CHAPITRE VI
t Compagnie de Jésus reprend ses Missions au delà des mers. — Reproches qui lui sont adressés. — Elle ne veut pas créer de Clergé indigène. — Ses motifs. — Elle cherche partout à établir la liturgie romaine au préjudice des autres rites. — Les Jésuites américains retournent dans leur patrie après la suppression. — Le Père John Carroll, Washington et Franklin. — Le Jésuite fait reconnaître la liberté des cultes aux Etats-Unis. — Il est nommé premier Evvêqïie de Baltimore. — Lettre de Carroll et du Père Léonard Neale au Général des Jésuites en Russie. — Le Père Molineux Supérieur des Missions en Amérique. — Le Collège de Georgetown. — Difficultés de la position des Jésuites. — Les Américains et les idées religieuses.
— Le Protestantisme encourage les Missionnaires catholiques. — Le Père Grassi Supérieur. — Le Père Kohlmann et le secret de la confession. — Il est traduit devant la Cour suprême de justice. — Défense du Jésuite. — Il fait triompher la discrétion sacerdotale. — Le Collège de Georgetown établi en Université. — Mort de Carroll et de Neale. — Six frères dans la Compagnie. — Ses progrès. — Les Sauvages demandent des robes noires. — Les Nègres de la Jamaïque font entendre le même vœu. — Guillaume du Bourg, Evêque de la Nouvelle-Orléans, et les Jésuites. — Le Père Van Quickenborn part avec des Novices belges pour le Missouri. — Van Quickenborn fonde des résidences et un Collège. — Excursion dans l'intérieur des terres. — Les Jésuites d'abord n'osent pas se livrer à leur zèle apostolique dans les tribus sauvages. — Causes de leur retard. — Les Collèges périclitent faute d'argent. — Les Jésuites refusent de loucher à la subvention universitaire que la loi les oblige de recevoir. — Expulsion du Père Kelly. — Le choléra aux Etats-Unis. — Les Jésuites et les Sœurs de la Charité. — Le Père Mac Elroy à Fredcricktown. — Ses fondations. — Mac-Elroy apaise une sédition d'ouvriers irlandais. — Les Jésuites répandus dans les États de l'Union. — Leurs travaux. — Leurs succès. — Ils essaient de civiliser les Sauvages par l'éducation.
— Van Quickenborn au pays des Kickapoas. — Comparaison que font les Indiens entre les Jésuites et les Ministres anglicans. — Mort de Van Quickenborn. — Le Père Hélias chez les Osagcs. — Le Père Booker chez les Potowatomies. — Il se fait médecin et architecte. — Les présidents de l'Union favorisent les Pères. — Les tribus de l'Orégon veulent des robes'noires. — Le Père de Smet part pour le pays des Têtes-Plates. — Réception qui lui est faite. — Le Père Point. — Réduction de Saiute-Marie. — Vie des Jésuites aux Montagnes-Rocheuses. — Le Père Larkin à l'anniversaire de l'indépendance américaine. — Le Jésuite prêche devant l'armée et les magistrats des États-Unis. — Les Pères à la Jamaïque. — Ils arrivent au Mexique. — Leur proscription. — Le Père Arillaga au Sénat. — Le < relierai Santa-Anna les rappelle. — Mission de Syrie. — Le Roi Othon et les Jésuites.
— Le Père Franco à Syra. — Obslacles qui naissent. — Le Père Blanchct' à Beyroulh. — Les Jésuites ne veulent pas renoncer à la protection de la France. — Les Catholiques de Calcutta demandent des Jésuites au Pape. — Le Père Saint- Léger y installe les Missionnaires. — Commencement de la Mission. — Les mau- Aais Prêtres repoussés par les Anglicans, qui ne veulent plus avoir affaire qu'aux Jésuites. — Création du Collège de Saint-Franeois-Xavier à Calcutta. — Les Evéquses secondent les Pères. — Un Prince indien, Babou-Scal , fonde un Collège indien pour les Jésuites. — Conditions qu'il y met. — Les Jésuites acceptent de taire l'éducation des Gentils.- — Inauguration du Collège Seal. — Les enfants de
saint Ignace et les magistrats anglais. — Mort îles Pères More, Erwin et Weld. — ■ Infraction aux coutumes indiennes. — Les Jésuites perdent leur Collège indien. — Développement des Missions. — Les Jésuites à Madagascar. — La République Argentine sollicite des Jésuites pour instruire la jeunesse. — Elle décrète leur rétablissement. — Les Jésuites refusent de soutenir la politique de Rosas. — Rosas les force à sortir de Buenos-Ayres. — Ils s'ouvrent le Cbili et le Brésil. — Le commerce de Catamarca et la Nouvelle-Grenade les accueillent. — Le Père Gotteland en Chine. — Travaux des Missionnaires. — Le Père Claveliu et l'ambassade de M. de La Grenée. ■ — Situation des Catholiques dans le Céleste-Empire. — Les Jésuites entrent dans le Maduré. — Obstacles à leur Mission. — Les Pères Bertrand et Garnier. — Mœurs et schisme des Prêtres. — La mort frappe les Jésuites. — Enthousiasme des Pères en Europe. — Eamus et moriamur. — Succès des Jésuites dans le Maduré.
Tout en travaillant à se réorganiser dans les divers Etats de l'Europe , la Société de Jésus n'avait pas abdiqué son génie des conquêtes évangéliques; elle ne renonçait point à l'héritage de martyre et de civilisation que ses prédécesseurs lui léguèrent. Ses souvenirs du temps passé, les vœux des peuples ensevelis dans les ténèbres de l'erreur, les besoins de la Religion faisaient une loi aux nouveaux Jésuites de rentrer dans la carrière des Missions; là, plus que partout ailleurs, l'anéantissement de l'Institut avait produit des maux irréparables. Clément XÏV d'un trait de plume brisait l'œuvre de trois siècles, et, quand il ne subsista plus aucun vestige de ce grand monument élevé à la Foi catholique, le Saint-Siège invitait les Jésuites à le reconstruire. Des obstacles de toute nature s'opposaient à la réalisation de ce dessein. 11 fallait former des sujets aptes à répandre l'Evangile, leur donner le goût des langues, leur inspirer ce zèle que ne rebutent jamais les fatigues, les privations et le découragement né d'infructueuses tentatives.
A peine sortie de son tombeau, la Compagnie s'empresse d'accepter le fardeau que le Pontife impose à son dévouement. Elle n'a plus, pour forcer les portes des empires idolâtres, de ces hommes qui, comme François- Xavier, savent se mettre au-dessus des lois de la nature.
Réduite aux proportions de l'humanité, elle doit affronter les périls et les passions; mais ce ne sont pas là les seuls ennemis contre lesquels elle aura à lutter. De plus graves embarras surgiront de l'Eglise catholique ellemême. D'autres Missionnaires, mus par une idée différente, s'étaient joints autrefois aux adversaires de l'Institut pour lui reprocher de n'avoir jamais su, jamais voulu créer de clergé national. Ces imputations se renouvelèrent à l'instant même où les Jésuites reprirent le cours de leur Apostolat. Nous avons déjà examiné l'objection que les ennemis du Christianisme empruntèrent aux émules de la Société de .lésus. Avant d'entrer dans le récit des faits, nous croyons devoir étudier à fond cette question, si tristement agitée et si difficile à résoudre.
On a prétendu, on prétend encore que, par la nature même de son institut, la Compagnie est incapable d'établir d'une manière avantageuse l'œuvre des Missions. On a dit que sa force centralisatrice l'empêchait de se naturaliser dans les régions transatlantiques et de former des prêtres indigènes. Il a été posé en fait qu'elle ne s'était jamais occupée mûrement de ce soin, et que tous les Japonais, Chinois, Indiens ou Américains qu'elle a élevés aux honneurs du Sacerdoce ont perdu leur nationalité en prononçant des vœux de Religion. Ainsi la Société de Jésus aurait négligé d'arroser les racines de l'arbre afin d'orner ses rameaux de fleurs éphémères; elle aurait plutôt cherché à se renforcer elle-même qu'à donner à l'Evangile l'accroissement moral dont il était susceptible.
Ces objections se produisent souvent. Le zèle de quelques Missionnaires n'appartenant pas à la Compagnie de Jésus, les a fournies à l'impiété; les uns et les
autres en ont tiré de fausses conséquences. Pour notre part, nous ne croyons pas qu'une Chrétienté puisse se jeter dans le moule comme une statue, et qu'elle sorte de là subsistant par elle-même. Sans doute il serait beau de produire d'un seul coup des œuvres tellement parfaites, qu'à peine nées elles n'auraient plus qu'à vivre de leur propre vie; mais cette miraculeuse faculté n'a jamais été concédée aux hommes. Il faut bien les accepter dans la véhémence de leur zèle, ainsi que dans les imperfections de leur nature. Les Jésuites avaient fondé sur tous les continents du Nouveau-Monde d'importantes Chrétientés. La destruction de l'Ordre amena la chute de plusieurs. Est-ce aux Missionnaires que la civilisation doit reprocher cette perte? Est-ce aux Apôtres primitifs de l'Asie et de l'Afrique que le monde attribue la ruine de tant d'Eglises jadis si florissantes ? Les Jésuites furent long-temps, il est vrai, les porte-drapeaux les plus intrépides de la Catholicité; mais, et cela ressort jusqu'à l'évidence des entrailles mêmes de l'histoire, ils n'aspirèrent jamais à saper leur édifice chrétien par un système d'égoïsme ou par une ambition trop personnelle. Partout où ils le purent, ils fondèrent des Ecoles cléricales, les indigènes furent appelés à s'y façonner aux devoirs du Sacerdoce. Sur la cote malabare seulement, de Goa à Cochin, la Compagnie possédait six Séminaires. Elle y élevait une foule de jeunes Indiens; et, sous la date du :>8 janvier 1629, l'Archevêque de Cranganore écrivait : <c Les Prêtres indigènes de ce diocèse surpassent le nombre de trois cents, tous formés et bien instruits par les Pères de la Compagnie de Jésus. » 11 en était de même sur les autres points de Mission, à Colombo, à Jafanapatam, à Negapalam, à Agra et à Meliapour. En 1666 les Jésuites de Chine se réunissent en synode et, à la mavi. 23
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jorité de plus des deux tiers de votants, il est décidé que l'on travaillera immédiatement à créer un Clergé national. Les choses se passèrent ainsi au fond des deux Amériques \
Dans le principe, on osait à peine regarder les Sauvages comme des hommes. On essayait de les constituer peu à peu en famille, puis en société; mais fallait-il, avant d'infuser du sang chrétien dans les veines de ces peuplades, couronner par le Sacerdoce l'œuvre si pénihlement ébauchée de la civilisation? Les Jésuites avaient le temps devant eux ; ils ne s'attendaient pas qu'un jour le Saint-Siège les frapperait de mort : ils ne voulurent donc rien précipiter, afin de pouvoir plus sûrement arriver au résultat. Les événements trahirent leur combinaison, et, au moment de toucher au but, ils en furent écartés par la main qui aurait dû les y conduire.
Le Père Alexandre de Rhodes, nous l'avons vu dans le cours de l'histoire, avait conçu l'idée d'un Episcopat et d'un Clergé en dehors de la Société de Jésus. C'est pour réaliser cette idée qu'il fonda la Congrégation des Missions-Etrangères; car les Jésuites, imitant en cela les Apôtres du nord de l'Europe, commencèrent la pépi-
1 Nous trouvons dans un mémoire envoyé à la Société léopohline par le Père Slephen Dubuisson des considérations qui corroborent singulièrement ces paroles. Le Père Dubuisson est un vieux Missionnaire de l'Amérique septentrionale, et, au mois de mars 1830, il adresse au comité «entrai de Vienne pour la propagation de la Foi les observations suivantes :
« Il n'en est pas moins vrai, dil-il, que les Américains, comme peuple, ont beaucoup d'esprit national, et, comme Catholiques, désirent ardemment entendre prêcher leur dogme de manière, quant au langage, quant à la forme aussi bien qu'au fond, à faire honneur à leur communion et à leur nation. N'y aurait-il pas de fait quelque chose d'humiliant pour eux, aujourd'hui surtout que leurs églises sont si fréquentées par leurs frères errants, à ce que ce fussent toujours des étrangers qui dussent leur prêcber, leur interpréter la parole de Dieu?
» Je le demande donc , peut-il y avoir de secours aux Missions mieux employés que ceux qui seraient consacrés à aider les Evéques et les Supérieurs d'Ordres religieux à créer un Clergé national? Les Sociétés qui ont à cœur l'œuvre de la Propagation de la Foi peuvent-elles rien faire qui tende plus directement au but? »
nièrc sacerdotale par assujettir aux règles de leur Institut les Néophytes auxquels cette dignité était réservée. En faisant un Clergé régulier pour tendre à le séculariser dans les générations suivantes, on ne détruisait point sa nationalité. Les Jésuites n'appréciaient pas les choses et les hommes des seizième et dix-septième siècles d'après les mœurs et les lois du temps ou du pays dans lequel nous vivons. Ils savaient qu'en s'efforçant de trop émanciper le Clergé, on affaiblit l'Unité catholique qui doit contenir dans son sein toutes les Eglises particulières. La force de cette Unité résulte de la multiplicité des liens qui joignent les rayons au centre, et les Pères ne cherchaient qu'à développer une pareille force.
Une autre objection a souvent été présentée contre les travaux des Jésuites, et en accusant l'ancienne Compagnie, elle n'a point épargné la nouvelle. Cette objection est formulée en ces termes, à Rome et dans le monde catholique. La Société de Jésus trouble les Missions ; elle bouleverse les Chrétientés par son intolérance de tout rite étranger et par son obstination à vouloir réduire toutes les Églises à la liturgie et au rite latins.
Ce grief, dont l'importance n'échappe à personne, a souvent retenti à nos oreilles. Nous avons dû rechercher s'il était général ou particulier, et, en étudiant le passé comme le présent, nous sommes arrivé à une conviction basée sur des actes ou sur des faits authentiques. Ainsi , il nous est démontré qu'en Amérique les Chrétientés n'ont pas même l'idée d'un autre rite que le latin; qu'aux Indes et à la Chine il reste seul en usage ; au Maduré et à Calcutta, les Jésuites acceptent le concours des Prêtres du rite syriaque et du rite arménien ; dans le Liban, ils vivent en frères avec les Maronites; en Gallicie, ils ne s'opposent pas à la liturgie ruténienne.
Jadis on faisait un crime aux Pères de l'Institut de leur
condescendance à l'égard des coutumes religieuses Qu'ils
s qi
n'osaient modifier qu'avec le temps; aujourd'hui, on leur impute une intolérance complètement en dehors de leurs mœurs, en contradiction même avec leur besoin de propager le Catholicisme. Ils ont pour principe de laisser la plus entière liberté aux peuples qui ne renoncent pas volontairement aux rites de leur pays, et ce principe, c'est celui que le Saint-Siège a toujours adopté. Dans les Chrétientés qu'ils organisent, on les voit imposer la liturgie latine; mais cette préférence ne va jamais jusqu'à contraindre les Fidèles d'Orient ou d'Occident à abandonner des usages que Rome a respectés ou sur lesquels il lui a plu de fermer les yeux.
Au delà des mers comme au centre de l'Europe, les Jésuites se savent en butte à des rivalités que le zèle peut rendre hostiles. Ils comprennent que, pour réussir, ils doivent avant tout s'armer d'une modération inébranlable, et ce qu'ils avaient autrefois entrepris et mené à bien, ils le continuent sur les mêmes bases sans se préoccuper des divergences d'opinions ou des calomnies que leur système soulèvera. Ce système était consacré par le temps. Le Saint-Siège l'adopte , il ne reste plus qu'à le mettre de nouveau en pratique.
Au moment où la Compagnie était abolie par Clément XIV, quelques Jésuites abandonnèrent la Grande- Bretagne pour se retirer dans l'Amérique septentrionale, leur patrie, où il n'y avait jamais eu d'autres Prêtres qu'eux; John Carroll les conduisait. Lié à l'Institut par la profession des quatre vœux, Carroll ne tarda pas à conquérir l'estime de cette immortelle génération, qui préparait dans le silence l'affranchissement du pays. Il fut l'ami de Washington et de Franklin, le conseil de ce
Carroll, son frère, qui travailla d'une manière efficace à la Constitution des Etats-Unis. La prévoyance et le savoir du Jésuite étaient appréciés par les fondateurs de la liberté américaine : ils l'invitèrent à signer avec eux l'acte de fédération. Attachés au culte protestant, ils allaient consacrer son triomphe par la loi; mais le Catholicisme leur apparaissait avec les Pères de la Compagnie si tolérant et si propre à civiliser les Sauvages , qu'ils ne refusèrent pas à John Carroll d'assurer le principe de l'indépendance religieuse. Carroll fut admis à en discuter les bases avec eux: il les posa si nettement, que jamais la liberté des cultes n'a été violée dans les Etats-Unis. Les Américains s'étaient engagés à la maintenir; ils ne se crurent point autorisés à trahir leur serment même par les progrès que les Missionnaires firent faire à la Foi romaine.
Quand l'Union fut constituée, le Pape Pie VI, en 1-789, songea à donner un guide à tous ces Fidèles dispersés dans les villes et dans les forêts. John Carroll reçut le premier le titre d'Evêque de Baltimore; plus tard il devint Métropolitain des autres diocèses et Légat apostolique avec un autre Jésuite, Léonard Neale, pour Coadjuteur. Le 25 mai i8o3, ces deux Prélats, qui n'avaient point oublié l'Institut de saint Ignace , écrivirent au Père Gruber, Général de l'Ordre, la lettre suivante : « Très-révérend Père en Jésus-Christ, ceux qui s'adressent à Votre Paternité étaient autrefois membres de la Compagnie de Jésus. Après sa malheureuse subversion, en 1773, nous retournâmes dans notre patrie. Nous y travaillions avec nos confrères; car, depuis le jour où le Christianisme pénétra dans ces contrées, les Jésuites sont les seuls Prêtres catholiques qui aient veillé au salut des âmes. Lorsqu'en 1783 les États-Unis furent entière-
ment séparés de la Grande-Bretagne, Notre Saint Père Pie VI, d'henrense mémoire, jugea nécessaire d'enlever les Fidèles de l'Amérique à l'autorité et à la juridiction du Vicaire apostolique d'Angleterre , et de les soumettre à un Fvêque spécial. Il établit un nouveau siège à Baltimore, et accorda au Prélat nommé par lui juridiction sur l'immense territoire de cette République. Depuis ce jour, beaucoup de Prêtres, tant séculiers que réguliers de différents Ordres, se sont répandus dans les nombreuses provinces de l'Amérique; et cette dispersion, ainsi que nous avions droit de 1 espérer, a profité à l'beureux accroissement de la véritable Foi. Mais de la Compagnie de Jésus, il ne reste à présent que treize Prêtres. Ce sont des hommes pour la plupart affaiblis par l'âge et consumés par les travaux; ils résident principalement au Maryland et en Pensylvanie, provinces dans lesquelles la Religion catholique a été d'abord implantée, et où maintenant elle est plus florissante que partout ail Heurs.
» Par les lettres de plusieurs de nos Frères, nous avons appris avec la plus ATive joie que, grâce à une espèce de miracle, la Compagnie a été sauvée et qu'elle existe encore sur le territoire de l'empereur de Russie. Nous savons que le Souverain Pontife la reconnaît, et que, par un bref, il a donné à Votre Paternité la faculté d'admettre de nouveau ceux qui ont appartenu à la Compagnie. Presque tous nos anciens Pères sollicitent avec ardeur la grâce de renouveler les vœux qu'ils ont faits à Dieu dans l'Institut; ils demandent à achever leur vie dans son sein, et ils se proposent de consacrer leurs derniers jours à rétablir la Société, si la Providence le permet.
» Votre Paternité n'ignore pas les efforts qu'il faudra
faute pour ne point ressusciter un fantôme de l'ancienne Compagnie. Elle doit revivre, mais avec sa véritable forme, son gouvernement en toutes choses et avec son propre esprit. Pour atteindre ce résultat, il nous paraît essentiel cpie Votre Paternité choisisse parmi les membres de l'Ordre un Père doué d'une extrême prudence, versé dans les affaires, plein de l'esprit de saint Ignace et de ses Constitutions, afin qu'envoyé ici par vous, il dispose toui en votre nom et sous votre autorité. En un mot, il doit jouir du pouvoir que possédaient les visiteurs chargés par saint Ignace d'aller chez les peuples lointains, comme le Père Jérôme Natal parle de saint Borgia et nos annales de plusieurs autres.
» On éviterait les dangers d'une longue navigation si on trouvait en Angleterre ou ici quelqu'un de la Compagnie à qui on pût confier cette Mission. Mais, pour dire toute la vérité, nous avons été si employés dans des minis^tères en dehors de l'Institut, nous sommes si peu expérimentés dans son gouvernement; le défaut de livres, de Constitutions et d'actes même des Congrégations générales est si flagrant qu'on ne rencontrerait ni parmi nous ni en Angleterre quelque Jésuite ayant assez de forte, de santé et de qualités nécessaires pour remplir ces fonctions. Il paraît donc opportun d'envoyer ici un des Pères qui sont auprès de vous. Il faut qu'il connaisse à fond vos intentions, qu'il soit assez prudent pour n'entreprendre rien précipitamment avant d'avoir étudié le gouvernement, les lois, l'esprit de cette république et les mœurs du peuple.
» Les biens appartenant à la Compagnie sont presque tous conservés; ils suffisent à l'entretien de trente Religieux. Après la destruction de l'Ordre, une partie de ces propriétés a été consacrée à l'établissement d'un Collège
assez vaste où la jeunesse est instruite dans les belleslettres. Lorsque Pie VI voulut donner un Evêque à ce pays, et plus tard un Goadjuteur avec droit de succession, il les choisit tous deux parmi les Pères de la Compagnie. Dans cette république les Prêtres, de quelque culte que ce soit, jouissent tous d'une égale liberté. Rien n'empêche les Réguliers de vivre d'après leurs Constitutions, pourvu qu'ils obéissent aux lois civiles. Dans les contrats de tout genre néanmoins, il est bon de s'abstenir du nom de communauté. Tous les biens que possèdent les Religieux sont censés appartenir aux individus; et, si quelqu'un secoue le joug de la Religion, il le fait impunément dans ce monde; le bras séculier ne se prêtant en aucune façon à le réintégrer dans le devoir.
» Tels sont les vœux que nos confrères désirent qui vous soient exposés en leur nom. En le faisant, nous prions du fond de notre cœur la Majesté divine afin que de cette ouverture naisse l'espérance et un commencement d'exécution pour réédifier la Compagnie, et que Dieu vous accorde la vie et les forces nécessaires à l'accomplissement d'une pareille œuvre. »
Les deux Prélats signataires de cette lettre s'effaçaient pour faire place au Jésuite. Ils sont libres, indépendants, comblés d'honneurs, et, tout en aspirant à rentrer sous le joug de Loyola, ils ne veulent pas même attacher leur nom au rétablissement de l'Institut. Ils s'accusent d'incapacité relative et implorent une lumière plus vive que celle qu'ils projettent. La réponse de Gruber ne se fit pas attendre. En vertu de l'autorisation accordée par le Saint-Siège, le Général pouvait recevoir dans la Compagnie les anciens Pères et les jeunes gens qui se présenteraient, à condition néanmoins que, dans les royaumes où les princes refuseraient de favoriser le
vœu du Pape, les Jésuites ne porteraient pas l'habit de l'Ordre et ne vivraient point en communauté. La prohibition étant peu applicable aux Américains, Gruber les admit. Le Père Molineux fut nommé Supérieur de la Mission, et dans l'espace de quelques années elle compta parmi ses prédicateurs, ses savants ou ses professeurs Antoine Kohlmann, Pierre Epinette, Jean Grassi, Adam Britt, Maximilien de Rantzaw, Pierre Malou et Jean Henry. Ils devaient être tout à la fois des apôtres et de doctes personnages. Concentrés dans le Maryland et dans la Pensylvanie, ils voyaient se dérouler un vaste théâtre de fatigues. L'Ohio, le Kentucky, la Louisiane, le Missouri et les savanes encore peuplées de Sauvages se rappelaient au souvenir des Jésuites. Ces tribus invoquaient les Robes Noires pour les fortifier dans la Foi ou pour les conduire au bonheur par la civilisation.
De grands obstacles surgissaient de la difficulté même de l'idiome anglais, que les étrangers ont tant de peine à vaincre, et surtout de l'esprit général dont le pays était animé. Ce ne sont plus en effet ici des provinces ensevelies dans l'ignorance et l'Idolâtrie, des hommes complètement privés d'éducation. Aux extrémités du territoire, on rencontre encore, à la vérité, des Indiens qui savent à peine ce que c'est que Dieu et la société; mais les Jésuites ne sont ni assez nombreux ni assez valides pour se dévouer à ces périls de l'Apostolat. Le Métropolitain de Baltimore et les Pères devenus ses coopérateurs s'étaient rendu compte de l'état normal du pays. Avant d'user leurs dernières forces dans un suprême combat en faveur du Catholicisme, ils sentent qu'il importe de laisser derrière eux des héritiers de leur courage. Au cœur même de l'Union, John Carroll fonde à Georgetown un Collège où les jeunes gens apprennent
en même temps la persévérance religieuse et les belleslettres. C'est la plus chère espérance des Missionnaires: ils se consacrent presque entièrement à sa prospérité. Ils prêchent, ils enseignent au milieu d'une population civilisée; ils se trouvent, malgré eux, en rivalité avec des Ministres protestants exercés aux luttes de la parole et forts de leur nombre. Il était impossible aux Jésuites de se recruter en Europe, très-difficile de faire naître des vocations parmi les Catholiques des Etats-Unis. Ces Catholiques ont une foi vive, un zèle ardent; mais de la situation de leur pays et des principes qui y prévalurent résulte une double influence à laquelle il ne leur a pas été donné de se soustraire. Cette influence mettait alors un obstacle invincible au progrès du Sacerdoce.
Peuple nouveau, chez qui l'industrie est un besoin et sera long-temps un luxe, les Américains lui prêtèrent un caractère d'activité dévorante. C'est ce levier qui fait mouvoir la masse de la Nation, qui entraîne la jeunesse elle-même, qui tourne ses pensées, ses goûts, ses désirs vers les entreprises les plus magnifiques ou les moins réalisables. Au sortir de l'enfance, l'Américain se trouve homme fait pour la fortune et pour les périls. Il a soif du bien-être et des jouissances matérielles. Afin de les conquérir, la vie elle-même ne lui semble pas un trop grand sacrifice. Ce sentiment d'égoïsme a été développé sur une si vaste échelle qu'il s'élève maintenant aux proportions dun patriotisme souvent éclairé. 14 était dans sa nature de s'opposer au renouvellement d'une milice religieuse se dévouant sans autre intérêt que le salut des âmes. L'ambition tuait les vocations dans le cœur des Américains; la forme politique qui constitue les Etats-Unis les éloignait encore davantage du renoncement à eux-mêmes. La manière dont le gou-
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vernemcnt y a été fécondé donne en effe! à Faction démocratique des bases si larges que l'abus se produit inévitablement à côté du droit. La liberté est un fruit dont l'homme se montre avide à tout âge et dans toutes les conditions. Les jeunes Américains, nourris dès le berceau dans ces idées d'affranchissement absolu, ont été tout naturellement portés à en jouir autant que possible et aussitôt que possible. On ne leur apprit pas à faire la distinction entre l'indépendance nationale et la liberté individuelle. Dans leur passion de libre arbitre, ils confondirent ces deux principes opposés : le triomphe de l'un devint un excès et une cause de ruine sociale par l'autre. Le joug à écarter pour les enfants de l'Union, ce fut l'autorité paternelle ou le pouvoir temporaire des instituteurs qui en dérive. S'y soustraire immédiatement est un désir inné au cœur de l'homme. En Amérique, on le fomenta, on l'exalta par toutes les théories d'indépendance. Le peu de sévérité des parents ou la certitude de voir leurs conseils dédaignés facilitèrent l'impulsion de cet esprit insubordonné. Il agissait sur la jeunesse indigène; il réagit sur celle qui accourait d'Europe pour se consacrer à l'institut de Loyola ou au Sacerdoce. L'air de liberté que ces Novices inexpérimentés respiraient dans les Etats de l'Union en jeta plusieurs au milieu des voies du monde ; mais les Jésuites s'étaient attendus à ces échecs. Ils persévérèrent dans leur plan ; cette persévérance fut enfui couronnée de succès.
Quand la victoire eut laissé les Américains maîtres de leur pays, John Carroll comprit que la Religion catholique devait, elle aussi, avoir son église et sa maison d'éducation parmi tous les temples que la liberté élevait à chaque culte. Il fonda donc au bord du fleuve Potomak et presque aux portes de Washington le Collège de
Georgetown, Y Aima domus des Jésuites anglo-américains. Le Congrès et les présidents des Etats-Unis prirent sous leur protection cet établissement, qui, comme la plupart des résidences de l'Institut, s'élève sur une colline, afin de présenter au loin ce spectacle si moralement utile, le temple du Très-Haut devenu l'indice visible de la protection céleste. D'autres églises se construisirent par les soins des Pères. Ils n'avaient qu'un faible espoir de se régénérer, mais le Catholicisme devait survivre à la Compagnie: ils travaillèrent à l'accroître et à le rendre populaire. Marchant sur les traces du Père Hunder, les derniers survivants de l'Ordre de Jésus assistaient au mouvement social qui emportait l'Amérique septentrionale; ils y participèrent comme citoyens, ils s'efforcèrent de le rendre favorable au Catholicisme. Les Jésuites avaient efficacement travaillé à civiliser ces peuples : les Protestants eux-mêmes leur témoignaient de la gratitude pour les bienfaits passés; on leur facilita les moyens de s'étendre dans le Maryland, dans la Pensylvanie, dans les districts de Columbia, de Philadelphie, de Boston et de New- York.
En i8i3,sous la direction du Père Grassi, les Missions commençaient à prospérer, lorsqu'un incident sérieux mit les Jésuites en divergence avec la loi. Le cas était épineux, car il s'agissait du secret de la confession. Un négociant fut tout à coup dépouillé d'une certaine somme d'argent. Le voleur échappait aux recherches de l'autorité; il était Catholique, il ne put échapper aux remords de sa conscience, il s'adresse au Père Kohlmann, Jésuite français, né à Colmar le i3 juillet 177 1. Il avoue son crime; l'enfant de saint Ignace se charge de le réparer en restituant la somme enlevée. Kohlmann remplit son devoir; néanmoins les magistrats. le citent à leur tribunal.
Ils lui déclarent qu'aux termes des lois de la République, celui qui cache le nom du malfaiteur est censé son complice, et qu'il devient passible de la même peine. Cette menace n'intimide point Kohlmann. La Cour suprême de justice évoque l'affaire qui, en soulevant de pareilles difficultés, tenait en éveil l'attention publique. Les Protestants se partagent en deux camps : les uns se rangent du côté des Jésuites, les autres demandent que force teste à la loi. Des débats solennels s'engagent sur cette question de vie ou de mort pour le Catholicisme. Le Père Kohlmann expose devant la Cour judiciaire le respect traditionnel dû au secret de la confession; il émeut les Protestants; il porte la conviction dans leurs âmes; et, sous la puissance de cette parole, la magistrature déclare que la liberté de conscience accordée à tous doit s'étendre jusqu'au secret confié aux Prêtres catholiques dans le tribunal de la Pénitence.
C'était un triomphe que le Jésuite avait préparé par .son livre intitulé Catholic question et par sa défense; en 1 8 1 5 , le gouvernement voulut récompenser tant de services. Le Collège de Georgetown reçut le titre et les privilèges d'Université. Le i décembre i8i5, John Carroll expire entre les bras du Père Grassi. Cet Archevêque octogénaire, qui a vu tant de révolutions, mourait en laissant la Compagnie de Jésus en voie de prospérité. Un Noviciat venait d'être créé à White-Marsch , dix-neuf jeunes gens y entraient, et les funérailles du Prélat allaient encore fournir une nouvelle démonstration de la liberté religieuse qu'il sut si sagement faire proclamer. Ce fut la première fois que la cité de Baltimore vit la croix parcourir ses rues et les prêtres , revêtus de leur habit de chœur, psalmodier les chants de l'Eglise. La foule accueillit cette pompe funèbre avec
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un silence respectueux. Elle s'était battue pour jouir de la liberté, elle l'accordait aux autres aussi étendue qu'elle la désirait pour elle-même.
Deux ans après, le Père Léonard Neale, le successeur de Garroll sur le siège métropolitain, mourut à son tour, laissant six de ses frères engagés dans la Compagnie. Le grain de sénevé se développait. En 1818 les enfants de saint Ignace se trouvaient au nombre de quatre-vingt-six. Le Père Kenney prononçait devant le Congrès et le corps diplomatique l'oraison funèbre du duc de Berry. Les Jésuites se mêlaient activement au bien qui se projetait. Ils fondaient à Georgetown des écoles gratuites où trois cents enfants étaient élevés par eux, sans distinction de culte. Par la force seule du principe catholique, ils attiraient à la Foi. Chaque semaine des familles entières abjuraient le Protestantisme entre leurs mains, et Ton vit même des minisires anglicans, des chefs de l'Université, renoncer aux avantages de leur position pour écouter la voix de Dieu qui les appelait à la Compagnie de Jésus \ En présence de tels résultats, le gouvernement ne s'effraie point des succès dont il suit la marche progressive; mais il exige que, comme les autres établissements d'éducation publique, les Jésuites reçoivent la rétribution que les familles ont l'habitude de payer. C'est une garantie de loyale concurrence qui semble porter atteinte au vœu des Pères. Ils consultent leur Général. Fortis décide que soumission est due aux lois civiles; mais que, pour rester dans la rigueur de la pauvreté religieuse, toutes les sommes provenant de ces rétributions seront offertes publiquement et sous le
1 La conversion la plus éclatante fut celle de Barber, pasteur de l'Eglise reformée et recteur du Collège de Conuccticut. 11 embrassa le Catholicisme avec toute sa fanulle et entra au Noviciat des Jésuites. Son épouse se fit recevoir au couvent de la Visitation ; quinze ans plus tard leur fils fut admis parmi les Pères de l'Institut.
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contrôle de chacun aux indigents, aux hospices et aux prisons.
La résurrection des Robes Noires était annoncée dans les savanes. Les tribus errantes réclamèrent auprès des présidents de l'Union les Missionnaires qui avaient jadis béni leurs ancêtres. Elles les invoquèrent pour féconder le désert par la prière et le civiliser par l'éducation. Les Osages avaient donné l'exemple, les Nègres de Saint-Domingue le suivirent. Le \/\ septembre 1820, l'abbé Tournaire, missionnaire apostolique à Haïti, écrivait aux Jésuites : « Des Pères de l'Institut ont pendant de longues années dirigé les missions de ce pays; ils y ont bâti des églises et appris à faire vénérer le nom de Jésuite. Leurs travaux y consacrèrent pour jamais celui de Père, dont depuis lors les sauvages honorent le simple Prêtre. Les vieux noirs y parlent encore de leurs bonnes œuvres; ils récitent divers fragments de prières, seul reste de splendeur et de piété conservé dans le cœur de ces pauvres gens après tant de guerres cruelles. Les Jésuites abandonnèrent le pays, et avec eux la Religion disparut. Voyez s'il vous est possible de laisser perdre quatre cent mille âmes; si la piété des Jésuites peut y laisser éteindre le souvenir de cet apostolat; si le portrait horrible qu'en trace la haine; si les vues de la France sur Saint-Domingue; si quelques autres misères toutes terrestres peuvent fermer le ciel à ces âmes de Jésus-Christ. »
Des sollicitations aussi touchantes arrivaient des points les plus opposés. Ce cri d'une reconnaissance traditionnelle était un hommage rendu à l'ancienne Compagnie de Jésus, la moderne aspirait à s'en rendre digne. Mais quand la prière des Nègres parvint aux enfants de saint Ignace, ils se trouvaient déjà engagés par une espèce
de concordat avec Guillaume du Bourg, Evêque de la Nouvelle-Orléans. Ce dernier les avait chargés cl'évangéliser les peuples qui habitent les bords du Missouri et des fleuves voisins; les Jésuites avaient accepté. Quelques Novices venus de Belgique furent choisis pour remplir le vœu du Prélat. Ces Novices étaient François de Maillet, Pierre de Smet, Verreydt, Van Asche, Glet, Smedts et Verhaegen. Ils avaient pour maîtres les Pères Charles VanQuickenborn etTemmermann,déjà familiarisés avec la langue anglaise. Du Bourg, comme les disciples de l'Institut, n'a pour toute ressource que son zèle. Ainsi que lui, les Missionnaires ne désespèrent cependant pas de la Providence. Van Quickenbornse met à mendier dans le pays; il s'adresse aux Protestants et aux Catholiques, stupéfaits de cette innovation. Le Jésuite était aimé; l'œuvre qu'il entreprenait excitait l'intérêt public; il recueillit en peu de jours assez d'aumônes pour accomplir le voyage.
Cette excursion ne fut pas sans danger. Les Pères eurent d'immenses prairies à traverser, d'interminables circuits à faire pour retrouver leur route ou pour éviter la rencontre des bêtes féroces. Ils marchèrent longtemps, ici à pied., là placés sur de frêles barques descendant ou remontant des fleuves inconnus. Enfin ils arrivèrent à Saint-Louis, où un autre genre d'épreuves les attendait. Ils s'établirent près de Florissant, sur un terrain vierge au bord du Missouri. Alors, tous confondus dans le même travail par la même nécessité, ils commencèrent à bâtir de leurs mains une demeure en charpente et à préparer des champs pour la culture. A cette latitude, le climat est rigoureux en hiver. Ils n'étaient habitués ni à un pareil froid ni à d'aussi pénibles labeurs; mais, au terme de ces fatigues, ils savaient
qu'un grand but de civilisation leur était proposé par le Christianisme, leur persévérance triompha. Van Quickenborn avait jeté les fondements dune Mission, créé un Collège et des Résidences; il pénètre dans l'intérieur des terres pour tracer la voie à ses successeurs. Des Pères belges ouvraient ces contrées à l'Evangile; quelques Jésuites français, appelés par l'Évêque de Bardstown, s'enfoncent dans les solitudes du Kentucky. D'autres, sur les pas de Purcell, Evêque de Cincinnati, s'établissent sur l'Ohio. Mais, tout en cédant aux instances de ces Prélats, qui sentaient le besoin de s'appuyer sur des dévouements aussi éprouvés, les Jésuites pensent que le moment n'est pas encore venu de ressusciter les prodiges passés. Il était beau à eux, à peine sortis du sépulcre, de réveiller ces tribus et de les convoquer encore au pied de la croix; le nombre si restreint des enfants de Loyola ne permettait pas néanmoins d'envoyer au martyre ou à la mort tant de Pères qui soupiraient après ce dur apostolat. L'Institut s'était vu contraint de réduire en système les sacrifices individuels. Lobéissance enchaînait à de moins périlleux travaux, et les Jésuites n'obtinrent plus que difficilement l'honneur d'aller mourir au milieu des Sauvages.
C'est qu'un fait immense venait de s'accomplir, et ils savaient en tenir compte. Aux Etats-Unis, la population blanche non catholique l'emportait numériquement sur celle des Indiens. Sans cesse refoulées par les blancs, auxquels elles ne consentent jamais à se mêler, toujours en guerre les unes avec les autres, les races indiennes décroissent sans cesse; elles tendent même à s'effacer. Les Jésuites, dans les jours les plus prospères de leurs Missions, ne purent jamais les plier en masse aux besoins et aux mœurs de la vie civilisée. Quelques vi. 24
peuplades dans le Maine et an delà du Mississipi semblaient faire exception à cette règle générale ; mais le problème était résolu par l'expérience. Autrefois, pour conserver le germe du Christianisme, adoucir les mœurs et attirer les Sauvages à un progrès réel, il fallait les sevrer de toute communication avec les blancs. C'était la condition indispensable. Maintenant les lois en vigueur aux Etats-Unis s'opposent à cette séquestration; elles favorisent le commerce entre les deux races, elles le proclament. Il devient donc plus difficile que jamais de prémunir les Indiens contre les vices inhérents à leur nature. C'est en face de pareils obstacles que les Jésuites n'ont pas cru devoir se roidir contre les impossibilités morales et matérielles dont ils avaient le pressentiment. L'alternative leur était laissée; ils préférèrent le certain à l'incertain. On les avait autrefois accusés de poétiser les Missions, d'abriter les ambitions ou les crimes de l'Institut derrière cette page d'histoire dont chacun confessait la grandeur et l'utilité; ils ne voulurent pas qu'un pareil reproche pût être adressé à la Société renaissante. On les condamnait à être hommes ; en attendant des jours meilleurs, ils se résignèrent aux proportions de l'humanité.
Perpétuer la Foi dans les générations catholiques, ramener les sectaires par la discussion et former un clergé national, telle fut la triple fin qu'ils se proposèrent. Ils embrassaient par la pensée les travaux des anciens Pères; ils voyaient ce qu'il leur restait à accomplir pour féconder ce sol, ne demandant pas mieux que de produire des moissons chrétiennes. Ils comptaient le petit nombre de Fidèles mêlés à une multitude de sectaires; ils crurent que leur premier devoir était de combattre là où le péril apparaissait imminent. Le libre
examen, l'indépendance absolue et le luxe engendraient de fréquentes apostasies et une licence sans frein. Le manque de prêtres produisait à la longue un sommeil voisin de la mort. Les Américains, aux yeux des Jésuites, paraissaient destinés à jouer plus tard un rôle important dans les affaires du monde. Les Jésuites apprécièrent leur industrieuse activité, leur génie pénétrant et toujours avide d'entreprises gigantesques. Malgré l'incertitude des calculs humains, ils conçurent l'idée que ce peuple était réservé à exercer une influence prédominante. Le charme protestant était rompu. Les liens de secte se relâchaient; la confusion des principes, l'instabilité des symboles, les scissions éclatantes, le désir de tout connaître poussaient évidemment les esprits vers l'indifférence ou vers la foi antique, immuable, indéfectible du Christ. Les Jésuites augurèrent qu'un tel mouvement aboutirait à la reconnaissance de la vérité: ils songèrent à le seconder.
Dans ce but, ils renoncent pour un temps aux missions aventureuses. Quelques années s'écoulèrent dans les soins du sacerdoce et de l'enseignement; mais la majorité des Catholiques, appartenant aux classes ouvrières, ne pouvait pas, en l'absence de toute subvention gouvernementale, soutenir le Clergé et aider à la construction ou à l'entretien des églises. Les Collèges eux-mêmes périclitaient faute de secours pécuniaires. Une maison d'éducation a été fondée à Washington; elle succombe sous les charges. En 182-7, le Général ordonne de la fermer plutôt que de toucher à la rétribution offerte par les enfants, rétribution qui doit être distribuée aux hospices et aux prisons. Le Père Jérémie Kelly est le recteur de ce Collège; il refuse d'obéir. Il afferme une autre demeure, et, peut-être dans l'intérêt de l'Institut,
il engage les professeurs de la Société à ne pas perdre .un établissement aussi utile. La proposition de Kelly était contraire au vœu des Jésuites ainsi qu'au principe de l'Ordre : ils la désapprouvent. Kelly est pour ce fait seul retranché de la Compagnie.
Cet exemple donnait aux Américains une idée de ce que les Jésuites pouvaient et devaient faire. A quelques années d'intervalle, le choléra montra les Pères sous un autre jour. Les Etats-Unis les voyaient désintéressés et toujours prêts à se sacrifier pour le bonheur des autres, ils les virent en 1 83 1 offrir l'exemple de la plus étonnante intrépidité. Dans une notice manuscrite sur les Missions aux Etats-Unis et adressée de Philadelphie par le Père Dubuisson à la comtesse Constance de Maistre, duchesse de Laval-Montmorency, nous lisons le récit des impressions que fit le courage des Jésuites et des Sœurs de la Charité :
u On n'avait pas la certitude, raconte Dubuisson, que cette maladie fût contagieuse; les opinions étaient partagées; toutefois on savait, et on s'en aperçut bientôt, que souvent la chute d'une victime était suivie de celle de plusieurs autres dans la même famille ? dans la même habitation ; et il est vrai de dire que le choléra inspirait partout la terreur. Trop souvent les personnes attaquées de ce mal furent abandonnées à leur funeste sort, ou, tout au moins la mère, l'épouse, l'ami intime, le serviteur fidèle ou le maître compatissant, tandis qu'ils se dévouaient aux soins extraordinairement assidus qu'exigeait le traitement, envoyaient en vain appeler du secours. Conséquents dans l'application d'un principe dicté, non par la charité chrétienne, mais par l'intérêt privé, les Ministres des sectes ou s'éloignèrent autant qu'ils purent des lieux que ravageait le choléra , ou se
gardèrent en général -de visiter les infectés. Nous disons en général, parce qu'on a vu quelques-uns de ces Ministres braver le danger pour exhorter les mourants à la résignation. Il faut le dire, hors de la communion catholique, les malades ou ceux qui les entouraient ne songeaient guère à appeler le Ministre. Quel contraste entre cet égoïsme ou cette indifférence glaciale et le zèle courageux , les soins empressés des Prêtres et des Sœurs si bien nommées de la Charité. On avait entendu les feuilles publiques parler de cette charité, de ce zèle développé d'abord en Europe, puis au Canada, ravagé avant que le fléau nous eût atteints; mais il n'est rien de tel que de voir les choses de ses propres yeux. Protestants, Presbytériens, Méthodistes et Baptistes, Quakers et Unitaires, tous furent ébahis de voir universellement les Prêtres catholiques, à toute heure du jour et de la nuit, courir aux infectés, non-seulement dans la maison du riche, mais encore, et le plus souvent, dans la chétive et rebutante demeure de l'indigent, du nègre. Qu'on s'imagine leur surprise à la vue d'un Prêtre rendant parfois au moribond dégoûtant ce que le monde appelle les services les plus bas, les plus humiliants! à la vue des Sœurs de la Charité, de femmes jeunes et délicates qui se dévouaient à de pareils soins auprès des victimes entassées dans des hôpitaux temporaires, femmes pour qui ce genre de dévouement héroïque était une chose neuve! Mais, ô douleur! ô scènes que nul pinceau ne saurait rendre ! bientôt deux de ces Sœurs, de ces anges en forme humaine, sont attaquées du formidable choléra : leur carrière est terminée; peu d'heures s'écoulent, et elles succombent. Que vont faire les autres? céder à la frayeur? prendre la fuite? Non, non! Elles connaissent le danger; de l'œil elles mesurent le précipice, et, sans
détourner la tête, elles marchent sur ses bords;... parce qu'elles puisent à une source divine leur tranquille courage. Bien loin que la mort des deux saintes victimes fût un échec au dévouement des autres, de nouvelles Sœurs furent appelées, qui volèrent à ce théâtre de l'héroïsme si pur que la charité chrétienne seule sait inspirer, disons-le sans détour, que le seul zèle catholique présente au monde étonné.
» L'effet sur les esprits fut très-grand, l'impression profonde, l'hommage d'applaudissements spontané. L'éloge de ces inestimables Sœurs était dans toutes les bouches: les feuilles publiques le portèrent au loin dans toutes les directions. On conçoit aisément l'honneur qui en rejaillit sur le nom Catholique. »
Ce récit est pleinement confirmé par les témoignages protestants. A la même heure, le Père Mac-Elroy, à Fredericktown et sur tout le littoral de ce district, répandait la semence catholique. Simple Frère coadjuteur, il a souvent laissé pressentir à Grassi la portée de son intelligence, Grassi l'apprécie, il développe ses brillantes qualités, et l'humble Coadjuteur s'élève au grade de Profès. Il avait tout ce qui est nécessaire pour entraîner les masses et pour produire dheu.reux effets. Son éloquence devient populaire : il la consacre à la gloire de Dieu et au triomphe de l'éducation. Il établit des collèges, des églises, des écoles pour les orphelins; il féconde la charité chrétienne au milieu de ces populations du Maryland, que l' indus! rie rend égoïstes. Son influence eut quelque chose de si merveilleux, qu'en 1 829 un écrivain calviniste, M. Schœffer, s'écriait dans son journal : « Chose étrange! la France catholique chasse les Jésuites de son royaume; elle leur enlève l'éducation de la jeunesse, et les Protestants de Frederick contribuent, chacun pour ses cin-
qualité dollars, à bâtir aux Jésuites un collège clans cette ville. »
Telle était la situation que les disciples de Loyola se créaient dans les Etats-Unis, lorsque Mac-Elroy trouve occasion d'acquitter par un service la reconnaissance de ses frères de l'Institut. Au mois de juin i834, cinq à six mille Irlandais étaient occupés à des terrassements sur le chemin de fer entre Baltimore et Washington. Ils se séparent en deux camps, ils se livrent combat, ils s'insurgent; puis, retirés dans les forêts, ils bravent la force armée, qui n'ose s'engager à leur poursuite. Un pareil état de choses inquiétait les populations voisines, exposées au pillage ou à l'incendie. Les prières, les ordres, les menaces, tout avait été. inutile. Mac-Elroy est informé de ce qui se passe : il accourt sur les lieux, il pénètre seul dans la forêt. Sa présence suspend les hostilités. Il fait comparaître devant son tribunal les deux parties, il leur enjoint de signer la paix; il congédie les troupes et ramène à leurs labeurs ces hommes que la colère rendait si dangereux. Le Jésuite avait souvent besoin de se transporter d'une province à une autre. Dans l'impossibilité de lui faire accepter quelque récompense nationale, le gouvernement saisit ce prétexte, et il donne à Mac-Elroy, pour toute sa vie, une place gratuite dans les voitures publiques.
Ce que Mac-Elroy réalisait dans Fredericktown, d'autres l'entreprenaient sur divers points du Maryland et de la Pensylvanie. Les Pères Fenwick, Kenney, Larkin, Ilavermans, Mulledy, Verhaegen, Kohlmann, Vieng, Leken, Dougharty, Evremont, Ryder, Dubuisson, Vespre, Barbelin, Petit et Edouard de Maccarthy sont pour la plupart désignés par les Evêques comme leurs eoacljuteurs ou leurs frères dansl'Episcopat; ils repoussent avec humilité
cette glorieuse marque de confiance. Ils vivent au milieu des accroissements et des prospérités inouïes dune terre en travail d'un nouveau monde; ils assistent à cet ébranlement industriel dont la progression a quelque chose d'admirable et d'effrayant; mais ce n'est pas pour y participer qu'ils ont traversé les mers, abandonné leur patrie et adopté une existence pleine de dangers quotidiens et de souffrances ignorées. Ils sont là en face d'un peuple que l'indépendance a régénéré et qui, jeune encore sur la carte du globe, aspire cependant à conquérir toutes les jouissances du luxe réservées aux nations sur leur déclin, et sentant le besoin de se distraire de la gloire par le plaisir. Ils ont pensé qu'à ce peuple ébloui par sa fortune il faudrait tôt ou tard un aliment plus substantiel que les richesses du commerce ou les merveilles de rindustrie.'Sans acception de secte ni de parti, ils l'appellent à la connaissance de la vérité, et leurs efforts ne sont pas stériles. Aux Etats-Unis plus que partout ailleurs, il y a des âmes désabusées de l'erreur, des intelligences élevées qui, se fatiguant de flotter dans l'incertitude, osent demander à l'Unité de calmer leurs doutes et d'apaiser leur muet désespoir. A ces âmes privilégiées des consolations sont nécessaires; les Jésuites accourent pour les offrir. On sait que dans chaque grand centre de population, qu'aux portes des cités opulentes, ils sont parvenus, avec l'appui des Evêques, à se dresser une tente où ils abritent la jeunesse, où ils accueillent rage mûr et où chacun reçoit les conseils que sa position réclame. On y afflue de tous les points.
Le travail augmente avec les années, la confiance s'établit, le nombre des Jésuites s'accroît en proportion. Ils n'étaient que treize en t8o3; en 18^9, on en comptait cent dix; en 1 844? ^a province du Maryland seule s'é-
lève au chiffre de cent trente; celle du Missouri en possède cent quarante-huit. Les Jésuites ne cachent ni leurs tendances ni leur but; ils sont Catholiques, ils aspirent à faire des Catholiques. Le gouvernement de l'Union ne s'effraie pas du mouvement qu'ils impriment. A l'exception de quelques sectaires, que leur obscurité force à se montrer intolérants, les chefs du Protestantisme prennent modèle sur les chefs de l'Etat. Plus d'une fois on a vu le président John Tyler assister à la distribution des prix à Georgetown, et tous les jours on rencontre autour de la chaire des Jésuites les citoyens les plus illustres de l'Amérique, encourageant par leur présence les efforts que font les. Pères pour répandre dans les cœurs les principes de la morale évangélique.
Tandis que les Jésuites de Maryland contraignaient l'Hérésie à donner de justes applaudissements à leur Apostolat,, d'autres enfants de saint Ignace, dispersés sur le Missouri, affrontaient de nouveaux périls. En 1 823, Van Quickenborn installait au nord des fleuves sa petite colonie de Missionnaires. Ils y étaient connus, car anciennement ils avaient révélé aux tribus errantes le bonheur de la famille. « Nous avions appris à ces peuples dociles, mande le Père Thibaud dans une lettre datée de Sainte-Marie-du-Rentucky, le i5 octobre i843, à labourer la terre , à élever des volailles et des brebis. Leurs femmes filaient la laine des bisons et la rendaient aussi fine, aussi soyeuse que celle des moutons d'Angleterre : elles en fabriquaient des étoffes et les teignaient en jaune , en noir, en rouge foncé ; elles s'en faisaient des robes quelles cousaient avec des fils de nerfs de chevreuil. »
Sur le conseil du Président des États-Unis, FÉvêque
de ia Nouvelle-Orléans avait réclamé quelques Pères: ils étaient venus ; l'œuvre grandissait avec la Compagnie. Rosati, premier Evèque de Saint-Louis, les soutenait dans leur rude entreprise. Van Quickenborn, à qui le Père Théodore de Theux avait amené un renfort, hésitait à se lancer dans des excursions infructueuses. On tâcha de civiliser les Indiens par l'éducation; une école fut fondée; mais les enfants qu'on y réunit ne tardèrent pas à se sentir sauvages au milieu même des soins qu'on leur prodiguait. Le travail n'était accepté par eux que comme une honte. Quand on essaya de les initier aux arts mécaniques et à l'agriculture, ils se mirent à pleurer et à fuir; on eût dit que l'humiliation dépassait même les bornes prévues par eux. Les Jésuites néanmoins ne désespérèrent ni de la Providence ni de leur courage. Les blancs contemplaient d'un œil jaloux les peines inutiles que prenaient les Missionnaires pour émanciper les tribus : ils se plaignaient d être abandonnés; ils réclamaient un Collège. L'Evèque de Saint-Louis joint ses vœux aux leurs, et, le 2 novembre 1829, les classes commencent. Les Protestants ont rivalisé de zèle avec les Catholiques pour élever le monument ; ils désirent que leurs enfants soient assujettis à la même règle. Trois ans après sa fondation, le Collège de Saint-Louis recevait du gouvernement central le titre et les privilèges d'Université. Plus tard celui de Saint-Charles au Grand- Coteau jouit des mêmes prérogatives.
Les Jésuites avaient peu à peu dompté ce besoin d'indépendance signalé avec un si juste effroi dans la jeunesse. L'idée religieuse pénétrait au cœur de ces natures violentes et bonnes tout à la fois; il opérait des miracles de soumission. L'Europe catholique, à Rome, à Vienne et à Paris, s'était intéressée à ce mouvement civili-
sateur; l'Anglicanisme ne resta pas en arrière. Guillaume IV, roi de la Grande-Bretagne, fit adresser aux Jésuites de Saint-Louis la collection des archives britanniques; le Président des Etats-Unis offrit celles de •l'Amérique. Les Jésuites avaient popularisé le goût de l'étude et l'amour des devoirs pieux. Leur chaire fut une espèce de lien qui rattacha les esprits les plus opposés à un principe commun. Ainsi qu'au Maryland et à la Virginie, ils attirèrent les intelligences par le charme de leur parole et par la force de leur logique. Vivant en paix avec les Protestants, dont ils possédaient l'estime, ils voyaient de temps à autre des Ministres de l'Anglicanisme suivre l'impulsion donnée par Pierre Gonnelly.
Pierre Gonnelly était pasteur du culte réformé dans la ville de Natchez. L'éloge qu'il en rend faire de la charité et de la science des Pères lui inspire la pensée de conférer avec eux sur les choses de la Foi. Il arrive, il est convaincu, il proclame le dogme catholique. De retour à Natchez, il vend ses propriétés, résigne sa paroisse et abjure le Protestantisme. Sa femme limite. Ils traversent les mers avec leur famille; ils sont au centre de la Chrétienté, et là, sous la direction des Jésuites de Rome, le Ministre anglican se consacre au service des autels par le sacerdoce.
Les excursions chez les Sauvages marchaient de front avec les soins de l'enseignement et du saint ministère. lies Jésuites forment en Gongrégation quelques tribus mieux disposées que les autres. Une église se construit sur le territoire des Sioux; d'autres résidences sont jetées à Saint-Charles, à Watkinsonville, à Clarke, à New- London, à Louisiana, à Jefferson et à Columbia. En i836, le cacique Blackhawk et son filsKeskuck, qui
guerroyèrent si longtemps contre la République du Missouri, se présentent à Saint-Louis : ils demandent des Robes Noires, de ces enfants de saint Ignace, dont les anciens de la tribu font de si touchants récits. Leur appel est entendu; les Pères Van Quickenborn et Hoocker se mettent en route avec eux; ils arrivent le Ier juin au pays des Kickapoas.
Le gouvernement central ne cessait, dans son intérêt, de répéter à ces peuplades qu'un culte quelconque était nécessaire à l'homme. L'Union leur fournissait des pasteurs anglicans ; mais les Indiens, ne les voyant pas venir à eux le Rosaire et le Crucifix à la main, se prirent à douter de cette Religion qui, disaient-ils, n'était point celle des Français. Ils avaient d'autres souvenirs encore vivaces au cœur; ces souvenirs se réveillèrent aussitôt que le nom des Jésuites retentit à leurs oreilles. Il leur fallut des Pères : les Pères accoururent au milieu des forêts. La vue des Robes Noires fut comme une nouvelle ère de salut annoncée aux Sauvages de l'Ohio et du lac Erié. Les Piankaskas et les Weas, descendants des Miamis, les Kaskaskias et les Péorias s'ébranlèrent pour fêter leur arrivée. Les Méthodistes en avaient séduit un grand nombre. Ces Indiens s'étaient vus tout à coup abandonnés par les Missionnaires; ils n'avaient pu s'expliquer cette désertion que l'obéissance au bref de Clément XIV commandait, et, dans leur désespoir, ils avaient abjuré la Foi catholique. Ils proposaient de l'embrasser de nouveau si un Jésuite leur était accordé. Van Quickenborn connaissait les bienveillantes dispositions du Congrès; il affirme à ces peuplades qu'elles sont libres d'adopter le culte qui conviendra le mieux à leurs sentiments, et un Père de l'Institut leur fut promis.
Peu de moisaprès,le 16 août 1887, Van Quickenborn
expirait sous le poids des fatigues sacerdotales. Fondateur de la province du Missouri, il se sentait revivre dans les héritiers de son zèle ; les Novices formés à ses exemples allaient marcher sur les traces de sa charité. Le Père Ferdinand Helias, dans les districts de Colebroock, de Gasconade et des Osages, se fait centre pour les émigrants d'Europe et pour les naturels du pays. Afin de les forcer à se réunir en société, il édifie des églises, il crée des écoles : c'est ainsi que fut commencée la ville de la Nouvelle-Westphalie. Il n'a sous la main que de pauvres colons ou des sauvages encore plus pauvres; Helias s'adresse à la Société Léopoldine de Vienne et à celle de Lyon. Les subsides qu'il en retire sont insuffisants : il invoque le concours de ses amis et de ses parents de Belgique. Il intéresse l'Europe au progrès de sa Mission. En i838 le Jésuite n'avait découvert dans ces tribus que six cent vingt Chrétiens. Cinq ans après il en dirigeait deux mille sept cent dans les voies de la civilisation. Le Père Hoocker pénètre à son tour chez les Potowatomies. Ils vivent sous des tentes, n'ayant pas même de vêtements pour couvrir leur nudité ; ils sont en proie à une maladie contagieuse qui les décime. Hoocker se dévoue volontairement à toutes ces misères et soutient les courages chancelants. Le froid est si intense qu'il ne peut goûter un instant de sommeil sur la terre où il essaie de reposer ses membres engourdis ; cela ne l'arrête point dans ses projets. Il construit une église , afin d'apprendre à ces malheureux qu'ils ont un Père dans le ciel et un Jésuite ici-bas pour veiller à leur bonheur. L'église achevée, Hoocker leur persuade qu'ils doivent offrir à leurs familles un abri contre l'intempérie des saisons. Ce conseil est adopté. De médecin, le Jésuite se transforme en architecte. Il secondait la
cause de l'émancipation chrétienne, il servait en même temps les intérêts de l'Union. Le gouvernement américain doit et veut favoriser ces succès qui, avec le temps, élèveront les tribus les plus endurcies au rang de citoyens. Pour préparer ce mouvement, il n'ignore point que les Jésuites sont le seul Institut qui puisse chaque année vouer tant de martyrs à la civilisation. On le voit donc s'associer à leurs efforts, bâtir des églises, fonder des écoles pour les daines du Sacré-Cœur, constituer des rentes aux établissements d'instruction publique et veiller à l'entretien des Missionnaires. Les Jésuites et les Protestants se sont rencontrés dans une pensée d'humanité. Les uns sacrifient leur vie au principe chrétien, les autres accordent quelques subsides et la protection de îa loi pour que les enfants de Loyola fassent plus tard des hommes de ces troupeaux de Sauvages.
Les Jésuites se trouvaient en force, leur nombre augmentait; les présidents de l'Union, Jefferson, Adams, Jackson, Van Buren et Tyler encourageaient leurs tentatives. Les Pères crurent que le moment était arrivé de répondre enfin à la prière des indigènes. Ces derniers imploraient l'assistance des Robes Noires comme un bienlait; les Robes Noires commencèrent à planter la croix dans les savanes les plus écartées. Les Têtes-Plates de l'Orégon avaient entendu parler de la Religion du Grandesprit qui autrefois fut prêchée à leurs ancêtres par des Missionnaires européens. Deux députations sont envoyées à Saint-Louis pour solliciter la même faveur. Ces députations périssent en route, englouties sous les neiges ou dévorées par les Cannibales. Une troisième est plus heureuse; quelques-uns de ses membres pénètrent dans le Missouri; ils font part de l'objet de leur voyage. Le 2 y mars 1840, le Père de Smet se décide à remplir un
vœu si persévérant. Il traverse le désert américain et les .Montagnes-Rocheuses, limites du monde atlantique; il affronte les périls de toute sorte qui doivent l'assaillir; puis, à la rivière Verte, il rencontre les Têtes-Plates et les Pondéras accourus pour lui servir de cortège.
Il est au centre de la trihu; des larmes de joie et d'espérance coulent de tous les yeux, et l'ancien des jours le salue par ces paroles : «Robe Noire, soyez le bienvenu dans ma Nation. C'est aujourd'hui que le Grand- Esprit a accompli mes vœux. Nos cœurs sont gros, car notre grand désir est rempli. Robe Noire, nous suivrons les paroles de votre bouche. » C'était un engagement, les sauvages l'ont tenu. Le Père de Smet a vécu de leur vie; il s'est fait une arme de leur docilité pour les conduire au Christianisme et pour élever leur intelligence. Il s'est improvisé chasseur, comme eux, afin de ne pas les abandonner; il a franchi les montagnes et navigué sur les lacs; il a vu quels fruits pouvaient porter ces peuplades indiennes. Le 27 août, il s'en sépare. « Long-temps avant le lever du soleil, écrit-il le !\ février i8/ji, toute la nation s'était assemblée autour de ma loge. Personne ne parlait, mais la douleur était peinte sur tous les visages. La seule parole qui parut les consoler fut la promesse formelle d'un prompt retour au printemps prochain et d'un renfort de plusieurs Missionnaires. Je fis les prières du matin au milieu des pleurs et des sanglots de ces bons Sauvages. Ils m'arrachaient malgré moi les larmes que j'aurais voulu étouffer pour ce moment. Je leur fis voir la nécessité de mon voyage ; je les excitai à continuer à servir le Grand-Esprit avec ferveur et à éloigner d'eux tout sujet de scandale; je leur rappelai les principales vérités de notre sainte Religion. Je leur donnai ensuite pour chef spirituel un Indien fort intelligent,
que j'avais eu soin d'instruire moi-même d'une manière plus particulière. Il devait me représenter dans mon absence, les réunir soir et matin, ainsi que les dimanches, leur dire les prières, les exhorter à la vertu, et ondoyer les moribonds et, en cas de besoin, les petits enfants. Il n'y eut qu'une seule voix, un assentiment unanime, d'observer tout ce que je leur recommandais. Les larmes aux yeux, ils me souhaitèrent tous un heureux voyage. Le vieux Grand-Visage se leva et dit : « Robe Noire, que le Grand-Esprit vous accompagne dans votre long et dangereux voyage. Nous formerons des vœux soir et matin afin que vous arriviez sauf parmi vos frères à Saint-Louis. Nous continuerons à former ces vœux jusqu'à votre retour parmi vos enfants des montagnes. Lorsque les neiges disparaîtront des vallées, après l'hiver, lorsque la verdure commencera à renaître, nos cœurs si tristes à présent commenceront à se réjouir. A mesure que le gazon s'élèvera, notre joie deviendra plus grande; lorsque les plantes fleuriront, nous nous remettrons en route pour venir à votre rencontre. Adieu ! »
» Plein de confiance dans le Seigneur, qui m'avait préservé jusqu'alors, je partis avec ma petite bande et mon fidèle Flamand, qui voulut continuer à partager mes dangers et mes travaux. Nous remontâmes pendant deux jours la Gaîlatine, fourche du sud du Missouri; nous passâmes de là par un défilé étroit de trente milles pour nous rendre sur la rivière de la Roche-Jaune , le second des grands tributaires du Missouri. Là il nous fallut prendre les plus grandes précautions : c'est pourquoi nous ne formâmes qu'une petite bande. Il fallait traverser des plaines à perte de vue, des terres stériles et arides, entrecoupées de profonds ravins, où à chaque pas on pouvait rencontrer des ennemis aux aguets. Des
vedettes étaient envoyées dans toutes les directions pour reconnaître le terrain; toutes les traces laissées soit par les hommes, soit parles animaux, furent attentivement examinées. C'est ici qu'on ne peut s'empêcher d'admirer la sagacité du Sauvage; il vous dira le jour du passage de l'Indien à l'endroit où il en voit les traces; il calculera le nombre d'hommes et de chevaux, il distinguera si c'est un parti de guerre ou de chasse; même, à l'empreinte des souliers, il reconnaîtra la nation qui a foulé le terrain. Tous les soirs nous choisissions un lieu favorable pour y asseoir notre camp, et nous construisions à la hâte un petit fort avec des troncs d'arbres secs pour nous mettre à l'abri contre une attaque soudaine. Cette région est le repaire des ours gris; c'est l'animal le plus terrible de ce désert; à chaque pas nous en rencontrions les traces effrayantes. »
Après quatre mois de voyage pour effectuer son retour, le Jésuite arrive enfin le 22 décembre à son point de départ. Il a d'heureuses nouvelles à communiquer à ses frères. Mille dangers que l'avidité même des trafiquants de pelleteries n'ose pas affronter se présentent au zèle. Pierre de Smet vient de faire germer une moisson de Chrétiens, les ouvriers s'offrent en foule pour la recueillir. Le 21 avril i8zj.i , il reprend sa course à travers ces régions inexplorées. Il a pour compagnons les Pères Point et Mengarini. Nicolas Point est un fils de la Vendée, « aussi zélé et courageux pour le salut des âmes, écrit Smet des bords de la Platte ', que le fut autrefois La Rochejaquelein, son compatriote, dans la cause de son Roi. » Mengarini est Italien; son aptitude pour la musique et la médecine , son ardeur apostolique
1 Lettre du Père de Smet à MM. Charles de Smet, président du tribunal de Termonde, et François de Smet, juge de paix à Gand.