent avec des paroles dont la fraternité sacerdotale et le respect dû .à un immense talent auraient pu modérer l'acrimonie. Dans ce combat, qui prépara si tristement la chute de La Mennais, il y eut de graves torts à reprocher aux deux partis. L'écrivain se portait le défenseur le plus absolu de l'autorité. Avec un ton impérieusement dogmatique, avec une hauteur dédaigneuse, il citait à son tribunal, il jugeait sans recours les écoles anciennes et modernes. Il substituait sa propre raison individuelle au sentiment presque universel de l'Eglise.
Ce système comptait de nombreux partisans ; il en fit surgir même autour des Jésuites. Dans leurs maisons , dans les Sémi-naires et même dans le monde , on rétrograda tout d*un coup vers CCS époques où la Scolastique tenait les esprits attentife et surexcitait les intelligences. Une pareille situation offrait plus d*un dan- l ger. Le Père Richardot, Provincial de France , prit des mesures | pour les conjurer : il interdit les controverses publiques sur ces matières, et le 12 octobre 182i, le Père Rozaven lui écrivait^de Rome :
ff Vous avez par&itement fait de supprimer les thèses où Ton g combattait le système de M. de La Mennais. Outre qu'il ne nous convient en aucune manière de nous déclarer contre un homme justement célèbre , et à qui la Religion a des obligations , c'est un fort mauvais moyen pour &ire triompher la vérité. Les disputes ne font que piquer et aigrir les esprits. Des discussions pacifiques où Ton ménage Tamoiu'-propre et la délicatesse sont des moyens plus sûrs. Il faut réserver toute sa chaleur pour combattre les en* nemis de la Religion et de TEgUse. — Vous me demandez ce que je pense de la Défense de r Essai; je vous avoue, entre nous, que je n'en suis pas satisfait. Il me parait que tout porte sur un principe faux. M. de La Mennais se plaint qu'on ne Ta pas compris, et il a raison jusqu'à un certain point; il est certain qu'on lui attribue des sentiments qu'il n'a pas, ce qui lui donne lieu de se défendre avec avantage ; mais, de son côté, il tire des principes de ses adversaires des conséquences qui ne suivent pas de ces principes. Dans ces matières de pure métaphysique, il n'y a rien de si facile, je dirai de si commun, que de se disputer sans s'entendre. On a tort et raison des deux côtés. Quand je Ks ces sortes d'ouvrages, il me semble ent^dre se disputer un avare et un prodigue. Le premier déclame contre les fiinestes suites de la prodigalité, et s'étend à prouver la nécessité et les avanteges d'une sage économie ; le second a un champ non moins vaste pour dépeindre l'avarice dans toute sa laideur et pour faire Féloge de la générosité et du détachement des biens de ce monde. L'avare a parfsiitement raison contre le prodigue et le prodigue contre l'avare; mais l'un n'en a pas moins tort d'être avare et l'autre d'être prodigue. — Je travaille pour mcm propre usage,
i réduire cette controverse à quelques points précis, que Ton puisse discuter sans s*écarter k droite ou à gauche, et je pense que j'enverrai mes réflexions à M. de La Hennais , qui, je crois, ne viendra pas à bout de renverser l'ancienne méthode. »
C'était en ces termes pleins d'atticisme conciliateur que FAssâstant des Jésuites à Rome s'exprimait en s'adressant au Provincial de Paris. Le Père Bozaven voulait combattre Terreur involontaire à armes courtoises» il désirait surtout qu'on respectât la gloire do l'auteur de Y Indifférence. La ligne des Pères de l'Insti-tut dans cette polémique était tracée ; ils ne s'en écartèrent qu'une fois. L'agitation se perpétuait; les esprits s'échauffaient au dehors, et la paix intérieure de la Compagnie était menacée, lorsque, à l'insu des che& de l'Ordre, le professeur de philosophie du petit Séminaire de Forcalquier fît soutenir publiquement par ses élèves, à la fin de l'année scolaire 1822, une thèse en &veur des théories de l'abbé de La Mennais. Le 18 janvier 1823, le Père Ro^ven se plaint à Riohardot de cette infraction : c Nous étions convenus, lui mande-t-il, et vous me l'avez promis dans une de vos lettres, que vous ne permettriez ni d'attaquer ni de soutenir ce système dans les thèses publiques, et c'est évidemment le parti que dicte la prudence. Permettre k qui voudra d'attaquer et à qui voudra de défendre un système que Ton dit fondamental, ce serait introduire dans la Compagnie la diversité de doctrine, contre nos Constitutions et contre la volonté si souvent manifeste de notre saint fondateur. Permettre seulement de défendre et ne pas permettre d'attaquer, ce serait annoncer au public que la Compagnie adopte cette doctrine, ce qui assurément n'est pas, et, je l'espère, ne sera jamais; car, au surplus, je désapprouverais également qu'on attaquât, pour la même raison, savoir, parce que des thèses ne doivent contenir que des doctrines reçues, et ne combattre que des doctrines rejetées par la Compagnie, t
De pareilles imprudences étaient trop opposées à Tattitude prise par les Jésuites pour qu'il fût possible de les tolérer. Elles pouvaient se renouveler en sens contraire; le Général Louis Fortis crut qu'il importait d'y mettre un terme. D'accord avec ses Assistants et s'appuyant sur plusieurs règles de saint Ignace ainsi
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que sur le décret 41 « de la cinquième Congrégation Générale, il fit défense d*enseigner ou de combattre les doctrines du Ihéologien novateur. « II est bien entendu, ajoutait Fortis dans cette encyclique du 4 octobre 1823, qu'il n'entre nullement dans notre intention de censurer et de condamner aucune de ces propositions ou autres semblables, ou de vouloir que ceux qui les soutiennent perdent aux yeux des nôtres quelque chose de leur réputation de piété et d'attachement à la Religion. Mais nous jugeons qu*il ne convient pas d'enseigner dans nos écoles ces propositions avant qu elles aient été approuvées par celui à Tautorité duquel nous faisons profession de rendre une entière soumission d'esprit.
j» Nous ne nous donnons pas pour les disciples de Descartes ou d'aucun autre philosophe. Nous ne défendons le système d'aucun d'eux en particulier ; mais nous suivons les principes qui sont communs à toutes les écoles et qui étaient soutenus communément avant que Descartes vînt au monde. Nous reconnaissons €ependant deux docteurs auxquels nos écoles se font gloire d'être attachées : saint Thomas, dont l'autorité est si grande parmi les docteurs chrétiens, et saint Augustin, philosophe aussi subtil que profond théologien. »
Cette réserve si énergiquement recommandée ne convenait pas à l'abbé de La Mennais. Il sent que l'approbation patente de rinstitut sera un triomphe pour lui : il essaie de l'obtenir. L'année suivante il se rend à Rome ; il a plusieurs conférences avec le Père Rozaven. Ces deux enfants de la Bretagne, dont la situation et le caractère étaient si opposés, mais qui, par une mutuelle estime, se trouvaient amenés à s'honorer, ne purent s'entendre. L'écrivain professait le culte de l'autorité, le Jésuite le mettait en pratique ; Tun ne voyait de vérité que dans son système, il l'imposait avec inflexibilité ; l'autre, plus habitué à IV béissance , faisait part de ses doutes et se déclarait tout disposé à accepter le jugement du Saint-Siège. La tempête bouillonnait dans l'âme de La Mennais ; elle menaçait déjà d'éclater. Rgzavea s'efforçait de lui faire comprendre que les passions vont vite, surtout quand elles se trouvent chez des hommes condamnés à ne point en avoir. Ces entretiens furent donc stériles. A quelques
mois de distance, Vabbé de La Mennais apprend que ses théories sont pour plusieurs Jésuites Tobjet d'une amère critiçpjQj et 'e 23 octobre i§25 , il écrit au Provincial. Il a, dit-il, acquis la certitude que son système est censuré par la Compagnie, que cette censure se prodigue à beaucoup de personnes, et qu'il en résulte, à raison de la très-juste estime dont jouit l'Institut, un préjugé fâcheux contre sa doctrine. La lettre conclut en demandant copie de cette censure ou de ce jugement, quel c[uHl soit.
L aU)é de la Mennais , avec un courage égal à son talent , pulvérisa souvent les inculpations dont on accabla la Société de Jésus. Les Pères admiraient le premier volume de Y Essai sur l'Indifférence ; mais à Tadmiration succéda Tincertitude , lorsque le second parut. Dans sa réponse en date du 5 novembre , Nicolas Godinot lui communiqua ces impressions diverses ; il lui affirma que sa doctrine n'avait été ni censurée ni suspectée par le Général de TOrdre. La guerre qui se faisait autour de Ton* vrage et du nom de Tabbé de La Mennais donnait à son caractère quelque chose de plus entier ; il connaissait sa force , on le poussait à en abuser. Le 14 novembre 1825, il exigea que la lettre du Général lui fût livrée. « On ne défend pas , ajoutait-il , de soutenir des propositions supposées indifférentes, et ainsi qui défend accuse. »
La position était scabreuse. Godinot répondit le 8 décembre : « Monsieur Tabbé , je ne puis m'empêcher de commencer par réimpression du regret que j'éprouve que notre correspondance porte sur un objet aussi peu agréable que celui qui nous occupe. Je suis vivement affecté que nos lettres soient très-probablement pour Tun comme pour Tautre une occasion de peine.
» N'y aurait-il donc pas moyen de se communiquer sa pensée sans que le cœur en souffre ?
» J'ai bien compris votre demande. Monsieur, dans votre lettre précédente ; mais , je vous l'avoue , la demande de communiquer la correspondance de mon Supérieur m'a étrangement surpris , et j'ai cru que mon silence vous suffirait pour comprendre ma réponse.
» Vous insistez, et vous désirez que je m'explique. Il faut donc que je vous dise que je ne puis en aucune manière vous rien
communiquer de ce que le Père Général croirait devoir nous écrire. N'a-t-il pas d'ailleurs quelque droit d'espérer qu'on ne le soupçonnera pas de manquer dans sa correspondance , quelle qu'en soit la matière , à ce que lui prescrivent la justice, la prudence et la charité? Vous invoquez le principe qui défend accuse. Il est possible qu'en certain cas ce principe soit vrai ; mais il est certain que ce n'est pas ainsi que la Compagnie entend user du droit qu'elle a de défendre; il est même notoire qu'elle a trèssouvent défendu de soutenir des opinions sans les accuser le moins du monde. La nécessité et le prix de l'uniformité lui suffisent pour proposer des défenses.
» Me permettez-vous, monsieur l'abbé, de hasarder encore un mot? Où en sommes-nous, et quelle est notre position respective? La bonne intelligence quia régné entre nous viendraitelle donc à s'altérer? Nous avons des opinions différentes sur des questions laissées à la liberté : usons de cette liberté les uns et les autres , mais avec simplicité , sans amertume et même sans vivacité. Dans un temps où la cause commune doit nous réunir et nous réunit certainement de cœur, je veux, de mon côté, éviter,' et travailler efficacement à ce que tous ceux sur lesquels je puis influer évitent tout ce qui peut tendre à donner le spectacle , dont les ennemis de la Religion ne manqueraient pas de se prévaloir , d'une division qui nuirait aux deux partis devant Dieu et devant les hommes. Et je vous prie de ne pas regarder comme compliment l'assurance formelle des sentiments les plus intimes de vénération , d^estime et de profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc. »
Devant cette lettre, dont la fermeté n'exclut ni la gratitude ni l'affection, l'abbé de La Mennais aurait dû ne pas pousser pins loin ses exigences; mais, comme tous les hommes à qui la célébrité est venue, il était entouré de néophytes trop fervents, de flatteurs enthousiastes ou intéressés. On lui persuada que ce n'était pas à lui à reculer en face d'une neutralité cachant des desseins hostiles. Il s'adresse encore une fois à Godinot; le Provincial ne juge pas à propos de répondre à sa dernière lettre. A partir de ce jour, les feuilles publiques dévouées à l'abbé de La Mennais commencent à faire feu sur la Société de Jésus.
Il avait des relations d'affectueuse estime arec plusieurs Pères. Quoiqu'en diyei^ence d'opinions suf une multitude de points, il n en restait pas moins leur ami et celui de la Compagnie. H serait donc peu équitable de Taccuser d'une guerre que déjeunes séides en^etenaient peut-être malgré lui. La Mennais connaissait les disciples de Loyola ; il savait qu'il n'obtiendrait rien d'eux par l'intimidation, car dans le temps ils avaient affaire à des ennemis dont ractiviiè était plus cruelle. 11 se contenta d'exhsler ses plaintes en particulier et de chercher à faire abonder t6t ou tard les Jésuites dans ses idées. II se rencontrait alors auprès du chef de l'Ordre, en qualité d'Assistant d'Allemagne, un Père tout Aé* voué au système de La Mennais. Par l'influence que Raymond Brzozowski exerçait, l'écrivain avait espéré qu'il vaincrait oette réserve dont l'Institut ne voulait pas sortir. Brzozowski le maintenait dans ce sentiment, en lui écrivant que jamais le Général n'avait défendu d'enseigner ses théories ; mais quand, après la mort du Père Fortis, la Congrégation se réunit au Gesù pour procéderlt l'élection de son successeur, La Mennais n'eut pas de peine à comprendre que les Jésuites ne lui donneraient jamais leur adhésion. Raymond Brzozov^i ne fotpas réélu Assistant, et Roîaven obtint cet honneur à l'iinammité.
Le nouveau Général s'était strictement rentermé dans la règle de conduite tracée par son prédéceasetur ; il n'avait pris parti ni pour ni contre La Mennais. Les adeptes du publieiste théolo* gien aiHion^ient que Roothaan serait favorable aux doctrines ccmtroversées ; ce dernier donne un démenti à leurs ffitnres assertions» au moment asème où il prend possession de sa charge. Lé 30 aoôt 1829, il adresse aux Provinciaux un décret eonfirminrcelui de Fortis, puis il ajoute : c Cependant notre intention, comme celle de notre prédécesseur^ n'est pas de noter de censure aucune de ces propositions ; ce qui ne nous appartient pas. Nous ne voulons poini non plus rendre suspects d'erreur en matière de Foi ceux qui les soutiennent. Aussi, en n'adoptant pas de semblables doctrines dans nos écoles^ il n'est pas pour cela dans nos intention» que les nètre» les attacpient el les combattent. Ken plus, notre volonté expresse est que l'on évite toute dispute qui pourrait blesser on riférerla ebaritév »
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Passant à un autre ordre d'iiJées qui dans ce temps-là paraissaient inhérentes aux principes de La Mennais, le Père Rootliaan disait : « Comme on voit en certains pays se réveiller les questions de la puissance du Pape sur les rois dans les matières temporelles, à cette occasion nous rappelons à tous les nôtres Içs préceptes imposés, en vertu de la sainte obéissance, par les Pères Claude Aquaviva et Mutio Vitelleschi. Ces préceptes défendent expressément à tous les nôtres de s'occuper le moins du monde de pareilles matières ni dans les écrits, ni dans les discours bu leçons publiques, ni même dans les conversations particulières, f
Ainsi le premier acte du chef des Jésuites, de même que le dernier de son prédécesseur , était de proscrire tout ce qui , de près ou de loin, pouvait se rattacher à la politique. On les peignait comme les porte-étendards de l'Ultramontanisme ; on prétendait qu'ils envahissaient, au nom de Rome, toutes les avenues du pouvoir, et, dans le secret de ses conseils, voilà les seuls ordres que dicte le Général. Pour que la Société de Jésus se prononçât sur les doctrines de l'abbé de La Mennais, les supérieurs de rinstitut déclaraient qu'il fallait attendre la décision de l'Eglise : ils ne prenaient d'engagement ni pour ni contre. L'Eglise intervint, elle condamna : alors la neutralité des* Jésuites fut expliquée. Cette neutralité apparente cachait un éloignement véritable. La Mennais ne se Tétait pas déguisé ; mais, plus perspicace que ses adeptes, il avait tenu compte aux enfants de Loyola de leur modération. Tandis que les admirateurs de son système faisaient cause commune avec le Libéralisme afin d'étoufTer la Société de Jésus, lui, plus maître de sa pensée, appelait cette même Société à d'autres combats. Il rêvait pour le monde catholique de nouvelles destinées. Dans l'espoir de les réaliser, il sentait qu'avant tout il importait de s'appuyer sur les Jésuites. Le 30 août 4829, le Général, en recevant l'autorité suprême, se maintenait dans la position que Fortis avait adoptée ; néanmoins peu de jours auparavant; le 2 août de la même année, La Mennais écrivait au Père François Manera, à Turin :
« La Chênaie, le S août IS29.
» J'aurais voulu vous remercier plus tôt , mon très-bon et très-
cher Père, de la lettre si aimable que j*ai reçue de tous ; mais une faiblesse extrême et des souffrances continuelles m'en ont empêché jusqu ici. Je puis dire comme Alexandre Vlil , deficiunt virps; et plût à Dieu que je pusse ajouter comme lui, sed non déficit animus; car jamais on n*eut plus besoin qu'en ces temps* ci de ce courage intérieur dont la Foi est le principe pour soutenir Tâme oppressée sous le poids de tant de pensées amères et de prévoyances sinistres. Nous avons traversé bien des jours mauvais , et nous touchons probablement à des jours plus mauvais encore. La grande révolution qui s'accomplit dans le monde ne fait que commencer ; elle bouleversera de fond en comble la vieille société européenne, minée dans toutes ses bases, et pendant lofigtemps on ne verra que des ruines s^ écrouler sur d'autres ruines. Les hommes, toujours si lents à instruire, regardent avec une sorte d'étonnement stupide ou de curiosité méchante ce spectacle effrayant, sans comprendre la cause de ce qu'ils voient , et même sans la vouloir comprendre. 11 régne , en général, parmi ceux qu'on appelle bons un aveuglement plus qu'humain : de sorte qu'au lieu d'opposer une résistance efficace au mal, ils font, sans le savoir, tout ce qu'il y a de mieux pour en favoriser le progrés. Mais, après tout, Dieu a ses desseins, et sa sagesse gouverne tout, pour que tout concoure à la fin voulue de lui, et même Terreur, et même le ^désordre.
» Convaincu profondément, mon très-cher Père, quon ne peut aujourd'hui servir utilement la Religion qu'en exerçant sur les esprits une action puissant^ , dont les conditions premières sont une indépendance complète du pouvoir politique, et un grand et large développement de toutes les doctrines catholiques, présentées surtout dans leurs rapports avec les idées qui remuent le monde; convaincu, dis-je, de cela, je suis, par conséquent, convaincu aussi qu'il est nécessaire que la Compagnie de Jésus , dans laquelle il existe de si précieux éléments de bien , prenne une position toute nouvelle pour s'accommoder aux besoins présents de la société et à 1 état actuel des esprits ; et ce que j'ai dit d'elle sous ce rapport, je l'ai dit également du Clergé tout entier. Tant qu'elle s'appuiera sur le pouvoir, clic aura contre elle la masse active des peuples, et «#ra con-
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trainte de coimiver, au moins par le silence, à des erreurs trèsdangereuses, d*où il résultera une apparence de duplicité et d'intrigue, qui la ruinera très-promptement dans lopimon. Toute force aujourd'hui consiste à se présenter franchement au combat, à se montrer dés-^lors tel qu'on est, et à dominer les intelligences par la supériorité des talents et des doctrines , en un mot, à ne compter que sur soi et sur la vérité. Sans cela, nulle durée, nulle vie. Et qui peut entreprendre, avec plus d'avantages et de succès que W Jésuites, cette grande guerre , cette guerre sacrée ? Seulement je crois qu'elle ex^erait un peu plus de liberté intérieure qu'il n'en eûste parmi eux ; et, sur ce point, je désirerais , je l'avoue, quelque modification dans leurs règles. Tout cela, au reste, n'est que l'avis d'un homme sans conséquence et sans autorité , mais, j'ose l'assurer , dévoué de cœur à la sainte cause de Dieu et de l'Eglise et à tous ceux qui la défendent, quels qu'ils soient. Continuez , mon bon Père, je vous en prie , de l'aimer un peu malgré ses misères qui sont grandes, et de prier pour lui, et croyez qu'il vous est et ne cessera de vous être tendrement dévoué en Jésus-Christ.
« F. DE La Mennais. »
En se reportant à l'époque où cette lettre fut écrite, il est fa* cile de se rendre compte des illusions et des sinistres prévisions qui agitaient l'âme de l'auteur de Y Essai sur l'Indifférence. Cette nature exceptionnelle, qui avait froissé tant d'amourspropres, finissait par se sentir froissée à son tour : elle se repliait sur elle-même. Du fond de l'abîme qu'il entrevoyait, La Mennais appelait les Jésuites à son secours. Le Père Manera, quoique jeune encore, était un de ces caractères qui, par l'intuition du génie, savent se rapprocher des grandes douleurs. Profond théologien , tout à la fois littérateur et philosophe , il aimait dans l'écrivain français cet ensemble de qualités qui rend le génie vénérable même aux yeux des hommes forcés de combattre ses erreurs. Il n'eut pas de peine à lui démontrer que les disciples de Loyola n'avaient jamais été en avant ou en arrière de leur siècle, mais qu'il ne leur appartenait pas de prendre en tout l'initiative. Sa réponse fut celle d'un ami et d'un guide plein de
déférence. Les événements de 1830 et les conséquences qui en surgirent donnèrent raison à lun et à Tautre.
Se rattachant alors à un pareil ordre d'idées, un écrivain dont la réflexion et Fétude ont mûri les tendances, M. Louis de Camé, adressa plus tard aux Jésuites les mêmes reproches que Tabbé de La Mennais. « Ils inspiraient, dit-iP, ce respect que nous payons aux ruines, mais ils étaient froids et glacés comme elles. La jeunesse pouvait, dans leurs paiternels entretiens, concevoir de pieuses pensées. Au tribunal de la Pénitence, le chrétien trouvait, dans leur longue expérience de la vie, dans Tindulgente charité avec laquelle ils en avaient supporté les épreuves, du secours et des exemples. Mais quand, de ces épanchemenls intimes, on allait aux réalités de la société moderne, on était tout ébahi en découvrant une ignorance absolue des hommes et des choses, une légèreté de jugement qui ne pouvait être égalée que par l'inoffensive folie des espérances. De vagues retours vers Tancien régime, c'est-à-dire vers la vieillesse de Louis XIV, époque où les Jésuites avaient triomphé des Jansénistes et &it raser Port- Royal , telles étaiefit à peu près les idées politiques qui perçaient chez le petit nombre d'entre eux qui s'occupaient des affaires humaines. »
Ces blâmes sont la contre-partie de ceux que le Libéralisme fît entendre ; il reste à examiner si les uns sont mieux fondés que les autres. Sous la Restauration, les Jésuites ne représentaient rien, ne voulaient rien représenter au point de vue politique, lis étaîent"3ans un travail de recomposition, tâchant de souder entre elles toutes les parties hétérogènes destinées à former une Société. On voyait parmi eux quelques débris de Tancienne Compagnie, échappés au trépas ou au fer des bourreaux , un certain nombre de Pères de la Foi et une foule de jeunes gens ne donnant encore que des espérances. Une semblable agrégation devait, avant tout, chercher à se consolider et à se pénétrer de l'esprit religieux. Ce fut cette pensée qui dirigea ses premiers modératiûrs. Ils trouvaient la monarchie des Bourbons rétablie en France : ils s'attachèrent à elle sans aucun calcul, sans aucune
» rues sur l'Histoire contemporain c^ ou E^sai sur VHistoire de la Restau* ration, t. ii, p. il2 (cdilion de <833}.
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' ambition. Une république, ou le pouvoir impérial jprotégeant la Religion auraient été acceptés de même. 11 n'entre pas (kos le caractère des Jésuites d'embrasser exclusivement un système politique ou de travailler à faire réussir Fun au détriment de l'autre. Ils se contentent de celui qui est en vigueur, et s'ils donnent quelque préférence à un gouvernement , ce ne sera pas précisément à cause du principe qui le constitue, mais par la raison déterminante qu'il^ accorde plus ou moins de protection et de liberté au Catholicisme.
11 est vrai qu'une fraction des disciples de saint Ignace , surtout parmi les vieillards , professait peu de sympathie pour les théories constitutionnelles ; le motif de leur répugnance est fort naturel. Les preneurs de ces fictions en France étaient les ennemis acharnés de l'Eglise. En Belgique, au contraire et dans le même temps, les Jésuites se montraient les partisans les plus sincères de la Constitution libérale , parce qu'elle n'entravait point l'exercice du culte et qu'elle ne soumettait pas la Foi des peuples à un despotisme inintelligent. Us étaient aux Etats-Unis et en Suisse républicains et démocrates, parce que là les idées de liberté ne conduisent pas à l'asservissement des croyances et des vœux. Pour bien juger la Compagnie, il faut se placer au joint même où elle s'est placée. Elle a pu froisser des espérances louables en leur principe, refuser de s'associer à des projets séduisants, demander à l'expérience des jours passés les résuUâts probables des innovations auxquelles on la conviait. Elle a peut-être voulu rester stationnaire, quand des esprits brûlants d'activité se précipitaient vers des voies inconnues, où , au lieu du progrès ils n'ont rencontré, comme l'abbé de La Mennais, que le doute et le désenchantement ; mais les hommes sensés tiendront compte aux enfants de Loyola de cette prudence qui ne se laisse éblouir ni par le prestige de la nouveauté, ni par l'attrait d'une popularité éphémère.
Tandis que les Jésuites échappaient à la double impulsion que les partis extrêmes s'efforçaient de leur faire subir, personne ne pouvait apprécier cette sagesse restant ensevelie dans leurs archives. Il y a en France une vertu beaucoup plus rare que le courage et l'esprit, c'est la modération. Les Pères venaient d'en donner des preuves; mais ces preuves étaient mises en suspicion,
tournées contre eux ou inconnues. On les laissa faire de la justice et de la prudence au fond de leurs demeures , et on ne cessa de les poursuivre systématiquement. Ce fut en ce temps-là que les roots et les choses commencèrent à perdre leur signification usuelle po'ur se mettre au service de la plus audacieuse imposture qui ait jamais spéculé sur la crédulité humaine. Quand on parcourt maintenant ces longues collections de journaux où le mensonge prit toutes les formes, et, bien assuré d'avance de son triomphe, ne se donna même pas la peine de se travestir sous quelques circonstances plus ou moins possibles , on est saisi de honte et Ton rougit de pitié. Car, à dater de 1823, ce n est plus la malveillance isolée qui cherche à tromper une classe d*individus; il y, a une conspiration permanente contre la vérité et surtout contre le bon sens des masses. On tente de pervertir ce bon sens par tous lesmoyens. G est cette conspiration, véritable affront infligé au peuple français , que nous allons étudier.
Nous entrons dans le récit des faits sans colère et sans prévention. Pour les raconter, nous ayons sous les yeux toutes les pièces onginales, nous nous entourons de tous les documents, et, comme nous ne fûmes jamais aflilié à la Congrégation , à Saint- Âcheul ou à Montrouge ; comme , d*un autre côté , nous sommes resté étranger à ce fantôme de lutte ridicule inventée par le Libéralisme , à ces mensonges qu'il créa et qu^il popularisa , à ces terreurs imaginaires qu'il exploita, nous pouvons parler de ces choses avec une impartiahté vraiment historique. Ce récit sera , nous le confessons, une triste page dans les annales de la France. Il prouvera avec quel mépris les apôtres constitutionnels du pru^ grès , de la justice et de la vérité traitent une nation assez débonnaire pour se laisser séduire par de fallacieuses paroles.
C'est un déplorable travail que celui auquel nous nous résignons. Jusqu'à présent, dans le cours du récit, nous avons vu les Jésuites se mêler aux événements , les inspirer souvent , les diriger quelquefois, et nous avons indiqué pas à pas leur action. Cette action a pu être louée ou blâmée , au gré des divers partis qui remplissaient la scène du monde. Aujourd'hui rien de semblable ne se révèle. Les Jésuites s'effacent complètement; ils vivent en dehors du mouvement ; on ne saisit leurs mains dans
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aucune affaire ecclésiastique. Leur correspondance la plus secrète ne met sur la trace d'aucun complot , soit contre la Charte, soit contre les libertés publiques et TUniversité. Ils demandent seulement à vivre dans leurs maisons ; cette prière est toujours repoussée, ce vœu n*est jamais accueilli qu'à moitié. Les documents que nous avons sous les yeux constatent cette position ; en lés parcourant, on sent que les Pères de l'Institut ne sont jamais assurés du lendemain. Néanmoins, s'il fallait s*en rapporter à Fopposition libérale , ce serait cette même Compagnie de Jésus qui aurait inondé la France de ses Congréganistes et de ses protégés. Elle régnerait à la p)ace des Bourbons ; elle gouvernerait sous le couvert des ministres; elle dominerait les uns, elle intimiderait les autres ; elle tiendrait surtout TEpiscopat et le Clergé dans une humiliante servitude.
Toutes ces assertions ont été si souvent jetées à la foule que, pour un grand nombre d'esprits , elles sont passées à l'état de chose avérée. On ne discute plus l'influence qu'exercèrent les Jésuites sous la monarchie de Louis XVUI et de Charles X , on l'enregistre, et l'on semble ne pas avoir besoin de preuves pour établir ses convictions. Nous ne voulons point accepter sans examen de tels jugements. Il nous paraît nécessaire de remonter à la source même des choses, et ce sera en parcourant la correspondance des Jésuites entre eux que nous découvrirons le piège tendu à la crédulité par la presse. C'est donc beaucoup moins les actes de la Compagnie de Jésus que nous recueillons en ce moment que le récit des mensonges et des préventions dont elle fut l'objet. On ne fit jamais porter l'assaut sur la conduite des Pères; on leur créa un pouvoir, une ambition , une hypocrisie , une soif d'argent et de grandeur qui n'avaient jamais existé que dans l'imagination de leurs adversaires.
La Congrégation , Saint- Aclièul et Montrouge devinrent l'objet de la terreur affectée ou réelle des vétérans de 1793 et des patriotes de la nouvelle génération, apprenant à chérir la liberté à l'école des censeurs de l'empire, des généraux et des préfets de Napoléon, qui avaient vieilli dans l'exercice du despotisme et de l'arbitraire. 11 importe donc à l'histoire d'étudier à fond les trois monuments de la puissance occulte des Jésuites.
DE LA COMPAGNIE DE jéSUS. 139
La Congrégation du Père Deipuits s'était rapidement propagée. Le Père Ronsin la dirigeait; et, dans un moment où chacun s'associait sous différents titres, où les provinces et la capitale se couvraient de réunions politiques , littéraires et scientifiques , où les Ventes de Carbonari, les Loges de Francs-Maçons et de Templiers recevaient d'innombrables adeptes , cette Congrégation fi.it attaquée dans son existence, dans son but, dans ses moyens. Elle était l'œuvre des Jésuites : on la présenta comme le marchepied de tontes les ambitions, comme l'asile de toutes les mystérieuses intrigues et un foyer de conspiration contre les libertés nationales. Le cardinal de Beausset, parlant, dans son Histoire de Féne/on, de l'influence dont ces assemblées jouirent au siècle de Louis XIV, s'exprimait ainsi sur les Jésuites * : «r Appelés des leur origine à l'éducation des principales familles de l'Etat, ils étendaient leurs soins jusque sur les classes inférieures : ils les entretenaient dans l'heureuse habitude des vertus religieuses et morales. Tel était surtout l'utile objet de ces nombreuses Congrégations qu'ils avaient créées dans toutes les villes, et qu'ils avaient eu l'habileté de lier à toutes les professions et à toutes les institutions sociales. Des exercices de piété simples et faciles, des instructions particulières appropriées à chaque condition, et qui n'apportaient aucun préjudice aux travaux et aux devoirs de la Société, servaient à maintenir dans tous les états cette régularité de mœurs, cet esprit d'ordre et de subordination, cette sage économie , qui conservent la paix et l'harmonie des familles ai assurent la prospérité des empires. »
Les Jésuites s'étaient flattés de l'idée que ce tableau était encore possible. Ils trouvaient sous leur main tous les éléments de succès coordonnés par un de leurs Pères , ils crurent qu'il serait fecile de donner plus d'extension à la pensée créatrice. Ils adoptèrent ce que Deipuits avait si sagement organisé , et Ronsin fut choisi pour le développer. Le régime intérieur de la Congrégation ne subit aucun changement. Tous les dimanches, de quinze jours en quinze jours, et à chaque fête de la Vierge , la Congrégation se réunissait dans une chapelle située au-dessus de l'Eglise des Missions-Etrangères. Un autel , riche d'élégante simplicité, s'éle-
1 Histoire de Fénelon, t. I*', p. i6.
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vait, offrant à tous les regards ces paroles : Cor unum et anima una , symbole de 1* union et de la charité fraternelle qui devait régner entre des hommes appartenant aux diverses classes de la société. On ne créait aucune distinction d*âge ou de rang. Au vestibule de celte*chapelle, les différences de condition s*effaçaicnt pour faire place à Tégalité devant Dieu. Le jeune étudiant s'asseyait à côté du prélat ou du pair de France. Le Préfet de la Congrégation et ses deux assistants avaient seuls des sièges réservés. Ces pieux exercices duraient ordinairement de sept heures et demie à neuf heures et demie du matin. Ils commençaient par la lecture de la vie du saint dont l'Eglise célébrait la fêle. On chantait ensuite le Veni Creator eiV/4ve maris Stella; on priait en commun pour TEglise et pour la France ; on procédait à la réception des probationnaires. Alors le Père Ronsin montait à Tautel pour dire la messe, que les Congréganistes, toujours à peu près au nombre de deux cents , entendaient à genoux , et à laquelle ils répondaient avec les acolytes. La plupart y communiaient. Quand le saint Mystère était consommé, Ronsin parlait » ses auditeurs de leurs devoirs, il les encourageait à la persévérance, il les excitait à la piété. Après l'exhortation, tous invoquaient le secours de la Vierge, et ils se retiraient en silence.
Dans le plan adopté par les Jésuites , prier en commun tous les quinze jours n'était pas assez. Les premiers Congréganistes multipliaient les œuvres de la charité chrétienne : ils se visitaient dans leurs maladies ou dans leurs afflictions ; ils distribuaient des aumônes ; ils venaient en aide à l'indigence ou au malheur ; mais ce zèle se renfermait dans des bornes étroites. Jusqu'en 1820, il n'avait pas franchi l'enceinte de la Congrégation. A cette époque, l'abbé Legris-Duval , sous l'inspiration des Pères , fonda la Société des Bonnes-Œuvres ; après lui , Borderies , Evêque de Versailles, et l'abbé Boudot, grand-vicaire de Paris, en eurent la haute direction. Cette Société se partageait en trois sections embrassant les hôpitaux , les prisons et les petits Savoyards. Le bien s'opérait simultanément et sur une triple échelle. Les riches, les heureux , les puissants du siècle acceptaient tour à tour avec joie la mission de descendre dans les hospices et dans les cachots : ils apprenaient aux infortunés ou aux coupables qui y
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langtiissent à supporter avec pins de résignation le poids de la vie : ils provoquaient l'espérance ou le remords. Leurs mains répandaient avec discernement les bienfaits. Ces visites, souvent répétées, ne restaient jamais sans profits pour la morale. D'autres s'elTorçaient de faire revivre la touchante institution qui immortalise une seconde fois le nom de Fénelon. Ils réunissaient tous les dimanches, dans les chapelles souterraines des quatre principales églises de Paris, les pauvres enfants accourus de Savoie ou d'Auvergne pour tenter fortune par les plus infimes métiers. Ils leur apprenaient à croire et a prier ; ils leur enseignaient la probité et la patience ; ils encourageaient leurs vertus naissantes en les mettant au-dessus du besoin.
G*est aussi dans le sein de h Congrégation que naquit la pen sée de la Société des Bonnes-Etudes , ayant pour but de maintenir la jeunesse dans les principes de Foi religieuse et monarchique. Des assemblées mensuelles la formaient aux lettres par les leçons de maîtres devenus ses égaux. On lui fournissait les moyens d'apprendre et de se récréer , en Têloignant du vice ou des doctrines pernicieuses , on la préparait à remplir les fonctions judiciaires ou administratives. La Congrégation étendait ses rameaux. Un de ses membres, M. Jules Gossin, conseiller à la Cour royale de Paris , lui donna un nouveau développement en établissant l'Association de Saint- François-Régis. L'idée-mére était la réhabilitation des mariages contractés seulement devant l'officier civil. En peu de temps elle obtint les plus heureux résultats.
Telles étaient les diverses sollicitudes auxquelles s'astreignaient des hommes recommandables par le talent , par la naissance ou par la position. Ces hommes ne cachaient ni leurs noms ni leurs œuvres. On comptait dans leurs rangs des princes , des Evèques , des généraux , des magistrats , des écrivains , des savants , des artistes et des ouvriers. Don Francisco de Paula, infant d'Espagne, et le comte de Limbourg-Stirum , parent du roi des Pays-Bas ; le comte de Senft-Pilsach et le marquis de Clermont- Tonnerre , de Luynes et de Rainneville, Olivier de la Rochefoucault , et Rogatien de Sesmaisons , le comte de Cossé-Bdssac et lord Clifford , le comte François de Sales et Loménie de Brienne,
142 GUAP. III. — tiiSTOiRE
le marquis de Choiseul et le chevalier de Berbis, les comtes>de Stolberg et de Durfort, de Lorges, de Lascours et de Robiano, le baron de Haller et l'architecte Lemarié, de la Villemarqué et Saint- Géry, de Sèze et d'Hédouville , de Becdelièvre et de Fgresta , de Civrac et Lauriston, d^Albertas et le duc de Rivière, y donnaient la main à des jurisconsultes tels que Delpech, de Lavau, Monsarrat, Emmery et Bérard-des-Glageux ; à des écrivains comme Picot, Laurentie et Genoude ; à des soldats comme Jacques Cathelineau ; à des médecins comme Récamier ; à des universitaires comme Ëliçagaray. La moitié de répisc4>pat français, les prêtres les plus distingués , les jeunes gens qui plus tard occuperont les sièges de ceux qui les formèrent beaucoup moins par leurs leçons que par leurs exemples, venaient en même temps se confondre dans cette agrégation. On remarquait parmi ces prélats, que ta mort a moissonnés ou que TEglise gallicane voit maintenant à sa tète : Dubourg et Gheverus , Mathieu et de La Châtre , Pérocheau et Dupuch , Laloux et de Montblanc , Plessis et Blanquart de Bailleul, d'Astros et Dubois, de Cosnac et Tournefort, George et Si* bourg , de Pins et Gallard , Taberg et Duchatellier , Dufêtre et Soyer , Coupperie etGIaury , de la Myre et Bombelles, Borderies et de Hercé , Yillefrancon et de Chaffoy , le cardinal de Croy et Maréchal, Millaux et Aragonnet d'Orset, Jacquemin et Gottret, Lalande et d'Arbaud, le cardinal de Beausset et Richery, Berthaud et Prilly , le cardinal de Clermont et Poulpiquct, le cardinal Weld, les Nonces du Saint-Siège Macchi et Lanibruschini, l'Ablégat Falconieri, les abbés Berger, Desgenettes et Langlois, supérieur des Missions-Etrangères. René d*Argenteuil , Raphaël de Magallon, Armand Passerai, Xavier Amoux, Vuarin curé de Genève, François Jaccard et Isidore Gagelin tous deux martyrs de JésuS'Glirist, Pupier, Chatelard et Badin^ apportaient à la Congrégation l'autorité de leur nom , celle encore plus grande de leurs vertus et de leur sang qu'ils verseront pour la Foi.
On était à une de ces époques où tout , même les institutions les plus inoffensives, semblait tourner contre la vérité. Il existait à JParis un centre permanent de conspirations et d'intrigues. Dan» les Ventes de la Charbonnerie , dont Louis Blanc , par son His-toire de Dix Ans , nous a révélé les mystérieuses ramifications,
le Libéralisme s'était discipliné et préparé dé longue main à la glïërrê civile. Cette guerre , il ne pouvait pas la déclarer officiellement à la Monarchie; car, lorsqu'il avait essayé de jeter dans la rue ses enfants perdus , la fidélité de Tarmée , féchafaud ou la clémence avaient fait justice de ces insurrections et de ces complots. A bout de moyens violents , privé enfin des ministres qui, comme Laine , Decazes et Pasquier, fencourageaient ou le protégeaient dans rornbre , il ne lui restait plus pour arme que la calomnie : il deshonora k liberté de la presse pour s'en faire un levier. La Congrégation, composée d'hommes mêlés aux affaires puHiques et de jeunes gens qui , par leur naissance ou leurs études , étaient destinés à jouer plus tard un rôle dans le gouvernement, devint pour l'opposition un champ-clos où il lui fut permis de produire toutes ses hypothèses.
Les Congréganistes s'assemblaient des divers coins de la France pour se livrer en commun à la prière et à la charité. Ce but était atteint ; mais , à la longue , il pouvait moraliser le peuple et déterminer une réaction catholique : on se hâta, par des sarcasmes et par des pamphlets , de rendre ridicule cette agrégation. L'épigramme et la satire s'émoussèrent sans porter coup. Les journaux blessaient les individus « mais ils ne tuaient pas l'Association; on s'arrangea pour la rendre odieuse. Il n'avait pas été possible d'en faire l'objet de la risée publique , on la Uvra à l'animadversion générale ; et , chose remarquable , les hommes qui parlèrent le plus de la Congrégation furent précisément ceux qui crurent le moins à sa puissance. L'action du Père Ronsin était patente : on fît de ce Jésuite un personnage mystérieux , tenant entre ses mains le fil de toutes les intrigues ^ et trônant en même temps
I La fantasmagorie de la Congrégatiun a élé si bien exploit(^e par le Libéralif» me, qu'on élait parvciiu à en foire peur aux esprits les plus droite. En France, un mensonge annoncé pour la première fois fait sourire de pitié. Répélé chaque jour, reproduit sous mille formes, il pénètre enfin dans les cœurs, et, un peu plus têt ou un peu plus tard, il passe dans les croyances de ceux mômes qui le combattirent k son origine. C'est ainsi'qu'il faut expliquer les versions plus ou moins erronées que provoqua la Congrégation. M. Louis (le Carné, dans ses Fues sur C Histoire contemporaine ou Essai sur l* Histoire de la Restauration, tenla, en 1835, d'ai profondir, au point de vue où il se plaçait alors, toutes les difficultés de la position multiple qu'on créait aux Jésuites avant 1830. Il chercha la vérité de bonne foi ; il ne k trouva pas toujours. La raison en est bien simple, c'est qu'à son insu il se laissa dominer par les erreurs convenues.
En parlant (tome ii, page 99) de la Congrégation , il s'exprime ainsi : « Que
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au Quirinal et aux Tuileries. On supposa que ce Jésuite , beaucoup plus connu dans les hôpitaux que dans les ministères, disposait à son gré de la fortune , de l'autorité et des emplois. Le Père Ronsin eut tout-à-coup un de ces pouvoirs magiques qui ne se rencontraient jadis que sous la baguette des enchanteurs. Il n'exista plus de monarque dans le royaume , plus de ministres, plus de Chambres législatives , plus de justice , plus de magistrats. Le Père Ronsin inspira tout, il absorba tout. Cette image
Ton juge donc de Teffet d'une associalion secrète qui jamais ne semblait avoir du son dernier mot, et à laquelle tous les projets du gouvernement du roi, toutes ses nominations, depuis les fonctions de préfot jusqu^à celles de garde-champêtre, paraissaient des hommages obligés, gages de conquêtes plus décisives encore. »
A la page suivante, M. de Carné développe sa pensée. II dit : « Le seul résultat de ces tripotages, démesurément exagérés, du reste, par Tesprit de parti, fut de procurçr au gouvernement l'appui de quelques intrigants pris dans les filets de i*ambilion. La majorité du ministère eût vraisemblablement aimé à se séparer de CCS très-insigniflantes intrigues et k mettre au grand jour l'exiguïté du fantôme qui faisait si grande peur dans l'ombre. »
11 est présu niable, il est très-vrai, que certains intrigants profitèrent de la Congrégation, des Missions, de la Religion même, pour les faire servir à leur fortune ou à leur parti. Qu'en résulle-t-il contre la Congrégation, les Missions et la Religion? n'a-t-on pas vu d'autres intrigants, les mêmes peut-être, abuser d'un prinicipc difi'érent, et demander k la Révolution de juillet le trop plein de faveurs qu'ils ' n'avaient pu obtenir de la Congrégation? Faut-il pour cela imputer au trône et i aux pouvoirs issus du mouvement de 18S0 de ne se laisser dominer que par des f airibilicux sans conscience ou par des hypocrites!
Les loyalistes n'étaient pas assez habiles; alors comme aujourd'hui, il ne régnait pas entre eux assez d'union pour qu'on put les soupçonner d'avoir, à l'aide de la Omgrégation, consacré un plan de défense mutuelle. Divisés sur les hommes ainsi que sur les choses, s'isolant ou se calomniant, aspirant sans cesse à commander et refusant toujours d'obéir, irrités contre l'ingratitude des princes et les enivrant d'éloges, les royalistes étaient incapables de concevoir un plan, de le suivre et de l'exéculer. Us ne venaient pas à la Congrégation comme royalistes, mais comme Chrétiens. Le désir de parvenir et celui de protéger ont pu créer des influences et iles clientèles; mais de là à inspirer une direction politique, à violenter les engagements pris, à changer les nuances adoptées, il y a loin. On trouvait parmi les Congrégauistes des hommes appartenant à toutes les fractions parlementaires. La Foi K's réunissait dans une prière commune, et au dehors ils marchaient dans des voies tout opposées. La Congrégation ne put donc jamais être le lien d'aucune pensée politique.
11 y eut cependant un centre d'influence très-réel, mais complètement distinct de la Congrégation. Ce centre a besoin d'être connu, et cette révélation servira k expliquer ce qui jusqu'à ce jour est resté un mystère pour le public. ' Vers les dernières années de l'Empire, il se forma dans le Rouergue et dans les provinces du Midi une association dont le but élaib d'accélérer la chute de Napoléon, espèce de frânc-maçonnerie religieuse et monarchique qui prit le nom de Chevaliers de V Anneau. Quand la Restauration eut succédé au régime impérial, celle société secrète, au lieu de se dissoudre, tendit constamment & développe**, k régulariser son organisation. Elle eut son point d'appui k Paris et des comités dans toutes les provinces. Les hommes d'action l'avaient créée, les politiques et les habiles s'en emparèrent lorsqu'il n'y eut plus de dangers k courir. Le due Mathieu de Montmorency la présida. Elle tint d'abord ses séances rue CasscUo, n» 6,
vivante de la puissance qu*un en£ant de saint Ignace usurpait offrit plus d'un avantage aux inventeurs et aux propagateurs d une pareille impossibilité. Elle était absurde, elle eut donc mille chances pour être agréée. On Faccepta sans diseussion , sans examen. Lorsqu'il fut établi que le Père Ronsin imposait des lois aux divers fonctionnaires de TEtat, lorsque chacun se crut convaincu que la vie des uns , Thonneur des autres , la for-
puis rue de Yarennes, n° 18, chez le marquis Alexis et le comte Adrien de Rou(;é. MM. de VillMe, de Corbière, de FreDilly, deVitroUes, Charles deCrisnois, les abb^ F. de La Mennais et Perreau eu firent partie, mais on D'y Tit jamais aucun 1 Père de la Compagnie de Jésus.
Sur la fin du règne de Louis XVIII et vers les premières ann^ de celui de Charles X, celle association, toule politique, eut un inconleslablé ascendant sur la cour, sur le personnel des administralions et le travail électoral. On la vit tour à tour accepter ou combattre le^ influences rivales. Tantôt elle fit cause commune avec les princes, tantôt elle chercha sa force dans la banque. On rencontrait dans le mftine jour ses membres les plus actifs lau milieu des salons de la conttesse du Cayla, chez M. de Rothschild et aux réunions éleciorales du président Amy. C'est cette association qui dirigea la majorité si compacte du ministère Villèle à la Chambre des députés, elle qui créa les surnuméraires de la justice, institution qui fut oue pépinière de bons magistrats ; elle qui imposa les lois sur la presse, sur le sacrilège et le droit d'atnesse. Elle se laissa désigner sous les noms du Pavillon Marsan, du Cabin^ Fert^ et de la Congrégation, se cachant ainsi pour arrîTcar plus sûrement à ses fins.
Les hommes qui voyaient le résultat de l'intrigue ne découvraient pas la main l qoi en tenait les fils. M. de Monllosier, M. Agier, con.-eiller à la Cour royale de^ Paris et député, crurent être sur lairoie en accusant la Congrégation. M. A^fier avait dans sa famille des souvenirs jansénistes : ses soupçons se changèrent promptcment eu certitude. Quelques membres de la Société politique faisaient parlie.de la Congrégation religieuse. Cette circonstance favorisa l'erreur. 11 était difficile de reprocher avec quelques semblants de raison à des pairs de France, k des députés, à des ministres, de s'immiscer dans les affaires de TËtat ou de diriger les choix du gouvernement. Un nom propre n'aurait pas prêté, comme celui d'un Institut célèbre, une assez grande autorité à toutes les hypothèses; il n'aurait pas surtout donné prise aux terreurs feintes ou réelles : on imputa aux Jésuites et k la Congrégation les actes de ceux qui s'abritaient tantôt derrière le Pavillon Marsan, tantôt sous les Congréganistes ou sous Moulrouge. Avec ces noms de passes, l'on explique la cause et l'effet; de ce qui n^étail qu'un rôve d'intrigant ou de meneur l'on fit un épouvantail.
Cette Société, toujours anonyme, mais aussi toujours active, déchut peu k peu. Elle se laissa traîner k la remorque de M. de Villèle, qui ne voyait point sans un certain plaisir ses batteries gouvernementales masquées par ce mot de Jésuite, dont il ne redoutait pas plus l'ascendant que ses amis ou ses adversaires. En cela M. de Villèle 80 trompait. Il laissa sciemment calomnier, au profit de sou pouvoir : la calomnie dont il avait ri dans le commencement l'emporta, et du même coup de vent elle abattit le trône. Cependant l'Ordre des Chevaliers de l'Anneau dégénéra en coterie tracassière et jalouse. 11 fut alors régenté par des médiocrités ambitieuses qui, k Paris et en province, finirent par exclure tpus les hommes ayant quelque rectitude dans l'esprit ou quelque énergie dans le cœur.
Telle est l'origine du pouvoir occulte si gratuitement accordé à la Qmgrégation* Ce pouvoir a existé ; il s'est exercé, mais absolument en dehors d'elle. Les coteries royalistes cachèrent leurs manœuvres politiques sous son nom, le parti libéral s'empara de ce même nom pour effrayer la France du bruit qu'il lui importait de faire.
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tune de tous étaient à h mervi du Jésuite, il ne fut pas difficile de faire admettre que les Congréganistes entraient pour leur pari dtins ce fttisceâu d*attributions.
On les accusa d'obstruer les avenues du pouvoir, de se couvrir du masque de la Religion afin de se frayer un diemin vers lés honneurs; on proclama qu'il iallait être pieux, o'est-ànlire hypocrite, pour conquérir une place lucrative. On parla de de»* titutions et d'avancements scandaleux; on berça la curiosité toujours avide des lecteurs de journaux, de toutes les fables que le Constitutionnel^ rédigé par M. Thiers, put inventer. Du bu- {«au de rédaction des feuilles quotidiennes, ces fables se répandirent dans toute la France. Elles y furent accueillies par tes adeptes du Libéralisme avec une fervente créduUté. Des citoyens qui croyaient à peine en Dieu jurèrent, sur la parole de quelques écrivains tels qu'Etienne, Kératry, Jay, Jduy, Martial Marcet, Thiers et Bohain, que rien n'était mieux avéré. Ils frémirent aux récits que chaque soir l'imagination des journalistes brodait sur la puissance occulte de la Congrégation. Elle n'existait qii'à Paris * , les départements se persuadèrent qu'elle les enveloppait dans ses innombrables réseaux. Elle couvrait le pays de ses membres, eUe brisait tout ce qui lui faisait obstacle ou ombrage, tout ce qui lui paraissait suspect, tout ce qui ne se dévouait pas à elle. On la voyait braver la magistrature et i'épiscopat, proscrire les libertés civiles et les libertés de l'Eglise gallicane, appeler au parjure, corrompre ou effrayer, dominer par la séduction ou par la ta*reur, s'asseoir au foyer de chaque famille, dépouiller la veuve et Torphelin de son héritage •, et tenir à chaque in-
1 Ceci n'est pas conlradictoire à ce qui est dit, p. lOS : «En peu d'années eUe 8'é>
tendit dans plusieurs villes. Grenoble et Poitiers obtinrent leur Congrégation
relevant de celle de Paris.» Celte nuion des Coogrésations de Province consistait dans )e seul acte de Vaf filiation, c'est*&-dire, dans lé droit, que la CongrétKaUon de Paris donnait k celles de Province, aux mêmes indulgences et à la eomoiuaion de prières. Hors de là aucun rapport, ou des rapports purement spirituels.
* Nous avons vu plusieurs aocttiis Jésuites se léguer, pendant la dispersion de rOrdre, les faibles sommes quil leur était permis d'économiser et vivre souvent de privations afln d'augmenter le petit pécule dont ils comprenaient que lettn frères auraient besoin lorsque le pape les rétablirait. Les vieux Pères qui résidaient dans le déparlement du Nord avaient eu la même pensée. Hs s'étaient transmis de main en main une somme de 35,000 francs, fk'uit des épargnes et peut^tre des soufTHinces d'un grand nombre d'années. Ce dépôt se trouvait en I8U confié au Père Lépiiie, le dernier survivant. Il le légua à M. Legrand>MaM«, habitant de Scinl-'Omer, atec prière de le remettre aux Jésuites, «euls propriétaires. Lépiiie
stant suspendue sur la tète de chaque Français cette fameuse épée dont^ selôii M. Dûplh , là poignée est à Rome et la pointe partout.
Le soldat qui as^stait à la messe, le juge qui se confessait, l'administrateur qui communiait, le propriétaire qui entrait dans
mourut en 1821, et les ÏPëres de la Compagnie déclarèrent qu'ils n^accepleraient cette tcfiliHlioâ qv\ condittott quHl n'en' résulterait auctin pl-ocès. La famille Lépine accéda d'abord k ce vœu j mais c'était une oecasioo de faire du scandale aveo um ombre de justice : on pressa la famille de plaider contre le testameiU. L'affaire fut portée detant tesmagisirata. LelrlbutiAl de d«int-Omer deniia gain de cause k H. Legrand-Masse, plaidant en dehors des JésViites et malgré eux. Deui arréla de la Cour royale de Douai prononcèrent en faveur des héritiers du Père Lépine. La Gourde cassation^ saisie du pour?ol, malntiikt le doubla arrèl. Le Jonmai dea DébaUf alors passé à Topposilion révolulioùnaire, et la Gazette des Tribunaux rendirent un compte peu favorable ani Jésuites de ce procès, que M. Legrand- Uasse soutenait ^ur l'acquit de sa. conscience. M. Legraod-Masaa eipUqva par une lettre sa position et celle des Pères. Cette lettre ne faisait pas le compte du Journal des débat» ; il lui ferma ses colonnes ; c'est ainsi qu'alors la partialité procédait. La Gazette des Tribunaux la reproduisit, et nous la citons textuellement i
n Monsieur, écrivait Legrand Masse le 11 mai 1826, dans votre numéro du 7 avril 4826, vous avez entrettou vos lecteurs d'une affaire plaidée devant la Cour royale de Douai, et, en commentant votre article, on a cru pouvoir signaler un prétendu attentat sur le patrimoine des familles, en l'attribuant à messieurs de Saint- Acheul. Tous aimeirà être l'organe de la vérité, je vais vous la dire tout entière, en vous priant de la consigner dans l'un de vos prochains numérof».
» Un ample détail de Taffiiire justifiera pleinement les personnes qu'on prétetatd
inculper ; je me bornerai aux faits principaux.
» 1» La personne que vous désignez par l'initiale L. n'est autre que moi-même,
» 2» Je déclare qu'avant Touveriure de la succession de M. Lépine^ je n'avais
jamais vu ni connu messieurs de Saiut-Âcheul, et que Je n'avais jamais eu aucune.
correspondance avec eux.
» 3« Je puis assurer encore, avec pleine certitude, que )e n'ai jamais coiiim qu'aucune visite ait été faite par ces messieurs au sieur Lépine, et qu'il y ait eu autre correspondance que la lettre du 17 novembre 1818, rapportée en votre article , et à laquelle il aurait été répondu , ainsi qu'il appert de la tneolion au dos.
» 4» Institué légataire universel de M. Lépine, je fus aussi chargé par lui de noiettre à messieurs de Saint-Acheul la somme portée au compte que je rendis pour satisfaire à Tarrèt de la Cour royale de Douai. Cette somme fut toiûonra considérée par moi comme un ^éftài confié d'abord dans les mains de M. Lépine. Ses déclarations à cet égard et les noieâ et papiers trouvés lors de la succession et signés de lui en étaient d'ailleurs une preuve évidente^ J'ai cru ndoi-méme devoir communiquer ces ])apiers aut héritiers Lépine pour les empêcher d'entreprendre un procès injuste k mes yeux. Plaise ft Dieu qu'ils n'aieht jamai» de regrets de l'usage qu'ils ont fait de mon extrême confiance !
i> A» Lorsque j'offris et remis cette somme è messieurs de Saint-Acheul, ils me recommandèrent de m'eetendre avec tes héritiers, et surtout d'éviter toutes oott^* leslâlions judiciaires. Je le déclare, c'est malgré eux que je me suis déterminé à plaider, et çek par des motifs dont je n'ai & rougiir ni devant Dieti ni devant les hommes.
» 6» (^i (enfin par les mêmes motifs, mais je le déclare hautement, sans la par* tieipetien et à Tinsu de messieurs de Saint-Acheul, que j'ai interjeté lés appels qui out prolongé le procès, et le prolongent encore par mon pourvoi en cassation. Je croyais, et je crois encore, devoir k ma conscience d^épuiser tous les degrés de juridiction pour assurer, autant qu'il est en moi, l'eftécttUMi dtt OUâdtl qui m'est oooilé. w
une église, Touvrier qui envoyait ses enfants au catéchisme ne furent plus désignés que sous le nom de Jésuites de robe courte. Ils devinrent Ultramontains sans avoir peut-être jamais entendu parler des doctrines gallicanes ; ils furent convaincus d'obscurantisme, parce qu'ils n'allaient pas chercher les principes de leur Foi dans les pamphlets de Paul-Louis Courier ou dans les chansons de Bérenger. On. les soupçonna d'hypocrisie ambitieuse et de parjure, parce qu'ils ne craignaient pas de visiter le curé de leur paroisse. Une inquisition réelle s'établit dans chaque ville, afin de démasquer cette inquisition factice, dont les journaux ne parlaient qu^en tremblant, et comme obsédés par le besoin de sauver la France en se sacrifiant pour elle.
Nous avons tous été témoins de ces faits ; il n'y a pas un homme raisonnable qui ne puisse réduire tant d'iniquités calculées à leur juste valeur; cependant l'histoire doit les apprécier en les racontant. Les registres de la Congrégation sont sous nos yeux : nous pénétrons dans ses plus intimes rapports, et nous n'y dé- ■ couvrons rien de mystérieux, rien d'illégal, rien qui indique un but d'ambition et de'^propagande coupable. Tout s'y fait au grand jour, excepté les bonnes œuvres ; on ne s'y occupe que de devoirs pieux et de philanthropie chrétienne ; il n'y est question que de prières, et jamais d'intrigues. Ce n'est pas à dire néanmoins que, sous les dehors de la piété et du repentir, il ne se soit jamais glissé parmi les Congréganistes des intrigants, des esprits jaloux, des corrupteurs et des hypocrites. La puissance attribuée à cette association dut nécessairement pousser vers elle ceux qui ont soif des honneurs, de la fortune ou de l'autorité. On la disait omnipotente. Comme toutes les institutions qui portent en elles un principe de force, elle a vu de cupides faiblesses chercher à s'abriter soùs àon ombre. Elle protégeait, elle adoptait les dévouements sincères. Nous croyons , et plus d'une preuve curieuse est entre nos mains , que souvent elle a entendu frapper à sa porte des cUents dont le nom serait aujourd'hui une révélation. Elle a eu de nombreux adversaires, elle a compté de plus nombreux solliciteurs. Elle a été souvent calomniée, plus souvent encore elle surprit quelques-uns de ses calomniateurs se recommandant à elle et implorant son appui.
Sans doute des abus, inséparables de toute création humaine, ont pu s'introduire dans son sein. Contre le gré de seschefe, elle a peut-être servi de marchepied à quel({ues ambitieux de bas étage, inquiété certains agents du pouvoir et trouvé dans la fraternité établie au fond du sanctuaire des protecteurs qui n'ont pas été assez éclairés, des amis ou des affiliés dont la prudence ne fut pas toujours égale au zèle. Ces cas sont exceptionnels; mais ce qu'il faut dire comme le témoignage de notre conviction, c'est que les Congréganistes , en tan^ que Congréganistes, n'ont jamais eu action, même indirecte, sur les affaires ou sur le choix des fonctionnaires publics*.
Il existait sous le gouvernement de Louis XVIII, ainsi que sous celui de Charles X, des administrateurs de tout rang qui n'avaient aucun point de contact avec la Congrégation ; ils s'élevaient en lui tenant rigueur ou en vivant à l'écart de ses exercices. D'autres lui étaient franchement hostiles ; leur avancement n'en souffrit jamais. Il vint même un temps où le titre de Congréganiste fut aux yeux du ministère Villèle une espèce de brevet d'incapacité ou d'exclusion. Il suffisait alors d'être soupçonné d'appartenir à cette association pour n'avoir aucun droit aux faveurs ou à la justice. L'autorité s'effrayait du bruit que le Libéralisme faisait autour d'elle. Le Libéralisme l'accusait de jeter la France en pâture à la Congrégation, lé pouvoir se révoltait contre cette idée ; et, pour en démontrer la fausseté, il se faisait inique ou défiant.
Cette position du gouvernement , ainsi tiraillé et écartant ses amis pour complaire à d'implacables ennemis, a quelque chose de singulièrement triste. Il savait à quoi s'en tenir sur la Congrégation ; il était bien loin de croire à son existence officielle,
> Dans VHiêtoire de la Restauration par un Jurnime ^Etat, t iv, M. Capefigue, abusant d'un procédé qui décèle une grande habileté de mains ou une ignorance encore plus réelle , confond à plaisir des choses et des élablisscnienfs parfailemeut distincts. 11 voit comme Congréganistes le duc de DouéeauTÏUe, TËvèque d'Hermopolis, MM. de Villèle, Corbière et beaucoup d'autres qui ne firent jamais partie de ces réunions. 11 avance que les célèbres conférences de Saint - Sulpioe où tous les hommes de mérite, où tous les jeunes gens des écoles accouraient entendre l'abbé Frayssinous, se tenaient dans la petite chapelle supérieure de régtise des Missions-Etrangères. A propos de jeux innocents, de billard surtout, il prend la Société des Bonnes-Etudes pour la Congrégation. 11 parle de tout cela sans connaissance de cause.
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à son action préméditée et produisant un effet systématique ; maisfi craignant de laisser trop de prise à ceux qui ébranlaient le trône» il sacrifiait la vérité timide aux outrages incessants de l'erreur. Les choses en arrivèrent au point qu'il ne fut plus possible de continuer l'oeuvre qui s'était développée. Le Libéralisme se montrait absolu, car il n'ignorait pas que, pl^s il serait exigeant, plus il trouverait auprès du trône des hommes disposés par la peur à lui £aiire de honteuses avances. Il vociféra avec tant d'ensemble contre la Congrégation , il créa au Père Ronsin un pouvoir si inconcevable, que l'autorité ecclésiastique elle-même, effrayée des clameurs, crut les apaiser en sollicitant sa retraite. C'était un désir né d'une pensée de conciliation : le Jésuite s'y rendit à l'instant même. Dans les premiers jours de février 1828, il abandonna Paris.
La Congrégation était alors à son point le plus florissant; elle comptait près de douze cents noms inscrits sur ses registres. Dans la situation des esprits, il était impossible qu'un Père de l'Institut se chargeât de la diriger. L'abbé de Kohan et Tabbé Matthieu , tous deux plus tard archevêques de Besançon, acceptèrent l'héritage de Ronsin. En 1830, cette Congrégation fut détruite avec la plupart des établissements dont elle était la mère et la nourrice.
yne association militaire fondée jpar Bertaut-Ducoin , capitaine au 2® de la garde royale , exista pendant quelque temps sous le titre de Congrégation de Notre-Dame-des- Victoires. Elle avait son règlement particulier , et , vivant en dehors de celle du Père Ronsin , elle se composait d'officiers des régiments de la garde. Plus tard, quelques généraux et un grand nombre d'officiers de la ligne y furent agrégés. C'était dans une chapelle de l'église de Saint-Thomas-d'Aquin que la Congrégation se réunissait. Bar— taut-Ducoin étant mort en 1823, le duc de Rivière présida ces assemblées, où l'on priait en commun , où Ton cherchait à améliorer la liestinée du soldat en le rappelant par l'éducation à ses devoirs envers Dieu. Dans la pensée des fondateurs, l'association militaire devait rester secrète. Des indiscrétions firent connaître le nom de ses membres. Quelquos-Hns sans doute avaient espéré que ce serait pour eux un titre à la faveur ; la majorité n -y rit
qu*un arrêt de proscription. Sans en être surpris, ces soldats entendirent le Dauphin déclarer qu'il ne recevrait jamais de Congréganistes chez lui. Le mal était sans remède ; la presse battait en brèche cette pieuse société ; elle en grossissait t)utre mesure rimportance ; elle dénonçait avec acharnement ceux qui ne rpugissâïenfpas de leur Foi ; elle se faisait provocatrice, afm d'exciter dânsl'ârmée des rivalités qui pouvaient amener de sanglants conflits. Les militaires résolurent de dissoudre leur Congrégation, et , au moment où le Père Ronsia cédait à Torage , on les vit effectuer leur projet.
L'impiété , qui avait formé une indissoluble alliance avec le Libêramme, triomphait des Congrégations; elle leur prêtait toutes les forces vives du royaume , et elle venait de les vaincre par une calomnie sans cesse répétée à la foule. Le journalisme avait la mesuré cTe la faiblesse des Bourbons ; il connaissait leur désir de popularité. Le ministre Martignac se proposa de le satisfaire. L'opposrtion , enhardie par ces lâchetés officielles , parut immoler ses répugnances dynastiques au bonheur de la France. La France ne voulait plus de Jésuites ; eux seuls avaient semé la discorde entre le souverain et le peuple ,. eux seuls entretenaient dans les cœurs ces sentiments de défiance que chacun serait beu-> reux d'abjurer au pied du trône le jour où la raison publique obtiendrait vengeance contre les disciples de Loyola et le partiprêtre. Charles X et le .D§uphin ne purent résister à cette amorce; et la cour, se laissant doucement bercer par de trompeuses flatteries , crut qu'il n'y avait qu'à sasriûer les Jésuites pour s'endormir au bruit inaccoutumé des caresses du Libéralisme.