‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus composée sur les documents inédits et authentiques (volume 3)Chapitre 13 sur 22 · ÈS · texte numérisé non relu

ÈS

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 11 d'accord avec Orsini, ainsi que de conserver la secrétairerie des brefs à Negroni, et la daterie à Cavalchini , en recommandant pour cette place Malvezzi après la mort prochaine de Cavalchini. Tout cela a été convenu, et J'ai ajouté qu'il fallait nous avertir à l’avenir pour que nos idées, notre langage et nos démarches fussent uniformes. Voilà, monsieur l’Ambassadeur, tous les mystères éclaircis ; il n’est pas croyable, mais il serait possible que vous n’en fussiez pas instruit. La différence de nos opinions sur la promesse à exiger a pu nous rendre suspect; mais ce serait à tort. Nous avons toujours dit que notre sentiment ne devait pas régler celui des autres. Nous sommes bien aises de n'avoir rien su des moyens; mais il était nécessaire de nous imstruire de la négociation en général pour régler notre conduite. » PUR

Quand ce drame fut joué, Bernis, sous le coup même de l'élection de Ganganelli, écrivit à Choiseul le 17 mai : « On peut dire que jamais les cardinaux sujets de la maison de France n'ont montré plus de pouvoir que dans ce Conclave ; mais leur puissance se borne jusqu'ici à la destruction : nous avons le marteau qui démolit, mais nous n'avons pu saisir encore l'instrument qui édifie. »

Vingt ans plus tard, la Révolution, à son tour, trouva le marteau qu'elle avait mis aux mains des rois pour abattre la Compagnie de Jésus, et ce fut contre les trônes qu'elle le dirigea.

Le 19 mai 1769 le cardinal Camerlingue de la sainte Eglise romaine annonçait à la ville et à l'univers que la Chrétienté avait un nouveau chef. Le Conclave était terminé; le cardinal Ganganelli montait sur la Chaire de Pierre. Il se nommait Clément XIV, et cette année 1769, qui enfanta tant d'intrigues , qui vit naître tant d'hommes destinés à Ja célébrité , enregistrait sous quels déplorables auspices il parvenait au suprême Pontificat. Entrant dans une lutte éternelle avec sa conscience, tantôt mise à l'aise par les caresses des cours, tantôt intimidée par leurs menaces, le Cordelier sous la tiare va enfin se trouver aux prises avec les difficultés que son génie astucieux espéra de conjurer. Le marché qui le donna à l'Eglise

catholique , pour nous servir d’une expression de d’Aubeterre, ce marché avait jusqu'ici été mié par les Jésuites et par plusieurs annalistes. Toutes les relations du Conclave qui se trouvent aux archives du Gest et ailleurs , tous les écrits contemporains ou postérieurs composés par les Pères de l’Institut sur cé sujet sont unanimes comme les lettres particulières émanées d'eux. Tous repoussent l'hypothèse d’une transaction entre Ganganelli et les cardinaux espagnols.

Dans l'ouvrage intitulé Clément XIV et les Jésuites, nous avons jeté sur ce point une lumière inattendue. En face des doeuments exhumés et publiés par nous, l’historien doit laisser à l'opinion catholique le soi de prononcer sur ce grave procès dont toutes les pièces sont produites. Il ne nous reste plus qu'à suivre Ganganelli dans la voie qu'il s’est ouverte.

Laurent Ganganelli, né à San-Arcangelo le 34 octobre 1705, fut reçu jeune dans l'Ordre des (onveñtuels de Saint-François , connu sous le nom de Cordeliers. Il y passa de longues années dans l'étude et dans l'exercice des vertus sacerdotales. Il était ingénieux et aimable, littérateur et artiste; il cachait sous son froc une de ces âmes candides dont on pouvait facilement abuser en lui faisant entrevoir au bout de ses concessions l'avantage de l'Eglise et le bonheur du monde. Mais un de ces pressentiments qui S ’emparent avec tant de vivacité des imaginations romaines l'avait plus d’une fois, dans la solitude du Couvent des Douze- Apôtres, bercé de l'idée qu'il serait appelé à recommencer l'histoire de Sixe-Quint. Pauvre comme lui, Cordelier comme lui, il s'était imaginé que la tiare devait reposer sur son front. Cette pensée secrète l'avait dirigé dans les principaux actes de sa vie : il essayait de se la dérober à lui-même, et chaque dé-

marche qu’il tentait le ramenait presque à son msu vers ce dernier mobile de ses aspirations. Au LU de la puissance des Jésuites il s'était fait leur ami. En 1743, lorsqu'il professait au collége de Saint-Bonaventure des télé de Rome, on le vit présider une solennité théologique dédiée à saint Ron et dans laquelle le jeune répondant, élève du Cordelier tal s'écriait en s'adressant aux Jésuités : « Si j'avais pu croire ou mène soupconner qu'il me fût possible de prendre pour sujet

de cette dissertation une branche de la science sacrée qui vous fût inconnue, aussitôt se seraient levés devant moi les hommes illustres de votre Compagnie, dont le nombre et le mérite auraient dissipé tous mes doutes. S’agirait-il en effet de l’interprétation de l'Ecriture, ici apparaîtraient les travaux préparatoires de Salmeron, là les commentaires de Cornélius: de Tirinus et des autres. S’agirait-il de l'histoire : je trouverais Bini!, Labbe, Hardouin, Cossart et le célèbre Sirmond avec leurs doctes enseignements. S'occuperait-on de controverse ; ce serait (Grégoire de Valentia avec la maturité de ses jugements, Suarez avec l'étendue de son génie, Vasquez avec l’âpre pénétration de son esprit, et cent autres. Enfin qu'il s'agisse de lutter corps à corps avec les ennemis de la Foi et de venger les droits de l'Eglise, pourrais-je négliger la vigoureuse argumentation. de Bellarmin? Si je veux aller au combat muni d’armes-de toute espèce et me promettre une victoire assurée, oublierai-je les livres d'or de Denis Petau, glorieux rempart élevé pour la défense des dogmes catholiques? De quelque côté que je tourne les yeux, quelque genre de connaissance que je parcoure, je vois des Péres de votre Compagnie qui s’y sont rendus célèbres. » Tel était le Jugement que dans des thèses approuvées par lui Ganganelli portait des Jésuites. En 1759, Clément XIII, à la recommandation de Laurent Fücei, Général de la Compagnie, songea à le décorer de la pourpre romaine. Ce fut.le Père Andréucei qu'on chargea des informations d'usage. Ce Jésuite les fit si favorables que le Pape n’hésita plus, et que le Cordelier se vit cardinal par le crédit de l’Institut. À Lisbonne, les enfants de Loyola avaient fait nommer Pombal ministre, à Rome ils mettaient Ganganelli sur le chemin de la papauté. Dans un autre temps et avec des esprits moins ardents pour les nou- .veautés sociales dont personne ne prévoyait les douloureuses conséquences, Ganganelli eût fait bénir son nom; 1l aurait passé sur le trône pontifical en honorant l'humanité et en faisant aimer l'autorité apostolique. Mais ce caractère plein d’enjouement et de finesse, ce cœur dont la franchise expansive savait avec

1 Bini n’a jamais appartenu à la Société de Jésus ; il était chanoine.

tant d'art se servir de la dissimulation comme d'un bouclier impénétrable, n'était pas de trempe à défier les passions. Arrivé au faîte dés grandeurs, Ganganelli prétendait régner pour la satisfaction de ses songes intimes. Si l'orage qu'il avait cru - calmer en temporisant ne l’eût pas poussé au-delà de ses vœux et de ses prévisions, il n’aurait laissé dans les annales de l'Eglise qu'une mémoire dont les partis opposés ne se seraient Jamais disputé la glonification ou le blâme. Il n’en fut pas ainsi. Clément XIV avait, tacitement au moins, consenti à fire tont ce que l'opinion dominante et les colères des princes de la maison de Bourbon exigeaient pour rendre à l'Eglise une paix alors impossible. Il entra dans cette voie, que son élection venait d'ouvrir; il la parcourut jusqu'au bout plutôt en victime qu'en sacrilicateur.

Les premiers jours de son exaltation furent consacrés aux fêtes et aux émbrassements diplomatiques. Clément XIV était radieux, il S'imaginait que ses promesses dilatoires, que ses flatteries aux souverains, que surtout sa bonne volonté en paroles lui permettraient de gagner du temps, et qu'ainsi il pourrait, à l'aide d'une sage tolérance, arriver à cicatriser les plaies de la Catholicité, sans avoir besom de frapper la Compagnie de Jésus. Cette politique expectante, qui entrait si bien dans les vues de Louis XV, ne convenait pas plus au roi d'Espagne qu'à Choiseul, à Pombal et à d’Aranda. Les Philosophes espéraient en Clément XIV. Le roi de Prusse, Frédéric Il, était leur maître et leur adepte; mais Frédéric les connaissait de longue main. Il disait souvent que, s'il avait une de ses provinces à punir, il la donnerait à gouverner aux Philosophes. Il voulait récompenser la Silésie; malgré les prières et les menaçants sarcasmes des Encyelopédistes, 1l y maintint les Jésuites. La détermination dn roi de Prusse était irrévocable ; d'Alembert cependant l’associait à la joie que l'élection de Clément XIV faisait éprouver aux incrédules, et le 16 juin 1769 il lui mandait ? : « On dit que le Cordelier Ganganelli ne promet pas poires molles à la Société de Jésus, et que saint François d'Assise pourrait bien tuer saint

1. Œuvres philosophiques de d Alembert, Correspondance, t. XVHr,

Ignace. Îl me semble que le Saint-Père, tont Cordelier qu'il est, fera une grande sottise de casser ainsi son régiment des gardes, par complaisance pour les princes catholiques. Il me semble que ce traité ressemble à celui des loups avec les brebis, dont la première condition fut que celles-ci livrassent leurs .chiens ; on sait comment elles s’en trouvèrent. Quoi qu'il en soit, il sera singulier, Sire, que, tandis que leurs Majestés Très- Chrétienne, Très-Catholique, Très-Apostolique et Très-Fidèle détruisent les grenadiers du Saint-Siége, votre trés-hérétique Majesté soit la seule qui les conserve. »

Sous une forme légère, d’Alembert révèle le dernier mot des Philosophes. Ce dernier mot, c’est la condamnation de Clément XIV, prononcée dans l'intimité par ceux qui, à force d’adulations, essaient de l’entraîner à sa ruine. Le Pontife hésitait; le 7 août de la même année, d'Alembert écrit encore à Frédérie IT : « On assure que le Pape Cordelier se fait beaucoup tirer la manche pour abolir les Jésuites *. Je n’en suis pas étonné. Proposer à un Pape de détruire cette brave milice, c’est comme si on proposait à Votre Majesté de licencier son régiment des gardes. »

Ces aveux si remplis de prévisions révolutionnaires et anticatholiques ne se faisaient qu'à voix basse, on les gardait pour les rêves d'avenir. En face de l'opinion et du Saint-Siége on prenait d'autres allures : on faisait retentir les imputations les plus étranges contre l'Ordre de Jésus; on l’accusait de saper les trônes et de perdre l'Eglise. Le roi protestant n'était pas la dupe de ce concert d'animadversions, et, le 3 avril 1770, il répondait à d'Alembert ? : « La Philosophie, encouragée ilans ce siècle, s'est énoncée avec plus de force et de courage que jamais. Quels sont les progrès qu’elle a faits? On a chassé les Jésuites, direz-vous. J'en conviens, mais je vous prouverai, si vous le voulez, que la vanité, des vengeances secrètes, des cabales, enfin l'intérêt ont tout fait. » L'Encyclopédiste ne demanda pas la preuve, elle était surabondante pour lui ; mais il n’en continua pas moins, avec ses adhérents de la cour, du ministère, du

1 Ibidem.

2 Ibidem.

Parlement et de la littérature, à jouer le double jen qui leur réussit si bien.

Bernis avait succédé au marquis d'Aubeterre. Ambassadeur de France près le Saint-Siége et fier de la gratitude que lui témoignait le Pape, ce cardinal croyait partager le fardeau des affaires. Par affection pour Clément XIV, ou par un sentiment d'équité en faveur des Jésuites, on le voyait se porter médiateur entre les impatiences espagnoles et les insolences de Pombal. Le Souverain-Pontife se montrait bienveillant pour tous, il demandait à étudier mürement la question; Bernis se chargea d’obtenir les délais. Pendant ce temps, on éloignait du Vatican les cardinaux qui avaient dirigé les affaires sous Rezzonico. On isolait Ganganelli, on lui persuadait en le flattant qu'il devait à sa politique de conciliation, ainsi qu'à sa connaissance des hommes, de gouverner, de tout voir par lui-même. On lentourait peu à peu de prélats hostiles à la Société de Jésus, on tendait des piéges à son amour de la paix, on l’amenait à rompre insensiblément avec ceux qui auraient éclairé son équité naturelle.

Ces sourdes manœuvres que, sous la protection de Bernis et d'Azpuru, les ambitions ou les haines locales propageaient à l'ombre de la tiare, n’échappèrent point au comte de Kaumitr, ambassadeur de Marie-Thérèse. Le 14 juin 1769, Kaunitz, au nom de l’Impératrice, se présente à l'audience du Pape. Dans l'intérêt de l'Eglise, il lui recommande d’avoir égard au vœu de sa Souveraine, qui ne consentira jamais à laisser détruire l'Ordre de Jésus. Clément promet de faire ce qu'il pourra ; deux fois dans quarante jours il refuse de recevoir le Général des Jésuites venant le complimenter pour les fêtes de saint Louis de Gonzague et de saint Ignace.

Dans un bref commençant par ces mots : Cwlestium munerum thesauros, Clément XIV, le 12 juillet 1769, accordait des indulgences aux dJésuites Missionnaires. Il disait : « Nous répandons volontiers les trésors des biens célestes sur ceux que nous savons procurer avec grande ardeur le salut des âmes, et par leur vive charité envers Dieu et envers le prochain, et par leur zèle infatigable pour le bien de là Religion.

Comme nous comprenons parmi ces fervents ouvriers dans le champ du Seigneur les Religieux de la Compagnie de Jésus, et eeux surtout que notre bien-aimé fils Laurent Ricei a dessein d'envoyer cette année et les années suivantes dans les diverses Provinces, pour y travailler au salut des âmes, nous désirons aussi très-certainement entretenir et accroître par des faveurs spirituelles la piété et le zèle entréprenant et actif de ces mêmes Religieux. »

À la lecture du bref accordé selon la coutume et dans la teneur ordinaire, les cours d'Espagne, de Naples et de Parme font entendre les plus vives protestations. Elles réclament contre cet acte, qui n'est pas un témoignage de la bienveillance du Pontife, mais un usage immémorial. Elles s’indignent que la Secrétairerie romaine ait suivi en faveur de la Société de Jésus le protocole adopté. Les Jésuites étaient condamnés au tribunal des Couronnes, ils n'avaient plus de justice, plus même d’indulgences à attendre du Saint-Siége.

Clément XIV cherchait à s’insinuer dans les bonnes grâces de Charles III et de Joseph [er. Il déférait à leurs vœux, il exauçait là momdre prière. Les relations diplomatiques entre Rome et le Portugal étaient renouées ; le Pape supprimait la promulgation annuelle de la bulle /n cœna Domini, il suspendait les effets du bref par lequel son prédécesseur avait excommunié le duc de Parme; mais ces avances cordiales ne désarmaient point les colères dont la Société de Jésus était l'objet. Le Pontife sentit si bien sa position, que moins de six mois après son exaltation il écrivait à Louis XV :

« Quant à ce qui concerne les Jésuites, je ne puis ni blâmer ni anéantir un Institut loué par dix-neuf de mes prédécesseurs. Je le puis d'autant moins qu’il a été confirmé par le saint Concile de Trente, et que, selon vos maximes françaises, le Concile Général est au-dessus du Pape. Si lon veut, j'assemblerai un Concile Général où tout sera discuté avec justice, à charge el à décharge, dans lequel les Jésuites seront entendus pour se défendre ; car je leur dois, ainsi qu’à tout Ordre religieux, équité et protection. D'ailleurs la Pologne, le roi de Sardaigne et le roi de Prusse même m'ont écrit en leur faveur. Ainsi je ne

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puis, par leur destruction, contenter quelques princes qu'an mécontentement des antres. »

Ce plan entrait dans les idées du roi de France, mais il n'allait pas aux emportements de Charles IT, à l’insouciance de Choiseul et au vœu des Philosophes. Le 26 août 1769, le ministre de Louis XV faisait part au cardinal de Bernis de ses projets ultérieurs ; il le pressait d'en finir avec la Compagnie de Jésus; Choiseul, dans cette dépêche, disait avec sa légéreté habituelle :

« Je ne pense pas : 4° qu'il faille confondre la dissolution des Jésuites avec les autres objets en contestation, desquels il ne faut pas même parler à présent. Le seul objet actuel est la dissolution. Tous les autres objets s’'accommoderont d'eux-mêmes quand il n'y aura plus de Jésuites.

» 20 Je pense avec le roi d'Espagne que le Pape est faible ou faux : faible, tätonnant d'opérer ce que son esprit, son cœur et ses promesses exigent; faux, en cherchant à amuser les Couronnes par des espérances trompeuses. Dans les deux cas, les ménagements sont inutiles à son égard : car nous aurons beau le ménager, s’il est faible, il le sera encore davantage quand il verra qu'il n’a rien à craindre de nous. S'il est faux, il serait ridicule de lui laisser concevoir l'espérance que nous sommes ses dupes ; ce serait l'être, monsieur le Cardinal, d’attendre que le Saint-Père eût le consentement de tous les princes catholiques pour l'extinction des Jésuites : vous sentez combien cette voie entraîne de longueurs et de difficultés. La cour de Vienne ne donnera son consentement qu'avec des restrictions et une négociation avantageuse. L'Allemagne le donnera avec peine; la Pologne, excitée par la Russie, pour nous faire niche, le refusera ; la Prusse et la Sardaigne ( j'en ai connaissance) en useront de même. Ainsi le Pape ne parviendra sûrement pas à réunir ce consentement de princes, et, quand il nous avance ce préliminaire, il nous traite comme des enfants qui n'ont aucune connaissance des hommes, des affaires et des COUrS.

» Mais, lorsque le Saint-Père ajoute qu’au consentement des prinees 11 faut ajouter celui du Clergé, il se moque réellement

de nous. Vous savez aussi bien que nous, monsieur le Cardinal, que ce consentement du Clergé ne pourra se donner dans les formes qu'en assemblant un Concile, et que de fait cette assemblée ne peut avoir lieu dans aucun pays catholique, soit par la volonté des princes, soit par celle du Pape même.

» Quand je vous ai mandé de déclarer au Pape que les ministres du Roi se retireraient, vous sentez que cette menace est commimatoire, et qu’elle doit vous servir pour que le Pape vous prie de rester, et pour qu’il vous engage à écrire au Roi pour rester, et à vous faire valoir auprès de Sa Sainteté. Je finirai l’histoire des Jésuites en mettant sous vos yeux un tableau qui, Je crois, vous frappera. Je ne sais s’il a été bien fait de renvoyer les Jésuites de France et d'Espagne ; ils sont renvoyés de tous les Etats de la maison de Bourbon. Je crois qu'il a été encore plus mal fait, ces moines renvoyés, de faire à Rome une démarche d'éclat pour la suppression de l'Ordre et d’avertir l'Europe de cette démarche. Elle est faite ; il se trouve que les rois de France, d'Espagne et de Naples sont en guerre ouverte contre les Jésuites et leurs partisans. Seront-ils supprimés, ne le serontils pas? Les rois l’emporteront-ils? Les Jésuites auront-ils la victoire? Voilà la question qui agite les cabinets, et qui est la source des intrigues, des tracasseries, des embarras de toutes les cours catholiques. En vérité, l’on ne peut pas voir ce tableau de sang-froid sans en sentir l’indécence ; et, si j'étais ambassadeur à Rome, je serais honteux de voir le Père Ricci l'antagoniste de mon maitre. »

. Le Général des Jésuites, né à Florence, avait peut-être droit de se mettre en opposition avec un prince étranger qui, après. avoir banni les Jésuites de son royaume, conspirait pour les faire: proscrire des Etats pontificaux ; mais, à coup sûr, Riceï n'aurait jamais insulté le fils et l'héritier de son souverain. Choiseul cependant n'avait pas craint d’outrager dans ses vertus le Dauphin”,

* On lit dans l'Histoire de France pendunt le div-huitième siècle, t. 1v, p. 54, par Lacretelle : « Pendant les débats sur les Jésuites, il (le Dauphin) ne tenta qu’un effort en leur faveur. I] fit remettre au roi un mémoire qui exprimait les plus vifs griefs contre Je duc de Choiseul, et révélait ou supposait ses intrigues avec quelques chefs du Parlement pour opérer la dissolution de cette Société. Le roi en parut

frappé et fit pendant quelques jours un accueil sévère à son ministre. Mais celuici fut bientôt instruit par la marquise de Pompadour des moyens qu’avaient em-

que la France pleurait encore, lorsque cet homme d'Etat adressait à Bernis l’inconcevable lettre dont nous venons de citer deux fragments.

Cette dépêche troublait la quiétude de Clément XIV, elle inquiétait Bernis. Elle lui laissait entrevoir la possibilité d’abandonner son ambassade de Rome, où il s’arrangeait une vie de faste, de plaisirs décents et de bienfaisance artistique. Le cardinal n'hésita plus. Louis XV sollicitait un ajournement à la haine toujours active de Charles IIT, il l'obtint ; mais Bernis, Azpuru, Orsini et lès quelques cardinaux ou prélats marchant sous leur bannière comprirent que les efforts seraient toujours stériles auprès du Pape tant qu'ils ne l’auraient pas entrainé au-delà de ses intentions les plus secrètes. Il fallait le prendre par ses idées de justice. On fit surgir procès sur procès contre les Jésuites; on les attaqua en détail afin de les perdre dans l'esprit du Pontife qui devait les juger. Clément XIV voyait enfin que sa mansuétude n'était pour lui qu'une décevante illusion, et qu'elle l’exposait aux reproches des cours. Bernis le consolait dans ses amertumes; 1l avait de douces paroles à verser sur ce cœur ulcéré. Il le conduisait à l'abime en essayant de couvrir de fleurs le chemin qui y aboutissait. Tandis que Pombal et Choiseul d’un côté, Moniño, Roda, Grimaldi et le duc d'Albe, de l’autre, ne cessaient de presser l'extinction de la Compagnie, l'ambassadeur de France, qui peut-être ne cherchait que des expédients pour la retarder, engagea le Pape dans une démarche qui allait l’accélérer. Charles IIT avait dénoncé au cabinet de Versailles les lenteurs du cardinal diplomate. Il accusait sa bonne foi, il exigeait son rappel, il menaçait Rome. Bernis ne trouva qu'un moyen de conjurer cet orage : il supplia le Souverain-Pontife d'écrire au roi d'Espagne. Clément XIV, harcelé, vaincu par tant d’obsessions et espérant

ployés contre lui ses ennemis. 11 osa se plaindre avec emportement du Dauphin et de ses conseillers ; il vint trouver ce prince pour lui démontrer la fausseté des dénonciations dont il s'était rendu l’organe, et lui porta ce défi de la haine en lui adressant ces paroles : « Je puis être condamné au malheur d’être votre sujet, mais je ne serai jamais votre serviteur.»

Après une telle insolence, il est difficile de s’expliquer l'étrange passage de la lettre où Choiseul déclare qu’il serait honteux de voir le Père Ricci l’antagoniste de son maitre.

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ÿ échapper encore, se résigne à demander du temps pour opérer la suppression de l’Institut; mais, en la reconnaissant indispensable, il ajoute que « les membres de cette Compagnie avaient mérité leur ruine par l'inquiétude de leur esprit et l'audace de leurs menées. » d

Le 29 avril 1710 le cardinal de Bernis se glorifie du coup de maître qu'il a exécuté. Pour rentrer en grâce auprès de Choiseul et des Philosophes, il dit : « La question n’est pas de savoir si le Pape ne désirerait pas d'éviter. la suppression des Jésuites, mais si, d'après les promesses formelles qu’il a faites par écrit au roi d'Espagne, Sa Sainteté peut se dispenser de les exécuter. Cette lettre que je lui ai fait écrire au roi catholique le lie d'une manière si forte que, à moins que la cour d'Espagne ne changeñt de sentiment, le Pape est forcé malgré lui d'achever l'ouvrage. Il n'y a que sur le temps qu'il puisse sagner quelque chose ; mais les retardements sont eux-mêmes limités. Sa Sainteté est trop éclairée pour ne pas sentir que, si le roi d'Espagne faisait imprimer la lettre qu'elle lui avait écrite, elle serait déshonorée, si elle refusait de tenir sa parole et de supprimer une Société de la destruction de laquelle elle a promis de communiquer le plan, et dont elle regarde les membres comme dangereux, inquiets et brouillons. »

Clément XIV était lié. Avec son caractère qui fuyait le bruit, et qui $e serait si heureusement contenté d'une digne oisiveté sur le trône, on savait qu'un peu plus tôt ou qu'un peu plus tard on le contraindrait à tenir cet engagement solennel. La France et l'Espagne le laissèrent respirer pendant quelques mois; néanmoins, comme si la persécution devait toujours s’acharner sur ce vieillard couronné, Pombal et Tanucei reprirent en sous-œuvre les intrigues de Choiseul et d'Aranda. Ils n'avaient pas l'insolente élégance de leurs maitres ; ils furent grossiers dans leurs procédés. Ces derniers outrages irritérent le peuple romain. Le Pape détestait le prestige des cérémonies religieuses, il ne gouvernait qu'à contre-cœur. Le dégoût des hommes lui faisait prendre les affaires en mépris. Il n'avait pour confident que deux Religieux de son couvent des Saints- Apôtres, Buontempi et Francesco. Il écartait de son trône les

cardinaux et les princes. À ces sujets de mécontentement intérieur se Joignit la disette, suite inévitable d'une mauvaise administration. Le Pape vit s'évanouir cette popularité dont les premiers transports avaient été si doux à son âme, Les Péres de l’Institut pensèrent que cette situation ramënerait le Pontife à des idées plus justes, et que tous ensemble ils pourraient encore travailler à la gloire de l'Eglise. Ils étaient si complétement en dehors du mouvement des affaires, que le Père Garnier, ancien Provincial de Lyon et alors Assistant de France par intérim, écrivait de Rome le 6 mars 1770 : « Les Jésuites savent qu'on sollicite leur abolition; mais le Pape garde un secret impénétrable sur cette affaire. Il ne voit que leurs ennemis. Ni cardinaux ni prélats ne sont appelés au Palais, et n’en approchent que pour les fonctions publiques. » Et le 20 juin de la même année le Père Garnier mandait encore à ses fréres:: « Les Jésuites ne s’aident point; ils ne savent, ils ne peuvent même s’aider, et les mesures sont bien prises contre eux. On répand ici, comme à Paris, le bruit que.l’affaire est finie, que le coup est porté. »

Ce fut dans ce moment que la chute du duc de Choiseul vint ranimer toutes les espérances des amis de la Compagnie. Après avoir été, jusqu à la mort de madame de Pompadour, le plus obséquieux courtisan de cette femme, il ne voulait plus saluer en madame Du Barry les déplorables caprices de Louis XV. L’orgueil de cet homme d'Etat le précipita du faite des honneurs. Le 25 décembre 1770 Choiseul prit la route de l'exil, et le duc d’Aiguillon fut appelé à lui succéder. Le nouveau ministre avait toujours aimé, toujours défendu les Jésuites. Il arrivait dans un moment opportun; car le peuple, las des prodigalités de Choiseul, applaudissait à sa disgrâce, tandis que les courtisans, les traitants, les parlementaires et les Philosophes regrettaient avec fracas leur protecteur. D’Aiguillon avait des vengeances à exercer contre la cour judiciaire : il la punit en la dissolvant, comme elle-même avait dissous la Société de Jésus. Il fut sans pitié pour les magistrats qui s étaient montrés inexorables pour les Jésuites : il proserivit les proscripteurs. Mais, dans cette rapide révolution, la main des

Pères, depuis longtemps bannis du royaume, ne se fit pas plus sentir de près que de loin. D'Aiguillon et le chancelier Maupeou avaient d'autres vues. Madame Du Barry, et c’est un hommage indirect qu'elle rendit à la vertu des Jésuites, madame Du Barry ne songeait nullement à reconstruire l’œuvre que sa devancière avait brisée. Cependant à la nouvelle des changements qui s’opérent dans le nunistère et à la cour, le Pape juge que quelques mois de répit lui seront accordés. Louis XV ne voyait plus l'impérieux Choiseul lui dicter des ordres, d’Aiguillon ne devait lui faire aucune violence sur ce point. Le roi et le ministre ne demandaient pas mieux que de laisser au Pape sa liberté d'action; mais 1l fallait ménager Charles d'Espagne. Afin de le consoler de la disgräce de Choiseul, d’Aiguillon consent à faire cause commune avec les ennemis des Jésuites. Le pouvoir l'avait tenté. Pour désarmer les méfiances du cabinet de Madrid, 1l veut lui donner des gages. Charles [IL soupçonnait depuis longtemps le cardinal de Bernis de üédeur dans ses poursuites. D’Aiguillon lui en fournit la preuve en livrant à Pignatelli, comte de Fuentès, ambassadeur d'Espagne à Paris, les dépèches de l'ambassadeur de France à Rome. Quand cette lâcheté fut consommée, Charles [IE et le duc d'Aigumllon concertèrent un nouveau plan de campagne.

Sur ces entrefaites, Azpuru étant mort, Charles IT nomme François Moniño pour le remplacer dans ses fonctions diplomatiques près le Saint-Siége. Momño, qui a rendu célébre dans l'histoire d'Espagne le nom du comte de Florida - Blanca, ne savait pas encore par expérience les funestes résultats des révolutions : il les secondait sans prévoir qu'un Jour il deviendrait l'un de leurs plus constants adversaires. Dans toute la force de l'âge et des passions ambitieuses, il se dévouait au prince qui l'avait tiré de l’obscurité pour mettre ses talents en lumière. Il épousait sa querelle comme un moyen de fortune. Il arriva à Rome bien décidé à faire fléchir devant sa téméraire opiniâtreté les dernières résistances du Pontife. Clément XIV le savait intraitable ; il n'ignorait pas que le due d’Aiguillon avait enjoint au cardinal de Bernis de seconder en tout et partout les mesures que Florida-Blanca eroirait utile de prescrire. La venue de ce né-

gociateur entreprenant paralysait les temporisations du cardinal, elle frappait de stupeur le Souverain-Pontife. L'audace pleine de jactance espagnole de Florida-Blanca le consternait : sous son influence il ne sut que trembler et se plaindre de la torture qu'on lui faisait subir.

L'ambassadeur de Charles IT avait intimidé ou séduit à prix d'or les serviteurs du Pape : il le dominait par la crainte; et, quand Clément XIV suppliant sollicitait un nouveau délai : « Non, Saint-Père *, s’écriait-il. C’est en arrachant la racine d’une dent qu’on fait cesser la douleur. Par les entrailles de Jésus-Christ, je conjure Votre Sainteté de voir en moi un homme plein d'amour pour la paix ; mais craignez que le roi mon maître n’approuve le projet adopté par plus d’une cour, celui de supprimer tous les Ordres religieux. Si vous voulez les sauver, ne confondez pas leur cause avec celle des Jésuites. — Ah! reprenait Ganganelli, je le vois depuis longtemps, c’est là qu’on en veut venir ! On prétend plus encore : la ruine de la Religion catholique, le schisme, l’hérésie peut-être, voilà la secrète pensée des princes. » Après avoir laissé échapper ces plaintes douloureuses, il essayait sur Florida-Blanca la séduction d’une confidence’ amicale et d'une douce naïveté. L'objet de tant de soins y résistait ‘avec une inflexibilité stoïque. Forcé de renoncer à cette ressource, Clément cherchait à éveiller la pitié de son juge : il parlait de sa santé, et l'Espagnol laissait percer une incrédulité si désespérante que le malheureux Ganganelli, rejetant en arrière une partie de ses vêtements, lui montra un jour ses bras nus couverts d’un éruption dartreuse. Tels étaient les moyens employés par le Pape pour fléchir l'agent de Charles II. C'est ainsi qu'il lui demandait la vie.

Le Vatican étonné voyait chaque jour se renouveler de pareilles scènes sous ses voûtes, où tant de Papes, fiers de leur dignité et de leur bon droit, avaient tenu tête aux monarques les plus absolus. Florida-Blanca s'était imposé la mission de dompter les scrupules de Clément XIV, et de condamner le Vicaire de Jésus-Christ à une iniquité raisonnée. Bernis se

1 Dépèche de Florida-Blauca au marquis de Grimaldi, 46 juillet 1772.— Histoire de la Chute des Jésuites, par le comte de Saint-Priest, p. 153.

taisait ; mais devant ce vieillard à la frêle stature se dressait à chaque heure l'Espagnol au port majestueux. Florida semblait l'écraser de toute sa force physique. [mplacable comme la fatalité, il poursuivait sa victime de détour en détour, et ne lui accordait aucun repos. En lisant cette persécution inouïe, en l'étudiant dans ses plus minutieux détails, on n’a plus besoin de chercher quel fut le meurtrier de Clément XIV, s’il en eut un. Ganganelli n’est pas mort sous le poison des désuites ; 1l a été tué par les violences de Florida-Blanca.

Une seule fois cependant le malheureux Pontife recouvra, dans l'indignation de son âme, un reste d'énergie. Le plénipotentiaire espagnol lui faisait ce jour-là entrevoir qu’en échange de la bulle de suppression, les couronnes de France et de Naples s'empresseraient de rendre au Siége apostolique les villes d'Avignon et de Bénévent, séquestrées par elles. Ganganelli se rappela enfin qu'il était le prêtre du Dieu qui chassait du temple les vendeurs, et 1l s'écria : « Apprenez qu'un Pape gouverne les âmes, et n’en trafique pas. » Ge fut son dernier éclair de courage. Le Souverain-Pontife tomba affaissé sous cet élan de dignité. Depuis ce moment, il ne se releva que pour mourir,

De tous les princes catholiques ayant alors une prépondérance réelle en Europe, Marie-Thérèse d'Autriche était la seule qui s’opposait avec efficacité aux désirs de Charles IT et au vœu le plus cher des Encyclopédistes. Le roi de Sardaigne, la Pologne, les électeurs de Bavière, de Trèves, de Cologne, de Mayence, l'électeur palatin, les Cantons suisses, Venise et la république de Gênes s’unissaient à la cour de Vienne pour s’opposer à la destruction de la Compagnie. Charles IT se fit lui même auprès de Marie-Thérèse l'interprète de ses tourments : il la supplia de lui accorder cette satisfaction. L'empereur Joseph IL, fils de cette princesse, n'avait pour les Jésuites ni haine ni affection ; mais il convoitait leurs richesses. Il promit de décider sa mère si on lui garantissait la propriété des biens de l'Ordre. Les Bourbons ratifièrent ce marché, et l'Impératrice céda en pleurant aux avides importunités de son fils *.

t Le conventionnel abbé Grégoire, à la page 170 de sou Histoire des Confesseurs des rois, ne raconte pas ainsi celte transaction ; il dit : « Lors du premier partage

Le Pape avait espéré peut-être que Marie-Thérèse résisterai plus longtemps, et que, femme pleine de courage et de vertus, elle compatirait à ses douleurs comme homme, à ses anxiétés comme Souverain-Pontife. Cette dernière chance lui était enlevée. Clément XIV n'avait plus qu'à courber la tête il se résigna à l'iniquité. Quand l’infortuné vieillard en eut pris son parti, 1l laissa les Jésuites devenir la proie de leurs ennemis. Tout était d'avance combiné pour ce jour si impatiemment attendu. Afin de motiver la destruction d’un Ordre dont l'Eglise avait si souvent exalté les services, on essaya de le déconsidérer en lui mtentant des procès que les juges étaient disposés à lui faire perdre, sous quelque prétexte que ce fût. Alfani, un de ces monsignori laïques qui n'ont rien de commun avec le sacerdoce que l'habit, était le magistrat délégué pour condamner les Jésuites. On leur suscita tant de chicanes, on essaya si bien de leur persuader qu'il n’y avait plus à Rome de justice pour eux, qu'ils ne crurent pas devoir prendre la peine de se défendre. Le 19 janvier 1773 le Père Garnier constatait ce découragement, né de l'impuissance de leurs efforts. IL écrivait : « Vous demandez pourquoi les Jésuites ne se justifient pas : ils ne peuvent rien ici. Toutes les avenues, soit médiates, soit immédiates, sont absolument fermées, murées et contre-murées.

de la Pologne, en 1773, l’impératrice Marie-Thérèse consulta son confesseur, le Père Jésuite Parhamer, sur la justice d’une opération où elle était co-partageante, Il crut devoir à ce sujet consulter ses supérieurs, et il écrivit à Rome. Waulseck,

ministre d'Autriche près la cour romaine, qui soupçonna cette correspondance, parvint à se procurer une copie de la lettre de Parhamer et l’envoya sur-le-champ à Marie-Thérèse. Dès ce moment, elle n’hésita plus à faire cause commune avec les gouvernements qui sôllicitaient auprès de Clément XIV lPabolition de la Socicté jésuitique. »

Grégoire n’a pas inventé ce récit, il l’a copié à la page 152 du Catechismo dei dresuiti ; mais il a pourtant assez de conscience pour réprouver celle que le comte de Gorâni publia en 1793, dans le deuxième volume, page 59, de ses Mémoires secrets des gouvernements. Dans cet ouvrage, dont la date seule de la publication est presque une hoûte, Goraui prétend que ce n’était point une simple lettre qui fut saisie a Rome, mais la confession générale de Marie-Thérèse, que son confesseur faisait passer au Général de POrdre. Charles TI], ajoute-t-il, se létant procurée, la transmit à l’impératrice, pour la décider à faire supprimer les Jésuites.

L'abbé Grégoire a lui-même flétri cette fable. Nous dédaignerons donc de nous y arrèler ; mais la version adoptée par le conventionnel n’a pas un fondement plus solide. Elle pèche par la base, car jamais le Père Parhamer ne fut confesseur de Marie-Thérèse. JL avait été celui de son époux, l'empereur François 1", et, avant comme après la suppression, il resta toujours à Vienne, dans la faveur de celtz princesse et de Joseph 11, son fils.

Ilne leur est pas possible de faire parvenir le moindre mémoire. Personne ici ne pourrait se charger de le présenter. »

Quelques exemples de cette iniquité réfléchie, arrachés aux dossiers de tant d’incompréhensibles procès, feront juger des moyens mis en jeu. Un prélat, frère du Jésuite Pizani, était mort vers cette époque. Le Jésuite ne pouvait pas hériter. Un autre de ses frères, chevalier de Malte, lui écrit pour le prier de veiller à ses intérêts. À peine est-il de retour à Rome que la cupidité et les ennemis de l’Institut lui font naître l’idée que le Pére a détourné à son profit une partie de la succession. Elle aurait dû être commune si les vœux du Jésuite n’y eussent mis obstacle. Le Maltais dépose un mémorial aux pieds du Pape. Clément XIV donne Onuphre Alfani pour unique juge aux deux frères. Il procédera par voie économique, c’est-àdire il ne fendra compte qu’au Pape de ses opérations. Le Jésuite n'avait pas fait établir un inventaire juridique, mais il possédait assez de titres légaux pour démontrer son innocence. Alfani en demande communication. Il les anéantit, et condamne le Collége Romain à payer 25,000 écus. Alfani avait prononcé sa sentence; à Rome l'appel et le droit de récuser un magistrat sont le privilége de tout accusé, un privilége dont jouissent les Juifs eux-mêmes. On le dénie aux Pères de la Société. On les déposséde en même temps du Collége des frlandais, on attaque leur Noviciat et le Collége Germanique. Alfani ne siégeait pont par hasard dans cette dernière affaire. Le Collége Germanique gagna sa cause; néanmoins la sentence ne reçut jamais d'exécution, car il fallait apprendre aux disciples de saint Ignace qu’ils étaient perdus.

Depuis Pie IV les Jésuites dirigeaient le Séminaire Romain. Cinq Papes et plus de cent cardinaux étaient sortis de cette maison des fortes études. On les blâme de n'avoir pas administré avec plus d'épargne. Clément XIV nomme pour Visiteurs les Cardimaux d'York, Marefoschi et Colonna. Les deux premiers élait ouvertement hostiles à la Compagnie. Les Jésuites font observer que les denrées augmentent chaque année, et que les revenus du Séminaire n'ont jamais suivi cette progression. Îls établissent la vérité de leurs dires par des chiffres

irréfutables. Le 29 septembre 1712 on les expulse préventivément. Les Visiteurs avaient constaté que les revenus suffisaient pour l'entretien. A peine les Péres sont-ils dépouillés que le Pape lui-même, en assignant une nouvelle provision de 100,000 francs au Séminaire, se charge de justifier leurs comptes.

Le cardinal d'York venait d’arracher une de ses plus célèbres écoles à la Société ; il veut bénéficier lui-même de son arrêt, Le dernier Stuart s'unissait aux derniers Bourbons, afin de proserire les Jésuites. Il n’a pour tout royaume que son diocèse de Frascati : il convoite la maison que les Pères possèdent en cette ville. Clément XIV la lui accorde de son propre mouvement et par la plénitude de son pouvoir apostolique.

À Bologne, d'où le cardinal archevêque Malvezzi ne cesse par la plus infatigable des correspondances * dessoufïler ses haines au cœur du Pontife, à Bologne, à Ravenne, à Ferrare, à Modène, à Maccrata, ce système se développe. On force les Novices et les Scolastiques à se retirer chez leurs parents. Ceux qui refusent d'obéir à une injonction aussi extraordinaire se voient privés des sacrements. On les appelle à quitter l'habit de l'Institut. Ces jeunes gens ne veulent pas s’en séparer : des soldats le déchirent sur leurs épaules, et, après les avoir revêtus d'un costume laïque, ils les contraignent à prendre la route de leur patrie.

Afin d'aguerrir à l'injustice son cœur plein d'équité naturelle, Clément XIV avait fermé les yeux sur ces actes précurseurs de la suppression; mais cette tyrannie de détail ne remplissait pas les vues de Charles IT et de Florida-Blanca. il fallait au monarque espagnol un triomphe plus complet; on décide enfin le Pape à l’accorder. Le 21 juillet 1773 commençait au Gesû la neuvaine en l'honneur de la fête de saint Ignace; les cloches. s’ébranlaient: Le Pape en demande le motif; on le lui fait connaître. Alors d’un air triste il ajoute : « Vous vous trompez; ce n'est pas pour les saints qu'on sonne au Gest, c'est pour les morts, » Clément XIV le savait mieux que personne, car ce jour-là même il signa le bref Dominus ac Re-

1 Voir Clément XIF et les Jésuites. (3e édition. Chez Plon frères, à Paris )

demptor noster, qui supprime la Compagnie de Jésus dans tout l'univers chrétien.

« Ce bref, dit le Protestant Schæll ’, ne condamne ni la doctrine, ni les mœurs, ni la discipline des Jésuites. Les plaintes des cours contre l'Ordre sont les seuls motifs de sa suppression qui soient allégués, et le Pape la justifie par des exemples précédents d'Ordres supprimés pour se conformer aux exigences de l’opinion publique. »

Le décret, donné à Sainte-Marie-Majeure et contre-signé par le cardinal Negroni, appartient à l’histoire des Jésuites comme là bulle de fondation de 1540. Nous le publions donc, en nous contentant d'en retrancher les premières pages, qui ne regardent pas directement la Société. Clément XIV, avant d'arriver aux Jésuites, énumèêre les divers [Instituts retranchés du corps de l'Eglise; mais il oublie de faire observer que ces Instituts ne furent sécularisés qu’en vertu des preuves acquises ?, d'informations et de procédures juridiques ; puis le Souverain-Pontife continue en ces termes :

« Après avoir mis sous nos yeux ces exemples et d’autres du plus grand poids et de la plus grände autorité, et brûlant de marcher avec confiance et d’un pas sûr dans la résolution dont nous parlerons plus bas, nous n'avons omis ni soins ni recherches pour connaître à fond tout ce qui concerne l'origine, les progrès et l’état actuel de l'Ordre religieux communément appelé la Société de Jésus, et nous avons découvert qu'il avait été établi par son saint fondateur pour le salut des âmes, pour la: conversion des hérétiques et surtout des Infidèles, enfin pour donner à la piété et à la Religion de nouveaux aceroissements ; que, pour atteindre plus faciléèment et plus heureusement à ce

1 Cours d'histoire des Etats européens, t. XLIV, p. 83.

? Au moment où le Pape Clément V, de concert avec Philippe-le Bel, s’occupa de la suppre:sion des Templiers, il convoqua tous les Evèques de la Chrétienté. Trois cents prélats examinerent les imputations ét les défenses, et chacun d’eux, à l’exceplion de quatre , décida qu’il était nécessaire d’entendre les dires des accusés. Selon l'abbé Fleury, dans son Histoire, livre xct, pages 450 et 451, les Templiers furent individuellement cités à comparaitre en personne, pour être jugés au moitis par des Conciles provinciaux. On n’appliqua aux Jésuites aucune de ces mesures indiquées par les plus simples notions de la justice. On procéda, en 1773, comme, en 4310, Clémeut V et Philippe-le-Bel n'avaient même pas songé à le faire La forme et le fond du jugement contre les Jésuites restèrent étrangers aux lois canoniques, aux coutumes de l’Église, ainsi qu'aux tribunaux séculiers.

but désiré, il avait été consacré à Dieu par le vœu très-étroit de pauvreté évangélique, tant en commun qu'en particulier, excepté les maisons d'études ou de belles-lettres, auxquelles on permit de posséder quelques revenus, de manière cependant qu'aucune partie n’en pourrait être détournée ni appliquée aux avantages, à l'utilité et à l'usage de cette Société.

» C'est d’après ces lois, et d’autres également sages, que Paul IIT, notre prédécesseur, approuva d'abord la Société de Jésus par sa bulle du 27 septembre 1540, et lni permit de rédiger des statuts et réglements qui assurassent sa tranquillité, son existence et son régime ; et, quoiqu'il eût restreint cette Société naissante au nombre de soixante Religieux seulement, néanmoins, par une autre bulle du 28 février 1543, il permit aux Supérieurs d'y admettre tous ceux dont la réception leur paraîtrait utile et nécessaire. Alors le même Paul, notre prédécesseur, par un bref du 15 novembre 1549, accorda de très-grands priviléges à cette Société, et conféra à ses Généraux le pouvoir d'y introduire vingt Prêtres, en qualité de coadjuteurs spirituels, et de leur. communiquer lee mêmes priviléges, la même faveur et la même autorité dont jouissaient les Profès de la Société. Il voulut et ordonna que cette permission püût s'étendre, sans aucune restriction et sans nombre limité, à tous ceux qui en seraient jugés dignes par les Généraux. En outre, la Société elle-même, tous les membres dont elle était composée et leurs biens furent entièrement soustraits à toute supériorité, juridiction et correction des ordinaires, et ce Pape les prit sous sa protection et sous celle du Siége apostolique.

» Nos autres prédécesseurs ont exercé dans la suite la même munificence et la même libéralité envers cette Société. En .elfet, Jules Ill, Paul IV, Pie IV et V, Grégoire XII, Sixte V, Grégoire XIV, Clément VIIT, et d’autres Souverains-Pontifes, ont ou confirmé, ou augmenté, ou déterminé plus particulièrement les priviléges déjà accordés à ces Religieux. Cependant la teneur même et les termes de ces Constitutions apostoliques nous apprennent que la Société, presque encore au berceau, vit naître en son sein différents germes de discordes et de ja lousies, qui non-seulement déchirèrent ses membres, mais qui

les portérent à s'élever contre les autres Ordres religieux, contre le Clergé séculier, les Universités, les Colléges, les écoles publiques, et contre les souverains eux-mêmes qui les avaient accueillis et admis dans leurs Etats, et que ces troubles et ces dissensions étaient tantôt excités au sujet de la nature et du caractère des vœux, du temps d'admettre les Novices à prononcer ces vœux, du pouvoir de les renvoyer, ou de les élever aux ordres sacrés sans un titre et sans avoir fait des vœux solennels, ce qui est contraire aux décisions du Concile de Trente ! et de Pie V, notre prédécesseur ; tantôt au sujet de la puissance absolue que le Général s’arrogeait et de quelques autres articles concernant le régime de la Société ; tantôt pour différents points de doctrine, pour les exemptions et priviléges que les Ordinaires et d’autres personnes constituées en digmté, soit ecclésiastique , soit séculière, prétendaient blesser leur juridiction et leurs droits. Enfin il n'y eut presque aucune des plus graves accusations qui ne fût intentée contre cette Société, et la paix et la tranquillité de la Chrétienté en furent longtemps troublées.

» De là s’élevèrent mille plaintes contre ces Religieux, lesquelles furent déférées à Paul IV, Pie V et Sixte V, nos prédécesseurs, appuyées de l'autorité de quelques princes. Phihppe IT, entre autres, d’illustre mémoire, roi d'Espagne, mit sous les yeux de Sixte V, notre prédécesseur, non-seulement les motifs graves et pressants qui le déterminaient à cette démarche et les réclamations qui lui avaient été faites de la part des Inquisiteurs d'Espagne contre les priviléges excessifs de la Société de Jésus et contre la forme de son régime, mais encore des points de disputes approuvés par plusieurs de ses membres, même les plus recommandables par leur science et par leur piété, et sollicita ce Pontife à commettre et à nommer pour cet effet une visite apostolique dans cette Société. ;

» Les demandes et le zèle de Philippe paraissant fondés sur la justice et sur l'équité, le même Sixte V y eut égard, et nomma pour Visiteur apostolique un Evêque généralement reconnu par sa prudence, sa vertu et ses lumières. En outre , il

& Le Concile de Trente excepte et exempte nommément la Compagnie de Jésus du décret qui COnCerse des au vicen, Dusse LAN, € XYI, dE lirguertous:

désigna une Congrégation de cardinaux qui devaient employer tous leurs soins et leur vigilance à terminer cette affaire. Mais, une mort prématurée ayant enlevé le même Sixte V, le projet salutaire qu'il avait formé s'évanouit et n'eut point d'effet. Grégoire XIV, d’heureuse mémoire, à péme élevé à la Chaire de Saint Pierre, donna de nouveau, par sa bulle du 28 juin 4591, l’approbation la plus étendue à l'Institut de la Société. Il confirma et ratifia tous les priviléges qui lui avaient été accordés par ses prédécesseurs, et surtout celui d'exclure et de renvoyer les membres de cet Ordre sans employer aucune forme juridique, c'est-à-dire sans faire auparavant aucune information; sans dresser aucun acte, sans observer aucun ordre judiciaire, ni accorder aucun délai, même essentiel, mais sur l'inspection seule de la vérité du fait, et n'ayant égard qu'à la faute ou à un motif suffisant d'expulsion, aux personnes et aux autres circonstances. De plus, il imposa un profond silence et défendit surtout, sous peine d’excommunication encourue par le fait, d’oser attaquer directement ou indirectement l'Institut, les Constitutions ou les décrets de la Société, ou de songer à y faire aucune espèce de changement. Cependant 1l laissa à chacun le droit de proposer et de représenter, à lui seulement et aux Papes ses successeurs ; soit immédiatement, soit par les Légats ou Nonces du Saint-Siége, tout ce que l'on croirait devoir y être ajouté , ou être retranché, ou y être changé.

.» Mais toutes ces précautions ne purent apaiser les clameurs et les plaintes élevées contre la Société ; au contraire ; où vit alors se répandre de plus en plus dans presque tout l'univers les plus vives contestations touchant la doctrine de cet Ordre, que plusieurs accusèrent d’être totalement opposée à là Foi orthodoxe et aux bonnes mœurs. Le sein même de la Société fut déchiré par des dissensions intestines et extérieures; et, entre autres accusations intentées contre elle, on lui reprocha de rechercher avec trop d’avidité et d’émpressement les biens de la terre. Telle fut la source de ces troubles, qui ne sont, hélas! que trop connus, qui ont.causé.au -Siége. apostolique tant «le chagrin et de douleur; tel est le motif du parti que plusieurs souverains ont embrassé contre la Société. Il arriva de là que

ces Religieux, voulant obtenir de Paul V, d'heureuse mémoire, une nouvelle confirmation de leur Institut et de leurs priviléges, furent forcés de lui demander de vouloir bien ratifier et munir de son autorité quelques décrets publiés dans la cinquième Congrégation générale et insérés mot à mot dans sa bulle du 14 septembre 1606. Ces décrets portent expressément que la Société, assemblée en Congrégation générale,

été obligée, tant à cause des troubles et des inimitiés fomen-

tés parmi ses membres qu'à cause des plaintes et des accusations des étrangers contre elle, de faire le statut suivant : « Notre So-

cisté, qui a été suscitée par Dieu même pour la propagation de la Foi et le salut des âmes, peut, par les fonctions propres de son fnstitut, qui sont les armes spirituelles, atteindre heureusement, sous l’étendard de la Croix, au but qu'elle se propose , avec utilité pour l'Eglise et avec édification pour le prochain ; mais, d'un autre côté, elle détruirait ces avantages, et s’exposerait au plus grand danger si elle s'occupait des affaires du siècle et de celles qui concernent la politique et le gouvernement des Etats : c'est pourquoi nos ancêtres ont très-sagement ordonné qu’en servant Dieu nous ne nous mêlassions point des affaires qui sont opposées à notre profession. Mais, comme, dans ces temps malheureux, notre Ordre, peut-être par la faute ou à cause de l'ambition et du zèle indiscret de quelques-uns de ses membres, se trouve attaqué dans différents endroits et diffamé auprès de plusieurs souverains, dont notre Père Ignace, de bienheureuse mémoire, nous à pourtant recommandé de conservér la bienveillance et l’affection pour être plus agréable à Dieu ; et que d’ailleurs la bonne odeur de Jésus-Christ est nécessaire pour produire des fruits, la Congrégation a pensé qu'il fallait s’abstenir de toute apparence de mal, et prévenir, autant qu'il était possible, les plaintes mêmes fondées sur de faux soupçons. En conséquence, par le présent décret, elle défend à tous Religieux, sous les peines les plus rigoureuses, de se mêler én aucune maniêre des affaires publiques, lors même qu'ils y seraient invités et engagés par quelque raison, et de ne S'écarter de l'Institut de la Société ni par prières ni par sol-

» licitations ; et en outre elle a recommandé aux Pères défini » teurs de régler avec soin et de prescrire les moyens les plus » propres à remédier à ces abus dans les cas nécessaires. »

» Nous avons observé avec la douleur la plus amère que ces remèdes , et beaucoup d’autres employés dans la suite, n’ont eu ni assez d'efficacité ni assez de force pour détruire et dissiper les troubles, les accusations et les plaintes formées contre cette Société ; et que nos autres prédécesseurs, Urbain VII, Cléments IX, X, XI et XII, Alexandres VII ct VIII, Inno-: cents X, XI, XII et XII et Benoit XIV, se sont vainement efforcés de rendre à l'Eglise la tranquillité désirée, par plusieurs Constitutions soit relatives aux affaires séculières dont la Société ne devait s'occuper ni hors les missions ni à leur occasion ; soit à l'égard des dissensions graves et des querelles vivement excitées par ses membres, non sans entraîner la perte des âmes et au grand scandale des peuples, contre les Ordinaires des lieux, les Ordres religieux, les lieux consacrés à la piété, et les communautés de toute espèce en Europe, en Asie et en Amérique ; soit au sujet de l'interprétation et de la pratique de certaines cérémonies païennes tolérées et admises dans plusieurs endroits, en omettant celles qui sont approuvées par l'Eglise universelle; soit sur l’usage et l'interprétation de ces maximes que le Saint-Siége a justement proscrites comme scandaleuses et évidemment nuisibles aux bonnes mœurs; soit enfin sur d’autres objets de la plus grande importance et absolument nécessaires pour conserver aux dogmes de la Religion chrétienne leur pureté et leur intégrité, et qui ont donné lieu dans ce siéele et dans les précédents à des abus et à des maüx considérables, tels que les troubles et les séditions dans plusieurs Etats catholiques , et même des persécutions contre l'Eglise dans quelques provinces de l'Asie et de l'Europe. Tous nos prédécesseurs en ont été vivement affligés, et, entre autres, le Pape Innocent XI, de pieuse mémoire, que la nécessité contraignit de défendre à la Société de donner l’habit à des Novices; Innocent XII, qui fut obligé de la menacer de la même peine , et enfin Benoît XIV, de récente mémoire, qui ordonna une visite des maisons et des colléges situés dans les Etats de notre très-cher fils en désns-

Christ le roi très fidèle de Portugal et des Algarves. Mais le Saint-Siége n’a retiré dans la suite aucune consolation, ni la Société aucun secours, n1 la Chrétienté aucun avantage des dernières lettres apostoliques de Clément XIIT, d'heureuse mémoire, notre prédécesseur immédiat, qui lui avaient été extorquées (suivant l'expression dont Grégoire X, notre prédécesseur, s’est servi dans le Concile œcuménique de Lyon, cité ci-dessus) plutôt qu’obtenues de lui, et dans lesquelles il loue infiniment et approuve de nouveau l’Institut de la Société de Jésus.

» Aprés tant d’orages, de secousses et de si horribles tempêtes, les vrais fidèles espéraient de voir luire enfin ce jour qui devait ramener le calme et une paix profonde. Mais, sous le pontificat du même Clément XIIE, notre prédécesseur, les temps devinrent encore plus difficiles et plus orageux. En effet, les clameurs et les plaintes contre la Société augmentant de jour en jour, on vit sélever, dans quelques endroits, ‘des troubles, des dissensions , des séditions très-dangereuses , et même des scandales qui , ayant brisé et totalement anéanti le lieu de la charité chrétienne, allumèrent dans le cœur des fidèles l'esprit de parti, les haines et les imimitiés. Le danger s’accrut au point que ceux mêmes dont la piété et la bienfaisance héréditaires envers la Société sont avantageusement connues de toutes les ‘nations, c’est-à-dire, nos très-chers fils en Jésus-Christ les rois de France, d'Espagne, de Portugal et des Deux-Siciles, furent contraints de renvoyer et de bannir de leurs royaumes, Etats et provinces, tous les Religieux de cet Ordre, persuadés que ce moyen extrème était le seul remède à tant de maux, et le seul qu'il fallût employer pour empêcher les Chrétiens de s’insulter, de se provoquer mutuellement , et de se déchirer dans le sein même de l'Eglise, leur mère.

» Mais ces mêmes rois, nos trés-chers fils en Jésus-Christ, pensèrent que ce remède ne pouvait avoir un effet durable ni suffire pour rétablir la tranquillité dans l'univers chrétien, si la Société elle-même n’était pas entièrement supprimée et abolie. En conséquence, ils firent connaître au même Clément XII, notre prédécesseur, leurs désirs et volonté, et lui demandérent d’une commune voix, avec l'autorité qu'ils avaient, et à laquelle

ils joignirent leurs prières et leurs instances, d'assurer par ce moyen efficace la tranquillité perpétuelle de leurs sujets et le bien général de l'Eglise de Jésus-Christ. Mais la mort inattendue de ce Souverain-Pontife arrêta le cours et empêcha la conclusion de cette affaire. À peine avons-nous été élevé par la miséricorde de Dieu à la Chaire de saint Pierre, qu’on nous a fait les mêmes prières, les mêmes demandes et les mêmes instances, auxquelles un grand nombre d'Évêques et d’autres personnages illustres par leur dignité, leur science et leur religion, “ont Jomt leurs sollicitations et leurs avis. |

» Mais, voulant embrasser le parti le plus sûr dans une affaire si grave et si importante, nous avons cru avoir besoin d’un long espace de temps, non-seulement pour faire les plus exactes recherches , le plus sérieux examen, et pour délibérer ensuite avec toute la prudence nécessaire, mais aussi afin d'obtenir du Père des lumières son secours et son assistance particulière par nos gémissements et nos prières continuelles, après avoir eu soin de nous faire seconder auprès de Dieu par celle des fidêles, ainsi que par leurs bonnes œuvres. Nous avons jugé à propos surtout d'examiner sur quel fondement était appuyée cette opinion si répandue que l'Institut des clercs de la Société de Jésus eût été approuvé et confirmé d’une manière solennelle par le Concile de Trente, et nous avons reconnu qu'on n'y avait fait mention de cet Ordre que pour l'excepter du décret général par lequel 11 fut arrêté, relativement aux autres Ordres religieux, qu'après le temps de noviciat, les Novices seraent admis, s'ils en étaient jugés dignes, à la profession, ou renvoyés de la Société. C'est pourquoi le même Concile (Session 25, chap. xvi, de Reqular.), déclara qu'il ne voulait rien innover, ni empêcher ces Religieux de servir Dieu et l'Eglise selon leur pieux Institut approuvé par le Samt-Siége.

» Après done avoir usé de tant de moyens si nécessaires, aidé, comme nous osons le croire, de la présence et de l’inspiration du Saint-Esprit : forcé d’ailleurs par le devoir de notre place, qui nous oblige essentiellement de procurer, de maintenir et d’affermir de tout notre pouvoir le repos et la tranquillité du peuple chrétien, et d'extirper entièrement ce qui pourait lui

causer le moindre dommage; en outre, ayant reconnu que la Société de Jésus ne pouvait plus produire ces fruits abondants et ces avantages considérables pour lesquels elle a été instituée, approuvée par tant de Papes, nos prédécesseurs, et munie de très-beaux priviléges, et qu'il était presque et tout-à-fait impossible que l'Eglise jouit d’une paix véritable et solide tant que cet Ordre subsisterait; engagé par des raisons aussi puissantes, et pressé par d’autres motifs que les lois de la prudence et la sage administration de l'Eglise universelle nous suggèrent, et que nous conservons au fond de notre cœur; marchant sur les traces de nos prédécesseurs, et particulièrement sur celles que Grégoire X, notre prédécesseur , nous a laissées dans le Concile général de Lyon, puisqu'il s’agit de même actuellement d’une Société comprise dans le nombre des Ordres mendiants, tant par son Institut que par ses priviléges ; après un mûr examen, de notre certaine science, et par la plénitude de notre puissance apostolique, nous supprimons et nous abolissons la Société de Jésus; nous anéantissons et nous abrogeons tous et chacun de ses offices, fonctions et administrations, maisons, écoles, colléges, retraites, hospices et tous autres lieux qui lui appartiennent de quelque manière que ce soit, et en quelque province, royaume ou Etat qu'ils soient situés; tous ses statuts, coutumes, usages, décrets, constitutions, même confirmés par serment et par l'approbation du Saint-Siége ou autrement; ainsi que tous et chacun des priviléges et indults, tant généraux que particuliers, dont nous voulons que la teneur soit regardée comme pleinement et suffisamment exprimée par ces présentes lettres, de même que s'ils y étaient insérés mot à mot, nonobstant toute formule ou clause qui y serait contraire, et quels que soient les décrets et autres obligations sur lesquels ils sont appuyés. C'est pourquoi nous déclarons cassée à perpétuité et entiérement éteinte toute espèce d'autorité, soit spirituelle, soit temporelle, du Général, des Provinciaux, des Visiteurs et autres supérieurs de cette Société, et nous transférons absolument et sans aucune restriction cette même autorité et cette même juridiction aux Ordinaires des lieux, selon les cas et les personnes, dans la forme et aux conditions que nous expliquerons ci-après ; défendant,

comme nous le défendons par ces présentes, de recevoir désormals qui que ce soit dans cette Société, d'y admettre personne au noviciat et de faire prendre l'habit. Nous défendons également d'admettre en aucune manière ceux qui ont été ci-devant reçus à prononcer des vœux ou simples ou solennels, sous peine de nullité de leur admission ou profession, et sous d’autres peines à notre volonté. De plus, nous voulons, ordonnons et enjoignons que ceux qui sont actuellement novices soient tout de suite, sur-le-champ, immédiatement et réellement renvoyés; et nous défendons que ceux qui n’ont fait que des vœux simples et qui n'ont encore été initiés dans aucun Ordre sacré, puissent y être promus, ou sous le titre et le prétexte de leur profession, ou en vertu des priviléges accordés à la Société contre les décrets du Concile de Trente.

» Mais, comme le but que nous nous proposons et auquel nous brülons d'atteindre est de veiller au bien général de l'Eglise et à la tranquillité des peuples, et en même temps d'apporter des secours et de la consolation à chacun des membres de cette Société, dont nous chérissons tendrement dans le Seigneur tous les individus, afin qu'étant délivrés de toutes les contestations, disputes et chagrins auxquels ils ont été en proie jusqu à ce jour, ils cultivent avec plus de fruit la vigne du Seigneur, et travaillent avec plus de succès au salut des âmes ; nous statuons et ordonnons que les membres de cette Société qui n'ont fait que des vœux simples et qui ne sont point encore initiés dans les Ordres sacrés, sortiront tous, déliés de ces mêmes vœux, de leurs maisons et colléges pour embrasser l’état que chacun d'eux jugera être le plus conforme à sa vocation, à ses forces, et à sa conscience, dans l’espace de temps qui sera fixé par les Ordinaires des lieux, et reconnu suffisant pour qu'ils puissent se procurer un emploi ou une charge, ou trouver quelque bienfaiteur qui les reçoive, sans l’étendre cependant au-delà d'un an à compter de la date de ces présentes, ainsi qu’en vertu des priviléges de la Société ils pouvaient en être exclus sans autre cause que celle que dictaient aux supérieurs la prudence et Îles circonstances, sans qu'on ait fait auparavant aucune citation, dressé aucun acte, observé aucun ordre judiciaire.

» Quant à ceux qui sont élevés aux Ordres sacrés, nous leur permettons, ou de quitter leurs maisons et colléges, et d'entrer dans quelque Ordre religieux approuvé par le Saint-Siége, dans lequel ils devront remplir le temps d'épreuve prescrit par le (oncile de Trente, s'ils ne sont liés à la Société que par des vœux simples, et s'ils ont fait des vœux solennels, le temps de cette épreuve ne sera que de six mois, en vertu de la dispense que nous leur accordons à cet effet; ou bien de rester dans le siècle comme prêtres et clercs séculiers, entièrement soumis à l’autorité et à la juridiction des Ordinaires des lieux où ils fixeront leur domicile ; ordonnons en outre qu'il sera assigné à ceux qui resteront ainsi dans le siècle, jusqu'à ce qu'ils soient pourvus d'ailleurs, une pension convenable sur les revenus de la maison ou du collége où ils demeuraient, eu égard cependant aux revenus de ces maisons et aux charges qui leur sont attachées. |

» Mais les Profès déjà admis aux Ordres sacrés, et qui, dans la crainte de n'avoir pas de quoi vivre honnêtement, soit par le défaut ou la modicité de leur pension, soit par l'embarras de se procurer une retraite, ou qui, à cause de leur grand âge et de leurs infirmités, ou par quelqu'autre motif juste et raisonnable, ne jugeront point à propos de quitter les maisons ou colléges de la Société, ceux-là auront la liberté d'y demeurer, à condition qu'ils ne conserveront aucune administration dans ces maisons ou colléges ; qu'ils ne porteront que l’habit des clercs séculiers, et qu'ils seront entièrement soumis aux Ordinaires des lieux. Nous leur défendons expressément de remplacer les sujets qui manqueront, d'acquérir dans la suite aucune maison ou aucun lieu, conformément aux décrets du Concile de Lyon, et d'ahiéner les maisons, les biens et les lieux qu'ils possédent actuellement. Ils pourront néanmoins se rassembler dans une seule ou dans plusieurs maisons, eu égard au nombre des sujets restants, de manière que les maisons qui seront évacuées puissent être converties à de pieux usages, suivant ce qui paraîtra plus conforme , en temps et lieu, aux saints Canons et à la volonté des fondateurs, et plus utile à l'accroissement de la Rehgion , au salut des âmes et à l'utilité publique. Cependant, il sera désigné un personnage du Clergé séculier, recommandable

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par sa prudence et ses bonnes mœurs , pour présider à l’administration de ces maisons, le nom de la Société étant totalement supprimé et aboli.

» Nous déclarons être également compris dans cette suppression générale de l'Ordre tous ceux qui se trouvent déjà expulsés de quelque pays que ce soit, et nous voulons en conséquence que ces Jésuites bannis, quand même ils seraient élevés aux Ordres sacrés, s'ils ne sont point encore entrés dans un autre Ordre religieux, n'aient, dès ce moment, d'autre état que celui de Clercs et de Prêtres séculiers, et soient entièrement soumis aux Ordinaires des lieux.

» Si ces mêmes Ordinaires reconnaissent dans ceux qui, en vertu du présent Bref, ont passé de l'Institut de la Société de Jésus à l’état de Prêtres séculiers, cette science et cette intégrité de mœurs si nécessaires , ils pourront leur accorder ou refuser, à leur gré, la permission de confesser les fidèles et de prècher devant le peuple ; et, sans cette autorisation obtenue par écrit, aucun d'eux ne pourra exercer ces fonctions. Cependant les Evêques ou les Ordinaires des lieux n’accorderont jamais ces pouvoirs, relativement aux étrangers, à ceux qui vivront dans les maisons ou colléges ci-devant appartenant à la Société, et en conséquence nous leur défendons de prècher et d’administrer aux étrangers le sacrement de pénitence , ainsi que Grégoire X , notre prédécesseur, le défendit dans le Concile général cité ci-dessus. Nous chargeons expressément la conscience des Evêques de veiller à l'exécution de toutes ces choses, leur recommandant de songer sans cesse au compte rigoureux qu'ils rendront un jour à Dieu des brebis confiées à leurs soins, et au jugement terrible dont le Souverain Juge des vivants et des morts menace ceux qui gouvernent les autres.

» En outre, si parmi ceux qui étaient membres de la Société 1l s'en trouvait quelques-uns qui fussent chargés de l'instruction de la jeunesse ou qui exerçassent les fonctions de professeurs dans plusieurs colléges ou écoles, nous voulons qu'absolument déchus de toute direction, administration ou autorité, on ne leur permette de continuer ces fonctions qu'autant qu'on aura lieu de bien espérer de leurs travaux, et qu'ils paraîtront éloignés de

toutes ces discussions et de ces points de doctrine dont le relàchement et la futilité n’occasionnent et n’engendrent ordinairement que des inconvénients et de funestes contestations ; et nous ordonnons que ces fonctions soient à jamais mterdites à ceux qui ne s’efforceraient pas de conserver la paix dans les écoles et la tranquillité publique, et qu'ils en soient même privés, s'ils en étaient actuellement chargés.

» Quant aux Missions, que nous voulons être également comprises dans tout ce que nous avons statué touchant la suppression de la Société, nous nous réservons de prendre à cet égard les mesures propres à procurer le plus facilement et le plus sûrement la conversion des infidèles et la cessation de toute dispute.

» Or, aprés avoir cassé et abrogé entiérement, comme cidessus, tous les priviléges et statuts de cet Ordre, nous déclarons tous ses membres, dès qu'ils seront sortis des maisons et collèges, et qu'ils auront embrassé l’état de clercs séculiers, propres et habiles à obtenir, conformément aux décrets des saints Canons et Constitutions apostoliques, toutes sortes de bénéfices ou simples ou à charge d’âmes, offices, dignités, personnats et autres dont ils étaient absolument exclus, tandis qu'ils étaient dans la Société, par le bref de Grégoire XÏIT du 10 septembre 1584, qui commence par ces mots : Safis superque. Nous leur permettons encore de recevoir rétribution pour célébrer la messe, ce qui leur était aussi défendu, et de jouir de toutes ces grâces et faveurs, dont ils auraient toujours été privés comme clercs réguliers de la Société de Jésus. Nous abrogeons pareillement toutes les permissions qu'ils avaient obtenues du Général et des autres Supérieurs, en vertu des priviléges accordés par les Souverains-Pontifes, comme celle de lire les livres des hérétiques et autres prohibés et condamnés par le Saint-Siége; de ne point observer les jours de jeûne, ou de ne point user des aliments d'abstinence en ces mêmes jours; d’avancer ou de retarder les heures prescrites pour réciter le bréviaire, et toute autre de cette nature, dont nous leur défendons de faire usage dans la suite, sous les peines les plus sévères, notre intention étant qu'à l'exemple des prêtres séculiers, leur maniére de vivre soit conforme aux règles du droit commun,

» Nous défendons qu'après la publication de ce Bref, qui que ce soit ose en suspendre l'exécution, même sous couleur, titre ou prétexte de quelque demande, appel, recours, déclaration ou consultation de doutes qui pourraient s'élever, ou sous quelque autre prétexte prévu ou imprévu; car nous voulons que la suppression et la cassation de toute la Société ainsi que de tous ses officiers, aient dès ce moment et immédiatement leur plein et entier effet, dans la forme et de la manière que nous avons prescrites ci-dessus, sous peine d’excommunication majeure encourue par le seul fait, et réservée à nous et aux Papes, nos successeurs, contre quiconque oserait apporter le moindre obstacle, empêchement ou délai à l'exécution du présent Bref.

» Nous mandons en outre, et nous défendons en vertu de la sainte obéissance, à tous et à chacun des ecclésiastiques réguliers et séculiers, quels que soient leur grade, dignité, qualité et condition, et notamment à ceux qui ont été jusqu'à présent attachés à la Société et qui en faisaient partie, de s'opposer à cette suppression, de l'attaquer, d'écrire contre elle, et même d'en parler, ainsi que de ses causes et motifs, de l'Institut, des règles, des constitutions, de la discipline de la Société détruite, ou de toute autre chose relative à cette affaire, sans une permission expresse du Souverain-Pontife. Nous défendons à tous et à chacun, également sous peine d’excommunication réservée à nous et à nos successeurs, d'oser attaquer et insulter, à l'occasion de cette suppression, soit en secret, soit en public, de vive voix ou par écrit, par des disputes, injures, affronts, et par toute autre espèce de mépris, qui que ce soit et encore moins ceux qui étaient membres dudit Ordre.

» Nous exhortons tous les princes chrétiens, dont nous connaissons l'attachement et le respect pour le Sant-Siége, à employer pour la pleine et entière exécution de ce Bref leur zèle et leurs soins, la force, l'autorité et la puissance qu'ils ont reçues de Dieu, afin de défendre et de protéger la sainte Eglise romaine ; à adhérer à tous les articles qu'il contient ; à lancer et publier de semblables décrets, par lesquels ils veillent sûrement à ce que l'exécution de notre présente volonté n’excite parmi les fidèles ni querelles, ni contestations, ni divisions.

» Nous exhortons enfin tous les chrétiens, et nous les conjurons par les entrailles de Jésus-Christ Notre Seigneur, de se souvenir qu'ils ont tous le même Maitre, qui est dans les cieux, le même Sauveur, qui les a tous rachetés au prix de son sang, qu'ils ont tous été régénérés par la grâce du baptême, qu'ils sont tous établis fils de Dieu et cohéritiers de Jésus-Christ et nourris du même pain de la parole divine et de la doctrine catholique; qu'ils ne forment tous qu'un même corps en Jésus- Christ et sont les membres les uns des autres; que, par conséquent, il est nécessaire qu'étant tous unis par le lien de la charité, ils vivent en paix avec tous les hommes ; et que leur unique devoir est de s'aimer réciproquement, car celui qui aime son prochain a accompli la loi, et d’avoir en horreur les offenses, les haines, les disputes, les piéges et les autres maux que le vieux ennemi du genre humain a inventés, imaginés et suscités pour troubler l'Eglise de Dieu, et mettre des obstacles au bonheur éternel des Fidèles, sous le faux prétexte des opinions de l’école, souvent même sous l'apparence d’une plus grande perfection chrétienne; que tous enfin s'efforcent d'acquérir la véritable sagesse dont saint Jacques a parlé (chap. nr, Ep. can., v. 13): « Ÿ a-t-il ici parmi vous quelque homme sage » et docte, que par sa sainte conversation il montre ses bonnes » œuvres avec une sagesse pleine de douceur. Si vous êtes ani- » més d'un zèle amer, et si l'esprit de discorde règne en vos » cœurs, ne vous enorgueillissez pas par une gloire contraire à » la vérité. Car ce n’est point là la sagesse qui descend du Ciel ; » mais c'est une sagesse terrestre, sensuelle et diabolique. En » effet, où se trouvent l'envie et l’animosité , là sont aussi le » trouble et toutes sortes de mauvaises actions. Au lieu que la » sagesse qui vient d'en haut est d'abord chaste, ensuite paisi- » ble, modeste, détachée de son propre sens, unie avec les » bons, pleine de miséricorde et de bonnes œuvres. Elle n’est » ni dissimulée ni envieuse. Or, ceux qui aiment la paix sèment » dans la paix les fruits de la justice. »

» Quand même les Supérieurs et autres religieux de cet Ordre , ainsi que tous ceux qui auraient intérêt ou qui prétendraient en avoir, de quelque maniére que ce fût, dans ce qui

a été statué ci-dessus, ne consentiraient point au présent Bref, et n'auraient été appelés ni entendus, nous voulons qu'il ne puisse jamais être attaqué, infirmé et invalidé pour cause de subreption, obreption, nullité ou invalidité, défaut d'intention de notre part, ou tout autre motif, quelque grand qu'il puisse être, non prévu et essentiel, ni pour avoir omis des formalités et autres choses qui auraient dû être observées dans les dispositions précédentes ou dans quelques-unes d’icelles, ni pour tout autre pot capital résultant du droit ou de quelque coutume, même contenu dans le corps de droit, sous le prétexte d’une énorme, très-énorme et entière lésion, ni enfin pour tous autres prétextes , raisons ou causes, quelque justes, raisonnables et privilégiés qü'ils puissent être, même tels qu'ils auraient dû être nécessairement exprimés pour la validité des réglements ci-dessus. Nous défendons qu'il soit Jamais rétracté, discuté ou porté en justice, ou qu'on se pourvoie contre lui par voie de restitution en entier, de discussion, de réduction par les voies et termes de droit, ou par quelqu'autre moyen à obtenir de droit, de fait, de grâce ou de justice, de quelque manière qu'il eût été accordé et obtenu pour s'en servir, {ant en justice qu'autrement. Mais nous voulons expressément que la présente Constitution soit dès ce moment et à perpétuité valide, stable et eflicace ; qu’elle ait son plein et entier effet, et qu'elle soit imviolablement observée par tous et chacun de ceux à qui il appartient et appartiendra dans la suite, de quelque manière que ce soit. »

Plein de respect pour l'autorité pontificale, nous ne jugeons point un acte émané de la Chaire apostolique. Elle possède évidemment le droit de supprimer ce qu'elle-même a établi. Nous ne diseuterons pas sur le plus ou le moins d'opportunité de la mesure. Cette appréciation doit ressortir des entrailles de lhistoire. Nous ne dirons pas que le Successeur des Apôtres, en résumant ce procès, qui à duré deux cent trente-trois ans, entre la Société de Jésus et les passions déchaïnées contre elle, essaie, à force d'habileté de langage , de donner le change aux adversaires des Jésuites «en rapportant leurs accusations sans daigner les sanctionner. Nous n'examinerons même pas si la suppression prononcée est un châtiment infligé aux Jésuites ou

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. ol!

un grand sacrifice fait à l'espoir de la paix. Cette paix était chimérique, Clément XIV ne l'ignorait pas ; mais il se persuadait que tant de concessions mettraient ses derniers jours à l'abri des violences , et 1il frappa d'ostracisme la Société de Jésus. Le bref Dominus ac Redemptor fut accuelli par les ennemis de l'Eglise avec des transports de joie qui blessérent au cœur le Souverain-Pontife. Si cette joie lui fut amère, que la tristesse chrétienne du Sacré-Collége et de l'Episcopat dut lui paraître accablante ! Le bref avait été envoyé à Paris; Clément XIV écrivit à Christophe de Beaumont pour en solliciter l'acceptation.

L'archevèque de Paris, que les menaces n’intimidaient pas, et qui portait toujours la tête plus haut que l'orage, lui répondit le 24 avril 1774 :

« Ce bref n'est autre chose qu'un jugement personnel et particulier. Entre plusieurs choses que notre Clergé de France y remarque, d'abord il est singulièrement frappé de l'expression odieuse et peu mesurée employée à caractériser la bulle Pascendi munus, etc., donnée par le saint Pape Clément XII, dont la mémoire sera toujours glorieuse , bulle revêtue de toutes les formalités. Il est dit que cette bulle peu exacte a été extorquée plutôt qu'obtenue; laquelle néanmoins a toute la force et toute l'autorité qu'on attribue à un Concile Général, n'ayant été portée qu'après que tout le Clergé catholique et tous les princes s'éculiers eussent été consultés par le Saint-Père. Le Clergé , d’un commun accord et d’une voix unanime , loua extrêmement le dessein qu’en avait conçu le Saint-Père, et en sollicita avec empressement l'exécution. Elle fut conçue et publiée avec l'approbation aussi générale que solennelle. Et n'est-ce pas en cela que consiste véritablement l’efficace, la réalité et la force d'un Concile Général, plutôt, très-saint Père, que dans l'union matérielle de quelques personnes qui, quoique physiquement unies, peuvent néanmoins être très-éloignées l'une de l’autre dans leur manière de penser et dans leurs jugements et dans leurs vues? Quant aux princes séculiers, s'il en est qui ne se soient pas jonts aux autres pour lui donner positivement leur approbation, leur nombre est peu considérable. Aucun ne réclama contre elle, aucun ne s’y opposa, et ceux même qui avaient dessein de

bannir les Jésuites sonffrirent qu’on lui donnât cours dans leurs Etats.

» Or, venant à considérer que l'esprit de l'Eglise est imdivisible, unique, seul et vrai, comme il est en effet, nous avons sujet de croire qu'elle ne peut se tromper d’une manière si solennelle. Et cependant elle nous induirait en erreur, nous donnant pour saint et pieux un Institut qu’on maltraitait alors si cruellement, sur lequel l'Eglise et par elle l’Esprit-Saint s'énoncent en ces propres termes : « Nous savons de science certaine qu'il respire très-fort une odeur de Sainteté; » en munissant du sceau de son approbation et confirmant de nouveau non-seulement l'Institut en lui-même , qui était en butte aux traits de ses ennemis, mais encore les membres qui le composaient, les fonctions qui y étaient exercées, la doctrine qui s'y enseignait et les glorieux travaux de ses enfants, qui répandaient sur lui un lustre admirable, en dépit des efforts de la calomnie et malgré les orages des persécutions. L'Eglise se tromperait donc effectivement , et nous tromperait nous-mêmes, voulant nous faire admettre le bref destructif de la Compagnie, ou bien en suppesant qu'il va de pair, tant dans sa légitimité que dans son universalité, avec la Constitution dont nous avons parlé. Nous mettons à part, très-saint Père, les personnes qu'il nous serait aisé de désigner et de nommer, tant ecclésiastiques que séculières, qui se sont égarées, et ont trempé dans cette affaire. Elles sont, à dire vrai, de caractère, de condition, de doctrine et de sentiment, pour ne rien dire de plus, si pen avantageux , que cela seul suffirait pour nous faire porter avec assurance le jugement formel et positif que ce bref, qui détruit la Compagnie de Jésus, n’est autre chose qu'un jugement isolé et particulier, pernicieux, peu honorable à la tiare et préjudiciable à la gloire de l'Eglise, à l'accroissement et à la conservation de la Foi orthodoxe.

» D'un autre côté, Saint-Père , il n’est pas possible que je me charge d'engager le Clergé à accepter ledit bref. Je ne serais pas écouté sur cet article , fussé-je assez malheureux pour vouloir y prêter mon ministère, que je déshonorerais. La mémoire est encore toute récente de cette Assemblée générale que j'eus

DE LA COMPAGNIE DE JESUS. 313 l'honneur de convoqner, par ordre de Sa Majesté , pour y examiner la nécessité et l'utilité des Jésuites, la pureté de leurs doctrines, ete. En me chargeant d'une pareille commission, je ferais une injure très-notable à la Religion, au zèle , aux lumières et à la droiture avec laquelle ces Prélats exposérent au Roi leurs sentiments sur les mêmes points qui se trouvent en contradiction et anéantis par ce bref de destruction. Il est vrai que, si l’on veut montrer qu'il a été nécessaire d'en venir là, colorant cette destruction du spécieux prétexte de la paix, laquelle ne pouvait subsister avec la Compagnie subsistante, ce prétexte, très-saint Père, tout au plus pourra suflire pour détruire tous les corps jaloux de cette Compagnie, et la canomiser elle-même sans autre preuve; et c’est ce prétexte-là même qui nous autorise, nous , à former dudit bref un jugement trèsjuste, mais fort désavantageux.

» Car quelle peut être cette paix qu'on nous donne pour incompatible avec cette Société ? Cette réflexion a quelque chose d’effrayant, et nous ne comprendrons jamais comment un tel motif a eu la force d’induire V. S. à une démarche aussi hasardée , aussi périlleuse, aussi préjudiciable. Certainement la paix qui n’a pu se concilier avec l'existence des Jésuites est celle que Jésus-Christ appelle insidieuse , fausse et trompeuse ; en un mot, celle à qui l’on donne le nom de paix et qui ne l'est pas : Pax, pax, et non erat pax; cette paix qu'adoptent le vice et le libertinage , la reconnaissant pour leur mère ; qui ne s’allia jamais avec la vertu, qui, au contraire, fut toujours ennemie capitale de la piété. C'est exactement à cette paix que les Jésuites, dans les quatre parties du monde, ont constamment déclaré une guerre vive , animée, sanglante et poussée avec la derniére vigueur et le plus grand succës. C’est contre cette paix qu'ils ont dirigé leurs veilles, leur attention, leur vigilance, préférant des travaux pénibles à une molle et stérile oisivete. C'est pour l’exterminer qu'ils ont sacrifié leurs talents, leurs peines, leur zèle, les ressources de l’éloquence, voulant lui fermer toutes les avenues par où elle tenterait de s’introduire et de porter le ravage dans le sein du Christianisme, tenant les âmes sur leurs gardes pour les en affranchir; et, lorsque, par

malheur, cette fatale paix avait usurpé du terrain, et s'était emparée du cœur de quelques Chrétiens, alors ils l’allaient forcer dans ses derniers retranchements, ils l’en chassaient au prix de leurs sueurs, et ne craignaient point de braver les plus grands dangers, n’espérant d'autre récompense de leur zèle et de leurs saintes expéditions que la haine des libertins et la persécution des méchants.

» C'est de quoi l'on pourrait alléguer une infinité de preuves non moins éclatantes, dans une longue suite d'actions mémorables, qui n’a jamais été interrompue depuis le jour qui les vit naître jusqu'au jour fatal à l'Eglise qui les a vu anéantir. Ces preuves ne sont n1 obscures ni même ignorées de Votre Sainteté. Si donc, je le redis encore, si cette paix qui ne pouvait subsister avec cette Compagnie, et si le rétablissement d'une telle paix a été réellement le motif de la destruction des Jésuites, les voilà couverts de gloire, ils finissent comme ont fini les Apôtres et les Martyrs; mais les gens de bien en sont désolés, et c’est aujourd'hui une plaie bien sensible et bien douloureuse faite à la piété et à la vertu.

» La paix qui ne pouvait se concilier avec l'existence de la Société n’est pas aussi cette paix qui unit les cœurs, qui s’y entretient réciproquement, et qui prend chaque jour de nouveaux accroissements en vertu, en piété, en charité chrétienne, qui fait la gloire du Christianisme, et relève infiniment l'éclat de notre sainte Religion. Ceci ne se prouve pas, quoique la preuve en soit très-facile, non par un petit nombre d'exemples que cette Société pourrait nous fournir depuis le jour de sa naissance jusqu’au jour fatal et à jamais déplorable de sa suppression, mais par une foule innombrable de faits qui attesteront que les Jésuites furent toujours et en tout temps les colonnes, les promoteurs et les infatigables défenseurs de cette solide paix. On doit se rendre à l'évidence des faits qui portent avec eux la conviction dans tous les esprits.

» Au reste, comme je ne prétends pas faire dans cette lettre l’apologie des Jésuites, mais seulement mettre sous les yeux de Votre Sainteté quelques-unes des raisons qui, dans le cas présent, nous dispensent de lui obéir, je ne citerai ni les lieux ni

les temps, étant chose très-facile à Votre Sainteté de S'en assurer par elle-même et ne pouvant les ignorer.

» Outre cela, très-saint Père, nous n'avons pu remarquer sans frayeur que le susdit bref destructif faisait hautement l'éloge de certaines personnes dont la conduite n’en mérita jamais de Clément XIII, de sainte mémoire; et, loin de cela, il jugea toujours devoir les écarter et se comperter à leur égard avec la plus scrupuleuse réserve.

» Cette diversité de jugement mérite bien qu’on y fasse attention, vu qu'il ne jugeait pas même dignes de l'honneur de la pourpre ceux à qui Votre Sainteté semble souhaiter celui de la tiare. La fermeté de l’un et la connivence de l’autre ne se manifestent que trop clairement. Mais enfin on pourrait peut-être excuser la conduite du dernier, si elle ne supposait pas l'entière connaissance d'un fait qu'on ne peut tellement déguiser qu'on n'entrevoie ouvertement qu'il a dirigé la plume dans la confection du bref. |

En un mot, très-saint Père, le Clergé de France étant un corps des plus savants et des plus illustres de la sainte Eglise, lequel n'a d'autre vue ni d’autre prétention que de la voir de jour en jour plus florissante ; ayant mûürement réfléchi que la réception du bref de Votre Sainteté ne pouvait qu'obseurcir sa propre splendeur, il n’a voulu ni ne veut consentir à une démarche qui, dans les siècles à venir, ternirait la gloire en possession de laquelle 1l se maintient ne l’'admettant pas; et il prétend, par sa très-juste résistance actuelle, transmettre à la postérité un témoignage éclatant de son intégrité et de son zèle pour la Foi catholique, pour la prospérité de l'Eglise romaine et en particulier pour l'honneur de son chef visible.

» Ce sont là, très-saint Père, quelques-unes des raisons qui nous déterminent, moi et tout le Clergé de ce royaume, à ne jamais permettre la publication d’un tel bref, et à déclarer sur cela à Votre Sainteté, comme je le fais par la présente lettre, que telles sont nos dispositions et celles de tout le Clergé, qui d’ailleurs ne cessera jamais de prier avec moi le Seigneur pour la sacrée personne de Votre Béatitude, adressant nos très-humbles supplications au divin Pére des lumières, afin qu'il daigne

les répandre abondamment sur Votre Sainteté, et qu'elles lui découvrent la vérité dont on a obscurci l'éclat. »

L'Eglise de France, par l'organe de son plus illustre Pontife, refusait de s'associer à la destruction de la Compagnie de Jésus. Elle donnait ainsi au Pape un témoignage de sa Foi et de sa respectueuse fermeté. Peu d'années après, quand Clément XIV fut descendu dans la tombe, il trouva parmi les membres du Sacré-Collége des juges qui, à leur tour, se prononcérent contre lui. Pie VI avait, en 1775, demandé aux cardinaux leur avis au sujet de l'Institut détruit. Antonelli, l’un des plus savants et des plus pieux, osa écrire ces lignes, foudroyante accusation que de douloureux regrets, que l'imminence des périls courus par l'Eglise, purent inspirer, mais dont l’histoire, plus calme, a besoin de reviser les sévérités.

Antonelli s'exprime ainsi : « On n’examine pas s'il a été permis ou non de souscrire un tel bref. Le monde impartial convient de l'injustice de cet acte. Il faudrait être ou bien aveugle, ou porter une haine mortelle aux Jésuites pour ne pas s’en apercevoir. Dans le jugement qu'on a rendu contre eux, quelle règle y a-t-on observée? Les a-t-on entendus? Leur a-t-on permis de produire leur défense? Une telle manière d'agir prouve qu'on a craint d'évoquer des mnocents. L'odieux de pareilles condamnations, couvrant les juges d'infamie, fait honte au Saint-Siége même, si le Saint-Siége, en anéantissant un jugement si inique, ne répare son honneur.

» En vain les ennemis des Jésuites nous prônent-ils des miracles pour canoniser le bref avec son auteur ? ; la question

! Le cardinal Léonard Antonelli était neveu du cardinal Nicolas Antonelli, secrétaire des brefs sous Clément XIIE. Léonard, préfet de la Propagande el doyen du Sacré-Collége, partagea avec Consalvi la confiance de Pie VII. 11 laccompagna à Paris en 1804, et il fut emprisonné dans les dernières années du règne de Napoléon. Anlonelli était une des lumières de l'Eglise, On a de lui une lettre aux Evèques d'Irlande; son contenu prouve qu’il n’était pas aussi intolérant que cherchent à le représenter les biographes modernes.

2 Il est très-vrai que les Jansénistes et les Philosophes annoncèrent que des miracles se faisaient par l’intercession de Ganganelli, et qu’ils parlèrent mème de le béatifier. Cette protection, accordée à un Pape par les incrédules et par les seclaires, ne devait pas recommander sa mémoire auprès du Saint-Siège; mais Clément XIV n’a jamais mérilé cet excès d’indignité, I s’est trouvé dans une position inextricable, entre deux partis également animés: il a favorisé lun au détriment de VPautre, À son tribunal, et malgré lui, l'impiété l'a emporté sur le zèle catholique ; il à donc dù aussitôt devenir, pour les Encyclopédistes, un grand citoyen. II flé-

est si l'abolition reste valide ou non. Pour moi, je prononce, sans crainte de me tromper, que le bref qui la détruit est nul, invalide et inique, et que, en conséquence, la Compagnie de Jésus n’est pas détruite. Ce que J'avance ici est appuyé sur quanlité de preuves dont je me contente d’alléguer une partie.

» Votre Sainteté le sait aussi bien que messeigneurs les Cardinaux, et la chose n'est que trop éclatante, au grand scandale du monde. Clément XIV à offert de lui-même et promis aux ennemis des Jésuites ce bref d’abolition tandis qu'il n’était encore que personne privée, et avant qu'il ait pu avoir toutes les connaissances qui regardent cette grande affaire. Depuis, étant Pape, il ne lui a jamais agréé de donner à ce bref une forme authenthique et telle que les canons la requièrent.

» Une faction d'hommes actuellement en dissension avec Rome, et dont tout le but était de troubler et de renverser l'Eglise de Jésus-Christ, à négocié la signature de ce bref, et l’a enfin extorquée d'un homme déjà trop lié par ses promesses pour oser se dédire et se refuser à une telle injustice.

» Dans cet infâme trafic, on a fait au chef de l'Eglise une violence ouverte; on l'a flatté par de fausses promesses et imtimidé par de honteuses menaces.

» On ne découvre dans ce bref nulle marque d’authencité ; il est deslitué de toutes les formalités canoniques indispensablement requises dans toute sentence définitive. Ajoutez qu'il n’est adressé à personne, quoiqu'on le donne pour une lettre en forme de bref. Il est à croire que ce rusé Pape a oublié à dessein toutes les formalités, pour que son bref, qu’il n’a souscrit que malgré lui, parût nul à chacun.

» Dans le jugement définitif et l'exécution du bref, on n’a

trissait, il proscrivait les Jésuites, sans examen, sans avoir entendu leur défense : on en fit un Pape modèle de fausse tolérance et d’humanité. Les amis de l’Institut, de leur côté, ne tenant pas assez compte de la situation, adressèrent à ce Pontife des reproches pleins d’amertume. On le calomnia dans les deux camps:ici, en lui accordant des vertus chimériques ; là, eu faisant servir son esprit de passeport à des paroles odieuses ou cruelles. Les uns ont vu dans Ganganelli le plus indulgent et le plus aimable des vicaires de Jésus-Christ ; les autres, un criminel que son ambition avait perdu, et que ses moqueuses railleries ont déshonoré, Son caractère, ses mesures administratives, sa facilité à détruire l’ancienne hiérarchie monastique, ont permis au roman de le déifier; les mêmes raisons le firent trop rabaisser par les vrais Catholiques. Clément XIV ne fat ni un saint ni uu grand coupable, mais un homme faible.

318 CUAP. V. —— HISTOIRE

observé aucune loi, ni divine, ni ecclésiastique, ni civile ; au contraire , on y a violé les lois les plus sacrées que le Souverain- Pontife jure d'observer.

» Les fondements sur lesquels le bref s'appuie ne sont autre chose que des accusations faciles à détruire, de honteuses ealomnies , de fausses 1mputations.

» Le bref se contredit : ici 1l affirme ce qu'il nie ailleurs; ici il accorde ce qu'il refuse peu après.

» Quant aux vœux, tant solennels que simples, Clément XIV s'attribue, d'un côté, un pouvoir tel qu'aucun pape ne s’est jamais attribué; d’un autre côté, par des expressions ambiguës et indécises , 1l laisse des doutes et des anxiétés sur des points qui devraient être le plus clairement déterminés.

» Si l’on considère les motifs de destruction que le bref allesue, en en faisant l'application aux autres Ordres religieux, quel Ordre, sous les mêmes prétextes, n'aurait pas à craindre une semblable dissolution? On peut donc le regarder comme un bref tout préparé pour la destruction générale de tous les Ordres religieux.

» Il contredit et annule, autant qu'il peut, beaucoup de bulles et de Constitutions du Saint-Siége, reçues et reconnues par toute l'Eglise, sans en donner le motif. Une si téméraire condamnation des décisions de tant de Pontfes prédécesseurs de Ganganelli peut-elle être supportée par le Saint-Siége ?

» Ce bref a causé un scandale si grand et si général dans l’'Eglise qu'il n'y a guère que les impies, les hérétiques , les mauvais Catholiques et les libertins qui en aient triomphé.

» Ces raisons suflisent pour prouver que ce bref est nul et de nulle valeur, et, par conséquent, que la prétendue suppression des Jésuites est injuste et n’a produit aucun effet. La Compagnie de Jésus subsistant donc encore, le Siége apostolique, pour la faire paraître de nouveau sur la terre, n’a qu à le vouloir et parler : aussi je suis dans la persuasion que Votre Sainteté le fera, car je raisonne ainsi :

» Une Société dont les membres tendent à une même fin, qui n'est autre que la gloire de Dieu, qui, pour y arriver, se servent des moyens qu'emploie la Compagnie, qui se confor-

ment aux règles prescrites par l'Institut, qui s’entretiennent dans esprit de la Compagnie, une telle Société, quels que soient son nom, son habit, est très-nécessaire à l'Eglise dans ce siècle de la plus affreuse dépravation. Une telle Société n’eûtelle jamais existé, il faudrait l’établir aujourd'hui. L'Eglise, attaquée au seizième siècle par des ennemis furieux , s’est louée des grands services qu’elle a tirés de la Compagnie fondée par saint Ignace. A la vue de la défection du dix-huitième siècle, l'Eglise voudra-t-elle se priver des services que cette même Compagnie est encore en état de lui rendre? Le Saint-Siége eut-1l jamais plus besoin de généreux défenseurs que dans ce temps où l'impiété et l'irréligion font les derniers efforts pour en ébranler les fondements ? Ces secours, combinés par une Société entire , sont d'autant plus nécessaires que des particuliers , libres de tout engagement, sans avoir été formés sous des lois telles que celles de la Compagnie, sans avoir pris son esprit, ne sont pas capables d'entreprendre et de soutenir les mêmes tra- Vaux. »

L'impression que le bref de Clément XIV produisit dans la Catholicité est exprimée par ces deux manifestes, qui réunissent Paris et Rome dans le même sentiment. Le bref daté du 21 juillet aurait dû être promulgué le même jour ; la cour de Vienne en retarda la publication, parce qu'elle craignait que les biens des Jésuites ne tombassent entre les mains du Clergé. Joseph IT désirait prendre ses mesures pour se les approprier. Ce retard favorisait les incertitudes du Pape : il aurait voulu l'éterniser ; mais Florida-Blanca ne lui en laissa pas le pouvoir. - Clément accordait quelque confiance au prélat Macédonio, son neveu : l'Espagne le mit dans ses intérêts. De concert avec l'ambassadeur et le Père Buontempi, on résolut de livrer un dernier assaut à la volonté chancelante du Souverain-Pontife. Cet assaut fut décisif, et le 46 août 17173 le bref parut. Clément XIV avait nommé une commission pour le faire exécuter. Les cardinaux Corsini, Caraffa, Marefoschi, Zelada et Casali la composérent. Alfani et Macédonio leur furent adjoints. Les rôles avaient été distribués d'avance.

À huit heures du soir toutes les maisons des Jésuites sont

investies par la garde corse et par les sbires. On notifie au Général de la Compagnie et aux Pères le bref de suppression. Alfan et Macédonio apposent les scellés sur les papiers ainsi que sur chaque maison de l'Ordre. Laurent Ricci est transféré au Collége des Anglais ; les Assistants et les Profés sont disséminés dans d’autres établissements; puis sous les yeux des deux délégués pontificaux, le pillage des églises, des sacristies et des archives de la Société s'organise. Il dura longtemps, et l'image de cette mertie en tiare accordant l'impunité à tous les scandales qui en jaillirent ne s'est jamais effacée de la mémoire des Romains. On avait exproprié les Jésuites; on ne songea pas à assurer leur existence. La spoliation, entre les mains d'Alfani et de Macédonio, prit des allures tellement cyniques ‘, l’injustice marcha si audacieusement tête levée, que le cardinal Marefoschi, que ses inimitiés permanentes contre l'Institut avaient fait nommer commissaire, s’indigna de tant de cruautés. Pour ne pas autoriser par sa présence des turpitudes de plus d’une sorte, 1l refusa de siéger dans cette commission.

Le 22 septembre Clément XIV fit conduire au château Saint- Ange le Général, ses Assistants, Comelli, secrétaire de l'Ordre, les Pères Le Forestier, Zaccharia, Gauthier et Faure. Ce dernier était l’un des plus brillants écrivains de l'Italie. On redoutait la causücité de son esprit et l'énergie de sa raison 2. Ce fut son seul crime; et les philosophes, qui abusaient de la licence d’écrire, applaudirent à cet asservissement de la pensée.

1 Alfani et Macédonio occupaient des postes qui conduiseient inévitablement au cardinalat. Pour frapper de bläme la conduite du premier, Pie VI l’écarta des affaires, et il fut oublié. Quant à Macédouio, sa disgràce devint encore plus marquée. IL était neveu du Pape défunt, et ilest d'usage, à Rome , que le Pape élu rende le chapeau de cardinal à un membre de la famille de son prédécesseur. Macédonio se vit exclu par Pie VI.

2 L’interrogaloire du Jésuite se passa en ces fermes. Le magistral instructeur fui dit, dans son cachot : « M. l’abbé, il m’est enjoint de vous annoncer que vous m’èles ici pour aucun crime. — Je le crois bien, puisque je n’en ai pas commis.— Vous n’y êtes mème pas pour certains écrits que vous avez publiés. — Je le crois bien encore , puisque, d’abord , il n’y avait pas defense d'écrire, el qu'ensuite je ne Pai fait que pour répondre aux calomnies que l’on vomissail contre la Société dont j'étais membre. — Quoi qu’il en soit, vous n’ètes ici pour rien de (out cela, mais seulement pour vous empècher d'écrire contre le Bref. — Oh! oh! Monsieur, voila une Jurisprudence nouvelle! C’est donc à dire que, si le Saint-Pére avait crain{ que je ne volasse , il m'aurait envoyé aux galères, el, s’il avait eu peur que je n’assassinas:e, il m'aurait fait pendre préventivement, »

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. Ep

Le Souverain-Pontife avait à sa disposition les archives de la Gompagnie. Les lettres les plus intimes, les correspondances de chaque Père, les papiers de l'Ordre , ses affaires, le bilan de sa fortune, tout était sous les yeux de la commission, qui se montrait implacable; on tortura par des interrogatoires captieux les prisonniers qui, tenus dans le plus complet isolement, pouvaient, obsédés par la crainte ou par le désespoir, se sauver en faisant d'utiles révélations. Ricci et les Jésuites enfermés dans le château Saint-Ange ne se plaignirent pas de la captivité qu'on leur, infligeait. [ls déclarèrent qu'ils étaient plus que jamais enfants de l'obéissance, et que, comme membres de la Société de Jésus ou prêtres catholiques, ils n'avaient rien à se reprocher des accusations dont on les chargeait. On leur parla de trésors cachés : dans des souterrains, de leur imsoumission aux volontés du Pape; ces vieillards, courbés sous le poids des années, secouérent leurs chaînes en souriant tristement, et ils répondi-' rent: « Vous avez les clefs de toutes nos affaires, de tous nos secrets ; s’il y a des trésors, vous devez nécessairement en saisir la trace. » On cherchait partout ; l’avidité d’Alfani et de Macédonio ne se lassait jamais ; la conscience troublée de Clément XIV aurait voulu justifier sa partialité en découvrant quelque trame mystérieuse. Tout fut inutile. Le procès contre les Jésuites embarrassait beaucoup plus les cardinaux magistrats que les accusés eux-mêmes; on résolut de le faire traîner en longueur. Ce fut alors qu'on exhuma les paroles, presque sacramentelles , mises dans la bouche de Ricci, ce fameux Siné ut sunt, aut non sint?, qui n'a jamais été prononcé, mais que tous les Pères de l’Institut ont pensé, car il était la conséquence de leurs vœux et de leur vie.

Clément XIV, dans des prévisions d'avenir, n'avait pas osé engager l'Église d’une manière trop solennelle. Il avait toujours

1 C’est Caraccioli, dans son roman sur Clément XIV, qui attribue au Père Ricci ce mot devenu célèbre, Le Général des Jésuites ne l’a jamais prononcé devant le Pape Clément XIV, puisqu'il lui fut impossible de l'entretenir depuis son élévation au siége de Pierre. Ces paroles sont probablement tombées de la bouche de Clément XIII, lorsqu'’en 4761 le cardinal de Rochechouart, ambassadeur de France à Rome, lui demandait de modifier essentiellement les Constitutions de l'Ordre. On voulait un Supérieur particulier pour les Jésuites français; alors le Pape, rési tant à ces innovations proposées, aurait dit : « Qu'ils soient ce qu’ils sont ou qu’ils pe soient plus! »

refusé de rendre une bulle pour la dissolution de la Société de Jésus, et sa sentence parut sous forme de bref! , comme plus facile à révoquer. Ce bref ne fut pas dénoncé aux Jésuites selon la coutume canonique; on ne l’afficha ni au champ de Flore ni aux portes de la basilique de Saint-Pierre. L'Eglise gallicane refusait de l'accepter. Le roi d'Espagne le regarda comme insuffisant. La cour de Naples défendit de le promulguer sous peine de mort. Marie-Thérèse, en se réservant tous ses droits, c'est-à-dire en laissant Joseph IT s'emparer des cinquante millions de biens possédés par les Jésuites, concourut purement et simplement aux vues du Pape pour le maintien de la tranquillité de l'Eglise. La Pologne résista pendant quelque temps; mais les vieux Cantons suisses ne consentirent pas aussi facilement à se soumettre. L’exécution du bref leur paraissait dangereuse pour la Religion catholique. Ils en écrivirent à Clément XIV. Dans cet intervalle, les disciples de l'Institut s’étaient sécularisés par obéissance; Lucerne, Fribourg et Soleure ne permirent jamais qu’ils abandonnassent leurs colléges. Ainsi le décret pontifical ne satisfaisait ni les amitiés ni les haines catholiques ; il ne fut loué que par Pombal et par les Philosophes. Le Pape eut le malheur de devenir un grand homme aux yeux des Calvinistes de Hollande et des Jansénistes d'Utrecht, qui firent frapper une médaille en son honneur. Cette flétrissure, dont ses vertus s’indignèrent, fut sensible au cœur de Ganganelli; en apprenant la joie des ennemis de la Religion, il comprit toute l'étendue de son erreur, mais il s'était placé dans l'impossibilité de la réparer.

1 Un bref esi une jettre que le Pape écrit aux rois, princes ou magistrals , et quelquefois à de simples particuliers : on a coutume de l’expédier en papier, sur des affaires brièves, légères et succinctes, La matière des bulles est ordinairement plus importante ; leur forme est plus ample ; elles sont toujours écrites sur parchemin, Quand le Pape est mort, on n’expédie plus de bulles pendant la vacance du Siége. Le nouveau Pontife lui-même s’abstient de cette forme plus solennellè avant son couronnement : il ne donne alors que des brefs ou des demi-bulles (semi-bolle ou mezze-bolle), nom dérivé du cachet en plomb qui les accompagne pendu avec une ficelle, et dont une des faces est alors sans inscription. Dans les bulles proprement dites, ce cachet représente d’un côté les têtes de saint Pierre et de saint Paul, et de l’autre il porte le nom du Pape réguant : mais dans les demi-bulles, il ny a que l’image des apôtres. Dizionärio di erudizione storico-ecclesiastica, elc., compilato del cavaliere Gaetano Moroni , au mot Bolla, paragraphes 4 et 8, {, v; p. 277 el 281 ; au mot Breve, & 4, t. vi, p. 4117.

I ne lui restait plus qu'à mourir; on tira de sa mort une dernière calomnie contre l'Ordre de désus. Schæll raconte ! : « Clément XIV, dont la santé, selon la remarque de plusieurs écrivains, commença à dépérir depuis la signature du bref, mourut le 22 septembre 1774, ägé de près de soixante-neuf ans. Après l'ouverture de son corps, qui se fit devant un grand nombre de curieux, les médecins déclarèrent que la maladie à laquelle il avait succombé provenait de dispositions scorbutiques et hémorroïdales, dont il était affecté depuis longues années, et qui étaient devenues mortelles par un travail excessif et par la coutume qu'il avait prise de provoquer artificiellement des sueurs fortes, même dans les grandes chaleurs. Cependant les personnes formant ce qu'on appelait le parti espagnol répandirent un tas de fables pour faire croire qu’il avait été empoisonné avec de l’eau de Tofana , production imaginaire dont beaucoup d’ignorants ont parlé ; et que personne n’a jamais vue ni connue. On fit circuler une quantité de pamphlets qui accusaient les Jésuites d’être les auteurs d'un erime dont l'existence ne repose sur aucun fait que l'histoire puisse admettre. »

Quelques Catholiques n’ont pas eu la loyale discrétion de l'historien protestant; à leurs yeux Clément XIV est bien mort empoisonné. Pour établir cette hypothèse, qui devait tout naturellement se transformer en certitude, puisqu'elle servait à dépopulariser la Compagnie de Jésus, on évoqua toute espèce de conjectures. On donna un rôle important à une villageoise de Valentano nommée Bernardine Renzi, fille chrétienne, qui lisait, disait-on, dans l'avenir et qui annonça jour pour jour la mort du Souverain-Pontife. De ce fait, assez peu rare dans les annales de l'Eglise, on tira d’étranges déductions. Bernardine prophétisait que le Saint-Siége serait bientôt vacant, et qu elle ne tarderait pas à être arrêtée. « Ganganelli, disait-elle, me tiendra en captivité, Braschi me délivrera. » Deux Jésuites, les Pères Coltraro et Venissa, furent soupçonnés, avec son confesseur, de répandre les prédictions de cette femme. La force armée les écroua au château Saint-Ange; Bernardine fut à son tour privée de la liberté. La plupart de ces faits se passaient

1 Cours d'histoire des Etats européens, t, xL1v, p. 85,

294 CHAP. V. —— HHNISTOIRE

avant le 21 juillet 1773. L’empoisonnement de Clément XIV eût été alors un crime utile aux Jésuites ; on pourrait le comprendre tout en le réprouvant; mais, après le bref, que leur importäit la vie ou la mort du Pape? Quand des hommes aussi habiles qu'on les suppose se décident à un forfait, ce n’est pas pour-consacrer un fait accompli qu'ils se font coupables, mais pour le prévenir. Les Jésuites n’ont pas tué Ganganelli quand son décès leur était avantageux, lorsqu'ils étaient encore debout. Est-il possible, est-il présumable qu'ils l’aient empoisonné quand leurs supérieurs languissaient dans les fers, et quand eux-mêmes, dispersés et ruinés, subissaient leur destin avec une simplicité d'enfants ?

* On avait préténdu que les Philosophes et Choiseul avaient fait mourir le fils du roi de France et le Pape Rezzonico. C’était une calomnie et une invraisemblance, l’histoire les repousse toutes deux avec dédain. On a affirmé sans preuves, sur de vagues soupçons nés d’une haine inexplicable, que la mort de Ganganelli avait offert différents symptômes d’empoisonnement, et que lui-même, dans son agonie, avait proclamé qu’il mourait victime. Cette agonie fut, il est vrai, aussi longue que douloureuse : elle commença le jour où il s’assit sur la Chaire aposto lique, elle ne se termina qu'avec son dernier soupir. Il y eut dans ce Pontife, peu fait pour la lütte, un combat intérieur qui dévora les restes de sa vie; combat affreux, car la faiblesse était aux prises avec la justice. Il résista, il atermoya autant que les ressources de son imagination le permirent; 1l espéra toujours que ce calice d’amertume, présenté par les princes de la maison de Bourbon, serait éloigné de ses lèvres ; mais, à l’arrivée du comte de Florida-Blanca, ses angoisses redoublérent. L'ambassadeur espagnol fut le bourreau de l’homme ; le remords acheva le Pontife.

Il avait dit en signant le bref : « Questa suppressione mi dara la morte! » Longtemps après l'avoir promulgué, on le voyait errer dans ses appartements et s’écrier à travers les sanglots : « Grâce! grâce ! on m'a fait violence. Compulsus feci! compulsus feci'! » Déplorable aveu qu'un noble repen-

1 M. de Saint-Priest, Æis/oire de la Chute des Jésuites,

tir arrachait à la démence. Le Pape mourait fou, mais ce n’était pas la chimérique acqua di Tofana qui corrompait son sang, qui brülait ses entrailles, qui faisait de son sommeil la plus cruelle des agitations. Enfin, le 22 septembre 1714; Ja raison revint à Clément XIV, mais avec la mort. À ce suprême moment, la plénitude de son intelligence lui fut rendue. On l'avait forcé à créer in petto onze cardinaux imposés par les ennemis de la Société de Jésus. Malvezzi veut profiter de cette’ sérénité dont il n’a pas le secret. Il supplie le Pape d'achever son œuvre en confirmant les promotions qui seront nécessaires aux puissances dans le prochain Conclave. La justice était enfin descendue sur la tête du Pontife. Il avait la conscience du prodige que le Ciel accomplissait en sa faveur; il s'en montra digne en refusant , d'accéder à la demande du cardinal. « de ne le puis ni ne le dois, répondit-il, et le Seigneur jugera mes motifs. » Malvezzi et ses complices insistaient. « Non, non, s’écria le Pape, je vais à l'Eternité, et je sais pourquoi. »

Une lettre de Joseph Gavazzi, créature du cardinal Malvezzi, ne laisse aucune incertitude sur ce fait. Le 29 septembre 1714, Gavazzi mande de Bologne à Nicolas Pagliarini, l'agent de Pombal : « Il m'est revenu en mémoire de vous dire que le pauvre Monsignor Macédonio, qui avait été cru par tout le monde cardinal in petlo, reste, comme on écrit de Rome, sacrifié, et déjà on parle de l'envoyer gouverneur à Urbino. Grande affaire ! il n'a pas été possible d'obtenir du Pape la nomination des cardinaux én pelto, bien que par deux fois J'émmentissime Malvezzi et d’autres se soient jetés à ses pieds en le supplhiant de les nommer. Mais si Malvezzi est Pape, Macédonio aura tout de suite la pourpre, parce qu'il l’aime et qu'il connaît son mérite. En somme, tout est désordre, et Dieu veuille que les choses soient remises à leur place par le nouveau Pontificat. »

Ce refus, si providentiellement constaté et si extraordinaire dans un Souverain-Pontife qui avait tant accordé, paraissait inexplicable. IL se fit avec un courage que semblait doubler l'approche des jugements de Dieu, et Ganganellh expira saintement comme 1l aurait toujours vécu, s'il n’eût pas mis une

heure d'ambition ct un désir d’ iniquité entre la pourpre et la tiare.

Six jours après ce trépas, le cardinal de Bernis, qui avait intérêt à prémunir le jeune roi Louis XVI contre les Jésuites, écrivait au ministre des affaires étrangères : « Le genre de maladie du Pape et surtout les circonstances de sa mort font croire communément qu'elle n’a pas été naturelle... Les médecins qui ont assisté à l'ouverture du cadavre s'expriment avec prudence, et les chirurgiens avec moins de circonspection. Il vaut mieux croire à la relation des premiers que de chercher à éclaircir une vérité trop affligeante, et qu'il serait peut-être fâcheux de découvrir. » Le même jour, un des complices du cardinal de Bernis , l'agent le plus actif du cardinal Malvezzi, écrit à Nicolas Pagliarini, secrétaire de Pombal. Sa lettre est toute confidentielle ; il ne soupçonne pas qu'un jour elle pourra déposer devant l’histoire, et Gavazzi donne sans s’en douter le plus complet démenti à ces bruits d’empoisonnement : « Notre Saint-Pére Clément XIV, de glorieuse mémoire, ainsi s'exprime Gavazzi, est mort, comme-tout le monde le dit, à force de souffrances, et non de poison comme quelques-uns l'ont prétendu. »

Le 26 octobre, les soupçons que Bernis a laissés entrevoir se confirment dans son esprit, il veut les faire passer dans celui du roi. Il mande au ministre : « Quand on sera instruit autant que je le suis, d’après les dr La certains que le feu Pape m'a communiqués, on trouvera la suppression bien juste et bien nécessaire. Les circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi la mort du dernier Pape, excitent également l'horreur et la compassion. Je rassemble actuellement les vraies circonstances de la maladie et de la mort de Clément XIV, qui, Vicaire de Jésus-Christ, a prié, comme le Rédempteur, pour ses plus implacables ennemis, et qui a poussé la délicatesse de con science au point de ne laisser échapper qu'à peine les cruels soupçons dont il était dévoré depuis la Semaine Sante , époque de sa maladie. On ne peut pas dissimuler au roi des vérités, quelque tristes qu’elles soient, qui seront consacrées dans l'histoire. » | |

Les philosophes connaissaient la correspondance de Bernis,

ils savaient les inquiétudes qu'elle recèle ; il était de leur avantage de les propager. D’Alembert essaie de faire peur à Frédéric IT de la terrible milice qui, aprés avoir enseigné la doctrine du régicide, ose évoquer des Locustes jusque sous les lambris du Vatican. Le 15 novembre 1774, le roi de Prusse rassure en ces termes le sophiste français { : « Je vous prie de ne pas ajouter foi légèrement aux calomnies qu’on répand contre nos bons Pères. Rien de plus faux que le bruit qui a couru de l’empoisonnement du Pape. Il s’est fort chagriné de ce qu'en annonçant aux cardinaux la restitution d'Avignon, personne ne l'en a félicité, et de ce qu'une nouvelle aussi avantageuse au Saint-Siége a été reçue avec autant de froideur. Une petite fille a prophétisé qu'on l’empoisonnerait tel jour; mais, croyez-vous cette petite fille inspirée? Le Pape n'est point mort en conséquence de cette prophétie, mais d’un desséchement total des sucs. Il a été ouvert, et on n’a pas trouvé le moindre indice de poison. Mais il s’est souvent reproché la faiblesse qu'il a eue de sacrifier un Ordre tel que celui des Jésuites à la fantaisie de ses enfants rebelles. Il a été d’une humeur chagrine et brusque les derniers temps de sa vie, ce qui a contribué à raccourcir ses jours. »

Bernis invoque la conscience future de l’histoire; l’histoire ? a parlé comme Frédéric Il. Les Protestants eux-mêmes l'ont écrite sous la dictée de leurs préjugés anti-jésuitiques, et elle disculpe les Pères de la Compagnie du crime dont Bernis tente

Y Œuvres philosophiques de d’ Alembert, Correspondance, t, XVIHr,

2 Un écrivain italien, Beccatini , rapporte, dans son Histoire de Pie FI, les divers bruits qui coururent à Rome et dans le monde lors du trépas de Clément XIV; puis ilajoute : « Maintenant personne ne soutient cette hypothèse, et le cardinal de Bernis, après avoir pris parti pour l’empoisonnement , a avoué souvent qu’il n’en croyait plus rien. » (Storia di Pio VI, t. 1, p. 34.)

Cancellieri, l’un des savants les plus distingués de l’Italie, et qui mourut en 4826, confirme, aux pages 409 et 515 de sa Sforia di solenni possessi dei summi Ponlifici, le récit de la mort naturelle de Clément XIV, et il dit : « Qu’à cause de l’àcreté et de la corruption des humeurs dans le corps du Pape défunt, il ne put être exposé, selon la coutume, les trois premiers jours, les pieds découverts. »

Le comite Joseph de Gorani, cet écrivain milanais qui embrassa avec tant d’ardeur la cause de la Révolution française et qui fut un adversaire si prononcé de l'Eglise et des Jésuites , nie l’empoisonnement de Clément XIV, dans ses Mémoires secrets et critiques des cours et des gouvernements de l’Italie.— Noir dans ouvrage du Père Curci contre Gioberti, Una Divinazione... les autorités pro ct contra, t,. 11, p. 550,

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