‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus composée sur les documents inédits et authentiques (volume 3)Chapitre 15 sur 22 · CHAPITRE VE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VE

Confusion d'idées après la destruction des Jésuites. — Le cardinal Pacca et le protestant Léopold Ranke. — Situation morale de la Compagnie. — Les saints et les vénérables.— Les Pères Wiltz, Cayron et Pépé. — Le Parlement de Toulouse et le Père Sérane. — Les villes de Soleure et de Tivoli élèvent une statue à deux Jésuites. — Marie-Thérèse et le Père Delpini.— Le Père Parhamer fonde une maison pour les orphelins de l’armée. — Le Père de Mattéis à Naples. — Les Jésuites choisis par les Evèques du Nouveau-Monde comme Visiteurs des diocèses. — Les Jésuites en présence des Missionnaires leurs successeurs. — Témoignages de M. Perrin. — Busson et Gibeaumé. — Le cardinal de Bernis et Je chevalier de Saint-Priest, — Les Jésuites retournent à Cayenne sous les auspices du Pape et du roi de France. — Les Jésuites prédicateurs en Europe. — Le Père Duplessis et les Evèques. — Le Père Beauregard à Notre-Dame de Paris, — Sa prophétie. — Colère des Philosophes. — Le jubilé de 4775. — Réaction religieuse dans le peuple.— Les Philosophes et les Parlements en rendent les Jésuites responsables. — Le Père Nolhac à la glacière d'Avignon. — Le Père Lanfant. — Les Jésuites dans les journées des 2 et 3 septembre 1792. — Les Jésuites espagnols pendant la peste d’Andalousie. — Les Jésuiles Evêques. — Les Jésuites mathématiciens, astronomes et géomètres. — Leurs missions scientifiques. — Leurs travaux utiles. — Les Jésuites à la tête des Séminaires et des Colléges, — Les Jésuites dans le monde. — Leur éducation. — Boscovich appelé à Paris, — Poczobut à Vilna. — Hell à Vienne. — Liesganig à Lemberg. — Le Frère Zabala, médecin. — Eckel, numismate. — Requeno et le télégraphe. — Le Père Lazeri, examinateur des Evèques. — Les Jésuites proscrits et théologiens du Pape. — Les Jésuites historiens et philosophes. — Feller en Belgique. — Zaccaria dirige les études des Nonces apostoliques. — Les Jésuites ascètes. — Berthier et Brotier. — Fréron et Geoffroy. — Les Jésuites prédicateurs. — Michel Denis et ses poésies allemandes. — Bérault-Bercastel el Guérin Du Rocher. — Ligny et Naruscewicz. — Schwartz et Masdeu. — Jésuites illustres par la naissance, — Conclusion.

Les Jésuites n'existent plus comme congrégation religieuse. Ce n’est pas ici le lieu d'examiner si leur abolition, sollicitée au nom de la Foi, de la morale, de l'éducation publique, des franchises de l'Eglise et du salut des monarchies, a rendu les peuples plus catholiques, les hommes plus vertueux, la jeunesse plus ardente à l'étude qu'au vice, le Pape et les Evêques plus libres, les princes plus heureux sur leurs trônes, les différents pays plus tranquilles. Nous n’avons point à rechercher si l'aurore des beaux jours promis à la terre par la suppression de l’Institut de Loyola ne s’est pas transformée en ténèbres plus épaisses, en désordres intellectuels plus éclatants, en dépravation et en crimes tels qu'ils feront encore longtemps l’effroi du monde civilisé.

C'était pour préserver la Religion et la royauté des coupables étreintes du Jésuitisme que les Parlements de France, que

les mimstres d'Espagne et de Portugal se coalisèrent. Vingt ans après, Jour pour jour, la République française, par l'organe de sa Convention nationale, inspirait aux multitudes, sous peine de mort, la négation de tout culte, l’anéantissement de toute idée religieuse ou monarchique. Du haut de l’échafaud sur lequel coulait le sang des rois, du peuple, des prêtres et de la noblesse, elle surexcitait toutes les passions, elle les déifiait pour s'en faire un instrument de règne, elle les brisait quand leurs victimes rougissaient d'accepter la servitude. Les corrupteurs de la jeunesse étaient bannis de l’enseignement, et par un phénomëne inexplicable, la jeunesse se révélait plus corrompue que jamais. On avait annihilé les perturbateurs du repos public, en même temps le trouble envahissait l'Eglise et l'Etat; 1l pénétrait jusqu'au foyer domestique. Quelques théologiens du seizième siècle ne dissertaient plus sur le régicide, le régicide devint un acte de civisme et de haute moralité révolutionnaire. Les Jésuites n'étaient plus là pour légitimer les attentats sociaux, et cependant le crime passa dans la loi. Le droit de famille se voyait aussi bien mis en question que le droit de propriété. Les Jésuites ne fomentaient plus de divisions entre les rois et les sujets, des guerres sans but et sans fin couvrirent le monde de ruines et de sang.

Nous n'avons point à signaler cette confusion de principes et d'idées. Les Jésuites auraient pu la combattre, il ne leur eût pas été donné de l'arrêter, le mal étant plus fort que tous les remèdes humains, car 1l prenait sa source dans la corruption ou dans la faiblesse des princes. Ce qu'il importe à l'histoire de la Compagnie de Jésus, c’est de démontrer qu'en s’attaquant aux disciples de saint Ignace de Loyola, les ennemis de la Religion et des monarchies savaient parfaitement où tendaient leurs efforts. L'unité dans l'enseignement était un obstacle réel aux projets conçus : on sapa cette unité par la base, et lorsqu’en 1786 le cardinal Pacca vint remplir la nonciature de Cologne, il trouva la Révolution déjà mûre. Il décrit en ces termes le résultat de la destruction des Jésuites : « Peu à peu“, dit-il, les bons Allemands perdirent le respect qu'ils avaient

1 Mémoires historiques du cardinal Pacca, traduits par l’abbé Sionnet, p. 43.

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 349 pour le Clergé, le Saint-Siége et la discipline de l'Eglise. Tant que subsista la Société de Jésus, qui avait plusieurs colléges dans les Universités, et en divers lieux des écoles publiques, ces maximes erronées trouvérent une forte opposition, et le mal ne fit pas de grands progrès ; mais la suppression de cette Compagnie, qui avait si bien mérité de la Religion, jointe au progrès des Sociétés secrètes, causa à la Religion catholique des pertes immenses. Alors toutes les digues furent rompues, et un torrent de livres pervers et irréligieux inonda l'Allemagne. »

L'historien protestant Léopold Ranke partage la même opinion : « L’anéantissement de cette Société d’un seul coup, sans préparation, raconte-t-il!, de cette Société qui fit sa principale arme de l'instruction de la jeunesse, devait nécessairement ébranler le monde catholique jusque dans ses profondeurs, Jusque dans la sphère où se forment les nouvelles générations. » Le fléau avait débordé. Nous avons vu ce que les Jésuites en corps tentérent pour les comprimer; il nous reste à dire ce que Jeur isolement imprévu leur permit d'entreprendre. Au milieu même des affaiblissements de la dispersion, les individus surent encore se rendre utiles à la Foi catholique par leur piété, à l'Eglise par leurs vertus ou par leur éloquence, aux sciences et aux lettres par leurs travaux.

Quand l'Institut succomba , il renfermait dans son sein des Pères qui n'avaient pas dégénéré. Il était aussi florissant qu'aux plus beaux âges de son histoire?. La modération des esprits

1 Histoire de la Papauté, t.1v, p. 500.

2 La Société de Jésus compte dans ses rangs dix saints, un bienheurcux et un grand nombre de vénérables. Les saints proclamés par l'Eglise sont Ignace de Loyola, François Xavier, François de Borgia, François Régis, François de Hiéronymo, Louis de Gonzague, Stanislas Kotska, et les trois martyrs japonais, Paul Miki, Jean de Gotto et Jacques Kisaï. Le bienheureux se nomme Alphonse Rodriguez.

On appelle vénérable, dans le sens strict de cette qualification, celui dont l’héroicité des vertus a été déclarée ou le martyre approuvé par la Congrégation des rites, en assemblée générale tenue devant le Pape. Dans un sens moins rigoureux, cette dénomination est attribuée à ceux dont la cause de béatificalion est introduite

Les vénérables déclarés tels, sensu stricto, sont les martyrs André Bobola, Ignace d’Azévedo et ses trenle-neuf compaguons, Rodolphe Aquaviva et ses quatre compagnons. Les vénérables non martyrs sont : Pierre Canisius, Joseph Anchiéta, Bernardin Réalini, Louis du Pont, Pierre Claver et Jean Berchmans. Parmi lesvénérables dont la cause est introduite, mais dont le martyre ou l’hérôïcilé des vertus n’a pas encore été reconnu, on trouve Gonzalve Sylveira, Diégo de Sanvitto-

avait produit la modération dans les maximes. La Compagnie de Jésus s'était disciplinée elle-même ; elle veillait avec plus de soin que jamais sur les doctrines émises par ses théologiens ; elle faisait une loi de la charité sacerdotale à ses polémistes ; elle vivait avec les Evêques dans la plus parfaite union ; elle ne s'était jamais montrée plus en dehors des affaires séculières ou politiques. Elle avait senti qu’en face du débordement des vices que la Philosophie prenait sous sa protection, les instituteurs du peuple devaient offrir l'exemple de la pureté des mœurs. Le passé devenait pour les Jésuites une garantie d'avenir, et le nombre de Pères qui glorifièrent la Société par leur zèle apostolique et par leurs talents ne fut pas moins grand qu’autrefois.

Ainsi, dans l’espace de quelques années, la mort avait enlevé à l'Institut des hommes qui laissérent sur la terre un long souvenir. Pierre Wiltz en 1749, Hyacinthe Ferreri en 1750, Jacques Sanvital en 1753, Jean Cayron en 1754, Juan de Santiago et Onuphre Paradisi en 1761, Camille Pacetti en 1764, Françcois Pépé, l’orateur des Lazzaroni, en 1769, avaient fait chérir la Religion par leurs œuvres; leur trépas sanctifia l'humanité. [ls perpétuaient en Allemagne, en Italie et en France le zèle des Xavier et des Régis. Ils étaient les consolateurs des pauvres; mais au moment suprème, les riches de ce monde les invoquaient à leur lit de mort, et, pour finir plus saintement, Benoît XIV expirait entre les bras du Père François Pépé. La suppression de l'Ordre n'’atténua point ces hommages que la vertu arrachait au xvine siècle. On avait détruit la Compagnie, on l’aimait encore, on la vénérait dans ses membres. À Toulouse, on vit, en 1784, le Parlement de Languedoc se réunir pour rendre un dernier arrêt concernant les Jésuites. Cette cour judiciaire s’est associée à tous les actes des Parlements. Elle a condamné et maudit l'Institut; mais alors ce n’est plus

res, Charles Spinola, Mastrilli, Vieira, Pongra{z, Groclezki, Jean de Britto, Robert Bellarmin, Vincent Caraffa, Louis de Lanusa, André Oviédo, Jean de Allosa, Castillo, Padial, Luzaghi, Baldinucci et Joseph Pignatelli. Pignatelli est le dernier anneau de cette chaine non interrompue, qui remonte jusqu’à Loyola.

Nous n’indiquons que ceux sur lesquels la Congrégation des riles conserve encore des documents. Il en est d’autres dont le procès a été instruit, quoiqu'il ne se trouve pas dans les Archives de la Congrégation.

Tels sont les vénérables Jean Sébastiani, Julien Maunoir, :e Maronite François Georges, Bernard Colnago et plusieurs aufres,

de flétrissure qu'elle s'occupe. Le Père Jean Sérane, l'ami des pauvres, vient de succomber sous les efforts de son zële, le Parlement ordonne que le Jésuite sera mhumé solennellement dans l’église de Nazareth de cette ville, et, le même jour, sur ce cadavre que toutes les voix bémissent, l'Officialité diocésaine commence les informations juridiques pour la béatification du Père. Dans les Cantons suisses, comme aux portes de Rome, la mort amène pour chaque disciple de saint Ignace le jour du deuil et des éloges. Le 1° novembre 1799, les conseillers de Soleure inscrivent dans leurs registres le nom du Pére Crollalanza; ils énumérent les services rendus par lui à la vieille Helvétie, et ils élévent une statue à son humilité’. A Tivoli, en 1802, le Sénat en érige une dans la salle de ses délibérations au Pêre Saracinelli. Baptiste Faure jouit du même honneur à Viterbe ; César de Cordara à Alexandrie. Le roi Poniatowski fait frapper à Varsovie une médaille en l'honneur du Pêre Kanouski. Les Jésuites chassés d'Espagne s'étaient mis au service de l'indigence dans plusieurs ville de Ftalie; ces villes admirent leur charité, elles célébrent leurs talents, et le nom du Frère Emmanuel Ciorraga, ceux des Pères Sala, Marian Rodriguez, Pedralbes, Marquez, de Salazar et Panna y sont encore prononcés avec respect.

Tandis que les Pères Berthier, Tiraboschi, Charles de Neuville, Pierre de Calatayud, Delpuits, Poczobut, Pignatelli, Andrès, Muzzarelli et Beauregard remplissaient le monde de leurs travaux, de leur éloquence, de leur piété, l'impératrice Marie-Thérèse offrait, en 1776, un témoignage public au Pére Delpini. Elle s'exprimait ainsi : « Mue par la considération des vertus éclatantes, de la doctrine, de l’érudition et de la vie régulière et exemplaire de Jean-Théophile Delpini; réfléchissant de plus sur ses travaux apostoliques en Hongrie, dans la principauté de la Transylvanie, où il a ramené, à notre grande consolation, une foule nombreuse d'Anabaptistes à la vraie Foi, nous avons élu et nous nommons ledit Théophile Delpini,

* On lisait inscription suivante sur le piédestal de celte statue: Pauperum Patrem , ægrorum matrem , omnium fratrem , virum doctum et humillimum ; in vita, in morle , in ferelro suavitate sibi simalem, amabat , admirabatur, lugebat Solodurum.

J48 CUAP. VI. — HISTOIRE

comme un homme très-capable et qui a bien mérité de l'Etat et de la Religion, et, pour ce, très-agréable à notre personne, nous le nommons à l’abbaye de Notre-Dame de Kolos-Monostros. »

Ce que le Père Delpini avait fait pour la Hongrie et la Transylvanie, Ignace Parhamer l’entreprenait avec un égal succès pour l'Autriche et la Carinthie. Parhamer, c’est le savant populaire, l'homme d'initiation chrétienne et de perfectionnement social. Confesseur et ami de l’empereur François Ier, il a usé de son crédit à la cour; et on a vu le Jésuite fonder plu-' sieurs établissements utiles. Mais dans un gouvernement où chaque citoyen naît soldat, Parhamer comprend que la reconnaissance du prince doit s'étendre aux orphelins que la guerre a faits : ce sera, dans sa pensée, le meilleur moyen d'entretenir le dévouement au pays. Il crée une maison où sont recueillis les fils de ceux qui meurent pour la patrie. Dans cette espèce d'Hôtel des Invalides de l'enfance, il introduit l'exercice militaire, la discipline et l’ordre des camps. Comblé des faveurs de Marie-Thérèse, le Jésuite, après la destruction de son Institut, reste à la tête des Orphelins qu'il a réunis. Joseph IT lui propose un évêché, il lui laisse deux mois pour vaincre ses refus ; dans l'intervalle, Parhamer expire en 1786. À Naples, voilà le Père Pascal de Mattéis, le bras droit de saint Alphonse de Liguori, que le ministre de Ferdinand IV tente par les plus brillantes promesses. Tanucci a frappé la Compagnie de Jésus, mais il n'ose pas priver le royaume des services de Mattéis. Le Jésuite résiste à ce désir : il a fait vœu de vivre sous l'étendard de saint Ignace, il l’accomplira jusqu’au bout de sa carrière. En 1779, il meurt révéré par les populations. Ce n’est pas seulement l'Allemagne et l'Italie qui entourent de leurs respects les débris de l'Institut. En France, ils ont trouvé un apologiste jusque dans le conventionnel Grégoire. « Marie Leczinska, reine de France, dit-il !, avait pour confesseur un Jésuite polonais, le Père Radominski; l'abbé Johanet en fait un grand éloge. Ce Religieux, mort en 1756, fut remplacé par un autre Jésuite polonais , le Père Bieganski. Sa qualité d’étranger l’exposait à être renvoyé de France lorsqu'on supprima la Société,

! Histoire des Confesseurs des empereurs, etc., par Grégoire, p. 393 et 397.

mais la Reine le fit conserver. » Et plus loin Grégoire ajoute : «La Dauphine , mère de Louis XVT, eut aussi pour confesseur un Jésuite, le Père Michel Kroust, de Strasbourg, depuis 1748 jusqu'en 1763. C'était un ecclésiastique picux et instruit, qui a publié en latin quelques traités, entre autres des méditations pour les élèves du sanctuaire. ».

Dans l’espace de quarante et un ans, de 1686 à 1727, on trouve, dans le Nécrologe de la Compagnie, cent treize Jésuites qui périrent sur mer en cinglant vers les Indes. Chaque année avait ses victimes; les Missionnaires cependant ne firent jamais défaut à la mort ou aux souffrances. En 1760, ils étaient dans leur ère de grandeur et de succës. Les Péres Fauque, Boutin, Cibot, Dollières, Amyot, Cœurdoux , Collas, Artaud, Laurent de Costa, Poisson, Silvio, de Rocha, Machado , Alexandre de La Charme et de Ventavon, accoutumaient aux labeurs de l'apostolat la nouvelle génération qui devait leur succéder. Auprès des lettrés de la Chine , parmi les castes des parias ou sous les forêts de l'Amérique, Jean de San-Estevan se dévouait aux Missions. Après avoir été l'agent général du Clergé de France, il se faisait Jésuite pour mourir de cette mort que tous les Pères enviaient. On les avait vus marcher sans jamais tomber dans le chemin qu'ils ouvraient ; on les avait calomniés pour les perdre. Quand le bref de suppression eut condamné à la stérilité des efforts aussi persévérants, l'heure de la justice sonna enfin pour les Jésuites. Les Evèques du Nouveau-Monde les prirent pour guides, pour compagnons dans leurs visites pastorales. Il y a plus, les Pères de la Compagnie inspirérent une équité consciencieuse aux Missionnaires que le Sant-Siége et la France leur donnaient pour successeurs. Un de ces derniers , dont les récits ont toujours mérité foi entière, M. Perrin, prêtre des Missions étrangères, s'exprime en ces termes ! :

1 Voyage dans l’Indostan, t. 11, p. 61. M. Perrin explique sa position à l'égard de la Compagnie de Jésus, détruite trois mois avant son arrivée aux Indes : « On ne doit pas soupçonner ce que je dirai d’avantageux sur ces Pères. Je n’ai jamais appartenu à leur corps, qui n'existait déjà plus lorsque la Providence me mit dans l’heureuse nécessité d’entretenir des relations avec quelques-uns de ses membres. J'étais agrégé à une association de prèlres séculiers qui avaient eu des débats trèslongs et très-vifs avec les Pères Jésuites, et qui auraient pu être regardés comme leurs ennemis, si des Chrétiens étaient capables d’en avoir, Mais je leur dois ceite

« Je donne le défi au plus hardi détracteur de la vérité de

prouver que la Société de Jésus ait eu jamais à rougir des mœurs d'aucun de ceux qui cultivérent la Mission malabare, soit à Pondichéry, soit dans l'intérieur des terres. Tous étaient formés des mains de la vertu même, et ils l'inspiraient autant par leur conduite que par leurs prédications. » Ce rival, quise met en possession de l'héritage conquis par le sang et par les sueurs des enfants de Loyola, ne peut avoir pour eux que des préventions. Il les proclame, et voici de quelle manière elles s’effacérent : « J'avoue, continue-t-il!, que j'ai examiné les Jésuites de l’Indostan avec les yeux de la critique et peut-être de la malignité. Je me défiais d'eux avant de les connaître ; mais leur vertu à vaincu et anéanti mes*préjugés : le bandeau de l'erreur est tombé de mes yeux. J'ai vu en eux des hommes qui savaient allier les degrés les plus sublimes d’oraison avec la vie la plus active, la plus continuellement occupée; des hommes d’un détachement parfait et d’une mortification qui aurait effrayé les plus fervents anachorètes ; se refusant jusqu’au rigoureux nécessaire, pendant qu'ils épuisaient leurs forces dans les travaux pénibles de l'apostolat ; patients dans les peines, humbles malgré la considération dont 1ls jouissaient et les succès qui accompagnaient leur ministère ; brûlant d’un zèle toujours prudent, toujours sage, et qui ne se ralentissait jamais. Non , on ne les voyait gais et satisfaits que lorsque , après avoir employé les journées entières à prêcher, à entendre des confessions, à discuter et à terminer des affaires épineuses, on venait interrompre leur sommeil pour les faire courir à une ou deux lieues au secours de quelque moribond. de ne crains pas de le dire: c'étaient des ouvriers inconfusibles et infatigables ; mais, si je leur rends ce témoignage avec plaisir, je suis cependant forcé de tenir ce langage, car l'Inde entière éléverait sa voix et me convaincrait d'imposture si je parlais autrement,. »

M. Perrin a examiné de près les Jésuites ; il les a étudiés

justice aux uns et aux autres, d'assurer que, malgré leurs débats, ils se sont toujours témoigné de l'estime et de la considération. »

1 Voyage dans l’Indostan, Un, p. 466.

dans leur vie et dans leur mort ; 1l raconte tout cela. « Le Ptre Busson, dit-il, âgé de quarante-cinq ans lorsque je le vis pour la première fois, était si pénitent que, pendant une année entiére , il ne prenait pas d'autre repos , pendant la nuit, que celui que la nature lui dérobait; mais, afin qu’elle n'eût pas tout l'avantage, il se tenait debout, appuyé contre un mur, et passait les nuits à prier dans cette posture gênante ou prosterné sur le marchepied de l'autel de son église. Il ne se nourrissait que de pain trempé dans l’eau et de quelques herbes amères et sans assaisonnement; et, malgré un genre de vie aussi austère, ce saint Missionnaire travaillait continuellement , sans jamais se permettre de récréation. Seul, il gouvernait un Collége, administrait une Chrétienté fort nombreuse, donnait tous les jours un certain temps au travail des mains, et aidait encore tous ses confrères, en se chargeant de ce qu'il y avait de plus pénible et de plus rebutant dans le ministère. Quoique couvert de plaies et d'ulcères, il semblait être impassible ; toujours doux, calme et d'une gaîté modeste , il attirait les pécheurs avec un air d'intérêt qui les lui attachait sans retour. Doué d’une charité vive ef compatissante, il expiait sur lui les crimes des autres, afin de ne pas rebuter leur faiblesse. Digne copie du plus parfait modèle, 1l fut obéissant jusqu à la mort. Il était à Oulgareh, peuplade indienne, éloignée d’une lieue de Pondichéry , lorsqu'il tomba malade. Il eut grand soin de défendre à ses élèves d'avertir ses confrères de son état, par la crainte qu'on ne lui procurât des soulagements quil croyait incompatibles avec l'esprit de pénitence, Il était donc étendu sur le carreau, dans un corridor, abandonné de toute la terre et sans autre soulagement que quelques gouttes d’eau qu'il avait pour tempérer sa fièvre.

» Cependant les élèves du collége eurent des alarmes sur son état, et résolurent de ne plus respecter sa défense. Ils firent avertir l’'Evêque, supérieur de la Mission, qui envoya aussitôt son palanquin pour transporter le malade en ville. Ce vertueux prêtre n'eut pas plutôt entendu l’ordre de se rendre à Pondichéry, qu’il recueillit le peu de forces qui lui restaient encore pour les sacrifier à l’obéissance: mais, pénétré d'horreur jus-

qu'an dernier moment pour tout ce qui pouvait adoucir l’amertume de ses maux, il voulut faire le voyage à pied. Il arriva, 1] alla remercier l'Evêque avec un ton d’édification qu'il avait eu toute la vie. Le prélat, l'ayant envisagé, fut effrayé d’une päleur mortelle qui couvrait son visage, et lui dit de se coucher promptement pour recevoir les derniers secours de l'Eglise. On l’administra en effet sur-le-champ; mais à peine eut-il reçu les derniers sacrements, qu'il se leva et alla expirer au pied d’un cruciiix.

» On trouva sur son corps un rude cilice qu'il n'avait pas quitté, dit-on, depuis quinze ans qu'il était arrivé dans l’Inde, et nous apprimes de ses disciples plusieurs autres particularités édifiantes, qui nous persuadèrent que nous n'avions pas connu la moitié de ses vertus. »

Au témoignage de cet écrivain, le Père Busson n’était pas le seul vétéran du sacerdoce et de la Compagnie de Jésus digne des éloges dé l’histoire et de la religion.

« Le Père Ansaldo, natif de Sicile, dit M. Perrin 2, était encore un autre modéle de toutes les vertus chrétiennes et apostoliques. C'était un homme d’un génie profond , ayant une âme sublime et une tête parfaitement organisée. Content d'opérer le bien, il en abandonnait volontiers la gloire aux autres. Il faisait autant d'ouvrage qu'auraient pu faire six autres Missionnaires. [Il entendait les confessions depuis cinq heures du matin jusqu'à dix tous les jours. Il dirigeait une communauté de Carmélites du pays. Il avait établi plusieurs filatures de coton, où une jeunesse nombreuse travaillait sous les ordres d'excellentes maîtresses. Le Père Ansaldo faisait le catéchisme dans ces établissements, y réglait la police, et pourvoyait à tous les besoins. Il était chargé en outre de l'administration de la moitié de la ville de Pondichéry; et, lorsqu'il avait quelques instants libres, il les employait à composer, à étudier les hautes sciences ou à en donner des leçons, à apprendre de nouvelles langues ou à former quelque nouveau projet de piété. » 3

1 Voyage dans l’'Indostan, {. 1, page 173.

2 Ibidem, p. 177.

La destruetion de leur Société ne les avait pas corrigés. Les Jésuites étaient dans l’'Indostan ce qu'on les rencontre partout , et M. Perrin en cite un exemple qui lui est personnel. « Le Père de Gibeaumé, dit-il, vieillard de soixante-quatorze ans, accablé des imfirmités que lui ayait procurées un long apostolat, et qui, malgré toutes ses souffrances, avait conservé l’enjouement du plus heureux caractère, me voyant sur le point de partir, me prit à part et me dit d'un air mystérieux : « Puisque » vous nous quittez, et qu'il y a apparence que ce sera pour » longtemps, je vous prie de me rendre un service qui dépend » de vous. Ne demandez pas ce que c'est, 1l suffit que vous sa- » chiez que je ne veux rien que de possible et de permis. » Je lui engageai ma parole d'honneur que je ferais ce qu'il désirait, trop heureux de lui être utile de quelque manière que ce fût. « Fort bien, ajouta-t-1il, vous voilà pris ; j'ai votre parole. Je » veux donc et j'exige que vous acceptiez, la moitié de mon » trésor. » Il ouvre aussitôt sa cassette et partage, de frère à frère, tout ce qu'elle contenait.

«Il n’est pas permis d'oublier de tels hommes et de ne pas croire à leurs vertus. »

Ce ne sont pas seulement les émules de la Compagnie de Jésus dans les Missions qui déplorent leur ruine : à Rome, le même regret se fait jour. Dans son /ndia orientalis, le Carme Paulin de Saint-Barthélemy ne peut s'empêcher de constater la décadence de la Foi au milieu de ces nations que les Jésuites civilisérent par le Christianisme. « Si des hommes supérieurs , s’écric-t-il , et animés par le zèle, proclamérent autrefois la Religion dans les Etats de Tanjaour, du Maduré, de Maïssour, de Concan, de Carnate, de Golconde , de Balaghat, de Delhy, et dans les autres régions indiennes situées au milieu des terres, leur zèle et le flambeau de la Foi se sont évanouis par la difficulté des temps et des lieux, parce que personne ne leur envoie de collaborateurs, et que personne ne soutient leur œuvre. La Compagnie de Jésus ayant été supprimée, presque toutes ces églises languissent privées de pasteurs, et les Chré-

1 India orientulis christiana, etc, auclore P. Paulino a S, Bartholomæo, Carmelita disralceato, p 199 (Romæ, 4794).

tiens errent sans loi qui les dirige, sans flambeau qui les éclaire. »

Dans le même temps, le cardinal de Bernis communiquait au cardinal, préfet de la Propagande, un mémoire sur l’état des Missions en Chine et aux Indes. Ce mémoire, retrouvé dans les papiers de l'ambassadeur français à Rome, expose les services que les Jésuites de Chine rendent à la France, en corrrespondant avec l’Académie des sciences de Paris et en faisant passer aux ministres du roi leurs observations astronomiques , leurs recherches en botanique, en histoire naturelle, et en tout ce qui peut contribuer à la perfection des sciences et des arts. Puis on y lit : « Le roi et messieurs ses ministres ont également accordé, ces dernières années, le passage gratis sur les vaisseaux de France à plusieurs sujets destinés à la Mission française dans les Indes orientales. On croit pouvoir assurer que ces Missionnaires n’y sont pas inutiles à la nation, et qu'en bien des occasions ils ont rendu des services importants. C’est pour cela sans doute que le Conseil souverain de Pondichéry prit , il y a quelques années, leur défense contre ceux que l'ancien Parlement de Paris y avait envoyés pour y saisir le peu de bien qui leur restait. On se contenta de faire un léger changement à leur habit et à les faire appeler MM. les Missionnaires du Malabar. C’est sous ces lois qu'ils ont continué à exercer leurs fonctions , sous la dépendance des Évèques, étant les seuls qui entendent la langue très-difficile du pays, et 1l ne paraît pas qu'il y ait de l'inconvénient à les y laisser tels qu'ils y sont.

» Outre ces deux Missions, il en ‘subsiste encore deux autres dans le Levant, l'une en Grèce, l’autre en Syrie. Elles ont toujours été et sont encore sous la protection de la France. M. le chevalier de Saint-Priest, ambassadeur à la Porte, déclara, à son arrivée à Constantinple, que le roi lui avait recommandé nommément les Missions françaises, et il ne cesse de les honorer en conséquence de sa protection. La Mission de Grèce a des établissements à Constantinople, à Smyrne, à Thessalonique, dans les îles de Scio, de Santorin et de Naxie ; celle de Syrie en a à Alep, à Damas, à Tripoli de Syrie, à Antoura, dans le mont Liban et au Grand-Caire en Egypte. Les

Missionnaires tâchent partout de se rendre utiles à la nation. Avant de les détruire ne serait-il pas convenable de s'assurer que le roi ne juge plus à propos de les tenir sous sa royale protection ? » ;

Les Jésuites disparaissaient sous la tempête excitée contre eux par les Bourbons, tempête qu'un Pape déchainait, et de Rome ainsi que de Constantinople il s'élevait un cri pour protester avec tous les Catholiques prévoyants. Dans l'intérêt de la vérité, le chevalier de Saint-Priest, ambassadeur près de la Sublime-Porte, ne craignait pas d'attaquer de front les préventions de l'époque. Il adressait au gouvernement de Louis XV un mémoire sur l'influence que le nom français était destiné à exercer en Orient par la propagation du catholicisme ; et, amené à peindre l’état des Missions, 1l écrivait le 10 novembre 1713 : « Le nombre des Catholiques rayas est considérable à Smyrne*, les Jésuites y faisaient comme ailleurs beaucoup de fruits. »

Plus loin il ajoute en établissant une comparaison entre l'In- Stitut de Saint-Ignace et les autres Sociétés : « Aucun de ces moines ne fait proprement la Mission. Depuis longtemps les Jésuites étaient les seuls Religieux qui s'y employassent avec zèle; c'est une justice qu'on ne peut se dispenser de leur rendre et qui ne saurait être suspecte à présent qu'ils ne sont plus. On leur doit en très-grande partie le progrès de la Religion catholique parmi les Arméniens et les Syriens, ainsi qu'il a été rendu compte dans le mémoire de l'Ambassadeur de l’année dernière. Dépositaires de la confiance des sujets du Grand-Seigneur, il importe de conserver des ex-Jésuites dans leurs fonctions, pour ne pas compromettre les fruits qu'ils ont semes. »

Les Évèques du Nouveau-Monde, les peuples, les diplomates eux-mêmes invoquaient le concours des désuites. Il vint un jour où Ja République française leur demanda leur appui dans ces régions où ils avaient popularisé le nom de leur patrie. Le Pêre Poisson vivait encore à Pékin, et, dit Christophe de

1 Archives des affuires étrangères et manuscrits de l'abbé Brotier,

Murr!, « ce désuite contribua beaucoup à faire conclure le traité de commerce entre la Chine et la République fran- Caise. »

Christophe de Murr? recueille un fait qui confirme pleinement ces témoignages. L'écrivain protestant raconte qu’en 1777 Louis XVI demanda au Pape quelques Missionnaires pour l’île de Cayenne; mais il était nécessaire qu'ils sussent la langue des naturels. La Propagande n’en avait plus : Pie VE, avec l’asrément du roi de France, fit passer à la Guyane quatre anciens Jésuites portugais. « Au mois de novembre 1771 ils débarquent à Cayenne. Ils sont revêtus du costume de leur Ordre, ils parlent la langue du pays, les Insulaires reconnaissent cet habit qu'ils vénérent. On leur a dit qu'il n’y avait plus de Jésuites, et ils en revoient encore. Ces hommes à demi civilisés se jettent à leurs pieds, ils les mouillent de larmes. Ils s'engagent à vivre désormais en Chrétiens, puisqu'on leur rend les Pères qui les engendrèrent au vrai Dieu. »

Le zèle de la maison du Seigneur emportait une partie de la Société de Jésus vers des rivages inhospitaliers; l’autre restait dans l’intérieur de l'Europe afin de lutter plutôt contre le vice et l'erreur que contre les adversaires de la Compagnie. Elle eut encore de ces orateurs qui soumettent les multitudes. Sur les traces des Pères Duplessis, Nicolas Zucconi, Munier, Vigliani, Tchupick, Lentini, Vassalo l'apôtre de la Sardaigne, Beauregard, Armand Bol, Le Chapelain et Hausen, on vit ces Jésuites que la proscription allait frapper renouveler l'esprit des populations. Xavier Duplessis était sollicité par les villes. Les prélats, dans leurs mandements, annonçaient sa présence comme une faveur Imsigne. Il évangélisait les cités ainsi que les campagnes, et l'Evêque de Laon saluait sa venue en ces terner : « C’est par un effet singulier de la divine miséricorde, N.T. C. F., que nous possédons un Missionnaire célébre que tous les diocèses s’empressent d’avoir, et dont Dieu a béni les infatigables travaux et par des conversions innombrables et par des prodiges inouïs. »

1 Mon nouveau journal, L 1, p. 95.

2 Journal de Christophe de Murr, 1. 1x, p. 225.

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. Jo

Le nom du Père Nicolas Beauregard’ éclipse toutes ces gloires de l’éloquence sacrée. Né, en 1781, à Pont-à-Mousson, le Jésuite avait su, comme Bridayne, dominer la foule par des traits d'un génie quelquefois abrupt, mais qui enchaïnaient la pensée, et triomphaient des plus mauvais instincts. Cependant il aurait eu de la peine à surmonter l'oubli si à son souvenir ne se rattachait un événement extraordinaire. Pendant le Jubilé de 1775, le Jésuite préchait à Notre-Dame de Paris. La foule était grande ; car le Père Beauregard, par l'impétuosité de sa parole, par la trivialité même de quelques-unes de ses images, savait lui inspirer une respectueuse admiration. Là, dans cette chaire que dix-huit ans plus tard, en 1793, Hébert, Gobel. et Chaumette rempliront de leur athéisme légal, en face de cet autel où les déesses de la Raison et de la Liberté viendront s’asseoir à la place de la Vierge, d’étranges, de prophétiques paroles s’élancérent de son cœur. Le Jésuite s’écria : « Oui, c’est au roi et à la Religion que les Philosophes en veulent, la hache et le marteau sont dans leurs mains. Ils n’attendent’ que l’instant favorable pour renverser le trône et l'autel. Oui, vos temples, Seigneur, seront dépouillés et détruits, vos fêtes abolies, votre nom blasphémé, votre culte proscrit. Mais qu'entends-je?

1 Le Pere Beauregard fermina sa vie au château de Grouing, chez la princesse Sophie d’Hohenlohe. Nous avons sous les yeux le testament olographe du Jésuile, a la date du 29 novembre 1803, el nous y lisons : « En 1749, Dieu m’ayant fait la grâce insigne de m'appeler à la Compagnie de Jésus, d’y faire les derniers vœux et d’y être reçu Profès; par une seconde grâce, presqu’aussi privilégiée que la première, el par une seconde vocalion, ayant été agrégé et incorporé à la Province des Jésuiles de Russie par le révérend Père Gruber, alors Général de celte même Compagnie; en vertu de mon vœu de pauvreté, que je renouvelle en ce momeut de {rès-grand cœur ainsi que mes autres vœux, et par obéissance à nos saintes Règles et Constitutions, que je révère encore plus à ma mort que pendant ma vie, Vœux et Constitutions qui ne nous permettent pas de tester, ce qui serait le plus grand acte de propriété, je déclare donc et affirme que tout ce qui parait m'appartenir ne m'’appartient pas, mais, el sans aucune réserve, aux Jésuites de Russie, auxquels je supplie Son Altesse la princesse Sophie de envoyer. »

Dans sa feuille du mardi 2 octobre 1804, le Journal des Débats parle en ces termes de la mort du disciple de saint Ignace : « Le Père Beauregard, ancien Jésuite et l’un des derniers orateurs qui ont illustré la chaire chrétienne dans le dix-huilième siècle, vient de mourir à Hohenlohe, en Allemagne, dans la soixantetreizième année de son âge. Il fut célèbre en France par le succès de ses prédications et par la sainteté de sa vie. »

Après avoir exallé les {ravaux et les vertus du Père, le Journal des Dibats concluait ainsi : « En déplorant de si grandes pertes, on ne peut s’empècher de se demander qui remplira ces vides que la mort cause chaque jour, et comment nous viendront d’autres honimes pour remplacer de pareils hommes, *

grand Dieu! que vois-je? Aux saints cantiques, qui faisaient retentir les voûtes sacrées en votre honneur, succèdent des chants lubriques et profanes! Et toi, divinité infâme du Paganisme, impudique Vénus, tu viens ici même prendre audacieusement la place du Dieu vivant, t'asseoir sur le trône du Saint des Saints, et recevoir l’encens coupable de tes nouveaux adorateurs ! » |

A dix-huit années de distance, c'était l'évocation de la démagogie française telle qu'elle apparaît dans l’histoire. « Des hommes puissants, raconte le janséniste Tabaraud', qui se crurent désignés par l’orateur, jetérent les hauts cris, le dénoncérent comme un séditieux et un calomniateur de la raison et des lumières. Condorcet, dans une note des Pensées de Pascal, le traita de ligueur ‘et de fanatique. » Le Pére Beauregard, ainsi que le constate une des dernières colonnes du Jansénisme, avait, par un de ces mouvements d'éloquence que le Ciel inspire à ses privilégiés, déchiré le voile sous lequel se cachaïent encore les Philosophes et les niveleurs. Son audace les frappa de stupeur. D’autres Jésuites remplissaient dans le même temps la plupart des chaires. Ils surent si bien diriger les esprits vers un retour aux idées chrétiennes, la procession de clôture du Jubilé eut quelque chose de si entraînant, de si profondément religieux, que les coryphées de l'athéisme, au dire de La Harpe, alors l’un de leurs adeptes, ne purent s'empêcher de s’écrier : « Voilà la révolution ajournée à vingt-cinq ans! »

I fallut punir quelqu'un de cet éclat. La Foi n'était pas morte au cœur du peuple; elle se réveillait dans les âmes à la voix des ci-devant soi-disant Jésuites. On circonvint le malheureux Louis XVI, et au mois de mai 1777 on lui arracha un nouvel édit ?, non plus contre les membres de la Société de

1 Biographie universelle, arlicle Beauregard.

2 Les manifestations chrétiennes du Jubilé de 4775 donnaient à réfléchir aux sophistes : ils s’en prirent aux Jésuites, et ils rencuutrèrent le président Angran, qui se fit un devoir de les dénoncer au Parlement le 28 février 1777. Le président Angran a vu tout ce que d’autres légistes voient encore de nos jours. Il racorte au Parlement les efforts (entés par les Jésuites sécularisés ; puis il ajoute : « C’est un fait notoire qu’ils sont répandus dans presque toutes les paroisses ; qu’ils sont employés dans le ministère, et qu’ils remplissent les chaires. » Cette dénonciation fut

Jésus, mais contre la Société elle-même, qui n'existait plus. Sur vingt prédicateurs qui, durant le Jubilé, avaient évangélisé la capitale, seize appartenaient à la Société de Jésus. Ce seul fait expliqua aux hommes d'insurrection l'échec qu'ils avaient subi. Ils s’en vengérent en mutilant un cadavre. Néanmoins, en 1788, le Père Reyre prêcha le carême à la cour; l'année suivante Beauregard partagea le même honneur. En 1791, le Père Lanfantt ouvrit la station ; mais, tandis que ses accents brülants de pieuse éloquence donnent au roi la force ou plutôt la résignation de supporter ses malheurs, on propose au désuite le serment de la Constitution civile du Clergé. Lanfant refuse ; à partir de ce jour, la chaire lui est interdite. Il ne trouve plus l’occasion que de prècher une seule fois dans sa vie : ce fut le 2 septembre 1792. Le peuple alors ne lui demandait point des paroles de salut. Les égorgeurs, qui se prétendaient la nation française, exigeaient son sang ou son déshonneur sacerdotal : Lanfant se laissa massacrer. « Si la Religion, dit l'abbé Guillon, Evêque de Maroc?, a eu à gémir des succès de ses ennemis et des mécomptes de ses défenseurs, elle ne manqua pas non plus d’Apôtres qui surent honorer leur ministère, et dont le zèle, éclairé par la science, était soutenu par l’éloquence des temps antiques, qu'ils ont fait revivre au milieu de ces jours d'éclipse. Nous ne craignons pas de placer à leur tête celui dont nous publions les sermons. »

La Révolution éclatait. Elle ne songea point à distinguer les Jésuites des autres prêtres. À son aurore elle avait proscrit imprimée et publiée. Le 145 avril, l’avocal-général Séguier en requérait la suppression en ces termes : « Nous apportons un imprimé contenant le récit fait par un de messieurs, lors de l’assemblée des Chambres du 28 février dernier; cet, comine cet imprimé est coutraire aux réglements de la librairie, nous avons cru devoir en requérir la suppression. » Le défaut de forme prévalut sur le défaut de raison, el le Parlement s’empressa d’oblempérer au réquisitoire de Séguier. Mais, par compensation, le Parlement, qui n’avait pas voulu se prêter à une ridicule comédie, forçait la main à Louis XVI pour rendre un édit contre la Société de Jésus, et, en enregistrant cet édit, il y ajoutait, de son chef, des clauses tyranniques que, le 47 juin 1777, Louis XVI le contraiguit à annuler.

1 Le nom du Père Lanfant a toujours été, jusqu’à présent, défiguré dans l’histoire. On la écrit {Enfant ou Lenfunt. Nous avons sous les yeux sa correspondance inédite, et le Jésuite signe avec l’orthographe que nous reproduisons.

2 Notice biographique pour les sermons du Père Lenfant, par Nicolas-Sylvestre Guillon. :

les disciples de l'institut comme le plus réel obstacle que ses idées devaient rencontrer. Quand elle eut établi son règne sur les peuples que la liberté allait asservir, elle manifesta une de ces velléités de justice qui ressemblent à un rêve d’espérance au milieu des réalités de la destruction. L'Assemblée nationale nivelait tous les rangs. Elle tuait l’ancienne monarchie, elle étouffait les Ordres religieux afin de se créer des partisans par la vente des biens ecclésiastiques; elle spoliait le Clergé pour enrichir le peuple, en légitimant l'instinct du vol ; mais, par un étrange retour des choses d'ici-bas, au moment où les Parlements disparaissaient sous les vengeances populaires, la question des Jésuites surnagea, et, dans la séance du 19 février 1790, l'abbé Grégoire s’écria ? : « Parmi les cent mille vexations de l’ancien gouvernement qui a tant pesé sur la France, on doit compter celle qui a été exercée sur un Ordre célèbre, sur les Jésuites : il faut les faire participer à votre justice. »

Ces paroles, qui empruntent une certaine gravité au caractère et aux idées du futur Evêque constitutionnel de Loir-et- Cher, avaient déjà retenti à la tribune de l’Assemblée nationale. Dans une de ses dernières séances, raconte le Journul de Paris, alors rédigé par Condorcet, Garat et Regnault de Saint-Jean-d'Angely?, le député Lavie avait réveillé, par un sentiment profond de justice, de pitié et peut-être de reconnaissance, un souvenir que le temps semblait avoir effacé. Au moment où les législateurs de la France décrétaient cette destruction universelle des Ordres religieux, il avait prononcé le nom des Jésuites; il avait rappelé leurs malheurs oubliés, 1l avait appris, en quelque sorte, à l'Assemblée nationale qu'il existait encore « de ces infortunés qui avaient été sacrifiés non pas à la liberté, non pas à la raison et à la patrie, mais à l'esprit de parti, mais à la vengeance, mais à des haines implacables. »

C'était avec de tels jugements que l’Assemblée constituante flétrissait la destruction des Jésuites. Elle qui venait pour tout

1 Moniteur du 20 février 4790. Séance du 19.

2 Journal de Paris, n° 31.

briser, elle avait des paroles de colère à faire entendre contre ceux qui lui préparérent les voies, et le protestant Barnave, s'associant à cette tardive équité, proclamait : « Le premier acte de la liberté naissante doit être de réparer les mjustices du despotisme : je propose une rédaction de l'amendement en faveur des Jésuites. » « Ils ont, reprenait l'abbé de Montesquiou, des droits à votre générosité; vous ne la refuserez pas à cette Congrégation célèbre, dans laquelle plusieurs d’entre vous ont fait sans doute leurs premières études, à ces infortunés dont les torts furent peut-être un problème, mais dont les malheurs n'en sont pas un. »

Autant qu'il était en elle, l’Assemblée nationale revisait la sentence de destruction, elle acceptait les Jésuites comme des victimes du despotisme; elle consacrait par un vote presque unanime le principe de leur innocence. C'était sur la motion de Grégoire et de Barnave que ce vote passait à l'état de loi. Au mois de février 1790, la Révolution prenait les Pêres de l'Ordre de Jésus sous sa tutelle; au mois d'octobre 1791, elle les dévoua à la mort. Antoine Nolhac entre le premier dans cette nouvelle arène du martyre. Ancien recteur du Noviciat de Toulouse, il a voulu se consoler des désastres de la Société en acceptant la cure de Saint-Symphorien d'Avignon. Elle est en grande partie composée de pauvres. Le Jésuite devient le trésorier des hommes bienfaisants et la seconde providence des malheureux. Arrêté le 16 octobre, il passe avec les autres prisonniers cette nuit qu'à la fureur des Jourdan coupe-têtes 1l juge être la dernière pour lui. Il se prépare à mourir, 1l y prépare ses compagnons de captivité. Lorsque le moment du sacrifice est arrivé, il les bénit dans les bras de la mort. Frappé de toutes parts, il reste debout jusqu'à la fin du massacre pour encourager les victimes et leur montrer la palme. Il tombe le dernier, et avec les autres on le précipite dans la Glacière. « Quand il fut permis, raconte Jauffret, Evèque de Metz’, de retirer les corps de la Glacière, le peuple s’empressa

d'y chercher celui de son bon Père. Il était couvert de cinquante

1 Mémoires pour s:rvir à l’histoire de la REUGIoN et de la Philosophie à la fin du xviie siècle, 1. 11, p. 246.

des

blessures. Un crucifix sur sa poitrine et ses habits de prêtre le firent reconnaître. Chacun se disputa les morceaux de sa robe, et il fallut pendant huit jours laisser ces précieux restes exposés au concours et à la vénération du peuple... Aussi tous les Fidèles d'Avignon regardent-ils M. Noïhac comme un martyr, et sont-ils prêts à l'honorer comme tel. On l'appelle encore le père des pauvres : c'est le nom qu'il a toujours porté, et que lui donne le procès-verbal qui fut dans le temps dressé à Avignon par MM. les commissaires du roi, et qui fut lu à l'Assemblée nationale. »

Il n'était plus possible de combattre, avec la parole ou avec la plume, en faveur de l'Unité catholique. La liberté de 1792 prohibait les luttes de l'intelligence. IL fallait accepter ses dégradations civiques ou périr sous le fer des égorgeurs enrégimentés par les héritiers de la Philosophie et du Jansénisme. Quelques Jésuites, vétérans de la chaire, du confessionnal ou de la science, survivaient encore. La mort les effrayait moins que le parjure. Ils avaient refusé le serment à la Constitution civile du Clergé ; dans les lugubres journées des 2 et 3 septembre, on leur fit expier cette courageuse résistance.

Aux Carmes, à la Force, à l'Abbaye, à Saint-Firmin, sur le premier rang de l’héroïque légion de Martyrs que deux La Rochefoucauld et Dulau, archevêque d’Arles, conduisent au Ciel, on vit les derniers débris de la Compagnie de Jésus. Il y avait à glorifier la Foi catholique par un trépas volontaire : ces hommes blanchis dans les travaux de la pensée ne reculérent pas. Les Pères Jules Bonnaud, Delfau, Jean Charton de Millou, Claude Gagnières des Granges, Jacques Durvé-Friteyre, Charles Le Gué, Alexandre Lanfant, Nicolas de La Ville-Crom, Hyacinthe Le Livec, Pierre Guérin Du Rocher et son frère Robert, Jean Vourlat, Eloi Herque Du Roure, Joseph Rouchon, Antoine Thomas, Rousseau, René Andrieux, Antoine Second et Nicolas-Marie Verron périrent au milieu de cette ville de Paris, qui, muette d’effroi, assistait, néanmoins, l'arme au bras, à ce crime organisé. Ces Jésuites! étaient des

3 Un auleur d’une école très-opposée aux Jésuites, Aimé Guillon, dans Les /urtyrs de la Foi pendant la révolution française, rend, à chaque page de son

érudits, comme Guérin Du Rocher; des orateurs, comme le Père Lanfant; de savants géomètres, comme Le Livec.

D'autres vivaient au fond des provinces. Ils v étaient le flambeau du Clergé et la consolation des cœurs chrétiens. Ils disparurent dans la tourmente. Les Pères Daniel Dupleix et Charles Ferry tombent à Lyon sous la hache révolutionnaire. Julien d'Hervillé à Orléans, Matthieu Fiteau à Orange, Augustin Rouville à Aubenas, Pierre Lartigue à Clérac, Charles Brunet à Poitiers, meurent sur l'échafaud. Quelques-uns, comme les Püôres Alexandre de Romécourt, Gilbert Macusson, Nicolas Cordier, Antoine Raymond, Joseph Imbert et Domimique de Luchet, se voient enfermés sur les pontons de Rochefort. Ce n'est pas la mort du champ de bataille qui leur est réservée ; on les destine à de plus longues souffrances. Comme les prêtres que la déportation atteignait, et que les douleurs de toute nature tuaient avant l'exil, ces Jésuites succombérent à leur lente agonie, ils succombérent en priant pour leurs bourreaux. Le Pêre Gaspard Moreau allait être noyé dans la Loire :

il expire de fatigue, de froid et de faim, avant d'arriver au but de ses désirs.

Les Jésuites français bravent l’échafaud pour proclamer leur Foi, les Jésuites espagnols vont donner leur vie pour faire triompher le principe de la bienfaisance chrétienne. Charles IV a succédé sur le trône à Charles IE, son père. Il rouvre aux bannis à perpétuité les portes de leur patrie. Quelques-uns, profitant de la justice qui leur est enfin rendue, arrivent en Espagne vers le mois d’avril de l’année 1800. Le xix* siècle commençait par une peste dans ce pays, qui allait avoir à subir tant de calamités glorieuses ou sanglantes. Le fléau ravageait l'Andalousie. Les Jésuites, à peine de retour de l'exil, apprennent cette nouvelle : ils se mettent en marche pour offrir leurs soins aux villes désolées. Vingt-sept d'entre eux trouvent le martyre dans leur charité. Les Pères Pierre et

livre, un juste hommage à la piété, au dévoucment et à la science des Pères. Ils étaient presque tous chargés de la direction des couvents de femmes, et c’est à leurs conseils qu’on attribue la conduite pleine de fermeté que tinrent les Religieuses pendant cette tempête. Ces prétendues victimes du fanatisme se montrèrent presque à l’unanimité fidèles à des vœux que la loi anéantissait.

Isidore Gonzalès, Michel de Véga , François Muñoz, Antoine Lopez, Pierre Cuervo, François Tagle, Baptiste Palacios, Diégo [rribarren, Firmin Excurra, Charles et Sébastien Perez, Julien Vergara, Louis Medillina et Ildephonse La Plana expirent ainsi à Cadix, au port Sainte-Marie, à Xerès de la Frontéra et à Séville.

En Portugal, la reme dona Maria, malgré le respect qu’elle voue à la mémoire de Joseph Ie, son père, faisait tomber les fers dont Pombal, exilé à son tour, avait chargé les victimes de son arbitraire. Elles ne sortaient des prisons qu’au nombre de neuf cents; les Evêques et le peuple accueillirent avec des témoignages de vénération ces martyrs, que dix-huit années de captivité n'avaient pas découragés. Le Père Timothée de Oliveira, ancien confesseur de dona Maria, fut réinstallé à la cour et comblé d'honneurs. En face de Pombal, Le Père Juan de Gusman fit à la conscience des hommes l'appel suivant : « A l'âge de quatre-vingt-un ans, sur le point de paraitre devant le tribunal redoutable de la justice divine, Juan de Gusman, dernier Assistant de la Compagnie de Jésus pour les provinces et domaines du Portugal, croirait se rendre coupable d’une omission impardonnable si, en négligeant de recourir au trône de Votre Majesté, où sont placées avec elle la clémence et la justice, il ne déposait à ses pieds cette humble et respectueuse requête, au nom de plus de six cents sujets de Votre Majesté, reste malheureux de ses compagnons d'infortune.

» Il supplie donc Votre Majesté, par les entrailles de Jésus- Christ et par son cœur sacré, par ce tendre amour que Votre Majesté porte à l’auguste Reine sa mère, à l’auguste roi don Pedro, aux Princes de la famille royale et aux Infants, de vouloir et même d'ordonner que la cause de tant de fidèles sujets de Votre Majesté, déclarés infâmes aux yeux de l’univers, soit examinée de nouveau. Ils gémissent d’être accusés d'avoir commis des attentats et des crimes que les Barbares auraient horreur d'imaginer, et que l'esprit humain oserait à peine concevoir ; 1ls gémissent, dis-je, de se voir condamnés tous sans avoir été cités, sans avoir été entendus, et même sans qu’on leur ait permis d’alléguer aucune raison pour leur propre défense. Ceux

qui, sortis de leurs prisons , ont été relégués dans cet état, sont tous d'accord sur ce point , et attestent unanimement que, pendant tout le temps de leur emprisonnement, ils n'ont vu la facc de quelque juge que ce soit.

» Le suppliant, de son côté, qui s’est trouvé pendant plusieurs années dans un poste où il a pu acquérir une connaissance immédiate des affaires, est prêt à attester, dans la forme la plus solennelle, l'innocence de tout le corps et des chefs de l’Assistance. Le suppliant et tous les exilés avec lui s'offrent unanimement à subir des peines beaucoup plus rigoureuses que celles qu'ils ont essuyées jusqu'à présent, si un seul des mdividus en question a jamais été convaincu d’avoir commis le moindre crime contre l'Etat.

» En outre, l'innocence du suppliant est évidente par le résultat de tant de procès, qui ont été formés dans toute la rigueur contre lui, ses confrères et le chef du corps. Pie VI, glorieusement régnant, a vu les originaux des procès susdits; Votre Majesté trouvera, dans un si grand Pontife , un témoin éclairé, et toute la terre n’en saurait produire de plus intègre; elle y trouvera en même temps un juge qu'on ne saurait soupçonner capable de commettre une iniquité sans se rendre coupable d’une impiété sans exemple.

« Que Votre Majesté daigne donc user de cette clémence, qui lui est aussi naturelle que le trône lui est dû ; qu'elle daigne écouter les prières de tant de malheureux, dont l'innocence est prouvée, qui, au plus fort de leur malheur, n'ont jamais cessé d’être sujets fidèles de Votre Majesté, et dont les infortunes, quelque grandes qu'elles fussent, n'ont jamais pu altérer ni diminuer un instant l'amour qu'ils ont toujours conservé, dés leur enfance , pour son auguste famille royale. »

Nous avons vu, depuis la suppression, les Jésuites honorer le sacerdoce par leurs vertus ; les voilà maintenant qui sont ho norés par les dignités ecclésiastiques. On a proscrit leur Institut comme corrupteur de la morale, comme dangereux à la Religion et à la sécurité des Etats. À peine ces prêtres, que la Philosophie, les Parlements, les Rois et le Saint Siége ont mis en suspicion, sont-ils libres du joug qu'ils portérent avec tant

d'amour et auquel ils renoncent avec tant de regrets, que l'Eglise et les princes catholiques s'empressent de choisir parmi eux les Evêques qui doivent nourrir les peuples du pain de la parole de vie. Jamais démenti plus prompt et plus solennel ne fut donné à des accusations aussi graves; jamais on ne chercha à entourer de moins de respect extérieur le jugement prononcé par l'iniquité. Dans l’espace seulement de vingt-cinq années, de 1775 à 1800, un grand nombre de siéges épiscopaux furent offert à des Pères de l'Institut. Comme le Père Damien Allan, nommé Évêque de Tournay par, Bonaparte, beaucoup refusérent, dans l'espérance de voir se reconstituer la Société de Jésus ; quelques-uns acceptérent les dignités dont on chargeait leur zèle apostolique. François Benincasa fut désigné pour l’évêché de Carpi; Jean Benislawski, Évêque de Gadara , eut la coadjutorerie de l’archevêché de Mohilow ; John Carrol est élu, par le Clergé, Évêque de la République anglaise en Amérique; ii a Léonard Neale pour coadjuteur dans l’archevêché de Baltimore ; Charles Palma devient suffragant de l'archevêque de Colocza en Hongrie ; Alexandre Allessandretti est promu au siége de Macerata ; Antoine Smidt, nom célèbre parmi les docteurs en droit canon, se voit choisi comme suffragant de Spire ; Stanislas Naruscewicz occupe l'évêché de Smolensk ; Sigismond d'Hohenwart s’asseoit sur le siêge métropolitain de la capitale de l’Autriche ; Dominique Manciforte accepte l'évêché de Faenza ; Joseph Grimaldi, celui de Pignerol, puis d'Ivrée ; Alphonse Marsili est désigné par Pie VE pour l'archevêché de Sienne ; André Avogadro, pour l’évèché de Vérone, où il console, dans son exil, Louis XVIIE, le petit-fils de Louis XV. Le même honneur épiscopal attend Philippe Ganucet à Cortone ; Paul Maggioli, à Albenga;

. Buttler, à Limerick; Keren, à Neustadt ; Jérôme Durazzo, à Forli;

Jules-César Pallavicini, à Sareza; Jérôme Pavesi, à Ponteremo ; Michel Sailer, à Ratisbonne; et plus tard, sous le règne de Napoléon, Imberties à Autun. Le Père Du Gad, un vieux Missionnaire français, prisonnier de Pombal, fut, en 1777, nommé procureur-général des Missions françaises en Chine et aux Indes.

Pour les Jésuites, proscrits en corps et vénérés comme im-

dividus, la dignité épiscopale ne fut qu'un fardeau dont plusieurs déclinèrent là responsabilité. Les uns, comme les Pères Engelbert Belasi et Charles Viel, confesseurs du duc et de la duchesse de Bavière, restèrent attachés aux princes qui les avaient choisis pour directeurs ; les autres se contentèrent de fonctions plus modestes. On les chassait de la Compagnie, leur patrie adoptive; les villes d'Italie, si difficiles pour accorder droit de cité à des étrangers, les accueillirent dans leur sein. Les Jésuites étaient portés à tous les emplois, on en trouve partout, même aux Etats-Généraux et à l’Assemblée constituante, où siégérent les Péres Delfau, Leissègues de Rozaven, San-Estevan et Allain.

Ceux qui ne furent pas voués aux honneurs de l'épiscopat se virent mêlés, par leurs proscripteurs, au bruit du monde et aux travaux httéraires ou scientifiques de l’époque. Ils avaient eu pour maîtres ou pour modèles les Pères Emmanuel d’Azévedo et Christophe Maire, l’un et l’autre estimés de Benoît XIV par leurs profondes connaissances en liturgie et en mathématiques ; mais la science ne leur fut pas aussi fatale qu'au Père Ignace Szentmartyonyi. Le roi de Portugal avait demandé, en 1760, au Général de la Compagnie deux habiles géométres pour déterminer les limites des possessions portugaises et espagnoles dans l'Amérique méridionale. Le Jésuite hongrois et le Père Haller furent choisis. Szentmartyonyi part avec le ütre d’astronome et de géomètre du roi. Le roi a promis de rémunérer dignement ses utiles travaux. Le Jésuite consacre dix années de sa vie au service du Portugal. En 1760 il débarque à Lisbonne; il est arrêté, mis aux fers, et Pombal le retient dans ses cachots jusqu'au jour où la mort délivre le royaume de l'impéritie du souverain et de la cruauté du ministre.

Les Jésuites avaient étudié dans l'Institut les diverses branches des sciences; ils répondaient, après comme avant la suppression, à tous les besoins. Lei, la cour de Vienne envoyait le Père Walcher visiter le lac Rofner-Lise, et le Père, en réparant ses digues, préservait les contrées voisines des désastres de l'inondation. Marie-Thérèse, en récompense de ces travaux, le nommait directeur de la navigation et des sciences mathématiques, Là, le Pêre Cabral arrètait, par un ingénieux système, la

chute du Vélino, qui ruina si souvent la ville de Terni; puis, quand le retour dans sa patrie fut permis au Jésuite, il paya dix-huit ans d'exil par un nouveau bienfait : il encaissa le Tage dans son lit, et sauva ainsi les campagnes des débordements du fleuve. Jean-Antoine Lecci réparait les routes militaires du Mantouan ; Vincent Riccati préservait Venise des inondations en réglant le cours du Pô, de l’Adige et de la Brenta; Léonard Ximénez, en Toscane et à Rome, procurait les mêmes bons offices; 1l aplanissait les routes, 1l établissait un nouveau système de ponts. Par ordre de Frédéric Il de Prusse, le Père Zeplichal, en 1774, mettait à profit ses connaissances en minéralogie, pour rechercher les métaux que recélait le comté de Glatz.

Mais ce fut surtout par l’enseignement scientifique ou littéraire que l'estime des Pontifes, des rois et des peuples invita les Jésuites à signaler leur aptitude. Les Pères Joseph Kios, Bernard Zarzoza, André Galan, François Villalobos, Ignace Julian, Pierre Cordon, Jacques Basile, Vincent Rossi, Joseph Pons, François de Sandoval et Pierre Segers sont placés à la tête des séminaires de Tivoli, de Segni, d’Anagni, de Gubio, de Verula, de Centi, de Velletri, de Seti, de Sinigaglia, de Cita del Castello et de Ferentino. C'est le choix des Evêques qui détermine ces nominations; Pie VI s’y associe en confiant | le séminaire de Subiaco, fondé par ses soins, au Père Alexandre * Cerasola. Une Académie ecclésiastique s’est créée à Rome. Maison des fortes études sacrées et pépinière d'Evêques, de Nonces, de Cardinaux, de Légats et de Papes, cette Académie renferme dans son sein tout l'avenir de l'Eglise romaine. Pie VI lai donne pour maître le Père Antoine Zaccaria. La principale mission du dJésuite consiste à former les Nonces apostoliques ? ; il était donc le maître de ceux qui allaient instruire les peuples et discuter avec les rois. Après Zaccaria, un autre désuite, Joseph Sozzi, remplit les mêmes fonctions.

1 Dans ses Mémoires historiques sur les affaires de l'Allemagne pendunt sa noncialure, page 9, le cardinal Pacca raconte que Le Souverain-Pontife, après lui avoir déclaré qu’il le choisissail pour une mission aussi importante que diflicile, ajoute : « À partir de ce moment, vous devez diriger loules vos études vers les sciences sacrées el prendre leçon de Pabbé Zaccaria, source inépuisable d’erudi-

lion, qui vous donnera les connaissances ecclésiastiques dont vous avez besoin pour vous tirer avec honneur de votre nonciature. »

DE LA COMPAGNIE DE JESUS. 309 En France, on avait détruit les Jésuites pour leur enlever l'éducation, et Frédéric Il, le roi philosophe, ne cachait pas ses appréhensions sur l'avenir lorsque, le 22 avril 1769, il écrivait à d’Alembert ! : « Vous vous ressentirez avec le temps, en France, de l'expulsion de cet Ordre, et l'éducation de la jeunesse en souffrira les premières années. Cela vous vient d'autant plus mal à propos que votre littérature est sur son déclin, et que, de cent ouvrages qui paraissent, c'est beaucoup d'en trouver un passable. » Châteaubriand a vu ce que Frédéric le Grand ne faisait que pressentir, et Châteaubriand dit ? « L'Europe savante a fait une perte irréparable dans les Jésuites. L'éducation ne s’est jamais bien relevée depuis leur chute. » Dans un autre ouvrage, le même écrivain s'exprime ainsi® : « Les Jésuites se soutinrent et se perfectionnèrent jusqu'à leur dernier moment. La destruction de cet Ordre à fait un mal irréparable à l’éducation et aux lettres. On en convient aujourd'hui. » 7 Au sortir de la Révolution, quand tous les souvenirs, quand toutes les imaginations étaient encore frappés des spectacles démoralisateurs auxquels on avait convié le peuple, lorsqu'à chaque pas le pied craignait de heurter un pavé ensanglanté, ou que la tête reculait volontairement pour ne point se courber sous l’échafaud, il était permis d'émettre de semblables opinions. Maintenant que le principe révolutionnaire a passé dans les mœurs d’une partie de la nation, et qu’elle l’accepte comme la sanction de son héritage paternel ou de son matérialisme industriel, ces opinions seraient étouffées sous les clameurs universitaires. Dans ce temps-là, elles retentissaient au loin. Si la France des Parlements et des Encyclopédistes jugea utile de ne plus laisser aux Jésuites la direction de la jeunesse, les autres peuples, l'Allemagne surtout et même quelques Etats protestants, ne consentirent pas à ce suicide littéraire, que Frédéric Il signalait et que Châteaubriand a constaté. Quand le roi de Prusse adressait ces lignes prophétiques à d’Alembert, le Col-

s Œuvres philosophiques de d’ Alembert, 1. xvim. 2 Génie du Christianisme, t. 1v, p. 300.

3 Mélanges du vicomte de Châteaubriand,.

lége de Louis-le-Grand tombait en décadence; mais alors les Jésuites faisaient éclater sur un autre point la puissance de leur système d'éducation. Rossignol de Vallouise arrive, en 1767, au Collége Thérésien de Vienne, dont les Pères avaient la direction, et, après l'avoir proclamé une des premières écoles du monde, il continue ! :

« On voyait rassemblée dans cette maison la fleur de la noblesse de tous les Etats de la maison d’Autriche, Allemands, Hongrois, Italiens, Flamands. On y cultivait avec le plus grand soin et le plus grand succès les sciences, les lettres et les beaux-arts. L'histoire naturelle y était particulièrement en honneur. On y faisait des collections; on apprenait à dessiner et à colorier au naturel les productions de la nature. Mathématiques, physique, musique, danse, escrime, géographie, histoire, rien n'était négligé pour former des cavaliers accomplis de tout point. Une trentaine d'élèves s’appliquaient à la jurisprudence. Ils étaient séparés des autres, comme déjà plus âgés. La Philosophie aura de la peine à en goûter le motif. Ces enfants se confessaient et communiaient régulièrement une fois le mois. Ge n'était point l'usage de le faire plus souvent. On entendait de les monter sur un ton qu'ils pussent conserver à la fin de leur éducation en entrant dans le monde. Mais ce qui intéressera particulièrement nos Français, rien n'égalait le ton d'aménité, de politesse, d'urbanité qui régnait parmi cette jeunesse. Un étranger, en se présentant, était assuré d'être accueilli avec la plus grande honnêteté et de se trouver en pays de connaissance. Il n'avait que faire de se pourvoir d’un truchement. Ces jeunes gens parlaient toutes les langues, avec le même degré de facilité, sans que cette étude prit sur leurs occupations littéraires, el voici comment : un jour de la semaine, tous étaient obligés de parler allemand ; un second jour était pour le latin, un autre pour l'italien; on en avait assigné deux pour le français. Ainsi, je fus moins étonné qu'on ne le sera de ce que je vais dire. Je me trouvai à table à côté du jeune comte Bathiani , Hongrois, âgé de onze

1 Lettre à M, Noël, éditeur de la Géographie de Gutbrie, p. 46 (Turin, 4805).

ans. Îl sontint avec moi de longues conversations. Je l'ai entendu parler latin avec la rapidité et la précision d’un vieux professeur de philosophie. Quand il parlait français, vous eussiez dit qu'il avait été élevé sur les bords de la Loire, à Blois ou à Orléans. C’est principalement à table que j'ai conversé avec lui. On ne faisait point la lecture; on voulait que les enfants profitassent de ce temps pour se former aux langues et aux manières de la bonne compagnie. Dans cette vue, on les faisait manger à des tables rondes ou ovales, qui admettaient douze convives, huit pensionnaires, et quatre Jésuites, distribués en symétrie, qui avaient l’œil à tout. Chaque enfant servait ses camarades à tour de rôle, et se trouvait engagé à apprendre à le faire avec décence. Elle régnait tellement dans tous leurs procédés , dans toute leur conduite que, quoique j'aie demeuré assez longtemps au milieu d'eux, je n’ai pas entendu une seule fois un propos, une parole, qui donnât la moindre atteinte au respect qu’on doit à la Religion, à la pureté des mœurs, aux égards mutuels que prescrit l'esprit de société. »

On exalte à Vienne l'éducation que les débris de la Compagnie propagent par le système de Loyola; à Breslau, un des élèves du Père Kæhler, Auguste Theiner, qui deviendra un écrivain distingué, offre, en 1833, à son vieux maître cet hommage aussi juste que touchant : « Je dois, dit Theiner t, l'éducation de ma jeunesse à ce Kœbhler, si connu de tous les habitants de la Silésie, qui a eu la gloire d’être le premier à introduire dans cette province l’étude solide des langues orientales. Kœlher a rendu à l'instruction publique en Silésie des services que reconnaissent également les Catholiques et les Protestants. D'après la connaissance que j'ai acquise maintenant des Jésuites, je puis certifier que Kæhler est digne de son Ordre illustre. Je jouissais souvent quand je l'entendais, avec la plus aimable simplicité, exprimer le pieux désir de mourir, s'il était possible, dans l'habit de son Institut. »

Marie-Thérèse avait subi la loi des nécessités de position en donnant son assentiment à l'abolition de la Compagnie de Jésus ;

1 Histoire des Institutions d'éducation ecclésiast., t, 1, intr., p. 54,

mais elle ne permit pas qu'ils désertassent son Collége. En Bavière , le Père Bonschab est choisi comme recteur de celui de Munich. Le Père Joseph Mangold remplit la même place à Augsbourg. Quarante Jésuites le dirigeaient, et il citait avec orgueil parmi ses professeurs François Neumayr, Aloys Merz et Joseph Stark : les deux premiers, prédicateurs et controversistes célébres; le dernier, érudit qui a traduit en allemand les meilleurs ouvrages de la langue française. Après l’extinction de l'Ordre, l'électeur de Cologne nomme Jean Carrich supérieur du Collége des Trois-Couronnes et recteur de son Université. Le prince Charles-Théodore, électeur palatin, laisse son Collége de Manheïm à leur disposition. C’est là que vécut et mourut le Père Deshbillons, exilé de France.

Partout la même réaction se produit en faveur des Jésuites. Jean de Ossuna est appelé à diriger le collége des Sabins, Antome Pinazo à inspecter les études à Milan; Jean-de-Dieu Nekrepp préside à Vienne l'Académie impériale des langues orientales, Jean Molnar l'Université de Bude. L’électeur de Mayence convie les Jésuites à venir enseigner dans ses Etats : il leur garantit des pension viagères et d'immenses avantages. On les conserve à Ratishbonne ainsi qu'à Liége, où le Pêre Howard forme les jeunes Anglais à la piété et à la littérature. À Prato, Panizzoni, professeur de mathématiques, s’est retiré à l'apparition du bref de Clément XIV. Les élèves partent avec lui. Ils ne reviennent que lorsque Léopold, grand-duc de Toscane, l’a réinstallé. Les chaires des hautes sciences furent l’apanage à peu près exclusif des Jésuites. Paul Mako, Etienne | Schænvwisner, Baptiste Horwath , François Luimo et Antoine Lecchi sont désignés par Marie-Thérèse, les uns comme assesseurs, les autres comme maîtres de numismatique, d'antiquités, d'architecture militaire ou d'hydraulique. L'Université de Ferrare nomme Antoine Villa professeur d'éloquence et d’antiquités grecques et latines. Le grand-duc Léopold charge Léonard Ximénez de répandre en Toscane l’enseignement de la physique et de la géométrie. Oracle des Académies de Sienne, de Bologne et de Saint-Pétersbourg, il crée l'Observatoire de Florence. Dans le même temps Eckel met en ordre

DE LA COMPAGNIE DE JESUS. Tex

le. Musée numismatique de cette ville, Joachim Plà professe à Bologne la langue chaldaïque, et l'Académie de Mantoue couronne la dissertation sur la mécanique sublime du Pére Antoine Ludeña.

Roger Boscovich était libre enfin. Toutes les Universités et les Académies de l'Europe se disputérent le savant Jésuite ; mais il ne consentit jamais à se séparer de sa mêre la Société de Loyola. Quand Clément XIV eut prononcé l'arrêt de mort de l'Institut, Boscovich se rendit au vœu de Louis XVI, qui l'engageait, par une lettre autographe, « à se retirer dans ses Etats pour se livrer aux méditations sublimes et pour satisfaire son ardeur pour les progrès de la science. » La France bannissait les Jésuites français ; son roi, plus juste, ouvrait sa capitale aux Jésuites étrangers. Louis XVI le nomma directeur de l'optique pour la marine, avec une pension de 8,000 livres tournois. Mais, soit haine contre le Père, soit sentiment de jalousie à l'égard du savant, Boscovich se trouva en butte aux intrigues de d'Alembert* et de Condorcet. Il n'était pas habitué à ces passions qui absorbent le génie et tuent l’émulation : il abandonna la France, afin d’aller chercher le repos à Milan. Ce repos devint une nouvelle source de gloire pour lui et pour ses frères.

Tandis que Boscovich attire sur ses travaux les regards du monde savant, un autre Jésuite, à l'extrémité de l'Europe, fait applaudir ses tentatives. Poczobut est à l'Observatoire de Vilna, qu'il a restauré. En 1673 il compose la constellation du Taureau royal de Poniatowski. Le compagnon fidèle des labeurs astronomiques de Poczobut, c’est encore un dJésuite, André Strecki le mathématicien. Maximilien Hell, cet inventeur si

1 On a nié que d’Alembert ait suscité des chagrins à Boscovich; voici une note de Lalande, que transcrit Montucla dans son Histoire des mathématiques, t. 1v, page 288. 11 dit : « Le Père Boscovich, qui avait donné, sur cette espèce d’équilibre, des recherches ingénieuses et savantes en 4755, fut attaqué par d’Alembert (Opusce., 1764, t. 1, p. 246); il n’aimait pas les Jésuites, parce que l’on avait critiqué l'Encyclopédie dans le Journal de Trévoux ; et il a persécuté le P. Bosco-. vich toute sa vie. Mais celui-ci prouva complétement que d’Alembert avait tort, dans une note insérée, en 4770, dans Ja traduction de son ouvrage sur la mesure de la {erre (f’oyage astronomique et géographique, p. 449). Le Père Boscovich ne faisait pas autant de calcul intégral que d’Alembert, mais il avait bien autant esprit. »

profond dans les sciences exactes, se rend à Ward'hus, en Laponie, sur l'invitation de Christian VIT de Danemark. L'auteur des Z'phémérides astronomiques doit sur ce pomt étudier le passage de Vénus. C'est l’une des observations qui ont fourni les résultats les plus satisfaisants !.

Le nombré des Jésuites qui, comme Boscovich, Poczobut et Hell, grandissaient la Compagnie à l’époque de la suppression, est véritablement extraordinaire. À Rome, ce sont les Pères Asclépi et Veiga; à Vienne, à côté du Père Hell, l’astronome, lé mathématicien impérial, Pilgram, Mayr, Sainoviez; en France et en Italie, Carboni de Sassari, Rivoire, Béraud, Rossi, Monteiro, Troili, Mourin, Luneau de Boisgermain, Mourgues, Duparc, Paulian, Vautrin, Gainella, ses frères dans l'Institut, ses collaborateurs ou ses émules dans la science. Le Père Liesganig , dont Lalande admirait le génie, s’est retiré à Lemberg. Rien ne l’attache plus à la terre depuis qu’on à roïipu les liens qui l'unissaient à la Société de Jésus. Liesganig, l’auteur d'une Mesure de plusieurs degrés du méridien , semble oublier ses fravaux pour la prière. Weiss à Tirnau , Mayr et Tirneberger à Gratz n’abandonnent pas le champ de bataille astronomique. D'autres ont atssi le courage de la science avec celui de la résignation «Il y avait, dit Montucla *, peu de grands colléges de la Société, soit en Allemagne , soit dans les paÿs circonvoisins, où l'astronomie n’eût un observatoire, comme ceux d’Ingolstadt en Bavière, de Gratz en Syrie, de Breslau et Olmutz en Silésie, de Prague en Bohème, de Posen en Lithuanie, etc. Mais plusieurs de ces

1 Lalande avait prié les divers astronomes de lui envoyer leurs observations, pour qu’il pu les calculer, les comparer ét en déduire la distance du soleil à la terre. Hell n’envoya pas les siennes à Paris ; il les publia en Allemagne, et leur résultat fut plus décisif et plus exact que celui de l’astronome français. Lalande se vengéa dans le Journal des savants de 4770 ; Hell répliqua. Mais, quand la mort eut amené lé jour de la vérité et des éloges, ‘Lalande rendit justice à son rival. Il dit, a là page 722 de la Bibliographie astronomique, année 1792 : « L’observation du Père Hell réussit complétement ; elle s’est trouvée, en effet, une des cinq observations complètes faites à de si grandes distances, et où l’élnignement de Vénus changeant dé plus la durée du passage nous à fait connaitre la vérilable distance du soleil et de toutes planètes à la terre, époque mémorable de l’astronomie à laquelle se trouvera lié, à juste titre, le nom du Père Hell, dont le voyage fut aussi fructueux, aussi curieux et aussi pénible qu'aucun de ceux qui ont élé entrepris à l’occasion de ce passage. »

2 Histoire des mathématiques, t. 1V, p. 344.

observätoires paraissent avoir subi le sort de la Société. Cependant il y en a qui ont surnagé à la submersion de cette Société, comme celui de Prague. Cet Observatoire , achevé en 1749, fut occupé, un assez grand nombre d'années, par le Père Steppling, habile géomètre et astronome, à qui l'Université de Prague doit principalement l'introduction des sciences exactes dans son sein. »

Christian Mayer à Manheim, Esprit Pézenas à Marseille, Reggio , de Gesaris et Oriani à Milan, Lecchi à Vienne, Scheffer à Augsbourg, sont estimés par les peuples et aimés par les rois. François Schrank devient le naturaliste de l'Allemagne, l'émule de Buffon et l’ami de Daubenton. Le Frère coadjuteur Michel Zabala , exilé à Rome, se livre à l'étude de la médecine pour offrir aux pauvres comme lui les secours de son art. Il est bientôt nommé médecin en chef de l’hospice royal de Saint- Jacques. Le Pére Xavier de Borgo, ascête, orateur et ingénieur, poursuit sa triple carrière dans le monde, tandis que le Père Eckel, le numismate du dix-huitième siècle, publie sa Science des médailles, et que Requeno dévance Claude Chappe dans l'invention des signes télégraphiques.

Ce que les uns entreprenaient pour glorifier Dieu par les sciences humaines, d’autres l’accomplissaient dans les études sacrées, dans l’histoire, dans la philosophie , dans la littéra= ture. Le Père Baptiste Faure était leur maître. Erudit consommé, dialecticien aussi brillant que vigoureux, il avait passé sa vie dans les luttes de la pensée. La cité et le sénat de Viterbe lui érigèrent une statue et un tombeau. Le Père Lazeri, habile linguiste et théologien profond , à été, sous différents règnes , consulteur de l’Zndex et correcteur des livres orientaux. Clément XIV le maintient dans ces emplois. Il abolit les Jésuites, et il supplie Lazeri de ne pas résilier les fonctions d’examinateur des Evêques. En montant sur le trône , ce même Ganganelli trouve le Père Angeri revêtu du titre de théologien du Pape ; il le lui conserve après avoir détruit la Société de Jésus. À la mort d'Angeri, Pie VI ne voulut pas faire moins que son prédécesseur. Les Jésuites étaient frappés de mort ecclésiastique , et les Pontifes ainsi que les Evêques de la

Catholicité les plaçaient auprès de leurs personnes presque dans leur conseil.

Hyacinthe Stoppini, Vincent Bolgéni, Joseph Marinovich, Vincent Giorgi, Alphonse Muzzarelli, furent successivement appelés à ce poste de confiance. Depuis la suppression jusqu’au rétablissement de la Compagnie ils s’y perpétuërent. Muzzarelli suivait Pie VIE, arraché du Quirinal par une escouade de gendarmes ; un autre Jésuite , Faustino Arévalo , fut installé au centre de la Catholicité, comme théologien du Pape, par le cardinal di Piétro, son représentant. Le Père Marotti est secrétaire des lettres latines, et Acquasciati, consulteur des rites.

Chaque Evêque avait choisi pour guide un Père de l'Institut. Diégo Fuensalida était à ce titre à Imola, auprès du cardinal Chiaramonte, Berti à Reggio, Novaës à Sienne, Ocampo à Forli et à Comachio, Xavier Perotès à Ancône , Antoine Masdeu à Ravenne , Cominelli à Padoue , Bellini à Vicence, Ercé à Ferrare, Perez de Valdivia à Fano, Franciosi à Savone, Catan: à Césène. Ils devenaient dans chaque diocèse les directeurs du prélat, les examinateurs synodaux, les casuistes les plus expérimentés. Le Père Benoît Statler, théologien et philosophe, est le conseiller ecclésiastique de l'électeur de Bavière ; il combat le Kantisme et publie son £thica christiana. Thomas Holtzklau avec les Pères Kilber, Neubaer et Munier, composent la Théologie de Wurzbourg. Edmond Voit, Burkauser, Wyrwick, Para du Phanjas, Spani, Kilian, Guénard et [turriaga, éclairent par leurs écrits les questions les plus obscures ; ils sont les héritiers de cette dernière génération de Jésuites qui verra les malheurs de l'Institut; ils remplacent dans le monde savant les Pères Juan d'Ulloa, Georges Hermann, Reuter, et de La Marche’, morts de l’année 1760 à 1766. Ils marchent sur les traces du Père Zech, le plus grand canoniste allemand du dix-huitième siècle.

Disséminés dans le monde, ils portent partout l'amour de l'érudition et des lettres. Ici ce sont les exégêtes Pierre Gurti,

1 Le Père François de La Marche qui fut envoyé à la Martinique et y condamna Lavalette, est l’auteur de la Foi justifiée de tout reproche de contradiction avec La raison. C’est donc à tort que les biographes l’appellent ordinairement de La Marre.

Hermann Goldhagen, Jean-Baptiste Gener, Alphonse de Nicolaï et Champion de Cicé-Nilon; là, Weith, Xavier Widen-Hoffer, Ignace Weitenauer et Nicolas de Diesbach, tour à tour soldat, protestant, prédicateur et controversiste de la Société de Jésus. Charles Sardagna, Mutschell, Antoine Weissembach , l’adversaire des Joséphistes, Sigismond Storchenau, Nonnotte, Schvenfeld, Noghera et Augustin Barruel, l’ingénieux auteur des /Zelvirnnes, sont les derniers athlètes de la Compagnie. « Dans les démélés survenus entre les Nonces du Pape et les Electeurs ecclésiastiques d'Allemagne, de 1786 à 1792, raconte le æardinal Pacca!, ce furent encore les anciens Jésuites qui se présentérent dans la lice contre les ennemis du Saint- Siége; ils vinrent éclairer et fortifer les fidèles par des écrits solides et victorieux. » Le cardinal cite au premier rang de ces hommes qui défendaient l'Eglise contre les attaques mêmes du Clergé, le savant canoniste Jacques Zallinger et l'infatigable Xavier de Feller. Feller, c'est le génie du travail joint à la plus vive intelligence et à une érudition de toutes les heures. Il apparaît historien, philosophe, géographe, théologien et polémiste. Encyclopédie faite homme, il jette à la publicité ses inspirations, sans prendre le temps de donner le coloris à sa pensée. Il protégeait la Belgique, sa patrie, contre les empiétements de Joseph IT; il soutenait les droits de ses concitoyens en leur apprenant à résister aux innovations tyranniques, et, selon le témoignage de M. de Gerlache, historien moderne des Pays-Bas, les écrits de Feller exercèrent une grande imfluence sur le congrès belge de 1790. Feller fut le chef de la croisade contre les doctrines de Joseph IT et de l'Evêque Jean-Nicolas de Hontheim, plus connu sous le pseudonyme de Fébronius ; mais dans cette guerre de l'Unité aux prises avec les innovations, Feller trouva des appuis parmi ses anciens fréres de l'Institut. On battait l'Eglise en brèche, tantôt par le sarcasme, tantôt par des systèmes décevants ; les Pères Pierre de Doyar, Ghesquier, Navez, de Saive? et Corneille de Smet, se précipi-

1 Mémoires historiques du cardinal Pacca, t. 1, p.103. 2 Le Père de Saive avait consacré son existence au triomphe de Ja Foi, En 4811, quand le prétendu Concile de Paris menacait les libertés de l'Eglise, ce Jésuite

térent audacieusement dans la mêlée théologique; ils s'y firent remarquer par une polémique aussi vive que sensée. Ces Jésuites défendaient l'autorité sur le point attaqué; un autre Jésuite, le Père Zaccaria, vient, du fond de l'Italie, offrir à la Catholicité un concours qui tranche la question en sa faveur. Zaccaria avait été l'ami de Benoît XIV et de Clément XIII. Clément XIV lui-même l’affectionnait, Pie VI mettait toute confiance en lui. Zaccaria ne fut pas insensible au péril de l'Eglise. I combattit, il réfuta Fébronius avec tant de force que Nicolas de Hontheim, convaincu de ses erreurs, eut assez de courage pour les avouer.

Capitani de’ Mozzi, Berthier, Panizzoni, Daguet, Budardi, Griffet, Baudrand, Minetti, Beauvais, Couturier, Tartagni, Gravina, Fontaine , Champion de Pontalier, Jean Grou et Starck achèvent dans le monde où ils sont exilés les œuvres ascétiques qui donnent à leurs noms une pieuse célébrité. « Si vous rencontriez, dit Châteaubriand !, un ecclésiastique âgé, plein de savoir, d'esprit, d'aménité, ayant le ton de la bonne compagnie et les manières d’un homme bien élevé, vous éliez disposé à croire que cet ancien prêtre était un désuite. » Le Jésuite régnait encore dans la pensée du Chrétien. Il dominait par la simplicité de ses vertus, il se faisait aimer par les grâces de son esprit, par la justesse de son raisonnement, par sa politesse pleine de tact. Il n'y avait plus, il est vrai, de Laÿnés et de Bellarmin, de Petau et de Bourdaloue dans leurs rangs ; l'affaissement littéraire du xvine siècle s'était fait sentir Jusque parmi les disciples de Loyola. Ils ne l’emportaient pas en génie ét en élévation d'idées sur leurs prédécesseurs; mais ces écrivains, essuyant, malgré eux, le contre-coup de la décadence qu'ils combattirent si longtemps, se révélaient encore orateurs et historiens, philosophes et critiques, érudits et littérateurs.

Berthier marche à la tête de ceux dont la proscription ne suspend pas les travaux. [l a rédigé avec tant d'éclat le Journal

était vieux et infirme. 1] se fit néanmoins transporter en France pour soutenir le courage des Evèques de Belgiqué dont il élait le conseil. 1 Mélanges de Chäteaubriand.

de Trévoux, il s'est montré si formidable par ses lumières et sa modération, qu'il neutralise les outrages sous lesquels les philosophes s'efforcent d’ensevelir son nom. Berthier est le continuateur de l’Æistoire de l'Ealise qallicane du Père Longueval , et son talent comme annaliste ne lui fait rien perdre de ses qualités philosophiques. Gabriel Brotier, ainsi que les autres Jésuites, consacre à l'étude le reste de sa vie. Archéologue, chimiste, médecin, il acquiert, par son édition de Tacite et par ses autres ouvrages, une réputation plus solide que brillante, à qui le temps ne peut rien enlever. Buttler, Morton et Stukeley, les maîtres de l'Université d'Oxford, encouragent le désuite dans ses travaux. Le Père Deshillons , le dernier des Romains; Bonaventure Giraudeau , Lenoir-Duparc, Coster, Laurent Paul, Féraud, Théodore Lombard , Ansquer de Poncol, Cunich, Du Hamel, Blanchard, Yves de Querbœuf, Michel Korycki, Domairon et Corret se rendent utiles à leur patrie par des ouvrages instruclifs ét moraux. Grosier remplace à l'Année liltéraire ce redoutable Fréron, que la Compagnie de Jésus forma-dans son sein, et qui, mutilé par Voltaire, grandit maintenant dans la mémoire des hommes comme un de ces athlètes de critique que le génie n'a pu tuer sous ses coléres. Au même instant que Grosier s'emparait de la succession de Fréron, un autre désuite, qui fera la fortune du Journal des Débats, Julien-Louis Geoffroi, commençait sa carrière dans l'Année littéraire. Claude de Marolles, Reyre, Perrin, Papillon du Pivet, Roissard, de Bulonde, Verron, Richard, Trento, Pellegrini, Saracimelli, Venini, Masdeu, Wurz, Merz, Larraz et Winkelkofer sont encore les prédicateurs les plus

estimés de leur temps. Michel Denis devient le poète de l’Alle- magne. Ami de Klopstock, de Schiller et de Gœthe, tendant comme eux à une régénération lutéraire, il popularise par ses vers ef par son Ossian l'idiome national en Autriche. Il est conseiller aulique et directeur de la Bibliothèque impériale de Vienne. Volpi et Santi, Granelli et Lagomarsini n’ont pas vu la chute de la Compagnie. Poëtes ou orateurs, ils précédérent leur Institut dans le tombeau. Bettinelli, Rubbi , Giorgi, Raffei, Novaës, Antonio Ambroggi et Tiraboschi les remplacent dans la

gloire qui s'attache aux œuvres de l'esprit. Tiraboschi compose son ÂZisloire de la littérature italienne; Andrès n'embrasse pas un cadre aussi étroit, il entreprend l’Origine et les progrès de toute littérature. « L'Ordre des Jésuites, à l’'époque de leur expulsion d'Espagne, ainsi parle l'anglican Coxe !, se trouvait posséder des littérateurs , des savants et des mathématiciens distingués. Les noms d'Andrès , Arteaga , Eymerich, Burriel, Cerda, Colomes, Eximenos, Isla, Lampillas, Lasala , Masdeu , Montengon , Nuix et Serrano seront toujours chers aux lettres. »

Le chevalier d’Azara, ce diplomate dont l'esprit de conversation est aussi célèbre que son amour pour les arts, avait contribué de toute son influence à la destruction de la Compagnie de Jésus. À Rome, il se faisait une fête de recevoir dans son palais Andrès , Requeno, Ortiz, Clavigero et Arteaga. Leurs talents l'amenaient à oublier ses préjugés philosophiques, car, dit encore l'historien anglican : « Pendant le séjour des Jésuites espagnols en Italie, un nombre considérable d'entre eux cultivaient avec distinction les sciences et les lettres. Les bibliothèques publiques étaient fréquentées par ces hommes avides d'instruction, que le malheur poussait encore plus vivement vers cette occupation consolatrice. Les académies, les théâtres eux-mêmes retentissaient de leurs discours et de leurs ouvrages. Ils déposaient dans les feuilles littéraires le fruit de leurs recherches continuelles ; et, il faut l'avouer à leur gloire, leurs discussions avaient souvent pour but de venger l'honneur de cette même patrie, dont ils venaient d'être si inhumainement bannis, contre les assertions violentes de quelques écrivains italiens qui cherchaient à déprécier la richesse et la gloire de la littérature espagnole. »

Ce que Coxe raconte des Jésuites exilés de la Péninsule peut à aussi juste titre s'appliquer aux Pères de toutes les contrées. Hobrizoffer, Cordara, de Reiffemberg et Nicolas Muszca vivaient encore; Bérault-Bercastel composait son Aistoire de l'Eglise, Guérin Du Rocher l'Æistoire véritable des temps

1 L'Espagne sous les Bourbons, {L v, p. 29.

fabuleux, et François de Ligny son /istoire de la vie de Jésus-Christ. Dans le même temps, Stanislas Naruscew:ez, poète lyrique et prosateur, mettait la dernière main à son Æistoire de Pologne. Daniel Farlati débrouille le chaos des antiquités de l'Illyrie, et, sous le titre ZZyricum sacrum, il élève un monument dont les auteurs protestants des Actes de Leipsick exaltèrent le mérite et la grandeur. Laugier retrace l’Histoire de Venise. Kaprinai écrit, par ordre de Joseph IL, les annales de Hongrie, que développe le Père Georges Pray. Lanzi se fait tout à la fois narrateur, antiquaire et poète ; Schwartz publie ses Collegia historica; Burriel rédige son Zraité de l'égalité des poids et mesures, Walstelein publie sa Description de la Gaule Belgique selon les trois âges de l'histoire. Velly, Millot, Duport-Dutertre, anciens Jésuites; Emmanuel Correa, Xavier Panel, Nicolas Schmidt, Katona, Marc Hansitz, Joseph Biner, Hartzheim, Schall et Benedetti s'occupent de reconstituer les annales des peuples en fouillant les vieux manuscrits, en étudiant les médailles ou la jurisprudence ecclésiastique. Guillaume Bertoux narre l'Histoire des poètes français ; Legrand d'Aussy réunit ses Fabliaux des xne et xin° siècles : il écrit la vie d'Apollonius de Thyane; Jean Masdeu commence en Îtalie l’histoire de son pays. Louis Jacquet , une des gloires scientifiques de Lyon, donne à l'académie et au barreau des régles de bon goût, de jurisprudence et de probité littéraire, tandis que Georgel 1 rédige ses Mémoires et que Gusta compose ceux du marquis de Pombal, ouvrages où trop souvent la passion nuit à la vraisemblance.

La charité des Jésuites de Buénos-Ayres a rendu dJésuite Thomas Falkner, chirurgien anglais, que la mort allait frapper sur ces rives étrangères. Il doit sa vie à la Société de Jésus, il la lui consacre. L’Anglican se fait Missionnaire catholique ; puis, lorsqu'il ne lui est plus permis d’évangéliser les sauvages, il revient en Angleterre, et là il décrit la Patagonie. Morcelli,

‘ Au moment de l'abolition de l'Ordre de Jésus, Georgel s’attacha à la fortune du cardinal Louis de Rohan. Il le suivit à Vienne, en 1772, en qualité de secrétaire d’ambassade ; par affection pour le cardinal, il se montra injuste envers la reine Marie-Antoinette dans l’affaire du Gollier, et, en 1802, après le Concerdat, un évêché lui fut offert par le premier Consul, 11 refusa cette dignité,

le maître de l’épigraphique, détermine les principes de.linscription monumentale; Coleiti, Lineck, Haiden, Routh, Oudin, Patouillet, de Menou, Dobrowski, de Rossi et Thmlen! remuent, chacun en l'honneur de sa patrie et du lieu de son exil, les traditions et les événements qui étendront le cercle des études historiques.

Ce fut dans cet incessant sacrifice à l'humanité et à la science que les Jésuites consumèrent leurs derniers jours. Par des travaux aussi variés que l'imagination, ils avaient honoré leur Institut anéanti; d'autres l'illustrent par la naissance et par les grands noms qu'ils y rattachent. Les hommes de piété, de savoir, d'intelligence et de dévouement apostolique avaient jeté un vif éclat sur les deux premiers siècles de la Société, ils ne lui firent pas défaut dans le xvite. Alors, comme jadis, elle compta dans ses rangs des héritiers de toutes les noblesses.

Quelques années avant sa destruction, elle voyait au nombre des disciples de Loyola les Pêres Gabriel de Clermont, Joseph de La Ferté, François de Seedorf, Vincent de Serrant, Gilbert de la Châtre, Spinola, Armand de Montesquieu, Dudon, Corradini, François d’Armaillé, quatre Fleuriau d’Armenonville, Antome de Beauvilliers, Olivieri, de Kerivon, René et Philippe Descartes, Gabriel de Kergariou, de Fegeli, du Botderu, de Fontenelle, Sagromoso, de Blainville, Antoine de la Boëssière, François de Hamal, Saint-Gilles, de Bordigné, Hilaire de Châteaubriand François de Coëtlogon, trois La Granville, Radominski, Hervé de Montaigu, de Voisvenet, de Bonneuil et Tanneguy du Chastel.

Ces Jésuites étaient descendus dans la tombe lorsque la Compagnie se trouva aux prises avec l’adversité, mais d'autres rejetons des grandes familles conduisirent son deuil dans de lointains exils. On vit, parmi ces bannis au nom de l'honneur national, les Pères Idiaquez, due de Grenade, Nicolas et Joseph

1 Né en 4746 à Gothembourg, Thmlen, élevé dans le luthérauisme, se trouvait à Cadix au moment où les Jésuites du Mexique y abordèrent. On allait les déporter en Jialie, il $embarqua secrètement avec eux. Il partagea leurs privations sur la mer, leur captivité dans l’île de Corse. Le commandant français, à Ajaccio, le rend à Ja liberté. On lui propose un riche mariage. Thmlen, qui a été touché de la résignalion des Jésuites, sollicite la faveur de courir avec eux la chance des misères. J'est envoyé au Noviciat de Bologne, où il fait ses premiers vœux ; puis, après la

suppression, il s’aûonne aux éludes historiques et morales, dans lesquelles il sut se distinguer.

Pignatelli de Fuentès, Raymond de Aguire, Pierre de Cespedés, Salazar, Gaëtan del Giudice, Sandoval, Iturriaga, San-Estevan 1, Zuniga, Carraciolo, Janvier de Luna, Parada, Pallavicino, Joseph Gravina, Juan de Gusman, Noronha de Arcos, Jacques de Camera, François de Portugal, Nuñez de Cunha, Rodriguez de Mello, Jean de Ossuna, Charles de la Serna-Santander, Correa, Timothée de Oliveira, Emmanuel d’Azévedo, Frédéric Pallavicini et Mendoza.

L'Allemagne, la France, la Pologne et la Suisse ont, comme l'Espagne, le Portugal et Pltalie, leur contingent de noms illustres à offrir à la Compagnie de Jésus. lei ce sont les Péères Ignace de Wrède, Frédéric de Reïffemberg, Léopold Apfalter, Nicolas de Diesbach, Odiltz, de Wulfen, Sigismond d'Hohenwart, Etienne Michalez, Jean Sainovicz, Joseph d'Huberth, Antoine de Stnenert À Henri de Baring, Jérôme de Mprtiar Jean Pezytuski, Ferdinand de Hexthausen, Benislawski, Stanislas Kanouski, Naruscewiez, Charles Palma, Casimir Swirski et Popiel. Là paraissent François de Durfort, Louis de Grosbois Guillaume de Rességuier, six Villeneuve, de Noë, de Reissac, de Monteil, Stanislas de Beaumanoir, de Sinety, de Montégut, de Saint-Jean, de Pontevès, de Matha, de Coriolis, de Montépin, de Gueydan, de Castellane, de Champagny, de Savignac, de Vaubonne, de Choin, de La Tourette, de Vertrieu, de Saint- Germain, de Beaupré, de La Peyrouse, de Châteaubrun, de Montalembert, de La Condamine, de Vaujours, de Broissia, de Courcelles, Ripert de Monclar, de Châteauneuf, de Séguiran , de Montgenet, de Villette, du Fougerais, de Portula, de Montjustin, du Châtellard, Noyelle, Gantheaume, Jean-Baptiste Portalis, Tharin, Courvoisier, de Serres, Albert de Rhodes, Montméjan, de Fumeron, Georges de Colgrave, de Fournel, de Camus, La Valette, de Réals, Champion de Cicé-Nilon et Cicé de Pontalier, Lascaris, de La Fay, Fabricio Caraffa, Mattei, Grimaldi,

1 Le Père de San-Estevan, d’une des plus anciennes familles d’Espagne, se fit ‘ naturaliser Français. 11 fut agent général du Clergé; puis, étant entré dans la Compagnie de Jésus, il sollicita la Mission des Indes. Les supérieurs se rendirent à sa prière. IL se trouvait à Pondichéry au plus fort de la guerre de 4760, entre les Français et les Anglais. De concert avec le Père Lavaur, il procura souvent des se-

cours à l’armée du comte de Lally. Le Béarn envoya le vieux Jésuile aux Elats- Généraux, ct il fit partie de l’Assemblée constituante.

Jean Strozzi, Charles de Brignole, Visconti, Durazzo, Rospigliosi, Pianciani, Reggio, Oderico, Manciforte, Tartagni, Sanseverino, Rezzonico, Jacques Belgrado, Nicolas et Jean Tolomei, César de Cordara, Roberti, Joseph de Médici, Aloys de’ Mozzi, Granelli, Pelligrini, Muzzarelli, Thaddée Nogarola , d'Elci, Borghèse, de Cardito, Riccati, Litta, Calini, Guy Ferrari, Oddi, Ghislieri, Albergotti, Marsih et Doria.

C’est en s'appuyant sur ces noms, célèbres dans l'Eglise, dans la guerre, dans la magistrature, dans la diplomatie et à la cour, que la Compagnie de Jésus prêchait , instruisait et écrivait. En calomniant ses doctrines, en déshonorant son passé et son avenir, on essaya de persuader à l’Europe que, dans chacune de ces illustres familles, amsi qu'au plus humble foyer, il se rencontrait des natures assez perverses pour renoncer aux richesses, au bonheur, à la gloire ou à l'obscurité, afin de condamner son dévouement à la corruption de l'espèce humaine. Les Parlements et les rois de la maison de Bourbon essayérent de flétrir l'Ordre de Jésus, sans songer qu'ils s’accusaient euxmêmes dans leurs familles, dans leurs plus fidèles sujets, ou dans les gloires de la patrie. Ils déclarérent que l'Institut de Loyola étäit dangereux pour l'Eglise, pour les monarchies, pour les peuples ; tandis que tous ces Jésuites, dont les ancêtres avaient glorifié leur pays, dont les petits-neveux allaient combattre pour les trônes ébranlés, proclamaient par la sainteté de leur vie l’habile prévoyance des Philosophes, l'erreur de la justice et l'aveuglement des princes.

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