‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus, composée sur les documents inédits et authentiques (volume 2)Chapitre 8 sur 34 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les Jésuites et renseignement. ~ Dispositions des Eféques en favear de la Compagnie. — Ses succès. — Jalousie de rUniveriiilé. — Le Père Loriquet à Saiut- Acheul. — Son Histoire de France. — Eiamen des reproches qu'on adresse k cet ouvrsge. — Le marquis de Bonaparte, lieutenant- général au nom de Louis XVIIL — Imprécation contre l'Empereur. — H. Dupin k Saint- Achoul. Ses restions avec les Jésuites- -* Les cordons du dais et les vengeances de parti. — Prévisions du Père Loriquet. — Les Jésuites de Saint-Acheul accusés de gouverner la France. — Leur influence véritable. — Le Constitutionnel et ses mensonges. — Le comte de Monllofier publie son Mémoire à consulter. — Tout tend k pervertir Topinion. — Le parti- prêtre dévoilé par Monllosier. — L'Ultramontanisme et les Libéraux. ^ Le Noviciat de Montrouge. — Atteislat 4»ntre la vie du Père Debrosse. — Sa lettre. — Ce qu'était Monlrouiie au dire des feuilles libérales et ce qu'il fut en réalité. •' Animosité contre le Qergé entretenue par la presse. -^ Martial Marcet de la Roche-Arnaud compose ses pamphlets. -^ Eloges que lui donne le Constitutionnel. — Repentir de l'apostat. — La presse monarchique en présence de celle conspiration. — La Gazette de France veut les Jésuites. — Le ministère Villèle. — Le Nonce apostolique Louis Lambruschini conseille de présenter une loi pour donner une existence légale k la Compagnie de Jésus. — Chute du ministère* — Le ministère Marlignao s'engage à persécuter les Jésuites. — Il est appuyé par la Révolution. — Entrevue du roi et de Lambruschini. — Décision que formulent MM. Frayssinous, de Cheverus et Brault, Evéque d'Hermopolis, archevêques de Bordeaux et d'Alby. — Commission d'enquête sur les Ecoles ecclésiastiques. — La minorité et la majorité. — La Commission déclare qu'il est inconstitutionnel de descendre dans les consciences. — Les petits Séminaires et l'Université. — Rapport de la Commission. — M. Feutrier, Evëque de Beauvais, ministre dCK affaires ecclésiastiques. — Les deux ordonnances du t6 juin t828. — Juie des Libéraux. •— Douleur des Catholiques — Labbey de Pompières k la tribune de la Chambre des députés. — Attitude de Tépiscopat. — Les Evoques réunis k Paris adressent une circulaire k leurs collègues. — Gravité de la situation. -~ Le roi fait appel k la pri^dence du Nonce. — Leur conférence k Saint-Cloud. — Lambruschini et Tépiscopat français. — Lettre de Parchevôque d'Asasie k ses collègues. — Lés Evoques ne veulent se soumettre k aucune transaction. — Soixante dix prélats se prononcent contre les ordonnances Portails et Feutrier. — Le cardinal de Cicrmont-Toonerre présente au roi le mémoire des Evéques. — On convient que ce mémoire restera secret et que la rigueur des ordonnances sera adoucie dans l'exécution. ~ L'abbé de La Chapelle et ses circulaires. — Mission de M. Lasagiiy k Rome. — Note de Lambruschini au cardinal Bernetli. — Mesures conseillées par le Nonce.— Le cardinal Bernetti écrit au ministre des affaires étrangères. — Le mémoire des Evèques est publié. — Le cardinal de Latil prend l'initiative pour faire cesser la guerre. — 11 annonce la note de Bernetli. — Soupçons des Evoques. — La presse monarchique.— Le ministère, voyant l'épiscopat désuni, recule devant ses promesses. — Note des Eféques pour concilier tous les intérêts. — MM. de Yatimesnil et Feutrier forcent les Evêques k déclarer que leurs professeurs ne font partie d*aucune Congrégation non autorisée par les lois. — Les Jésuites abandonnent leurs Collèges.— Recommandations que leur fait le Père Godinot, Provindal. — Protestation de la France catholique. — Les Conseils généraux et le Constitution neL-^ Popularité des Jésuites.— Le ministère Polignac— Les Jésuites, promoteurs des coups d'Etat. — Les Jésuites et la Camarilla. — Les Jésuites incendiaires.— Dénonciation d'un repris de justice. — La Révolution de Juillet ella comédie de quinze ans expliquées par le Globe ei le National.— Aveux snr les Jésuites après la Révolution.

En attaquant la Congrégation , les ennemis de l'Eglise et de la Monarchie avaient admirablement calculé leurs ixnips. Us dépopularisaient les royalistes ; ils jetaient sur les épaules des Chrétiens un manteau d^hypocrisie. Ce n'était cependant encore qu'une partie de leur tâche ; ils annihilaient la génération présente, mais il importait surtout de tuer Favenir. Les Jésuites , soutenus par Tépiscopat , encouragés par les pères de famille, faisaient j^ dans les limites de la loi, une rude concurrence à l'Université. Ils n'avaient, en 1826, que douze maisons : huit Collèges, deux Noviciats et deux Résidences. Au lieu de chercher à s'étendre , ils préféraient se fortifier. On les voyait à l'œuvre ; on appréciait leur système d'éducation en le comparant à celui de l'Université. Le parallèle une fois établi , on désertait les Collèges royaux pour entrer dans les petits Séminaires. Les Evèques de Strasbourg, de Luçon , de Limoges , d'Avignon , de Bayonne , d'Aire, d'Orléans, de Belley, de Toulouse, du Mans, de Coutances, d'Angers , de Montpellier, de Carcassonne , du Puy, de Périgueux , de Rennes, de Châlons, de Besançon , de Sens et d'Alby , se faisaient en 1821 et en 1822 les interprètes de leurs diocésains. Ils demandaient des Jésuites. L'abbé Mongazon, fondateur du Collège de Beaupreau , et dont le nom est encorft béni par les Angevins ; l'abbé Capitaine, qui élevait à un haut point de prospérité le petit Séminaire de Servière , suppliaient les chefs de l'Ordre d'accepter de leurs mains la direction de ces établissements. Les maisons de Magnac et du Dorât leur étaient offertes aux mêmes conditions. Du fond des Ardennes ainsi que de la Normandie, de l'Ardèche et du Haut-Rhin, de l'Yonne et de la Vendée , un grand nombre de riches personnages écrivaient au Provincial pour mettre à sa disposition des propriétés qu'il transformerait en Collèges. Un Collège tenu par les Jésuites était une fortune pour le département. Ils n'avaient aucun bénéfice à réaliser ; ils ne prélevaient aucun traitement : il leur était donc permis de donner au plus bas prix possiblo une éducation que souvent ils s'empressaient d'accorder gratuitement.

Lèiirs petitis Séminaires n'étaient pas assez vastes pour répondre à toutes iesi demandes ; l'Université ne se déguisa pas le danger dont elle était menacée ; elle fit cause commune avec les

VfA GHAP. lY. — IfISTOIRB

adversaires de rinsiitut« Les Jésuites possédaient & Saint^Acheul, près d'Amiens, une école dont le nom était devtfiu un cri de ralliement pour les Libéraux. Saint-Apheul recevait dans ses murs les enfants des ùmilles les plus illustres de France* Les belles* lettres y florissaient avec la piété; les devoirs, les études, ks plaisirs , tout y était r^lé dans une mesure parfaite. Cette maison modèle avait pour chef un homme d'un caractère tout à la fois doux et ferme , d'un esprit^énétrant et plein d'aménité antique'. Le Père Loriquet^ né à Epernay le 5 août 1767, se consacrait à l'éducation de la jeunesse ; H avait écrit dans ce but plusieurs ouvrages élémentaires et entre autres une ffisioire de France. Composé aune époque où les passions politiques étaient dans leur eifervescence, cet abrégé en portait de temps i autre une vive empreinte. Les événements et les hommes de la Révolution y étaient jugés sans ménagement, comme ils avaient agi. On remarquait surtout dans la seconde édition des passages auxquels personne ne s'était arrêté d'abord , mais que la réaction en faiveur de Napoléon et la haine du Libéralisme contre les Jésuites acceptaient comme l'opinion immuable de la Société de Jésus. On ne s*inquiétait pas si le Père Loriquet , ramené , ainsi que ses contemporains, à des idées plus calmes, avait corrigé, émondé ou adouci ces passages dans les éditions subséquentes. On ne tenait compte pour le Jésuite ni des enthousiasmes de 1814, ni de IJirritation de 1815; il avait partagé rentraînement génial; on ne prenait que lui à partie. Son ouvrage fut le type du fanatisme et de la mauvaise foi. On y lisait ^ :

ir Ainsi se termina la journée difai du 18 brumaire. Les Parisiens, depuis longtemps accoutumés aux révolutions, restèrent tranquilles spectateurs de celle du 18 brumaire. Us avaient oublié, ce semble , que le chef qu'elle leur donnait était celui-^là même qui avait égorgé leurs frères dans les rues de la capitale : du moins ils ne savaient pas encore ce que sa longue domination devait coûter de sang et de larmes à la France ; mais il entrait dans les desseins de la Providence d'établir sur leurs têtes celui qu'elle destinait à être la verge de l'Europe et l'exécuteur de la justice contre un peuple ooupaUe de tous les forfaits de la Révolution. *

> mHoirè 49 France, I. ii, p. ItS (édilioii d« 1146).

DK lA GÛMPAGNIS DK JÉSUS. 155

Après avoir raconté la campagne de Russie et ses fatales conséquences, Loriquet ajoute des réflexions qui dispariirent plus tard de son œuvre.

ff Telle fut , dit-il ^ , Tissue de l'entreprise la plus insensée , mais aussi la plus funeste , dont les annales du monde nous aient conservé le souvenir. En parcourant l'histoire ancienne et moderne, on reconnaîtra que jamais réunion d'hommes si formi* dable, soit par le nombre, soit par la valeur, soit parla discipline, n'éprouva de plus affreux revers. Pour trouver une catastrophe qui y soit comparable, il faut remonter jusqu'à Pharaon et aux six cent mille Egyptiens engloutis dans la Mer Rouge.

t Que si l'on veut se rendre attentif aux vues de la Providence, on reconnaîtra dans le désastre des Français le châtiment des dévastations , des massacres , des sacrilèges , des atrocités de toute espèce, dont se rendait coupable depuis vingt ans cette armée toujours recrutée d'enfants de la Révolution, et dévouée, moins encore par état que par habitude et par goût , i tous les genres d^ crimes et de forfaits. La justice divine s'en était servie pour promener la terreur et la désolation sur toute l'Europe. Dès que cette verge redoutable eut rempli sa mission , elle fut à son retour brisée par le souffle du Tout-Puissant , et elle disparut de la terre. Si l'on considère de plus que Dieu avait sur la France et sur la famille de saint Louis des vues de miséricorde, on concevra sans peine qu'il entrait dans l'exécution de ses desseins de les délivrer l'une et l'autre d'une génération impie et sanguinaire, qui, après avoir dévoré l'Europe , aurait dévoré son propre pays et éternisé la domination du tyran dont elle étayait la puissance et servait les fureurs. »

Nous blâmons ces jugements trop sévères peut-être. Loriquet lui-même, dans des éditions postérieures i celle de 1816, fit justice de la plupart des exagérations ; mais alors chacun se croyait obligé de jeter la pierre à Napoléon et à son armée. Quand le Jésuite s'exprimait ainsi, l'homme dont tous les partis proclament le patriotisme, Chateaubriand, faisant expier à l'Empereur sa gloire et ses attentats, s'écriait' en 1814, et réimprimait en 1819 :

t HUtoire de Fnmet, t. ii, p. 381 (édition de ISf 6).

s De Buonaparte et de» Bourbons^ par M. de Chaleivbriand, p. S.

156 CHAP. IV. — HÏSTOIRR

ff Gomment expliquer les fautes de cet insensé? Nous ne parlons pas encore de ses crimes, i Puis, après avoir raconté l'assassinat du duc d'Enghien , Fauteur de la Monarchie selon la Charte ajoute : t II ne reste à celui qui s'est abaissé au-dessous de Fespëce humaine par un crime qu*à affecter de se placer audessus de l'humanité par ses desseins, qu'à donner pour prétexte à un forfait des raisons inaccessibles au vulgaire , qu'à faire passer un abime d'iniquité pour la profondeur du génie.

* Il a , continue Chateaubriand en parlant de Napoléon ', il a plus corrompu les hommes , plus fait de mal au genre humain dans le court espace de dix années, que tous les tyrans de Rome ensemble, depuis Néron jusqu'au dernier persécuteur des Chrétiens. Les principes qui servaient de base à son administration passaient de son gouvernement dans les différentes classes de la société : car un gouvernement pervers introduit le vice chez les peuples, comme un gouvernement sage fait fructifier la vertu. ' L'irréligion , le goût des jouissances et des dépenses au-dessus de la fortune , le mépris des liens moraux , l'esprit d'aventure ] de violence et de domination descendaient du trône dans les familles. Encore quelque temps d'un pareil régne , et la France n'eût plus été qu'une caverne de brigands. »

Arrivant à la conscription , qu'il appelle le code de Fenfer, Chateaubriand raconte* :

« On en était venu à ce point de mépris pour la vie des hommes et pour la France d'appeler les conscrits la matière première et la chair à canon. On agitait quelquefois cette grande question parmi les pourvoyeurs de chair humaine, savoir : combien de temps durait un conscrit ; les uns prétendaient qu'il durait trente-trois mois , les autres trente^six. Buonaparte disait lui-même : t J'ai 300,000 hommes de revenu. » Il a fait périr, dans les onze années de son règne , plus de cinq millions de Français ; ce qui surpasse le nombre de ceux que nos guerres civiles ont enlevés pendant trois siècles, sous les règnes de Jean, de Charles V, de Charles VI, de Charles Vil, de Henri II, de François II , de Charles IX et de Henri IV. Dans les douze der-

1 De Buonaparte et des Bourbont, par H. de Ghàletnbriand, p. 9. > Ihidetn, p. 9, 6 et 47.

bH LA COMPAGNiE DE JÉSUS. 157

niers mois qui v^nent de s*écouler, Buonaparte a levé (sans compter la garde nationale) treize cent trente mille hommes, ce qui est plus de cent mille hommes par mois. Et on a osé lui dire qu*il n'avait dépensé que le luxe de la population.

* Saigné à blanc par le bourreau , ce corps , vide de sang, n'a pu faire qu'une faible résistance ; mais la perte des hommes n'était pas le plus grand mal que faisait la conscription ; elle tendait à nous plonger, nous et l'Europe entière, dans la barbarie. »

Chateaubriand ne s'arrête pas là. Il trace de l'Empereur un portrait qui a plus d'un point de ressemblance avec celui qu'a ébauché le Jésuite. « Lorsque Dieu , écrit Chateaubriand ^, en* voie sur la^erre les exécuteurs des châtiments célestes, tout est aplani devant eux : ils ont des succès extraordinaires avec des talents médiocres. Nés au milieu des. discordes civiles, ces exterminateurs tirent leurs principales forces des maux qui les ont enfantés et de la terreur qu'inspire le souvenir de ces maux : ils obtiennent ainsi la soumission du peuple au nom des calamités dont ils sont sortis. Il leur est donné de corrompre et d'avilir, d'anéantir l'honneur , de dégrader les âmes, de souiller tout ce qu'ils touchent, de tout vouloir et de, tout oser, de régner par le mensonge , l'impiété et l'épouvante, de parler tous les langages^ de fasciner tous les yeux, de tromper jusqu'à la raison, de se faire passer pour de vastes génies lorsqu'ils ne sont que des scélérats vulgaires ; car l'excellence en tout ne peut être séparée de la vertu. Traînant après eux les nations séduites, triomphant par la multitude , déshonorés par cent victoires , la torche à la main, les pieds dans le sang, ib vont au bout de la terre comme des hommes ivres , poussés par Dieu , qu'ils mécon-> naissent, t

En 1814 et en 1815, il tomba sur l'Empereur une de ces immenses imprécations dont tous les écrits de l'époque retentissent. Carnot est aussi explicite que Louis-Philippe, duc d'Orléans; Benjamin Constant et Pasquier ne le cèdent pas au maréchal Soult et à L^iné. Les feuilles quotidiennes et les ouvrages périodiques, la prose* ainsi que les vers, tout porte l'empreinte

■ I)e Buonaparte et des £ourboHê,^. 42.

de cette colère d*un peuple qui passera si vite^s excès de la fureur à l'admiration la plus exagérée. Bonaparte a été pour tous Togrc de Corse, le tigre qui se repaît du sang de la France. Chacun a maudit cette gloire déchue que la comparaison ou Fendiousiasme devait élever si haut. Avec le vicomte de Château^ briatid, chacun inventa de nouveaux mots, des apostrophes plus amères les unes que les autres pour flétrir celui « qui est descendu, comme Genseric, là où rappelait la colère de Dieu. Espoir de tout ce qui avait commis et de tout ce qui médite un crime, il est venu, il a réussi*. » Ces'îniquités de partis, s*adressant aux vaincus et les confondant tous dans le même anathtoie, ont été oubliées*; une seule a survécu. Le Père Loriquet

* Moniteur de Gand du 12 mai 1815. Rapport du vicomte de Chateaubriand 9ur Vétal de la france»

3 Le Jourual des Débats du 10 août 1845 va, en fail de rccriDiinations, beaucoup plus loin que le Jésuite. H dit : « Buonaparté, qui se croyait encore sûr du trûne il y a deux mois, flotte eu ce nMoient eulre la question de savoir s'il doit ae laisser conduire à l'Ile de Sainte-Hélène et celle de quitter la vie. Celui que tant de bras déTou^ environnaient il y a peu de temps ne saurait même se flatler aujourd'hui de trouver une main d'esclave qui lui rendit le service de le tuer. Au-dessous del'ëïïéminé Othon, qui du moins sut mourir sans balancer, et plus malheureux que Néron, dont un affranchi termina les jours, il n'a pas su se donner la mort et n'est pas assuré mainlenant de l'oblenir. Tous ces princes de sa façon, que nous avons vus figurer avec lui sur le théâtre du Champ-de-Mars, dans des costumes et avec dea attitudes plus ou moins dramatiques et grotesques, furent dispersés comme une troupe de masques le lendemain du carnaval, jetant leurs aiuronnes, leura sceptres et leurs manteaux. Le roi Murât, surnommé Frauconi k cause de raffeclatiou de sa parure militaire, et qui n'a pu venir étaler au Champ-de-Mai ses plumes, ses broderies et tout son oripeau, erre maintenant presque seul dans les défilés tes phis détournés des Alpes, sous un déguisement beaucoup moins pomp^ix. Il parait qu'un nous ramènera, et qu'on va rendre à la justice de nos tribunaux Lallemand etRovlgo, qui certes ne croyaient guère que leur dévouement intéressé à Tex- Empereur aurait un pareil résultat. Bruue, que Buonapartc n'a cessé d'abreuver des humiliations les plus amères, et qui n'avait de courage que pour les supporter, termine le cours de ses exploits par se brûler la cervelle, et se voit réduit à se tuer, éu dupfr, pour la cause d'un homme dont il n*a reçu que de mauvais traitements, etc. »

Le 8 mars 1815, le maréchal Soult, duc de Dalmatie, publie un ordre du jour à l'armée. Le vieux soldat de la République et de l'Empire s'adresse en ces termes aux compagnons d'armes de PEmpereur:

« Cet homme, qui naguère abdiqua aux yeux de toute l'Europe un pouvoir usurpé dual il avait foit uns! fatal usage, Bonaparte, est descendu sur le sol français, qu'il ne devait plus revoir.

» Que veut-il? la guerre civile; que cherche-t-il? des traîtres ; où les trouverait-il? serait-ce parmijces soldats qu'il a trompés et sacrifiés tant de fois en égarant leur bravoure? serait-ce au sein de ces famiUes que son nom seul remplit encore d'eflroi?

» Bonaparte nous méprise assez pour croire que nous pouvons abandonner un souverain légitime et bieu-aimé pour partager le sort d'oiu homme qui n'est plus qu'un aventurier ; il le croit, l'insensé ! et son dernier acte de démence achève de le faire connaître. »

Le procès-verbal de déchéance et des constitutions du Sénat, en 1814, n'accusailril pas eueP'*e I^apoléon « d'avoir entrepris là gtierre dans llntérét de ion am-

DE LA GOairAONlfi DE lÉSUfi. 159

est souvent monM comme un insulteur au pied des statues de Napoléon. Pourquoi lui seul a-t*-il été excepté de Tamnbtie gé« nérale aceoj^e |ar le temps? U n*y a qu'une raison plausible^ c'est qu'il appartenait à la Compagnie de Jésus.

La défense de Loriquet était péremptoire : il dédaigna d'user de ces moyens. U paraissait passer condamnation sur les injures dont son nom était l'objet : on profita de ce silence pour accré« dit^ une fable dont l'absurdiie Bt la fortune. Les journaux an» noffcèrént qu'on lisait, qu'ils avaient lu eux-mêmes dans Touvrage du Jésuite que « M. le marquis de Buonaparte était le lieutenant-général des armées de Louis XVllI. » Née dans Tofficinë du Constitutionnel^ cette niaiserie devait être dédaignée par le plus simple bon sens. Le parti libéral l'accepta comme une vérité Incontestable, et il fut avéré pour lui que telle était l'éducation donnée a Sainl-Âcheul, et dans les collèges où Ton suivait le cours de Loriquet ^

bitlon démesurée, d'avoir trahi ses serments, d'aToir mis le comble aux matheuri de la patrie en ré0nant dans la seule rue de son intérêt personnel, d'avoir rendu de ion cher plusieurs décrets portant peine de mort. »

Qui a signé de pareib actes! le duc de Plaisance, Barbé-Marbois, Chasseloup- Ltobat, CboUet, d'Uaubersaert, Destutt de Tracy, Garât, Grégoire, Lanjuinais, Hal- IcfiUe et tant d'autres. '

L«iuis-Phitippe d'Orléans, en acceptant le commandement de l'armée de Catalogne destinée à agir contre les Français, répondait à la Régence espagnole le 7 mai 4S10 : « Eu prenant ce commandement, je remplis ce que mon honneur et mon inclination me dictent. Je suis éminemment intéressé aux succès de TEspagne contre le tyran qui a voulu ravir tous ses droits à l'auguste maison dont j'ai l'bon* Dcur d'être issu. Heureux si mes faibles efforts peuvent contribuer à relever Ici trônes renversés par l'usurpateur, à maintenir l'indépendance et les droits des peuples qu'il foule aux pieds depuis si longtemps. »

En face de pareilles imprécations sorties de toutes les bouches, que sont lea pages accusatrices du Père Loriquet?

* Kous n'avons pas besoin de dire que celle stupidité ne s'est jamais trouvée sous h plume du Jésuite. VHisioire de France a eu un grand nombre d'éditions : nous les avons toutes vérifiées, et ces paroles ne se rencontrent dans aucune. D'autres ont fait le même travail, ils ont obtenu le môme résultat. Ce résultat fut souvent opposé ë ceux qui prétendaient avoir lu les paroles incriminées. On les défiait d apporter la preuve de leur assertion ; tous répondirent que le passage se trouvait dans la première édition. Elle est sous nos yeux ; composée en 4810, elle parut en .i8t>; mais, par malheur pour la véracité des feuilles libérales, elle s'arréle à la mort de Louis XVI. C'est dire assez qu'il ne peut y être question du marqtUs de Buonaparte, alors jeune et complètement ignoré. Cela est démorilré cfimme une vérité mathématique ; cela n'a pourtant été jamais reconnu par les adversaires de h Société de Jésus. La plaisanterie leur paraissait de bonne guerre; ils ont conti * nué à la propager. Du pamplet eUe s'est élevée k la tribune de la Chambre des pairs. M. Passy la ramassa un jour dans la boue pour en faire un texte d'accusa* tiou. Le PèreJjiri^uet allait mourir : il ne voulut pas d'abord laisser la Société de J^mioiia le coup de celte ridicule imputation ; te 9 mai 18U fl écrivit à M. Passy*

160 CIIAP. IV. — lilSTOlttE

Saint- Acheul, comme la Congrégation, servilde cri de guerre au parti. C'était le plus brillant collège d'Europe, on ej) fit .un séjour où rignorance et T hypocrisie furent le point de départ offert à la jeunesse. Les hommes les plus éminents de l'époque y disaient élever leurs enfants, de grands orateurs, d'illustres écrivains, des chefs de l'Eglise, tels que le vicomte de Benald, le comte de Séze *■ , premier président de la Cour de cassation.

Quand la lettre dont nous citons quelques fragments eut été rédigée, on la lui#t sacrifier à un sentiment d'humilité; il l'enseyelit dans ses papiers. Le Fère Loriquel n*est plus : nous croyons devoir publier un passage de la réponse qu*il adresse à ce membre de la Chambre des pairs.

n Monsieur, f'est l'autour d'une Histoire de France attaquée par tous devant la Chambre des pairs qui prend enfin la liberté de vous écrire. Le 29 avril dernier, vous m'avez appris, et a bien d'autres encore, que, dans cet ouvrage j'avais donné à Napoléon les litres de marquis de Ruonaparte et de lieutenaut-générai des armées de Louis XVlll; non coulent de le dire, vous l'avez soutenu devant la noble Ghambte ; vous n'avez pas reculé môme en présence de toutes les éditions réunies, lesquelles vous donnaient, pardonnez- moi l'expression, le démenti le plus formel.

» Je- dois a la vérité, combattue par vous avec tant de persistance, d'en appeler au tribunal de votre conscience et de réclamer personnellement contre une assertion mensongère, que, du reste (car je crois à votre bonne foi), vous n'avez pu reproduire que trom|>é vous-même par des oui-dire, par des rapports dénués de tout fondement.

i> Sans doute, il peut se trouver un faussaire capable de faire ce qu^on appelle un carton^ de mettre telle sottise qu'il voudra sur un feuillet détaché, et de substituer, dans queliiues exemplaires, le faux texte au texte véritable de l'auteur.

w Supposez donc «lue le feuillet postiche exisie, et qu'il vous tombe sous la main, et que vous puissiez le présenter à la Chambre des pairs... Mais les cent mille exeoi" plaires, tirés et répandus de toutes parts depuis 1814, sont encore là pour prolester contre l'imposture; mais l'ouvrage stéréotypé existe, toujours le môme depuis près de trente ans, chez l'imprimeur, et son immuable existence est une réclamation perpétuelle, irrécusable ; mais le feuillet, ou peut être la feuille entière clandestinement substituée à la véritable, si toutefois elle existe, examinée de près par des connaisseurs, donnera toujours, par la dilTérence même du caractère et du papier, de quoi confondre le coupable et le ridicule auteur de cet odieux guet apens. Enfin, il y a aujourd'hui, soit à Paris, soit à Lyon et dans toute la France, tant d'établissements, tant de maîtres et de maîtresses, tant de milliers d'élèves qui , depuis 1814, ont eu, ont même encore cet ouvrage entre leurs mains! Veuillez les interroger en tel nombre qu'il vous plaira ; pour abréger les recherches, indiquez-leur seulement le chifire de la page maudite; faites-vous même aider, dans cet important travail, par M. Portalis, qui a été pour vous une autorité : vous me direz ensuite, ou plutôt encore à la Chambre des pairs, devant laquelle vous vous êtes fait mon dénonciateur, combien vous aurez trouvé de personnes qui aient lu, dans mon Histoire de France, la sotte phrase du marquis de Buonaparte, lieutenantgénéral des armées de Louis XVUI. »

» M. de Sèze , défenseur de Louis XVI devant la Convention , fut accueilli k Saint-Acheul par les maîtres et par les disciples avec toute sorte de respects. L'hymne

0 Richard ! à mon roi !

L'univers l'abandouoe!

Sur la terre il n'est donc que moi , Qui s'intéres^ à ta personne;

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. I6l

Frayssinous , de Bombelles , de Quélen , de Rofian et plusieurs autres dignitaires du Clergé ou de la science , venaient rendre hommage à cet établissement. Au mois d*aoât 1825, dans la chaleur des attaques dont le Libéralisme poursuivait la Compagnie de Jésus, Saint-Âcheul reçut une autre visite. M. Dupin, l'un des coryphéél du parti , y arriva , et fit demander à saluer les maîtres pour qui Charles Ledru, son jeune introducteur, professait une a&ctueuse estime. M. Dupin fut accueilli par le Père Loriquet avec cette courtoisie des anciens jours qui, en présence d'un adversaire, sait laisser à la porte les hostilités de la veille et du lendemain. De son œil investigateur, l'avocat constitutionnel parcourut la maison, il embrassa l'ensemble des études ; il s'honora en honorant cette^maison où tout rappelait les souvenirs des Forée, des Jouvency et des Toumeûiinè. Le jour suivant M. Dupin revint encore ; il fut accueilli avec les mêmes égards, il rencontra partout la même affabilité. Les jeunes royalistes s'élevant sous Taile des Jésuites eurent l'art de glisser dans leurs travaux du

[ jour ùiT éloge' plein de délicatesse qui émut vivement M. Dupin.

I Alors, prenant la parole, il s'écria : # Je vois , Messieurs, que Saint-Âcheul est justement célèbre; l'éducation qu'il vous donne ne peut avoir que d'heureux succès. N'ést-«elle pas fondée sur la vérité, c'est-à-dire sur la Religion, hors de laquelle il n'y a point de salut, parce qu'elle seule est la vérité? Oui, comme une autre Cornélie, cette maison pourra se glorifier de tels enfants, elle pourra les montrer avec une égale confiance à ses amis et à ses ennemis. Pour ce qui est de moi. Messieurs, je vous remercie sincèrement de la douce satisfaction que vous m'avez procurée. » L'avocat du Libéralisme et les Jésuites s'étaient connus et appréciés. Us s'estimaient, ils échangeaient leurs ouvrages^ avec des témoignages réciproques d'amitié ; une correspondance sui-

salua son entrée. Ce chant émut Tivementle vénérable magistrat, et, en présence

de tous les élèyea, il rappela qu'il devait son éducation aux Jésuites. « Ah ! monsieur

le comte, reprit le Père Loriquet, U faut convenir que vous avez bien mai profité

de nos leçons. — Comment cela? dit M de Sèze tout étonné, (i'est, ajouta le Père^

que les Jésuites, ainsi que chacun le sait, ont dû vous enseigner comme aux aittres

à tuer les rois, et que tout au contraire vous les avez défendus au péril de votre vie.»

' Le premier opuscule que M. Dupin adressa aux Jésuites est intitulé : Des Ma-

fgistratê d^autrefoU, de» Magistrats de la Révolution, des Avocats à venir,

I On y lit en dédicace manuscrite de U main de Tauteur : « Offert à messieurs de

\ Saiot-Acheol coiâme uoe marque de mon respect et de mon estime. Dupin. »

W2 , CHAP. lY. — HISTOIRE

vie s*è(«it établie entre lui et les Pères. Le S juin 1826, il fit trêve à ses éloquentes occupations pour venir se reposer auprès de ees Jésuites que la presse attaquait avec une véhémence inouïe. Le 8 juin était le jour de la fête du Sacré-Cœur. M. Duptn y assista. Au moment où la procession déroulait ses nombreux anneaux d'écoliers cbantant les louanges de Dieu, le I%e Loriquet 8*approche du célèbre l^iste; il l'invite à prendre l'un des cordons du dais. M. Dupin s*excuse en disant : c Mais je n*en suis pas digne, i Avec une spirituelle malice, le Jésuite reprend : t Personne, en effet, n'en est digne sur la terre. # Forcé dans les derniers retranchements de sa modestie intéressée, M. Du{Hn accepte Thonneuf qui lui est déféré, et, la joie au front, il traverse les verdoyantes allées et les chemins jonchés de fleurs que le Saint-Sacrement dut parcourir. M. Dupin s'éloigna le 3^ mais le spectacle qu*il avait eu sous les yeux était encore présenta son cœur. Au moment de quitter Amiens, il écrivit au Père Lo* riquet pour lui témoigner sa reconnaissance, t J'emporte avec moi, lui mandait^il dans ce billet, le souvenir des plus douces émotions que j'aie éprouvées de ma vie. ji

Ces émotions trouvèrent à Paris un violent correctif. M. Dupin a le courage de la vérité jusqu'au moment du danger. Ce moment arrivé, il recule, parce que, avant tout, il a besoin d'éloges. Le 17 juillet de la même année, quelques jours après la procession de Saint-Acheul , le Père Loriquet, écrivant à sa famille, disait : « Toute la France retentit de la visite que M. Dupin nous a faite. Les plaisanteries ont plu sur lui de toutes les plumes libérales, je ne sais s'il aura le courage de revenir. »

M. Dupin ne revint pas, et Loriguet, dans les annales inédites du petit Séminaire de Saint-Acheul, en donne les véritables motifs : 1 11 avait, dit-il, en racontant l'odyssée du Démostbènes libéral, l'ambition de parvenir à être député, et à cette époque il ne pouvait l'être que par l'appui d'une faction. Or, les journaux de cette faction, ayant vu ce qu'il venait de faire à Sàint-Àcheul, s'élevèrent tous à la fois contre lui, le traitèrent de transfuge, de dévot, de cagot, de Jésuite. En même temps, les pamphlets en vers, en prose, les traits malins, les épigrammes, les sarcasmes tombèrent sur lui de toutes parts. Au ji^u de les br^v^ et de

DE LA COMPAGNIE DE ^iSV%. tg^

soutenir bardlment ses premières démarche^, il eut la Ëtiblosse de chercher à s*excu9er. Cette triste apologie œ désarma pas. sitôt le parti ; il ne cessa de poijursuivre M. Dupin que quand celui* ci loi eut donné un ga|e certain de repentir par sa signature qyll apposafà la trop fangeuse Dénonciation de Montlosier contre le parti-prêtre^ C*est- à-dire contre la Reb^on catholique. De pe moment aussi, nous rompîmes toute correspondance avec lui. » Llioînme qui, par la nature même de son talent agressif, pouvait si aisément se passer de cette gloire futile que les journaux prodiguent le matin, et qui le soir est oubliée par le lecteur as»sidu, n'avait pas osé résister à la guerre de sarcasmes 4ont il se voyait la victime. M. Dupin reculait devant les railleries de ses amis; il craignait d^affronter leur artillerie de jeux de mots et de méchancetés. Il courba la tête sous le joug; iljit de l'h^PogOâie légale et de la cruauté j[)arlem,entaire. Il ne lui était pas permis d'estimer tout haut les vertus que, dans le fond de son cœur, il r^ardait comme parfaitement honorables ; il se le tin( pour dit^^et se transforma en adversaire de la Compagnie* Pendant ce temps, les Jésuites, qui se vouaient aux outrages, ne se plaignirent poixit des inculpations dont on les chargeait. Pour être plus populaires que Benjamin Constant et La Fayette, ils n'avaient qu a abjurer leur principe de Foi ou qu'à marcher sous la bannière du Libéralisme. Le^ octobre 1826, au plus fort de la mêlée, le Père Godinot, Provincial, trace aux enfants de saint Ignace leur règle de ^ conduite : « Vous connaissez^ leur écrit-il, les circonstances actuelles, et combien.il importe que nous ne méritions pas de reproches de la part de Dieu et que nous n'en méritionsi pas non plus de la part des hommes. Pressé par ces motils et p^ beaucoup d'autres, je recommande plus fortement que jamais que tous prêtres, régents, surveillants, frères, $'effi)rcent sérieusement d'être à Dieu pleinemeat ; qu'ils pratiquent les solides vertus d'obéissance, de charité, d'humilité, de pureté d'inientieo, de gravité et de modestie religieuse. Que tous, dans les ouvres de zèle, dans les prédications, les uistructions, le catéchisme, les rapports avec qui que ce soit, les conversations, gardent lefi règles de la prudence et de la diserétion et tout ce que rec^mixwde resprk religieux^ •

164 CUAP. IV. — HISTOIRE

Ces instructions secrètes donnent la mesure des Jésuites. Ils crurent qu'il valait mieux se laisser emporter par Forage que de trahir une apparence de devoir. Ils restèrent donc en butte aux traits de leurs ennemis. Saint-Acheul était, comme la Congrégation, un lieu désigné aux vengeances et aux accusations. Le nom de Loriquet, ainsi que celui de Ronsin, fut un talisman qui fit tomber devant lui les portes les mieux gardées des Tuileries et des Ministères. Loriquet devint le canal de toutes les faveurs ; et, au moment où la France constitutionnelle le proclamait Farbitre suprême des affaires, le pauvre Jésuite écrivait à son frère le 5 novembre 1827 : a Ce serait vous tromper que de vous promettre ma recommandation auprès de M. de Rainneville. Les choses ne se font pas chez lui par recommandation, à moins que ce ne soit celle du mérite qui commande la préférence, lé mérite supérieur. Mes recommandations, quand il m'arrive d*en faire, ce qui est fort rare, se bornent à l'indiquer. M. Alphonse de Rainneville a été mon écoliei* en rhétorique, et a fini ses études ici : il n*est pas étonnant que je sois lié avec lui. » Loriquet refuse même à un frère son intervention, il la refuse en termes positifs ; et, abandonnant la terre pour s'élever à de plus hautes considérations, il ajoute : « Puisque nous en sommes sur les confidences, je vous rappellerai qu'il y a aujourd'hui quatorze ans que notre père est inhumé, que cela nous vieillit fort, que notre tour approche, et qu*il serait, selon moi, bien triste d'être surpris,, surtout après une longue vie durant laquelle on a eu tout le temps de se préparer. »

À Paris et dans le monde, on ne voyait pas les disciples de rinstitut dans la réalité. Comme l'historien , on ne les suivait pas jusque dans leurs relations les plus intimes ; on se contentait de les juger sur le portrait que la passion en traça. On les improvisait intrigants et ambitieux, afin d'entretenir dans les ' masses la sourde irritation qu'on espérait un jour faire éclater contrôla monarchie. Ainsi que la Congrégation , Saint-Acheul fut mis à rîndex de la presse libérale ; les autres maisons ou petits Séminaires de l'Ordre subirent le même ostracisme. La presse, la tribune et le barreau découvrirent partout des Jésuites. Le Constitutionnel, dans ses rêves, les entrevit riches à millions ;

iA

il annonça que toutes les grandes terres à vendre étaient leur proie ^. nies surveilla avec autant d'exactitude sur tous les points du globe. Il se fit Tinterprète des douleurs paternelles ; il força l'Europe à s*attendrir sur les cruautés dont les enfants élevés par les Jésuites lui semblaient être les malheureuses victimes*. U annonça même en frémissant que Tlnquisition , telle que Philippe II d*Espagne la concevait, allait être établie en France, et que les Pères de la Compagnie seraient les Torquemada des premiers auto-da-fé.

Ce système d'imposture était si bien passé en habitude, que Gapefigue lui-même s'est cru obligé de flétrir une pareille tac* tique, f Le Constitutionnel , dit-il * , s'élevait contre IVnvabissement du parti-prêtre ou administratif : aussi sa popularité s'accroissait-elle d'une manière immense. Le défaut de cette poUti([ue, défaut inhérent à la mission qu'elle s'est donnée, était d'adopter un peu légèrement les plaintes que la passion et les petites haines locales pouvaient inspirer. Les unes se trouvaient fausses, les autres dénaturées ; mais les démentis,, qui n'arrivaient pas par le Constitutionnel à ses abonnés, n'altéraient en rien le système de plaintes et de grie& qu'il avait adopté contre Le gouvernement. »

Un ennemi plus redoutable pour Içs Jésuites s'élançait alors

* Au mots d'^avril 18-25 h Constitutionnel raconta que les Pères Tiennent d'ache- 1er au prix de onze cent mille francs l'ancienne abbaye du moul Saint-Martin, près de Sainl-Quentin, elle ri^Jacteur de celte feuiUe s'écrie dans sa vertueuse indignation :« Où les Jésuites prennent-ils tant de millions? ils (iiiisaient donc le coDimerce* ils voulaient créer une nouvelle succursale de Saintp-Acheul! »

Peu de jours après, le notaire chargé de la vente de l'immeuble écrivit au ConstitttHontiel que l'ubbaye de Saint-Martin n'était pas encore vendue.

Une autre fois, dans son numéro dn 43 août 1819, le môme journal affirme que les Jésuites ont établi leur quartiet'-général au village d'Ecole, à une lieue de Besançon, qu'ils y font construire un véritable palais quia déjà coûté 400,000 francs, et que de là ils travaillent k diriger 1ns élections. Or, il n'existait dans ce temps-là aucun Jésuite en Franche-Comté, ni môme dans l'est de la France. ' I Les 22 et 23 janvier 1826, ie Constitutionnel raconte l'histoire d'un infortuné jeune homme que les Jésuites de Brig en Valais ont jeté dans un cachot, qui s'é-^ chappa, erra pendant un mois entier, et fut enfin rencontré couvert de baillons et dans le plus affreux dénùment. Afin que rien ne manqtlè au récit, le ConstitujHonnel^ contre son habitude, a le malheur de nommer ce jeune homme. Il annonce que c'est le fils de M. Courvoisier, procureur-général à Lyon M. Courvoisier dé> ment toute cette fabje, et dans sa lettre il dit au journal m que son correspondant de Genève mérite bien peu de confiance, et que les Jésuites de Brig se donnent avec beaucoup de bonté et beaucoup de soin à l'édocalion des élèves qu'on leur confie, i»

1 Histoire de la Restauration par un homme d'Btat, t. vi, p. 180 (Paris, 1832).

466 CHAP. IV. — fflSTOIRE

dans la mêlée. L%. Constitutionnel et le Courrier venaient, par un jugement solennel , de rencontrer des complices dans fat Cour royale de Paris. Les magistrats de 1825 n'avaient vu qu'ua excès de zèle gallican au fond de ces attaques. Ils prétendaient que rintroduction des Jésuites en France et Tattitude ultramontaine d'une partie du Clergé les avaient suffisamment provoquées. Par un aveuglement que la Foi des peuples déplorera longtemps, ils ne rendaient pas un arrêt contre Fesprit révolutionnaire, mais un service à rincrédulité. Sans le vouloir peut-être , ils accordaient un droit d'impunité et d'audace aux écrivains qui , par ambition ou par fanatisme , se faisaient les irréconciliables ennemis de Tordre légal et de la Religion. Ce funeste arrêt des S et 5 décembre 1825 devait enfanter de nouveau'x assaillants : le comfe de Montlosier parut. C'était un vieil athlète de là monarchie, un homme dont les idées féodalement rétrogrades faisaient pâlir de frayeur les Libéraux de 1826, un écrivain qui , dix années auparavant , leur avait dit : « Les ati^cîtésde Ja Révolution ne sont pas dans le cœur humain , elles sont dans le cœur de vos doctrines ^. » Mais le comte de Montlosier avait des rancunes jansénistes à satisfaire; il mit au service de T impiété constitutionnelle son nom, ses vertus privées, son austère figure, son besoin de faire du bruit et ses impétueuses colères contre les empiétements du parti-prêtre. 11 fut enrôlé avec des acclamations sans fin; on le reçut comme un libérateur dans ce camp où. tout lui avait été hostile jusqu'à ce jour. Un besoin commun réunissait encore sous le même drapeau les bâtards de Voltaire et les parodistes de Port-Royal. Cette alliance engendra une catastrophe. On oublia les griefs passés pour se prodiguer l'encens ; on se donna des airs de dévouement patriotique et de martyre ; puis on marcha à l'assaut de la Congrégation et deTEglise, sous le commandement de la nouvelle recrue. Le Mémoire à consulter sur un système religieux tendant à renverser la Religion y la Société et le Trône, fut publié; il devint révangiW de tous \e& écrivains, de tous les avocats, de tous les banquiers. Je tous les conspirateurs prêtant à la révolution leur plume, leur faconde, leur argent ou leur liberté.

* De la Monarchie eu 1816, pir le comte de MonUosier.

DE LA COMPAGNm DE JÉSUS. 167

En face du gouvernement qui a pour lui la force et le droit; mais qui tremble sous les attaques, la Ré?Mution ocganiée un vaste système de propagande. Elle compte en France, en Italie* en Allemagne, en Russie et dans la Péninsule, une multitude de Sociétés secrètes, d'oiH, à des temps donnés, elle tire ses Sand etîes Louyel, ses quatre sergents de La Rochelle et ses Trqubetskqi, ses Pesfel et ses Alibaud, Par Féducation et par la chaire, les enf^nETde saint Ignace sont un obstacle à ses vœux : souT prétexte d'abattre Fesprit jésuitique au pied du tr^ne légitime, elle dénoncé la Congrégation. Montlosier en démontre rillégalité et les tendances ultramontaines. Le Mémoire A eonsuber était un coup de parti; le Libéralisme en fit une œuvre de génie et de vertu. Le comte de Monllosier fut son liéros, et avec Martial Marcet de la Roche-Arnaud il partagea la couronne civique dont chaque semaine Topposition tenait les fleurons suspendus sur la tête de ses mercenaires ou de ses dupes.

Le premier pamphlet du vétéran de TAssemblée nationale produisit, sur les esprits irréfléchis, un effet électrique. Montl(^îer paraissait convaincu, il Tétait en réalité. Cet homme, aux allures si despotîquement aristocratiques; se laissait enivrer par les louanges de ropposition bourgeoise, dont il détestait les tendances. On lui avait fait peur des Jésuites : il proclamait ses ap^ préhensions avec sincérité, et il disait à la première page de son Œiuvre * : « Un vaste système, tranchons le mot, une vaste conspiration contre la Religion , contre le roi , contre la société, s* est élevée ; je Tai suivie dans ses progrés ; je la vois au moment de nous couvrir de ruines. » Le comte de Montlosier croyait la France traînée par les Jésuites et par le Clergé gallican au bord de Tabîme ultramontain : il adjurait le roi et le gouvernement de sauver le pays. Le roi et le gouvernement savaient à quoi s'en tenir è\it ce péril chimérique : ils restaient sourds aux gémissements de ^opposition; Montlosier porta ses doléances aux Chambres législatives et atix Cours judiciaires.

Le Libéralisme avait gagné une première bataille ; afin dé donner à cette victoire l'importance désirée. Il associa aux disciples

* Mémoire à cotUtdttr fur un tystètne religieux et politique tendant à ren* verser la Religion, la Société et le Trône^ par M. le comle de MonUosier.

de saint Ignace tout le Clergé françat&. On fut Jésuite par cela seûTqû^n était Prêtre, Catholique ou Royaliste. La Congrégation et Saint^Àcbeul avaient fourni leur temps, la matière était épuisée; Montrouge raviva Taltention publique. Ce Noviciat devint la source des hypothèses les plus extravagantes. C'était une maison de simple apparence, sans luxe au dehors,. sans luxe au dedans, et où , à la porte de Paris , tout respirait le calmé intérieur.

Pour riiomme qui connaît la vie des Jésuites et les lois réglant Texistence des Novices, il y a quelque chose de moralement impossible dans toutes les febles auxquelles cet établissement servit de prétexte. Montrouge fut en quelques mois le suprême arbitre de la France : il dicta des lois aux ministres, il régenta les princes, il dirigea la police, il décida souverainement delà guerre et de la paix. Avant que cette réputation européenne lui fût acquise, Montrouge s*était vu le théâtre d'un crime né au souffle des calomnies constitutionnelles. Ce crime fit couler le sang d'un Jésuite, et les journaux le passèrent sous silence. En 1823, lorsque le Père Debrosse faillit périr sou» le fer d'un ouvrier dont des impostures quotidiennes avaient exalté l'imagination, Paul-Louis Courier s'écriait dans son Livret^ : « Paul-Louis, prends garde, les cagots te feront assassiner!. » Le vigneron pamphlétaire est mort assassiné, et la justice sait si c'est de la main des cagots que partit le coup de fusil dont il fut atteint. Mais, tandis que Courier se livrait aux accès de sa verve hargneuse, un Jésuite tombait réellement victime d'un fanatique. C'était le Père Debrosse , supérieur du petit Séminaire de Bordeaux. Voici en quels termes il raconte lui-même cet attentat. 11 écrit au mois de mai 1823 k l'un de ses amis, .

f Depuis quelque temps, les Ecclésiastiques avaient été insultés plus souvent qu'auparavant, surtout dans les faubourgs et aux environs de Paris. Les insultes étaient accompagnées ordinairement de menaces. Le Seigneur me fit aussi la grâce d'avoir part à leur tribulatlon. Le jeudi 3 avril, je revenais de Paris à

1 On Ht dans tes Œuvres de Courrier^ livret de Paul' Louis, p*. S2S » « Ce matin, me promenant dans te Palais-Royal, M. B....rd passe et me dit : Prends garde, Paul-Louis, prends garde, tes cagols le feront assassiner. —Quelle garde vcux-tu , lui dis-je , que je prenne ? ïU ont fait tuer des rois , ils ont manqué Frère Paul , Panlre Paul li Venise, Fra-Paote Sarpi , mais il F4*chappa belte! »

DK LA COMPAGNIK Dl JÉSUS. 469

Mpntrooge; il était deux heures après midi ; j'avais passé la barrière d'Enfer, et me trouvais vers le milieu du fauboui^ le long des maisons, sur la route d'Orléans. Tout dans le quartier était tranquille : tout-à-coup je me sen!s frappé à l'épaule gauche d'un si rude coup, que je crus qu'on m'avait lancé un pavé. Je me retourne à l'instant, et je vois à ma poursuite un homme qui avait les bras levés pour me frapper une seconde fois ; il était armé d'un croissant de jardinier, dont le manche me parut avoir six à huit pieds : je fais un mouvement pour éviter le coup de l'instrument que je voyais au-dessus de ma tète, et je tombe surJa boutique d'une revendeuse de fruits, d'où je roulai sur le pavé : je ne pus donc éviter le coup qui me menaçait, et je le reçus à l'épaule droite. Malgré ces deux coups et ma chute, j^eus assez de force pour me relevier tout de suite et m'éîoigner de quelques pas^ Je me retournai alors une seconde fois, pour voir si cet homme continuait à me poursuivre, et je vis deux ou trois femmes qui se mettaient devant lui pour l'arrêter. Dans ce moment, ma première pensée fut de me rapprocher de cet homme, pour lui adresser des paroles de paix et d'édification ; cependant, dans la crainte de commettre une imprudence et de m'exposer témérairement, je pris le parti de continuer ma route ; je me contentai de lui dire que je lui pardonnais de bon cœur.

» Etant arrivé à la maison , on visita les parties de mon corps qui avaient été atteintes par les coups qu'on m'avaitrportés. On trouva que ma soutane était coupée à l'épaule gauche, mais qu'elle Tétait beaucoup plusà l'épaule droite, où l'instrument avait percé non-seulement la soutane , mais encore tous leç vêtements de dessous , et ce qui est à remarquer , le collet en carton de mon manteau long. Le fer avait pénétré jusqu'à la peau , et fait une blessure d'un pouce environ de long sur quelques lignes seulement de profondeur. H est évident que c'est le collet de mon manteau qui m'a préservé d'un coup plus dangerereux et peutêtre même ûiortel.

» Je désirais bien sincèrement que ce crime non-seulement ne fôt pas puni , mais encore qu'il demeurât secret et qu'il fût, s'il était possible, entièrement enseveli dans Toubli. Mais il était difficile qu'un fait de cette nature pût demeurer caché; d'ail-

leurs, le Seigneur ne voulait pas laisser impuni un attentat commis sur la personne d*un de ses ministres, et on verra bientôt comme il exerça sa justice contre le coupable. EnefiFet, le lendemain, vers midi, le commissaire de police du quartier de TObservatoire se rendit auprès de moi , et m'enjoignit de lui faire ma déclaration. Je lui témoignai d*abord la peine que j'éprouvais à céder à sa demande ; mais comme il observa que je ne pouvais m*en dispenser , j'y consentis, et j'obtins de lui qu'il insérerait dans son procès-verbal : 1** que je ne faisais ma déposition que pour obéir à l'autorité ; 2** qu'aucune poursuite ne serait faite en mon nom ; 3° enfin, que je pardonnais de bon cœur à cet homme.

» Ce fut le commissaire de'police qui me raconta de quelle manière la chose était parvenue à sa connaissance. 11 me dit donc que cet homme n'était rentré chez lui que le lendemain vers les quatre heures du matin ; que s'étant jeté sur son lit , il poussa des cris de douleur, et que les personnes de la maison étant accourues au bruit qu'il faisait entendre , il leiur dit qu'on avait voulu l'assassiner; elles virent en effet couler le sang de plusieurs blessures qu'il avait à la poitrine. Le commissaire du quartier, étant averti , se rendit chez cet homme qui lui fit la même déclaration ; mais on s'aperçut bientôt qu'il ne s'agissait pas d'un assassinat qu'on eût tenté de commettre sur sa personne , puisque la partie des vêtements qui répondait aux plaies n'était pas percée : 11 ne fut donc pas difficile de le convaincre que c'était lui-même qui avait fait des tentatives pour se donner la mort. C'était sans doute la crainte de tomber entre les mains de la justice qui l'avait porté à ce nouveau crime. 11 avait fait confidence à l'un de ses enfants de l'attentat qu'il avait commis la veille S et celui-ci en fit l'aveu au commissaire. Un chirurgien fut appelé ; il déclara que les plaies ne lui paraissaient pas mortelles ; mais il s^était trompé. Le Seigneur avait déjà , pour ainsi dire , évoqué cette cause à son tribunal redoutable.

» Après avoir montré les soins que la Providence prend de

1 U rutftréré dans le IcmpS ({ue l'assassiD du Père Debrosse se Ifouvâit à une table de cabaret, detf isant avec d'aulres ouvriers de la guerre d'H8)»agnPt dont on préten** dait que les disciples de rinstitul étaient lest moteurs. Au momeuî où le PèrePebrosse pasfeii dans la ruei lin an hfttes de l'esialntuet s'éeHa : « f ieiis, en to4Ilt un d« cjs caloliiis ! » Le meurtrier à ces mots saisit sou arme et se précipita sur le Jésuite.

DK LA C0MPA6NIK DK JÉSUS. 171

ceux qui sont consacrés à son service en ordonnant, selon sa promesse , à ses Anges de détourner les coups mortels qui allaient xn^étre portés, il voulut donner ensuite un exemple terrible de sa justice contre les persécuteurs de ses Ministres. Il n'eut besoin pour cela que de livrer le coupable aux remords de sa conscience* Il fut donc à la fois son accusateur , son juge et son propre bou^« reau ; il ne survécut qu'environ vingt-quatre heures aux coups qu'il s^était portés. Heureux s'il a su profiter de ces moments précieux que Dieu lui a laissés dans sa miséricorde ! Ou m*avail caché sa mort pendant plusieurs jours, et je n'çn fus instruit qu'au moment où je me disposais à aller le voir pour Faider à rentrer en lui-même. Voici quelle avait été l'occasion de son premier crime : il était dans un cabaret avec plusieurs autres ouvriers. Lorsqu'ils me virent passer , ils se dirent l'un à l'autre : Voici un MisHonnaire; il faut s'en défaire^ etc. C'est d'après le défi qui lui en fut fait que ce malheureux se mit à me poursuivre. 11 était âgé de soixante-cinq ans, et avait passé pour honnètQ homme jusqu'ici. »

C'est avec ces miséricordieuses paroles qu'un Jésuite s'en*

tretient de l'homme qui menaça ses jours. Cet attentat aurait dû éloigner le souvenir de Montrouge des discussions, que la presse alimentait de même qu'un incendiaire alimente le feu qui consume la demeure de son ennemi. Il n'en fut pas ainsi. On prit le Noviciat à partie , comme on prenait chaque maison séparément. L'audace croissait avec le succès. On avait graduellement habitué le peuple qui se prétend le plus spirituel de la terre à une nourriture de mensonges. On abusa de cette crédulité sans exemple , et on monta jusqu'au sublime de l'absurde. Les Jésuites disposaient des grands pouvoirs de l'Etat, et cette impérieuse Société n'avait jamais osé forcer ses esclaves à reconnaître l'existence légale de l'Institut. Us vivaient subrepticement ^ presque de raccroe , quand uq mot de leur bouche pouvait briser le trône et mutiler la Constitution. Personne ne ût cette retnafque; elle était si naturelle que chacun l'oublia.

Montrouge fut représenté comme un château-fort, une place de guerre environnée de fossés, flanquée de bastions et hérissée \d*artillerie. Les oreilles du Constitutionnel y entendirent l'exer-

172 CHAP. IV. — HISTOIRB

cice à feu et au canon , que les innombrables Jésuites renfermés dans ses caves faisaient chaque nuit. Le Général de la Compagnie y* résidait avec sa cour. Des souterrains communiquaient de Montrouge aux Tuileries. L*on y entassait à pleins coffres For et l'argent de la France. L'on y érigeait la corruption en principe ; l'on y fabriquait des armes pour les Turcs en guerre avec les Hellènes ; l'on y feisait comparaître à la barre les ministres et les députés fidèles, qu'on censurait ou qu'on récompensait; l'on y destituait sans merci les fonctionnaires dont la Foi était chancelante. C'est là que s'élaboraient les lois de l'indemnité , de la réduction des rentes , du sacrilège , du droit d'aînesse , de la presse et des communautés religieuses ; là, qu'on asservissait le Clergé, et que, par des intrigues habilement ourdies, on semait la division parmi les Evèques, afin de les régenter tous * ; là qu'on forçait les nouveaux chevaliers des Ordres du roi à venir attacher à leur cordon bleu le scapulaire imposé par les Jésuites ; là qu'on prêchait la morale relâchée ; là qu'on enseignait publiquement le régicide. Devant ces inculpations , les Conventionnels de 1793 et les héritiers de la Révolution se sentaient saisis au cœur d'une tendre pitié pour les rois. Montrouge était un mot cabalistique qui frappait d'épouvante les démagogues les plus farouches. Ils gravaient le plan fantastique de cette citadelle sur les tabatières et dans les bonbonnières^ ils surexcitaient les colères et la terreur jusqu^à la démence. Cette démence eût quelque chose de si réel, que le Père Gury , supérieur du Noviciat, reçut un cartel où un insensé lui proposait de se battre à mort avec lui à l'épée ou au pistolet.

< Nous étudions la Compagnie de Jésus sur pièces officielles, et nous n'y décou- ▼rons aiicùb vestige de ces intrigues. Cependant une lettre du Père Forlis, Général de rOrdre, 8cm))lerail faire allusion à des faits de celte nature. Le 17 janvier 4834, il écrit au Père Godinot, en lui apprenant sa nomination de Provincial : »Oii se plaint à moi de ce que plusieurs des n6lres à Paris se répandent trop «u dehors et -se mêlent d'affaires qui ne nous regardent pas. On a même dit que l'archevêque de Paris n'était pas content de nous, parce qu'il s'imagine que 1» Cnmpaguie favorise . et soutient les prétentions du Grand-Aunièuier coulre. 1^ siennes. S'il en est ainsi, c^e&t un très-mauvais service que ces Pères rendent k Tlnstitut. 11 est du devoir de Votre Révérence de préparer et d'appliquer sur-le-champ un remède ferme et effl* cace à un si grand mal. » Avec une lettre du Père Itichardot engageant le Père de Mac-Carihy à ne pas s'occuper des affaires ecclésiastiques du diocèse de Strasbourg, c'est la seule trace que nous puissions trouver de ce réseau de manœuvres qui envelnppait, disait-on, toute TEgUse de France; encore cette trace est-ellç plutôt uo avertissement, uu une précaution, qu'une réaiilé.

Sous le feu roulant de ces exagérations , Montrouge acquit une célébrité qui remplit le monde entier. Les étrangers accouraient pour voir ce lieu fameux. Après Tavoir parcouru , ik restaient stupéfaits de Timpudence des feuilles libérales, plus stupéfaits encore de la simplicité de leurs dupes. Mais cet étonnement n'allait pas au-delà d'un cercle particulier : la renommée de Montroi^e n'y perdait donc rien. Des écrits de toute nature, suppliques de recommandation , lettres de menaces *, affluaient à cette maison. Ses habitants restaient en dehors des bruits du monde, ne sachant peut-être pas ou déplorant dans la sérénité de leur conscience les misérables outrages qu'on jetait à la tête du , peuple français. Laine, Montlosier, Portalis, Dupin poursuivaient dans r Institut de Loyola une pensée hostile à leur ardeur janséniste ou à leur ambition parlementaire. 11 se présenta sous leur drapeau des alliés dont ils durent souvent rougir en secret, mais qu'en public il fallut subir avec reconnaissance.

L'un de ces auxiliaires se nommait Martial Marcet de La Roche-Arnaud. Il avait passé quelques années à Mqntrou.ge, vivant de la vie de Jésuite et.se disposant à le devenir. 11 renonça à cette carrière, et, lancé dans le tourbillon de Paris, il s'imagina qu'il n'avait qu'à calomnier ses anciens maîtres pour se placer au niveau des gloires constitutionnelles. Nous ne savons quel honteux traité intervint entre ce jeune homme et les chefs du parti. L'histoire, par bonheur, n'est pas condamnée à fouiller dans cette fange ; mais tout-à-coup apparut un ouvrage sous ce titre : Les Jésuites modernes^ pour faire suite au Mémoire de M, le comte de Montlosier.

< Nous croyons devoir ne citer qu'une seule de ces lettres. Son contenu fera juger des autres. Elle est daUie et timbrée de Limoges. On y lit :

« Tremblez, satellites de Loyola, votre dernière heure va sonner. Vile canaille, infâmes corrupteurs de la jeunesse, monstres de perfidie, tremblez. La France vous regarde comme I^nemi du genre humain . Tartufes, scélérats, le colosse de votre puissance va s'écrouler, et il vous écrasera sous ses ruines. Race maudite,^ ennemis de la patrie, vous périrez chargés de vos crimes, votre nom sera en exécration à tous les peuples fi4urs...40 mille défenseurs de nos libertés ont juré votre perte... encore quarante jours, et Montrougc n'est plus.

» Geoffroy, ami de )a Constitotion ; » Uouvillier, ami de la liberté; M Mironbel, ami de règalité ; » Gardeau, ami de la République; » Sournilly, ennemi dei traîtres. »

Martial Marcet franchissait du premier pas les bornes du possible ; et à cette génération de 18^6, si fiére de sa force d*e$prit, si glorieuse de ses lumières, il infligeait le plus humiliant des opprobres intellectuels. Cet bomme peignait les Jésuites vivants ; quelle que soit notre répugnance à citer de pareils écrits, il faut bien enfin donner satisfaction à la raison publique outragée. L*apostât de Montrouge, réchauffe dans le sein du Libéralisme, faisait ainsi le portrait du Père Gury.

ff Sa volonté, un seul regard même peuvent mouvoir mille bras armés de poignards pour assassiner les princes et détruire les empires. Depuis dix ans les provinces se remplissent de ses esclaves redoutables, et tous les jours de plus terribles encore sortent de ses mains... Dans un appartement obscur de Montrouge, tous les huit jours, â Tentrée de la nuit, les Novices se rendent, à la suite du Père Gury, au pied des statues d'Ignace et de François-Xavier, pour entendre les mystères de la Société. Là chaque Novice est obligé de dénoncer toutes les fautes et les discours de ses confrères; chaque Novice à genoux est obligé de déclarer ses goûts, ses penchants, ses défauts, son caractère et ses dispositions à Tégard de la Compagnie. Us jurent tous d*inamoler leur volonté propre, de n'épargner rien pour exterminer la race des méciiants et d'abattre aux pieds de leur Père Ignace toutes les couronnes de l'univers. Ils vont, â la suite de leur Pèremaître, fouler aux pieds les vanités du monde, représentées par un roi revêtu de ses ornements royaux, environnés de sceptres brisés, de couronnes fracassées et de débris de trônes. Tout autour on voit les nations du monde chargées de chaînes, figurées par trois animaux, le taureau, le lion et Taigle, et par un génie sublime qui représente en particulier les nations de l'Europe.

* .... On remplit de haine pour le monde tous ces jeunes cœurs déjà pervertis par le barbare fanatisme. On dit même, et je ne récris qu'avec effroi, que le Vendredi-Saint, après la cérémonie de la Passion de Jésus-Christ, tous les Novices vont frapper d'un coup de poignard la statue de Gangànelli, qu'ils croient enchaîné par des liens de feu dans les enfers ; celles d'un roi de France et de son ministre Choiseul, et encore celles de Pombal et de son roi faible qui hissa opprimer la Société.

«"^Voulez-vous une idée de la puissance du Père Gury sur ces pauvres Novices ? lisez Thistoire du Vieux de la Montajgne ; encore trouverez-vous peut-être que ce Vieux de la Montagne avait de la modération. A laspect du tyran de Montrouge, tout tremble; il parle, et tout se tait. Son air prophétique, ses regards menaçants, ses paroles mystérieuses, son ton tranchant et impérieux exaltent les esprits de ses Novices, au point qu'ils tenteraient de réduirç en cendres tout Tunivers pour avoir le mérite d une rare obéissance. »

Les Jésuites dédaignèrent de répondre à cet assemblage de fflonsfruosités. Leurs élèves, les amis de la vérité et surtout de la dignité nationale protestèrent avec énergie. Les publicistes catholiques essayèrent de rappeler l'opposition au respect qu'elle se devait à elle-même. L'opposition avait le vent en poupe. Les princes s'efirayaient de ces clameurs, les ministres et les magistrats ne les réprimaient qu'en se laissant forcer la main. Les royalistes se divisaient comme toujours , car leur salut ne vient jamais d'eux. En Ëice de cet assaut, sans trêv(^ ni merci, qui sera un des phénomènes dont la postérité ne pourra jamais se rendre compte , une fraction d'hommes monarchiques dévouait les Jésuites à la dent des journaux. On sacrifiait l'Institut pour sauver léTeslê^ comme si, dans la question, les Jésuites étaient autre chose que le nom de guerre offert aux ennemis de la royauté. Personne ne conçut ce soupçon. Charles X était devenu pour une heure l'objet des hommages intéressés du Libéralisme. Le Souverain avait reculé une fois, on espérait l'entraîner à d'autres concessions. On jeta quelques fleurs sur son passage dans le même moment qu'on exaltait jusqu'au délire l'opiuion contre les Jésuites. Alors le Constitutionnet du !26 octobre 1826 osait dire de Martial Marcet, son correspondant, dont il vantait la véracité et le courage :

« Nous avions bien prévu que le livre de M. l'abbé de La Roche-Arnauld exciterait les fureurs èd la faction qu'il ji dévoilée. A la vérité, il arrache le masque d une main vigoureuse : son indignation ressemble quelquefois à la colère; un peu plus de modération aurait peut-être plus de force. Il semble en convenir lui-même dans la l^tre qu*il nous «dresse aujourd'hui ; mais la

176 CHAP. iY. — lUSTOIRE

manière dont il se justifie ajoute peut-être à Tiraportance de ses révélations. Au reste , quoi qu*on puisse penser de la forme de son livre, le fond n*en est pas moins extrêmement curieux, les faits qu*il rapporte, et qu'il défie ses adversaires de démentir, ne sont pas moins de nature à produire la plus profonde sensation*. »

Après de pareilles turpitudes, il n*y avait plus qu'à arrêter la presse dans ses débordements ou qu*à mourir de honte sous ses eoups. Les Bourbons et le ministère Yiilèle acceptèrent les fourches caudines qu'elle dressait devant eux. Le cabinet auquel le vicomte de Martignac prête son nom acquitta le legs que ses prédécesseurs lui avaient imposé.

Dans ce combat dont les esprits prévoyants ne se déguisaient pas les conséquences, les écrivains indépendants ne s'abandonnèrent pas au moment même où tout les abandonnait. Il y avait prostration de la force royale, épuisement chez les gouvernants. On craignait de froisser des préjugés dont la source était connue, on essayait d'atermoyer avec les difficultés que tant d'impéritie avaient créées ; il se rencontra des hommes qui s'exposèrent intrépidement au choc. Dans ce duel suprême, ils jouaient plus que leur vie. De Bonald, Bellemare, Picot, Saint-Chamans, Laurentie, Martainville ne redoutèrent pas d'affronter les sarcasmes que le Libéralisme tenait enjréserve. La Gazette de France

i Vingt •nnéos après, MarlUI Marcel s'est repenU du crime contre le bon sens que le Libéralisme lui avait inspiré; et, le 97 avril 1845, il a publié spontanément une. rétractation dans laquelle on trouve des aveux et des remords que Thistoire doit enregistrer : « Je déclare que je désavoue entièrement el de bonne fui tous les écrits que j*ai publiés contre les Jésuites en 1827, I8S8, 1829, non point comme n'étant pas de moi, mais comme les fruits honteux d'une vengeance pleine d'imposture ; et, comme tels, je les livre, ainsi que dès longtemps je les ai livrés, au blâme ou plutôt à Toubli de tous.

» Je déclare sans détour, et c'est bien volontiers que Je l'avoue pour ne pas kisaer même quelques doutes à cet égard, que ce fut l'esprit de parti qui me mCla daos ce décbainement dont les Jésuitn furent les victimes, me dicta les extravagantes hq):* reurs que je débitai au public, et que ce fut à cette honteuse condition de multiplier les plus incroyables faussetés que je dus ce succès populaire d'un jour dont jouissaient alors ces déplorables'produclions»

» Je déclare le plus hautement possible, très-sincèrement honteux d'avoir été capable de le faire, que c'est avec aussi peu d'honnêteté que de vérité qu'à peine sorti de l'Ordre des Jésuites, oii tous les soins de l'amitié m'avaient été prodigués, je les ai accablés d'injures de galté de cœur, sans raison, sans respect, par des personnalités tellement indignes qu'en y pensant bien je ne comprends pas comment* un peuple honnête a pu seulemeuf les tolérer, et comment un ]{ouTernemeat sage et fort ne les a pas léTèremeùt punies. »

ell&-inème monta sur la brèche ; par une discussion ou Tesprit rehaussait la logique elle défendit les Jésuites*. Au milieu de cette guerre, dont, avec le caractère des ministres, les résultats

* La Gazette de France, qui dins ce feini>i-lk Toulail des Jésuitei, pnblii, le 34 mai 1828, on article oîi se IrouTent les Iragmenls qu'oD Ta lire :

« Enfin Tolre sentence est portée; tous ne Toulei point de Jésuites. Expliquonsnous là-dessus : il peut y aToir premièrement des hommes dispersés dans le monde qui obserTent isolément la règle de saint Ignace. EsUce à ceux-là que tous eu toules? S'il est ainsi, que (aites-Tous de la liberté ciTile et de la liberté de conscience ? 11 peut y avoir secondement des hommes qui sient fait société pour TiTre ensemble dans une msi&on qui leur appartient, des hommes à qui la Tîe cénobitique c«hi- Tienne, et qui préfèrent peut-être la règle de saint Ignace à toutes les autres; des hommes à qui il plaise de se Tètir du même habit, de prendre leurs repas à la même table, de faire abstinence aux mêmes jours, de se leTer à la même heure pour faire à Dieu les mêmes prières. Est-ce à ceux-là que tous en Toulei? S'il est ainsi, que reprenex-Tous? la règle de Tie? Qu'est-ce alors que la liberté çîTile? la règle des prières? Qu'est-ce alors que la liberté de conscience? 11 peut y aToir troisièmement quelques hommes qui aient fait aussi de certains Tœux religieux, ceux de saint IgUMce, par exemple, et qui aient d'ailleurs consacré leur Tie à l'éducation de la jeunesse. Est-ce à ceux-là que vous en Toules? S'il est ainsi, prenez garde : ou ces hommes enseignent dans les Collèges qui tous sont soumis, et, dans ce cas, à qui la faute, si c'est une faute? ou ces hommes enseignent dans les établissements soumis à la juridiction exclusive des ETêques, et, dans ce cas, de quoi TOUS occupcz^Tous? Zélcs protecteurs des maximes et des libertés de notre Eglise de France, n'oubliez- vous que les franchises de rEpiscopat?ou bien enfin ces hommes instruisent des fils de famille au sein de la famille même qui les leur (»n« fie, et, dans ce cas, où prenez-vous le droit de vous enquérir des règles qu'ils suivent et des prières qu'ils font? Vous prétendez, je crois, que tout soit libre dans votre pays, n*y aurait il précisément que l'éducation de famille qui ne le soit pas 7 11 peut y avoir enfin d'autres hommes qui, ayant formé une Société religieuse, prétendent vous obliger à la reconnaître, à la favoriser, à lui imprimer un caractère public et civil ; qui, non coulenls de s'unir quand il leur plall et d*être protégés individuelleuienl dans celle union, exigent que leur union même soit protégée, qu'elle ait une existence léfale, des droits à part, des privilèges aTOués : si c'est à ceux-là que tous en Toulez, que ne parliez-Tous? Cette affaire-ci est une autre affaire. Puisque ces hommes soUicileut tos grâces, permis à tous de les refuser. Puisqu'ite tous demandent d'approuTer leur Société, permis à tous de leur nier votre approbation. La différence est grande entre laisser faire et faire soi-même* La loi peut être obligée de tolérer des choses qu'elle ne peut pas être obligée d'autoriser. — Je conclus de là que, s'il y a des Jésuites épars en France, dussiez-Tous en sécher de dépit, il faut le souffrir ; que, s'il y en a qui se soient réunis pour TiTre ensemble et qui ne tous demandent rien, il faut le souffrir; que, s'il y en a qui enseignent la Religion et les lettres dans les lieux dont l'accès est interdit aux inquisitions de rUuiT«rsité, il faut encore le souffrir; que, s'il y en a qui tou* lussent TOUS contraindre à les reconnaître comme Ordre religieux et comme corps collectif, TOUS seriez les maîtres de les repous&er, même sans motifs et sans examen. Pour les premiers, cela Ta sans dire : on n'est comptable euTers la loi que de ce qu'on fait, quoiqu'elle l'ait défendu, ou de ce qu'oii ne fait pa», quoiqu'elle l'ait ordonné. Or, je ne sache aucune loi qui défende de promettre à Dieu de le prier et de le servir suivant les Constitutions religieuses que vous n'aimez pas, bien que ce soient aussi des Constitutions.

» Vous me dites : Mais des arrêts et même des édils les ont expulsés du royaume! — Oui, l'Institut des Jésuites, l'Ordre religieux des Jésuites ; mais ce n'est pas de cela qu'il est question. On sait bien, et je l'ai dit moi-même plus haut, qu'indé» pendamment de ces édils et de ces arrêts, une loi serait nécessaire pour fonder de DouTeau cet établissement religieux, fltais te domicile, le domicile commun, ledo-

YI. 13

étaient prévus, les Evêques vinrent à leur tour protester en fa-^ veur de la liberté religieuse et du droit des pères de famille. Cette protestation se rattache d une manière si intime aux annales de la Société de Jésus, cpi elle a nécessairement ici sa place avec les ordonnancés dû 16 juin 1828.

ilricile coiiÉidéré pir ripport K Ae simples iilditiAtts qtti l'(^Hpeff( »âpi affecter d'autres Ufres et sans prëtofidre à d'autres âfënttfges ((aè ceux (|ùi tfppartiedrfènt ft tàHs les sujets do roi, ilue font k cèlf vos édits? que fofit-ils suriodtuiaintenafrtàiec lei loii qae la Révoltition nous a imposées et l'Etat polHiqoe que lÉ Restauration à fofldé> La Bétoli/tiofi, plds libérale de proscription que M. de Chinseol et les Parle- Menié, a reitfiplacé l'abolition particulière de l'Ordre des Jésuites par l'abotitidn ^éliërale de fous les Ordres religieux; mais en métee temps, plos conséquente peutêtre et plus équitable au moins à ce point, elle a reridù tfut Religieux de tôiis le^ Ordres abolis la ptétiftude de leurs droits civils. Là Rétôlutîon et surtout h Restauration ont effacé jusqu'aux dernières traces des interdictions civiles et politiques qui s'attachaient autrefois à de certains vœux «religieux ; et elles y étalent condamnées à peine de scandale et d'absurdité. Car, si le Juif fait tout ce qu'il veut, quoique luif, si le Protestant fait tout ce qu'il veut, quoique Protestant, a plus forte raison le i^tholique, fût -il Religieux, à plus forte raison l'homme de fat Religion de l'Etat, fût il Dominicain ou Jésuite. Il y avait aussi autrefois des édits contre les Protestants et Tes Juifs ; ils ont disparu : n'est-ce pas ees édits devant les lois qui ont accordé indistinctement à tous les Français M liberté civile, la liberté politique et la liberté de conscienct) ? et vous réclamez courageusement une exception de servitude et de dépendance au privilège d'intolérance et d'interdiction en faveur de ces édits de prédilection qui avaient frappé les Jésuites? A llex! allez, hommes libres, appre* fiez donc qu'il n'est pas vrai que vous le soyez, si votre égal ne l'est pas.

M Vous dites encore : Mais les Jésuites se soumettent par des serments, des engigements, des promesses à on souverain étranger. — Je ne le crois pas, et cela ir'est pas. Mais d'ailleurs de deux choses l'une : ou ces engagements seraient încompitibles avec leurs devoirs envers leur souverain naturel, ou bien ils ne le seraient pas. S'il ne l'étaient pas, qu'auriez- vous k dire? S'ils Péta îenf, qu'aùriez-voos a Aire ? Voudriez-vous en conclure que celui qui aurâill contracté cet engagement iurffit perdu la qualité de Français? Quand je l'accorderais, malgré quelques diffleùltés qui viennent de l'article 47 do Code civil, qu'y gagneriez-vons? cet homme lerait étranger; prétendriez-vous donc interdire aux étrangers là faculté d'avoir eA l^rance des habitations communes? Déchireriez-vous l'article 14 de votre Code civil? Homilieriez>voii8 votre haine an point de les expaker comme étrangers, n'ostfnt et Ile pouvant les expulser comme Jésuites?... Songez-y... et puis, je reviens au ser- Itfent : où est-il? et que contient-il ? — Vous dites aussi : Leur ambition est extrême. ^ Quelle pitié! dequel siècle nous parl«z-voo8, s'il vous plaît? l'ambition dés Vfoittes avec des journaux, des élections et des chambres? l'ambition des Moines tnet l'esprit de ce temps ! fambition ! puissant motif, en effet, pour empêcher les gens 4e vivre paisiblement chez eux et d'y prier Diea comme if leur convient ! Cette piàsrion-Ià êstiujourd*htti si faible et si rare ! si peu de gens en tant possédés! les et- ■emisdei Jésuites surtout enr ont si parfaitement purgé leur àme simple et modeste!

n Vousn^en voulez point: Cela est bien superbe et bien absold. Hais, si les pères de famille en veulent, eux qui sont quelque peu intéressés, Je pense, à cette questiotf, sera-ce au nom delà hberté que vous'les contraindrez à y renoncer? Vous n'en voulez point! et si les Evèques en veulent, eux, ou pour desservir leurs églises, ou potfr «liriger les écoles qui sont sous leur dépendance, sera-ce au nom des franchises de FEgiise gallicane et par respect pomr les droits de répiscopat que vlnis leur résîs- Ictez? Vous n'en voulez point ! et si Pon vous montre Tinstituteur proftèMtant, juif, mahométan, que vous approuvez et encouragez, sera-ce au nom de la tèlérshnee et Se l'égalité coDsfitotionnelie que vous repousserez et qore vous proscrire! rinstitcr-* teur catholique qui sera Jésuite ! Oh ! que nous sommes libres, et que TOtre impartialité w'éMe U

Eloigner les Jésuites de tous les établissements d*insbtiction publique ti'étât qu'un fait très-Ttilgaire ; il montrait lé Libéra-^ lisnie tua^t la liberté et se faisdnt une arme Se seâ ealomnies pour rendre le plus magnifique témoignage au prodigieux pdu^ voir de l'absurde. On essaya de tenter une choèé moifis commune f on voulut renverser les. Jésuites par le rbi trés-clirétieri; pdr ses conseillers et par les Evêques de France. Le eoitite de Viliéle avait sacrifié tes ifitérèts moralux du pays au dévdoppelneât des intérêts matériels et de l'agidtagë. La juiterie confbiénçait^ sous la protection de ee ministre ^ Tappreritissage dé sdn i^ne usuraire; ce ministre tomba devant une nouvelle Chambre que luimême avait inconsidérément évoquée. La royjluté avait pefdu ^n dernier prestige ; on disait que Charles X s'était fait Jésuite j et que, par ses vceux , il devait une obéissance aveugle âii Général de la Compagnie. Le gouvernement ^ battu en brèche par la Révolution, qu'il n'osait maîtriser, harcelé pat les royalistes,' dont il ne satis&isait aucun des besoins légitimés et peut-être aussi aucune des ambitions passlomiées, était menacé dans son ëxi^ tence. Après six ans de prospérité , il se trouvait épuisé d*itiaction ; il mourait, parce qu'il n'avait pas su vitre et qu'il aValt laissé grandir les questions religieuses en deh<^ de lui. Le choc du Libéralisme avait spécialement porté sUr les Jésuites. On personnifiait dans l'Institut de saint Ignace la Papauté , l'Episeopat i le Sacerdoce et les Catholiques ; on était Jésuite par cela seulement qu'on répugnait à marcher sOus le drapeaii de la Révolution. Il fallait en finir avec les difiicultés accuitiulées autour du trône ; Louis Lambruschini , nouveau Nonce du Saiiii-Siégê à Paris, essaya d'arracher le pouvoir à sa somnolence. Homnïè d'é^ uergie ert de conciliation ^ Lambruschini était depuis longtemps rompu ^ux affaires. Théologien et diplomate^ il sârvait résister et céder à propos ; c'était la politiqjue romaine dans tolites les traditions de sa courageuse patience ^ opposée aux précipitations irréâechies du caractère français. Lambruschini s'eSrayait peu des tumultes constitutionnels ddnt il était témoin ; il en connaissait la source, et il savait le moyeu de la tarir. Il le proposa au baron de Damas , ministre des affaires étrangères*

II n'était plus possible de nier que la cause des Jésuites deve*

189 GHAP. IV. — HISTOIRE

nait la cause de la Religion et de la Monarchie; on attaquait les principes sociaux sous le nom de la Compagnie ; Lambruschini conseille de porter aux deux Chambres un projet de loi qui assurera aux enfants de saint Ignace leur droit d'existence et celui de se former en corporation. Le résultat de cette tentative n'eût pas été douteux. Les Députés auraient adopté le projet , et les Pairs, qui cherchaient à se rendre populaires aux dépens du roi , se seraient contentés d'une opposition toute prête à se laisser désarmer. Ce fut sur ces entre&ites que le comte de Villéle prit le dan* gereux parti d'en appeler aux élections générales. Il se trompa dans ses calculs ainsi que dans ses espérances, et sa chute amena celle du trône.

La plupart des hommes qui arrivaient aux affaires après lui étaient dévoués à la monarchie ; mais , venus dans des circonstances difficiles et désirant à tout prix plaire à la Révolution, ils partirent du faux principe des concessions pour rétablir le calme dans les idées. Les chefs du Libéralisme profitèrent adroitement de cette disposition. Ils firent espérer leur concours au ministère Martignac si les Jésuites étaient sacrifiés. Le ministère s'engagea à vaincre les répugnances de Charles X en lui exagérant les périls de la situation, et il contracta une alliance coupable. Lambruschini suivait avec anxiété la marche des esprits ; il voyait le gouvernement , dominé par son besoin de popularité, pousser le trône vers l'abîme : il crut de son devoir de prémunir le Monarque contre les embûches tendues à sa candide honnêteté. La conscience royale était inquiète. Les paroles de Lambruschini portaient la conviction dans son âme ; mais, toujours incertain, toiijours ébranlé , Charles X ne savait à quel parti s'arrêter. Il fit enfin ce que font tous les princes timides, il consulta des hommes aussi timides que lui. Il réunit secrètement Frayssinous, évêqued'Hermopolis, Charles Brault, archevêque d'Alby, et Jean de Cheverus, archevêque de Bordeaux. Ces trois prélats , dont les talents ne faisaient pas plus doute que les vertus, et qui estimaient profondément les Jésuites, donnèrent au roi une réponse conforme à leur caractère. Us déclarèrent que , « si Sa Majesté , par des raisons d'Etat et dans sa haute sagesse , regardait les mesures proposées par le ministère comme indispensa-

bles à la conservation de la tranquillité publique , le toi pouvait les adopter sans offenser sa conscience. »

Cette décision, qui admet la nécessité comme seule excuse, n'était point faite pour lever les scrupules de Charles X. Contrairement à l'intention bien connue de ses auteurs, elle eut pour résultat d'abandonner les Jésuites aux coups du Libéralisme. Sous un roi trés-chrétien, trois prélats hésitaient à dire à un fils de saint Louis ce que le savant abbé Emery , restaurateur de la Con^égation de Saint-Sulpice, écrivait au cardinal Fesch pour être mis sous les yeux de Bonaparte : tf Trés-sérieusement je pense, mandait Emery à Fesch le 28 octobre 1803, et je suis convaincu que vous ne pourriez rendre un plus grand service à TEglise et au Saint-Siège que de procurer le rétablissement de; cette Société. Si elle avait des défeuts, elle doit en être bien corrigée. Je sens que le moment peut n'être point encore venu où le premier Consul pouiTait rétablir l'Ordre en France ; mais il peut ne point s'opposer à ce qu'on l'établisse ailleurs. Aucune Société n'est plus favorable aux gouvernements , et c'est la plus puissante digue qu'ils puissent opposer au torrent de l'impiété. Si le gouvernement présent est stable en France , certainement cela n'est dû qu'aux talents éminents et à la fermeté du premier Consul; mais tout Etat où régnera l'impiété sera nécessairement sujet à des secousses et à des révolutions continuelles. »

L'on sentait* que le sceptre vacillait dans la main des Bourbons; Charles X, comme Louis XVIIl, se faisait une loi de courtiser ses ennemis. Il les flattait afin d'en être aimé; le Monarque, craignant de rompre en visière avec le Libéralisme , profita de la condescendance des trois Evêques qu'on n'avait pas consultés sur le fait, mais sur le droit de la nécessité. La ruine des Jésuites et l'anéantissement des espérances catholiques étaient en germe dans les mesures prévues. Le %0 janvier 1828, une commission fut nommée pour faire une enquête sur les écoles ecclésiastiques. Elle se composa de MM. de Quélen, archevêque de Paris, Feutrier, Evêque de Beauvais, Laine, Mounier, Séguier, de la Bourdonnaie, Dupin, Alexis de Noailles et de Courville, membre du conseil de l'Université.

Dans des intentions louables sans doute , mais qui n*atteigni-

rent point le but qu'elles se proposaient, l'Evêque d*Hermopolis avait essayé de conjurer la tempête en accusant le jeune Clergé d*un zèle qui n'était pas toujours selon la science. Ses paroïes forent accueillies à la Chambre des députés avec des cris de joie. La majorité de la commission ne voulut pas , à Texemple du

ministère Villèle» descendre au fond des consciences. Elle déclara

que les prêtres auxquels les Evêques, conformément à l'ordonnance réglementaire du 6 octobre 1814, avaient confié la direction et l'enseignement de leurs petits Séminaires, étaient choisis par eux , soumis, comme tous les autres prêtres de chaque Diocèse, à leur autorité et juridiction spirituelles et à leur administration temporelle. Ce n'était donc pas à une corporation, mais à des individus révocables à la volonté des Evêques, que la direction des écoles se voyait confiée. L'Université de France n- existait qu'en vertu d'un décret impérial du 17 mars 1808; une ordonnance royale constituait les petits Séminaires. L'Empereur désirait que les enfants appai^inssent à l'Etat, qu'ils fussent moulés à l'image de l'Etat. Louis XVIII , à la démande de l'épiscopat français , avait dérogé à cet insultant monopole ; il accorda quelques droits aux pères de famille et un peu de liberté aux Evêques. Selon Fourcroy, le père de l'Université impériale , cette Université est une acfministration qui dépense,^ c'est-à-dire une caisse qui, pour se remplir, prélève la dîme dans les champs qu'elle n'a pas cultivés, rançonne les cités, les parents et Tes instituteurs. Les Bourbons l'avaient acceptée; mais , dans la pensée de limiter ses empiétements , ils avaient concédé aux Evêques le privilège d'établir des petits Séminaires en dehors de sa juridiction. Lès Jésuites n'en possédaient que huit. L'éducation qulls y donnaient éveilla les jalouses susceptibilités d'une agrégation d'intérêts se prétendant l'Etat enseignant. L'Université se révoltait à l'idée d'être primée par des établissements rivaux ou de se trouver dans l'ofiligation de forcer au travail ses professeurs , afin de ne point être vaincue. Elle s^imagina qu'elle rie pourrait soutenir la concurrence, et, au lieu de jouter à armes égales , elle se retrancha derrière l'arbitraire que la corruption appelait à son secours. La minorité de la Commission du 20 janvier 1828 discutait

les Jésuites; la Mjorité, plus constitutionnelle, ne voyait que ce que la loi l'autorisait à ¥oir. Le Libéralisme de cette époque y avait quatre représentants. Ces hommes, qui exigeaient k grand$ eris la Charte, toute la Charte, riep que la Charte, refusaient aux autres la liberté qu'elle consacrait. La majorité avait décidé ff qu'il n'est permis à personne de scruter le for intérieur de ehacui) pour rechercher les motife de sa conduite religieuse, des régies et des pratiques aui^quelles il se soumet, du moment que ces pratiques et cette conduite ne se manifestent par aucun signe extérieur et contraire à l'ordre et aux lois ; qu'autrement ce ferait se permettre une inquisition et une persécutiou que nos in-» stitutioii^ réprouvent. » Laine, Séguier, Dupin et Mounier n'en jugèrent pas ainsi *.

* DaDs une note manuscrite du vicomte Alexig de Noailles, membre de relte mpuminioo, dous trouvons le récit àtt «iéliats intérieurs el de« espérances secrète» qui aniniaienl )a minorité. Les UnîTersitaires furent abandonnés par un membre de rÙniversilé au moment où ils allaient sacrifier les Pures de la Société de Jésus, ûi^ Ut 49P^ ç'i^ip note :

« On pei^t dire de la commission des petits Séminaires qu'elle a donné lieu à une Douvetle journée des Dupes.

» jC^e^tmopseigpeur rArc)^eT.êq4|^ qui a été le plus l^a^ile; dès le coipmencefi}j?p|, il avait eii soin de compter toutes les chances de succès et de se bien assurer qu'on ne lu choisissait pas pour tirer les marrons du feu; ce furent ses expressions.

» 1} ne yoplut s'embarqper 4anf celtp aOîi|re qu^après ayoir assuré siai posiiion, exigé des promesses formelles, et fait répéter, pour que la chose fût bien entendue, que la déci$ipn> iulervépir ne tprirnerait pas ep piystiflçalion.

» Le roi et M. Portails, garde des sceaux, finirent par lever toutes les difficultés à force d^assurances et de promesses. Chose assez remarquable, il ne cacha ni à Fuii pi k Vautfe quelle étajf sa pianii^re de voir sur |e f<fpd de la question : o^ qu| n'empêcha pas M. le g^rde dçs sceaux de venir de jour en jour plus pressant au noni du roi et au sien.

j»|^es qp^tre dis^iden|s c|:py»ijept leur jcoup assuré poptre les Jéspitep. A^9s\, jusqu'à la dernière séance, parurent-ils faciles et coulants sur tous les points secondaires; ils accordi^ient à pleines mains pour améliorer le régime des petitu Séminaires et pour fournir aux Evèques tous les moyens imaginables do se passer des Jéspites. C'^tfit exactepoent Talfairç de la rhubarbe Qt du ^^pé; pour ayoir leur séné, ils prodjguaiept la rhubarbe.

» Jusqu'au déppùmen), ils djeipeurèrep^ convaincus que p'en était fai^^^ Jésuites. Quel coup de théâtre et quel mécompte quand ce dernier ppifit s^ pf^senf^ t(^p) fédigépoifr Iç signature:

« il appartient exclusiveipept ^ux Evèques de faire 4inger Ijsprs petits Séipinafroa » par les Prêtres dans lesquels ils trouvent les capacités requises. Ils sont juges des » qH9^H^4 <}i|i peuyent régler et déterminer iQpr çopfl^nce. l^s piotife paturels de » cette copfiappe résultent sufOsamment de ce que le^dis Prêtres sont soumis i| t^ » juridiction ' spirituelle et à rodministràtiqu tpfnpqre||e d^s Kyêqpes, fie cq qu'i|s » sppt éligibles e^ révopables \ volonté, etc.

» La qualité de Prêtres vivant selon la règle de saint Ignace, de saint Benoit )» ou f|e saint Bernard, pe fait point obstacle k ce que les Ëvêques puissent les ^ choisir, sous leur responsabilité, pour enseigner et être epiplpyésdans leur§ petits » Séip|na|r^ 1^ tels titres qu'ils jugent convepabli». »

Le rapport, à la date du 28 mai 1828, contenait néanmoins plus d'une trace de faiblesse. L'Université ne. cessait de réclamer contre l'admission dans les petits Séminaires d'un certain nombre d'élèves qui ne se destinaient pas au Sacerdoce. Les plaintes formulées par le monopole universitaire avafent été écoutées ; mais dix-neuf jours après, le ministère, tenant et au-delà l'engagement pris avec la Révolution , publiait les ordonnances du 1 6 juin.

La première, contresignée par le comte Portalis, ministre de la justice , statuait qu'à partir du 1^' octobre , les maisons d'éducation dirigées par les Jésuites seraient soumises au régime de l'Université, et que dorénavant nul ne pourrait enseigner s'il n'affirmait par écrit n'appartenir à aucune Congrégation non légalement établie en France. C'était ressusciter en pleine Charte les billets de confession et les déclarations de civisme , commander l'hypocrisie et tuer la liberté de conscience. Le Globe , dans un article signé par M. Dubois, aujourd'hui député de la Loire-Inférieure et membre du conseil de l'Université , le sentit si bien que, deux jours avant la publication de ces firmans , il ne craignait pas de dire :

ff Quant aux Jésuites considérés comme individus , ainsi s'exprime le journal de MM. Dudiâtel, Guizot , de Rémusat et Cousin , nous l'avons mille fois prouvé , et même on ne nous le conteste plus , ils sont libres de leur croyance ; aucune puissance humaine ne peut désormais les atteindre. Considérés comme Congrégation religieuse , ils sont libres encore , pourvu qu'ils ne réclament point les bénéfices des corporations , bénéfices qui ne

» Voilà le sens eiact et ii peu près les termes de la décision. Elle est tellement combinée qu'on la croit à l'abri de toute attaque raisonnable devant les Chambres législatives, comme devant tous les tribunaux et tous les Conseils d'Etat où elle serait examinée.

» Si la commission a reconnu quelques autres points fondés en droit ou en raison, ils ne sont point de nature à gêner la conscience et à troubler le repos des Jésuites.

» Quand le résultat s*est présenté à la signature, les dissidents s<rat devenus fkirieux. Us bondissaient de surprise comme des gens pris pour dupes. La commission a clos ses séances au milieu des menaces et des protestations de la minorité. 11 est dair que celte minorité se croyait sûre d*une voix qui lui a manqué au dénoùment et qui a fait son mécompte.

» Monseigneur TArchevéque parait sûr que la décision tiendra. M. de Courville s*est honoré à jamais par sa droiture et son désintéressement. Plus tard il recueillera le fruit de sa conduite et de son courage. Ainsi parle monseigneur TArchevéque. »

peuvent être concédés que par une loi. Considérés comme professeurs de mauvaises doctrines , comme affiliés à un souverain étranger, il faut, pour les poursuivre, des délits, et non pas de^ délits anciens; il faut une enquête, un procès nouveau, où la preuve des délits soit administrée, les individus personnellement coupables, cités, etc. Tout Tattirail des arrêts parlementaires n'est rien ici ; il n*y a plus identité de personnes, et, quant à Tidentité des doctrines, elle est niable. Il faut de nouveau mettre les doctrines en cause , et , pourvu qu'il n'y ait pas provocation directe à la révolte , à la destruction de l'ordre établi ou atteinte aux mœurs, les doctrines des Jésuites ne peuvent pas plus ^tre condamnées que les systèmes d'Helvétius et de Spinosa , de Cabanis et des physiologistes modernes, du Socinien et du Déiste pur. »

L'Ëvêqtie d'Hermopolis , refusant de s^associer aux mesures que le ministère se proposait de prendre , avait abdiqué le pouvoir ' . Cheverus, désigné par le roi pour le porte feuille des affai-

* Le vénérable Evoque d'Hermopolis, dans des notes manuscrites qui ont été publiées après sa mort, rend lui-môme rompte de ses entretiens ayec le rui Charles X sur ce grave sujet. Le monarque avait la main forcée par son Ministère. Préfre et prélat, connaissant toute Vétcndue de ses devoirs, M. Frayssinous recula devant les exigences de la position telle qu*on la faisait, et, en parlant au roi des ordonnances du 16 juin, il les caractérisa ainsi : « Sire, on ne s'est pas donné le temps de réfléchir ; on dirait que les ministres étaient dans un état d'oppression, quand ils ont signé Tordonnance Portalis, et qu'elle a été arrachée par violence; il semble qu'elle ait été connue dans un esprit de défiance et de haine contre TEpiscopat et la Religion catholique, tant , dans chacune de ses dispositions, elle est dure, humiliante et pleine, dans son ensemble, de précautions et d'entraves con-' tre les Ëvéques... Je ravoue,j)Our rien au monde, je ne voudrais contresigner une pareille ordonnance ; je n'aurais pas le courage de me perdre à jamais dans l'esprit du Clergé et des gens de bien. »

Après avoir soutenu que les Jésuites avaient le droit de vivre en France et de suivre dans leur particulier la règle de saint Ignace, l'éloquent grand-mallre de rUniversilé ajoute : « Sire, ils sont Français comme moi. Ce sont des préires irréprochables qui élèvent très-bien la jeunesse, et ici on peut s'en rapporter à cette mulltlude de pères de famille de toutes les parties de la France qui, depuis quatorze ans, leur ont confié leurs enfants. Quels sont leurs ennemis acharnés? Ce sont les Protestants, les Jansénistes, les impies, les révolutionnaires, les plus grands eu< nemis de la Religion catholique et des Bourbons. Ce sera un grand triomphe pour ces derniers en particulier que de voir l^s Jésuites détruits. »

Le 6 juin, Charles X, toujours irrésolu, fit un dernier appel aux Evoques. MM. de Quélen, Frayssinous et de Cheverus ain&i que l'abbé Des Jardins, vicairegf^uéral de Paris, furent appelés à donner leur avis. A l'unanimité ils répondirent : I** que. l'ordonnance avait plus d'inconvénients que d'avantages; 2" qu'aucun des quatre signataires de la nouvelle consultation ne voudrait accepter la refpoiisabilité d'un pareil acte; 3** que le roi voyant les choses de plus haut qu'eux, était juge de la question politique de son gouvernement; que si, pour des motifs puisés dans un ordre supérieur, dans la nécessité, il croyait devoir prendre cette mesure, ils n'oseraient prononcer qu'elle est condamnable.

res ecclésiastiques et pressé de l'accepter, refusa de mêler son nan^ aui^ persécutions qu on préparait k la Compagnie de Jésus, A défaut de Farcbevêque de Bordeaux, on choisit un homme vertueiuif mais d'pne bienveillance qui allait jusqu'à Tah^ndon des drpits de Tépiscopat. L*abbé Feutrier, Evéque de Beauvais, avuit eu plus i'm rapport avec les Jésuites. Il les appelait dans son diocèse, et les enfants de saint Ignace y opéraient un bien que le prélat constate avec une vive reconnaissance. Il n*en ac«cepta pas moins la succession de Frayssinous, et, tout en évo« quant dans son Ame les praintes manifestées par son prédécesseur, jl se disposa k donner au Libéralisme un gage de sa reconnaissante ambition L M. Portalis s'était chargé de sacrifier les Jésuites, M. Feutrier immola renseignement clérical. Par une seconde ordonnance, il déclara que le nombre des écoles serait limité dans chaque diocèse, que celui des élèves ne dépasserait jamais vingt mille, qu'aucun externe n'y serait admis, et qu'au bout de deux ans chaque élève serait tenu i porter l'habit sacerdotal. D'autres précautions aussi impolitiqiiesdans la fprme qu'illégales pour le fond furent prises parla même ordonnance. Un Ëvéque se feisait l'exécuteur de l'épiscppat, et, par pne 4érisiQn dont il ne comprit pas alors la portée, en échange de la liberté que les Ipis accordaient, il promit d'enlever aux chambras douze cent

La décision antérieure , ^e même que celte dernière , prend pour base yn cas urgent, indispensable, de nécessité; mais ce cas, les Evéqûes ne le reconnaissent pas, ne l'avouent pas dans les circonstances. On ne peut doqc ayec justice les accuser d'avoir môme indirectement coopéré à ces ordonnances qu'ils repoussèrent.

1 S'il faut s'en rapporter au récit de Frayssinous, l'Evéque de Beauyais, soo successeur, aurait fopg^emps lutté avec sa conscience avant d'accepter la responsabilité de j'ordonnance du 16 juin, a M. TEvéaue de Beauyais, raconte l'ancîeD inin^slre, est effrayé du danger d'encourir un blAme universel; il se trouve dans de cruelles perplex|lés, fondées, non sur la crainte d'pffenser Pieu en contresignant l'ordonnance, maif sur la certitude de se déshonorer aux yeux du Clergé, d« beaucoup de gens de bien et des nom|)reux amis des Jésuites, et de se mettre (janp le cas de ne pouvoir ôtrç uMIe }i} au roi ni à l'ËgUse. En conséquence, i} pren4 fpn parti jivec courage, s'explique devant le roi ep plein conseil, refuse de çofir tresigner et donne sa 4énii88ion. »

Ce loyal scrupuje doit tenir une place fionorable dans la vie de Feutrier. 1) refusai^ d'adbérer k la proscription des Jésuites; le coiple Portalis viii} à soq aide; il pfTrit de prendre sous sa responsabilité les mesures ecclésiastiques qui répu> gnaient à 4eux consciences 4'£yéque. 11 n'y avait qu'une seule ordonnaoce, op eq prépara deux, et c'e^t par ce su|)ferfuge que Ton m illi|sioq à l'Evéque de Dejiuvais.

tel est |e féc\% de M. Frayssinous. ]| pallie, il at^niie les lorfs de M. Feutrier, inais il ne les eiface pas aq^ yeq ]( de l'histoire.

mille francs annuels pour subvenir aux besoins de Téducation ainsi garrottée.

A la lecture de ces ordonnances, la stupeur des Catholiques égala à peine la joie des Constitutionnels. Les uns frémissaient, les autres éclataient en transports d'allégresse. Tous sentaient, en efiet, que la Religion et la monarchie ne se relèveraient jamais du coup qui les frappait. Les Catholiques répétaient avec enthousiasme les paroles que M. Tanneguy Duchâtel avait fait entendre dans U Globe du il mai 1828. L'écrivain, qui ne songeait pas à cette époque qu*un jour il pourrait devenir ministre, se présentait comme défenseur de la liberté d'enseignement, et il disait :

c Le principe fondamental des gouvernements représentatifs, tels aue celui sous lequel nous sommes destinés à vivre, c'est là liberté de la pensée et de tous ses modes de publication : la prédication religieuse est libre; aucune autorité n*enchaine la science; la discussion politique ne reconnaît d'autres limites que les bornes imposées par le besoin de protéger les droits des citoyens et de maintenir la tranquillité de FEtat. Pourquoi donc, tandis que partout ailleurs la liberté règne, renseignement seul est-fl esclave?

9 Supprimez la liberté d'enseigner et placez l'instruction tout entière entre les mains du gouvernement, puis voyez quels vont être les résultats de cette belle organisation. Du côté des maîtres, plus de concurrence, plus d'émulation ni de désir de perfectipniiement; leur sort ne dépend que de l'approbation de leurs supérieurs ; il se décide dans les bureaux : or, on sait à quel degré Pesprit des bureaux est favorable aux améliorations. Quant aux Supérieurs eux-mêmes, aux fonctionnaires chargés de diriger l'ehsei^ement, croit -on, quelque éclairés qu'on les suppose, que leur surveillance présente autant de garantie que Tautorité des parents?

» Donnez au gouvernement le monopole de 1-enseignement , vous attribuerez à une partie de la société le droit de faire triompher ses opinions par 1a force et d'opprimer les opinions contraires ; vous livrerez l'instruction à toutes les chances des vicissitudes politiaues : sa fortune, qui ne devrait dépendre que des

188 GHAP. y. — HISTOIRE

'progrés de la société , changera avec les majorités et les ministères.

B Affranchir renseignement est le seul moyen de lui rendre de la vie et de le relever de l'abaissement où Va jeté la servitude. *

C'était |e principe de la libre concurrence , la consécration des droits de la famille maintenus à côté de ceux de TEtat. Les Catholiques et les Jésuites n'avaient réclamé que cela. Le Libéralisme triomphant s'apprêta à leur donner des fers en échange de cette faculté si éloquemment définie par M. Duchâtel. On savait les résistances du roi ; les hommes monarchiques blâmaient hautement le ministère ; les Libéraux le provoquaient à persévérer. Les plus sages ou les plus habiles du parti désiraient que Ton s'en tînt pour quelque temps à ce premier triomphe ; les exaltés aspiraient à tirer de leur victoire toutes les conséquences. Il importait d'effrayer Charles X et d'apprendre à la France de quels dangers les Jésuites menaçaient son honneur et son repos.

Le 21 juin 1828, Labbey de Pompières s écria à la tribune : «r Des Religieux , que les lois du royaume désignent comme ennemis de l'Etat, n'ont-ils pas été rappelés en secret? n'ont-ils pas été introduits dans tous les offices , élevés aux plus hautes fonctions, non par leur mérite, mais à cause de leur caractère? Déjà ils siègent dans tous les conseils et les dirigent; ils sont placés à la tête de l'instruction publique ; ils reconstruisent leurs monastères , couvrent le pays de séminaires et de couvents , autorisent des Congrégations, nous replacent sous le joug de Rome. »

En présence des événements , cette audace était une pompeuse niaiserie ; la Révolution cependant l'accueillit comme une démonstration d'intrépide probité. Le ministère tuait les Jésuites sous la massue de ses ordonnances, et, cinq jours après, le Libéralisme , toujours insatiable de proscriptions , voyait encore les disciples de Loyola maîtres du gouvernement. Les Evêques de France ne partagèrent pas ces craintes. Us étaient blessés dans les œuvres vives de leurs fonctions pastorales; ils comprenaient que la liberté d'enseignement ne serait plus pour eux qu'un mot vide de sens, et qu'ils devaient protester, sous peine de mort. Déjà, par une ordonnance du 21 avril .1828 , M. de Yatimesnil , mi-

nistre de rinstruction publique , leur avait arraché le droit de surveiller les écoles primaires, droit qui leur était attribué par un décret du 8 avril 1824.

En face d^hommes qui n'étaient forts que pour faire le mal et qui n'avaient d'énergie que pour s'abaisser devant Fidée révolutionnaire, il fallait tenir tète à l'orage ou se laisser emporter par lui. On reprochait au Clergé son influence dans Fadministration et son attitude guerroyante; on Faccusait de ne pas vouloir pac^ User avec l'esprit du siècle et de tendre par tous les moyens à satisfaire ses vues ambitieuses. Les uns se plaignaient de son intolérance, les autres de ses prétentions rétrogrades. Une fraction du parti royaliste s'unissait au Constitutionnel pour répandre ces allégations. L'on imputait aux exigences du Clergé des mesures que la politique seule avait conseillées; on le disait turbulent et hautain ; on le dépouillait tout en proclamant son insatiable avidité. On le blâmait d'être courtisan , et , pour le perdre , les Libéraux se contraignaient à grimacer des tendresses monarchiques. Les Evèques eurent la conscience de la tâche qui leur restait à remplir : ils adressèrent à leurs collègues la circulaire suivante :

tf Les Archevêques et Evèques qui se trouvent actuellement à Paris ont employé tous les moyens en leur pouvoir pour prévenir le malheur des ordonnances du 16 juin 1828. Depuis qu'elles ont été rendues, ils se sont plusieurs fois réunis afin de se concerter sur la résolution qu'ils auraient à prendre relativement au concours qui leur sera sans doute demandé. Ils pensent que ce qu'il y a de plus important pour la Religion , dans ces circonstances difficiles, c'est que la conduite de l'Episcopat soit uniforme et contenue dans les justes mesures de la force et de la douceur. Leur douleur est profonde ; ils ne doutent pas que le sentiment ne soit unanime dans le Clei^é , dont ils n'hésiteraient pas à se faire les interprètes s'il ne s'agissait que d'exprimer des doléances ; mais ils désirent savoir quel est l'avis des Evèques de France, et quelle sera leur détermination positive sur l'espèce d'adhésion qu'ils sembleraient donner aux dispositions des ordonnances, s'ils consentaient à concourir à leur exécution de quelque manière que ce soit. Doit-on garder un silence absolu sur ce point , de-

meurer dans une inaction complète , se refuser à toute espèce de coopération , ne répondre à toutes les dentatidès t|ue par tin aceusé de réception , dû^on s'exposer à subir toutes les Conséquences d'une semblable inertie? Les Ëvêqnes qui se trouvent à Paris pensent unanimement que telle est la oonddite à tenir. Si cette mesure était généralement adoptée î il en serait donné eonnaissance au Souverain-Pontife au nom des Ëvêques, en lui exposant contradictoirement les moti& de leur résolution,- et eU le suppliant de vouloir bien ^ après en avoir pesé les avantages et les inconvénients ^ y confirmer les Evêques par son suffrage ou les diriger par ses conseils et son autorité dans une cause qui intéresse si vivement la Religion et la discipline de FEglisê.

» Le moyen de recueillir les avis qui a semblé le plus sûr et en même temps le plus facile , est celui de prier Nosseigneurs les Métropolitains de vouloir bien demander nominativement à leurs comprovinciaux ce qu'ils pensent de cette mesure, et ensuite de faire parvenir à un centre commun les résultats partiels de ces avis. Après le dépouillement général, la même voie sera employée pour faire connaître aux Evêques le résultat définitif qui fixerait la marche à suivre. En attendant ce résultat définitif, qu'on espère obtenir avant Texpiration du délai fixé par les ordonnances au i®*^ octobre^ on comprendra combien il est désirable et même nécessaire de s'en tenir à de simples accusés de récep** tion de toutes les lettres qui seraient adressées relativement aux ordonnances. »

Depuis la Constitution civile du Clergé et le Concile national que l'Empereur avait essayé d'assembler à Paris pour forger des armes contre le Saint-Siège^ jamais l'épiscopat français ne s'était vu dans une position aussi critique. La cause des Jésuites se compliquait de la question d'enseignement. Le ministère^ avec une perfide astuce » avait combiné ses deux ordonnanqes^ de telle sorte cpi'il réduisait les Evéques au silence ou qu'il les rendait impopulaires aux yeux du Libéralisme en les forçant d'accepter la défense commune de l'Institut de saint Ignace et de la Liberté. Les Evéques s'avouaient bien le pi^e qu^on leur tendait ; les Jésuites i auxiliaires du Clergé, n'étant pas plus coupables qu'eux, les prélats ne reculèrent point. En dehors d'un devoir de con-

science, ils avaient à satisfaire Topiliion publique^ qui , dans le royaume très-chrétien , sait toujours devancer les événements. Les deux extrêmes étaient en présence ; il fallait enrager le mo^ vement catholique ou être débordé par lui. Las Libéraux accusaient l'ambition du Clergé ; ils reprochaient à l'épiscopat de se jeter en furieux sur une question de police administrative qui ne le regardait pas; et^ par un contre-eoup inétitable dans ces sortes de conflits, les Evêques étaient mis ail ban des Catholiques exaltés. On harcelait leur prudence^ et labbé de La Mennais ^ alors à Turin , voyait un schisme sortir de cette inertie paiâtorale. 11 écrivait au Père Manera : « Je viens de recevoir des lettres de France qui ne contiennent rien de consolant. Il paraît que la plupâH des Evêques qti sont à Paris montrent unegfflride faiblesse. Je ne m'attendais pas à beaucoup mieux j lâais cek tie laisse p^é d'attrister. C'est H. Frayssinous qui a décidé le rôi à signer les deux ordonnances. Priez pour notre pauvre Eglise^ si prochainement menacée d'niï schisme. Heureusement qu'on peut compter, je crois , sur une grande majorité du Clergé, v

Le Nonce Lambruichini n'assistait point aux réunioifs épiscopales , mais Charles X avait confiante en sa modératidii : il désirait le consulter et le prendre pour médiateur entre les exigences gontemementalés et les douleurs de l'épiscopat. Lambrùschint fut secrètement mandé au château de Saint-Cloud< Le rbi lui affirma que ses ministres arrangeaient les choses de tnâniëre à né pas blesser l'Eglise, il le chargea de faire connaître au Pape ses vœux. En même temps il né déguisa point au Nonce apostolique les craintes qit'il éprouvait de voir les Evêques se comprohiettre dans une circonstance aussi délicate. La situation de Lambruscbini avait quelque diose d'mextricable. Il partageait i'epihioii de l'épiscopat sur les ordonnances^^ il savait que Léon XII et le cardinatl Bemetti^ soti secrétaire d'Etat, leur étaient franchement bcistiles ( néanmoins il lui répugnait d'abantidonner ce bon prince aut angoisses de sa conscience. Par un curieux intervertisse-^ ment dé rôleé, le foi de France demandait à un envoyé du Sairit'^ Siège de fealmer Thritatiori du Clergé gallicafti Avec bette finesse de diplomatie italienne qui a l'aft d'envelopper sous de douces paroles les vérités les plus amères, Lambruschini fît sentir à

Charles X que le ministère Martignac et Portaîis le conduisait à Tabime. Il lui démontra Tinjustice des attaques contre les Jésuites et le Clergé ; il lui prouva -que les concessions faites n'étaient que le prélude de concessions encore plus importantes ; mais, quand le roi Tinterrogea sur la possibilité de retirer alors ces ordonnances, Lambruschini, qui en déplorait les suites, ne crut pas devoir donner à Charles X un pareil avis. C*eût été fournir à la faction libérale un nouveau prétexte d* accuser de mauvaise foi la religion du souverain. Lambruschini lui conseilla de montrer à ses ministres le désir qu'il avait de ne pas faire exécuter rigoureusement la teneur des ordonnances , et aux Evè-> ques Tespoir qu'il nourrissait de les voir se confier à sa royale

parole.

Ainsi deux actions distinctes surgiissaient autour de Charles X.

D'un côté, le Nonce, touché de Tanxiété du roi très-chrétien, et mettant au-dessus même des intérêts d'amour-propre ou de parti les intérêts éternels de l'Eglise, pensait que les atermoiements étaient nécessaires ; de l'autre, les Evèques, froissés dans leur indépendance et dans leurs garanties, n'aspiraient qu'à briser les fers dont l'incrédulité les chargeait. Le caractère des deux nations s'était dessiné. Lambruschini, au nom de Rome, parlait de ménagements indispensables ; les prélats français se roidissaient à l'idée seule d'une transaction avec leur droit. Le cardinal de Clermont-Tonnerre, l'archevêque de Paris, les Evêques de Chartres et de Nancy furent ceux qui, tout d'abord , soutinrent avec le plus de vigueur la cause de lepiscopat et des Jésuites. Gaston de Pins, archevêque d'Amasie et administrateur du diocèse de Lyon , énonça ses sentiments dans une lettre admirablement motivée. Il jugeait avec une sévérité tout épiscopaie l'ordonnance de Feutrier; puis arrivant à celle que le comte Portaîis avait signée, il disait : \

« La demande de la déclaration d'après l'ordonnance, la peine prononcée contre le refus d'y obtempérer, donnent lieu à un développement d'action dans le pouvoir civil qui présente trois invasions distinctes sur les droits imprescriptibles de l'Eglise de Jésus-Christ : l* celte d'enlever aux Evêques huit établissements ecclésiastiques qu'ils dirigeaient en vertu de leur titre, pour les

scmmettre au régime de l'Université; i** celle de déelarer inhabiles ft renseignement des petits Séminaires des mattres investis de la mission épiscopale, miwion divine, de laquelle seule ils relèvent d'après les saints Canons ; 3^ celle de flétrir les vœux de Religion, lorsqu'elle frappe d'interdiction des instituteursprêtres, sur leur refiis de déclarer par écrit qu'ils ne tiennent h aucune Congrégation religieuse.

B Or, ces trois invasions par le pouvoir civil sont de tous points intolérables*^ et lorsqu'il dépouille Tépiscopat de renseignement de ses établissements ecclésiastiques, qui lui appartient par le fait de sa mission apostolique; et lorsque , dans la personne des professeurs qu'd exclut de l'enseignement des petits Séminaires, it flétrit les liens sacrés par lesquels un Chrétien se consacre à Dieu par des vœux de Religion, selon la règle des Instituts approuvés par l'Eglise universelle; et lorsqu'il force les barrières du domaine de la conscience, par une investigation sacrilège, pour y arracher des déclarations dont on ne doit compte qu'à Dieu seul.

• Nous trouvons une doctrine également (ausse, dangereuse, attentatoire au droit divin, subversive des droits sacrés de l'Epitcopatet des saintes lois de l'Eglise, renouvelant par ses consé* quences les erreurs des sectaires des derniers temps, quç le Saint- Esprit a frappées d'anathème dans une multitude de Conciles.

» Accepter, au prix de la déclaration exigée par cette ordonnance, les chaires ou la direction de l'enseignement religieux dans les petits Séminaires, ce seraii reconnaître , en quelque sorte, dans le pouvoir civil, comme juste et légitime^ l'exercice d'un droit évidemment sacrilège^ et comme vraie et selon Dieu, la doctrine qui frappe d une peine légale rafliliation à toute Congrégation qui exigerait des voeux de Religion. »

Cependant la réponse de tous les Evèques arriva peu à peu & Paris ; elle était unanime, à quelques exceptions près. Le 2 août, une seconde lettre fut adressée à chaque Evéque par leurs collègues assemblés à Paris ; elle était conçue en ces termes :

« Le résultat des réponses à la note envoyée confidentiellement à NN. SS. les Métropolitains et par eux à leurs comprovinciaux, â donné ptemièrement • une parfaite unanimité pour qu'il fût VI. 13

k < 194 CHAP. IV* ^ HISTOIRE

' adresse au roi de respectueuses observations au sujet des deux

ordonnances; secondement une très-grande, mais extrêmement grande majorité, pour que Ton ne coopérât pas d'une manière active. Dix ou douze Evéques seulement ont différé d'opinion sur la conduite à tenir dans le cas où les choses seraient poussées à l'extrémité, et de ce petit nombre encore plusieurs annoncent qu'ils suivront l'avis de la majorité.

j» En conséquence, les Cardinaux, Archevêques et Evéques qui se trouvent actuellement à Paris seront tous autorisés par répiscopat tout entier k présenter un mémoire au roi. Ce mémoire, rédigé par l'un d'entre eux, revu par une commission, a été unanimement approuvé dans tous ses points et adopté dans une réunion générale. Le mémoire signé par S. E. monseigneur le cardinal de Clermont-Tonnerre, doyen des Evéques, au nom de répiscopat français, a été présenté à Sa Majesté le !«' août. H a été ensuite imprimé pour plus. prompte expédition. Deux exemplaires en seront incessamment adressés à chacun des Evéques, qui sont priés de renvoyer un de ces exemplaires, munis de leurs signatures en signe de leur adhésion, le plus tôt possible, au centre commun.

ji Messeigneurs les Métropolitains sont priés de faire connaître promptement cette disposition à leurs comprovinciaux. Le Souve* rain-Pontife est instruit de la conduite des Evéques jusqu'à ce jour; des conseils lui ont été demandés pour l'avenir. On pense que le mémoire ne doit pas être rendu public, du moins pour le moment ; ce serait en compromettre le succès. »

Le mémoire dont il s'agit avait été présenté au roi le 1*' août. Plein de force et de dignité dans son ensemble, il offre néanmoins quelques hésitations de détail, de ces termes malheureux qui compromettent les meilleures causes en leur donnant un cachet de timidité. Mais ces taches disparaissent complètement lorsque répiscopat fait entendre au roi ces magnifiques paroles :

« Sire, à l'appui des motifs que les Evéques ont l'honneur d'exposer à Votre Majesté pour justifier une conduite qu'on ne manquera pas peut-être de lui présenter comme une révolte, contre son autorité , ils pourraient invoquer cette liberté civile et cette tolérance religieuse consacrées par les institutions que nous

(levons à votre auguste frère^ et que Votre Majesté a juré aussi. de maintenir; mais ils ne veulent point entrer dans une question de droit public dont les maximes et les conséquences ne sont pas encore bien fixées, sur laquelle les plus habiles euxmêmes sont divisés d'opinions, et qui les jetterait dans une discussion susceptible de s'étendre et de se resserrer, selon les temps et les systèmes toujours mobiles, toujours variables.

» Us ont examiné dans le secret du sanctuaire, en présence du souverain Juge, avec la prudence et la simplicité qui leur ont été recommandées par leur divin maître, ce qu*ils devaient à César comme ce qu'ils devaient à Dieu ; leur conscience leur a répondu qu'il valait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes lorsque cette obéissance qu'ils doivent premièrement à Dieu ne saurait s'allier avec celle que les hommes leur demandent. Ils ne résistent point, ils ne profèrent pas tumultueusement des paroles hardies, ils n'expriment pas d'impérieuses volontés; ils se contentent de dire avec respect, comme les Apôtres : Non possumus, nous ne pouvons pas, et ils conjurent Votre Majesté de lever une impossibilité toujours si douloureuse pour le cœur d'un sujet fidèle visà-vis d'un roi si tendrement aimé. »

. Les Evêques concluaient en déclarant qu'ils resteraient spectateurs passifs de l'exécution des ordonnances au point de vue religieux, ce fut, sans contredit, un devoir ; au point de vue politique, cette inaction était une faute. Le ministère en profita. Le Nonce apostolique avait été tenu à l'écart des conférences; il redoutait la publication de ce mémoire. Le cardinal de Latil lui affirma qu'il resterait secret entre le Saint-Siège , la Royauté et les Evêques. Lambruschini comptait à bon droit sur la parole de Charles X, et , craignant que cet. écrit n'envenimât la querelle, il avait exigé qu'il ne parût dans aucun journal ^ Le 11 août, par

1 Nous lisons dans les docamenle manuscrits qui sont sous nos yeux It note suivante de la commission centrale des Evoques. Ils mandent de Paris, 9 foût : « Le» Evêques s'empressent d'adhérer au mémoire. Toutes les réponses n'ont encore pu 4tre rendues au centre commun. Une note donnera connaissance du résultat. Celle»* ci a pour objet de renouveler aux Evêques la recommandation expressie du silence sur le mémoire. Il a été promis verbalement et d'une manière positive qu'il serait apporté des tiacUilés si^isfaisantes dans l'exécution des ordonnances; mais oi^ les fait dépendre rormellement de la non-publicité du mémoire, et Ton assure que k moindre indiscrétion paralyserait utieliaute volonté, qui demande «n ce moment dçs Kvéquej un peu de confiance et qui croit en mériter beaucoup. »

1% €HàP. IT. — BISTOtIffi

nnë laâisôrétioû côtipable, la Gazette de france èH reproduisit des extraits. Le 14, elle Tinsérait en entier; quelques semaines après , il se répandait dans toute TEurope. Cet éclat fournit un nouvel aliment h Tirrilation des partis. MM. Portalis, Feutrieret Vatiniesnil s*adressèrent k leurs subordonnés pour réclamer une activé coopération; Tabbé de La Chapelle, directeur des affaires ecclésiastiques, se regarda comme autorisé à donner à Tépiscopat et aux publicistes une leçon d'obéissance. Il écrivit:

f Des laïques, des journalistes même, se croyant le droit de s'ériger en docteurs de TEglise , de discuter l'étendue de la juridiction divine de TEpiscopat, j*ai cru pouvoir vous adresser, ainsi qu'à tous messeigneurs les Archevâques et Evêques , quelques réflexions sur T ordonnance du 16 juin, sur les écoles secondaires ecclésiastiques... Je ne puis me défendre d^être effrayé des dangers d^une résistance même passive , et que des craintes imaginaires ne produisent des maux trop réels. Dans tous les temps le Clergé de France s*est distingué par sa circonspection dans tous ses rapports avec Tautorité royale. Ses respectueuses doléances n'arrêtaient point sa soumission quand la Foi, le dogme, la discipline générale de TEglise n'étaient pas évidemment attaqués. î)an^ une circonstance qui a bien des rapports avec les circonstances actuelles, en 1762 , lorsque les Jésuites furent bannis de France, le Clergé fit connaître combien il regrettait une Congrégation qu* il jugeait si utile à la Religion ; mais , loin de chercher à paralyser par une résistance passive , par un refus de coopération, des mestires que le gouvernement avait prises pour réorganiser les Collèges, il y concourut de tout son pouvoir. Ce que le Clerçé de France crut pouvoir faire alors, pourquoi ne pas le faire aujourd'hui, et, par une coopération franche aux ordonnances, calmer une irritation que des journalistes imprudents excitent? » > Un silence plein de dignité fut la seule r^nsedu plus grand nombre; quelques autres lui firent comprendre que Tépiscopat n'avait pas besoin de ses remontrances , et l'archevêque d'Àmasie lui manda le l6 août: t Monsieur l'abbé, je ne puis m'expliqucr l'irrégularité de votre démarche. Quelle entreprisel «ar vous ne pouvez ignorer que les Evêques et Archevêques ont prononcé presque à l'unanimité sur ces ordonnances , que leur

UE LA COMPAGNIE DJS JÉSUS. i^l

mémoire au roi a été envoyé au chef de FEglise , que nous sommes dans Fattente d'une décision pontificale , et vous avez cru devoir devancer cette décision par une circulaire adressée à TEpiscopat tout entier; et en opposition de principes avec la très* grande majorité des Evèques et Archevêques du Royaume.

» Vous êtes étonné de l'effroi général des laïques et des journalistes voués à la cause de la Religion et du roi, qui par un cri unanime ont proclamé les nouvelles invasions qui menacent Tautel et le trône au sujet des ordonnances du 16 juin et du 21 avril. Saint Hilaire vous aurait répondu : Quels temps sont les nôtres; sanetiores aures plebis quam corda sacerdotum.

» J'ai la confiance, monsieur l'abbé, que ma franchise m vous déplaira pas. Je vous ai cru capable d'entendre U vérité et de vous y soumettre, p

Les événements se précipitaient, ils allaient presque aussi vite que les circulaires administratives. Le Clergé se sentait blessé aM cœur par la dispersion des Jésuites et par les défiances qu'un ministre de Charles X lui témoignait. Rome ne s* était pas encore prononcée i ; l'Episcopat et le gouvernement faisaient appel au Saint-Siège. Lambruschini ^tait pressé ' des deux côtés ; mais déjà , comme dans tous les cas épineux , le Clergé de France tournait les yeux vers Rome.

€ On vient de me mander.de Paris, écrivait Soyer, Evoque de Luçon, à l'Evêque de Nancy, que le respectable Nonce de Sa Sainteté prés la Cour de France avait compté sur la noble démarche qui vient d'être hipe auprès du Roi par les JEJyêque;^ de son royaume, et qu'elle a consolé son cœur, navré de douleur h la vue de ce qui se passe aujourd'hui et de l'ayenir dont nous sommes menacés. L'on ajoute que le Souverain-Pontife en iwra été sans doute pleinement satisfait , et que ^n cœur paternel

* Rome n'uvait poiiU part^, parce que Rome n'avait pas été coasuUée; mais ce n'ayait 616 la fatUe ui du Poutifc rooiain, ni des Evèrjucs. Le 15 noyembre 1828 Léon XII, dans un bref adressé à Mgr. d'Amasic, adminislraleur de Lyon, en répon&e à uae lettre de ce prélat, tout en l'eshortanl à persérérer dans «es généreux sentiments, se plaint de n'avoir pas reçu de lettres ni de mémoires de l'Episcopat Tran • çais; t>r, ii est certain ^ue la Commission des Evoques avait envoyé au Pape des mémoires et da lettres pour le mettre au courant des événements et pour le consulter sur toute l'affaire. Mais ces lettres et mémoires ne parvinrent point à leur adresse. —Voir V/n«/otre des Ordonnança du i^Jtùn 1826 («r ub vicaire-gé&éul de Lyoo (M. Yûbhé CaUet) — Lyoo, l$4«.

198 CHM\ IV. -— HISTOIRE

doit avoir éprouvé une bien vive et bien douce jouissance en lisant dans le mémoire les consolantes paroles par lesquelles les Prélats de son Eglise chérie montrent tant de respect et de soumission pour sa divine autorité. Ah ! mon cher Seigneur , entrons chaque jour encore plus avant , s*il se peut , dans la barque de Pierre, et jamais nous ne ferons naufrage. »

L'agitation arrivait cependant à son comble. Afin de Tapaiser, on jugea que Fintervention du Souverain-Pontife serait nécessaire. M. Lasagny, conseiller à la Cour de cassation, fut envoyé à Rome, sans caractère officiel, mais avec mission de faire secrètement connaître au Pape le véritable état des choses et d'obtenir de lui qu'aucune censure émanée du Saint-Siège ne vînt, sur les instances des Evoques, attiser le feu de la discorde. Le choix de M. Lasagny était une garantie pour les deux partis. Léon XII, à l'infaillible autorité de qui le roi et les Evoques avaient recours dans ces circonstances, devait écouter la voix de son Nonce à Paris; le 15 septembre, Lambruschini adressa cette dépêche au cardinal Bemetti :

« Quoique jusqu^à ce jour je me sois borné à informer Votre Eminence , comme il était de mon devoir, des démarches faites par les Evoques contre les ordonnances, et de l'impression qu'elles , avaient produite dans l'esprit du roi et dans celui du gouvernement, toutefois, d'après les observations semées çà et là dans mes dépêches précédentes, Votre Eminence aura pu remarquer quelle était ma manière de voir et mes sentiments à l'égard de ces ficheux événements. Dès qu'ils eurent lieu , je n'ai pas négligé d'en étudier l'esprit, et, après avoft fait avec calme et maturité les observations convenables sur les ordonnances malheureusement publiées par le roi, j'ai bien dû m'affliger pour des actes si déplorables ; mais je n'eus pas, et je n'ai pas encore le courage d'engager le Saint-Siège à se prononcer sur cette affaire. Il me semble que le moment n'est pas encore arrivé ou Notre Saint- Père le Pape puisse ou doive parler. Dans tous les cas , afin de pouvoir décider avec maturité et sagesse quel parti il faut prendre , il servira beaucoup d'avoir sous les yeux les renseignements relatifs au droit et au fait qui peuvent faire apprécier la présente controverse; controverse qui, parles conséquences qu*elle est de

DE LA COMPAGNIB DZ JÉSUS. 499

nature à produire , devient aussi délicate qu'elle est grïive. J'exposerai iei avec liberté ces conséquences, afin que Votre Eminence ^n fasse Tusage qu'elle jugera à propos.

» Et d'abord, quant au droit que la puissance laïque peut avoir ou ne pas avoir de s'ingérer dans les petits Séminaires, il faut en premier lieu se rappeler la diiférence que Ton met ici entre les grands et ce qu'on appelle les petits Séminaires. Dans les premiers, on enseigne les sciences sacrées seulement; tandis qu'aux seconds appartient l'enseignement des langues jusqu'à la philosophie inclusivement. L'origine des premiers fut toujours et est encore (même après les ordonnances) regardée en France comme purement ecclésiastique , et , par conséquent , tout-à-fait indépendante du gouvernement. Les seconds, au contraire, doivent leur existence à l'autorité royale , qui , à divers temps, en décréta ou en permit l'établissement. 11 convient de dire qu'au temps de Louis XIV il y avait bien peu de ces petits Séminaires en France, puisque, d'après une ordonnance de ce temps-là , on voit que ce Souverain autorisa les Evèques de son royaume à ériger des pcrtits Séminaires , et appliqua à ces établissements plusieurs bénéfices ecclésiastiques pris parmi ceux que possédait alors en si grand nombre l'Eglise de France. C'est aussi un fait que depuis ce roi jusqu'à Louis XVUI, qui remit sa famille en possession du trône de France, les Souverains intervinrent toujours avec leurs ordonnances dans l'érection des petits Séminaires. Les Evoques, de leur cèté, non-seulement ne s'opposèrent jamais à l'intervention de l'autorité royale en pareils cas , mais ils l'invoquaient au contraire , ta jugeant nécessaire pour conserver l'enseignement des petits Séminaires indépendant de la juridiction de l'Université. Cette longue possession dans laquelle était la puissance laïque d'intervenir pour rétablissement des petits Séminaires, et de la part des Evêques, la reconnaissance du bon droit de cette même puissance, me semblent dignes de beaucoup d'attention.

» Maintenant pour la première fois les Evèques ont senti la nécessité de réclamer contre le principe admis jusqu'ici par l'autorité laïque touchant les petits Séminaires, savoir, qu'ils ne peuvent exister sans son bon plaisir. La réclamation est certainement juste et fondée sur les bonnes maximes ; mais malheureusement

cette réolamation est dominée par une contradiction évidente qui la vicie i en effet, la doctrine des Evèques développée dans le Mémoire, et précisément dans le paragraphe qui commence : — tune et Vautre ordonnance, — * jusqu'à ces mots : -^ avec quelque précision^ --* reste pour le moins beaucoup affaiblie par l'exposition des droits qu'ils accordent au prince dans le paragraphe qui vient après celui que j'ai indiqué, lequel commence par ces mots : --** Que le prince ^ -^ où ils disent en propres termes qu'au Souverain appartient le droit d'inspection et la surveillance nécessaire sur les écoles ecclésiastiques, pour assurer l'ordre pur blic, empêcher les transgressions des lois et maintenir lesdroits et r honneur de la souveraineté. Il me paraît que ces Prélats, en admettant un tel principe ^ ont ruiné leur cause d'une manière irréparable, puisque le Roi peut maintenant faire tomber toutes leurs remontrances avec ce raisonnement trâs^simple : Vous ad*mettez que c'est à moi de surveiller les écoles ecclésiastiques pour empêcher là transgression des lois ; mais j'ai remarqué que la manière dont étaient organisées les écoles secondaires dites petits Séminaines était équivalente à une véritable transgression des lois qui sont en vigueur dans le Royaume : donc j'ai dû les réformer.

» Âitisi Votre Eniinence voit que , d'après ia doctrine établie par les Evèques , toute la controverse peut maintenant se réduire , de la part de la puissance laïque , à une pure question de fait, savoir, si la manière dont sont réglés les petits Séminaires est ou n'est pas contraire aux lois. Or, chacun sait que, dansées questions de fait, le Souverain a toujours beaucoup d'avantages mir des sujets ; et puis comment en proposer, et comment en «obtenir même un simple examen? La réclamation des Evèques aurait pu être plus forte et leur raisonnement plus serré s'ils é'élaient appuyés sur le texte du Concile de Trente. Si, avant de présenter l^r travail, iis me l'avaient communiqué , je n'aurais pas manqué de leur faire goàter mes observations, et je les aurais 'également priés de ne pas prononcer le terrible non poisumus^ pour éviter aussi de se mettre dans une position fausse, d'où ils n'auraient pu ensuite sortir sans compromettre leur honneur...

» Quant à nous , il convient de ne pa8:i)erdre de vue les dispo-

sitions des derniers Concordats que le Saint-^Siége a Êdts avec la France. Votre Eminence sait que malheureusement le Concordat de 181 7 (dans lequel rien ne fut stipulé pour les petits Séminaires) n a pas été sanctionné par les Chambres : de sorte que le seul Concordat de i 801 continue à être en vigueur, et lé Saint- Siège le tolère. Or, Tarticle 11 de ce Concordat n'accorde aux Evêques qu'un seul Séminaire par diocèse , et, déplus, décharge le gouvernement du poids de toute dotation. Sous Napoléon , on De pouvait obtenir davantage, et c est beaucoup que , dans ces temps très-'diffîciles I on ait tant obtenu. Mais cependant, même sous les Bourbons, les choses vont de la même manière , et ce Concordat est aujourd'hui encore la seule convention qui ait force de loi. Cela soit dit pour la partie qui regarde le droit dont la puissance laïque pourrait se prévaloir et qu'elle prétendrait soutenir en sa faveur dans la question présente.

» Pour ce qui concerne le fait ou le mode de la destination actuelle des petits Séminaires, on ne peut nier qu'ils servent encore plus à l'éducation des jeunes séculiers que de ceux qui ont des dispositions ou l'intention de se consacrer à l'état ecclésiastique. Ce système de convertir les petits Séminaires en collèges d'éducation fut adopté par les Evêques pour deux raisons :

il lo Pour procurer aux familles vertueuses les moyens de faire élever religieusement leurs enfants , et de les . soustraire ainsi à l'infection universitaire , où , autrement , ils auraient été contraints de chercher l'instruction nécessaire;

» 2^ Pour l'avantage 'économique des petits Séminaires euxmêmes, parce que le profit qu'ils tiraient des pensions des élèves nobles leur fournissait les moyens de conserver ceux qui étaient élevés également pour le sanctuaire. Tel est le fait dont la conservation aurait été souverainement désirable pour l'avantage de la Religion et de la société.

» Toutefois le Ministère actuel est extrêmement faible. U ne veut point le mal, et l'on croit communément qu'il a de bomies intentions, et qu'il profitera du premier nooment favorable pour adoucir le système adopté sur les petits Séminaires , et même pour le faire cesser entièrement. U est certain que le Roi a dit

202 CHAP. IV. -— HISTOIRB

à monseigneur rArche?èque et à d'autres que, si la très-imprudente publication du Mémoire des Prélats n'avait pas eu Uei], les trois demandes qu'il contient auraient été admises.

» Or, maintenant il convient d'attendre encore un peu pour voir le parti auquel s'arrêteront les Prélats. J'incline à penser que si plusieurs d'entre eux persévèrent à ne pas vouloir exécuter les ordonnances , d'autres cependant , pour ne pas perdre leurs petits Séminaires , y adhéreront.

» Dans cet état de choses, il me parait que le parti le plus sage auquel le Saint-Siège puisse s'arrêter pour le moment, c'est de suivre le cours des événements, et d^attendre les développements ultérieurs, avec la pensée de profiter du premier moment Èivorable pour parler à propos et avec utilité. *

Cette lettre de Lambruschini , si pleine de lumineuse modération, entrait dans le but de la mission de M. Lasagny. Le magistrat la remplit avec tant d'intelligente probité, que, chose assez rare dans l'histoire de la diplomatie , il mérita les éloges des deux cours. Le cardinal Bernetti passa la note suivante au comte Portalis, ministre des affaires étrangères par la retraite du comte de La Ferronnays :

« Sa Sainteté, se confiant d'un côté en la haute piété du fils aîné de l'Eglise, et, de l'autre, persuadée du dévouement sans réserve des Evêques de France envers Sa Majesté et de leur tendre amour pour la paix et pour tous les véritables intérêts de notre sainte Religion, ne sait pas prévoir que des circonstances malheureuses puissent l'obliger à rompre un silence si conforme aux vœux de Sa Majesté très-chrétienne. Mais si ce malheur arrivait, j'ose répondre que le Saint- Père ne s'adresserait assurément à personne sans avoir auparavant indiqué à Sa Majesté la nouvelle position que son devoir sacré pourrait lui avoir marquée , et il n'oubliera jamais tout ce qu'il doit au maintien de l'ordre et de la tranquillité en France, ainsi qu'à la dignité du trône de saint Louis, t

La fermeté de Léon XII et celle du cardinal Bernetti ne faisaient doute pour personne. On les savait aussi disposés que Lambruscijini à ne point transiger avec l'erreur ou la. mauvaise

foi, mais toujours prêts , comme le Saint-Siège l'a si souvent prouvé, à pacifier les esprits par cette temporisation dont Rome ue s^est jamais départie. L*épiscopat s'était engagé à couvrir d'un voile impénétrable son mémoire au roi, et le Pape voyait cet écrit distribué à profusion. La cour pontificale ne se ren* dait pas un compte bien exact du besoin que certains peuples éprouvent de faire entrer Funivers dans leurs querelles de famille. Les nécessités d'un journal, ses intempérances de zélé, son désir de paraître mieux informé que les autres, la manie constitutionnelle de déconsidérer l'autorité au profit des passions, tout cela était ignoré à Rome, la ville de la discrétion et des ménagements. Un grand conflit éclatait entre le gouvernement et les Evèques français sur la question des Jésuitesiw Le Pape , que les deux opinions établissaient juge, pensa que la réserve du successeur des Apôtres amènerait peut-être la modération entre les Evèques et les ministres de France. La publicité intempestivement donnée au Mémorandum épiscopal Wessa la cour de Rome dans ses usages. C'était, par une espèce d^oubli des promesses contractées, accorder au ministère gain de cause dans la forme. Léon Xil prévit que le pouvoir allait profiter de cette imprudence : il chercha à l'atténuer en se renfermant dans les bornes d*une note diplomatique ^

A cette époque, soixante-dix prélats sur quatre-vingts adhéraient pleinement au mémoire ; six n'avaient pas fait connaître leurs intentions ; trois seulement se montraient disposés à exécuter les ordonnances. La majorité était constatée : les Evèques se sentaient forts de leur unanimité ; mais, dans la crainte qu'on ne tentât de les diviser ou d'affaiblir la vigueur de leur opposition, ils se tenaient plus unis que jamais, tout en condamnant les premiers la funeste précipitation de la Gazette de France. Sur ce^ entrefaites arrive à Paris la note secrète de Bernetti; elle est communiquée par le roi au cardinal de Latil ; le ministre la fait lire à l'archevêque de Paris et au duc de Rohan, nommé à rarchevôché de Besançon. Ce fut l'abbé de la Chapelle qui la porta à Reims. De quelles instructions était-il chargé? Quels conseils donna-t-il? C'est ce qui reste un mystère. Toujours cst-

' Voyez aussi la noie de la pa^e 197.

204 GHAP. lY. *- HISTOIRE

il que le cardinal 8*einpressa de notifier à ses suffragants et aux Métropolitainjs du royaume la dépêche suivante e^ date du 25 septembre 1828 : «r Le Roi ayant daigné me faire conunuaiquer les r^onses de Rome relatives aux ordonnances du 16 juin, et m*ayant invité à vous en donner connaissance, j'ai Thonneur de vous informer que Sa Sainteté, persuadée du dévouement sans réserve des Evoques de France envers Sa Majesté, ainsi que de leur amour pour la paix et tous autres véritables intérêts de notre sainte Religion, a fait répondre que les Evêques doivent se confier en la haute piété et en la sagesse du Roi pour l'exécution des ordonnances et marcher d'accord avec le trône. »

Les journaux avaient été indiscrets ; le cardinal de Latil fut malavisé en donnant à la note une extension qui n'était ni dans ses termes ni dans son esprit. Cet acte de courtisan devait frois^ ser les Evêques. Ils se plaignirent de cette intrigue, qui leur paraissait à juste titre un piège tendu par l'administration sous les noms du Pape et du roi. Latil s'était prononcé ainsi qu'eux contre le principe et la fin des ordonnances ; il allait au-delà du texte de la note émanée de la Chancellerie romaine, note dont quelques-uns mettaient en doute Tauthenticité, puisqu'elle ne leur était connue que par un commentaire inexact. L'épiscopat se sentait engagé; on prétendait que Bernetti et Lambruschini avaient cédé avec trop de facilité. Les feuilles quotidiennes s'enivrèrent de leur colère ; elles furent injustes à force de vouloir être justes. Confondant les intérêts de parti et la question religieuse, la presse incrimina avec véhémences car il est dans l'essence même de sa vie de se nourrir de soupçons, de se passionner sans cesse et de chercher à expliquer les affaires auxquelles, on ne

1 Les choses fureat poussées si loin que le Nonce du Saint-Siégc^ répondant à l'archevêque adniioistraleur de Lyoa qui lui diiuiaudail des ioslruclious, ne piat s'empôchcr de lui mander : » Je me permets de vous dire que j*ai la certitude que Monseigneur le Cardinal BernclU, secrétaire d'Etat du Très-Sain 1-Pôre, a réellemenl écrit une lettre de ré|M}UBe à M. le uiiuistr4f des affaires élrangcres du roi. Cela est un fait; mais je dois tous déclarer très positivement que des articles que Votre Grandeur aura pu lire dans quelques journaux de Paris, et particuUèremont dans la Quotidienne, par rappoil à cette lettre, sur la personne très-rcspcctable du Cardinal Bernetti et sur la mienne aussi, sont pleins non-seulement dln- «xacUtudes et de Tausselés, mais des plus noires cl des plus perfides calooiuics. Monseigneur ie Cardinal Bernetti est le plus honnête personnage du monde, et moi jo n'ai pu que hautement frémir par rapport aux abominables insiuualious qu'on n'a pas rougi de répandre sur sou compte, u

DE LA C0IIPA6NR Dfe JÉSUS. 205

rinitie point, par des défiances dont la rapidité de l'improvisation ne lui permet pas toujours de calculer la portée.

Le roi avait dit qiie les ordonnances ne seraient pas rigoureu-* sèment exécutées ; mais les Evéques pensaient , et avec raison , que le ministère trouverait moyen d'éluder cette promesse. Le ministère voulait vivre; pour cela il fallait l'appui du Libéralisme. Les royalistes s'étaient séparés de lui , les Catholiques le com* battaient à outrance : il n'avait donc de partisans que parmi les adversaires de la Religion et de la Monardiie. Son plan et sa marche étaient connus. Il devait s^opposer à toutes les volontés du roi afin de conquérir dans les chambres une majorité quelconque. Cette majorité ne lui serait aumônée qu'à la condition d'être inflexible dans les mesures à prendre contre les Jésuites et contre le Clergé. La dépêche du cardinal Bemetti modifiait sensiblement les dispositions de i'épiscopat. L'archevêque de Paris, le Nonce du Saint-Siège et les autres prélats réunis dans la capitale jugèrent qu'il importait de mettre un terme aux dissentiments. Sans accepter néanmoins la légalité des ordonnances, il fut décidé qu'un projet de lettre au ministre des affaires ecclésiastiques serait soumis à chaque Evèque. Le 8 octobre, les prélats firent passer à leurs collègues une note secrète qui expliquait le but de cette démarche. Elle est ainsi conçue :

« La note adressée à NN. SS. les Evêques, soiis la date du 8 octobre 1828 , n'a point été numérotée , parce que , ayant été communiquée an gouvernement , elle n'a point paru devoir être comprise dans la série des notes purement confidentielles.

9 On croit utile d'envoyer celle-ci pour mettre NN. SS. mieux à même de juger la position des choses , et de continuer, autant que possible , cette précieuse unanimité de conduite et d'expression de sentiments en des actes d'une si haute importance. Sans doute il reste libre à chacun de penser que l'opinion du Souverain-Pontife a pu être influencée par les envoyés du gouvernement ; que Sa Sainteté a pu ne pas être informée bien exactement du véritable état politique et religieux de la France et de l'effet plus ou moins fevorable de la résistance des Evêques, comme aussi des conséquences probables qui en résulteraient pour l'avenir. Mais indépendamment de ces réflexions (et de plusieurs

autres qui peuvent faire naître des craintes bien légitimes ), toujours est-il que TEpiscopat semble à couvert par les insinuations et U^ désirs qu*a manifestés la cour de Rome. On sait que , dès le commencement de ces tristes affaires, le zèle et la fermeté des Evêques ont été loués par le Souverain-Pontife ; toutefois , Tespèce d'obscurité qui enveloppe les motifs de la conduite présente du Saint-Siège a bien son avantage , en ce que les Evêques ne feraient maintenant, par leur déférence, qu'honorer Tautorité prépondérante du chef de l'Eglise et conserveraient intacts leurs droits pour Tavenir. Ce nie serait qu'une condescendance temporaire , qui répondrait à une nécessité actuelle ou présumée telle par le Souverain-Pontife. La question de-droit demeure entière , puisqu'il est certain qu'il n'est intervenu , de la part du Saint- Siège, ni jugement ni décision qui combatte ou redresse les principes posés par les Evêques dans leur mémoire , et que Rome n'a fait non plus aucune concession réelle , rien qui puisse légitimer ou consacrer pour la suite les derniers empiétements du pouvoir civil sur les droits incontestables de l'Episcopat. Le parti proposé dans la note et la lettre du 8 octobre , signées par Monseigneur l'Archevêque de Paris , semble offrir l'avantage de conserver plus facilement l'unité dans le corps des Evêques de France , et de retrouver aussi plus facilement cette presque unanimité de conduite et de défense dans tous les graves intérêts religieux qui pourraient encore nous menacer.

» Il est d'ailleurs facile d'apprécier à combien peu de choses se réduisent les concessions des Evêques s'ils suivent le mode indiqué ( mode qui a été communiqué au gouvernement , et dont on sait qu'il se contentera s'il est généralement adopté ), surtout si., comme le jugent nécessaire les sept Prélats dont les noms sont inscrits , on s'en tient rigoureusement à ne se servir d'aucun des tableaux du ministre, mais à donner, par forme de lettre, les seuls renseignements désignés dans la note du 8 octobre, savoir : un exposé libre de la situation du ou des petits Séminaires, qui contiendrait le nombre actif des élèves , le nombre présumé nécessaire, le nom des Supérieurs ou Directeurs qui seraient qualifiés de prêtres séculiers; enfin une note générale sur les ressources pécuniaires du diocèse , qui ferait connaître que la plus forte

somme de secours serait encore bien au-dessous des besoins. » Dans la position otî TEglise gallicane se débattait sous une funeste condescendance du pouvoir, le plan adopté par les Evè({ies était le seul praticable. Us consentaient bien à ne pas entraver le ministère ; ils faisaient tous les sacrifices que le besoin de la paix leur imposait ; mais, en s*épargnant la responsabilité d'un avenir chargé de nuages, les prélats s'arrêtaient à la limite de leurs droits et de leur conscience. C'était, pour ainsi dire, un armistice que Tépiscopat accordait au gouvernemejiit afin de lui laisser le temps de réparer le mal ou de se précipiter plus avant dans la voie des concessions. Le cardinal de Croï et l'archevêque administrateur de Lyon furent les seuls qui^ refusèrent toute espèce d'adhésion au iprojet conciliateur ; d'autres , tels que les Evêques de Chartres, de Nevers, de Nantes et de Rennes, s'en rapportèrent à la majorité.

Rome avait parlé d'une manière indirecte ; néanmoins la cause fut finie. L'Eglise de France écouta des cdtiseijs que le Souverain-Pontife ne donnait que sous forme diplomatique, afin de laisser au Clergé toute sa latitude d'action dans une affaire qui n'intéressait ni le dogme ni la morale. Les Evêques ne reculaient devant aucune des exigences administratives ; mais ils s'opposaient à ce que de nouvelles atteintes fussent portées à la liberté des consciences ; le gouvernement ne sut pas s'en tenir à ce triomphe négatif. Il avait soif des applaudissements libéraux : il brisa les huit maisons d'éducation que, de l'aveu même de l'Université, les Jésuites rendaient prospères. Sous l'emipire d'une Charte proclamant la liberté, le ministère réalisa une idée qui avait échappé au génie ombrageux de l'Empereur ; il obligea tous les professeurs à déclarer qu'ils n'appartenaient à aucune Congrégation non autorisée par les lois. Le besoin d'ouvrir les petits Séminaires était flagrant; MM. Vatimesnil et Peutrier pressaient les Evêques de se soumettre ; il fallut subir avec une dour loureuse résignation ce dernier attentat à l'indépendance du prêtre et de l'homme. H y eut des lettres pleines de dignité adressées au ministre ; le cardinal de Clermont fit entendre son célèbre : Etiamsi omnes, ego non, et Feutrier répondit souvent avec autant de convenance que d'esprit à ce blâme universel.

208 CHAP. IT. — mstoniE

Le minîstérâ Martignac-Portalis croyait avoir enfin rattaché à pa fortune l'opposition révolutionnaire; /e'G/oôe ne lui laissa pas longtemps cette pensée de satisfaction intime. Les Constitutionnds avaient poussé le gouvernement de Charles X à mutiler l'Eglise ; ils allaient attaquer le gouvernement lui-même, et ils insultaient le Clergé avec des paroles cpie Thistoire ne peut omettre» < La querelle des Evoques, disait la feuille doctrinaire le 10 septembre 1828, touche à sa fin; cette petite fronde de sacristie meurW sous le ridicule, comme toutes les insurrections sans force et sans nationalité , qui débutent par des cris de : Vaincre ou mourir! et désarment paisiblement au premier choc. Il y aurait , en vérité , trop de bonhomie à se battre plus longtemps contre ce spectre de Tépiscopat; car, si ses clameurs peuvent encore troubler quelques âmes pieuses et crédules perdues çà et là dans la foule, si quelque danger peut venir de ses intrigues et de ses menées, il y a bien un autre danger à se laisser prévenir et à détourner notre attention des actes du ministère. C'est avec le ministère que nous avons affaire. *

Au milieu de ces débats, les Jésuites, que le Libéralisme représentait comme les dominateurs de la France et comme des casuistes toujours prêts à tourner la loi ou à violer les serments, se retiraient de leurs Collèges sans proférer une plainte.

L*épisc^pat avait soutenu une lutte qui était un glorieux témoignage de leurs services ; les Jésuites jugèrent opportun de ne s'y mêler en aucune façon. Us se séparèrent de leurs élèves, qui versaient des larmes et qui protestaient publiquement contre l'œuvre de destruction ; ils entendir^t le Clergé rendre hommage à leurs vertus; ils virent les cités les plus importantes du Nord et du Midi s'associer au deuil de TEglise et de la jeunesse ; ils ne trouvèrent partout qu'estime et regrets. Cette douleur eut une manifestation si saisissante qu'elle se refléta jusque dans les travaux et les vœux des Conseils généraux , les véritables représentants des besoins du royaume , et elle n'édiappa point au Constitutionnel lui-même. Le "4 août 1828, il la signale avec terreur î f Ce qui contraste, dit-il, d'une manière bien plus choquante avec les sentiments du pays, c'est l'expression des vote's d'an très-^kid nombre de Conseils sur l'instruction publique. Ils sol-

licitrnt «ne loi pour qu'elle soit exclusivement selon les uns, ou en concurrence selon les plus modérés, livrée à des Corporations religieuses. Le Conseil général du Doubs demande que les Congrégations déjà existantes soient autorisées légalement. Celui du département de Vaucluse est plus franc : il vote pour que Tinstruetion publique soit confiée notamment aux Jésuites, dont Tintérêt de la Religion et de la Société réclame le rétablissement. »

Ainsi cette persécution de dix ans, organisée par le Libéralisme et sanctionnée par un ministère immolant la Religion et la Monarchie pour vivre quel ]ues jours de plus sous la protection des idées démagogiques, n'aboutissait qu'à faire glorifier la Compagnie de Jésus. La presse libérale la calomniait, le pouvoir essayait de la bannir, et le Clergé, la jeunesse, les pères de famille, les Conseils généraux s'unissaient pour proclamer sa nécessité. La France chrétienne adoptait les Jésuites, la France révolutionnaire les flétrissait. Pendant ce temps, voilà les mesures qu'ils prenaient pour résistera l'assaut permanent que l'impiété leur livrait. Le Père Godinot, Provincial de France, écrivait, le 7 août 1828, aux supérieurs des huit petits Séminaires : « Après votre distribution de prix, qui doit être faite sans éclat et sans discours qui tendent à faire des allusions ou à exciter des regrets, vous donnerez à tous les professeurs les huit jours de vacances pleins que permet L'Institut ; puis, tous feront la retraite annuelle avec le plus de recueillement et le plus de ferveur qu'ils pourront. »

Ce fut ainsi que les Jésuites sortirent des établissements que les Evêques leur avaient confiés sous la protection des lois. Les enfants de saint Ignace ne pouvaient plus répandre sur la France les bienfaits d'une éducation chrétiennement libérale , les premiers pasteurs des diocèses les conservèrent ou les accueillirent comme directeurs, prédicateurs ou Missionnaires. Chacun s'imposa des sacrifices pour ne pas priver l'Eglise des secours que lui offrait la Compagnie, et, à l'exemple de Jean de Cheverus, plus d'un prélat consacra une bonne partie de son traitement à l'entretien des disciples de l'Institut.

La Révolution venait de faire une large plaie au Catholicisme. Elle avait pu mesurer jusqu'à quel degré Charles X pousserait les sacrifices. Après ce premier succès, elle résolut de tenter une

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