‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus composée sur les documents inédits et authentiques (volume 3)Chapitre 11 sur 22 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Jésuites à Rome. — Mort du Père Tamburini. — Seizième Congrégation Générale. — Election de François Retz. — Mesures prises par l’Institut contre les écrivains. — Les Congrégations des Procureurs. — Mort du Père Retz. — Ignace Visconti lui succède. — 11 expire, et le Père Centurione, nommé Général à sa place, meurt promptement. — Election de Laurent Ricci. — Son caractère. — Pressentiments de la Congrégation. — Le Conclave de 1769. — Menaces des ambassadeurs de la maison de Bourbon. — Le cardinal Chigi et les Zelanti, — Instructions données par Louis XV aux cardinaux de Luynes et de Bernis. — Les exclusions.— Bernis au Conclave.— Intrigues des ambassadeurs.— Joseph 11 au Conclave. — Arrivée des cardinaux espagnols. — Propositions faites pour nommer un Pape qui consente à la destruction des Jésuites. — Luynes et Bernis s’y opposent. — Moyens employés par le marquis d’Aubeterre pour vaincre la résistance du Sacré-Collége. — Correspondance de l’ambassadeur de France avec Bernis. — Propositions de simonie.— Bernis les repousse. — Vingt-trois exclusions. — Ganganelli et le cardinal de Solis.—Y eut-il un pacte secret ? — Lellre de Bernis à Choiseul, qui divulgue cette affaire. — Election de Clément XIV. — Portrait de Gauganelli. — Son éloge des Jésuites. — Laurent Ricci le fait nomner cardinal. — Les Philosophes et les Jansénistes espèrent en lui. — D’Alembert el Frédéric 11. — Leur correspondance. — Bernis, pour complaire au Pape, atermoie avec la question des Jésuites. — Le comte de Kaunitz et le Pape. — Défense faile au Général de la Société de Jésus de se présenter devant le Pape. — Clément XIV et les puissances. — Sa lettre à Louis XV. — Ses motifs d'équité en faveur des Jésuites. — Dépèche de Choiscul au cardinal de Bernis. — Bernis , poussé à bout, engage le Pape à promettre, par écrit, au roi d'Espagne, qu’il abolira, dans un temps donné, la Compagnie de Jésus. — Clément perd à Rome toute popularilé. — Ruontempi et Francesco. — La chute de Choiseul rend aux Jésuites quelque espoir. — Le duc d’Aiguillon et madame Du Barry se tournent contre la Société. — Le comte de Florida-Blanca envoyé à Rome. — Il intimide, il domine Clément XIV. — Leurs entrevues. — Marie-Thérèse s'oppose à la destruction de la Compagnie , avec tous les Electeurs catholiques d'Allemagne. — Joseph 11 la décide, à condition qu’on lui accordera la propriété des biens de l’Institut. — Marie-Thérèse se joint à Ja maison de Bourbon. — Procès intentés aux Jésuites. — Alfani, leur juge. — La succession des Pizani. — Le Jésuite et le chevalier de Malte.— Le Collége Romain condamné.— Le Séminaire Romain mis en suspicion.— Trois cardinaux Visiteurs. — Les Jésuites chassés de leurs Colléges: — Le cardinal d’York demande au Pape leur maison de Frascati, -- Les mesures du Pape tendent à accrédiler le bruit que les Pères sont cuupables de quelque méfait. — Le bref Dominus ac Redemptor. — L'Eglise gallicane refuse de le publier, — Christophe de Beaumont rend compte au Pape des motifs de Pépiscopat, — Opinion du cardinal Antonelli sur le bref de suppression. — Commission nommée pour le faire exécuter. — Les Jésuites insultés. — On les enlève. — Pillage organisé de leurs archives et de leurs sacristies. — Le Père Laurent Ricci et ses Assistants transférés au château Saint-Ange. — Défense est faite aux Jésuites de prendre parti en faveur de leur Anstitut.— Le Père Faure. — On interroge les prisonniers, — Leuts réponses. Embarras de la commission. — Le bref est reçu en Europe, et de quelle manière. — Joie des Philosophes et des Jansénistes. — Mort de Clément XIV. — Prédictions de Bernardine Renzi. — Clément XIV est-il mort empoisonné par les Jésuites? — Compulsus feci. — Lettres du cardinal de Bernis en France pour persuader que les Jésuites sont coupables. — Frédéric I les défend. — Déclaration des médecins et du Cordelier Marzoni. — Le cardinal Braschi élu Pape. — Son amitié secrète pour la Compagnie,— Mort de Laurent Ricci.— Son testament. — Le Pape force la commission

instituée par Clément X1V à prononcer une sentence dans l’aflaire des Jésuites, — La commission acquilte. — Le bref dé Clément XIV accepté par tous les Pères, en Europe et dans les Missions. — Les Jésuites en Chine. — Leur soumission. — Leurs correspondances. — Mort de trois Pères à la nouvelle de la suppression. — Le Père Bourgeois el le Frère Pañzi. — Les Jésuites séculärisés restent Missionnaires. — Comment ils reçoivent leurs successeurs. — La résignation des Jésuites fut partout la même.

Au moment où la Société de Jésus, dans l'éclat de sa maturité, succombait en HocHsslA en France, en Espagne et à Naples, elle semblait n'avoir rien à redouter de la part du AE EY Elle avait rendu tant de services à la Religion et à la Chaire apostolique, que tout portait à croire qu'un Souverain- , Pontife ne consentirait jamais à détruire l'œuvre de prédilection des Papes dont il ceignait la tiare. Cette pensée consolait la Catholicité, elle inspirait aux Jésuites une dernière espérance ; elle leur permettait d'envisager d'un œil serein la tempête qui les avait dispersés. Rome ne devait pas, ne pouvait pas fublir, dans la lutte, sous peine d'abdiquer son autorité morale, et jamais l'Institut ne s'était montré plus intimement uni au successeur des Apôtres. Jamais 1l n'y avait eu plus d’ac cord entre le Vicaire de Jésus-Christ et l'Ordre de saint Ignace que dans les années qui précédèrent sa suppression.

Les débats intérieurs ou théologiques qui agitèrent la Compagnie sous quelques Pontifes étaient oubliés. Grâce à la sasesse de léur administration, les Généraux avaient cicatrisé la plaie faite au principe d’obéissance par les querelles sur les cérémonie chinoises. Il n'existait plus de ferments de discorde‘,

1 En dehors des Congrégalions Générales, il y avait, (ous les trois ans, les Cougrégalions des Procureurs. 11 s’en était lenu deux sous saint Francois de Borgia, deux sous Mercurian, huit sous Aquaviva, huit sous Vitelleschi, deux sous Goswin Nickel, six sous Oliva, une sous Charles de Nôyelle, trois sous Gonzalès, cinq sous Tämburini, trois sous Retz. Plus d’une fois les guerres ou d’autres causes politiques s’opposèrent à ces assemblées triennales ; la dernière, qui se tint en 4749, élait la quarantième. Vingt-six de ces Congrégations décidèrent, à l’unanimilé, qu’on ne devait pas provoquer l’assemblée générale des Pères; dans huit, cette convocalion ne réunit qu’un ou deux suffrages; dans quatre, elle ne fut différée que par une faible majorité. Deux Congrégations de Procureurs décrétèrent la Générale sous Claude Aquaviva et sous Tyrse Gonzalès. Nous avons fail connailre les motifs d'opposition mis en avant pour forcer la main à Aquaviva. Ceux qui déterminèrent Gonzalès à faire appel aux Profès ne sont pas encore indiqués ; ils donnent cependant la clef de cette ob fissance, sérvile selon les détracteurs de l’Institut, et si digne aux yeux des hommes impartiaux.

Tyrse Gonzalès élail Général depuis 1687. C’élait l’époque où le Probabilisme

des théologiens de la Cumpaguie était mis en cause. Dans l’année 1694, le chef de l'Ordre publia, à Dillingen , sôn ouvrage De recto Us Opinionum probabilium,

260 CILAP. V. — HISTOIRE

et les trois Congrégations Générales appelées à donner de nouveaux chefs à la Société n'avaient eu qu'à constater les heureux effets d’une indissoluble alliance avec le Saint-Siége.

Michel-Ange Tamburini, après avoir gouverné l'Institut pendant vingt-six ans, était mort, le 28 février 1730, sans désioner de Vicaire. Le 7 mars les Profès nommèérent à ces fonctions le Père François Retz, Assistant d'Allemagne, qui fixa au 17 novembre la seizième assemblée générale. On y remarquait les Pères Charles Dubois, Martin Tramperinski, Jean Scotti, Antoine Casati, Xavier Hallever, François de La Gorrée, Francois Sierra, Jérôme Sant, Louis La Guille, Xavier de La Grandville et Jean de Villafanne. Le 30 novembre, Retz, qui réunissait tous les suffrages, obtint, au premier tour de scrutin, l'unanimité moins sa voix. Né à Prague en 1673, le Père avait successivement rempli avec distinction les principaux rectorats de la Province de Bohême.

La Congrégation Générale termina ses travaux le 13 février 1731. Elle porta trente-neuf décrets. Le trente-troisième interdit aux désuites auteurs le droit. de traiter avec les libraires pour la publication de leurs œuvres sans une permission spéciale du Provincial. Dans son décret LxxxIV la septième Con-

Tous les Assistan(s demanderent que le livre füt supprimé, Gonzales consentit à le corriger sculement. En 1693, on devait nommer les députés à la Congrégation des Procureurs ; au mois d'avril, la Province de Rome désigna son représentant. A la majorité de 33 voix contre 9, le Père Paul Segneri, l’un des plus éloquents adversaires des opinions soutenues par le Général, fut élu. Les autres Provinces de la Société, Milan, Venise, Naples, Angleterre, Gallo-Belgique, Rhin inférieur et les cinq de l’Assislance française, suivirent l'exemple donné par Rome. Les Jésuites craignirent de voir les Jansénistes se faire une arme du livre de Gonzalès; ils l’atlaquèrent avec une vivacité inexplicable dans des hommes qu’on nous représente sous l’œil de leur Général comme un cadavre ou comme un bàton entre les mains du vieillard. Le 49 novembre, ils se réunirent. Les suffrages ce balancèrent tellement que le décret pour convoquer l'assemblée générale fut rendu. Mais bientôt des difficultés s’élevèrent; il n’y avait qu’une demi-voix de majorité. Cette majorité mettait elle-mème en doute si elle avait atteint son but et réslisé le plura medielate suffragia recommandé par les Constitutions. Le cas w’élait pas prévu, on en appela au Souverain-Pontife, qui nommia une commission composée des cardinaux Panciattici, Albani, Carpegna, Mariscotti et Spada. Le jugement de cette commission décida l’insuffisance de majorité, el la XIV° Congrégalion Générale trancha la question en déclarant que la majorité devaitau moins ètre de trois voix.

Cette opposition contre les doctrines théologiques de leur chef est un acte qui sert à démontrer l'indépendance des Jésuites mème en face du Général de lIustitut; el si la Compaguie ne l’a pas renouvelée plus souvent, c’est que l’occasion ne s’en est jamais offerte.

srégalion prohibait tous les actes qui pourraient avoir même l'apparence du négoce. Ce fut pour maintenir cette loi déjà ancienne qu'en 1731 une autre vint la corroborer.

D'un consentement unanime il avait été arrêté dans la précédente assemblée générale (décret 1x) que les écrivains de la Compagnie ne devaient pas répondre avec aigreur ou vivacité aux attaques de leurs adversaires. Les Profés déclaraient qu'une polémique passionnée était contraire à l'esprit de l'Institut. Dans leur quinzième décret 1ls renouvelérent la défense primitive de la douzième Congrégationt, et, à la veille des assauts dont la Société allait être victime, elle prémunit la charité du prêtre contre les emportements de l'écrivain. Il fut décidé que l’on chercherait à réprimer la facilité que chacun avait peu à peu conquise de publier ses ouvrages. La censure préalable s'était affaiblie avec le temps : il fallait la rajeunir. L'Assemblée voulut que les censeurs, pour l'examen des manuscrits, fussent inconnus aux écrivains, et les écrivains à leurs juges. Ces derniers avaient ordre de donner leur avis sans respect humain, sans aucun égard pour les personnes, et le Provincial devait veiller à l'exécution des arrêts théologiques ou littéraires.

Retz venait dans un temps de calme, précurseur de la tempête. [se laissa être heureux avec la Compagnie. Il fut l'ami de Clément XIT et de Benoît XIV. Il obtint la canonisation de saint François Régis, et par une sage administration il contribua beaucoup à la prospérité de l'Ordre. Plusieurs colléges, des séminaires et des maisons de retraite furent fondés, et, quand, le 19 novembre 1750, il mourut, presque dans les bras de Be-

1 Le décret xix de la douzième Congrégation est ainsi conçu : « S'il arrivait que quelqu’un des nôtres, de vive voix, par écrit ou de quelque autre manière que ce soit, blessàt une personne quelconque étrangère à la Compagnie, et spécialement des Religieux ou des grands, ou leur donuât un juste motif d’offense; d’abord, que les supérieurs fassent d’exactes rceherches contre le coupable, qu’ils le châtient avec la sévérité exigée par la justice, et que rien en cette matière ne demeure impuni ; ensuite qu'ils fassent en sorte que ceux qui auraient pu avec raison se croire lésés aient le plus promptement possible la satisfaction qui leur est due. Si jamais on réimprimait les livres contenant certaines choses dont quelqu'un peut se formaliser, qu’on le retranche entièrement. Enfin, de crainte que les supérieurs , que cela regarde, ne soient trop indulgents sur ce point, les consulteurs, fant locaux que provinciaux, sont tenus d’avertir les supérieurs média(s si quelqu'un à commis une faute de cette nature, et de déclarer si on lui a imposé une pénitence ou non, et quelle pénitence, »

noît XIV, il abandonna la Société plus florissante et plus vivace que jamais. Le Père Retz avait désigné pour Vicaire-Général Ignace Visconti, qui fixa la Congrégation au 21 juin 1751. Parmi les Profès qui y assistérent on comptait Louis Centurione, Léonard Tschiderer, Joseph de La Grandville, Pierre de Cespedès, Jean de Gusman, Claude Frey de Neuville, Antome TE moni, Joseph de Andrada, Stanislas Popiel, Léonard des Plasses et Ignace de Sylveira, tous Assistants ou Provinciaux d'Italie, d'Allemagne, de France, d'Espagne, de Portugal et de Pologne. Le 4 juillet Visconti fut élu Général. Issu d’une grande famille milanaise, ce Jésuite avait longtemps gouverné la Province de Lombardie. Il était aimé du Souverain-Pontife, et ses vertus ainsi que ses talents l'avaient rendu cher à l'Eglise ; mais, après quelques années d’un fructueux généralat, Visconti mourut le 4 mai 1755.

En sa qualité de Vicaire, le Père Centurione convoqua l’assemblée d'élection au 17 novembre. Quatre-vingt-quatre Profès se réunirent à Rome. On distinguait dans leurs rangs les Pères Scott, Antoine Vanossi, Louis Le Gallic, Laurent Ricci, Xavier Idiaquez de Grenade, Thomas Dunin, Pascal de Mattéis, Gaspard Hoch, André Wagner, Mathurin Le Forestier , Salvador Ossorio, Antoine Cabral et Henri de Saint-Martin. Le 30 novembre Louis Centurione fut élu. Il ne fit que languir au milieu de ses nombreuses occupations, et le 2 octobre 1757 la mort mit un terme à ses souffrances. Il avait nommé Vicaire le Père Jean-Antoine Timoni, qui convoqua pour le 8 mai 1798 la Congrégation Générale. C'était la dix-neuvième et la dernière qui se réunissait au Gesü. On distinguait parmi les Profès assemblés les Pères Garnier, de Maniaco, Philippe d'Elai, Ridolfi, Claude de Jame, Kosminski, Rota, Allanic, Rhomberg, Velasco, de Sylva, Adalbert Bystronowski, Trigona, Lindner, Le Gallie, Ossorio, Jean de Gusman, Wagner et Pierre de Cespedès. Le 21 mai Laurent Ricci fut élu chef de l'Ordre.

Né à Florence le 2 août 1703, Ricci appartenait à une illustre famille ; mais les événements qui allaient se dérouler sous son généralat devaient donner à son nom un retentissement que sa piété et ses modestes vertus n'auraient jamais eu. Îl était loin

de posséder toutes les qualités propres à soutenir le combat désespéré qui s’engageait. Caractère dont la douceur approchait de la timidité, esprit cultivé, mais complétement étranger au jeu des passions humaines, il avait jusqu'alors vécu de cette vie intérieure que les Jésuites s’arrangeaient au milieu du monde, et à l'âge de cinquante-cmq ans il se trouvait chargé du gouvernail de Pinstitut. Ses mains étaient trop faibles pour le tenir en face des tempêtes amoncelées. Aquaviva ne les eût pas conjurées, Ricei devait se laisser emporter par elles presque sans résistance. La Congrégation Générale pressentait des calamités prochaines, et dans son décret x1, en recommandant l'exécution des lois et des règles, elle ajoutait : « Que les supérieurs enjoignent expressément à ceux qu’ils gouvernent le soin des choses spirituelles, et qu'ils leur inculquent souvent que c’est de cette fidélité aux devoirs de la piété et de la Religion que dépendent la conservation et la prospérité de la Compagnie ; car si, Dieu le permettant ainsi pour des desseins cachés que nous ne pouvons qu'adorer, nous devions être en butte aux adversités, le Seigneur n’abandonnera pas ceux qui lui demeureront attachés et unis intimement ; et, fant que nous pourrons recourir à lui avec une âme pure et un cœur sincère , aucun autre appui ne nous sera nécessaire. »

Dans le secret de leur Congrégation , voilà les seules mesures qu'adoptent ces hommes dont le monde diplomatique semble prendre à tâche de redouter les intrigues. Les premiers éclairs de l'orage ont déjà brillé. Tout devient hostile à la Société de Jésus. Pour rompre cette coalition de haines, de cupidités ou de passions impies, les Jésuites n'ont recours qu'à la Foi et à la patience. Nous avons dit le résultat de cette lutte inégale en Portugal, en France et en Espagne. Les ministres et les cours de justice, les princes de la maison de Bourbon, et les Philosophes ennemis de tous les. cultes et de tous les trônes, ont jusqu'alors circonscrit le champ de bataille. [ls ont jugé, condamné, exilé et dépouillé les Pères de l’Institut au tribunal privé de leurs colères, de leurs préventions ou de leurs espérances. La dispersion des Jésuites à Lisbonne, à Paris, à Madrid , à Naples et à Parme, a été le produit d'opinions et

de calculs contraires. Dans chaque Etat, les monarques et les ministres ont agi presque isolément. On les a tentés par l'appât des louanges philosophiques. Ils se sont laissé séduire par la pensée qu'une inique spoliation les enrichirait. Maintenant que l’œuvre de destruction est consommée chez eux, ils veulent forcer le Saint-Siège à sanctionner leurs décrets. Ils se coalisent pour faire subir à la cour de Rome la loi qu'ils sentent le besom de lui imposer pour légitimer leur arbitraire.

Jusqu'à ce moment les efforts, les prières, les menaces des ambassadeurs avaient été inutiles. La mort de Clément XIII ouvrit un nouveau champ aux hostilités contre les Jésuites. L'alliance de quatre rois catholiques sollicitant l'extinction d’un Ordre religieux par tous les moyens possibles devait exercer une étrange influence sur les cardinaux. Il fallait savoir si la philosophie l’emporterait sur la Religion, et si l'Eglise, pressée de tous côtés, conseñtrait enfin à accorder aux princes le droit de suicide, qu'ils invoquaient en aveugles. La guerre ne se faisait plus partiellement; les adversaires de l'Ordre avaient combiné leur attaque. Ils désiraient anéantir la Société en forçant le successeur futur de Clément XII à confirmer ce qu'ils avaient entrepris pour blesser l'autorité du Saint-Siége. Le Conclave qui se réunissait dans ces circonstances difficiles offrait à l’Espagne, à la France, au Portugal et aux Deux-Siciles une chance inespérée de succès. [L fallait intimider le Sacré-Collége, l’exciter à immoler les Jésuites par une élection agréable aux puissances, et lui faire entrevoir dans un prochain avenir la paix que les dernières mesures de Clément XII avaient compromise.

Le 15 février 1769, treize jours après la mort du Souverain Pontife, dont les obsèques venaient de s’accomplir avec le cérémonial usité, le Conclave s’ouvrit. Les ambassadeurs de la maison de Bourbon ne cachaient ni leurs menées ni leur action. Au nom de leurs cours, ils demandaient, ils exigeaient même, que l’on attendit les cardinaux français et: espagnols. D'Aubeterre surtout parlait avec hauteur. Mais ces menaces diplomatiques n’effrayèrent point une partie du Sacré-Collége. On voulait que le Saint-Siége s’humiliât devant des princes

qui ne savaient même pas conserver la dignité de la justice. Le parti des Zelanti ? s’mdigna de voir Louis XV parler de vertu, et Choiseul, d'Aranda, Pombal ainsi que Tanucei prodiguer à l'Eglise des témoignages de leur vénération suspecte. Il tenta d’en finir avec les intrigues qui s’agitaient à la porte du Vatican ? et l'élection du cardinal Chigi n'échoua que faute le deux voix de majorité. Chigi était un prêtre qui n’aurait pas reculé, et qui n'aurait jamais sacrifié la Compagnie de Jésus à des inimitiés philosophiques ou jansénistes. D'Aubeterre et Azpuru, ministre d'Espagne, jetérent les hauts eris. [ls annoncèrent dans la ville que, si le vœu des Couronnes n'était pas exaucé, la France, l'Espagne, le Portugal et les Deux- Siciles se sépareraient de la Communion romaine. Ges violences morales produisirent l'effet attendu : quelques cardinaux, jugeant de la force du Catholicisme par leur propre faiblesse, n'osèrent pas exposer à de nouvelles tempêtes la barque de saint Pierre, qui n’est cependant jamais plus affermie sur les flots que lorsqu'elle brave les vents de l’hérésie ou de liniquité. On consentit à différer l'élection jusqu'à l'arrivée des cardi-

1 Ranke, dans son Histoire de la Papauté, L. 1v, p. 489, s'exprime ainsi :

« La seission qui partageait le monde catholique avait pénétré aussi, sous certain rapport, au sein de la cour romaine, où deux partis s'étaient déclarés, l’un plus sévère, l’autre plus modéré, »

Le parti que Pécrivain protestant désigne comme le plus sévère, et qu’a Rome on appelle les Zelanti, tenait fortement, dans Ie Sacré-Collége, pour les prérogatives du Saint-Siége et pour toutes les libertés de l'Eglise. II se composait, en général, des cardinaux les plus exacts et les plus religieux. Clément XIII, Pie VI el Pie VII le représentèrent sur le trône pontifical.

La fraction du Sacré-Collége que Ranke regarde comme plus modérée, et qui était connue sous le nom de parti des Couronnes, pensait que, (out en conservant l'essentiel, il fallait faire des sacrifices aux puissances temporelles et à lesprit du siècle. Elle se formait, du moins dans ses membres les plus avancés, d'hommes politiques, des cardinaux diplomates. Benoit XIV fut l'expression de cette nuance dans le sens le plus restreint; Clément XIV la résuma dans celui des concessions.

2 Sous le litre de Clément XIF et les Jésuites, M. J. Crélineau-Joly a publié en 4847 trois éditions successives d’un ouvrage qui a enfin déchiré {ous les voiles qui cachaient encore les mystères de la chute de l’Institut de saint Ignace, L’historien de la Compagnie de Jésus a pu, à force de bouheur et de patientes recherches, découvrir {outes les correspondances les plus secrètes relatives à cette immense question. Il Pa tranchée pour foujours avec l'autorité des plus incontestables documents, Pendant quatre mois, ces documents ont été dépo:és à Paris el offerts à la curiosité publique. Nous ne pouvons donc que renvoyer à ce volume les lecteurs qui voudraient connaître dans tous leurs détails les intrigues ct les calomnies que les cours de Franc el d’Espagne, réunies à deux ou trois membres du Sacré-Collége, mirent en œuvre pour arriver à immoler les Jésuites sur l'autel de la philosophie et de Pincrédulité, (Note de l'éditeur.)

naux français et espagnols. Cette concession, arrachée à de méticuleuses habiletés ou inspirée par un sentiment de pacification toujours respectable, même dans ses erreurs, laissait la victoire aux mains des puissances temporelles. Dès-lors il ne s'agit plus dans le Conclave que de faire surgir un cardinal acceptant la ligne de conduite tracée par les Couronnes. Cette ligne se réduisait à quelques exigences plus ou moins déplorables pour l'Eglise. Le 19 février 1769, Louis XV et le duc de Choiseul les résumèrent dans les instructions données aux cardinaux de Luynes et de Bernis partant pour Rome.

« Le règne de Clément XIII, lit-on dans ce document secret, n'a que trop démontré que la piété la plus sincère, les mœurs les plus pures et les intentions les plus droites ne suffisent pas pour faire un bon Pape, et qu'il lui faut de plus les lumières et les connaissances nécessaires pour l'administration tant spirituelle que temporelle dont il est chargé, et qui manquaient absolument à Clément XIII. De là vient que, certainement sans le vouloir et vraisemblablement sans le savoir, il a fait plus de tort à l'Eglise romaine que plusieurs de ses prédécesseurs moins réguliers et moins religieux que lui. Il n'avait aucune notion approfondie des cours, des affaires politiques et des égards qui sont dus à la personne et à l'autorité indépendante des autres souverains. Conduit par des conseils passionnés et fanatiques, il a formé des entreprises et s’est porté à des démarches dont l'injustice et la violence ont obligé la France, l'Espagne, les Deux-Siciles, le Portugal, la République de Venise et quelques autres puissances à réclamer hautement contre les attemtes qu'il a portées aux droits sacrés et maliénables de leur souveraineté. »

Le même ton de dédaigneuse pitié ou de misérable vamitéprincière perce à chaque ligne de ces mstructions. On sent que Louis XV et Choiseul essaient de se relever des hontes militaires ou diplomatiques qu'ils ont amassées sur la France, et c’est sur l'Eglise désarmée, sur la Compagnie de Jésus qui ne résiste pas, qu'ils dirigent leurs batteries. L'abolition absolue et totale de la Société est la première des conditions à obtenir pour réconcilier les puissances avec la cour romaine; les autres regardent les

démélés du Saint-Siége avec le duc de Parme. Il y en a une qui intéresse directement la France. Choiseul a perdu la Martinique, il a lâchement abandonné le Canada aux Anglais; pour offrir à son pays une glorieuse compensation, il déclare « que Sa Majesté a résolu de réunir à perpétuité à sa couronne la ville et le comtat d'Avignon. » Louis XV craignait les âmes vigoureuses ; ses instructions sur ce point sont aussi tranchantes que sur les autres. Choiseul ne veut pas qu'un Pontife de cœur et de tête vienne s'asseoir sur la chaire apostolique, et il dit : « Le Roi n’a point personnellement de plan formé, soit pour porter au trône pontifical, soit pour en exclure tel ou tel membre du Sacré-Collége. Sa Majesté désire même de ne se point trouver dans la nécessité de donner à quelqu'un d'eux une exelusion authentique. Il y a cependant un cas où il faudrait encore en user, et ce serait celui où MM. les cardinaux de Luynes et de Bernis auraient lieu de penser que les voix nécessaires pour élire un Pape pourraient se réunir en faveur d’un sujet dont les préjugés personnels, les affections particulières et un zèle aveugle et imprudent ne pourraient que rendre son administration dangereuse, et peut-être pernicieuse et fatale à la Religion et à la tranquillité des Etats catholiques. De ce nombre sont les cardinaux Torregiani, Boschi, Buonaccorsi et Castelli. »

Ces instructions étaient communes à Luynes et à Bernis; mais ce dernier possédait la confiance du cabinet de Versailles, il était chargé de ses pleins pouvoirs. Bernis avait été le protectecteur du duc de Choiseul, qui, redoutant en lui un rival, le fit exiler dans son diocèse d'Alby. Là ce prince de l'Eglise, dont, jusqu'à ce moment, la cour et la ville n’avaient connu que l’élégance poétique, les charmes de l'esprit et l’aménité de caractère, oublia ses rêves de jeunesse, de plaisirs et d'ambition pour des vertus plus épiscopales. L’ami de madame de Pompadour, le poëte que Voltaire avait surnommé Babet la Bouquetière, se transforma en prélat plein de magnificence et de charité. Dans son ambassade de Venise, 1l avait été agréable à Benoît XIV et au Saint-Siége ; il n’était hostile à personne ; il aimait l’éclat et l'apparence du pouvoir. On accorda à ses spirituelles vanités tout ce qu'elles pouvaient exiger ; on le berça de l’idée que son affabi-

lité un peu maniérée, que ses talents diplomatiques séduiraient 12 Sacré-Collége; on l’enivra d’encens, on lui promit l’ambassade de Rome, s'il parvenait à faire élire un Pape agréable aux Bourbons , et par conséquent ennemi des Jésuites. Bernis , sans haine ainsi que sans arrière-pensée, accepta le rôle qu’on lui destinait.

Il s'était flatté que ses grâces toutes françaises, que sa conversation pleine d'alticisme allaient enlever d'assaut les suffrages, et que, pour vaincre, 1l n'avait qu'à se montrer. En face de ces vieux Porporati italiens, ayant de plus graves intérêts à satisfaire que l’amour-propre du cardinal de Pernis, il s’aperçut bientôt que, pour discuter l'élection future, 1l fallait autre chose que des paroles de doucereuse conciliation ou de vagues promesses qui ne contentaient personne. |

La majorité du Sacré-Collége était évidemment opposée aux vœux des Bourbons ; on essaya de la modifier dans leur sens par la corruption d’abord, par la violence ensuite. Le marquis d’Aubeterre, conseillé par Azpuru, se chargea de ce rôle; c’est dans sa correspondance autographe avec le cardinal de Bernis qu'il faut chercher les preuves ce cet acharnement contre les Jésuites, acharnement qui réduisait un ambassadeur du roi très-chrétien aux proportions d'un intrigant. Les Couronnes s’obstinaient à vouloir que le Pape futur signât l'engagement de séculariser la Compagnie de Jésus. Bermis s'y refusait. Le 11 avril, d'Aubeterre lui répond sous le n° 14 de sa correspondance inédite * : « Je suis véritablement affligé que Votre Eminence répugne à l’arrangement particulier que je fui ai proposé, qui est désiré par l'Espagne et qui le serait mfailliblement par la France si on avait touché cette question La circonstance d’un nouveau Pape était celle qui püt arriver de plus favorable à nos vues. Ne rien arranger avec lui d'avance, c’est tout manquer et laisser échapper la plus belle occasion ainsi que le meilleur moyen, bien plus sûr

1 Celle correspondance entre le cardinal de Bernis et le marquis d’Aubelerre contient, jour par jour, le plan qui fut suivi contre les cardinaux et la Société de Jésus. Nous aurions pu en citer de plus nombreux fragments, ils n’auraient fait que corroborer ce triste système de séduction ct de violence; mais, par respect pour la France, que d’Aubeterre- représentait alors à Rome, nous avons eru devoir passer sous silence plusieurs leltres où l’injure adressée aux membres consciencieux du Sacré-Collége ne prend même pas la peine de se déguiser.

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que tous ceux qui pourraient être employés dans la suite par les cours. Je ne connais de théologie que la naturelle, et je ne comprendrai jamais qu'un pacte qui n'a pour but que la sécularisation d'un ordre religieux qu’on ne saurait nier devoir entretenir la division et le trouble dans l'Eglise tant qu'il subsistera , puisse être regardé comme un pacte illicite; au contraire, une telle démarche ne saurait être envisagée que comme méritante et tendante au bien de la Religion. Je sens bien que Je ne suis pas fait pour être le casuiste de Votre Eminence; mais qu'elle s’en ouvre confidemment au cardinal Ganganellh, un des plus célèbres théologiens de ce pays-ci, et qui n’a Jamais passé pour avoir une morale relàchée ; J'espère que peut-être il se rapprocherait de mon sentiment. Il ne s’agit ici d'aucune temporalité, mais absolument d'une pure spiritualité. Rien de plus douteux que ce que fera un Pape, quel qu'il soit, quand il sera élu , sion ne l’a pas lié auparavant. »

Bernis résistat toujours, et d’Aubeterre ne se tenait pas pour battu ; quatorze jours après, le 25 avril 1769 , il écrit au cardinal :

« Quoiqu'il ne soit plus question de promesse particulière au sujet de la destruction des Jésuites, et que, dès que Votre Eminence y a eu répugné, cette matière ait été abandonnée, je crois pourtant devoir lui envoyer la copie de l'avis d’un des célèbres théologiens de cette ville, non pour convaincre Votre Emmence, je sais bien, d’après la façon dont elle s’est expliquée, que.je n'y parviendrai pas; mais au moins pour lui faire voir que mon opinion n'est pas si déraisonnable, et qu'il y a de vrais théologiens qui pensent comme moi. » :

Le lendemain, Bernis lui mande (n° 32) : « Le mémoire théologique que vous m'avez envoyé porte tout entier sur ce principe : Il est incontestable que la destruction des Jésuites est le plus grand bien que l'on puisse faire à la Religion. Ce principe dans les circonstances peut être vrai; mais il est contesté par la moitié du Clergé au moins, par un grand nombre de cardinaux, d'Evèques et de gens de tous pays et de tous états. Ainsi, le principe fondamental est une supposition et non un principe. »

À ces raisons si concluantes, d’Aubeterre réplique le 27 avril:

« Je conviens avec Votre Eminence que l'avis théologique porte en enter sur le principe que l'extinction des Jésuites est un grand bien pour la Religion, et c’est aussi le fondement de mon opinion. Je conviens encore que beaucoup de monde n’en convient pas; mais je demande à Votre Eminence où se trouve l'unanimité ? Ne faut-il pas séparer ce qui est esprit de parti d’avec ce qui est esprit de raison ? »

L'esprit de raison et la théologie naturelle invoqués par d’Aubeterre, c'était aux yeux des ministres de la famille de Bourbon la simonie organisée, la corruption pénétrant dans le Conclave sous le manteau de la philosophie diplomatique. Bernis, dans un mémoire daté du 12 avril, et adressé au duc de Choiseul, avait dit : « Demander au Pape futur la promesse, par écrit ou devant témoins, de la destruction des Jésuites, serait exposer visiblement l'honneur des Couronnes par la violation de toutes les règles canoniques. Si un cardinal était capable de faire un tel marché, on devrait le croire encore plus capable d’y manquer. Un prêtre, un Evêque instruit ne peuvent accepter ni proposer de pareilles conditions. » Les rois, celui d'Espagne surtout, tendaient à violenter la conscience de l'Eglise; le 3 mai, Bernis écrivait : « On m'a dit aujourd'hui que les cardinaux espagnols étaient dans le principe que cette démarche ordonnée

par le roi d'Espagne intéressait sa conscience seule si elle était

mauvaise. En France, nous croyons que, dans ce genre, c'est aux Evêques à éclairer les rois sur les règles canoniques..» D'Aubeterre n'est pas de cet avis, qui froisse ses intérêts. Le 4 mai, il se retranche derrière sa raison individuelle et il dit : « Si j'étais Evêque, je ne penserais pas du tout que les rois eussent besoin d’être éclairés sur cette matière, dans laquelle je ne reconnais pour juge que la droite raison. » Deux jours après, il a de semblables arguments à opposer au cardinal. « La simonie et la. confidence ne sont d'aucun état, écrit-il, mas elles cessent pour tous là où parle la droite raison. Peut-il ÿ avoir une règle de l’Eglise qui empêche qu'on ne lui fasse du bien ? »

L'Eglise refusait d'accepter un bienfait oflert sous forme de corruption ; on jetait aux cardinaux toute sorle de promesses,

ne.

ils y restaient insensibles ; d’Aubeterre pensa qu'il serait plus heureux s’il employait les moyens de terreur. Les ministres d’Espagne et de Naples agirent dans le même sens. On ne parle plus de simonie; Bernis prend à tâche d’eflrayer le Conclave. Les villes d'Avignon, de Bénévent ét de Ponte-Corvo étaient occupées par les Couronnes ; on menace de pousser plus loin les hostilités. Les monarques de la maison de Bourbon jouissaient de trois voix d'exclusion dans le Sacré-Collége. Une lettre du cardinal de Bernis, du 22 avril, va nous initier au scandale que ces princes laissèrent donner en leur nom. « Si M. Azpuru veut faire attention que les listes d'Espagne et de France réunies donnent l'exclusion à vingt-trois sujets, et que le Conclave ne sera composé que de quarante-six aprés l’arrivée des Espagnols, et que de ces quarante-six il faut en retrancher neuf ou dix qui ne sont pas papables, où trouvera-t-on un Pape? M. Azpuru répondra qu'il restera Sersale, dont on ne veut pas ici; Stopani, dont on ne veut pas davantage; Malvezzi, qu'on aen horreur depuis qu'il parle pour nous; les Napolitains, qui sont trop jeunes; Perelli et Pirelli, auxquels peu de voix se joindront ; Ganganelli, qui est craint et pas assez considéré. M. Azpuru répondra que la lassitude forcera à en venir à Sersale; mais la lassitude, jointe aux bruits qu'on sème déjà contre la tyrannie des cours, dérangera à la fin le système de notre exclusive (1); les rois nous abandonneront, on fera un Pape malgré nous. C'est pour l'honneur des Couronnes que je parle. Jamais elles n'ont voulu faire un Pape, en excluant plus de la moitié du Sacré- Collége! Cela est sans exemple, il faut être raisonnable, et ne pas mettre le Sacré-Collége dans le cas de se séparer et de protester de là violence. Il est impossible de former un plan de conduite sur un plan d’exclusive si général qu'il né comprend à peine que quatre ou cinq sujets, dont quelques-uns sont trop

1 On appelle exclusive des cardinaux, dans le Conclave, l’opposition consfante d’üne pärtie dés membres du Sacré-Collége contre l’autre dans le but d'empêcher lexallation au pontificat d’un cardinal dont ils ne veulent pas. L’exclusion des cours est, au dire des Romains, un avis pacifique que les cours de Vienne, de Paris et de Madrid soumeltent au Conclave pour un seul cardinal, en déclarant que son élection ne serait point agréable pour des motifs particuliers. Cet avis pacifique élait devenu une espèce de droit. Au Conclave de 1769, il a tellement dégénéré en abus que ce scandale enfin dévoilé doit nécessairement amener l'Eglise à rester dans son indépendance primitive.

jeunes. En un mot, les bras tombent loutes les fois qu'il faut prendre la lune avec les dents ou pourrir en prison. » D'Aubeterre ne concevait pas ces lenteurs et ces délicatesses de conscience. Les rois parlaient; son égoisme philosophique était d'accord avec eux ; 1l fallait que l'Eglise cédât. « Je crois bien, mande-t-1l à Bernts, que le Sacré-Collége craint nos exclusions, mais ce n'est pas une raison pour nous priver de ce moyen. En excluant les vieillards, nous avons certainement, tant dans la classe des bons que dans celle des douteux et des indifférents, au moims douze sujets pour lesquels nous irons. Ainsi, ce n'est pas de notre côté qu'est la tyrannie, mais bien de celui du parti opposé, qui voudrait nous faire la loi, et nous donner un Pape Jésuite ou dépendant des Albani, ce qui est tout un. Il est aisé de sentir les sujets qui peuvent convenir; il n'y a qu'à se concerter de bonne foi, et alors ils ne trouveront aucune opposition de notre part. Au reste, il n'y à point de mal qu'ils aient un peu de peur. L'expérience que j'ai de ce pays-c1 m'a fait connaître que c'était le meilleur moyen pour

détermmer les esprits. Il faut absolument leur en imposer, sans :

quoi ils nous foulent aux pieds. D’après ce principe, il n’y a pas de mal non plus qu'ils sachent que, si on élisait un Pape malgré les Couronnes, 1l ne serait pas reconnu par elles. Qu'on craigne les cours, qu'on aime et estime Votre Eminence, voilà ce qu'il nous faut. »

Le 25 avril, d'Aubeterre exclut encore les cardinaux Colonna et Pozzobonelli ; il dit que les princes veulent un Pontife philosophe ; et il ajoute : « Je pense qu'un Pape de cette trempe, c’est-à-dire sans scrupule, ne tenant à aucune opinion et ne

consultant que son intérêt, aurait pu convenir aux Couronnes. » :

Les ambassadeurs parlent de se retirer de Rome si le Conclave n'obtempère pas à leurs ordres. D'Aubeterre pousse Bernis à agir dans son système de terreur. Le 7 mai, il lui écrit : « Que Votre Eminence parle haut. La plus sûre façon, pour qu'il n'y ait pas de schisme, est d'en parler souvent et avec assurance. Qu'elle se mette en colère, s'il est nécessaire. Il faut les épouvanter. »

Cette contrainte morale, surgissant à chaque page de la volu-

iineuse correspondance qui est sous nos yeux, ne laisse plus aucune incertitude à l’histoire. Jusqu'alors on avait douté ; maintenant les faits sont irrécusables. Les ministres de France, d'Espagne et de Naples conspirèrent contre la liberté de l’'Eulise; par des moyens que la Religion réprouvera toujours autant que l'honnêteté, ils ont tâché d’égarer le Conclave et de le rendre injuste, afin de pouvoir faire amnistier l'iniquité de leurs cours. Dans les pays catholiques, on a jugé et proscrit ainsi les Jésuites ; on espère que le Saunt-Siége, gagné d'avance ou intimidé, ne pourra pas refuser sa sanction à l'œuvre des Bourbons. Le Sacré-Collége donna un démenti aux outrageantes hypothèses des ambassadeurs.

Les jours se passaient en'stériles efforts où en intrigues qui n'aboutissaient pas toutes à la porte du Conclave. Les ambassadeurs s'agitaient au dehors; l’empereur Joseph Il et Léopold de Toscane son frère prenaient au dedans une déplorable revanche. On les voyait braver et humilier, plutôt par leur attitude que par leur langage, ces électeurs de l'Eglise, qui résistérent si souvent aux vœux et aux empiétements des monarques germaniques. Le Conclave éprouviut le besoin de mettre lin à ces agitations se produisant à Rome suus mille aspects divers. Le marquis d’Aubeterre demandait à haute voix un Pape qui ne fût que le docile instrument de la philosophie; on parlait dans la ville de ses arrogances concerttes avec Joseph IT et Choiseul , arrogances qui allaient jusqu'à lintimidation et à la vénalité. Bernis avait épuisé toutes les ressources de sa politi-. que de bons mots et de vaniteuses séductions ; 1l n’obtenait aucun résultat. Le Conclave paraissait aux ordres des puissances ;, les cardinaux espagnols de Solis et La Cerda’semblaient retarder. à dessein leur arrivée à Rome, pour trouver le Sacré-Collége. fatigué, et enlever ainsi de guerre lasse l'élection que Bernis. n'avait pas su déterminer. Le Sacré-Collége se laissait décimer par de continuelles exclusions, il se prêtait à attendre la venue des Espagnols. [ls se présentérent ‘enfin aux cellules du Vatican; mais alors il ne resta plus à Bernis que les apparences du pouvoir. Le cardinal de Solis, archevêque de Séville, était le confident intime de Charles II. Ami des désuites jusqu'au

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