‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus composée sur les documents inédits et authentiques (volume 3)Chapitre 14 sur 22 · AS · texte numérisé non relu

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de les charger. IL s’efforçait de s'appuyer sur le témoignage plus ou moins circonspect des hommes de l’art; ce témoignage lui fit défaut. Les docteurs Noël Salicetti et Adinolfi, l’un médecin du palais apostolique, l’autre médecin ordinaire du Pape, décrivirent dans un rapport circonstancié les causes et les effets de la maladie de Clément XIV. Ils le remirent entre les mains du prélat Archinto, majordome de Ganganelli, et ce mémoire, daté du 11 décembre 1774, conclut dans toutes ses parties en faveur d'une mort naturelle. Il se termine ainsi : « Il n’y aurait rien d'étrange qu'après vingt-huit ou trente heures les chairs se fussent trouvées dans une grande putréfaction. On sait qu'alors la chaleur était excessive et qu’il soufflait un vent brûlant, bien capable de produire et d'augmenter la corruption en peu de temps. Si, parmi le tumulte que causa dans la multitude ce fâcheux événement, on eût fait attention à l’impression que fait le vent du midi sur les cadavres, même embaumés, comme le sont d'ordinaire ceux des Souverains-Pontifes, à l'ouverture et à la dissection de toutes les parties examinées à loisir et remises ensuite à leur place naturelle, il ne se fût pas répandu dans le public tant de faux bruits, la populace étant naturellement portée à adopter le merveilleux des opinions extraordinaires.

» Voilà mon sentiment au sujet de cette maladie mortelle, qui a commencé lentement, duré longtemps, dont nous avons reconnu les symptômes non équivoques, mais clairs et palpables, dans l'ouverture qui s'est faite du corps en présence de presque tout un public; et ceux qui y ont assisté, pour peu qu'ils soient clairvoyants, exempts de prévention et dégagés de tout esprit de parti, ont dû reconnaître que l’altération des

parties nobles ne doit légitimement s’attribuer qu'à des causes

purement naturelles. Je me croirais coupable d'un grand crime si, dans une affaire d’une aussi majeure importance, je ne rendais pas à la vérité toute la justice qu’on est en droit d'attendre d’un homme de probité, tel que je me flatte de l'être. »

L'honneur et la science donnaient un dément officiel aux

suppositions que la calomnie était intéressée à répandre. Battue sur un point, elle se replia sur un autre. Le Père Marzoni,

27 juillet 1775.

Général des Conventuels de Saint-François, était l'ami, l'ancien confesseur de Clément XIV. Le Souverain-Pontife avait appartenu à cet Institut, et Marzoni, qui ne s'était pas séparé de lui pendant cette longue agonie, n'avait jamais été suspect de partialité à l'égard des Jésuites. On profita de ces circonstances; on fit courir le bruit en Europe que le Pape avait confié à Marzoni qu'il croyait mourir empoisonné. Les enfants de saint Ignace étaient épars sur la terre, leurs adversaires de France et d'Espagne Jjouissaient à Rome d’un crédit extraor-

dinaire; le Général des Cordeliers ne recula pas néanmoins

devant l’accomplissement d’un devoir. Le tribunal de l'nquisition l'interrogeait ; il répondit par la déclaration suivante :

« Moi, soussigné, Ministre général de l'Ordre des Conventuels de Saint-François, sachant bien que par le serment on prend à témoin de ce qu'on jure le Dieu souverain et infiniment vrai; moi, certain de ce que j’assure, sans aucune contrainte, en présence du Dieu qui sait que je ne mens pas, par ces paroles pleines de vérité, écrites et tracées de ma propre main, je jure et atteste à tout l'univers que, dans aucune circonstance quelconque , Clément XIV ne m'a jamais dit, ou avoir été empoisonné, ou avoir éprouvé les moindres attentes du poison. Je jure aussi que jamais je n'ai dit, à qui que ce soit, que ce même Clément XIV m'ait fait la confidence , ou qu'il avait été empoisonné, ou qu'il avait éprouvé les moindres atteintes du poison. Dieu m'est témoin.

. » Donné dans le couvent des Douze-Apôtres de Rome, ce

» Moi, Frère Louis-MaRIE MaRzoN1, » Ministre Général de l'Ordre. »

Clément XIV ne mourut pas de la main des Jésuites; le le fait est attesté par les Protestants, par ses médecins, par ses amis, et surtout par l'évidence des faits ; mais les Jésuites sont restés sous le bref qu'il a porté. On a entraîné le Pape au-delà de ses prévisions ; on l’a poussé vers l’abime en flattant son besoin de popularité ; on l'a tué afin d’escalader le Saint-Siége

et d'arriver plus vite à la révolution qu'on préparait. Les Jésuites n'existent plus ; les rois catholiques ont pris des engagements contre eux. Les passions de Charles IT, l’avidité de Joseph IT, la jeunesse de Louis XVI, rendent impossible leur réhabilitation ; les couronnes ne font plus mystère de leur indifférence , et le cardinal Ange Braschi est nommé Pape le 45 février 1775, Il avait toujours affectionné l’Institut et ses premiers maitres; 1l ne taisait pas ses regrets de disciple et de pontife; il n’en fut pas moins élu à l'unanimité. Il vénérait la mémoire de son prédécesseur, et, quoique avec un caractère tout opposé, il avait assez de vertus, de courage, de grandeur et de majeslé pour le faire oublier, ou pour réparer son erreur.

Pie VI, dont le peuple romain saluait avec amour l'avénement, dont 1l aimait le faste et la charité, comprit, en montant sur le trône, l’inextricable position dans laquelle Ganganelli s'était engagé. Clément XIV avait, à son insu, jeté un long ferment de discorde dans l'Eglise : en dissolvant l'Ordre de saint Ignace de Loyola, sans le juger , sans le condamner, il avait mis en doute l’œuvre de tous les Pontifes, depuis Paul III

due jusqu’à Clément XIIT. Par un sentiment de convenance sacer-

dotale et politique, Pie VI respecta ce que Ganganelli avait fait. Il ne lui était pas possible de ressusciter un Institut que son prédécesseur avait, selon lui, si fatalement tué; il ne pouvait qu'adoucir le sort des Jésuites. Par un ingénieux artilice d'humanité, il décida que leur procès serait continué et mené à sa fin.

En face de ce roi de l'Eglise, beau de sérénité et brillant sous l’auréole populaire, Florida-Blanca sentait que son âpreté et ses menaces seraient mutiles. Il exigeait néanmoins que le Général et les supérieurs des Jésuites subissent le jugement de la cour de Rome; c'était une satisfaction qu'il s’accordait à lui-même. Pie VI ne la lui refusa pas. Sûr de l'innocence des Pères, il voulut que la commission formée par Clément XIV sous l'influence de l'Espagne fût condamnée à flétrir ou à absoudre la Société de saint Ignace. Cette commission savait qu'il lui était désormais interdit de tromper la vigilance du Pape : elle agissait sous ses yeux, elle avait entre les mains

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. Jo

tous les documents pour rendre sa sentence, et Pie VI la pressait de se prononcer. Elle différa autant qu'elle put; elle fut enfin contrainte d’être juste ; et, peu après la mort du Général des Jésuites, elle acquitta ces hommes qu’elle avait si cruellement accusés !. j

Ricci, captif, était une proie dévolue à l'Espagne. À peme Clément XIV eut-il fermé les veux, que Florida-Blanca accourut au palais -du cardinal Albani, doyen du Sacré-Collége , et qu'il lui dit : « Le Roi, mon maître, entend que vous lui répondiez des Jésuites prisonniers au château Saint-Ange; il ne veut pas qu'on les rende à la liberté. » Pie VI connaissait la persévérance des inimitiés de Charles HE, il s’ingénia à soulager les victimes que le Bourbon se réservait. Le monarque catholique se montrait sans pitié, le Vicaire de Jésus-Christ osa être équitable. Ricci ne pouvait pas être jugé, car il aurait été acquitté. Pie VI entoura sa prison de toutes les faveurs compatibles avec la privation de la liberté ; il le plaignit, 1l accorda à ses vertus des témoignages publics d'estime. Il nourrissait même la pensée de sa délivrance , lorsqu’au mois de novembre 1775 le Général des Jésuites n’eut plus la force de

1 Nous avons sous les yeux les pièces et documents qui servirent à édifier cet étrange procès. Les charges de l’accusation , les interrogatoires des prévenus ont

été compulsés par nous avec une curiosité tout historique, car nous espérions faire

surgir de ce dossier oublié quelque indice révélateur. Nous devons avouer que les charges se réduisent à des futilités qui, dans l’état ordinaire des choses, n’auraient pas même besoin de lintervention d’un juge de paix. Ces incriminafions se résument ainsi : les Jésuites ont fait ou dû faire quelques démarches auprès de l'impératrice Marie-Thérèse pour l’engager à user, en leur faveur, de son crédit auprès de Clément XIV. Ils pouvaient avoir conseillé à l’impératrice de pousser jusqu’à la menace. Ils ont obtenu la protection de Catherine de Russie et de Frédéric IL de Prusse. Is ont dù encore tenter de soulever les Evèques contre le Saint- Siége.

Cette triple accusation ne prouve pas la culpabilité antérieure des Jésuites. On se coalise pour les détruire sans motifs; ils cherchent les moyens d'empêcher leur suppression ; on les attaque, ils se défendent. C’est le seul crime qui leur soit reproché. Le rapport se termine ainsi : «Ce sont, en abrégé, les principales raisons de continuer la procédure contre les prisonniers, le Général et Assistants, lesquels, dans les premiers jours de leur emprisonnement, et avant que l’on eùt fini l'examen des papiers que l’on rassemblait, n’ont été presque interrogés que sur des points généraux. »

A Rome, on n’impute aux Jésuites que d’avoir essayé de conjurer l’orage que les rois de la maison de Bourbon amassaient sur leur tête, et, pour étayer cette accusation, voici quelques-unes des lettres les plus compromettantes que la commission judiciaire évoqua.

Le 30 janvier 4773, Laurent Ricci écrivait au Père Ignace Pintus, à Johannisberg : « Votre lettre m’a grandement surpris et a ajouté une extrème affliction à

supporter les douleurs qui le consumaient. Le mal fit des pregrès rapides. Ricci ne se cacha point que la mort approchait ; il demanda le saint Viatique. Lorsque le malade se trouva en présence de son Dieu, des officiers, des soldats et des prisonniers du château Saint-Ange, ce père de famille, dont la postérité encore jeune était condamnée à une dispersion stérile, ne voulut pas mourir sans dire adieu à ses enfants, sans pardonner à leurs ennemis.

« L'incertitude du temps auquel il plaira à Dieu de m'appeler à lui, dit-l devant ces témoins, et la certitude que ce temps est proche, attendu mon âge avancé, et la multitude , la longue durée et la grandeur de mes souffrances trop supérieures à ma faiblesse, m'avertissent de remplir d'avance mes devoirs , pouvant facilement arriver que la nature de ma dernière maladie m'empêche de les remplir à l’article de la mort. Partant, me considérant sur le point de comparaître au tribunal de l'infaillible vérité et justice, qui est le seul tribunal de Dieu, après une

toutes celles qui m’accablent, Il courait déjà dans Rome une lettre de sa Majesté le roi de Prusse à M. d’Alembert, dans laquelle il est dit que je lui ai envoyé un ambassadeur pour le prier de se déclarer ouvertement protecteur de la Compagnie. Je niais d’avoir donné celle commission, mais peut-être quelqu'un , profitant de l’occasion de faire sa cour à Sa Majesté, lui avait recommandé en mon nom la Compagnie. Si la chose était arrivée ainsi, je l’aurais approuvée; mais jamais un simple particulier, sans commission du supérieur, ne devait aller, en son nom, à celte fin “etavec l'éclat que porte un tel fait. J’excuse celui qui, là-bas, vous a conseillé ; le trouble empêche de pouvoir bien réfléchir. Le Père du Collége Romain n’a nulle aulorité de suggérer de faire des commissions en mon noi, ni les autres de s’en acquitter sans mon consentement. Pour deux personnes que Votre Révérence me cite, je lui en citerai plusieurs qui sont au fait de la cour de Rome, et qui ne se lassent pas d être surprises d’un fait qui nous expose à la division et qui témoigne à tout le monde l'indifférence de Sa Majesté, qu’on ne croyait pas auparavant, et qui peut déplaire à d’autres princes, toutes choses qui facilitent notre ruine. Je sais que quelques-uns font des démarches de leur propre mouvement, parce qu’ils disent : « Les supérieurs ne font rien. » Je loue ce zèle, et tant qu’ils ne font que des démarches innocentes et qu’ils n’empioient pas le nom de supérieur, je loue de mème leurs opérations. Au reste, ils sont dans l’erreur, car les supérieurs écoutent des gens très-sages du dedans et du dehors, et c’est pourquoi ils ne font pas des démarches imprudentes; ils ont fait tout ce qu’il était possible de faire prudemment, et ils ne doivent pas dire lout ce qu’ils font,»

Le même Général avait, le 31 octobre 4772, adressé au Père Cordara les conseils suivants : « À mon avis, on ne doit pas s’arrèter aux motifs de crainte que donnent les bruits qui courent sur nos affaires; non que je puisse rien assurer, car on agit dans un si grand secret qu’il dérobe tout dessein à la connaissance des personnes les plus respectables, mais parce que je pense que les bruits et les craintes ne doivent pas nous servir de règle. »

Le Père Xavier de Panigai mandait de Ravenne, le 4 juillet 4773, au Père Gorgo, Assistant d’Halie : « Mon très-révérend Père, les nouvelles qui nous soul parvenue ici dernièrement, de là-bas et de personnes dignes de foute foi , sont

longue et mûre délibération, après avoir prié humblement mon très-miséricordieux Rédempteur et terrible Juge qu'il ne permette pas que Je me laisse conduire par la passion, spéciale ment dans une des dernières actions de ma vie, ni par aucune amertume de cœur, ni par aucune autre affection ou fin vicieuse, mais seulement parce que je juge que c’est mon devoir de rendre témoignage à la vérité et à l'innocence, je fais les deux suivantes déclarations et protestations :

» Premièrement : Je déclare et proteste que la Compagnie de Jésus éteinte n'a donné aucun sujet à sa suppression. de le déclare et proteste avec celte certitude que peut avoir moralement un supérieur bien informé de ce qui se passe dans son Ordre.

» Secondement : Je déclare et proteste que je n'ai donné aucun sujet, même le plus léger, à mon emprisonnement. Je le déclare et proteste avec cette souveraine certitude et évidence que chacun a de ses propres actions. Je fais cette seconde

que la bulle contre la Compagnie est déjà faite, et, qui plus est, qu’elle est diffamatoire ; que l’on a déjà nommé une Congrégation composée de cinq cardinaux, qui sont : Corsini, Marefoschi, Zelada, Simoni et Caraffa di Trajelto, et deux préla(s, Alfani et Pallotta, pour disposer premièrement les choses à l’exécution de la bulle e{ pour veiller, après sa publication, à son entier accomplissement. Cette Congrégalion, ou s’assemblant ou devant s’assembler dans le lieu où se tient la Role pendant les vacances , a fait naître, à plusieurs personnes graves qui nous sont affectionnées , l’idée que chaque recteur, pour ses Religieux, présente à son Evèque respectif une requête contenant les noms de chacun d’eux, par laquelle, après avoir énuméré les circonstances actuelles, l'incertitude de pouvoir aller en avant et la crainte d’être obligés de s’expatrier, on supplie le prélat de vouloir bien accorder à chacun un certificat en bonne forme qui atteste de leurs bonnes vie et mœurs ct saine doctrine, afin que, dans le cas supposé, ils puissent, avec ce certificat, se présenter aux Evèques de leurs villes et ètre employés par eux. Votre Révérence comprend de quelle utilité peuvent être un jour, pour tout le corps de la Compagnie, {ant ces requêtes que ces attestations, et combien il est essentiel que chaque individu en soit pourvu dans {ous les cas. J'écris ce soir, sur le mème sujet, à notre révérend Père Provincial. Si Votre Révérence le juge à propos, elle peut communiquer cette idée à notre Général et au Père Provincial de la Province romaine, et en faire part à tous les chefs des autres Provinces; mais il ne faut pas perdre de temps, car le coup est fort près. »

C’est à obtenir un certificat de bonnes vie et mœurs que se réduit tout ce complot, pour lequel on a jeté dans les fers le Général des Jésuites et ses Assistants. Pombal, Choiseul, d'Aranda et Tanucci ont entre les mains les archives de la Compagnie ; à Rome, Clément XIV a sous les yeux la correspondance de tous les Généraux, depuis saint Iguace jusqu’à Ricci. Les inagistrats instructeurs peuvent, daus ces lettres intimes, dans les papiers de l’Ordre, saisir la trace de quelque fait accusa teur. Tout est en leur pouvoir, et ils n’apportent, comme les plus fortes preuves de culpabilité des Jésuites, que ces pièces et d’autres semblables, dont Finsignifiance est presque dérisoire en face des imputations,

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protestation seulement parce qu’elle est nécessaire à la réputa= tion de la Compagnie de Jésus éteinte, dont j'étais le Supérieur général.

» Je ne prétends pas, du reste, qu'en conséquence de ces miennes protestations on puisse juger coupable devant Dieu aucun de ceux qui ont porté dommage à la Compagnie de Jésus où à moi, Comme aussi je m'abstiens d’un semblable jugement. Les pensées de l’homme sont connues de Dieu seul : lui seul voit les erreurs de l’entendement humain, et discerne si elles sont telles qu'elles excusent le péché ; lui seul pénètre les motifs qui font agir, l'esprit dans lequel on agit, les affections et les mouvements du cœur qui accompagnent l'action; et, puisque de tout cela dépend l'innocence ou la malice d’une action antérieure, j'en laisse tout le jugement à celui qui interrogera les œuvres et sondera les pensées.

» Et pour satisfaire au devoir de Chrétien, je proteste qu'avec le secours de Dieu j'ai toujours pardonné et que je pardonne sincérement à ceux qui m'ont tourmenté et lésé; premièrement, par tous les maux dont on a accablé la Compagnie de Jésus, et par les rigueurs dont on a usé envers les Religieux qui la composaient ; ensuite par l'extinction de la même Compagnie et par les circonstances qui ont accompagné cette extinction; enfin par mon emprisonnement et par les duretés qui y ont été ajoutées, et par le préjudice que cela à porté à ma réputation; faits qui sont publics et notoires dans tout l'univers. Je prie le Seigneur de pardonner d’abord à moi par sa pure bonté et miséricorde, et par les mérites de Jésus-Christ, mes très-nombreux péchés ; et ensuite de pardonner à tous les auteurs et coopérateurs des susdits maux et torts ; et je veux mourir avec ce sentiment et cette prière dans le cœur.

» Finalement, je prie et conjure quiconque verra ces miennes déclarations et protestations de les rendre publiques dans tout l'univers autant qu'il le pourra; je l'en prie et conjure par tous les titres d'humanité, de justice, de charité ehrétienne, qui peuvent persuader à chacun l’accomplissement de ce mien désir et volonté.

» LauRENT Ricci, de ma propre main. »

était le 19 novembre 1775 que le Général de l'Institut lisait au fond de son cachot ce testament de douleur, d'innocence et de charité; cinq jours après il expira. Le Pape n’avait pu encore manifester son respect pour ce vieillard en lui ouvrant les portes du château Saint-Ange ; il voulut du moins que de magnifiques obsèques témoignassent de ses regrets et de son équité. Dans la pensée de Pie VI, ce fut une preuve de ses sentiments à l’égard des Jésuites, et une solennelle quoique imparfaite réparation. Le corps de Ricci fut porté à l’église du Gesü par ordre du Souveräin-Pontife. On l’inhuma à côté des chefs qui l'avaient précédé dans la Compagnie.

Tandis que la mort enlevait à quelques mois d'intervalle Lau rent Ganganelli et Laurent Ricci, le Pape qui anéantit la Société de Jésus et le dernier chef de cette Société, le bref d’extinction traversait les mers; il portait le deuil et le désespoir au sein de toutes les Chrétientés nouvelles. Le Pëére Goggeils et le Frère Castiglione, héritiers de la savante génération des Verbiest, des Parrenin et des Gaubil, avaient échappé à ce dernier malheur. Joseph Castiglione éxpirait à soixante-dix ans, comblé des témoignages de l'affection impériale, et, faveur inouïe! ce Jésuite vit même l'Empereur composer et écrire son éloge, que le prince lui adressait accompagné de riches présents. Goggeils, moins bien traité, fut plus utile aux Chinois. Avant de mourir, il fit dresser une sorte de cadran qui simplifiait les observations astronomiques. En 1773, deux jeunes Pères partaient d'Europe pour les remplacer; cinq autres arrivaient en même temps au Tong-King. Au mois de novembre 1773, un vaisseau français déposait au rivage de Canton quatre Jésuites, un peintre, un médecin et deux mathématiciens. Sur le point de quitter Paris, l'archevêque Christophe de Beaumont leur annonça le coup de foudre qui allait frapper la Compagnie. Ils ne crurent pas que ces craintes, quoique fondées, fussent un motif suffisant pour enfreindre le commandement de leur Général, et ils se mirent en route, afin de glorifier jusqu'au bout l’obéissance volontaire. Ces Jésuites étaient étrangers à la France; mais déjà le gouvernement de Louis XV lui-même, sentant le poids du reproche que l'Europe savante était en droit de lui adresser,

cherchait par tous les moyens possibles à ménager aux sciences et aux lettres de dignes correspondants en Asie. Il avait proscrit les Jésuites ; depuis neuf ans il sollicitait du Saint-Siége leur anéantissement, et, par une inconséquence au moins singulière, il honorait ces Missionnaires en se chargeant de les transporter à ses frais sur le territoire de la Chine. Les officiers du roi de Portugal s’offraient à Canton pour les présenter au chef du céleste empire. Quatre navires impériaux arrivent au port; ils doivent conduire les Jésuites à la cour; mais alors le bref leur est notifié par l'Evêque de Macao. C'était la créature de Pombal; une pitié dérisoire se joignit à la calomnie. Dans l’alternative où les plongeaient le décret du Pape supprimant la Société de Jésus et l'appel de l'empereur de la Chine qui leur ouvrait ses Etats, les Jésuites hésitérent. Christophe de Murr, dans son Journal, a conservé des preuves authentiques de cetie hésitation. Un Missionnaire, tyrolien d'origine, écrivait :

« Après trois jours passés au milieu des angoisses et des larmes, nous balancions les inconvénients contradictoires de toute détermination possible. L'Empereur nous commandait de nous rendre à Pékin, et refuser une grâce impériale, c’est en Chine un crime de lèse-majesté. D'autre part, le bref du Souverain-Pontife nous défendait d'y entrer comme Religieux. Le moindre atermoiement dans l’accomplissement de ses volontés eût été condamné en Europe. Nous primes la résolution de mourir plutôt que de souiller la Compagnie par une opposition au Pape en des circonstances aussi critiques. Permettez-moi de vous rappeler ici cette calomnie depuis longtemps répandue, que les Jésuites se font ouvrir les portes de la Chine plutôt pour y devenir mandarins que pour y être apôtres. Nous, les derniers de tous, nous étions désignés pour le mandarinat aussitôt après notre arrivée à Pékin, mais il ne nous était pas possible d'y prêcher en mème temps l'Evangile : nous avons pris le parti de regagner l'Europe. »

Ces quatre Jésuites obéissaient au-delà des mers avec le respect que montrèrent leurs frères d'Europe; mais cette obéis-

! Journal de Christophe Ge Murr, t.av, p, 251 cf suivantes,

sance compromettait aux yeux de l’empereur de la Chine l’Évêque et le gouverneur de Macao. Ces derniers songent à se débarrasser des Jésuites en les envoyant à Pombal, qui avait toujours pour eux des chaînes et des souffrances. Les Chinois furent plus humains que ces Catholiques; ils obtinrent la liberté des quatre Missionnaires, et ils les abandonnérent dans l’île de Vam-Lu. « Nous n’eûmes qu'une nuit, ajoute la lettre déjà eitée du Jésuite tyrolien, pour profiter d’une dernière ressource c'était la générosité de quelques capitaines de vaisseau français qui faisaient voile pour l'Europe. Ils furent sensibles à nos prières ; ils ne voulurent pas nous laisser exposés sans aucun secours humain au fond des Indes. Que n’ai-je des paroles assez éloquentes pour louer dignement la nation française! Elle s’est acquis des droits à l’éternelle reconnaissance de quatre pauvres Missionnaires ; par le plus grand des bienfaits, elle les a tirés de la plus profonde des misères. Distribués dans quatre bâtiments, nous commençimes un exil de trois mois sur mer, et nous, dont les yeux étaient restés secs en quittant l’Europe, nous versions des larmes amères en disant un dernier adieu à ce rivage où nous avions cru trouver une autre patrie. »

L'histoire de ces quatre Jésuites, recueillie par un Protestant, c’est l’histoire de tous leurs frères dans l’apostolat. La mème plainte, aussi touchante , mais aussi résignée, retentit au fond de l'Amérique et sur les Continents indiens. Clément XIV a d’un trait de plume brisé leur passé et leur avenir; ils se soumettent sans murmure. Le bref Dominus ac Redemptor les réduit à l’indigence ! cette indigence n’altère pas leur foi, elle n'amortit point leur charité. Quand la première nouvelle de la destruction de l'Ordre parvint en Chine , le Père de Hallerstemn , président du tribunal des mathématiques, et deux autres Jésuites, expirérent de douleur sous le coup même ?. C'était le vieux soldat qui ne veut pas se séparer de son drapeau. D'autres eurent le courage de leur position, et ce courage apparaissait pour nous dans tout son éclat lorsque, d'un œil avide, nous

t Histoire des mathématiques, par Montucla, n° part., liv, 1v, p. 471. à ; 22

parcourions les lettres autographes et inédites adressées en Europe par les Missionnaires de la Compagnie de Jésus. Il y en a d'admirables de pensée et de style; beaucoup sont aussi pleines d'éloquente émotion que celle du Père Bourgeois, supérieur des Jésuites français à Pékin. Le 45 mai 1779, 1l mandait au Père Duprez : « Cher ami, je n'ose aujourd'hui vous épancher mon cœur. Je crains d'augmenter la sensibilité du vôtre. Je me contente de gémir devant Dieu. Ce tendre Père ne s’offensera pas de mes larmes , il sait qu’elles coulent de mes yeux malgré moi; la résignation la plus entière ne peut en tarir la source. Ah! si le monde savait ce que nous perdons, ce que la Religion perd en perdant la Compagnie, lui-même partagerait notre douleur. Je ne veux, cher ami, ni me plaindre ni être plaint. Que la terre fasse ce qu'elle voudra. J'attends l'Eternité, je l'appelle, elle n’est pas loin. Ges climats et la douleur abrégent des jours qui n'ont déjà que trop duré. Heureux ceux des nôtres qui se sont réunis aux Ignace, aux Xavier, aux Louis de Gonzague et à cette troupe innombrable de saints qui marchent avec eux à la suite de l’Agneau , sous l'étendard du glorieux nom de Jésus.

» Votre trés-humble serviteur et ami, » FRANÇOIS BOURGEOIS, Jésuite. »

À cette lettre est joint le post-scriptum suivant :

« Cher ami, c’est pour le dernière fois qu’il m'est permis de signer ainsi ; le bref est en chemin, il arrivera bientôt; Dominus est. C’est quelque chose d’avoir été Jésuite une ou deux années de plus.

» À Pékin, le 95 mai 1778.»

Dix-huit mois après, lorsque tout était consommé, une lettre du Frère coadjuteur, Joseph Panzi, révèle les résolutions que les Jésuites ont prises et le genre de vie qu'ils ont adopté. Ce Frère, qui est peintre, écrit les 6 et 11 novembre 1776 :

« Nous sommes encore réunis dans cette Mission ; la bulle de suppression a été notifiée aux Missionnaires, qui néanmoins n'ont qu'une seule maison, un même toit et une table commune. Îls prêchent, ils confessent, ils baptisent ; ils ont l'ad-

ministration de leurs biens, et ils remplissent tous les devoirs comme auparavant, aucun d'eux n'ayant été mterdit, parce qu'on ne pouvait faire autrement dans un pays tel que celui-ci ; et cependant il ne s’est rien fait sans la permission de monseigneur notre Évêque, qui est celui de Nankin. Si on se fût conduit comme dans quelques endroits de l'Europe, c'en était fait de notre Mission , de notre Religion, et c'eût été un grand scandale pour les Chrétiens de la Chine, aux besoins desquels on n'avait pas pourvu , et qui auraient peut-être abandonné la Foi catholique.

» Notre sainte Mission, grâce à Dieu, va assez bien et est ac- {uellement fort tranquille. Le nombre des Chrétiens augmente tous les jours. Les Pères Dollières et Cibot ont la réputation de saints , et le sont en effet. Le premier est celui qui maintient la dévotion du Sacré-Cœur de Jésus dans l'état le plus florissant et le plus édifiant. Ce même Missionnaire a converti presque toute une nation qui habite les montagnes à deux journées de Pékin. Je m'y suis trouvé toutes les fois que ces bons Chinois sortaient d'auprès de ce Père, à qui ils avaient demandé le Baptème. J'ai remarqué dans eux les mêmes attitudes et les mêmes expressions de tête que nos meilleurs peintres ont su donnér ou saisir si bien dans les tableaux de la prédication de notre sainte Foi par saint François-Xavier. C'est ici qu'on peut mieux connaître combien est grande la grâce que Dieu nous a faite, en nous faisant naître dans un pays chrétien.

» Autant que l'on peut humainement juger de notre digne Empereur, il paraît qu’il est encore bien éloigné d'embrasser notre sainte Religion catholique ; il ny a même aucune raison de l’espérer, quoiqu'il la protége dans ses Etats, et c’est ce qui peut se dire pareillement de tous les autres grands de l'empire. Hélas! qu'il y a de vastes contrées dans cet univers où le nom de Dieu n'est pas encore parvenu ! Je fais toujours mon emploi de peintre, et je suis le peintre ou le serviteur de la Mission française pour l'amour de Dieu. Je me glorifie de l'être pour son pur amour, et je suis bien résolu de mourir dans cette sainte Mission quand Dieu le voudra. »

Il n'avait pas été possible de proscrire les Jésuites de la

Chine, on,les sécularisa. Ils acceptèrent la dure loi qui leur était imposée, mais ils n’en continuërent pas moins leurs travaux apostoliques ou scientifiques. Le Père Amyot, au dire de Langlés, savant académicien français ?, jetait une vive lumière sur la littérature des Chinois et des Tatars-Mantchoux. Le Père Joseph d'Espinha exerçait au nom de l'Empereur les fonctions de président du tribunal d'astronomie, et l'Évéque de Macao le nom- mait administrateur de l'évêché de Péking. Félix de Rocha présidait le tribunal des mathématiques avec André Rodriguez. Le Père Sichelbarth remplaçait Castiglione dans la charge de premier peintre de l'Empereur. D’autres Jésuites étatent répandus dans les. provinces; ils évangélisaient les peuples sous l'autorité de l'Ordinaire.

Cet état de choses subsista ainsi assez longtemps, et, le 15 novembre 1783, le Père Bourgeois écrivait au Père Duprez : « On a donné notre Mission à messieurs de Saint-Lazare. [ls devaient venir l'an passé, viendront-ils cette année? Dieu le veuille; nous n'en savons encore rien. Ge sont de braves gens; ils peuvent s'assurer. que Je ferai tout mon possible pour les aider et les mettre en bon train. Nous avons un Évêque portugais, il s'appelle Alexandre de Govea. C'est un religieux de Saint-François dont on dit-beaucoup de bien. Il ne tiendra pas à moi certainement qu'il ne pacifie la Mission. »

Cinq ans plus tard, le 7 novembre 1788, Bourgeois éerit au Père Beauregard, l'orateur chrétien de la fin du xvine siécle. Dans sa lettre, le supérieur des Jésuites en Chine rend hommage aux Lazaristes, qui ont pris leur place par ordre de Pie VI. Cette abnégation personnelle, en présence des vertus d'un rival, a quelque chose de vraiment religieux.

« Très-cher et très-ancien confrère, ainsi s'exprime Bourgeois, continuez toujours à faire connaître et aimer notre bon

1 Langlès suivit lord Macariney dans sa célèbre ambassade, et.il fraduisit le T'oyage en Chine de Holmes, 11 dédia, en 4805, cet ouvrage au Jésuite mort en 1794. La dédicace est conçue en ces termes : « Hommage de vénération, de regrets el de reconnaissance offert à la mémoire du révérend Père Amiot, Missionnaire apostolique à Pékin, correspondant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, savant iufaligable, profondément versé dans l’histoire des sciences, des arts et la langue des Chinois, ardent promoteur de la langue et de la littérature fatare-mantchoue. »

Maitre, et à vous montrer toujours digne enfant de saint Ignace.

» Messieurs nos Missionnaires et successeurs sont des gens de mérite, pleins de vertus et de talents, de zèle et d’une très-bonne société. Nous vivons en frères ; le Seigneur a voulu nous consoler de la perte de notre bonne mère; et nous le serions entiérement si un enfant de la Compagnie pouvait oublier sa sainte et aimable mère. C'est un de ces traits qu'on ne peut arracher du cœur, et qui demande à tout moment des actes de résignation. » |

Dans une autre lettre, Bourgeois parle du Missionnaire qui le remplace, et, en faisant l'éloge de ses vertus, il ajoute : « On ne sait pas si c’est lui qui vit en Jésuite ou nous qui vivons en Lazaristes. » ets |

Ce n’est pas seulement la correspondance intime des Péres qui garde les traces de cette obéissance jusqu'à la mort; on en recueille partout des preuves, et lorsqu'en 1777 le Saint-Siége envoie d'autres Missionnaires pour prendre possession, chez les Hindoux , de l’œuvre des Jésuites, le même exemple se renouvelle. Les enfants de Loyola déposent en d’autres mains l’héritage de François-Xavier, multiplié par deux siècles de travaux et de martyres. « Ils avaient, dit un de ces nouveaux Missionnaires!, pour supérieur le Père Mozac, vieillard octogénaire, qui avait blanchi sous le faix du ministère apostolique, qu'il avait exercé pendant quarante ans. Il abdiqua sa place avec la simplicité d'un enfant. » |

Le 15 novembre 1774, il se passa à Fribourg un trait plus étrange encore. Les Jésuites, proscrits par Clément XIV, voulurent prier pour lui. Ils réunirent dans l’église collégiale de Saint-Nicolas les habitants de la cité, et le P. Matzell, en prononçant l’oraison funèbre du Souverain-Pontife, s’écria, au milieu de l'émotion générale : « Amis, chers amis de notre ancienne Compagnie, qui que vous soyez, et qui que vous puissiez être, si jamais nous avons été assez heureux pour rendre des services dans les royaumes et dans les villes, si nous avons contribué en quelque chose au bien de la Chrétienté, soit en prêchant la parole de Dieu, soit en catéchisant ou en instruisant la jeu-

1 Voyage dans l’Indostan, par M. Perrin, ne partie, chapitre 1v, p. 174.

nesse, en visitant les malades ou les prisonniers, ou en composant des livres: édifiants (quoique dans notre situation actuelle nous ayons beaucoup d'autres grâces à demander), nous. vous prions, avec les plus vives instances, d'arrêter toutes plaintes améres et peu respectueuses pour la mémoire de Clément XIV, chef souverain de l'Eglise. »

Ainsi, sur tous les points du globe et par tous les témoignages, les Jésuites n'ont pas résisté à l'arbitraire qui les bannissait de leurs Missions, qui les dépouillait de leurs biens ; ils ne maudirent pas le Saint-Siége les sacrifiant à une paix impossible. ls ne luttèrent point contre le pouvoir temporel, ils se soumirent avec une douloureuse résignation au bref de Clément XIV. On ne les entendit protester ni par un doute, ni par un murmure, ni par un outrage. L'histoire doit constater cette obéissance qui honore {out à la fois la Chaire apostolique et la Compagnie de Jésus.

Il faut maintenant suivre les Pères de la Compagnie dans leur dispersion,

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