CHAPITRE VI
La Compagnie de Jésus reprend ses Missions au-delà des mers. — Reproches qui :flui sont'adressés. — Elle ne veut pas créer de Clergé indigène? — Ses motifs. — Elle cherche partout à établir la liturgie romaine au préjudice des autres rites. — Les Jésuites américains retournent dans leur patrie après la suppression? — Le Père John Carroll, Washington et Franklin. — Le Jésuite fait reconnaitre Ja liberté des cultes aux Etats-Unis. — 11 est nommé premier Evèque de Baltimore. — Lettre de Carroll et du Père Léonard Neale au Général des Jésuites en Russie. — Le Père Molineux, Supérieur des Missions en Amérique. — Le Collége de Gcorgestown. — Difficultés de la position des Jésuites. — Les Américains et les idées religieuses. — Le Protestantisme encourage les Missionnaires catholiques. — Le Père Grassi.Supérieur. — Le Père Kohlmann el le secret de la confession, — 1] esttraduit devant la Cour suprème de justice. — Défense du Jésuite. — HN] fait triompher la discrétion sacerdotale. — Le Collége de Georgestown érigé en Université. — Mort de Carroll et de Neale, — Six frères dans la Compagnie, — Ses Progrès. — Les sauvages demandent des Robes-Noires.— Les Nègres de la Jamaïque font entendre le même vœu. — Guillaume Du Bourg, Evèque de la Nouvelle-Orléans , et les Jésuites. — Le Père Van Quickenborn part avec des Novices belges pour le Missouri. — Van Quickenborn fonde des Résidences et un Collége. — Excursion dans l’intérieur des terres. — Les Jésuites d’abord n’osent pas se livrer à leur zèle apostolique dans Les tribus sauvages. — Causes de leur retard. — Les Colléges périclitent faute d’argent. — Les Jésuites refusent de toucher à la subvention universitaire que la loi les oblige de recevoir. — Expulsion du Père Kelly. — Le choléra aux Etats-Unis. — Les Jésuites et les Sœurs de la Charité, — Le Père Marc-Elroy à Frederick-city. — Ses fondations. — Marc-Elroy apaise une sédilion d’ouvriers irlandais. — Les Jésuites répandus dans les Elats de l'Union. — Leurs travaux. — Leurs succès. — Ils essaient de civiliser les sauvages par l'éducation, — Van Quickenborn au pays des Kickapoas. — Comparaison que font les Indiens entre les Jésuites et les ministres anglicans., — Mort de Van Quickenborn, — Le Père Hélias chez les Osages. — Le Père Hooker chez les Potowatomies. — Il se fait médecin et architecte. — Les présidents de l’Union favorisent les Pères. — Les tribus de lOrégon veulent les Robes Noires. — Le Père de Smet part pour le pays des Tètes-Plales. — Réception qui lui est faite. — Le Père Point. — Réduction de Sainte-Marie. — Vie des Jésuites aux Montagnes- Rocheuses. — Le Père Larkin à l'anniversaire de l’indépendance américaine, — Le Jésuite prèche devant l’armée et les magistrats des Etats-Unis. — Les Pères à la Jamaïque, — Ils arrivent au Mexique.— Leur proscription.— Le Père Arrillaga au Sénat. — Le Général Santa-Anna les rappelle. — Mission de Syrie. — Le roi Othon et les Jésuites. — Le Père Franco à Syra.— Obstacles qui naissent, — Le Père Blanchet à Beyrouth. — Les Jésuites ne veulent pas renoncer à la protection de la France.—Les Catholiques de Calcutta demandent des Jésuites au Pape. — Le Père Saint-Léger y installe les Missionnaires. — Commencement de la Mission.— Les mauvais prêtres repoussés par les Anglicans, qui ne veulent plus avoir affaire qu'aux Jésuites, — Création du Collége de Saint-François-Xavier à Calcutta. — Les Evèques secondent les Pères. — Un Prince indien, Babou-Sesl, fonde un Collége indien pour les Jésuites. — Conditions qu’il y met. — Les Jésuites acceptent de faire l'éducation des Gentils. — Inauguration du Collége- Seal, — Les enfants de saint Ignace et les magistrats Anglais. — Mort des Pères Moré, Erwin et Weld. — Infraction aux coutumes indiennes. — Les Jésuites perdent leur Collége indien. — Développement des Missions. — Les Jésuites à Madagascar. — La République Argentine sollicite des Jésuites pour instruire la jeunesse, — Elle décrète leur rétablissement. — Les Jésuites refusent de soutenir la politique de Rosas, — Rosas les force à sortir de Buenos-Ayres, — Ils s'ouvrent le
Chili et le Brésil. —Le commerce de Calamarca et la Nouvelle-Grenade les ac-
cueillent. —Le Père Gotteland en Chine. — Travaux des Missionnaires, — Le
Père Clavelin et l'ambassade de M. de Lagrénée. — Situation des Catholiques
dans le céleste-empire, — Les Jésuites entrent dans le Maduré. — Obstacles à leur
Mission.— Les Pères Bertrand et Garnier. — Schisme des prêtres portugais. — La
mort frappe les Jésuites. — Enthousiasme des Pères en Europe. — £amus ct
moriamur, — Succès des Jésuites dans le Maduré.
Tout en travaillant à se réorganiser dans les divers Etats de l'Europe, la Société de Jésus n'avait pas abdiqué son génie des conquêtes évangéliques ; elle ne renonçait point à l’héritage de martyre et de civilisation que ses prédécesseurs lui léguèrent. Ses souvenirs du temps passé, les vœux des peuples ensevelis dans les ténèbres de l'erreur, les besoins de la Religion faisaient une loi aux nouveaux Jésuites de rentrer dans la carrière des Missions; là, plus que partout ailleurs, l’anéantissement de l’Institut avait produit des maux irréparables. Clément XIV d’un trait de plume brisait l'œuvre de trois siècles, et, quand il ne subsista presque plus aucun vestige de ce grand monument élevé à la Foi catholique, le Saint-Siége imvitait les Jésuites à le reconstruire. Des obstacles de toute nature s’opposaient à la réalisation de ce dessein. Il fallait former des sujets aptes à répandre l'Evangile, leur donner le goût des langues, leur inspirer ce zële que ne rebutent jamais les fatigues , les privations et le découragement né d’infructueuses tentatives.
À peine sortie de son tombeau, la Compagnie s’empresse d’accepter le fardeau que le Pontife impose à son dévouement. Elle n’a plus, pour forcer les portes des empires idolâtres, de ces hommes qui, comme François-Xavier, savent se mettre au-dessus des lois de la nature. Réduite aux proportions de l'humanité, elle doit affronter les périls et les passions ; mais ce ne sont pas là les seuls ennemis contre lesquels elle aura à lutter. De plus graves embarras surgiront de l'Eglise catholique elle-même. D'autres Missionnaires, mus par une idée différente, s'étaient joints autrefois aux adversaires de l’Institut pour lui reprocher de n'avoir Jamais su, jamais voulu créer de Clergé national. Ces imputations se renouvelérent à l’instant même où les Jésuites reprirent le cours de leur apostolat. Nous avons déjà examiné l’objection que les ennemis du Christianisme empruntérent aux émules de la Société de Jésus. Avant d'entrer dans le récit des faite, nous crayons
devoir étudier à fond cette question , si tristement agitée et si difficile à résoudre. |
On a prétendu, on prétend encore que, par la nature même de son Institut, la Compagnie est incapable d'établir d’une manière avantageuse l'œuvre des Missions. On a dit que sa force centralisatrice l'empêchait de se naturaliser dans les régions transatlantiques et de former des prêtres indigènes. IL a été posé en fait qu'elle ne s'était jamais occupée mürement de ce soin, et que tous les Japonais, Chinois , Indiens ou Américains qu’elle a élevés aux honneurs du Sacerdoce ont perdu leur nationalité en prononçant les vœux de Religion. Ainsi la Société de Jésus aurait négligé d’arroser les racines de l'arbre afin d’orner ses rameaux de fleurs éphémères; elle aurait plutôt cherché à se renforcer elle-même qu'à donner à l'Evangile l'accroissement moral dont il était susceptible !
Ces objections se sontreproduites plus d’une fois. Le zèle de quelques Missionnaires n’appartenant pas à la Compagnie de Jésus les à fournies à l’impiété ; les uns et les autres en ont tiré de fausses conséquences. Pour notre part, nous ne croyons pas qu'une Chrétienté puisse se jeter dans le moule comme une statue, et qu'elle sorte de là subsistant par elle-même. Sans doute il serait beau de produire d'un seul coup des œuvres tellement parfaites, qu'à peine nées elles n’eussent plus qu’à vivre de leur propre vie ; mais cette miraculeuse faculté n’a jamais été concédée aux hommes. Il faut bien les accepter dans la véhémence de leur zèle, ainsi que dans les imperfections de leur nature. Les Jésuites avaient fondé sur tous les continents du Nouveau-Monde d'importantes Chrétientés. La destruction de l'Ordre amena la chute de plusieurs. Est-ce aux Missionnaires que la civilisation doit reprocher cette perte? Est-ce aux Apôtres primitifs de l'Asie et de l’Afrique que le monde attribue la ruine de tant d’'Eglises jadis si florissantes? Les Jésuites furent longtemps, 1l est vrai, les porte-drapeaux les plus intrépides de la Catholicité; mais, et cela ressort jusqu’à l'évidence des entrailles même de l'histoire, ils n'aspirérent jamais à saper leur édifice chrétien par un système d'égoisme ou par une ambition trop personnelle. Partout où ils le purent, ils fondérent des Ecoles cléricales, les indigènes fu-
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rent appelés à s’y façonner aux devoirs du sacerdoce. Sur la côte malabare seulement, de Goa à Cochin, la Compagnie possédait six Séminaires. Elle y élevait une foule de jeunes Indiens; et sous la date du 28 janvier 1629, l’archevèque de Cranganore écrivait : « Les prêtres indigènes de ce diocèse surpassent le nombre de trois cents, tous formés et bien imstruits par les Pères de la Compagnie de Jésus *. » Il en était de même sur les autres points de Mission, à Colombo , à Jafanapatam, à Négapatam, à Agra, et à Méliapour. En 1666 les Jésuites de Chine se réunissent en synode, et, à la majorité de plus des deux tiers des votants, il est décidé que l’on travaillera immédiatement à créer un Clergé national. Les choses se passèrent ainsi au fond des deux Amériques ?.
Dans le principe, on osait à peine regarder les sauvages comme des hommes. On essayait de les constituer peu à peu en famille, puis en société; mais fallait-1l, avant d’infuser du sang chrétien dans les vemes de ces peuplades, couronner par le Sacerdoce l'œuvre si péniblement ébauchée de la civilisation ? Les Jésuites avaient le temps devant eux ; ils ne s’attendaient pas qu'un jour le Saint-Siége les frapperait de mort: ils ne voulurent done rien précipiter, afin de pouvoir plus sûrement arriver au résultat. Les événemen(s trahirent leur combinaison, et au moment de toucher au but, ils en furent écartés par la main qui aurait dû les y conduire. Le Père Alexandre de Rhodes, nous l’avons vu dans le cours de l’histoire, avait conçu l’idée d’un Episcopat et d’un Clergé en
1 Voir dans le Correspondant, n° du 25 octobre 1847, t. xx, p. 196, une dissertation sur La formation du Clergé indigène dans les Missions; surtout p. 223 et suiv.
2 Nous trouvons dans un mémoire envoyé à la Société léopoldine par le Père Stephen Dubuisson des considérations qui corroborent singulièrement ces paroles, Le Père Dubuisson est un vieux Missionnaire de l’Amérique septentrionale, et, au mois de mars 1836, il adresse au comité central de Vienne pour la propagation de Ja Foi les observations suivantes : |
« 11 n’en est pas moins vrai, dit il, que les Américains, comme peuple, ont beaucoup d’esprit national, et, comine Catholiques, désirent ardemment entendre prècher leur dogme, de manière, quant au langage, quant à la forme aussi bien qu’au fond , à faire honneur à leur communion et à leur nation. N’y aurait-il pas de fait quelque chose d’humiliant pour eux, aujourd’hui surtout que leurs églises sont si fréquentées par leurs frères errants, à ce que ce fussent toujours des étrangers qui dussent leur prècher , leur interpréter la parole de Dieu!
» Je le demande donc, peut-il y avoir de secours aux Missions mieux employés que ceux qui seraient consacrés à aider les Evêques et les Supérieurs d’Ordres re-
ligieux à créer un Clergé national? Les Sociétés qui ont à cœur l’œuvre de la Pro: pagalion de la Foi peuvent-elles rien faire qui tende plus directement au but ? »
dehors de la Société de Jésus. C’est pour réaliser cette idée qu’il fonda la Congrégation des Missions-Etrangères ; car les Jésuites, imitant en cela les Apôtres du nord de l’Europe, commencérent la pépinière sacerdotale par assujettir aux règles de leur Institut les Néophytes auxquels cetle dignité était réservée. En faisant un Clergé régulier pour tendre à le séculariser dans les générations suivantes, on ne détruisait point sa nationalité. Les Jésuites n’appréciaient pas les choses et les hommes des seizième et dixseptième siècles d'après les mœurs et les lois du temps ou du pays dans lequel nous vivons. Îls savaient qu'en s’efforçant de trop émanciper le Clergé, on affaiblit l'Unité catholique qui doit contenir dans son sein toutes les Eglises particulières. La force de cette Unité résulte de la multiplicité des liens qui joignent Jes rayons au centre, et les Pères ne cherchaient qu’à développer une pareille force.
Une autre objection a souvent été présentée contre les travaux des Jésuites, et, en accusant l’ancienne Compagnie, elle n’a point épargné la nouvelle. Cette objection est formulée en ces termes, à Rome et dans le monde catholique : La Société de Jésus trouble les Missions; elle bouleverse les Chrétientés par son imtolérance de tout rite étranger et par son obstination à vouloir réduire toutes les Eglises à la liturgie et au rite latins. |
Ce grief, dont l'importance n'échappe à personne, a souvent retenti à nos oreilles. Nous avons dû rechercher s’il était général ou particuher, et, en étudiant le passé comme le présent, nous sommes arrivé à une conviction basée sur des actes ou sur des faits authentiques. Ainsi, 1l nous est démontré qu'en Amérique les Chrétientés n’ont pas même idée d’un autre rite que le latin; qu'aux Indes et à la Chine, il reste seul en usage; au Maduré et à Calcutta, les Jésuites acceptent le concours des prêtres du rite syriaque et du rite arménien ; dans le Liban, ils vivent en frères avec les Maronites; en Gallicie, ils ne s'opposent pas à la liturgie ruténienne. Jadis on faisait un crime aux Pêéres de l’Institut de. leur condescendance à l'égard des coutumes religieuses qu'ils n’osaient modifier qu'avec le temps; aujourd'hui, on leur impute une intolérance complétement en dehors de leurs mœurs, en contradiction même avec leur besoin de propager le Catholi-
cisme. Îls ont pour principe de laisser la plus entière liberté aux peuples qui ne renoncent pas volontairement aux rites de leur pays, et ce principe, c'est celui que le Saint-Siége a toujours adopté. Dans les Chrétientés qu'ils organisent, on les voit im- . poser la liturgie latine; mais cette préférence ne va jamais jusqu'à contraindre les Fidèles d'Orient ou d'Occident à abandonner des usages que Rome a respectés, ou sur lesquels il lui a plu de fermer les yeux.
Au moment où la Compagnie était abolie par Clément XIV, quelques Jésuites abandonnèrent la Grande-Bretagne pour se retirer dans l'Amérique septentrionale, leur patrie, où il n’y avait jamais eu d’autres prêtres qu'eux ; John Carroll les conduisait. Lié à l'Institut par la profession des quatre vœux, Carroll ne tarda pas à conquérir l'estime de cette immortelle génération, qui préparait dans le silence l’affranchissement du pays. Il fut l'ami de Washington et de Franklin, le conseil de ce Carroll, son parent, qui travailla d’une manière efficace à la Constitution des Etats- Unis. La prévoyance et le savoir du Jésuite étaient appréciés par les fondateurs de la liberté américaine. Attachés au culte protestant, ils allaient consacrer son triomphe par la loi; mais le Catholicisme leur apparaissait avec les Pères de la Compagnie si tolérant, et si propre à civiliser les sauvages, qu'ils ne refusérent pas à John Carroll d'assurer le principe de l'indépendance religieuse. Carroll fut admis à en discuter les bases avec eux : 1l les posa si nettement, que jamais la liberté des cultes n’a été violée dans les Etats Unis. Les Américains s'étaient engagés à la maintenir ; ils ne se crurent point autorisés à trahir leur serment, même par les progrès que les Missionnaires firent faire à la Foi romaine.
Quand l'Union fut constituée, le Pape Pie VI, en 1789, songea à donner un guide à tous ces Fidèles dispersés dans les villes et dans les forêts. John Carroll reçut le premier le titre d'Evêque de Baltimore; plus tard 1l devint archevèque et Métropolitain des autres diocèses et légat apostolique, avec un autre Jésuite, Léonard Neale, pour Coadjuteur. Le 25 mai 1803, ces deux prélats, qui n'avaient point oublié l'Institut de saint Ignace, écrivirent au Père Gruber, Général de l'Ordre, la lettre suivante : « Très révérend Père en Jésus-Christ, ceux qui s'adressent à Votre Pater-
nité étaient autrefois membres de la Compagnie de Jésus. Après sa malheureuse subversion, en 1773, nous retournâmes dans notre patrie. Nous y travaillions avec nos confrères; car, depuis le jour où le Christianisme pénétra dans ces contrées, les Jésuites sont les seuls prêtres catholiques qui aient veillé au salut des âmes. Lorsqu'en 1783, les Etats-Unis furent entièrement séparés de la Grande-Bretagne, Notre Saint-Père Pie VE, d'heureuse mémoire, jugea nécessaire d'enlever les Fidèles de l'Amérique à l’autorité et à la juridiction du Vicaire apostolique d'Angleterre, et de les soumettre à un Evêque spécial. Il établit un nouveau siége à Baltimore, et accorda au prélat nommé par lui juridiction sur l'immense territoire de cette République. Depuis ce jour, beaucoup de prêtres tant séculiers que réguliers de différents Ordres, se sont répandus dans les nombreuses provinces de l'Amérique; et cette dispersion, ainsi que nous avions droit de l’espérer, a profité à l’heureux accroissement de la véritable Foi. Mais de la Compagnie de Jésus, il ne reste à présent que treize prêtres. Ce sont des hommes pour la plupart affaiblis par l'âge et consumés par les travaux; ils résident principalement au Maryland et en Pensylvanie, provinces dans lesquelles la Religion catholique à été d’abord implantée, et où maintenant elle est plus florissante que partout ailleurs.
» Par les lettres de plusieurs de nos Frères, nous avons appris avec la plus vive joie que, grâce à une espèce de miracle, la Compagnie a été sauvée et qu’elle existe encore sur le territoire de l'empereur de Russie. Nous savons que le Souverain-Pontife la reconnait, et que, par un bref, il a donné à Votre Paternité la faculté d'admettre de nouveau ceux qui ont appartenu à la Compagnie. Presque tous nos anciens Pères sollicitent avec ardeur la grâce de renouveler les vœux qu'ils ont faits à Dieu dans l'Institut ; ils demandent à achever leur vie dans son sein, et ils se proposent de consacrer leurs derniers jours à rétablir la Société, si la Providence le permet. |
» Votre Paternité n’ignore pasles efforts qu'il faudra faire pour ne point ressusciter un fantôme de l'ancienne Compagnie. Elle doit revivre, mais avec sa véritable forme, son gouvernement en toutes choses et avec son propre esprit. Pour atteindre ce résultat,
278 CHAP. VL — HISTOIRE il nous parait essentiel que Votre Paternité choisisse parmi les membres de l'Ordre un Père doué d'une extrême prudence , versé dans les affaires, plein de l'esprit de saint Ignace et de ses Cônstitutions ; afin qu’ envoyé ici par vous, il dispose tout en votre nom et sous’ votre autorité. En un mot, il doit jouir du pouvoir que possédaient les Visiteurs chargés par saint Ignace d'aller chez les peuples lointains, comme le Père Jérôme Natal parle de saint Borgia et nos FA de plusieurs autres. » On éviterait les dangers d’une longue navigation si on trouvait en Angleterre ou ici quelqu'un de la Compagnie à qui on püt confier cette Mission. Mais, pour dire toute la vérité, nous avons été si employés dans des ministères en dehors de l’Institut, nous sommes si peu expérimentés dans son gouvernement ; Le défaut de livres, de Constitutions et d'actes même des Congrégations générales est si flagrant qu’on ne rencontrerait ni parmi nous ni en Angleterre quelque Jésuite ayant assez de force, de santé et de qualités nécessaires pour remplir ces fonctions. Il parait donc opportun d'envoyer ici un des Pères qui sont auprès de vous. Il faut qu'il connaisse à fond vos intentions, qu'il soit assez prudent pour n'entreprendre rien précipitamment, avant d’avoir étudié le gouvernement, les lois, l'esprit de cette république et les mœurs du peuple. » Les biens appartenant à la Compagnie sont presque tous conservés ; ils suffisent à l'entretien de trente Religieux. Après la destruction de l'Ordre, une partie de ces propriétés a été consacrée à l'établissement d’un Collége assez vaste où la jeunesse est instruite dans les belles-lettres. Lorsque Pie VI voulut donner un Evêque à ce pays, et plus tard un Coadjuteur avec droit de succession, il les choisit tous deux parmi les Pères de la Comgnie. Dans cette république les prêtres , de quelque culte que ce soit, jouissent tous d’une égale liberté. Rien n'empêche les Réguliers de vivre d’après leurs Constitutions, pourvu qu'ils obéissent aux lois civiles. Dans les contrats de tout genre néanmoins, il est bon de s'abstenir du nom de communauté. Tous les biens que possèdent les Religieux sont censés appartenir aux individus, et, si quelqu’ un secoue le joug de la Religion, il le fait impunément dans ce monde ; le bras séculier ne se prêtant en aucune façon à lé réintégrer dans le devoir.
» Tels sont les vœux que nos confrères désirent vous voir exposer en leur nom. En le faisant, nous prions du fond de notre cœur la Majesté divine, afin que de cette ouverture naisse l’espérance et un commencement d'exécution pour réédifier la Compagnie , et que Dieu vous accorde la vie et les forces nécessaires à l’accomplissement d'une pareille œuvre. »
Les deux prélats signataires de cette lettre s’effaçaient pour faire place au désuite. Ils sont libres, indépendants, comblés d’honneurs , et, tout en aspirant à rentrer sous le joug de Loyola, ils ne veulent pas même attacher leur nom au rétablissement de l’Institut. Ils s’accusent d'incapacité relative, et implorent une lumière plus vive que celle qu'ils projettent. La réponse de Gruber ne se fit pas attendre. En vertu de l'autorisation accordée par le Saint-Siège , le Général pouvait recevoir dans la Compagnie les anciens Pères et les jeunes gens qui se présenteraient , à condition néanmoins que, dans les royaumes où les princes refuseraient de favoriser le vœu du Pape, les Jésuites ne porteraient pas l’habit de l'Ordre et ne vivraient point en communauté. La prohibition était peu appliquable aux Américains , Gruber les admit. Le Père Molineux fut nommé Supérieur de la Mission , et dans l’espace de quelques années elle compta parmi ses prédicateurs , ses savants ou ses professeurs, Antoine Kohlman, Pierre Épinette, Jean Grassi, Adam Britt, Maximilien de Rantzaw, Pierre Malou et Jean Henry. Ils devaient être tout à la fois des apôtres et de doctes personnages. Concentrés dans le Maryland et dans la Pensylvanie, ils voyaient se dérouler un vaste théâtre de fatigues. L’Ohio, le Kentucky, la Louisiane, le Missouri et les savanes encore peuplées de sauvages se rappelaient au souvenir des Jésuites. Ces tribus invoquaient les Robes-Noires pour les fortifier dans la Foi ou pour les conduire au bonheur par la civilisation.
De grands obstacles surgissaiént de la difficulté même de l'idiome anglais, que les étrangers ont tant de peine à vaincre, et surtout de l'esprit général dont le pays était animé. Ce ne sont plus en effet ici des provinces ensevelies dans l'ignorance et l'idolâtrie, des hommes complétement privés d'éducation. Aux extrémités du territoire, on rencontre encore, à la vérité,
des Indiens qui savent à peine ce que c’est que Dieu et la société; mais les Jésuites ne sont ni assez nombreux ni assez valides pour se dévouer à ces périls de l’apostolat. Le Métropolitain de Baltimore et les Pères devenus ses coopérateurs s'étaient rendu compte de l’état normal du pays. Avant d’user leurs der nières forces dans un suprême combat en faveur du Catholicisme , ils sentent qu'il importe de laisser derrière eux des héritiers de leur courage. Au cœur même de l’Union, John Carroll fonde à Georgetown un Collége où les jeunes gens apprennent en même temps la persévérance religieuse et les belles-lettres. C’est la plus chère espérance des Missionnaires : ils se consacrent presque entièrement à sa prospérité. Ils prêchent, ils enseignent au milieu d’une population civilisée ; ils se trouvent, malgré eux, en rivalité avec des ministres protestants exercés aux luttes de la parole et forts de leur nombre. Il était impossible aux Jésuites de se recruter en Europe, très-difficile de faire naître des vocations parmi les Catholiques des Etats-Unis. Ces Catholiques ont une foi vive, un zèle ardent; mais de la situation de leur pays et des principes qui y prévalurent résulte une double influence à laquelle il ne leur a pas été donné de se soustraire. Cette influence mettait alors un obstacle mvincible au progrès du Sacerdoce.
Peuple nouveau, chez qui l'industrie est un besoin et sera longtemps un luxe, les Américains lui prêtèrent un caractère d'activité dévorante. C’est ce levier qui fait mouvoir la masse de la Nation, qui entraine la jeunesse elle-même, qui tourne ses pensées, ses goûts, ses désirs vers les entreprises les plus magmfiques ou les moins réalisables. Au sortir de l'enfance, l’Américain se trouve homme fait pour la fortune et pour les périls. Il a soif du bien-être et des jouissances matérielles. Afin de les conquérir, la vie elle-même ne lui semble pas un trop grand sacrifice. Ce sentiment d’égoisme a été développé sur une si vaste échelle qu'il s'élève maintenant aux proportions d’un patriotisme souvent éclairé. Il était dans sa nature de s'opposer au renouvellement d'une milice religieuse se dévouant sans autre intérêt que le salut des âmes. L'ambition tuait les vocations * dans le
ÿ Un Jésuite itelien, depuis longtemps Missionnaire en Amérique, a cru devoir
cœur des Américains ; la forme politique qui constitue les Etats- Unis les éloignait encore davantage du renoncement à euxmêmes. La manière dont le gouvernement y a été fécondé donne en effet à l'action démocratique des bases si larges que l’abus se produit inévitablement à côté du droit. La liberté est un fruit dont l'homme se montre avide à tout âge et dans toutes les conditions. Les jeunes Américains, nourris dès le berceau dans ces idées d’affranchissement absolu, ont été tout naturellement portés à en jouir autant que possible et aussitôt que possible. On ne leur apprit pas à faire la distinction entre l'indépendance nationale et la liberté individuelle. Dans leur passion de libre arbitre, ils confondirent ces deux principes opposés : le triomphe de l’un devint un excès et une cause de ruine sociale par l’autre. Le joug à écarter pour les enfants de l'Union, ce fut l'autorité paternelle ou le pouvoir temporaire des instituteurs qui en dérive. S'y soustraire immédiatement est un désir inné au cœur de l'homme. En Amérique, on le fomenta, on l’exalta par toutes les théories d'indépendance. Le peu de sévérité des parents ou la certitude de voir leurs conseils dédaignés facilitèrent l'impulsion de cet esprit insubordonné. Il agissait sur la jeunesse indigène ; il réagit sur celle qui accourait d'Europe pour se consacrer à l'Institut de Loyola ou au Sacerdoce. L'air de liberté que ces Novices inexpérimentés respiraient dans les Etats de l’Union en jeta plusieurs au milieu des voies du monde ; mais les Jésuites s'étaient attendus à ces échecs. Ils persévérérent dans leur plan ; cette persévérance fut enfin couronnée de succés.
Quand la victoire eut laissé les Américains maîtres de leur
nous adresser des notes pleines d’intérèt sur les mœurs de ce pays. Avec l’expérience qu’il a acquise, ce Père combat ce qu’il trouve de trop absolu dans le jugement porté sur le caractère américain. Voici les explications qu’il nous fournit :
« La véritable cause que nous n’avons pas de vocations, écril-il, c’est le manque de colléges dans les villes, Nous n’y avions jusqu’à présent que des pensionnats, Le Collége de Washington fondé en novembre 1848 est le premier établissement qui recoit des externes. Il compte déjà plus de cent quatre-vingts élèves et promet beaucoup pour le sanctuaire. Quoiqu’on ne puisse nier que la rigueur de Pobéissance. recommandée aux enfants de saint Ignace ne soit faite pour épouvanter un peu Ja jeunesse américaine, je crois cependant que le texte de l'histuire est trop fort contre le caractère de ce peuple. Les enfants américains sont frès-dociles et n’apportent presque pas d'obstacles à leur éducation. Ïl ne faut que rappeler à leur ménoire La loi et les règles ; mais avec la force vous ne pouvez rien. Tous les parents, qui suivent ce principe ont leurs enfants parfaitement élevés, »
pays, John Carroll comprit que la Religion catholique devait, elle aussi, avoir son église et sa maison d'éducation parmi tous les temples que la liberté élevait à chaque culte. Il fonda donc au bord du fleuve Potomac et presque aux portes de Washington le Collége de Georgetown, l’A/ma domus des Jésuites angloaméricains. Le congrès et les présidents des Etats-Unis prirent sous leur protection cet établissement, qui, comme la plupart des résidences de l’Institut, s'élève sur une colline, afin de présenter au loin ce spectacle si moralement utile, le temple du Trés-Haut devenu l'indice visible de la protection céleste. D’autres églises se construisirent par les soins des Pêres. Ils n'avaient qu'un faible espoir de se régénérer, mais le Catholicisme devait survivre à la Compagnie : ils travaillérent à l’accroitre et à le rendre populaire. Marchant sur les traces du Père Hunter, les derniers survivants de l'Ordre de Jésus assistaient au mouvement social qui emportait l'Amérique septentrionale: ils y participèrent comme citoyens, ils s’efforcérent de le rendre favorable au Catholicisme. Les Jésuites avaient efficacement travaillé à civiliser ces peuples : les Protestants eux-mêmes leur témoignaient de la gratitude pour les bienfaits passés ; on leur facilita les moyens de s'étendre dans le Maryland, dans la Pensylvanie, dans les districts de Columbia, de Boston et de New-York.
En 1813, sous la direction du Père Grassi, les Missions commençaient à prospérer, lorsqu'un incident sérieux mit les Jésuites en divergence avec la loi. Le cas était épineux, car il s'agissait du secret de la confession. Un négociant fut tout-à-coup dépouillé d’une certaine somme d’argent. Le voleur échappait aux recherches de l'autorité; il était Catholique, 1l ne put échapper aux remords de sa conscience. Il s'adresse au Pêre Kohlman, Jésuite français, né à Colmar le 13 juillet 1771. Il avoue son crime; l'enfant de saint Ignace se charge de le réparer en restituant la somme enlevée. Kohlman remplit son devoir; néanmoins les magistrats le citent à leur tribunal. Ils lui déclarent qu'aux termes des lois de la République, le témoin qui refuse de répondre aux questions qu'on lui adresse dans une cour légitime, doit être emprisonné tant que dure. son obstination. Cette menace n'intimide point Kohlman. La Cour suprême de justice évoque l’af-
faire qui, en soulevant de pareilles difficultés, tenait en éveil l'attention publique. Les Protestants se partagent en deux camps: les uns se rangent du côté des Jésuites, les autres demandent que force reste à la loi. Des débats solennels s'engagent sur cette question de vie ou de mort pour le Catholicisme. Le Pêre Kohlman expose devant la Cour judiciaire le respect traditionnel dû au secret de la confession ; il émeut les Protestants ; il porte la conviction dans leurs âmes; ef, sous la puissance de cette parole éloquente, et la logique sévère du célèbre Sampson, qui avait rejeté les préjugés de la mère-patrie, la magistrature déclare que la liberté de conscience accordée à tous doit s'étendre jusqu’au secret confié aux prêtres catholiqués dans le tribunal de la Pénitence. Cette décision a été accueillie partout avec joie; et les corps législatifs s'empressent de la conserver, en l’inscrivant dans les codes judiciaires.
C'était un triomphe que le Jésuite avait préparé par son livre intitulé Catholic Question et par sa défense ; en 1815, on voulut récompenser tant de services. Le Collége de Georgetown reçut le titre et les priviléges d'Université. Le 2 décembre 1815, John Carroll expire entre les bras du Père Grassi. Cet archevèque oc- ‘togénaire, qui a vu tant de révolutions, mourait en laissant la Compagnie de Jésus en voie de prospérité. Un Noviciat venait d'être créé à White-Marsch, dix-neuf jeunes gens y entraient, et les funérailles du prélat allaient encore fournir une nouvelle démonstration de la liberté religieuse qu'il sut si sagement faire proclamer. Ce fut la première fois que la cité de Baltimore vit la croix parcourir ses rues et les prêtres, revêtus de leur habit de chœur, psalmodier les chants de l'Eglise. La foule accueillit cette pompe funèbre avec un silence respectueux. Elle s'était battue pour jouir de la liberté, elle l’accordait aux autres aussi étendue qu'elle la désirait pour elle-même.
Deux ans après, le Père Léonard Neale, le successeur de Carroll sur le siége métropolitain, mourut à son tour, laissant six de ses frères engagés dans la Compagnie. Le grain de senevé se développait; et les chefs de cette église naissante, encore plus apôtres que prélats, ne cessaient, dans leurs lettres ou dans leurs discours, de constater les fruits de salut que recueillaient les
Missionnaires de la Compagnie. L'Evêque de Boston, qui fut depuis le cardinal de Cheverus, archevêque de Bordeaux, était pressé d'accepter la coadjutorerie de Baltimore, et il mandait à Roue : « Du fond de mon âme et en présence de Dieu, je pense que parmi les prêtres du diocèse de Baltimore, il y en a plusieurs plus dignes que moi, surtout parmi les Pères de la Société de Jésus, que leurs excellentes qualités, leur piété, leur zèle et leurs infatigables travaux ne peuvent jamais assez recommander. »
Cheverus ne s’arrêtait pas lorsqu'il s’agissait de rendre justice aux Jésuites. Quand le Père Grassi fut appelé à Rome avec un autre enfant de saint Ignace, l'Evêque de Boston écrivait : « Nous vous en supplions, que ces deux Pères nous reviennent bientôt escortés de nouveaux compagnons. La moisson est grande, les ouvriers sont peu nombreux et nous en manquons de tels que la Société de Jésus sait en produire. Ceux-là sont des ouvriers inépuisables et annonçant la parole de vérité avec justesse et àpropos. »
En 1818, les enfants de saint Ignace se trouvaient au nombre de quatre-vingt-six. Le Père Kenney prononçait devant le Congrès et le corps diplomatique l’oraison funèbre du duc de Berry. Les Jésuites se mélaient activement au bien qui se projetait. Ils. fondaient à Georgetown des écoles gratuites où trois cents enfants étaient élevés par eux, sans distinction de culte. Par la force seule du principe catholique, ils attiraient à la Foi. Chaque semaine des familles entières abjuraient le Protestantisme entre leurs mains, et l’on vit même des ministres anglicans renoncer aux avantages de leur position pour écouter la voix de Dieu qui les appelait à la Compagnie de Jésus !. En présence de tels résultats, le gouvernement ne songe point à s’effrayer des succès dont il suit la marche progressive; mais il exige que, comme les autres établissements d'éducation publique, les Jésuites reçoivent la rétribution que les familles ont l'habitude de payer. C'est une garantie de loyale concurrence qui semble porter atteinte au vœu des Pères. Ils consultent leur Général. Fortis décide que sou-
1 La conversion la plus éclatante fut celle de Barber, pasteur de l’Eglise réformée el recteur da College de Counecticut. I embrassa le Catholicisme avec toute sa famille et entra au Noviciat des Jésuitrs, Son épouse se fif recevoir au couvent de la Visitation; quinze ans plus tard leur fils fut admis parmi les Pères de l’Institut.
mission est due à l'autorité civile; mais que, pour rester dans la rigueur de la pauvreté religieuse, toutes les sommes provenant de ces rétributions seront offertes publiquement et sous le contrôle de chacun aux indigents, aux hospices et aux prisons.
La résurrection des Robes-Noires était annoncée dans les savanes. Les Evèques et les Missionnaires qui les visitaient aprés cinquante ans passés sur la retraite des derniers Jésuites, rencontraient dans leurs courses apostoliques des sauvages parfaiment instruits. Ces sauvages, au dire du cardinal de Cheverus, savaient leurs prières, ils observaient le dimanche, ils étaient pieux, et, par les traditions de fanille, ils maintenaient la Foi que les Jésuites avaient implantée. Les tribus errantes réclamèrent auprès des présidents de l’Union les Missionnaires qui avaient jadis béni leurs ancêtres. Elles les invoquèrent pour féconder le désert par la prière ct le civiliser par l'éducation. Les Osages avaient donné l'exemple, les Nègres de Saint-Domingue le suivirent. Le 14 septembre 1823, l'abbé Tournaire, Missionnaire apostolique à Haïti, écrivait aux Jésuites : « Des Pères de l'Institut ont pendant de longues années dirigé les missions de ce pays; 1ls y ont bâti des églises et appris à faire vénérer le nom de Jésuite. Leurs travaux y consacrèrent pour jamais celui de Père, dont depuis lors les sauvages honorent le simple prêtre. Les vieux noirs y parlent encore de leurs bonnes œuvres ; ils récitent divers fragments de prières, seul reste de splendeur et de piété conservés dans le cœur de ces pauvres gens après tant de guerres cruelles. Les Jésuites abandonnèrent le pays, et avec eux la Religion disparut. Voyez s'il vous est possible de laisser perdre quatre cent mille âmes ; si la piété des Jésuites peut y laisser éteindre le souvenir de cet apostolat; si le portrait horrible qu'en trace la haine, si les vues de la France sur Saint-Domingue, si quelques autres misères toutes terrestres peuvent fermer le ciel à ces âmes de Jésus- Christ. »
Des sollicitations aussi touchantes arrivaient des points les plus opposés. Ce cri d'une reconnaissance traditionnelle était un hommage rendu à l’ancienne Compagnie de Jésus, la moderne aspirait à s'en rendre digne. Mais quand la prière des Nègres parvint aux enfants de saint Ignace, ils se trouvaient déjà engagés
par une espèce de concordat avec Guillaume Du Bourg, Evêque de la Nouvelle-Orléans. Ce dernier les avait chargés d’évangéliser les peuples qui habitent les bords du Missouri et des fleuves voisins ; les Jésuites avaient accepté. Quelques Novices venus de Belgique furent choisis pour remplir le vœu du prélat. Ces Novices étaient Pierre de Smet, Verreydt, Van Asche, Elet, Smedts et Verhaegen. Ils avaient pour maîtres les Pères Charles Van Quickenborn et Temmermann, déjà familiarisés avec la langue anglaise. Du Bourg, comme les disciples de l’Institut, n’a pour toute ressource que son zèle. Ainsi que lui, les Missionnaires ne désespérent cependant pas de la Providence. Van Quickenborn se met à mendier dans le pays; il s'adresse aux Protestants et aux Catholiques, stupéfaits de cette innovation. Le Jésuite était aimé ; l'œuvre qu'il entreprenait excitait l'intérêt public ; il recueillit en peu de jours assez d’aumônes pour accomplir le voyage.
Cette excursion ne fut pas sans danger. Les Pères eurent d’immenses prairies à traverser. Îls marchèrent longtemps, ici à pied, là placés sur de frêles barques descendant l'Ohio. Enfin ils arrivérent à Saint-Louis, où un autre genre d'épreuves les attendait. Ils s’établirent près de Florissant, sur un terrain vierge à deux milles du Missouri. Alors, tous confondus dans le même travail par la même nécessité, ils commencèrent à bâtir de leurs mains une demeure en charpente et à préparer des champs pour la culture. A cette latitude, le climat est rigoureux en hiver. Ils n'étaient habituës n1 à un pareil froid ni à d’aussi pénibles labeurs ; mais, au terme de ces fatigues, ils savaient qu'un grand but de civilisation leur était proposé par le Christianisme, leur persévérance triompha. Van Quickenborn avait jeté les fondements d’une Mission, créé un Collége et des Résidences ; il pénètre dans l'intérieur des terres pour tracer la voie à ses successeurs. Des Pères belges ouvraient ces contrées à l'Evangile ; quelques Jésuites français, appelés par l'Evêque de Bardstown, s’enfoncent dans les solitudes du Kentucky. D'autres, sur les pas de Purcell, Evêque de Cincinnati, s’établissent sur l'Ohio. Mais tout en cédant aux mstances de ces prélats, qui sentaient le besoin de s’appuyer sur des dévouements aussi éprouvés, les Jésuites pensent que le moment
n'est pas encore venu de ressusciter les prodiges passés. Le nombre si restreint des enfants de Loyola ne permettait pas néanmoins d'envoyer au martyre ou à la mort tant de Pères qui soupiraient après ce dur apostolat. L'Institut s'était vu contraint de réduire en système les sacrifices individuels. L’obéissance enchaïînait à de moins périlleux travaux, et les Jésuites n’obtinrent plus que difficilement l'honneur d'aller mourir au milieu des savanes.
C’est qu'un fait immense venait de s’accomplir, et 1ls savaient en tenir compte. Aux Etats-Unis, la population blanche non catholique l’emportait numériquement sur celle des Indiens. Sans cesse refoulées par les blancs, auxquels elles ne consentent jamais à se mêler, toujours en guerre les unes avec les autres, les races indiennes décroissent sans cesse ; elles tendent même à s’effacer. Autrefois, pour conserver le germe du Christianisme, adoucir les mœurs et attirer les sauvages à un progrès réel, 1l fallait les sevrer de toute communication avec les blancs. C'était la condition indispensable. Maintenant les lois en vigueur aux Etats-Unis s’opposent à cette séquestration ; elles favorisent le commerce entre les deux races , elles le proclament. Il devient donc plus difficile que jamais de prémunir les Indiens contre les vices inhérents à leur nature. C'est en face de pareils obstacles que les Jésuites n'ont pas cru devoir se roidir contre les impossibilités morales et matérielles dont ils avaient le pressentiment. L’alternative leur était laissée ; ils préférérent le certain à l'incertain. On les avait autrefois accusés de poétiser les Missions, d’abriter les ambitions ou les crimes de l’Institut derrière cette page d'histoire dont chacun confessait la grandeur et l'utilité ; ils ne voulurent pas qu'un pareil reproche pût être adressé à la Société renaissante. On les condamnait à être hommes; en attendant des jours meilleurs, ils se résignèrent aux proportions de l'humanité.
Perpêtuer la Foi dans les générations catholiques, ramener les sectaires par la discussion et former un Clergé national, telle fut la triple fin qu'ils se proposérent. Ils embrassaient par la pensée
les travaux des anciens Pères; ils voyaient ce qu’il leur restait à accomplir pour féconder ce sol, ne demandant pas mieux que de produire des moissons chrétiennes. Ils comptaient le petit nombre
de Fidèles mêlés à une multitude de sectaires; ils crurent que leur premier devoir était de combattre là, où le péril apparaissait imminent. Le libre examen, l'indépendance absolue et le luxe engendraient de fréquentes apostasies et une licence sans frein. Le manque de prêtres produisait à la longue un sommeil voisin de la mort. Les Américains, aux yeux des Jésuites, paraissaient destinés à jouer plus tard un rôle important dans les affaires du monde. Les Jésuites appréciérent leur industrieuse activité, leur génie pénétrant et toujours avide d'entreprises gigantesques. Malgré l'incertitude des calculs humains , ils conçurent l'idée que ce peuple était réservé à exercer une influence prédominante. Le charme protestant était rompu. Les liens de secte se relàchaient ; la confusion des principes, l'instabilité des symboles, les scissions éclatantes, le désir de tout connaître poussaient évidemment les esprits vers l'indifférence ou vers la foi antique , immuable , indéfectible du Christ. Les Jésuites augurèrent qu’un tel mouvement aboutirait à la reconnaissance de la vérité : ils songérent à le seconder.
Dans ce but, ils renoncent pour un iemps aux missions aventureuses. Quelques années s’écoulérent dans les soins du sacerdoce et de l’enseignement; mais la majorité des Catholiques appartenant aux classes ouvrières, ne pouvait pas, en l’absence de toute subvention gouvernementale , soutenir le Clergé et aider à la construction ou à l'entretien des églises. Les colléges euxmêmes périchitaient faute de secours pécuniaires ; celui de New- Yorck est supprimé. Une maison d'éducation a été fondée à Washington; elle succombe sous les charges. Car, en 1827, le Général ordonne de la fermer plutôt que de toucher à la rétribution offerte par les enfants, rétribution qui doit être distribuée aux hospices et aux prisons. Le Père Jérémie Kelly est le recteur de ce Collége; il refuse d'obéir. Il afferme une autre demeure, et, peut-être dans l'intérêt de l'Institut, il engage les professeurs de la Société à ne pas perdre un établissement aussi utile. La proposition de Kelly était contraire au vœu des Jésuites ainsi qu'au principe de l'Ordre : ils la désapprouvent. Kelly est pour ce fait seul retranché de la Compagnie.
Cet exemple donnait aux Américains une idée de ce que les
Jésuites pouvaient et devaient faire. A quelques années d’intervalle, le choléra montra les Pères sous un autre jour. Les Etats- Unis les voyaient désintéressés ef toujours prêts à se sacrifier pour le bonheur des autres, ils les virent en 1851 offrir l'exemple de la plus étonnante intrépidité. Dans une notice manuscrite sur les Missions aux Etats-Unis et adressée de Philadelphie par le Père Dubuisson à la comtesse Constance de Maistre, duchesse de Laval-Montmorency, nous lisons le récit des impressions qne fit le courage des prètres et des Sœurs de la Charité :
«A n’est rien de tel que de voir les choses de ses propres yeux. Protestants, Preshytériens, Méthodistes et Bapüistes, Quakers et Unitaires, tous furent ébahis de voir universellement les prêtres catholiques, à toute heure du jour et de la nuit, courir aux infectés non-seulement dans la maison du riche, mais encore, et le plus souvent, dans la chétive et rebutante demeure de l'indigent, du nègre, Qu'on s’imagine leur surprise à la vue d’un prêtre rendant parfois au moribond dégoûtant ce que le monde appelle les services les plus bas, les plus humiliants! à la vue des Sœurs de la Charité, de femmes jeunes et délicates qui se dévouaient à de pareils coms auprès des victimes entassées dans des hôpitaux temporaires, femmes pour qui ce genre de dévouement héroïque était une chose neuve! Mais, à douleur! à scènes que nul pinceau ne saurait rendre ! bientôt deux de ces Sœurs, de ces anges en forme humaine, sont attaquées du formidable choléra : leur carrière est terminée; peu d'heures s’écoulent, et elles succombent. Que vont faire les autres? céder à la frayeur ? prendre la fuite? Non, non! Elles connaissent le danger; de l'œil elles mesurent le précipice, et, sans détourner la tête, elles marchent sur ses bords... parce qu’elles puisent à une source divine leur tranquille courage. Bien loin que la mort des deux saintes victimes fût un échec au dévouement des autres, de nouvelles Sœurs furent appelées , qui volèrent à ce théâtre de l'héroïsme si pur, que là charité chrétienne seule sait inspirer, disons-le sans détour, que le seul zèle catholique présente au monde étonné. » |
Ce récit est plemement confirmé par les témoignages protestante. À la même heure, le Père Mac-Elroy, à Frederiek-City et