‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus composée sur les documents inédits et authentiques (volume 3)Chapitre 5 sur 22 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

Les Réductions du Paraguay et le Père André de Rada, — Le Père Pastor chez les Mataguayos. — Système militaire des Jésuites. — Les Pères Solinas et don Zaraté périssent sous les coups des sauvages. — Les Tobas et les Mocovis. — La Réduction de Tarija. — Le Pere de Arcé sur le Guapay. — Réductions des Chiquites. — La femme cause de tous leurs maux. — Les Jésuites du Paraguay conservent à Philippe V la fidélité des Néophytes que les Allemands et les Anglais tentent d’ébranler. — Lettre de Philippe V au Provincial du Paraguay. — L’isolement des Néophyles favorable à la monarchie. — Le Père Cavallero chez les Puraxis, les Mañacicas et les Quiriquicas. — Machoni et Yegros chez les Lulles. — Les Puizocas massacrent Cavallero, — Martyre du Frère Roméro, de douze Néophytes et des Pères de Arcé, de Blende, Sylva et Maco. — Les Pères d’Aguilar et Castañarez vengent toutes ces morts. — Don Joseph de Antequera cherche à entrainer dans son parti les Chrétiens du Paraguay. — Les Jésuites en face de l’insurrection. — Antequera, condamné à mort, les appelle pour le soutenir. — Philippe V favorise le développement des Réductions. — Le Père Lizardi el ses travaux. — 11 meurt sur un rocher. — Castañarez chez les Zamucos. — Les Jésuites étudient le cours des fleuves, — Le Collége de Corrientès. — Les Tobatines retournent à la vie errante.—Le Père Yegros les poursuit et les ramène. — Les Pampas ou Tuelchès, — Le Père Quiroga aux Terres-Magellaniques ou Patagonie. — Le Père Baraze et les Moxes. — Cruauté de ces peuples. — Travaux du Jésuite. — Baraze est tué par les Baures. — Le fleuve des Amazones el les Missionnaires. -— Le Père Vieira au Maragnon. — 11 prêche l’émancipation des esclaves. — Le Jésuite pacificateur entre les sauvages et les Portugais. — Les Pères accusés de domination. — Décret du roi de Portugal. — Douze Jésuites massacrés sur le Xingu. — Leurs colléges aux rives du Maragnon. — Les Jésuites persécutés par les marchands, et défendus par le Conseil royal. — Le Père Richler sur PUcayle. — 11 est égorgé par les Xiberos. — Le Père Arlet chez les Canisiens. — Les Jésuites en Californie. — Robertson et Humboldt. — Le Père Sepp chez les Tscharos. — Les Pères Lombard et Ramette à la Guyane. — Industrieuse activité de Lombard. — Ses moyens de civilisation. — Les Jésuites aux Antilles. — Le Père de La Borde défend l'ile de Sain(-Christophe contre les Anglais. — Les Nègres protégés par les Jésuites. — Leur apostolat en Guinée et au Congo. — 1ls créent une Société des Naufrages. — Les Jésuites au Canada. — Situation des Missions. — La Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre continuent sur les lacs de l’Amérique septentrionale la vieille lutte d’Europe.— Les lroquois alliés des Anglais. — Vie des Jésuites parmi les tribus. — Mort du Père Marquette et la rivière de la Robe-Noire. — Les Jésuites chez les Illinois. — Le Père Gravier. — 11 est tué par les Péouarias. — Politique des Jésuites en faveur de la France. — Barbé-Marbois et Chateaubriand. — Les Missionnaires réunissent les Hurons dispersés par les Iroquois. — La Réduction de Lorette. — Les Pères Enjalran et de Carheïl négocient la paix. — Les Auglais excitent à la débauche les Iroquois. — Les Jésuites chez les Iroquois. — Leurs souffrances. — La tribu des Abénakis française par conviction. — Les Anglais égorgent le Père Rasle. — Le Père du Rhu fonde une Chrétienté à l’embouchure du Mississipi. — Les Pères Joseph de Limoges et Dongé à la Basse- Louisiane. — Les Natchez massacrent le Père du Poisson. — Les Chicacas font brüler le Père Sénat. — Les Jésuites sur l’'Ohio.— Le Sachem Otlansai , l’ami de

la France, — Il assiége les Anglais.— Les Robes-Noires et la tribu des Olawas.— Conclusion des Missions.

On sait par quelle industrieuse patience les Jésuites firent des hommes et des Chrétiens de toutes les tribus dispersées sur

le bord des fleuves ou errant dans les montagnes de l'Amérique. Ils y fondèrent d'innombrables Missions; les empires les plus florissants, les continents les plus déserts, les îles les plus éloignées, tout est devenu par eux la conquête de la croix. Il reste à examiner si, dans l'administration de tant de peuples que le dévouement catholique civilisa, le miracle s'est perpétué, et si les Jésuites ont maintenu et consolidé l'œuvre de leurs prédécesseurs. :

Ceux du Paraguay avaient enfin ménagé une trêve de six ans entre les Indigènes et les Espagnols ; cette trêve leur permettait de se reconnaitre au milieu des événements. Le Père André de Rada, Provincial du Pérou, nommé Visiteur des Réductions, devait rechercher les causes des dissentiments entre don Bernardin de Cardenas, Evêque de l’Assomption, et la Compagnie de Jésus. Le nom de ce Missionnaire avait traversé les mers, et quand la mort le surprit quelques années après au Collége impérial de Madrid, dont il était recteur, l'Espagne entière s'associa au deuil de l'Institut. Rada avait épuisé ses forces dans les Missions; il consacra ses derniers jours à servir les, malades dans les hospices, où une fièvre contagieuse s'était déclaré. Il succomba; le respect que ses vertus inspiraient fut si grand, que le cardinal d'Aragon, archevêque de Tolède, le Conseil

royal des Indes et les officiers supérieurs de l’armée se dispu- térent le dangereux honneur de le porter au tombeau. Rada parcourut en détail cette république chrétienne; le nouvel Evêque de l’Asomption, Gabriel de Guillestigui, en fit autant de son côté; tous deux, mus par le même sentiment d'équité, rendirent au roi d'Espagne et au Général de l'Ordre un compte favorablé de la situation des choses.

Peu de temps après, en 1668, le Père Juan Pastor faisait une nouvelle tentative sur le Chaco. À deux reprises différentes , il avait essayé d'y répandre la Foi; les sauvages le repoussérent. Mais ces échecs ne servirent qu’à le fortifier dans son projet. Avec deux Jésuites pour toute escorte, il pénètre chez les Mataguayos. [l est accueilli sans colère; bientôt les sauvages conspirent contre ses jours. Afin de ne pas les charger d'un crime qui rendrait impossible l'introduction de l'Evangile dans leur

pays, les Missionnaires se dérobent à une mort qu'ils envient. En 1671, une Réduction fut commencée prés d'Esteco. Les Pères Altamirano et Barthélemy Diaz la gouvernérent; mais, ce n’était pas assez d’avoir créé la Réduction, 1l fallait la peupler, et les sauvages s’opiniâtraient à vivre de cette vie nomade à laquelle on les appelait à renoncer. Les Néophytes des Réductions étaient ouvriers et soldats. [ls élevaient des villes; ils marchaient à l'avant-garde de l'armée; ils construisaient des citadelles et des ports; ils défendaient le drapeau que l'Espagne confiait à leur fidélité éprouvée. De ces travaux et de ces périls les Néophytes ne retiraient aucun salaire. Les Jésuites n'avaient pas voulu les habituer à vendre leur sang ou leurs bras à la patrie qui les adoptait, et au roi qui les protégeait. Le commerce , l'industrie, l’agriculture fournissaient au-delà de leurs besoins et de ceux de leurs familles; dans la pensée des Missionnaires, il ne fallait pas donner aux Chrétiens des idées de cupidité.

Vingt années s’écoulérent dans ces alternatives de bons et de mauvais succès; mais, en 1683, sous le provincialat de Thomas de Baeza, les Pères Diégo Ruiz et Antoine Solinas risquèrent encore une incursion dans le Chaco. Cette terre semblait se fermer à l'Evangile, les Jésuites s’obstinaient à la féconder de leurs sueurs; ils avaient fini par faire comprendre aux gouverneurs de Rio de la Plata et aux rois d’Espagne que la porte du Chaco ne s’ouvrirait jamais par la force ou par la crainte, et que ses habitants ne se soumettraient qu'après avoir appris à obéir par la connaissance de Dieu. Ce n'était donc pas des soldats qu'il importait de lancer dans le Chaco, mais des Apôtres. Fernand de Luna et Nicolas d'Ulloa, l’un gouverneur et l'autre Evêque du Tucuman, cédèrent à ces observations ; les deux Jésuites furent chargés de la Mission. Le 20 avril 1685, ils partent de Jujuy, accompagnés de Pédro Ortiz de Zaraté, pieux ecclésiastique aspirant à la couronne du martyre. Ils franchissent la montagne du Chaco ; puis, dans les plaines de Ledesma , ils voient accourir à leur rencontre le Cacique des Oyatas, qui, avec sa tribu et une partie de celles de Tobas et de Tanos, s'offre pour entrer en Réduction. On en établit une

sous le titre de Saint-Raphaël. Quatre cents familles la composérent; l'hiver approchait, il allait intercepter les communieations avec le Tucuman. Le Père Ruiz se décide à s’y rendre pour ne pas laisser sa nouvelle colonie en proie à la famine. Il part, son retour est annoncé. Les Missionnaires et les catéchumênes s'avancent à quelques lieues de Saint-Raphaël, afin de saluer son arrivée, lorsque, le 17 mars 1686 , ils sont assallis par une multitude de sauvages campés dans une forêt voisine. Solinas et don Zaraté périssent sous les flèches où sous le macanas ; leurs Néophytes partagent le même sort.

La trahison des Tobas et des Mocovis n’intimida point les Jésuites. Ils se savaient destmés à toutes les perfidies et à tous les supplices; ils n’en continuaient pas moins leur apostolat. Pour les préserver de ces embüches, le roi d'Espagne veut en vain les faire escorter par ses troupes; les Missionnaires .sentent que la force est inutile. Elle exaspérera les sauvages, que le Christianisme effraie encore moins que la servitude. Ceux qui ont apprécié le dévouement des Pères ne sont pas éloignés d’embrasser leur croyance; mais, comme les plus opiniâtres, ils ne veulent pas que le prêtre catholique vienne à eux sous la protection des Espagnols.

Une cité a été fondée dans la vallée de Tarija, dont elle prend le nom; par la province des Charcas et par celle des Chiriguanes, elle fournit un moyen d’entrer dans le Chaco. En 1690, le Père Ruiz institue un collége à Tarija; cette maison doit être le point de départ, le centre et la retraite des Jésuites qui entreprendront de porter la Foi dans le Chaco. Le marquis del Valle Toxo et dona Clementia Bermudez, son épouse, consacrent leur fortune à cet établissement, dont le Père Joseph de Arcé est nommé supérieur. De Arcé crée une Réduction sur le Guapay; mais les progrès de la Compagnie renouvelaient les craintes des marchands d'esclaves. L’avidité des uns s’efforçait de nuire au zèle des autres. Chaque jour elle élevait des conflits; elle cherchait par de sourdes manœuvres à calomnier, même auprès des Indiens, la Religion et les Jésuites qui les affranchissaient.

A travers ces difficultés renaissantes, les Pères de Arcé,

Centeno, Hervas, de Zéa, Philippe Suarez, Fideli et Denis d'Avila maintiennent leur œuvre. Les Chiquites sont attaqués par les Mamelus; de Arcé est éloigné de la Réduction, et les Néophytes ne combattront que sous ses yeux. Pour qu'ils puissent triompher de leurs ennemis, ils implorent la bénédiction de celui qui les a faits chrétiens; Arcé accourt, et les Chiquites sont vainqueurs. Ce succès, qui date de l’année 1694, donna un rapide développement aux Réductions. De 1695 à 1707, il s'en forma quatre qui prospérérent et qui bientôt n’eurent rien à envier à celles des Guaranis. Les Chiquites habitaient les rives du Guapay et du Parapiti, qui, sous le nom de Rio de la Madera, se jettent dans le fleuve des Amazones. Sur cette terre peu féconde, et où les variations de la température enfante chaque année des maladies pestilentielles, il n’existe pour tout remède qu'un fanatisme déplorable. Ces Indiens se persuadent que la femme est la cause de tous leurs maux. Au premier signe de douleurs, ils peuvent faire mourir leur mère, leur épouse, leur fille ou toute autre femme qu'ils mdiquent au Cacique. En dehors de cette croyance, les Chiquites ne sont ni cruels, ni sanguinaires ; mais ils n’ont aucune idée de la famille, aucune trace de la loi naturelle. Quand la lune, qu'ils appellent leur mère, s’éclipsait ou se couvrait de nuages rouges, ils s’imaginaient que des cochons, à force de la mordre, la mettaient tout en sang. Pour la délivrer, ils lançaient des flèches en l'air jusqu'au moment où elle reprenait son éclat. Les Jésuites triomphèrent peu à peu de ces instincts mauvais ou superstitieux ; ils assouplirent ces caractères de sauvages, qu’une ivresse presque continue abrutissait.

La guerre de la succession s’était ouverte en Espagne. La France d’un côté, l'Allemagne et l'Angleterre de l’autre, se disputaient le trône de la Péninsule. Les Jésuites avaient reconnu le petit-fils de Louis XIV; comme le grand roi, 1ls désiraient qu'il n’y eût plus de Pyrénées. La colonie du Paraguay fournissait au roi catholique des soldats dont le courage et la subordination étaient appréciés; elle pouvait offrir, dans les circonstances, un bon où mauvais exemple. De ces provinces dépendait peut-être l'avenir de l'Amérique espagnole ; les An-

glais inspirèrent aux Autrichiens la pensée de séduire le dévouement des catéchumènes. Rien n’était possible par les Jésuites, on choisit des Trinitaires engagés sous le drapeau de l’Archidue pour détacher les naturels du Paraguay de leur obéissance au roi et aux Pères. Le 5 mars 1703, Philippe V donna lui-même avis de ce complot.

« Vénérable et dévoué Père Provincial de la Compagnie de Jésus dans la Province de Rio de la Plata, écrit le roi, j'ai appris qu'un des plans de mes ennemis est d'envoyer dans votre Province des religieux espagnols, sous prétexte d'assurer les naturels du pays qu'ils seront maintenus dans l'exercice de notre sainte Religion catholique, mais, en effet, pour jeter le trouble . dans ces possessions par les discours qu’on leur tiendra en faveur. de l'Empereur. J'ai même su depuis peu qu'il y a actuellement à Londres deux religieux trinitaires, dont l’un est Castillan et l’autre Allemand, qui doivent passer dans ces provinces, et, s'ils peuvent s'y introduire secrètement, reprendre l'habit de leur Ordre. Ils sont chargés de plusieurs milliers d’un manifeste imprimé au nom de l'Empereur, qu’ils doivent appuyer par leurs discours en public et en particulier, afin de tenter la fidélité de mes vassaux. Ils se prétendent Missionnaires apostoliques, ce qu'ils ne sont point. On a eu aussi des nouvelles qu'il se trouve à Londres deux séculiers qu’on dit devoir pareillement passer au Paraguay, dont l’un a été secrétaire du comte d'Harrach, ci-devant ambassadeur de l'Empereur dans cette cour. Pour prévenir les choses préjudiciables au service de Dieu et au mien et à la tranquillité de mes vassaux, qu’occasionnerait l'introduction d'étrangers ennemis de cette couronne , J'ai résolu de vous écrire la présente, par laquelle je vous prie et vous enjoins, si quelques religieux espagnols ou étrangers, ou (W’autres personnes, de quelque état et qualité qu'elles soient, donnent lieu à des soupçons, de les en faire sortir et embarquer pour l'Espagne, requérant les supérieurs des réguliers d'exécuter la même chose. » |

Les Jésuites du Paraguay n'avaient point à se mêler d’intrigues politiques; mais celui que la métropole avait salué pour souverain faisait appel à leur fidélité, ils acceptérent le nouveau

16 Le Il. — HISTOIRE AE L

devoir qui leur était imposé. Par une précaution dont la couronne sentait l'importance, ils avaient isolé leurs Néophytes de tout contact avec les étrangers ; la démarche du roi ne pouvait que les fortifier dans leur idée première. Les indigènes étaient heureux, les Jésuites se gardérent bien de leur apprendre les discordes dont la mère-patrie était le théâtre ; ils se contentèrent de leur recommander une surveillance plus active. La guerre d'Espagne passa au-dessus de leurs têtes sans qu'ils connussent même de nom les princes qui se disputaient le sceptre. Charles IT avait eu pour successeur Philippe V, ‘ils n'avaient pas besoin d’en savoir davantage; leur félicité ne fut troublée par aucune commotion.

Cependant le Père Cavallero arrivait chez les Puraxis. Il les gagna promptement à la civilisation ; puis, comme si le repos fatiguait son ardeur, le Jésuite prend la résolution de pénétrer sur le territoire des Mañacicas. Il y a des périls à braver, une mort presque certaine à affronter, Cavallero a foi dans le Dieu qui le soutient; malgré les prières des Puraxis, il tente le voyage. Les Mañacicas le reçoivent avec respect : 1l leur annonce l'Evangile , et de là il s’avance vers les Sibacas. Le Missionnaire les fait chrétiens ; emporté par son impétuosité , 1l ose se présenter devant les Quiriquicas, les ennemis les plus acharnés de ses Néophytes; son voyage est un triomphe pour la croix. On le menace souvent de mort, on essaie de le faire tomber dans quelque embuscade ; sa prudence et la protection du Ciel le préservent de tout péril. IL avait répandu le Christianisme au milieu des populations sauvages ; il s'efforce d'en inspirer une connaissance première aux Jurucarez, aux Suburacas, aux Arupurocas et aux Bahocas : il y parvient.

Le besoin de former d’autres Réductions se faisait sentir. L'autorité espagnole s'était d’abord opposée à cet accroissement de la Foi, parce que, aux yeux des négociants , plus les Chrétiens se multiplient, plus les esclaves devenaient rares; mais enfin la crainte des Jésuites ne tourmentait plus ses rêves. Elle voyait qu'ils n’avaient pas (létourné de l'obéissance ces populations, qu'un mot de leur bouche aurait pu pousser aussi facilement à la fidélité qu’à la révolte. Les Jésuites étaient les plus

fidèles serviteurs de la monarchie, le vice-roi du Tucuman songe à leur créer des Résidences chez les Ojatas et chez les Lulles. Les Pères Machoni et de Yegros furent choisis. Comme la plupart des Indiens, les Lulles s’imagimaient que le baptême était un poison. Ce préjugé s’enracina si fortement dans leur esprit, qu'ils ne virent d'abord dans les Missionnaires que des assassins. En 1712, après des efforts de tous les mstants, les deux Jésuites, qui avaient capté leur confiance par une aménité sans exemple, purent faire descendre sur ce peuple les lumières de la Foi. Ce peuple se montra docile à leurs leçons. |

Machoni et Yegros avaient apprivoisé les Lulles; Cavallero, exténué de lassitude, poursuivait son apostolat. De bourgade en bourgade et de Mission en Mission, il arrivait sur le territoire des Puizocas. Le 17 septembre {T1 , il expire avec ses compaenons sous les coups de leurs macanas. Ce premier martyre n'était que le prélude de beaucoup d’autres. Le Pêre de Zéa prêchait le Christianisme aux Quiez, tandis que Yegros et le Frère Albert Roméro s’occupaient de convertir les Zamucos. Tout-à-coup ces derniers changent de disposition: hier ils paraissaient pleins de bonne volonté , aujourd’hui 1ls sont en révolte ouverte contre les Missionnaires. Les Missionnaires n'avaient pour eux que la force morale, le Frère Roméro et douze Néophytes sont massacrés. Vers la même époque, en 1717, les Pères de Arcé, de Blende, Sylva et Maco périssent sous le fer des Payaguas. Le sang des Jésuites pouvait monter à la tête des catéchumènes non encore formés, on leur cachait ces meurtres, pour ne pas leur faire naître l’idée d’en commettre d'autres ; on les accoutumait peu à peu au travail; mais la paresse native du sauvage ne se prêtait pont à des labeurs dont il ne comprenait pas le but. Les Pères Yegros, Machoni et de Montigo se firent laboureurs pour leur offrir l'exemple. Les Zamucos, après avoir tué le Frère Roméro, avaient pris la fuite; ils se croyaient à l'abri des vengeances du Ciel et de la prédication des Jésuites. Les Pères d’Aguilar et Castañarez ne consentent pas à laisser cette désertion impunie. Ils savent que, dans ces natures légères , Le souvenir du crime s’efface aussi vite que la trace

du sang, et que, par une volonté plus tenace que leur insouciance, on parvient toujours à les dominer. D’Aguilar et Castañarez ont, ainsi que tous les Jésuites, fait cette expérience. Les Zamucos se vantent d'être pour jamais délivrés des Pères, au moment même ils en voient deux s’introduire sous leurs tentes. Entraînés par leur douceur, ils les suivent à la Réduction de Saint-Raphaël, où ils reprirent avec bonheur les exercices des catéchuménes.

Ce n'était plus de la part des Indiens, én guerre avec la civilisation, que les Jésuites avaient à redouter de nouveaux désastres. Ces massacres partiels ne modiliaient point le plan tracé; le trépas de quelques-uns n'arrêtait point l'essor imprimé aux autres. Les Réductions s’organisaient, et, sous la main des Pères, elles arrivaient à un haut degré de prospérité morale et matérielle. Néanmoins des événements politiques, des rivalités de personnes avaient apporté le trouble dans ces provinces jusqu'alors si paisibles. Don Diégo de Los Reyès était gouverneur du Paraguay. Sa naissance ne répondait pas à la dignité dont le monarque l'honorait; il crut que, par l’indulgence et par l'équité, 1l désarmerait l'opposition. Il voulut être juste, il prit le parti du fable ét de l’opprimé. Il froissait ainsi des cupidités, 1l dérangeait des calculs que les Missionnaires avaient souvent comprimés. Îl osait faire emprisonner ceux qui cherchaient à affaiblir son pouvoir ou à dénaturer ses intentions. Los Reyés n'avait que sa conscience pour lui; tous les Européens lui étaient hostiles ; la haine fit si rapidement marcher les choses, que le gouverneur se vit accusé, et qu’un membre de l'Audience royale de Charcas fut envoyé à l’Assomption pour informer. Il se nommait don Joseph de Antequera. Impétueux , dévoré d'ambition, toujours prêt à seconder une intrigue ou à l'ourdir , Antequera était aussi insatiable de fortune que d'autorité. De magistrat instructeur , il se fit juge; de juge, il s’improvisa gouverneur à la place de sa victime. Don Joseph avait été élevé par les Jésuites de la Plata et de Lima; mais il n'ignorait* point que ses iniquités et son usurpation évoqueraient peu d’approbateurs dans la Compagnie ; 11 savait même que Los Reyès s'était retiré sur le Pa-

Eu

rana, afin de se mettre en rapport, soit avec les Jésuites, soit avec les Réductions; il vint camper au-delà du Tabiquari. Les Missionnaires virent une provocation dans cette démarche; toutefois, ils se gardèrent bien de témoigner de l'inquiétude, et, pour ne pas engager une lutte funeste, ils écrivirent à Antequera de prévenir ce malheur par une retraite volontaire. Le gouverneur, dont les pouvoirs n'étaient pas réguliers, craignit que les Néophytes ne prissent fait et cause en faveur de la loi violée. Les Pères François de Roblez et Antoine de Ribera conduisirent à son camp les alcades et les officiers des Réductions ; ils lui déclarèrent qu’aucun mouvement miltaire ne se ferait sans un ordre exprès du roi.

Tranquille de ce côté, don Joseph s'occupe de réaliser ses plans. Il espère n’avoir rien à redouter des Néophytes; il va, pour donner plus de consistance à ses projets, bannir de l’Assomption tous les Pères de la Société de désus. Je là, il prétend occuper les Réductions, et peut-être s’en déclarer le chef, aprés les avoir soustraites à la couronne d’Espagne. Par ce qui se passait à l’Assomption, les Missionnaires comprirent quels étaient les desseins d’Antequera; ils résolurent de déjouer ses intrigues. Cé magistrat avait apporté la guerre civile, elle éclatait; Antequera la commence en calomniant les Jésuites. Il s’imagine qu'il doit les perdre, s’il veut triompher ; 1l n’épargne rien pour arriver à son but. Mais les Jésuites avaient eu le temps de se prémunir contre une pareille agression ; les catéchumènes leur étaient aussi dévoués qu'au roi d'Espagne, et déjà le parti d'Antequera allait en s’affaiblissant; car chacun s’avouait que le Conseil royal des Indes ne tolérerait jamais de semblables abus.

Antequera se vit peu à peu abandonné par l'armée qu'il avait recrutée; sa voix prêcha la révolte, il succomba cependant; mais, à l'aspect de l’échafaud qui l'attend, cet homme, jusqu'alors si fier, n’ose pas rester sans amis, sans consolateurs ; il a persécuté les Jésuites, il les appelle dans sa prison. Les Pères Thomas Cavero et Manuel de Galezan se rendent à sa pricre : il se Jette à leurs genoux, il témoigne un vif repentir

des crimes que l'ambition lui fit commettre ; il demande même à s'entretenir avec plusieurs de ses anciens professeurs ou de ses condisciples, membres de la Société de Jésus. Cette réparation n'arrêtait point le mal que tant de passions mises en jeu enfantérent. On avait abandonné le traître qui levait l’étendard de la rébellion ; on le plaignit, on admira le prétendu martyr de la liberté. Antequera avait rêvé qu'il travaillait à l’affranchissement du Paraguay; ses complices ou ses dupes ne pouvaient excuser leur lâcheté ou se faire pardonner leur désertion qu’en se disant victimes des Jésuites. Les exécutions d’Antequera et de Juan de Mena, alguazil-major , réchauffèrent le parti qu'ils avaient formé. Ce fut le 5 juillet 1731 qu'Antequera expia ses fautes par une mort tragique. Un mois après, la junte rebelle de l’Assomption proserivit encore les disciples de Loyola, et l’Evêque don Joseph Palos écrivait au Père Jérôme Herran, provincial du Paraguay :

€ Voici, mon Révérend Père, le plus malheureux jour de ma vie, et je regarde comme un miracle qu’il n’en ait point été le dernier. Je vais mourir de l'excès de ma douleur à la vue de mes très-chers Frères et de mes respectables Pères chassés par la Commune, dont je n'ai pu vaincre l'opimitreté par trois monitions consécutives de l’excommunication portée par la bulie Zn cœnû Domini, et qui ont été faites à tous ceux qui conseillérent, favorisèrent ou exécutèrent un crime si énorme, par l'interdit général et personnel que j'ai jeté sur la ville et sur toute la province, quoique l'on ait mis des soldats à la tour de ma cathédrale, et défendu, sous peine de la vie, de sonner les cloches. Au premier avis que j'eus de leur dessein, je fis avertir le Père recteur de fermer toutes les portes du collége, mais ces sacriléges les ont enfoncées et rompues à coups de hache. J'étais moi-même imvesti de soldats dans ma maison, sans avoir la liberté de me montrer à la porte, et J'aurais exposé mon caractère, si j'avais voulu suivre mon penchant, qui était d'accompagner mes chers Pères, de secouer la poussière de mes sandales et de laisser pour toujours ces excommuniés, »

L'autorité royale était méconnue comme celle de l'Eglise; l'insurrection allait faire de rapides progrès. Le vice-roi du

Pérou, marquis de Castel-Fuerte, convoque les principaux officiers de la couronne, et, le .24 juin 1732, le conseil prend la détermination de repousser la force par la force. Pour réaliser ce plan, des soldats braves et fidèles étaient nécessaires ; le conseil s'adresse aux Jésuites des Réductions; on lit dans son rapport : « Lecture faite de différentes pièces et papiers concernant les troubles de la province du Paraguay; après de mûres délibérations sur l'importance des événements, il a été résolu de prier Son Excellence d’enjoindre au Père Provincial de la Compagnie de Jésus au Paraguay ou, en son absence, à celui qui gouverne les Missions de ladite province du Paraguay, de fournir promptement au seigneur don Bruno Maurice de Lavala où à don Augustin de Ruiloba, gouverneur du Paraguay, le nombre d’Indiens Tapès et des autres peuplades, bien armés, qu'ils demanderont pour contraindre les rebelles à rentrer dans l’obéissance qu'ils doivent à Sa Majesté. »

Les Espagnols et les naturels du pays s’insurgeaient contre la métropole ; le pouvoir ne trouvait d’autres moyens pour les dompter que de faire appel aux Néophytes. Le Père d'Aguilar, supérieur des Réductions du Parana, se mit à la tête de sept mille Chrétiens ; le Provincial ordonna de faire prendre les armes à toute la population. La révolte fut comprimée ; mais cette victoire du bon droit leur coûta cher. Le service militaire les avait tenus éloignés de leurs travaux habituels , et la famine, trainant à sa suite toutes les maladies contagieuses, ne tarda pas à sévir dans les Réductions.

Tandis que le gouverneur du Paraguay rétablissait dans les villes et dans les campagnes l'autorité dont tant de commotions successives avait ébranlé la base, les Gaaycurus et les Mocovis mettent à profit les discordes du Paraguay ; ils portent le ravage jusqu'au sein de la capitale. Il ne fallait plus combattre les séditieux, mais les préserver du désastre d'une invasion. Le gouverneur a recours aux milices des Néophytes; les Jésuites leur annoncent qu'ils doivent marcher à la défense de leurs frères épuisés par des luttes intestines ; ces Chrétiens se dévouent encore au salut de tous. Ils repoussent les Guaycurus, ils battent les Mocovis, et, partout vainqueurs, ils rentrent sous

82 CHAP. il. — HISTOIRE

la conduite des Pères dans les paroisses d'où ils ne sortaient que pour défendre la Religion et la patrie commune. | Ces guerres, nées à la suite d’ une révolution , N'avaient point comprimé l'élan des Missionnaires. La couronne d’Espagne sentit enfin que ce serait dans les Réductions qu’elle trouverait ses plus fidèles sujets ; elle excita les Pères à entreprendre de nouvelles courses. Pour accroître l'industrie des Néophytes et les ressources de la Mission, Philippe décida même qu'à l'avenir le Général de l'Ordre aurait la faculté d'envoyer au Paraguay un certain nombre de Jésuites non espagnols. La ville de Tarija était plus que jamais exposée aux insultes des Chiriguanes ; le vice-ro1 projette de la délivrer en soumettant ces tribus, qui lui permettront amsi de s'étendre dans le Chaco. L'intervention apostolique était plus efficace que les armées : le vice-roi demande au Père Herran des ouvriers pour défricher cette terre. Julien de Lizardi, Ignace Chomé et Joseph Pons furent désignés. Ils arrivent à Tarija, ils apprennent que la guerre est déclarée, et que, comme condition de paix, on imposera aux vaineus la Mission des Jésuites. Ce n’était ni par le fer ni par la violence qu'ils espéraient civiliser ces tribus , mais par la charité. Le Père Lizardi et ses collègues refusent de s'associer à un pareil dessein. Une Réduction abandonnée existait non loin de la ville ; afin de la peupler, ils se mettent à la poursuite des sauvages ; ils franchissent les montagnes , ils s’enfoncent dans l'épaisseur des forêts, 1ls traversent des fleuves inconnus, ils bravent les intempéries des saisons. Tant de périls ne sont pas couronnés de succès : les Indiens fuient toujours devant eux , quelquefois même, pour ralentir leur marche, ils les trompent par de faux semblants de piété. Leur santé était altérée, mais le courage les soutenait encore. Cependant les Néophytes de la Conception s'inquiétaient de la turbulence des Chiriguanes , leurs voisins ; le Père Lizardi reçut ordre de venir les protéger. Le 15 mai 1735, il est averti que les tribus de la vallée d'Ingré se disposent à attaquer ses Réductions. Chaque jour elles répandaient de perfides avis pour lasser la vigilance des Chrétiens. Lizardi ne prend aucune précaution, il monte à l'autel, ct, tandis qu'il célèbre les saints mystères ; une troupe de Chiri-

guanes fond sur la bourgade. Le peuple s'enfuit, et le Jésuite est traîné en captivité. Les violences et le froid ont bientôt épuisé ses forces ; les naturels s’aperçoivent que la mort va saisir leur victime, ils dépouillent le Père de ses vêtements, ils le placent sur un rocher, et il sert ainsi de but à leurs flèches. Il expira le 17 mai 1735, à l’âge de trente-neuf ans. Lorsque, le T juin, les Néophytes, de retour à la Conception, voulurent connaître le sort de Lizardi, ils trouvèrent le cadavre à moitié dévoré par les oiseaux de proie. Le bréviaire du martyr était ouvert à l'office des morts, et un abrégé de l'Institut reposait à côté de son crucifix. On eût dit qu'à sa dernière heure Lizardi avait essayé de réciter sur lui-même les prières de l’agomie, et qu'en périssant d'une manière si déplorable il avait cherché à s'entourer de touies les images, de tous les souvenirs chers à son cœur de Chrétien et de Jésuite.

Le Père Pons restait seul; il rassemble, il conserve les débris de la Réduction, et le Père Chomé se dirige vers la tribu des Chicas. Ces désastres ne ralentissaient point le mouvement imprimé. Les Zamucos avaient, en 1723, massacré un Mission vare; d’autres accourent pour continuer l'œuvre que la mort seule interrompra. Le Père Hervas expire dans les labeurs du voyage ; Castañarez, son compagnon, apprivoise les Zamucos. De là, il passe à Saint-Joseph des Chiquites, puis, sans se laisser arrêter par le danger, il s’avance vers le pays des Latienos ; il est repoussé par la force. Les Jésuites ne se rebutaient jamais; depuis longtemps ils nourrissaient l'idée de trouver un point de communication entre les provinces de ce continent. Les uns le demandaient aux fleuves, les autres aux montagnes ; 1ls en étudiaient le cours ou les pentes ; mais ce but d'utilité ne les détournait pas de leur principal office. Au Paraguay, ils étaient apôtres avant de songer à se révéler hommes de science. L'autorité qu'ils avaient créée à l'Espagne devenait pour elle tantôt un sujet de joie, tantôt une occasion d’alarmes, selon les circonstances. L'isolement dans lequel les Pères maintenaient leurs Néophytes faisait concevoir des soupçons que l’on transformait promptement en réalité. On avait déjà vu plusieurs prélats et des gouverneurs du Paraguay manifester quel=

ques craintes sur l'influence exercée par les Jésuites. On les disait maitres absolus de leurs disciples ; ce fut en s'appuyant sur cette omnipotence et sur le mode de paiement adopté par les Réductions tributaires de la couronne que don Martin de Barua sut provoquer à Madrid de sérieuses inquiétudes. Le Pére Rodero répondit à cette attaque, que le Conseil des Indes hésitait à prendre en considération ; en 1737 le Père d'A- “guilar adressa au roi un mémeire justilicatif. Les faits avaient été tellement dénaturés que le Conseil refusa de s'associer à des haines personnelles où aux méfiances tendant à compromettre l'avenir du pays. Six ans plus tard, en 1743, après avoir fait examiner en détaul les moyens d'action des Missionnaires, leur système d'enseignement et la grave question de l'isolement complet des Néophytes, Philippe V approuva tout ce qui se faisait au Paraguay *.

Au milieu des intrigues dont ils étaient l'occasion à Madrid , les Jésuites ne se laissaient point endormir par le succès. Ils avaient tout créé : le sauvage était devenu homme ; mais il fallait que chaque génération de Pêres apportàt son tribut à l'Evangile. [ls avaient fondé trente Réductions; ils les entretenaient dans la piété par des retraites, dans l'amour du travail par des récompenses. Leurs colléges prospéraient ; néanmoins 1l restait encore des peuplades à émanciper. La lumière commençait à pénétrer par le spectacle même des vertus et du bonheur régnant dans les bourgades chrétiennes. Quelques Mocovis ont visité le Collége de Corrientès ; ils demandent que trois ou quatre Pères les accompagnent au pays des Abipons, qui ont si longtemps résisté à l’armée espagnole. Les Jésuites, conduits par Castañarez, se mettent en marche avec eux; ils parviennent à les former en réduction. Les Mataguyos font la même prière, Castañarez part en 174% pour $e rendre à leur vœu. À peine a-t-il mis le pied sur leur sol qu'il tombe victime de sa confiance.

Les Tobatines avaient disparu de la Réduction de Sainte- Foi; depuis dix ans ils erraient sans laisser de vestiges de leur passage à travers le désert. Le Père de Yegros s'était mis à leur “poursuite ; après onze ans de courses, il rejoignit enfin ces fa-

Voyez au chapitre suivant le décrel de Philippe V.

milles nomades. Elles s’obstinaient à ne pas rentrer dans leur ancienne Réduction, il s’établitan milieu d’un peuple aussi inconstant. D’autres Missionnaires accourent à son aide; ils commencent à faire goûter les premiers fruits de la civilisation aux Tobatines. Dans la même année, les Jésuites s’ouvraient les Terres magellaniques. Les Pampas ou Tuelchès, habitants de la Patagonie, ont pris les idées du monde à rebours. Tout est bizarre dans leur culte ainsi que dans leurs mœurs; ce sont les enfants qui commandent et les pères qui obéissent. Du reste, aimant la paresse avec volupté, adonnés à toutes les débauches, ils sont joueurs, avides ; la croyance à l’immortalité de l’âme est la seule trace de Religion naturelle qui ne soit pas effacée sous tant de siècles d’abrutissement. Les Jésuites s’occupent d’abord de vaincre leur insatiable besom de locomotion; ils adoucissent peu à peu leur barbarie, 1ls combattent avec de douces paroles leur vicieux naturel , ils leur enseignent l'art de faire produire la terre, ils les gagnent au Christianisme avant même de leur avoir révélé tous les avantages de la civilisation. À cette nouvelle conquête de la Foi, Philippe V adopte des mesures pour développer un pareil germe de richesse.

Il veut que d’autres Pères partent sur une frégate de l'Etat commandée par Joachim d'Olivarès. Joseph de Quiroga, l'un des marins les plus distingués d'Espagne avant d'entrer dans la Compagnie de Jésus, Mathias Strobl et Cardiel prennent passage sur /e Saint-Antoine. Quiroga est chargé d'une double mission : comme navigateur, 1l doit explorer ces parages et y chercher quelque baie où les vaisseaux pourront relâcher ; comme dJésuite, 1l tentera de créer des Réductions. Le travail et les obstacles ne manquérent pas aux Péres Quiroga, Strobl et Cardiel; mais, après mille dangers, ils se virent contraints de renoncer à leur entreprise. Une grande partie de la Patagonie refusa le bienfait. de l'Evangile.

Les Jésuites étaient parvenus à former une nation de toutes ces tribus inconnues les ures aux autres : 1ls en avaient fait un peuple de frères; mais, au fond des déserts, à la crête des montagnes, dans les marais ou sur les rives des fleuves encore ignorés, 1l existait d’autres sauvages à qui la Foi n’avait point

été portée. Les Réductions du Paraguay jouissaient d’un bonheur si constant que les successeurs de saint François-Xavier songérent à pénétrer Jusqu'au cœur d’une région où des souffrances de toute nature semblaient défier leur passion du salut des âmes. La république chrétienne du Paraguay était pour tous un modèle. Là ils avaient su rendre agréable à des êtres abrutis le joug de l'obéissance, du travail et de la famille. L'Amérique méridionale vit de nouveaux Pères de l’Institut marcher à la découverte de nouvelles peuplades. On leur disait qu'elles étaient encore plus sanguinaires, plus dissolues que celles dont ils avaient comprimé les instincts : ces récits furent pour eux un stimulant. On les entretenait surtout avec effroi de la nation des Moxes, assemblage de différentes tribus, vivant sous la zone torride, sans loi, sans gouvernement, sans Religion. La justice pour eux, c'est la vengeance individuelle, la vengeance qu'ils trouvent dans les breuvages empoisonnés ou au bout de leurs flèches. Depuis un siècle et demi les Jésuites avaient en vain essayé de s'ouvrir cette terre désolée. Le Père Cyprien Baraze fut plus heureux. Il part de Lima en 1675 avec le Frère del Castillo; sur une frêle embarcation , ils s'efforcent de remonter le Guapay. Après douze jours de navigation ils arrivent à cette tribu. Son climat, la langue, sa stupide férocité, tout devenait obstacle pour les Jésuites. Le Père Baraze cherche à en triompher par la patience; ses soms furent inutiles. La fièvre qui l'avait saisi à son entrée dans le pays redoubla d'intensité. Les supérieurs le rappelèrent à Santa- Cruz ; mais là cet homme, qui ne songeait qu'à ses sauvages, conçut un projet plus extraordinaire : il apprit le métier de tisserand afin de leur enseigner à faire la toile; et, tout joyeux, il retourna dans leur contrée. À force de prévenance et de soumission à leurs désirs, il commença une Chrétienté; puis, quand les Moxes eurent savouré les premiers fruits de la civilisation, Baraze confia ce peuple de Néophytes à des Mission- naires de la Compagnie, et il s'élança vers des périls plus certains. Sans guides, sans direction, il parcourut les montagnes et les forêts. Enfin il découvrit des créatures humaines encore plus dépravées, et qui nourrissaient les unes contre les autres

des haines implacables. Sa vertu essaya de dompter les colères passées dans le sang : on le vit s’asseoir parmi ces barbares, se mêler à leurs entretiens, se conformer à leurs moindres mouvements et imiter leurs gestes ridicules. [Il dormit sous leur tente, il se nourrit de leurs mets repoussants, il se fit sauvage pour leur complaire.

Comme la plupart des Jésuites destinés aux Missions, il avait étudié la médecine et la chirurgie. Il s’improvisa leur gardemalade, 1l lava, il pansa leurs plaies ; il les veilla pendant le jour, durant la nuit il s’associa à leur insomnie. Cette inexplicable charité étonna d’abord les naturels; bientôt elle leur apprit à honorer le Dieu qui inspiraient de pareils sacrifices. Ils s’avouérent vaincus sans combat. Ils étaient dispersés, Baraze les réunit dans une bourgade qu'il appela Sainte-Trinité. Le Jésuite avait le don de convaincre : il instruisit peu à peu ces esprits grossiers. Le Père les avait trouvés sans industrie, sans mœurs, même sans chef : il se fit pour eux législateur et ouvrier. Afin de les empêcher de retourner à leur vie errante, il leur imposa des caciques; il leur enseigna les arts les plus nécessaires, l'a griculture et la maçonnerie. Le pays était stérile : il'offrit à ses enfants des taureaux et des vaches, que lui-même allait acheter à Santa-Cruz. Ils n'avaient aucune notion d'un temple ou d'une maison : Baraze se constitua architecte. Il bâtit deux églises ; après avoir disposé ces malheureux à apprécier le prix de la vie, il les plaça sous la garde de quelques autres Jésuites, et il reprit sa course. De peuplade en peuplade, de danger en danger, le Pêre Cyprien, toujours infatigable, toujours prêt à vaincre par la douceur, arriva chez les Guarayus, peuples si sauvages qu'ils allaient à la chasse des hommes, et qu'ils dévoraient leur proie à mesure que la faim les pressait. Les Guarayus renoncèrent à cet horrible plaisir, devenu un besoin. De à le Missionnaire se rendit chez les Tapacures et chez les Baures.

Jusqu’alors la route du Pérou au pays des Moxes, centre de sa Mission, avait été aussi longue que difficile. L'enfant de Loyola acceptait bien pour lui toutes ces souffrances; mais il espérait les diminuer pour les autres. IL visita les montagnes ;

il s’enfonça dans les marais pestilentiels, bravant à tête nue les ardeurs du soleil de la zone torride et les morsures des mosquites. Enfin 1l découvrit le sentier qui devait résoudre son problème géographique. Quand il l'eut indiqué, il entrevit le pays des Amazones, et il retourna chez les Baures. Il se trouvait en présence d'une terre plus fertile et d'hommes dont les vices se. rapprochaient davantage de la civilisation. Le 16 septembre 1702, les Baures lui firent expier sa confiance : ils le massacrérent. Baraze succombait après vingt-sept ans de combats et de gloires ignorés. Comme tant de ses prédécesseurs ou de ses successeurs dans l’Institut de saint Ignace, il était né apôtre; il mourait martyr. Mais il laissait parmi les Jésuites de nombreux imitateurs et dans les Moxes un peuple si admirablement disposé que les Missionnaires n’eurent plus qu'à semer pour recueillir d’abondantes moissons de Chrétiens. L'œuvre du Père Baraze prospéra avec tant de rapidité que peu après sa mort elle offrait le même tableau de bonheur isolé et de concorde que les Réductions du Paraguay. Nyel, un des Jésuites qui la dirigeaient, écrivait alors au Père Jean Dez :

« Nos Pères, au nombre de trente, y ont formé quinze à seize bourgades, toutes bien alignées. On assigne à chaque famille une portion de terre qu'elle doit cultiver. Il y a des biens communs destinés à l’église et à l'hôpital. Au commencement de chaque année on choisit des juges et des magistrats. Chaque faute a sa punition. Deux de nos Pères habitent chaque bourgade. On est plem pour eux de déférence ; eux, de leur côté, ne s’épargnent pas. Rien de plus beau que les cérémonies religieuses. Chaque église, proprement bâtie, a sa musique. Tous nos Indiens en sont enchantés. Ils les ont embellies eux-mêmes de petits ouvrages de peinture et de sculpture; ce qui, joint aux aumônes de quelques pieuses personnes, fait que nous pouvons encore assez embellir ces temples, objets d’admiration pour nos bons Néophytes. Pour remédier à la diversité des langues parmi ces Infidèles, on à choisi parmi elles la plus générale et la plus aisée, et on en fait la langue de ce peuple, qui est obligé de l’apprendre. On en a composé une grammaire, qu'on étudie dans les écoles. Le supérieur de la Mission a choisi la

bourgade centre de la peuplade pour sa résidence. C'est là qu'est la bibliothèque, la pharmacie commune; c’est là aussi le lieu de retraite pour les Missionnaires eux-mêmes. »

L'Amérique méridionale était le théâtre privilégié des Jésuites espagnols et portugais, commel’Amérique septentrionale fut celui des Pères français. Les Réductions établies chez les Guaranis, chez les Chiquites et chez les Moxes atteignaient leur apogée. Dans le même temps les rives du Maragnon ou fleuve des Amazones se couvraient de Néophytes. Ce ne fut pas sans de longues soulfrances et sans des calamités de toute espèce que les Jésuites purent faire pénétrer la lumière de l'Evangile au cœur de ces populations. Ils n’eurent pas seulement à combattre l'ignorance des uns, l’abrutissement des autres, la férocité de tous; il vint un jour où le Protestantisme se rua sur la Chrétienté nouvelle. Le 24 novembre 1641, les Hollandais s’emparérent de l'île et de la ville de Maragnon; leur premier som fut de détruire partout les signes du Catholicisme. À la vue du péril qui menace la Foi, les Pères de Couto et Benoît Amadeï, ne consultant que leur courage, excitent les Portugais et les indigènes à secouer le joug. Ils prèchent l'insurrection; ils se mettent à sa tête. Le 20 février 1644, elle éclate sur tous les points. Les Hollandais sont chassés de la colonie naissante. Pour conserver le souvenir de ce service rendu à la Religion et à la Monarchie, le gouverneur, Teixeira de Mello, déclare, par un acte public du 14 mars 1647, que le succès de l'entreprise est entièrement dû aux deux Missionnaires. [ls sortaient d’arracher les populations du Maragnon aux mains de lhérésie : ils demandent à la famille de Bragance de récompenser leur dévouement. Dés 1609 les Pères de l’Institut avaient obtenu l'abolition de l'esclavage au Brésil, ils sollicitent le même bienfait pour le Maragnon. Au commencement de l’année 1652 le roi de Portugal accède au vœu d'humanité qu'ils font entendre du fond de ces contrées. Mais la liberté consacrée en principe était la ruine des négociants :

de même qu'au Mexique, au Pérou et au Brésil, ils accusent

1 Ces événements se passaient au Maragnon pendant les premières années de la révolution de Portugal (4640) qui rendit ce pays à sa nalionalilé et aux descendants de ses anciens rois. Jean IV était alors assis sur le trône de Portugal.

90 CHAP. [f. — HISTOIRE

les Jésuites d’usurper le pouvoir au détriment de la métropole. La calomnie s'organise. On menace leurs jours; et, à l'instant où le Père Antoine Vieira débarque sur la rive du Maragnon, l'émeute l’accueille avec des cris de rage ; elle réclame sa tête.

Vieira, l’orateur, le jurisconsulte, le diplomate du Portugal, possédait la confiance du roi et l'estime des souverains étrangers : il pouvait vivre heureux au milieu des enivrements de la gloire. Il abandonne tout cela pour s’élancer dans la carrière des Missions. Celle du Maragnon offre les plus grands obstacles : c'est celle-là qu'il choisit; et, malgré les prières du roi, il part de Lisbonne le 16 janvier 16538. Vieira était un homme de conciliation et de fermeté. Sa parole domine ces colères intéressées, et il se met à l'œuvre. En quelques années, avec le concours des Pères Juan Paiva, Gonzalès Véras, Pedro Monteiro, Bernard Alméida, Jean-Marie de Dominis et l’frlandais Richard Carew, il propage tellement le Christianisme que des peuplades entières s’essaient à la civilisation. Le Portugal alors se trouvait dans une ère de félicité. Ses armées, conduites à la victoire par le maréchal de Schomberg , reconquéraient l'indépendance nationale ; elles triomphaient de l'Espagnol. Dans l’année 1659 le Père adresse au roi les états de situation de cette province ; son manuscrit, que nous traduisons, commence ainsi :

« Pour obéir aux ordres de Votre Majesté, je lui rends compte des Missions du Maragnon et des progrès que par elles l'Evangile fait chaque jour dans ces contrées. Ainsi Votre Majesté verra que la Providence se plaît à glorifier partout son heureux rêgne. Et, tandis que l’on nous mande de la métropole ses miraculeuses victoires, nous aussi, nous lui annonçons des conquêtes pour son royaume, conquêtes qu'avec encore plus de fondement on peut appeler victoires vraiment miraculeuses. Là Dieu est vamqueur, il est vrai, mais avec du sang, des ruines et des larmes; ici Dieu est vainqueur, sans effusion de sang. Il n'y a ni guerre ni ruines, pas même de dépenses ; et, au lieu des douleurs et des larmes du vaincu, tous triomphent avec joie, aux applaudissements de l'Eglise, qui répare le sang versé en Europe par l'acquisition des peuples, des nations et des provinces qu’elle gagne au Christianisme. »

Eu

Vieira et ses compagnons avaient entrepris une œuvre difficile : ils tendaient à civiliser les peuplades errantes sur les bords de ce fleuve, le plus grand de tous les fleuves connus, et qui, de sa source à son embouchure, contient une multitude d'îles habitées. Un pareil projet aurait effrayé tous les rois de l'Europe ; il ne fit pas reculer les Jésuites. Selon le rapport de Vieira, ils commencérent par diviser la Mission en quatre colonies principales. Six Pères s’établirent dans chacune de ces Résidences, à Seara, au Maragnon, au Para et à la rivière Amazone. Puis, s'étendant sur un espace de quatre cents lieues de côtes, on les vit prêcher la liberté que le Christ accordait et racheter les esclaves. Cette double mission était dangereuse ; car les sauvages n'osaient plus ajouter foi aux promesses des Portugais Ils avaient été si souvent abusés qu'ils se cachaient dans leurs montagnes, qu'ils interceptaient les passages, et que, toujours armés, ils veillaient sur leur indépendance avec une astuce qui déjouait l'adresse même des Jésuites. Les Pères Gonzalés, Veloso et Michel Perez avaient déjà forcé quelques-unes de ces retraites. Afin de réussir dans leur plan, il fallait saisir l'imagination des indigènes. Une guerre existait entre les Portugais et plusieurs tribus nommées Nhéengaibas. Ces tribus acueillirent d’abord sans défiance les Européens, elles se livrèrent à eux; mais, aprés avoir vu que la Religion n'était qu'un prétexte pour les asservir, elles s’armèrent, et du fond de leurs aldées, où la hardiesse et la ruse les protégeaient, elles ne laissérent aucun repos à leurs ennemis. Les Nhéengaibas entretenaient des relations commerciales avec les Hollandais. Ces relations pouvaient amener un traité d'alliance et accroître les embarras. Le gouverneur, don Pedro de Mello, se décide à pousser vivement les hostilités afin de paralyser l'intervention des Européens. Chacun dans le conseil s’avouait que la guerre volante, faite par les sauvages à coup de flèches, du haut des arbres ou du milieu des canots, était une perte sans profit pour la métropole : on l'entreprenait à contre-cœur, lorsque Vieira s'offre pour aller porter des paroles de paix aux Nhéengaibas. Depuis vingt ans la guerre n'a point cessé, et tous les parlementaires ont été mis à mort.

Le Jésuite fait annoncer aux tribus belligérantes qu'il veut

92 CHAP. Il. — HISTOIRE

se rendre dans leur île en ambassadeur pacilique; il leur écrit que son vœu le plus cher est de trayailler à leur repos. Les Nhéengaibas avaient entendu parler de sa charité pour les esclaves ; ils n'ignoraient pas que les Pères étaient les plus éloquents défenseurs de leur cause. Les sauvages ont sa parole. Sept de leurs chefs accourent au Collége des Jésuites : ce sont les otages qui serviront de garantie à Vieira. Le 15 août 1658, le Missionnaire, escorté d'une multitude de barques chargées d'Indiens, s’avance sur le fleuve. D’autres l’attendent au rivage, et de tous les points s’élancent des cris de Joie, auxquels répondent les amicales démonstrations des Portugais. Pour recevoir dignement Vieira, les Nhéengaïbas avaient élevé une église et une maison. Les chefs des nations voisines sont appelés à l'entrevue et aux négociations. Vieira, qu’ils surnommaient le grand Père, s’imsinue dans leur confiance. En leur parlant de Dieu et de la liberté, 11 sait si bien vaincre leurs préventions qu'il les décide à souscrire à une paix dont les Jésuites seront les arbitres. Il la conclut; et, pour perpétuer le souvenir de cette journée, dans laquelle le Christianisme prenait possession d’une terre jusqu'alors fermée, Vieira veut que sauvages et Européens assistent ensemble à une messe solennelle de réconcilation. [ls étaient tous sujets du roi de Portugal, aux mêmes charges et aux mêmes bénéfices. Quand, des marches de l’autel, Vieira leur eut expliqué les devoirs qu'ils contractaient, les officiers de la couronne s’avancent pour attester par serment la sincérité de leurs promesses. Après eux chaque chef de peuplade, le corps à demi nu et s'appuyant sur l'arc et les flèches, se présente : tous jettent aux pieds du désuite les armes dont les Portugais ont si souvent maudit la trempe empoisonnée. Ils prennent dans leurs mains les mains du Père, et, les élevant vers le ciel, ils répètent l'un après l’autre cette énergique formule de serment : « Moi, chef de ma nation, en mon nom et au nom de tous mes sujets et descendants, je promets à Dieu et au roi du Portugal d’embrasser la Foi de Jésus-Christ, notre Seigneur; d’être, comme je le suis dès ce jour, sujet de Sa Majesté; d’avoir paix perpétuelle avec les Portugais, étant ami de leurs amis, ennemi de leurs ennemis. »

L'ile des Nhéengaibas était chrétienne d'intention; plus de cent mille arts des bords du fleuve adhéraient au traité que le Père Vieira venait de négocier. Il ne restait plus qu’à entretenir ces bonnes dispositions, qu'à éclairer ces peuples en leur apprenant la pratique des vertus. Les Jésuites se chargérent de cette tâche, ils l’accomplirent. Le Père Gaspard Wisch, : à la tête des Chrétientés, n'avait plus qu'à déraciner quelques vices inhérents à leur nature sauvage; les Portugais ne lui en laissérent pas le temps. Ils croyaient que tous les habitants d’audelà des mers n'étaient destinés qu'à assouvir leur cupidité ou leurs caprices. Ils les corrompaient par le spectacle de leur licence. Ils mcendiaient les habitations indiennes afin de réduire les possesseurs en servitude. Ils massacraient sans pitié ceux qu'on soupconnait d’audace. Les Nhéengaibas demeuraient fidèles à la parole donnée en présence du grand Père; mais une agitation sourde fermentait dans les tribus, qui se lassaient d'être victimes. Vieira instruisit le roi de cet état de choses : un édit sévère parut pour réprimer tant de désordres et pour protéger les catéchumènes. À la promulgation de cette loi, la colère des trafiquants d'esclaves ne connut plus de bornes. Ils avaient espéré que la paix avec les Nhéengaïbas serait pour eux une source de gains sans péril; les Jésuites faisaient échouer leurs coupables espérances. Au commencement de mai 1661, les Portugais, dans le but de se débarrasser de toute censure, arrètent le même jour les Missionnaires du Para; Vieira lui-même est emprisonné, Jeté sur une mauvaise barque avec tous les Péres et conduit à Lisbonne, où ils arrivèrent le 6 Janvier 1662.

L'avidité civilisée arrachait aux barbares les Missionnaires qui les préparaient au Christianisme : les barbares ne consentirent plus à garder seuls une trêve dont leurs familles et les Jésuites étaient exclus. En protestant qu'ils ne renonceraient jamais à la Religion que le grand Père leur avait enseignée , ils déclarèrent que les hostilités allaient se rouvrir entre eux et les” Européens. Ils avaient construit des maisons, des villages sur le bord du fleuve: ils y mirent le feu; puis ils se retirèrent dans les forêts. Vieira cependant avait fait retentir les chaires du Portugal de son énergique parole; il avait peint sous de chaudes

couleurs la cruauté de ses compatriotes ; il s'était , en face mème de la cour, posé comme le tuteur naturel de la liberté des Indiens ‘. Par un édit du 4 septembre 1663, Alphonse VI et son conseil flétrirent les excès commis. Les Portugais avaient chassé les Jésuites : le décret les rétablissait, et on y lit : « Il n'existe aucune raison apparente pour enlever ces Missions aux Pères de la Compagnie; il y en a, au contraire, de très-nombreuses qui prouvent que leur saint zèle y est nécessaire. » Trois ans s'étaient écoulés depuis le jour de la dispersion. Vieira et ses compagnons, en retournant au Para, ne trouvèrent que défiance contre les Portugais et affection pour eux. Ils reprirent le travail précédemment commencé.

Cependant, sur d’autres parties du fleuve des Amazones, les Jésuites ne restaient pas inactifs. Les Bocari et les Mourani acceptaient la parole de Dieu. Le Père Jean Teixeira la distribuait aux peuplades de Touri et de Timirusi. Le Père Louis Figueira plantait la croix au rivage du Xingu ; et, en coordonnant une grammaire, 1l formait une langue commune de tous les divers dialectes. L’abondance de la moisson lui fit comprendre: le besoin d'obtenir d’autres ouvriers: il part pour l’'Europe, il revient avec douze Pères. La tempête les jette à la côte ; ils sont égorgés par les Amani à l'embouchure du Maragnon. À cette nouvelle, Vieira se met en route pour fortifier dans la Foi les Néophytes du Xingu. Il consolide l'œuvre de Figueira, et laisse le Père Maria au milieu de la Réduction. Vieira ne s'occupait pas seulement du présent; sa pensée plongeait dans l'avenir. Inspirés par lui, les Jésuites n'avaient point adopté le même plan qu'au Paraguay, ils ne colonisaient pas de la même manière ; mais, dans un pays si fertile, au sein de ces plaines que fécondent tant de fleuves, qu'ombragent tant de belles forêts, ils n'avaient pas eu besoin d'organiser le travail avec une aussi parcimonieuse vigilance. Leur Mission ne se restreignait point ; ils l'étendaient chaque jour; chaque jour les Fidèles, plus heureux, appelaient leurs frères de la montagne ou les insulaires à partager leur félicité. Des multitudes de sauvages aban-

! Voir au 4° volume de ses £ermonss

donnèrent leurs retraites pour se soumettre à la vie commune. Non contents de ces catéchumènes, les Jésuites ne cessaient d’en recruter de nouveaux. Les uns se lançaient sur des pirogues à la recherche des sauvages, les autres perçaient l'épaisseur des forêts pour évangéliser les nations. Deux Collèges avaient été bâtis, à Saint-Louis-de-Maragnon, et à Belem. Plusieurs établissements dépendants de ces maisons principales naïssaient dans les Résidences. Là, par une fusion qui produisait de salutaires effets, l’on élevait sous la même loi et avec les mêmes soins les enfants portugais et les naturels. Vieira était mort en bé-

nissant ce monde qu'il avait ouvert au Christianisme; d’autres

Jésuites marchent sur ses traces. Le Père Bettendorsi dirige en 1678 les Missions dont le fleuve des Amazones se couvre, et à cette époque il adresse au Général de la Compagnie des lettres qui nous serviront de guide dans le récit des événements. Les

- Pères Pierre de Sylva, Gonzalès de Véras, Salvator della Valle ,:

Juan Nuñez, Christophe de Cunha, Louis Consalvi, Maria Porsoni ct Manuel Perez se livrent à des efforts imouis. Ce zèle n'est pas toujours récompensé. Il y a des luttes à soutenir contre les sauvages, qui repoussent le Christianisme parce que, pour aucun prix, ils ne consentent à aliéner leur liberté.

À la date du 31 mars 1680, le roi don Pédro eut égard aux plaintes que la Société de Jésus faisait entendre sur ce trafic d'hommes dont les menaces célestes et les lois humaines ne détournaient pas les Européens. Un édit prohibant de réduire les Indiens en esclavage parut ce jour-là même. Il enjoignait de laisser aux Jésuites seuls le soin des peuples d'Amérique. Il

Jles en créait pour ainsi dire les suprêmes arbitres. Ce remède,

appliqué sur une plaie incurable, envenime le mal. La dispersion des Pères en 1661 était restée impunie: vingt-trois ans plus tard elle se renouvelle avec les mêmes péripéties. Les Jésuites se virent encore expulsés par la violence de ces parages, où les naturels ne demandaient qu'eux pour chefs spirituels. Cette instabilité, toujours provoquée par une cupide désohéissance, fit naître l'idée d'envoyer sur les lieux un commissaire extraordinaire. Les Europégns’se plaignaient des entraves que les Jésuites mettaient au commerce : ils disaient que les Pères

s'insinuaient par de coupables complaisances dans l'esprit des barbares, et qu'un jour, sous leur inspiration, ces peuplades se détacheraient de la métropole. Gomez Freire d'Andrada, muni des plems pouvoirs du monarque, arrive, sous cette impression, au fleuve des Amazones. Il étudie les faits , il remonte à leurs causes, et, sur son rapport, le roi ordonne qu'à partir de ce moment les Jésuites auront non-seulement l’administration spirituelle, mais encore le gouvernement temporel des tribus. a

C'était rouvrir à la Compagnie de Jésus la lice des souffrances et du martyre : elle y rentra. Les Péres François de Figueroa en 1666, Pierre Suarez en 1667, Augustin de Hurtado en 1677, étaient tombés sous les flèches des Indiens. En 1695 le Père [enri Richler, né en Bohême dans l'année 1653, périt eomme eux; mais cette mort qu'ils ambitionnaient ne venait qu'après de longs sacrifices , elle couronnait toute une vie d’abnégation. Richler, à peme débarqué à Saint-Lonis-de-Maragnon, part pour la Mission de Maynas. De là il veut évangéliser les tribus des bords de lUcayale. Seul pendant douze ans parmi ces barbares , 1l se nourrit d'herbes et de racines. Ses succès étaient si bien constatés que, en désespoir de cause, on résolut d'envoyer le Père tenter un dernier effort sur les Xiberos. C’était une nation renommée par sa férocité, et qui, vivant dans des montagnes inaccessibles, avait jusqu’à ce jour refusé toute espèce de communication avec les Missionnaires. Richler s’y rend accompagné du Père Gaspar Vidal. Les deux Jésuites pénètrent au sein de cette peuplade. Ils y séjournent cinq ans, exposés à toutes les misères et à toutes les humiliations. Tant de courage ne put apprivoiser leur instinct. Les Xiberos, im- : portunés de voir toujours Richler souffrir, toujours prêcher l'Evangile, le massacrérent enfin.

Plusieurs années s’écoulèrent ainsi entre les privations et la mort, entre les succés et le martyre. Les générations de l’Institut se renouvelaient souvent; car la chaleur dévorait ceux que Ja fatigue ne tuait pas. Néanmoins tant de services n'avaient pas été perdus pour la civilisation. LeChristianisme prospérait sur le fleuve des Amazones, dont le Père Samuel Fritz traça la

première carte. Les catéchumènes avaient fait souche de Chrétiens. Leur nombre s'accroissait chaque année; mais en 1736 les Jésuites virent encore les marchands d'esclaves se coaliser contre eux. La question commerciale se plaçait en face de celle d'émancipation. Elle semblait devoir l'emporter : car elle se déguisait sous la calomnie. Paul de Sylva-Nuñez fut envoyé à Lishonne avec mandat de soutenir les intérêts des négociants , et surtout d’inspirer des craintes au roi sur l'abus que les Missionnaires s’apprêtaient à faire de leur autorité. Les hommes que le trafic de chair humaine enrichissait comptaient à la cour ainsi que dans le Portugal de nombreux auxiliaires. Jean V songe à mettre un terme à cette situation : le 16 avril 1754, il donne mission à Edouard dos Santos de se rendre au Maraguon. Dos Santos était un magistrat intègre. Pendant vingt mois il parcourut les Résidences et les Colléges de la Compagnie. Il interrogea les chefs des tribus et les Européens. Il fut témoin de tout ce qui se faisait, et on lit dans son rapport adressé au roi : « L'exécrable barbarie avec laquelle on réduit les Indiens en servitude est tellement passée ici en usage qu'on la regarde comme un acte de vertu. Tout ce qu'on dit contre cette coutume inhumaine est accueilli avec tant de répugnance et si promptement oublié que les Péres de la Compagnie, dans la charité desquels ces infortunés trouvent asile et protection , et qui compatissent à leur misérable sort, deviennent, à cause de cela même et plus que tout autre corps, un objet de haine pour ces hommes cupides. »

Le rapport d'Edouard dos Santos était aussi énergique, aussi clair que possible. Le roi et le conseil de l’amirauté prirent des mesures en conséquence. Mais les Jésuites du Maragnon froissaient trop d'intérêts pour que la lutte commencée sur le fleuve des Amazones ne se réveillàt pas en Portugal. L'affranchissement d’un monde, c'était la ruine de quelques spéculateurs. On ne pouvait plus attaquer les Pères sur ce point, on chercha si, en Europe, ils ne seraient pas vulnérables sur d’autres. On épia une occasion propice, et moins de trente ans après, le marquis de Pombal donna satisfaction à toutes ces avidités si longtemps comprimées.

98 CHAP. Ji. — HISTOIRE

Les Moxes et les tribus du fleuve des Amazones avaient embrassé la Foi du Christ. Ces victoires de la civilisation tentèrent d’autres Jésuites. En 1697, le Père Stanislas Arlet s'enfonce dans les forêts et les montagnes les plus inaccessibles du Pérou. On lui a dit que là il existe des créatures humaines qui n’ont aucun sentiment religieux, pas même un vestige de superstition et de lois. Toujours nus, ils ne savent pas ce que c’est que la pudeur. Les femmes ignorent jusqu'à l'amour maternel, et les hommes, en guerre éternelle les uns contre les autres, se font un délicieux plaisir de manger leurs prisonniers encore vivants. Les Canisiens sont l’effroi des peuplades même incultes. Le Père Arlet se décide à les visiter sous leurs tentes : il est au milieu d'eux. Les arcs et les javelots tombent de leurs mains; ils restent stupéfaits et immobiles. Le Jésuite ne pouvait s'expliquer cette attitude; il en sut bientôt la cause. Les Canisiens n'avaient jamais vu de chevaux et d'hommes couverts de vêtements. Dans leur impuissance à expliquer ce phénomène, ils prenaient le Jésuite et son cheval pour un seul et même être. C'était un monstre nouveau dans leurs forêts. Un des interprètes du Père dissipe cette terreur ; Arlet, tirant parti de l'impression produite à son insu, annonce le but de son voyage. Il dit qu'il sera leur frère, leur ami, leur serviteur. Son langage force la conviction dans les âmes : six nations accourent pour se faire instruire. Arlet fonde la bourgade de Saint-Pierre au quatorzième degré de latitude australe. Par une patience et une douceur à toute épreuve il apprivoise ces natures rebelles : il abolit la pluralité des femmes. En soignant , en aimant les petits enfants, il révèle à leurs cœurs le sentiment de la maternité ; quand il s’est entouré d'un certain nombre de Néophytes fervents, 1l les dissémine chez les autres tribus pour préparer la voie au Christianisme. à

Cette même année 1797 vit encore s'ouvrir la Mission de . Californie. Les Pères Picolo et Salvatierra y abordent sans autres armes que la croix. Les Californiens les repoussent d’abord comme ennemis de leur indépendance ; la première fureur ealmée , ils se laissent gagner par les enseignements des Jésuites. À peine ces derniers ont-ils réuni autour d'eux quelques caté-

chumènes qu'ils se dirigent l’un vers le nord, l’autre vers le mich, et qu'ils courent à la découverte de nouvelles tribus. Le Ciel bénit leurs travaux. Le Père d'Ugarte, qui a rejoint Salvatierra, assouplit de son côté les naturels de Trippué et de Loppu. Enfin les trois Pères formérent de la Californie quatre Missions. Ils firent là ce qu'ils faisaient partout : ils civilisérent les sauvages par le Christianisme ; ils leur apprirent le secret de l'agriculture et du travail, secret plus difficile qu'ailleurs; car l'ouragan ne cessait de dévaster les campagnes. La persévérance triompha enfin de linsalubrité du climat. La vigne et l'olivier s'implantérent sur ce terrain imgrat et les troupeaux purent s'y multiplier en liberté. Par lettres patentes du roi d'Espagne, les” Jésuites, qui créent des peuples et engendrent des nations à la vie sociale, administraient la justice en Californie. Ils obtiennent que leurs Néophytes ne seront pas forcés de travailler aux mines. «Ils parviennent en peu de temps, raconte M. de Mofres , dans son Æ£xploration de l’Orégon *, à convertir toute la Californie et le plan qu'ils adoptèrent devra toujours servir de modèle. » Le génie des Pères se développait sous toutes les formes. Ils ne trouvent pas de paroles dans la langue de ces Indiens pour indiquer la résurrection des morts. Ce dogme néanmoins doit être expliqué aux sauvages ; l'idée de la résurrection n'existe pas dans leur esprit, Les Missionnaires prennent une mouche, ils la plongent dans l’eau jusqu'à ce que l'existence soit anéantie. L'msecte rendu à l’air revient peu à peu à la vie sous l'influence du soleil. Témoins de l'expérience, les Indiens s’écrient : /bimuhucité. Aussitôt les Jésuites s'emparent de ce mot pour désigner la résurrection du Christ que les barbares comprirent à l'instant même. Le succès couronnait partout leur œuvre ; mais l’outrage vint à sa suite, et Robertson, dérogeant à ses habitudes d'impartialité, prétend que les Missionnaires de Californie ?, « afin de conserver sur leurs Néophytes une autorité absolue et sans partage, avaient grand soin de laisser une mauvaise idée du pays en représentant le climat comme si malsain, le sol comme si stérile, que le seul zèle de Ja

1 Vol. 1, p. 403.

2 Histoire de l’ Amérique, par Robertson.

conversion (les Indiens avait pu les déterminer à s’y établir. »

Pour donner plus de poids à ses assertions, l'écrivain anglican s'appuie sur le Père Vénégas, l’un de ces Jésuites à qui la géographie doit tant de lumières; mais les travaux du Père sont inédits, et c’est seulement sur ses notes qu’en 1757 la Société de Jésus fit paraître à Madrid l’Æitoire de la Califorme et de sa conquête temporelle et spirituelle. Robertson se trompait en s’étayant du témoignage de Vénégas; il se trompe encore lorsqu'il affirme que les Pères de l’Institut écartaient les Européens par des récits mensongers; car, en mettant de côté la version des Missionnaires, il n’en reste pas moins établi que la Cahfornie était une terre stérile. Le baron de Humboldt, dans son ÆZ'ssai politique sur la Nouvelle-Espagne, n'ose pas, quoique Protestant lui-même, se prêter à cet esprit d'injustice. Il a vu les lieux, et il raconte ‘ :

« Les établissements que les Jésuites firent dans la vieille Californie depuis l’année 1683 donnèrent occasion de reconnaître la grande aridité de ce pays et l'extrême difficulté de le cultiver. Le peu de succès qu'eurent les mines qu’on exploita à Sainte- Anne, au nord du cap Palmo, diminua l'enthousiasme avec lequel on avait préconisé les richesses métalliques de la presqu'île. Mais la malveillance et la haine qu'on portait aux Jésuites firent naître le soupçon que cet Ordre cachait aux yeux du gouvernement les trésors que renfermait une terre si anciennement vantée. Ces considérations déterminèrent le visitador don José de Galvez, que son esprit chevaleresque avait engagé dans une expédition contre les Indiens de la Sonora, à passer en Californie. Il y trouva des montagnes nues, sans terre végétale et sans eaux; des roquettes et des mimoses arborescentes naissaient dans les fentes des rochers. Rien n’annonçait l'or et l'argent que l’on accusait les Jésuites d’avoir tiré du fond de la terre; mais partout on reconnut les traces de leur activité, de leur industrie et du zéle louable avec lequel ils avaient travaillé à cultiver un pays désert et aride. Les voyages intéressants de trois Jésuites, Eusèbe Kühn

1 Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, par M. de Humboldi, t. 11, p. 264. M. de Humbulit place la date de l’entrée des Jésuites en Californie tantôt en 1642, tantôt en 4683. 11 y a erreur ; car, d’après les manuscrits de l’Ordre, ce n’est qu’en 1697 que commença cette Mission.

ou Kino, Maria Salvatierra et Jean Ugarte, firent connaitre la situation physique du pays. Le village de Loretto avait déjà été fondé, sous le nom de Presidio de San-Dionisio, en 1697. Sous le règne de Philippe V, surtout depuis 1744, les établissements espagnols en Californie devinrent très-considérables. Les. Pères Jésuites y déployérent cette industrie commerciale et cette activité auxquelles ils ont dû tant de succès, et qui les ont exposés à tant de calomnies dans les deux Indes. En trèspeu d'années ils construisirent seize villages dans l'intérieur de la presqu'île. »

Tandis que les Jésuites portaient la bonne nouvelle du salut à tant de nations, et qu'ils les façonnaient à la véritable liberté en les initiant aux bienfaits de la morale chrétienne, les Pères Bôhm , Doctili et Sepp s'avancent vers le pays des Tscharos. Là, comme dans beaucoup de ces contrées, l’homme avait perdu jusqu’à la dernière trace d'humanité. Tout était barbare en lui; mais les Tscharos avaient, par respect pour leurs morts, introduit une coutume qui les signalait à l'attention des Missionnaires. Quand ils perdaient un de leurs proches, ils se coupaient les extrémités des mains et des pieds. Cet usage faisait loi. A peine les Jésuites se furent-ils assis au foyer de l'hospitalité qu'ils s’aperçurent de la surveillance inquiète dont ils étaient l'objet. Ils ignoraient l’idiome du pays : leur interprète les trahissait en dénaturant le sens de leurs paroles et en les rendant odieux. Les Pères ainsi exposés surent se soustraire à la première fureur des Tscharos ; mais ils ne tardèrent pas à revenir : alors ces tribus se laissèrent peu à peu gagner à l'Evangile. La peste sévit vers le même temps. Sepp réunit les malades dans une maison quil ouvre à toutes les douleurs. Il révèle ce que c'est que la charité : il calme leurs souffrances ; et quand son . dévouement a neutralisé le fléau, la gratitude fait encore plus de Chrétiens que la parole. Le nombre des Néophytes s’accrut en de telles proportions que, la Résidence de Saint-Michel ne pouvant les contenir tous, Sepp en décida une partie à le suivre. Une autre Réduction fut fondée dans un pays fertile à l’est de Saint- Michel. Sous la direction du Jésuite les hommes commencérent à bâtir des maisons et à ensemencer les terres. Une année ne s'é-

tait pas écoulée que les femmes et les enfants accouraient s’installer dans leurs demeures. Ces nations étaient industrieuses , mais peu intelligentes; elles imitaient avec une dextérité admirable tous les objets d'art. Sepp les applique à ces travaux sédentaires qui lui permettent de développer leur raison abàtardie et de les amener aux idées de la famille et du Catholicisme. |

Vers le commencement du dix-huitième siècle , l'Amérique méridionale était sillonnée en tous sens par les Missionnaires ; mais chaque année on découvrait quelque peuple qui n'avait pas pu recueillir leurs enseignements. Sur la fin de 1708 les Pères Lombard et Ramette s'ouvrent les déserts de la Guyane, ils en parcourent les points habités. Afin de se populariser parmi les indigènes, ils s’attachent à leur rendre les services les plus humiliants : ils se font leurs esclaves, ils les suivent dans leurs «ourses vagabondes, ils s'efforcent de saisir leur idiome pour le maîtriser et arriver à leur inculquer les principes de l’Evangile. Aprés plus de trente mois passés dans de si pénibles labeurs, Lombard et Ramette s’aperçoivent que l’esprit de ces nations est impossible à fixer, et que de la veille au lendemain elles ont complétement oublié tout ce qu'ils imposent à leur mémoire. Les voyages et les maladies avaient altéré les forces de Ramette : le Père Crossard le rappelle à Cayenne. Lombard était seul, sans appui, presque sans espérance ; 1l ne se décourage cependant pas. Pour faire fructifier son apostolat, 1l forme le dessem de réunir autour de lui les sauvages au lieu de se jeter dans d’éternelles pérégrinations. Avec deux nègres et quelques naturels, dont il fait ses premiers catéchumènes, il défriche la terre afin qu'elle produise du manioc, du blé des Indes et du maïs qui assureront la subsistance de ses futurs disciples. Il construit une chapelle et une grande case. Lorsque tout est disposé, le Jésuite se met en route : il va demander aux diverses peuplades de lui confier quelques-uns de leurs enfants. Lombard était aimé de ces tribus éparses : chacune d'elles se montra favorable à son vœu. Le Père avait des élèves : 1l leur enseigna la langue française; il leur apprit à connaître, à servir Dieu ; il les façonna peu à peu; il les enflamima du zèle dont il

était animé. Il les avait reçus sauvages, il les rendait à leurs familles chrétiens et apôtres; il en redemandait d’autres. A peine de retour dans les tribus, ces enfants, que l'éducation transformait en hommes, devinrent pour tous un objet d'admiration. Ils dominaient par la supériorité de leur intelligence, ils se firent chérir par leur modestie. Les catéchistes, amsi introduits dans chaque nation, y semérent l'exemple des vertus. Ils enseignèrent à leurs parents et à leurs voisins ce que le Jésuite leur avait révélé; ils les préparèrent au baptême, et chaque année Lombard visitait les quartiers, cimentant par le Sacrement l'œuvre que ses petits catéchistes avaient ébauchée.

Le Père se trouvait, au bout de quinze ans, à la tête d'une Chrétienté nombreuse. Il la convoqua en société : hommes, femmes, enfants, vieillards, tous se mirent au travail pour créer un village et édifier une église. Le 12 décembre 1728 elle fut inaugurée. Lombard venait de triompher des sauvages ; ce premier succés donne à sa vieillesse une énergie juvénile. Avec les Péres Lavit et Fauque, il se met à la recherche des tribus plus enfoncées dans les terres : ils parcourent les bords des fleuves. Bientôt ils ramënent au bercail des tribus entières ou ils établissent sur les lieux mêmes d’autres Réductions.

Le 29 novembre 1705, Louis XIV, par lettres patentes, accordait exclusivement aux Jésuites l'administration spirituelle des colonies françaises de la côte de Saint-Domingue. Les Pères Margat, Olivier, Boutin, Laval, Le Pers, Le Breton, Fauque, Jacques de La Vallière, de Lecey, Guilain, Marchal, Larcher, d'Ayma, de Guyenne, d'Huberland, de Creuilly et Crossard se répandirent de Cayenne jusqu’au fond des Antilles. Là, par des efforts inouïs, 1ls opérérent sur ce sol vierge le miracle du Paraguay. Soixante-cinq ans auparavant, d'autres Jésuites y avaient planté la croix. Le germe de salut s'était multiphé ; leur sang l'avait fécondé. Ils ne se montraient pas seulement Missionnaires au milieu de ces peuples enfants; ils voulaient faire aimer le nom de la France; ils savaient aussi bien mourir pour la patrie que pour la Religion. Le nom du Père Henri de La Borde était encore honoré par les indigènes et par Les nègres. Pendant seize ans, ce Jésuite, arrivé aux Antilles en

1650, ne cessa de se sacrifier pour eux; mais, lorsque, en 1666, les Anglais envahirent l'ile de Saint-Christophe, Henri de La Borde ne recula ni devant les adversaires de sa Foi ni devant les ennemis de son pays. Il réunit les Français, il les anima de sa parole et de ses conseils; et, relevant tous les cœurs abattus, il fit chasser de l’île les soldats anglais. Le Père ‘Henri leur était hostile à double titre. Le 20 avril 1666, ils lui tendent une embuscade, et ils l’assassinent. Les naturels n'avaient Jamais perdu le souvenir de ce crime. le non du Jésuite La Borde était vénéré dans leurs tribus, 1l servit de passe-port à ceux qui après lui traversaient les mers. L'insalubrité du climat, les fatigues, les dangers qu'il fallait affronter, tout conspirait contre eux. Ils mouraient en posant le pied sur cette terre dévorante, où, pâles, exténués, ils trainaient dans les élans de la charité une existence que la Foi seule ravivait. Chaque jour amenait la découverte de quelque peuplade. [ei c'était la nation des Amikouanes ou Indiens à longues oreilles; là, celles des Palikours, des Corunarious , des Pyayes, des Galilis, des Tocoyènes, des Maraones, des Macapas et des Ouays. À ces tribus, vivant dans une dissolution effrayante, il fallait envoyer des Missionnaires ; et ce n’était pas seulement aux habitants des Antilles qu'ils avaient à distribuer le pain de la parole de vie. [Il existait dans les colonies des milliers de noirs esclaves qui, achetés au Sénégal et au Congo, venaient, sous le coup des plus cruels traitements, grossir la fortune de leurs propriétaires. À l'exemple du Pére Claver, les Jésuites avaient fondé des résidences dans tous les entrepôts des négriers. Ils s’étaient établis à Loando, à Gabou, et à San-Yago, pour tâcher de secourir ces misères de la servitude, pour leur apprendre qu'elles avaient dans le ciel un maître moins impitoyable que ceux d'ici-bas; mais cette initiation aux mystères consolateurs de l'Evangile ne pouvait s'adresser à la multitude d'esclaves exportés. La plupart arrivaient à Saint-Domingue et à la Martinique dans un état de dégradation tel qu'ils ignoraient jusqu'au nom de Dieu. Les Jésuites se firent les amis de ces Nègres : ils étaient abandonnés, les Jésuites se déclarèrent leurs protecteurs. « Nous avons, écrit le

vére Mongin en 1682, quatre maisons de Nègres dans l'ile de la Martinique, une dans celle de la Guadeloupe, deux dans celle de Saint-Christophe et une à Cayenne. Nous sommes seuls de prêtres pour les Français, les Nègres et les Indiens. »

Ils acceptaient un triple fardeau aux Antilles : d’un côté ils se constituaient les avocats des esclaves, ils s’efforçaient de rendre les colons moins exigeants et plus humains; de l’autre ils marchaient à la découverte des terres inconnues, et ils offraient la croix comme principe civilisateur. Ils surent en même temps former une langue de toutes ces langues particulières et créer aux indigènes une patrie, un culte et une éducation. On les voyait tantôt prêchant aux planteurs l'humanité, qui alors pour eux n'était qu'un mot, tantôt s'élançant sur les mornes où les Nègres marrons se réfugiaient. Il y avait partout des périls à braver : les Jésuites les surmontérent tous. Aux uns ils parlaient de clémence, aux autres d'un devoir dont le Ciel seul serait juge. Gette charité de toutes les heures, que la génération succombant à la peine léguait à la génération qui la remplaçait, ne s’affaiblit jamais. Le nombre des Jésuites qui moururent dans ces Missions est incalculable; cependant 1l s’en présenta toujours de nouveaux. En 1740 la seule province de la Nouvelle- Espagne ou du Mexique occupait cent quarante-quatre Pères. Ils avaient sous leur direction plus de cinq cent mille Chrétiens. Aux Antilles françaises l'Institut produisit les mêmes résultats.

Sur les côtes d'Afrique, à Angola, au Congo et dans l'intérieur des terres, ils poursuivaient l’œuvre commencée par leurs devanciers. Le succès ne put pas, même à la longue, couronner leurs efforts, car ils se trouvaient en face d'une population que la traite des Noirs rend essentiellement mobile. Les Jésuites ne s'adressent jamais aux mêmes hommes qui, libres aujourd’hui et esclaves le lendemain, disparaissent pour toujours. Cette situation précaire faisait de la charité en Afrique une fatigue incessante que ne compensaient qu'à de rares intervalles les joies de l’apostolat. Chez les sauvages le prètre avait du moins l’espérance ; 11 parvenait à civiliser des tribus barbares et à leur inspirer l'amour de la famille. En Guinée ct à la Sénégambie, ‘ifn'en est pas ainsi; néanmoins les Jésuites ne renoncent ja-

mais à de telles Missions. [ls périssent dans ces parages si f6conds en naufrages avant d'avoir touché au port, ils meurent de toutes les maladies pestilentielles ou sous le fer des Négres qu'ils se dévouaient à instruire. Ces naufrages et ces trépas, que l’on calcule d'avance, ne compriment point l'élan qui pousse les Pères de l'Ordre de Jésus vers ces côtes néfastes. Ils établissent deux colléges, l'un au Congo, l’autre à Angola; dans leur église de Loando, ils fondent une société des Naufrages, heureuse idée, que la philosophie empruntéra à la charité chrétienne. Leur but était de recueillir les marins et les passagers que la mer jetait au rivage après avoir englouti leur fortune; ils disputaient cette proie aux flots courroucés; ils en préservaient plusieurs de la mort; mais là ne s’arrêtait pas l'efficacité de leur bienfaisance. 11 fallait secourir les naufragés, leur assurer des ressources et leur faciliter leur retour dans leur patrie. Les Jésuites enrôlèrent toutes les femmes riches de la colonie; ils leur firent un pieux devoir de travailler aux vêtements dont les malheureux avaient besoin, et, au milieu des calamités qui frappérent la Mission d'Afrique, ils surent maintenir cette association. Ils l’étendirent même à d’autres rives.

Tout en combinant leurs efforts pour propager la croix sur tant de points, les Jésuites n'avaient pas oublié leur patrie; ils cherchaient à accroître sa puissance et ses ressources en lui donnant, comme alliés ou comme sujets, les peuples qu'ils arrachaient à la barbarie. La diffusion des lumières agrandissait le cercle des idées, elle multipliait les centres d'action commerciale : il importait donc de leur créer des débouchés. Les Jésuites furent les plus ardents promoteurs du système de colonisation; dans ce but, ils renoncérent à leur pensée toujours commune, afin de se dévouer au service de leur pays. Nous avons vu ce que les Pères espagnols et portugais avaient réalisé aux Indes et dans l'Amérique méridionale pour faire triompher le drapeau de la métropole, 1l reste à dire ce que les Jésuites français tentérent au Canada.

Des miracles de civilisation s'y étaient opérés sous la main des premiers Missionnaires dont nous avons raconté les travaux et les martyres ; d’autres leur avaient succédé ; ils appliquérent

d'une manière si intelligente le plan de leurs prédécesseurs que bientôt la meilleure partie du Canada fut chrétienne et française.

La Nouvelle-France était voisine de la Nouvelle-Angleterre ; cette proximité réveillait les vieilles inimitiés et les jalousies des deux nations. Les Anglicans voyaient d'un œil mquiet les progrès que le Catholicisme et le nom des Bourbons faisaient dans l'Amérique septentrionale. Les Jésuites avaient régénéré ces tribus ; les Hurons, les Esquimaux, les Algonkins, les Abénakis, les Illinois et les Miamis acceptaient avec joie l'Evangile. De l’état sauvage ils étaient peu à peu arrivés à une condition heureuse. Ils apprenaient à confondre dans le même amour le Christ et la France. Après leur avoir donné un culte, des mœurs, une famille, on leur offrait une patrie qui les protégeait. Les (anadiens, par vénéralion pour la mémoire des Pêres qui ont consacré leur vie à cet apostolat, marchérent sans hésiter dans la voie que les autres leur traçaient; ils suivirent la Robe-Noiret , comme un enfant timide s'attache à sa mère. La Robe-Noire leur disait d être fidèles à Dieu et au roi, ils obéirent. Cet empire exercé sur des populations vierges déplaisait aux Anglais, ils surent créer dans les déserts du Labrador et sur les lacs du Canada une opposition toujours armée. Les [roquois leur servirent de levier pour battre en brèche la civilisation qui s’opérait au profit de la France. Le dJésuite était devenu l'ami de toutes les tribus, elles le choisissaient comme médiateur dans leurs différends, elles l’honoraïent dans leurs fêtes, elles l’entouraient d'un prestige que son inaltérable patience grandissait au moins autant que son savoir. Elles lui demandaient la paix, mais, en cas de guerre, elles le supposaient assez omnipotent pour leur accorder la victoire.

Afin de conserver sur tant d’esprits volages une autorité qu'un sen] caprice pouvait anéantir, les Pères de l'Institut se con damnèérent à une existence nomade. Pendant l'été, les uns accompagnaient les Néophytes dans les chasses ou sur les lacs;

‘ Le nom de Robes-Noires, appliqué dans 12 principe aux seuls Jésuites par les sauvages , s’étendit à tous les Missionnaires catholiques ; mais, par ce mot, les Canadiens désignèrent toujours plus spécialement les prétres de la Compagnie de Jésus.

les autres, pendant l'hiver, se blottissaient avec eux dans leurs cabanes enfumées sous la neige. Les Pères de Crépieul, Morain, Nouvel, Silvy, Boucher, Dalmas, André, Beschefer, Allouez, d'Ablon et Le Jeune passèrent ainsi leur vie. Pour maintenir la Foi chez tant de peuplades à peine sorties de la barbarie, on les voyait souvent s'engager sur la glace et parcourir trente ou quarante lieues. Dans ces courses où la mort leur apparaissait sous mille formes, ils visitaient les familles que l'hiver retenait sur les montagnes ou au fond des bois. Le Pére Marquette part, au mois de mai 1675, pour Michilimakinac. En route, 1l tombe d'épuisement; il expire à l'embouchure d’une rivière. Marquette était connu et aimé de tous les Canadiens. On l’inhuma à l'endroit même où il avait rendu le dernier soupir, et pour eux ce petit fleuve ne fut plus que la Æivière de la Robe- Notre.

La guerre incessante que les Iroquois, alliés de l'Angleterre, entretenaient, soit contre les tribus, soit contre la France, amenait chaque jour son contingent de malheurs. Les Anglais portaient envie à ces florissantes colonies, ils s’efforcérent de les ruiner ou de les détacher de la métropole. Les Jésuites étaient incorruptibles, on chercha à les rendre odieux. Le mensonge prit les travestissements les plus étranges ; il échoua partout, ces honnêtes natures le repoussérent avec mépris. Elles n'avaient rien d'anglais, ni au cœur, ni à la tête, et quand l’amiral Philipps assiégea la ville de Québec, en 1690, les Canadiens, encouragés par les Jésuites, luttèrent avec tant d'énergie contre les forces de la Grande-Bretagne que l’escadre de blocus fut contrainte de se retirer.

Le Père Marquette avait, deux ans avant sa mort, fondé une Mission à Kaskasquias, chez les Illinois; ils se montrèrent dociles à ses enseignements. Son trépas laissait à d’autres le soin de continuer une œuvre si périlleuse; les Pères Jean Mermet, Gabriel Marest et Julien Bineteau s’offrirent comme ses héritiers; mais c'est le Pére Jacques Gravier qui attacha son nom à cette Chrétienté. Le climat des Illinois n’était pas aussi rude

que celui de la plupart des Missions. De grandes rivières, de vertes prairies, de riches forêts en faisaient l'oasis de l'Amé-

rique septentrionale ; les mœurs du peuple se ressentaient de ce bien-être. Gravier y pénètre vers l’année 1700, et, secondé par ceux qui ont ouvert cette terre au Christianisme, il arrive en peu de temps à initier les naturels à la Religion, dont ils saisissent la mystérieuse beauté. Les Illinois étaient domptés, Gravier s’élance vers les Peouarias. Ils recueillent ses instructions , ils s'y soumettent ; mais les Français, qui se faisaient toujours précéder par des Jésuites, commencèrent à s'établir au midi de la Louisiane, vers l'embouchure du Mississipi. Afin de se former un boulevard contre les attaques des Anglais, ils songérent à rapprocher les Peouarias de leur ville naissante. Il fallait préparer les sauvages devenus Néophytes à cette transmigration. Le Jésuite était populaire dans les tribus, ce fut luiqu'on chargea de les déterminer. Gravier y voyait des inconvénients de toute nature, cependant :l cède aux instances des officiers. Son absence avait rendu aux jongleurs et aux prêtres des idoles leur empire miné par la prédication. Gravier périt dans une révolte, mais son œuvre de prédilection n'en progressa pas moins. Les Pères Bineteau, Marest, Chardon et Pinet s'y dévouérent, et en 1721, au moment où Charlevoix, l'historien du Canada, parcourut ces contrées , il n'y trouva que des Chrétiens.

C'était chez les Illinois que les Missionnaires avaient obtenu les plus durables succès, ce fut là aussi que le nom de la France se vit en plus grande vénération. Les [linois s’attachérent à la métropole par affection pour les Jésuites; au milieu de toutes les guerres, ils se firent un devoir de repousser les avances des Tchactas et les promesses britanniques. Lorsqu'en 1763 Choiseul abandonna les possessions de l'Amérique septentrionale à l'Angleterre, Pontias, le chef de la tribu des Ottaonais, ne consentit pomt à subir ce traité honteux. Il était Français, il se retira chez les Illimois comme dans le dernier refuge où l'on pourrait encore se battre en l'honneur de sa patrie d'adoption ; car, selon la parole de Chateaubriand ?, « si la France conserva si longtemps le Canada contre les Iroquois et les Anglais

1 Génie du Christianisme, 4e part., liv. 1, ch. vit.

110 CHAF. 11. — HISTOIRE

unis, elle dut presque tous ses succès aux Jésuites. » Le Père Charlevoix avait commencé sa carrière dans les Missions dont il devait plus tard être l’annaliste. En 1720 le Régent le chargea de visiter de nouveau ces contrées, et d'y recueillir les renseignements dont le pouvoir avait besoin pour augmenter la prospérité des colonies. Charlevoix traça un plan que Louis XIV n'aurait pas manqué de faire fructifier ; son successeur se contenta d'en prohiber la publication. « Les lettres de ce Jésuite, dit le comte Barbé-Marbois !, étaient adressées à la duchesse de Lesdiguières. On les tint fort secrêtes. Si elles eussent été publiées alors, la colonie aurait eu infailliblement une autre destinée ; mais cette correspondance ne vit le jour que vingt-cinq ans plus tard. »

Les projets du Pêre Charlevoix effrayérent le gouvernement de Louis XV, qui, à peine sorti des mains de la régence, se croyait encore obligé d'être anglais. Ce que Charlevoix démontrait avec l'expérience des faits, d'autres Jésuites le réalisérent. L’Anglican était l'ennemi de leur Foi et de leur patrie, ils apprirent à tous les Néophytes à se défier de lui. Les [roquois avaient dispersé les Chrétientés des Hurons , elles s'étaient répandues dans le Canada, portant partout le deuil de la famille et du pays. Les Mission- ‘naires ne voulaient pas leur laisser ainsi le droit d'accuser la France et de chercher peut-être dans leur désespoir une protection moins variable. On les vit se mettre sur leurs traces , les réunir un à un, et créer avec ces débris de peuples un autre peuple de Chrétiens. Ils saluëérent cette Réduction du nom de Lorette; les Pères Chaumonot, Chollence, Decouverts, Martin, Bouvard, Louis d'Avaugour et Richer y fécondèrent tour à tour le germe des vertus.

Cependant les Jésuites et le comte de Frontenac, gouverneur du Canada, avaient senti que la paix était nécessaire. Les tribus ne demandaient pas mieux, il fallait amener les Iroquois. au même vœu. Les Pères de Carheil et Enjalran les décidérent, en août 1701, à se joindre aux députés de toutes les nations assemblées. Les [roquois furent séduits par les deux Missionnaires, ils acceptèrent les conditions proposées. La paix, dont

! Histoire de la Louisiane, p. 122.

un chef huron, célèbre sous le nom du at, avait dicté les clauses avec le chevalier de Caillere, ouvrait aux Jésuites cette terre hostile , ils y entrérent la croix à la main.

Les lroquois, que le marquis de Tracy et Courcelles avaient vaincus en 1666, ne pardonnérent jamais ce triomphe aux Français. Indépendants par nature, sanguinaires par besoin ou par plaisir, ils se faisaient un jeu de la cruauté et du parjure. ls voulaient conserver leur liberté entre les trois puissances européennes qui se disputaient l'empire du Canada, et, toujours en garde, tantôt contre les Hollandais, tantôt contre les armées britanniques et contre la France, ils ne laissaient jamais violer leurs frontières. Les Anglais néanmoins parvinrent, à force de ruses et de présents, à gagner les principaux chefs ; ils s'en créèrent des alliés, ils excitèrent leur farouche instinct , ils fournirent des armes à leurs colères. Cetté situation était pleine de dangers pour les Chrétientés; les Jésuites crurent que, pour conjurer le péril, il fallait le braver au centre même de l'ennemi. De l'année 1667 à 1688, les Pères Frémin, Pierson, Bruyas, Carheïl, Garmier , Millet, - Vaillant de Gueslis, Boniface, les deux Lamberville et le Frère Meigneray affrontérent toutes les douleurs du corps, toutes les souffrances de l'âme, afin d’apprivoiser les froquois. Les Hollandais et les Anglais avaient compris qu’il importait à leurs calculs protestants et politiques de rendre les Jésuites impossibles. Pour réussir dans leur dessein , ils développérent chez ces tribus la passion des liqueurs fortes ; ils l'alimentérent ‘ par toute espèce de sacrifices; puis, après qu'elle fut devenue incurable, ils se mirent à spéculer sur le rhun et l'eau-de-vie, dont ils avaient fait un besoin.

Les Anglais, voisins des Iroquois, n'avaient qu'un but; à tout prix, ils voulaient chasser les Jésuites de ce pays, bien assurés qu'ils en seraient un jour les seuls maîtres si, par livresse d’un côté et par les prédicants de l’autre, ils arrivaicnt

4 On remarqua cependant quelques officiers anglais qui ne s’associèrent pas à ce calcul d’intempérance, Le 48 novembre 1668, François Lovelace, commandant du fort James, à la Nouvelle-York, promettait au Jésuite Pierson de mettre un terme

à de pareils abus, dont quelques chefs iroquois, plus prudents que les autres, demandaient eux-mêmes la suppression.

à le dominer. Les Pères ne se laissérent ni intimider par les outrages ni tromper par l'astuce. Ils avaient à cœur de régénérer le peuple ; ils bravèrent ses fureurs, ils tinrent tête aux émissaires de la Grande-Bretagne. Après de longs tourments ,ils virent qu'il leur serait permis d'espérer un meilleur avenir. Ils consolaient les prisonniers enlevés par les [roquois , ils les faisaient Chrétiens dans la souffrance, ou ils leur administraient le baptême au moment du supplice. Ils adoucissaient aux autres une mort qui à chaque heure planait sur leurs propres têtes. Du Sault- Saint-Louis au fond de ces régions, ils avaient à combattre les vices les plus ignobles et les corruptions de l'Angleterre.

Les lroquois parlent de manger les Robes-Noires, le comte de Bellamont, qui dirige les troupes et la politique de la Grande- Bretagne, menace à chaque instant de les faire pendre : les Pêres ne s’effraient point de ces périls. On les prive de la liberté, on les traine captifs à la suite des hordes vagabondes ; ils marchent avec elles, cherchant en tous lieux à répandre des germes de Christianisme. Cependant, en 1708, au plus fort des guerres , les Jésuites furent contraints de. renoncer à ce sol mgrat. Les Iroquois proclamaient leur neutralité, et ils préparaient un armement contre les Français. Le Père Pierre de Mareuil était sous les tentes des sauvages, 1l avertit le marquis de Vaudreuil, gouverneur du Canada, que l'Angleterre les a encore décidés à attaquer. Les Anglais saisissent le Missionnaire, ils le conduisent prisonnier à New-York : ce fut le dernier Jésuite qui posa le pied sur le territoire iroquois.

Ils étaient en même temps au nord et au midi; ils occupaient les postes les plus difficiles et les passages les plus importants ; car les chefs militaires se servaient d'eux comme d'un drapeau que les Néophytes n'abandonnaient jamais dans la mêlée. Mais, en dehors des combats, ils exerçaient un ascendant qui plus tard devait porter d’heureux fruits. Dans le centre du Canada ils formaient une colonie qui n'eut rien à envier aux Réductions du Paraguay. Les Abénakis, tribu de la rive droite du fleuve Saint-Laurent, reçurent en 1646 la parole de Dieu, que le Père Dreuillettes leur annonça; les Pères Pierson, Richard et Morain s'avancérent sur la rivière Saint-Jean. Au mois de juin 1676,

Jacques Vaultier fonda définitivement les Chrétientés que Bigot, Gassot, Aubéry, Lauverjat, de La Chasse et Sébastien Rasle étendirent des deux côtés du fleuve. Plusieurs Réductions furent ainsi créées dans les forêts, car il fallait mettre à l'abri des hostihtés les femmes, les vieillards et les enfants, afin de conserver le germe catholique. Les Abénakis, plus voisins de Boston que dé Québec, avaient intérêt à lier des relations commerciales avec les Anglais; le. désir de conserver intact le dépôt de la Foi leur fit repousser comme une mauvaise pensée toute démarche qui les rapprocherail des ennemis de l'Eglise et de la France. Les Anglais accusaient les Jésuites de cet éloignement; le Père Rasle surtout leur était odiéux. Le 23 août 1724 ils tombent à l'improviste sur la bourgade de Narantsouak, où le Jésuite réside. Rasle sait que les Anglais en veulent à sa vie, 1l s'offre à leurs coups afin de préserver ses Néophytes; il périt dans les tourments. Cet attentat aurait exaspéré des hommes civilisés, les Abénakis étaient encore à demi sauvages, ils n'écoutent que leur vengeance. Peu d'heures après, l'incendie et la mort descendent sur les habitations anglaises. Les Abénakis virent s'écouler de longs jours dans les joies de la primitive Eglise; sous la houlette des Jésuites, ce troupeau ne connut ni les passions ni le besoin. Lorsque, en 1756, le marquis de Montcalm vint tenir tête à l’armée de lord Loudon et combattre les généraux Wolf et Abereromby, il trouva toujours au premier rang les intrépides Néophytes, dont le Père Charles Germain excitait le courage.’ Quand la France ne se défendit plus au Canada, quand la mort de Montcalm, les victoires du général Wolf sous Québec et de l'américain Washington devant le fort Duquesne eurent fait désespérer des affaires de la métropole, les tribus canadiennes s’engagérent dans uné lutte suprême pour prévenir la chute de leurs alliés. Les Ottaonais se distinguèrent surtout au milieu de ces combats. Ils avaient à leur tête Pontias, le chrétien le plus fervent et le soldat le plus déterminé. La France n'a jamais su, dans ses annales, glorifier par un souvenir ce Sachemottaonai qui fut son ami; c'est devant les historiens anglais ou américains, ses adversaires, que le Sachem a trouvé jsnee: Tout était perdn, il ne restait plus anx Néophvtes qu'à faire È 8

leur paix avec la Grande-Bretagne. La France déserte la cause de ses colomies, les colonies ne veulent pas se séparer du drapeau Ï “blanc. Pontias forme le projet de surprendre par un hardi coup de main les onze postes militaires qu’occupent les Anglais. Huit de ces postes tombent en son pouvoir. Niagara, Pittsburg et Détroit résistent seuls à l’attaque du Sachem. Détroit est le plus fort et le plus important : le Sachem se décide à en faire le siége. Durant une année entière il retint ses inconstants compatriotes sous les murs de cette citadelle. La paix de 1763 ne met point un terme à ses hostilités. Seul sur le champ de bataille où les Jésuites lui apprirent.à se dévouer pour la France, il veut encore combattre à la tête de sa nation.

Le Haut et Bas-Canada était livré aux enfants de Loyola ; lé en firent une contrée heureuse par la pureté de ses mœurs et. par un charme d’innocence qui étonna toujours les chefs militaires de la colonie. Pour acclimater la vertu chez ces peuples, voyageurs par goût et par nécessité, L Missionnaires se condamnaient à des courses sans terme, à toutes les misères de la vie sauvage, à toutes les intempéries saisons. Îls précédaient ou 1ls accompagnaient le drapeau de la France. En 1700 d'Iberville fonde un établissement vers l'embouchure du Mississipi, le Père Paul du Rhu élève un grand Calvaire sur les rives du fleuve. Les Français prenaient possession du pays en y bâtissant une forteresse, les Jésuites s'emparaient des âmes en leur révélant les mystères de la croix. Le Père Marquette avait découvert ce sol fécond, d'autres Jésuites y apportèrent la semence de l'Évangile. Paul du Rhu, à la Basse-Louisiane, commence une Réduction ; les Pères Joseph de Limoges et Dongé accourent partager ses labeurs: La confiance que les sauvages accordaient aux Missionnaires était un éternel sujet d’anxiété. pour les directeurs de la Compagnie des Indes occidentales; on force les Jésuites à à déserter leurs résidences du Mississipi. Quelques années s’écoulérent ainsi; mais l’absence des Robes-Noires causait de vifs regrets aux naturels. En 1725 le Père de Vitré rentre à la Nouvelle-Orléans avec une colonie de Jésuites dirigée par de Beaubois, de Ville et Le Petit. Leur sang devait fertiliser cette terre; le 28 novembre 1729 le Père du Poisson, qui évangélise

les Akansas, pénètre chez les Natchez, sa tête tombe sous la hache d'un des chefs de cette tribu. Le 11 décembre de la même année le Père Soûel, qui a reproché à d’autres leurs crimes et leurs excès, périt par leurs mains dans un jour de colère.

Les Jésuites accompagnaient les catéchumènes dans leurs guerres ; ils se constituaient prisonniers pour escorter les vaincus dans la captivité; ils partageatent leurs bûchers afin de les aider à bien mourir. En 1736 le Père Sénat fut brûlé par les Chicachas, parce qu'il n'avait pas voulu cesser d’exhorter à la mort les victimes que le feu allait dévorer. La Louisiane, arrosée du sang des Missionnaires, ne tarda pas à devenir chrétienne. Les Jésuites étendirent leurs conquêtes pacifiques sur l'Ohio ; peu à peu ils assouplirent äu joug de la famille et des lois ces peuplades errantes. Ils les avaient trouvées sauvages, ils en firent des hommes.

De terribles , de glorieuses révolutions ont achevé leur œuvre. L’Angleterre d'un côté, les Etats-Unis d'Amérique de l’autre ont changé la face du pays. Il n'y avait plus de Jésuites pour lutter à armes égales contre les diverses sectes qui envahissaient le Canada ; le Catholicisme s’éteignit dans les cœurs. La guerre et la liberté, l'absence des Missionnaires et l'action des Presbytériens , des Quakers et des Anabaptistes détruisirent la plupart de ces Chrétientés ; mais au fond des tribus dont le contact hérétique ne pouvait altérer la Foi, le souvenir des Robes- Nores survécut. Les voyageurs de tous les cultes et de tous les pays constatent cette reconnaissance ; les actes officiels euxmêmes en rendent témoignage, et les Ottawas , que les Jésuites émancipérent au dix-septième siècle, viennent, cent cinquante années après, en demander au président de l'Union Américaine. En 1893, ils lui écrivent, par l’intermédiaire de leur chef Pinesinidjigo , l’'Oiseau Noir ! :

1 Dans la même année, d’autres tribus précisaient encore mieux leur demande, el le président des Etats-Unis recevait l’adresse suivante :

« Nous, soussignés, capitaine, chefs de famille et autres de la tribu des Oltawas, demeurant à l’Arbre-Courbé, sur la rive orientale du lac Michigan, prenons celte voie pour communiquer à notre père, le Président des Etats-Unis, uos demandes et nos besoins. Nous remercions notre père et le congrès de tous les efforts qu’ils ont faits pour nous amener à la civilisation et à la connaissance de Jésus, rédemp-

teur des hommes rouges el blancs, Nous confiant dans votre bonté paternelle, nous réclamons la liberté de conscience, el vous prions de nous accorder un maitre, ou

« Mon Père, c'est à présent que je désire que tu m'écoutes , moi et tous les enfants de cette contrée éloignée; ils tendent les bras pour te serrer la main; nous, les chefs, les pères de famille et autres Ottawas, résidant à lire Crochu, te prions instamment et te ARR toi, notre respectable Pére, de nous procurer une Robe-Noire comme ceux qui instruisent les Imdiens dans le voisinage de Montréal.

» Notre Père, sois charitable envers tes enfants; écoute-les. Nous désirons être instruits dans les mêmes principes de Religion que professaient nos ancêtres quand la Mission de saint Jgnace existait.

» Nous nous adressons à toi, le premier et principal chef des Etat-Unis; nous te prions de nous aider à élever une maison de prière.

» Nous donnerons de la terre à cultiver à ce ministre du Grand-Esprit que tu enverras pour nous instruire, nous et nos enfants. Nous nous efforcerons de lui plaire et de suivre ses bons avis. Nous nous trouverons heureux, si tu veux bien nous envoyer un homme de Dieu, de la Religion catholique, de la même sorte que ceux qui ont instruit nos Pères. Tel est le désir de tes enfants dévoués. Ils ont la confiance que toi, qui es leur Père, auras la bonté de les écouter. Voilà tout ce que tes enfants te demandent à présent.

» Tous tes enfants, Pére, te présentent la main et serrent la tienne avec toute l'affection de leur cœur.

» Signé : MAGATI, PINESINIDIIGO. »

. ministre de l’Evangile, qui appartienne à Ja mème Société dont étaient les membres de la Compagnie catholique de saint Ignace, établie autrefois à Michillimackinac, à J’Arbre-Courbé, par le Père Marquette et d’autres Missionnaires de l'Ordre des Jésuites. Ils résidèrent au milieu de nous pendant de longues années. Ils cullivèrent un champ sur notre territoire pour nous apprendre les principes de lagriculture et du Christianisme.

» Depuis ce temps, nous avons loujours désiré de Nb DIES ministres ; si vous daignez nous les accorder, nous les inviterons à venir s’établir sur le même lerrain anciennement occupé par le Père Du Jaunay, sur les rives du lac Michigan, proche de notre village à l’Arbre-Courbé,.

- » Si vous accueillez cette humble demande de vos fils fidèles, ils en seront éternellement reconnaissants, et prieront le Grand-£Esprit de répandre ses bénédictions sur les blancs.

» En foi de ceci, nous avons apposé nos signatures, ce 42 août 1823.

» Signé : EPERVIER, POISSON , CHENILLE, GRUE, AIGLE, » PoissON - VOLANT, OURS, CERF. »

Une nouvelle forme de gouvernement à produit de nouvelles mœurs : la population primitive du Canada, dont une partie a refusé d'abandonner ses savanes, vit au fond des forêts: Là, s’arrangeant un bonheur à sa manière, elle invoque le concours du président des Etats-Unis, « pour être instruite dans les mêmes principes de religion que professaient ses ancêtres quand la Mission de saint Ignace existait. » Et ce souvenir des temps passés, qui frappe au cœur les peuples dont la virginité n'a pas été souillée par les révolutions, ce n’est pas seulement chez les tribus canadiennes qu'il se réveille. Les Catholiques de l'Amérique méridionale font entendre le même vœu; de la Louisiane à la Nouvelle-Grenade, il retentit. Dans un même sentiment de gratitude et d'espérance, tous demandent à l’Institut religieux qui civilisa leurs pères de venir apprendre à leurs enfants les devoirs du chrétien et du citoyen. Les monarques de l'Europe avaient, dans un jour de faiblesse que tant d’autres, plus coupables, suivirent, consommé la ruine de la Société de Jésus ; ils brisaient ainsi la chaîne qui attachait le Nouveau-Monde à l’ancien, dont il était tributaire.

Le Nouveau-Monde, libre et républicain, n’accepte point les préjugés ou les haines de convention qui fermentent contre la Société de saint Ignace de Loyola. Il sait les services qu'elle a rendus à cet univers créé par ses travaux; il appelle les Jésuites pour qu'ils continuent à en rendré de semblables dans un autre ordre d'idées. Tous ces peuples, tirés de la barbarie par les Missionnaires, ont des intérêts différents, des passions et des vues opposées; mais, du haut des Montagnes Rocheuses à la mer des Caraïbes, de l'Inde au Paraguay, ils se confondent dans un même désir. Ils remontent tous le courant des révolutions, afin d'offrir à la jeunesse comme à l’âge mur les guides spirituels dont leurs ancètres éprouvérent la foi, et dont eux veulent mettre à profit le zêle et la science.

RSS Re ee se SOS See

Page 1