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ont déterminé le choix des supérieurs. Trois coadjuteurs les accompagnent. Ils seront en même temps les missionnaires de ces tribus et leurs maîtres en agriculture ainsi qu'en industrie. Le soi était admirablement disposé; les Jésuites se mirent à l'œuvre. Ils avaient découvert un petit Paraguay, ils résolurent d'y établir des réductions. La première prit le nom de Sainte-Marie. Tout y est organisé avec une intelligence de mère. On donne à ces Indiens des lois et une règle de conduite; on les détache peu à peu de leurs superstitieux Manitoux, on les prépare au baptême et à la liberté. Les Têtes-Plates fournirent bientôt des guides et des catéchistes. Le Père Point s'engage avec eux chez les Kalispels ou Pends-d'Oreilles. Le Père de Smet évangélise les Nez-Percés. L'hiver vint, il apporta le mal de neige, c'est-à-dire la cécilé. Ce froid douloureux n'arrête point les Jésuites dans leurs excursions et les Têtes-Plates dans leurs devoirs nouveaux. Ils prient, il pèchent, ils chassent ensemble, et dans le journal d'hiver de Nicolas Point nous lisons : « Le 6 février. Aujourd'hui dimanche, grand vent, ciel grisâtre, froid plus que glacial, point d'herbe pour les chevaux, les buffles mis en fuite parles Nez-Percés. Le 7 le froid est plus piquant, l'aridité plus triste, la neige plus embarrassante; mais hier le repos a été sanctifié , aujourd'hui la résignation est parfaite : confiance ! Vers le milieu du jour nous atteignons le sommet d'une haute montagne. Quel changement! le soleil luit, le froid a perdu de son intensité, nous avons sous les yeux une plaine immense; dans cette plaine, de bons pâturages; dans ces pâturages, des nuées de buffles; le camp s'arrête, les chasseurs se rassemblent; ils parlent, et le soleil n'a pas encore achevé sa carrière que déjà cent cinquante-trois buffles sont tombés sous leurs coups.
Il faut en convenir, si cette chasse ne fut point miraculeuse, elle ressemble beaucoup à la pêche qui le fut. Au nom du Seigneur, Pierre jeta ses filets, et prit cent cinquante-trois gros poissons : au nom du Seigneur, le camp des Têtes-Plates eut confiance, et abattit cent cinquante-trois buffles. La belle pêche! mais aussi, la belle chasse! «
Les Têtes-Plates avaient pour ennemis les Pieds-Noirs et les Ranax. Jusqu'alors ils étaient vaincus et pillés presque sans combat. Le Christianisme, en les dotant d'une famille, d'un temple, d'un patrimoine, leur révéla le besoin de la défense et la bravoure qui fait mépriser le péril. Ils étaient en garde contre les invasions, le Père de Smet profite de celte trêve pour visiter les Stict-Shoi ou Cœurs-d 'Alêne, les Spokanes,les Shuyelpi, les Okanakanes, la tribu des Corbeaux et celle des Serpents. La Robe Noire était partout attendue, partout saluée comme un bienfaiteur. Les Sauvages, en l'admirant si patient et si affable, lui demandaient de leur enseigner la prière qui lui inspirait tant de vertus. Une immense montagne rocheuse domine tout le pays. En reconnaissance des leçons qu'ils ont reçues, les Sauvages nomment cette montagne Leeeyou-Pierre (le Père Pierre) afin d'éterniser le souvenir du Jésuite. Quand il est de retour à Saint-Louis , après ces courses merveilleuses, qu'il continue encore, le Père de Smet écrit le 3 novembre 1842 :
« Je n'ai plus que quelques mots à ajouter. Depuis ma dernière lettre, j'ai baptisé une cinquantaine de petits enfants, principalement dans les forts. L'eau du fleuve était basse, les bancs de sable et les chicots arrêtaient à chaque instant le bateau, et le mettaient parfois en danger d'échouer. Déjà les pointes de rochers ca-
chées sous l'eau l'avaient percé de trous ; les innombrables chicots qu'il fallait sauter à tout risque avaient brisé les roues et les parties qui les couvrent; un vent violent avait renversé la cahute du pilote, et l'aurait jetée dans le fleuve si l'on n'eût eu soin de l'attacher avec de gros câbles; enfin le bateau ne présentait plus qu'un squelette, lorsque, après quarante-six jours de travail pénible plutôt que de navigation, j'arrivai sans autre accident à Saint-Louis. Le dernier dimanche d'octobre, à midi, j'étais à genoux au pied de l'autel de la sainte Vierge à la cathédrale, rendant mes actions de grâces au bon Dieu pour la protectiou qu'il avait accordée à son pauvre et indigne ministre.
» A compter du commencement d'avril de cette année, j'ai parcouru cinq mille milles : j'ai descendu et remonté le fleuve Golumbie, vu périr cinq de mes compagnons de voyage dans les dalles de ce fleuve, longé les rives du Wallamette et de l'Orégon, parcouru différentes chaînes des Montagnes-Rocheuses, traversé une seconde fois le désert de la Roche-Jaune dans toute son étendue, descendu le Missouri jusqu'à Saint-Louis ; et dans tout ce long trajet, je n'ai pas une seule fois manqué du nécessaire, je n'ai pas reçu la moindre égratignure.... Dominus memor fuit nostrî et benedixit nobis. »
C'est au prix de tant de fatigues, c'est en s'appuyant sur une volonté inébranlable et quelquefois en recevant avec joie les secours des Anglais attachés à la riche Compagnie de la baie d'Hudson que les Jésuites parviennent à opérer ces prodiges. Les Montagnes-Rocheuses étaient ouvertes à l'Evangile : sur les pas de Pierre de Smet et de Nicolas Point, d'autres disciples de Loyola veulent à leur tour porter la lumière au sein de ces peuples. Les Pères de Vos, Hoocker, Soderini, Zerbi-
natti, Josat, Accolti, Vercruysse, Varalli et Nobili se vouent à ce martyre de la civilisation. Les vastes déserts entre les Etats-Unis et la Mer Pacifique, au nord de la Californie, forment maintenant un diocèse de l'Orégon, dont M. Blanchet , Evêque de Drasa , est le pasteur.
Au moment où les Jésuites implantaient la Foi dans ces tribus indiennes, un événement extraordinaire signalait leur popularité dans l'Amérique protestante. Le 4 juillet de chaque année est un grand jour pour les citoyens des Etats-Unis. Ce jour-là, en 1776, le Congrès, assemblé à Philadelphie, proclama l'indépendance de la patrie, et jura de l'affranchir du joug de l'Angleterre. C'est la fête de l'armée et du peuple : tous y prennent part, car tous jouissent également du bienfait de la liberté. Le 4 juillet i843, le Père Larkin fut invité par F état-major des troupes de l'Union à prononcer le discours commémoratif dans le camp même de Louisville. C'était pour le Jésuite un honneur et une tâche difficile. Larkin comptait parmi ses auditeurs les ministres anglicans*, les officiers de terre et de mer, les autorités et la foule. En présence de cette assemblée, il devait tout à la fois être orateur, démocrate et prêtre catholique, américain et membre de la Société de Jésus. Larkin ne faillit à aucun de ces titres. Les citoyens et les fonctionnaires de l'Union déployaient leurs drapeaux et leurs brillants uniformes; lui paraît, au milieu de cette multitude, revêtu de son costume sacerdotal. T/effet que sa parole produisit dut être bien grand, car le journal protestant du pays The Advertiser du 7 juillet s'exprime ainsi :
« Nous avons entendu dimanche soir un discours adressé, par le révérend Père Larkin, à une immense assemblée composée de citoyens et de militaires. L'orateur n'aurait pu choisir un sujet mieux approprié à la
circonstance ni remplir d'une manière plus heureuse la tâche vraiment difficile qui lui était imposée. La profonde érudition et le style châtié de cet illustre Jésuite revêtirent le sujet monotone de notre régénération nationale de formes nouvelles et polies , et entièrement inconnues à son auditoire, en joignant aux solennels enseignements de l'histoire et de la Sainte -Ecriture une dignité et une chaleur qui subjuguèrent les âmes et ravirent de plaisir et d'admiration ses nombreux auditeurs.
» Vu de loin dans son sanctuaire champêtre, sa taille majestueuse s'élevant, de la plate-forme sur laquelle il était debout, presque jusqu'aux branches du chêne qui le couvrait; ses vêtements sacerdotaux, contrastant admirablement avec les brillants uniformes; sa figure animée et son geste rapide, commandant l'attention du soldat immobile et du Chrétien respectueux, ranimèrent les souvenirs presque éteints des scènes merveilleuses du moyen âge, et nous reportèrent à ces temps chevaleresques où un humble ministre de l'Église Romaine passait en revue des légions de Chrétiens qui, tout hérissés de fer, allaient combattre contre l'Infidèle pour la délivrance du Saint-Sépulcre. »
Chez un peuple libre et protestant, les Jésuites ont en quelques années recouvré leur ancienne influence. Il leur est encore permis de se sacrifier et de mourir pour le salut des autres. En 1837, le Franciscain Benito Fernandez, Vicaire apostolique de la Jamaïque, leur offre de féconder ce sol, où jadis ils furent persécutés par l'Anglicanisme. C'étaient de nouvelles épreuves à subir; les Pères du Peyron et Cotham reçoivent ordre de s'embarquer. Les circonstances sont critiques. On pousse les Noirs à la révolte, sous prétexte de les préparer à la
liberté. Rien ne les a disposés à- ce changement de condition; ils peuvent en abuser; ils entendent autour d'eux des apôtres de toutes les sectes qui, cherchant à donner à leur paresse native une consécration biblique, leur apprennent d'avance à mésuser du principe émancipateur. Les Jésuites ne se demandent pas, avec le comte de Maistre, si les Nègres sont dignes du bienfait de l'éducation. Ils ne disent pas comme l'éloquent publiciste ' : « L'immense charité du Sacerdoce catholique a mis souvent, en nous parlant de ces hommes, ses désirs à la place de la réalité.... On ne saurait fixer un instant ses regards sur le Sauvage, sans lire l'anathème écrit, je ne dis pas seulement dans son âme, mais jusque sur la forme extérieure de son corps. 11 est visiblement dévoué; il est frappé dans les dernières profondeurs de son essence morale. » Cette terrible question, soulevée par le comte de Maistre et combattue par les philanthropes, ne préoccupe point les enfants de saint Ignace. Libres ou esclaves, natures incapables de développer les facultés de l'esprit, ou hommes courbant sons la servitude une intelligence seulement engourdie, les Nègres ne seront pour les Jésuites que des Chrétiens. Ils les savent susceptibles d'impressions de Christianisme profondes et durables : c'est de ce point de vue qu'ils étudient leur Mission; c'est de là qu'ils partent. Leur présence fut un stimulant pour le Clergé ; ils parcourent 1 île, leur exemple fit plus que leurs paroles.
Ferdinand VII, encore maître du Mexique, avait rétabli la Compagnie de Jésus. Le cabinet de Madrid connaissait l'irritation des colonies espagnoles. Il les savait disposées à la révolte : il espéra que les Pères de
1 Soirées de Saint-Pétersbourg, t. i«r, p. 99 et 101.
l'Institut, tant regrettés dans le Nouveau-Monde, pourraient conjurer la tempête dont la métropole était menacée. L'Amérique du sud n'attendit pas l'effet de cette tactique. En 1817 elle proclama son indépendance, et, parmi les reproches que ces colonies adressent à la cour d'Espagne, elles l'accusent « de nous avoir arbitrairement — c'est le texte même de leurs griefs que l'histoire va citer — privés des Jésuites, à qui nous devons notre état social, la civilisation, toute notre instruction, et des services desquels nous ne pouvons nous passer. » Ainsi, à cinquante ans de distance, l' Amérique du sud ne pardonnait pas encore à l'Espagne de lui avoir ravi ses missionnaires, qui avaient formé les générations mortes; elle se faisait un titre de l'injustice envers les Jésuites, pour briser le lien unissant la métropole à la colonie. Au Mexique les choses ne s'arrangèrent pas de cette façon : il s'y trouvait quelques vieux Pères pour travailler à la reconstitution de l'Ordre : Joseph Castagniza, Pierre Canton, Antoine Barroso et Ignace Plaza se mirent à l'œuvre. Ils succombèrent bientôt, et Canton seul se vit chargé du fardeau. Ce fardeau était lourd , il le porta sans chanceler. Le Collège de Saint-Ildephonse fut rétabli, un Noviciat fondé, et en 18 19, les Jésuites, guidés par le Père François Mendizabal, s'avancèrent vers Durango, où l'Evêque ne cessait de réclamer leur concours. D'un autre côlé, le Père Lerdo marche vers la Puebla de Los-Angelos, où l'attendent les acclamations et les chants de reconnaissance du peuple. La Compagnie se voyait aussi respectée dans ces contrées qu'aux jours de sa plus grande puissance : elle allait y reprendre ses projets interrompus et donner cours à ses Missions, lorsque, le 21 janvier 1821, le décret de suppression voté par les Cortès est promulgué au Mexi-
que. La Compagnie n'y existait plus légalement; elle se dispersa, et ses membres ne s'occupèrent qu'à faire isolément le bien. Au milieu des révolutions dont ce pays devint le théâtre, les uns se renfermèrent dans l'exercice du ministère sacerdotal, les autres, comme les Pères Marquez et Arillaga, honorèrent leur patrie par des ouvrages littéraires ou religieux. Basile Arillaga surtout se créa une position politique, par l'activité de son esprit, l'étendue de ses connaissances et la vigueur de son style. Jésuite toujours et partout, il fut néanmoins forcé de siéger pendant deux législatures au Sénat de la République mexicaine. Il défendit les immunités de l'Eglise si souvent attaquées dans le Congrès; il repoussa avec énergie les outrages dont quelques écrivains essavaient de couvrir la Société de Jésus, et ce fut peutêtre aux lumineux écrits d'Arillaga qu'elle dut son rétablissement partiel dans ce pays. Le 21 juin i843, le Général Santa-Anna rappelait les Jésuites au Mexique. Il ouvrait à leurs Missionnaires les Californies, la Sonora* Cinaloa, Chiguagua, Durango et d'autres intendances, « afin qu'ils s'y appliquent exclusivement à civiliser les tribus regardées comme barbares, parce que, mentionne le décret, nous mettons de cette manière l'intégrité de notre territoire beaucoup plus en sûreté. »
Au milieu des révolutions qui affranchissent ou désolent le Nouveau-Monde et l'ancienne Grèce, et qui,- de toutes les extrémités de la terre, semblent se donner la main pour des régénérations que la force seule ne pourra jamais consacrer, les Jésuites ne prennent aucune part à ces tumultes de l'indépendance. République ou monarchie, colonie ou état libre, toutes les formes de gouvernement leur sont indifférentes, pourvu que la Foi catholique y prospère avec les bonnes mœurs. Il ne leur appartient
pas de se jeter dans les sanglants conflits, d'épouser les querelles des uns au détriment des autres; ils doivent rester neutres tant que la Religion n'est pas en péril. Leur Apostolat n'a pour drapeau que la Croix; qu'elle triomphe en assurant le bonheur des peuples, et Tarnbition des Missionnaires sera satisfaite. Ils tendent à ce but aux Etats-Unis et au Mexique; dans les îles de l'archipel grec, en Albanie et en Syrie, c'est encore le même vœu qu'ils font entendre sous le poids de l'oppression et de la misère. Il y a des Catholiques délaissés dans ces dernières contrées, la Société de Jésus dut inévitablement y avoir ses représentants. Deux disciples de saint Ignace furent envoyés dès i8o5 pour soutenir la Foi parmi les Hellènes. Dominique Venturi et Ferdinand Motte acceptent l'héritage de douleur qui leur est offert.
De longues années s'écoulèrent sans apporter de notables changements à cette situation. Le roi Othon encouragea le dévouement des Pères, il les visita; mais cette protection ne conjure point les souffrances; car, le 4 février 1 83^, le Père Franco écrit de Syra au Père Guidée : « C'est à la grande pauvreté de nos Missions que la Compagnie est redevable de l'avantage de les posséder encore. C'est parce qu'elles étaient si indigentes que les autres missionnaires ne les ont pas acceptées après la suppression de l'Institut. Nous n'avons dans l'archipel que deux Résidences, l'une à l'île de Tenos, l'autre à Syra. C'est à Syra qu'en 1778, le jour de Noël, un cle nos missionnaires apprit, en commençant la messe , qu'un vaisseau français faisait à l'instant même naufrage presque à l'entrée du port. Aussitôt se tournant vers le peuple : « Mes amis, dit-il, voici de nos frères Français qui se trouvent dans le plus pressant danger.
Allez, volez à leur secours. C'est ce que vous pouvez faire de plus agréable à Dieu dans cette grande fête. » A l'instant l'église est abandonnée. Hommes et femmes, grands et petits, tous courent à la mer, se jettent à l'eau, en retirent trente-quatre personnes, et donnent au moins la sépulture à ceux des naufragés qui avaient péri.
» Les deux Résidences sont si pauvres qu'avec nos rentes annuelles et les aumônes de nos messes, nous pouvons à peine nous procurer la nourriture et les vêtements de première nécessité. Aussi notre très-révérend Père Général nous envoie-t-il de temps en temps quelques secours pécuniaires. Mais, outre notre pauvreté personnelle, la résidence de Tine n'est qu'une vieille masure complètement inhabitable, d'abord parce qu'elle menace ruine tous les jours et qu'elle peut nous écraser d'un moment à l'autre, ensuite parce qu'elle est sur une hauteur, exposée à tous les vents et à des brouillards fort malsains qui ne se dissipent presque jamais. Ce qui est encore plus fâcheux, c'est qu'elle est éloignée de toute habitation. Ainsi nous sommes forcés de la transporter dans un endroit plus sain pour nous et plus avantageux pour le bien spirituel du prochain. Mais pour cela nous devons recourir à Votre Révérence et la supplier de nous aider de tout son pouvoir et de tout son zèle charitable à bâtir une nouvelle demeure.
a Nous sommes en tout sept Jésuites, cinq Pères et deux Frères coadjuteurs. Les Pères de la résidence de Syra y sont professeurs au Séminaire fondé l'année dernière par monseigneur Louis Blanci, Légat apostolique. Le Père Henry enseigne la philosophie , la théologie dogmatique et morale; de plu* il a la charge de Théologien de Monseigneur. L'autre missionnaire, le Père Quéralt, professe la grammaire et la rhétorique ; et,
comme il possède bien la langue du pays, il s'occupe
aussi à prêcher et à confesser.
» Syra est une ville sans aucun village aux alentours et peuplée d'environ 4,ooo Catholiques; elle est entièrement séparée de l'autre petite ville bâtie récemment au bord de la mer par les Grecs schismatiques, qui l'ont appelée Hermopolis. L'île de Tine peut avoir 8,000 Catholiques répandus dans plusieurs villages; mais la plupart ne sont point mêlés avec les Schismatiques. La Résidence se compose de trois Missionnaires (je suis un des trois) et de deux Frères coadjuteurs. Le Père Kuzyriski ne pouvant, à cause de son grand âge, apprendre la langue du pays, dit seulement la messe et a soin de la maison en notre absence. Le Père Osmolovvski prêche et entend les confessions dans notre église; c'est là son occupation ordinaire. De temps à autre il fait aussi des excursions dans les villages. Quant à moi, je n'ai rien de fixe; mon emploi est de parcourir les villages de l'île et les différents diocèses de l'Archipel pour y donner les exercices spirituels et y faire des Missions. Souvent même je suis invité à me rendre à Smyrne ou à Constantinople pour le même objet.
» De toutes mes Missions, la plus périlleuse fut celle que je fis lors du soulèvement des Grecs à Constantinople. Dans la première crise de cette révolution, des troupes d'Infidèles armés et furieux infestaient tous les chemins et à toute heure. Le Grand- Seigneur avait donné des ordres sanglants qui s'exécutaient avec une cruauté inouïe; et, tandis que le sang de tant de malheureux Grecs coulait ailleurs et le jour et la nuit, nos bons Catholiques ne laissaient pas de venir courageusement en plein jour aux exercices de la Mission. Ils affluaient dans l'église non-seulement pendant ces huit
jours, mais aussi toutes les fois que j'y prêchai clans l'espace de trois mois environ. Long-temps avant la fin de la nuit, une foule de Fidèles se pressaient autour du saint tribunal pour faire leurs confessions générales : tout cela sans qu'une seule personne éprouvât d'accident fâcheux, grâce aux bons soins de la Providence et à la protection spéciale de la sainte Vierge.
» Vous désirez savoir, mon révérend Père, si nous recueillons des fruits abondants de nos travaux apostoliques. Hélas! je vous le dis en gémissant, depuis cette malheureuse révolution nos pauvres Missions se gâtent peu à peu, des vices sans nombre s'introduisent, et surtout l'incrédulité. Nous sommes obligés de travailler beaucoup, de souffrir extraordinairement, je ne dirai plus pour étendre et accroître la piété, mais pour conserver seulement ce qui reste encore de Religion dans le cœur des Fidèles, reste précieux qui va diminuant lous les jours. »
A Scutari, cette situation pour les Jésuites demandés pan FEvêque se complique de toutes les vexations que * peut inventer le fanatisme musulman. Ils ont l'appui des Consuls européens; mais, pour se soustraire à l'insatiable cupidité des Pachas et des Cadis, ce n'est pas assez. En Syrie, où le mouvement catholique est plus prononcé, les enfants de saint Ignace, sous l'inspiration du Père Maximilien Ryllo, ne désertent ni la cause de Dieu ni celle de l'indépendance religieuse. Les Pères Planchet, Soregna, Vatout et d'Houtant, à Beyrouth ; Riccadonna, àZahlet; Estève, à Bifkaia; Canuti et Obrompalski, à Ghazir, essaient de recommencer les grandes missions d'autrefois. Le 28 mars 1 844» Planchet écrit au Père Maillard: « Vous êtes persécutés, et nous le sommes aussi ; mais nous ne le serons qu'autant que Dieu voudra. Une
partie de notre œuvre est de souffrir la persécution, et ce n'est pas la partie la moins glorieuse. Nos Pères qui travaillèrent autrefois dans ce pays que nous habitons furent aussi persécutés ; ils n'en ont pas moins fait de grandes choses pour la gloire de Dieu, et leurs noms vivent encore environnés de l'amour et de la reconnaissance des peuples. »
Ces peuples, ici sédentaires et agricoles , là errants et pasteurs, forment autant de races variées qui se naturalisent dans cette étrange patrie sans s'y mélanger. En état permanent de guerre les uns avec les autres, ils survivent aux vicissitudes qu'enfante leur turbulence. Il y a des Grecs schisrnatiques, éternels ennemis de l'Unité, toujours divisés entre eux, mais se réunissant toujours contre Rome; des Arabes conquérants, avec les Druses, leur farouche postérité; des Arméniens, des Kourdes, des Grecs-Latins et des Maronites, qui, depuis quinze siècles, sont seuls restés debout et fidèles à la mère commune des églises. Le sabre de l'Ottoman domine toutes ces tribus, épuisées par les massacres périodiques et parles exactions du maître. Ce maître règne en alimentant les discordes intestines et en livrant au massacre les populations qu'il veut affaiblir ou dépouiller.
Sur ce coin de terre où se débattent maintenant de si graves intérêts, au milieu des questions politiques évoquées par l'état incertain de l'Orient et par la chute prévue de l'islamisme, les Jésuites exercent leur part d'influence, lis souffrent avec les Chrétiens, ils les encouragent ; ils ont besoin de l'appui des puissances, mais un jour viendra où les puissances se féliciteront de le leur avoir accordé. L'Angleterre a déjà compris ce besoin; on l'a vue offrir son protectorat aux Jésuites de Syrie. C'est la France qui, dans les siècles passés, les couvrait
de son égide ; ils désirent rester fidèles aux traditions de l'Ordre. L'Autriche et la Sardaigne leur renouvellent les mêmes propositions, mais les Pères français tournent toujours leurs regards vers la patrie. Il leur en coûterait trop de la priver de l'ascendant moral qu'elle doit exercer sur ces rivages ainsi que dans la montagne, et le minisire des affaires étrangères, M. Guizot, a plus d'une fois applaudi à ce sentiment national.
La Compagnie avait jadis introduit la Foi dans les divers continents indiens; elle avait successivement créé les nombreuses Chrétientés disséminées depuis le cap Comorin jusqu'au Thihet. Le sang et les sueurs de ses Missionnaires avaient arrosé ces plages où la trace des pas de François-Xavier est encore empreinte. En i833, la Mission de Calcutta fut confiée aux Jésuites par le Souverain Pontife, et Saint-Léger, ancien provincial d'Irlande, partit avec quatre autres Pères.
Calcutta, c'est la capitale de l'ïndostan, le siège de l'autorité britannique, le centre de toutes les transactions politiques ou commerciales. Son immense population se compose d'Anglais et d'Arméniens, de Portugais et d'Indigènes. Tous les cultes y ont des temples et des représentants; Moïse et Mahomet, le schisme grec et l'idolâtrie, Luther et Calvin y forment un véritable chaos de svnagogues et de pagodes, d'églises et d'universités. Les uns cherchent des prosélytes; les autres, entraînés par le plaisir on par les affaires, se renferment dans une négation absolue de tout principe et de toute religion. Au milieu de ce bazar que la liberté ouvre aux sectes les plus opposées, il existe huit mille Catholiques, pauvres et abjects pour la plupart, privés de tout moyen de s'instruire et abandonnés à tous les genres de séduction. Ce sont les débris de cette Chrétienté de quarante mille
Fidèles que les Jésuites léguèrent à l'Unité. Il y a dans leurs rangs des hommes qui reçurent le caractère sacerdotal , mais qui , par leur ignorante paresse ou par leurs vices , ont plus puissamment contribué que les efforts même des Protestants à la ruine de cette Église. Trahis par leurs pasteurs, les Chrétiens s'adressent au Père commun; ils lui expriment leur douleur; ils le conjurent d'y remédier en leur envoyant des Jésuites héritiers des vertus de leurs anciens apôtres. Le Pape investit Saint- Léger du titre de Vicaire apostolique, et, le 8 octobre i834, les disciples de l'Institut arrivent à Calcutta. Ils se trouvaient en face d'innombrables difficultés. Il fallait se faire estimer des magistrats anglais, ne pas effaroucher les sectes rivales, réformer les mœurs du Clergé et gagner la confiance des Catholiques. Le zèle de ces missionnaires, toujours prêt à plier devant la loi, leur prudence et leurs vertus obtinrent promptement ce triple succès. L'installation des Jésuites à Calcutta présageait la chute des prêtres portugais qui avaient trafiqué de leur Dieu et de leur ministère. Ils ourdissent des complots contre les Pères, ils soulèvent la tempête, ils cherchent à les rendre suspects et odieux. Le Gouverneur de Goa intervient : au nom de la Cour de Lisbonne il demande l'expulsion des enfants de Loyola. Les Anglais connaissent la source de tant de récriminations. Ils sont hérétiques; mais ils ont intérêt à maintenir l'équilibre entre les différents cultes; et, Catholiques pour Catholiques, ils aiment mieux avoir affaire à des Jésuites qu'à de mauvais prêtres. Le besoin le plus urgent de la Mission de Calcutta, celui qui préoccupait le plus Saint-Léger et ses compagnons, c'était l'éducation de la jeunesse. On devait arracher les enfants aux écoles protestantes ou renoncer au bien dont on commençait à entrevoir le
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germe. Jeter les bases d'une institution est pour les Pères une garantie d'avenir et de stabilité, le seul moyen de féconder un Clergé indigène. Ils sont dénués de tout et ils vivent au milieu de Chrétiens aussi pauvres qu'eux. Un riche Arménien offre de transformer sa maison en Séminaire; d'autres subsides leur arrivent, et le ier juillet, ils ouvrent le Collège de Saint-François-Xavier. Le Père More était allé secourir les Fidèles épars dans le Bengale ; à peine initié à l'idiome national, il avait à supporter tous les dangers des voyages et des chaleurs; il réussit cependant à se faire accepter. Ces Catholiques par tradition n'avaient point d'église ; quelques Prêtres schismatiques résidaient parmi eux. More, en se multipliant, trouve le secret de bâtir un temple à Dakkah. Il gagne peu à peu du terrain, il défriche le champ livré à sa charité, et se donne pour auxiliaires les Ecclésiastiques mêmes qui furent si hostiles à son Apostolat.
Dans l'intervalle de quelques années, le Collège de Saint-François-Xavier, dirigé par le Père Chadwich, avait prospéré au delà même des prévisions. Fabert, évêque de Cochinchine, et Carew, archevêque de Calcutta, favorisaient son accroissement; ils étaient les amis et le conseil des Jésuites; ils les secondaient dans leurs œuvres. Le Gouverneur-Général des Indes suivait l'exemple des Prélats. En 1842, Babou-Moussi-Loll-Seal, l'un des plus riches princes du Bengale, a vu, a étudié avec une sagacité toute indienne les progrès des élèves de la Compagnie. Il est idolâtre; néanmoins il conçoit l'idée de fonder à ses frais un établissement où ses jeunes compatriotes seuls seront admis. Il veut que les Jésuites se chargent de leur éducation; mais cette éducation doit être toute morale, toute littéraire. La maison projetée ne contiendra que des Gentils; Babou-Moussi exige que vi. 26
les Pères ne leur parlent de Religion que par la candeur
d'une vie chrétienne.
Saint François-Xavier avait coutume de dire à ses compagnons : « Prenez de chaque homme non ce que vous voudriez, mais ce que vous pouvez en tirer. » En face d'une proposition aussi extraordinaire, les Jésuites, qui n'avaient point oublié le conseil de l'Apôtre des Indes, hésitèrent cependant. On les pressait de souscrire aux conditions de Babou ; on leur disait que c'était l'unique moyen de vaincre chez les naturels l'horreur qu'ils éprouvent pour le nom chrétien. La Propagande fut consultée ; elle donna son assentiment, et les Jésuites furent introduits dans leur Seal-Collége par l'Archevêque de Calcutta, par les Princes du pays et par les Magistrats anglais, à la tête desquels apparaissait sir Lawrence Peel. Il représentait à cette solennité le Gouverneur-Général ; il parlait au nom de la Grande-Bretagne, et il fit le plus magnifique éloge de l'Institut de Loyola. Les Jésuites ne tardèrent pas à se rendre dignes des encouragements que le Protestantisme leur accordait.
Tant de succès préparés et conduits à leur fin, avec le dévouement pour tout levier, annonçaient de nouvelles humiliations. Les rivalités de corps ou de secte ne purent voir sans effroi les progrès qu'en moins de dix années la Compagnie avait su réaliser. Elle était revenue pauvre aux Indes, elle y restait pauvre au milieu des richesses qui l'entouraient; mais elle avait acquis un tel ascendant que les Brahrnes, les Schismatiques et les Mahométans se coalisèrent contre elle. Trois enfants de saint Ignace, More, Erwin et Weld, pouvaient alors faire front aux attaques. On les aimait pour leur caractère plein d'aménité; leurs talents les faisaient admirer, leur inépuisable charité contraignait à l'estime.
Tous trois moururent coup sur coup, emportés par ce dévorant climat.
La perte de ces Missionnaires de l'éducation affaiblissait le crédit des Jésuites. Celle de Weld, l'ami des princes Hindoux, releva l'audace des ennemis de l'Institut. Ils n'attendaient qu'un prétexte pour éclater; un léger oubli des coutumes indiennes le fournit. A l'exemple des Anglais, les Jésuites se faisaient servir par des domestiques tirés d'une caste inférieure. Ils ne s'assujettissaient pas en cela à la loi qui pesait sur leurs élèves. Cette faute devint un crime. En Europe, on reprochait aux Pères d'être esclaves des usages de l'Indostan jusqu'au point de compromettre la pureté de la Foi; à l'heure où ce vieux grief se réveillait à Rome et à Paris, une infraction aux mêmes usages détruisait à Calcutta la popularité des Jésuites. Babou Moussi et les princes cèdent au cri de réprobation que les sectes rivales ont poussé. Le Seal-Collége est retiré à la Société, et, comme auparavant, elle continue dans celui de Saint-François-Xavier l'œuvre entreprise. Elle propage les Missions, elle fortifie les Chrétientés, elle se fait toute à tous pour répandre dans les masses le germe des vertus.
On a souvent accusé les Jésuites modernes de ne plus marcher sur les traces de leurs anciens et de renoncer presque au but principal de l'Institut, qui serait la conversion des Infidèles \ On a prétendu que la Société n'acceptait qu'à son corps défendant l'Apostolat dans les contrées transatlantiques, parce qu'elle préférait guerroyer en Europe et s'y établir sur des bases indestructibles. Les chiffres et les faits sont en contradiction
• Les Missions étrangères ne sont pas le principal but de la Compagnie. Elle en a trois : ramener les hérétiques au sein de l'Unité, porter l'Évangile aux nations idolâtres et entretenir les Catholiques dans la Foi et dans la pratique des vertus chrétiennes,
m HISTOIRE
avec ces hypothèses. D'après les catalogues de i845, FOrdre ne compte que cinq mille Jésuites, et cinq cent dix-huit sont employés aux Missions \ C'est le dixième, la même proportion qui se trouve depuis l'origine de l'Institut. Mais, comme pour réfuter d'avance ces impu tations, le Général et les Provinciaux de la Compagnie ne cessent de stimuler le zèle des jeunes gens. Dans son encyclique du 3 décembre 1 833 sur les Missions d'au delà des mers, le Père Roothaan s'exprime ainsi :
« Quels doivent être mes sentiments, mes révérends Pères, et en même temps quels doivent être les vôlres en présence de tant de besoins et de tant de demandes auxquelles le petit nombre d'ouvriers nous met dans l'impossibilité de répondre.
» Pour remplir le devoir de ma charge, d'abord je vous invite et vous exhorte tous de la manière la plus pressante à ne rien omettre pour ressusciter en vous l'esprit de votre vocation. Que ceux ensuite en qui le ciel fera naître le désir de cet Apostolat le regardent comme une grâce insigne, lui ouvrent leur âme tout entière, et l'entretiennent avec soin; qu'ils s'offrent souvent à Dieu pour que sa sainte volonté leur en accorde un jour l'accomplissement, et qu'après en avoir conféré avec le guide de leur conscience, ils ne manquent pas, soit par eux-mêmes, soit par leur Provincial, de nous faire passer leurs noms pour être in-
' Le tableau de toutes les années précédentes suit la même progression. Plus le nombre des disciples de l'Institut augmente, plus la Société fait passer de Missionnaires au delà des mers. En 1845, leur nombre s'élève à 518 ; en 1844, il n'est que de 471 ; en 1843, de 390; en 1842, de 375; en 1841, de 333. Le chiffre se balance ainsi sur chaque catalogue du Gésu, depuis le rétablissement comme avant la suppression de la Compagnie.
Il est bon de faire observer que le chiffre correspondant à chaque millésime doit être reporté à l'année précédente. Ainsi le nombre des Religieux de la Compagnie employés dans les Missions en 1845 est de 518, selon le catalogue du 1er janvier 1846.
scrits au nombre des aspirants à un si glorieux ministère.
» Les Provinciaux ne doivent pas regarderies sacrifices qui en résulteront comme de véritables pertes : ces paroles de l'Evangile donnez et on vous donnera trouvent ici leur application. Il n'est pas nécessaire d'attendre qu'une province soit assez fournie de sujets pour pouvoir donner aux Missions quelque chose de son abondance, et pour ainsi dire de son superflu. Jésus- Christ voulant que chacun se plaise à donner même de sa pauvreté, et se tienne assuré que ce qu'il aura donné ainsi lui sera rendu avec usure par la bonté divine, il dit : Donnez et on vous donnera; date et dabitur vobis. Ainsi, devons-nous être persuadés que plus une province se montrera libérale en ce qui tient à cette œuvre, plus elle donnera de bon cœur à Dieu et aux Missions ses meilleurs et ses plus utiles sujets, plus aussi la bonté divine aura soin de renricbir de nouvelles recrues et de sujets non moins précieux. »
Onze ans plus tard, le \/\ juin i8/j4> Ie Père Louis Maillard, Provincial de Lyon, indique aux Jésuites de nouvelles terres. L'île de Madagascar implore des Prêtres français. Elle a été long- temps le tombeau des Européens; son climat meurtrier a dévoré les Lazaristes que saint Vincent de Paul y envoya et les diverses générations d'émigrants que la cupidité pousse vers ces côles. Mais, en échange de tant de périls avoués, il y a plusieurs nations idolâtres qui, à l'exemple des Malgaches, aspirent au Christianisme. M. Dalmont, préfet apostolique de cette île, fait appel aux Pères de l'Institut, Maillard y répond : « Si, dit-il dans la lettre qu'il adresse à chaque Jésuite, si le zèle n'était pas cette flamme sacrée qui ne cesse de brûler sur la terre comme elle brûle dans les cieux; si les œuvres apostoliques, et
leur multitude, et leur variété, au lieu de l'affaiblir, ne servaient pas au contraire à l'accroître et à l'alimenter, oserais-je aujourd'hui présenter à notre petite province la grande et belle mission qui est proposée à son inépuisable générosité? Après les admirables efforts et les sacrifices inouïs que nous coûte déjà l'entreprise immense et du Maduré, et de l'Algérie, et de la Syrie, pourrais-je bien, sans crainte de lasser une constance même infatigable, parler encore et de nouvelles conquêtes à faire et de terres inconnues à cultiver? Oui, mon révérend Père, je puis et je dois hardiment en parler aujourd'hui, et je suis assuré de trouver de l'écho dans les cœurs dévoués de nos dignes Pères et une sympathie toute divine dans l'âme de nos jeunes amis. N'entendons-nous pas d'ailleurs une voix chérie et vénérée , la voix de notre père commun qui nous crie à tous de la part de Dieu : Vous avez, il est vrai, élargi vos entrailles; vous avez dilaté, agrandi votre tente; et pourtant vos entrailles ne sont pas encore assez dilatées, et votre tente n'est pas assez élargie. Portez, portez donc plus loin vos limites. Avancez, avancez toujours. Dilata locum tentorii tui, et pelles tabernaculorum eœtende. Voyez à votre droite ces peuples qui vous tendent les bras, je vous les abandonne; ils sont à vous. Et à votre gauche voyez ces autres peuples qui implorent votre compatissant secours, ils sont également à vous. Mais voici au delà des mers, des terres inconnues, des contrées assises à l'ombre de la mort, un peuple nombreux qui n'a pas encore entendu la bonne nouvelle. Eh bien! je le réserve aussi à votre vigoureuse jeunesse, il est votre domaine et votre héritage. Vous pénétrerez dans ses solitudes, et sous vos pieds fleurira un nouveau désert, et à votre voix s'élèveront les murs d'un sanctuaire chré-
tien, et resplendira de beauté et de pureté une Jérusalem nouvelle, ad dexteram enim et ad lœvam penetrabis , et semen tuum gentes hœreditabit, et civitates désertas inhabitabit.
» Semen tuum : cette postérité, mon révérend Père, .quelle est-elle en effet, au jugement des interprètes? sinon les Apôtres, les hommes apostoliques, les intrépides Missionnaires, tous ces cœurs de Prêtres, larges et dévoués qui volent à la conquête des âmes, et cherchent à dilater le sein maternel de la Religion.
» Et quelle est ici pour nous la terre inconnue qui s'ouvre devant notre zèle, et le peuple nouveau qui va nous être confié? Cette terre, ce peuple, c'est Madagascar, contrée dont vous connaissez sans doute l'immense étendue, et qui semble d'autant plus admirablement placée sous la main de notre chère province, quelle occupe la route même que doivent souvent parcourir nos ouvriers et amis de la Chine et du Maduré. »
Ainsi, à toutes les époques et en face de tous les besoins, l'Institut s'empresse de réchauffer le zèle pour l'œuvre évangélique. Il accepte les Missions que le Saint- Siège lui impose ; les plus difficiles ou les plus dangereuses sont celles qui provoquent les plus saintes concurrences. Madagascar a ses -Missionnaires; Guatimala, le Chili, Buenos- Ayres, le Brésil, la Nouvelle-Grenade , le Paraguay, la Chine et le Maduré posséderont les leurs comme les Etats-Unis, le Canada, les Montagnes-Rocheuses et la Syrie.
Après s'être soustraites par la force à l'autorité de la Métropole, les colonies espagnoles et portugaises essayèrent de se former en États indépendants. Elles étaient libres; elles se firent démocrates. A peine ces Républiques furent-elles constituées, qu'elles songèrent à per-
pétuer, dans le cœur des générations futures, la Foi et l'enseignement chrétien. C'était la condition de leur existence; elles la comprirent. Devenus hommes par le Christianisme, ces peuples, dont l'histoire ne faisait que de commencer, n'avaient point oublié, dans les guerres de fédération et d'indépendance, les Missionnaires qui jadis se dévouèrent à leur émancipation intellectuelle et à leur bonheur. Les Jésuites avaient réuni toutes ces tribus éparses; ils leur avaient appris les félicités de la famille , l'amour de la patrie et du travail. Dans l'Amérique méridionale, il n'y eut qu'un cri pour réclamer le concours des Pères. Le 26 août i836, Rosas, cédant au vœu de la République argentine, accueillait à Buenos- Ayres les Pères Berdugo, Majesté, Coris, Gonzalès et Macarron. Son décret était ainsi conçu : « Etant venus d'Europe à cette capitale, six Religieux de la Compagnie de Jésus, qui ont été reçus par le gouvernement d'une manière toute particulière au grand applaudissement des habitants de ce pays catholique, et ces Pères ayant témoigné le désir de se rendre utiles à cette province , par l'exercice des fonctions de leur Institut jugées les plus nécessaires à son bonheur; le gouvernement, considérant que l'occasion est arrivée de rétablir ladite Compagnie, si vénérée parmi nous par les services immenses qu'elle rendit autrefois à la Religion et à l'Etat dans toutes les contrées qui forment aujourd'hui la République argentine, a accordé et décrète que les Jésuites seront placés dans leur ancien Collège. Ils y vivront en communauté, conformément à leurs règles; ils y recevront tous les autres individus de la Compagnie qui viendront d'Europe, et ils y ouvriront les classes que le gouvernement voudra leur indiquer. »
lie peuple réclamait les Jésuites; le Dictateur Rosas
cède à ce vœu. Il avait espéré trouver dans les enfants de saint Ignace un nouvel instrument de règne; il les laisse s'établir, se développer, et prendre sur les masses l'influence morale nécessaire à ses projets. Quand il les voit en possession de l'estime publique , Rosas tente de les faire les complices de sa marche tortueuse. Au milieu des querelles intestines qui éclataient chaque jour, le dictateur invite les Jésuites à se prononcer en faveur de son despotisme. Les Jésuites ne se déguisèrent pas que l'avenir de leur Mission était menacé; ils s'efforcèrent de faire renaître la paix dans les esprits divisés; ils parlèrent de concorde et de pardon des injures à ces cœurs ulcérés. Le rôle de modérateurs qu'ils avaient adopté n'entrait pas dans les vues de Rosas : il leur fit connaître son mécontentement; ce mécontentement ne modifia en rien la conduite des disciples de l'Institut. Ils étaient accourus dans la République argentine, pour maintenir la Foi au cœur des populations, instruire la jeunesse et propager le Christianisme parmi les tribus non civilisées. La politique ne devait jamais les préoccuper : ils restèrent dans les termes de leurs Constitutions. Rosas s'aperçut qu'il ne pourrait rien obtenir de leur condescendance ou de leur ambition. Il les avait comblés de faveurs dans l'espoir qu'ils seraient ses auxiliaires; et il ne rencontrait chez eux que de silencieux improbateurs. Les Jésuites refusaient de bénir le ciel de ses meurtres et de placer son portrait sur le maître-autel : Rosas organise la persécution pour les obliger à le servir. Le Père Berdugo se réfugie chez un Protestant; puis, afin d'échapper à la mort, il demande asile au brick V Alcyon, où il fut reçu par l'équipage français avec tous les égards dus au Sacerdoce. Cet état de choses dura jusqu'au mois de mars i843. Les Pères avaient passivement résisté à toutes
les iniquités de détail qu'une tyrannie ombrageuse peut inventer; à cette époque, Rosas s'imagine qu'en fulminant un édit de suppression de la Compagnie, il va dompter leur patience. L'édit paraît; il enjoint aux Jésuites- de sortir de Buenos-Ayres sous huit jours, ou de se séculariser. Les Jésuites partirent; ils étaient au nombre de quarante ; ils se dispersèrent dans le Brésil et dans le Chili; quelques-uns se dirigèrent sur Montevideo et sur Cordoue du Tucuman , où les héritiers des Néophytes du Paraguay leur tendaient les bras. Les Pères* Martos et Sato s'enfoncent dans la province de Rio- Grande du sud; Yilà, Lopez et Cabeza, dans celle de Sainte-Catherine. Au milieu de fatigues et de périls incessants, ils poursuivent leur Apostolat.
Rosas n'a pu faire sortir les Missionnaires des limites tracées à leur charité. Les plus riches négociants de Catamarca s'adressent à Santos de Nieva, chef militaire de la province, et ils demandent des Pères. L'assemblée provinciale fait entendre le même vœu ; elle déclare, le i3 août 1 844» c{xie : " Convaincue de l'utilité de l'Ordre de Jésus dans les rapports ecclésiastiques, civils, religieux et sociaux, elle le rétablit à dater de ce jour. » Le 28 avril 1842, la République de la Nouvelle-Grenade, de concert avec l'Archevêque de Santa-Fé-de-Bogota, avait pris l'initiative. Elle rappelait les Jésuites dans son sein ; elle accueillait avec une filiale allégresse les maîtres qui venaient achever l'œuvre de leur émancipation chrétienne; elle leur confiait le soin d'élever la jeunesse et de propager dans toutes les classes l'amour des lois et de la science. Ainsi, sur tous les continents où le nom des Jésuites avait autrefois retenti comme le précurseur de la civilisation, les peuples se liguaient dans un sentiment de pieuse reconnaissance pour en obtenir encore.
Ils s'adressaient au Saint-Siège et au Général de la Compagnie. Leurs représentants dans les assemblées législatives régularisaient ce vœu des masses, et partout les Évêques s'y associaient. Les deux Amériques avaient imprimé l'élan; la Chine catholique ne sut pas y résister plus long-temps. Bési, administrateur de Nanking et Vicaire apostolique de Chang-Tong, sollicite à Rome des Missionnaires de l'Ordre de Jésus. Le 27 avril 1 84 1 , les Pères Gotteland, Brueyre et Estève x s'embarquent à Brest sur la frégate PÉrigone. Le gouvernement français a compris que, comme les anciens Bourbons, il doit faciliter ces dévouements qui tournent au profit du Christianisme et de la société européenne. Il prend à sa charge les frais de traversée, et, au commencement de novembre, VÉrigone dépose les trois Jésuites à Macao.
Depuis l'extinction de la Compagnie, ce sont les premiers Pères qui entrent dans le Céleste-Empire; ils prêtent le serment relatif aux cérémonies chinoises, et que la bulle de Benoît XIV Ex quo sincjulari a exigé. Cette formalité accomplie, ils s'introduisent dans le Chang- Tong. C'est à Chang-Haya que Ricci, l'Apôtre de la Chine, a débuté dans sa mission. Là vivent encore en fervents Catéchumènes les descendants de Paul Sin , son plus illustre disciple ; c'est là que les Jésuites se décident à faire entendre la parole de Dieu. Leur souvenir était vivant au cœur des Néophytes; les Missionnaires n'eurent donc pas de peine à gagner leur confiance ; ils
1 En annonçant au prélat le départ des trois Jésuites, la Propagande lui écrivait le 30 juin 1840 : •< La Sacrée-Congrégation se propose de se servir de ces trois Religieux de la Compagnie et des autres qu'on pourra envoyer dans la suite pour rouvrir la Mission du Japon, lorsqu'il plaira à la divine Providence de faire briller de nouveau la lumière de l'Evangile dans ces régions désolées et d'enlever les obstacles qui s'opposent à l'entrée des ministres de Jésus-Christ. »
avaient au Nanking et au Chang-Tong plus de cent quarante-cinq mille Chrétiens à maintenir dans la Foi si merveilleusement conservée; ils fondent un Séminaire pour préparer les vocations sacerdotales. De nouveaux ouvriers étaient indispensables. Au mois de décembre i843, les Pères Clavelin , Gonnet, Languillat, Taffin et Vanni sont embarqués sur l'escadre qui porte à la Chine l'ambassade de M. de La Grenée. Le i3 octobre 1 844 5 Clavelin écrivait : « On espère beaucoup de notre ambassade, et tous les Missionnaires sont persuadés qu'il n'y a qu'à demander la liberté des cultes pour l'obtenir. Les Anglais, dit-on, se repentent de ne l'avoir pas demandée, et s'ils ne l'ont pas fait, c'est qu'ils n'y ont pas pensé; ce qui le prouve, c'est l'article qu'ils ont fait insérer dans le traité supplémentaire. D'après cet article, les Chinois ne doivent plus mettre à mort les Missionnaires. L'ambassadeur américain vient de partir; il a obtenu, dit-on, tout ce qu'il a voulu, entre autres choses des conditions très-avantageuses pour la Religion protestante , par exemple la permission d'élever des temples dans les différents ports. » La France ne restait pas indifférente à ce grand mouvement, qui fait enfin tomber, devant la civilisation européenne, les préjugés et les précautions que le Céleste-Empire maintient depuis tant de siècles. M. de La Grenée a manifesté les vœux de son pays; en dehors des intérêts commerciaux, il a stipulé, pour les Missionnaires et pour les Chrétiens indigènes , tolérance et sécurité.
Garantis par des actes diplomatiques, placés sous la sauvegarde de l'Europe, les Jésuites n'ont plus à redouter les tribulations auxquelles jadis ils se voyaient exposés. La mort ne sera plus possible que par l'excès du travail ou de la charité. Une lettre du Père Clavelin, écrite à
ses compagnons le 12 janvier i845, initie le lecteur à l'existence des Missionnaires chinois. Cette existence, si laborieusement utile, ne deviendra-t-elle pas pour tous un commencement de martyre?
« Chaque jour après avoir baptisé, marié, administré les malades qu'on vous aura amenés, vous entendrez les confessions. Vingt par jour, c'est bien assez; cela vous tiendra dix heures au confessionnal. Est-ce trop d'une demi-heure pour une confession de dix, vingt, trente ans, et faite par un pénitent peu instruit qui ne vous comprend guère mieux que vous ne le comprenez? A la messe vous faites une petite instruction de vingt minutes; vous en faites autant pour les mariages, quand cela est possible. Combien de fois ne serez-vous pas interrompu au milieu de ces occupations? On viendra vous chercher pour des malades qui sont bien loin, vu surtout la lenteur des moyens de transport. Il faut porter sa chapelle avec' soi; c'est presque l'affaire d'une journée. Dans cette excursion, après avoir administré les malades, baptisé les enfants et rempli les autres ministères les plus indispensables, vous revenez comme vous êtes allé, en barque ou en chaise à porteurs, et c'est un temps précieux pour faire ses exercices spirituels. Arrivé à l'endroit d'où vous étiez parti, vous vous remettez bientôt au confessionnal, à moins que vous ne trouviez d'autres Chrétiens qui viennent encore vous chercher pour d'autres malades. Vous y courrez aussitôt, bien heureux si vous ne trouvez pas des morts à votre arrivée. Le Père Estève, qui certes ne se ménage pas, a eu dans son district, dans l'espace de quinze jours seulement, sept à huit Chrétiens ainsi morts sans Sacrements. Si on vous laisse tranquille, vous continuez à confesser jusqu'à huit, neuf, dix heures du soir. Vous vous couchez souvent à
onze heures, minuit, pour vous lever à quatre ou cinq heures, pourvu toutefois qu'on ne soit pas venu interrompre votre sommeil pour d'autres malades, ce qui n'est pas rare. Quand un de ces malades vous fait demander, direz-vous que vous avez besoin de repos, que l'état de votre santé le réclame, qu'il faut vous ménager? direz-vous : attendez à demain? J'entends toutefois tel Père vous répondre : « J'ai toujours sur la conscience de l'avoir fait une fois : le lendemain, quand je suis arrivé, le malade était mort; il ne s'était pas confessé depuis quarante ans. » En pareil cas, j'ai trouvé la semaine dernière des confessions de quarante à cinquante ans. Les malades n'ont pas plus tôt été administrés qu'ils ont rendu le dernier soupir. Mais au moins, au retour de ces expéditions fatigantes , vous pourrez prendre quelques heures de repos. A votre retour, mon bien cher Père, vous trouvez des Chrétiens qui attendent depuis trois, quatre, et souvent huit jours pour faire leur confession. Us ont cependant leurs terres à cultiver, leur famille à nourrir, et ils vont partir si vous ne les entendez pas. Vous rentrez donc au confessionnal. Ce n'est pas tout, voilà la fièvre qui vous prend; et si, pendant les plus rudes accès, on vient vous demander pour un malade, que ferez-vous? Quand nous sommes arrivés, le Père Estève était retenu au lit par la fièvre. 11 avait été envoyé hors de son district, à Vam-Dam, afin de se rétablir plus facilement (et cependant il fut de même accablé par les confessions et repris de la fièvre). Le dimanche, pour vous reposer, vous dites deux messes dans deux différents endroits, et vous faites deux petites instructions. Pour vous conforter, vous avez ici tous les jeûnes possibles, que vous tâchez d'observer pour l'édification des Fidèles. Ne vous impatientez pas, mon bien cher
Père, car c'est justement la patience qui doit être ici votre première vertu. Sans elle vous ne ferez rien de bon en Chine. Je ne vous parle pas des chaleurs , qui sont excessives en certain temps de l'année; elles ont fait mourir subitement il y a peu de mois trois élèves du petit Séminaire. Au milieu de toutes ces fatigues, le Missionnaire reçoit des grâces bien grandes et presque toujours au-dessus des besoins qu'il éprouve. »
Ce tableau de misères de détail et de préoccupations infinies aurait dû décourager tous les hommes rêvant le Ciel par le martyre ou la gloire par l'apostolat de la science. Les Jésuites qui se destinent à évangéliser la Chine n'ont plus de périls à affronter et de luttes à soutenir. Il faut qu'ils se résignent à vivre de cette vie que le Père Clavelin leur révèle. Ils n'attendent plus, pour justifier aux yeux du monde l'enthousiasme des Missions, une existence semée de dangers inconnus, de voyages extraordinaires et d'aventures poétiques. Pour eux tout se résume en travaux obscurs, en soucis, pour ainsi dire, de ménage sacerdotal. Mais, au terme de ces fatigues sans repos, ils savent que le Christianisme aura conquis de nouveaux royaumes, que la Foi s'implantera peu à peu dans le Céleste-Empire, et ils marchent.
Jamais peut-être l'homme ne poussa plus loin le mépris de la mort, jamais il n'y eut autant d'intrépidité raisonnée prodiguée pour une cause. A tous les confins de l'univers, dans les glaces des Montagnes -Rocheuses comme aux feux du soleil des Indes, les Jésuites se livrent volontairement aux supplices que leur prépare la diversité des climats. Un trépas prématuré les attend sous toutes les latitudes, ce trépas ne ralentit point leur ardeur; il n'a même rien d'effrayant pour les chefs de l'Ordre. C'est la condition du triomphe de la Croix;
qu'importe aux enfants de Loyola de tomber pendant la bataille? Le Saint -Siège les a placés au poste le plus périlleux, ils succombent en le gardant, et, soldats de l'Église militante, ils ne demandent pour toute gloire qu'une prière sur leur tombe égarée dans le désert. Les Néophytes des anciennes Chrétientés avaient obtenu du Pontife Suprême le retour de leurs Missionnaires. L'Évêque d'Halicarnasse, Vicaire apostolique de Pondichéry, écrit à Rome pour implorer le concours des Jésuites. Les Fidèles du Maduré se trouvent exposés au schisme, à l'apostasie et à la corruption. Les Païens minent insensiblement le Catholicisme; les Luthériens, les Anglicans provoquent à la défection par d'artificieuses promesses, et, au lieu de sauvegarder leur troupeau, les prêtres le poussent vers l'abîme en le démoraralisant par le scandale de leurs mœurs. Le mal était évident : la Congrégation de la Propagande y remédie en érigeant le Maduré en Vicariat apostolique. Ce Vicariat est remis aux soins de l'Institut de Jésus; mais les Pères connaissent le parfait accord qui a régné entre les Jésuites de l'Indostan et leurs successeurs des Missions étrangères de France. Le souvenir de l'abbé Dubois, alors Supérieur de cette maison, vivait dans toutes les âmes. Les enfants de saint Ignace résolurent de donner à leurs coopérateurs un témoignage d'affection, de reconnaissance et d'estime. Le Maduré devait former un diocèse à part; il avait pour chef spirituel un Père de la Compagnie. Les Jésuites supplient le Saint-Siège de les dispenser de cet honneur et de les laisser sous la dépendance de l'Évêque de Pondichéry '. Cette prière, que les Jésuites n'auraient pas dû faire, fut exaucée.
1 La Chrétienté de Pondichéry avait conservé un précieux souvenir des Jésuites ; car c'était à l'abnégation de l'un des Missionnaires de l'Ordre qu'elle devait sa plus
Ils refusaient par humilité d'accepter PEpiscopat; ils aimaient mieux obéir que commander. Mais sur ces lointains rivages, ce n'est pas la soumission qui offre les plus sérieux embarras; c'est l'intelligence du pouvoir et le moyen de s'en servir. A une pareille distance du centre commun, il peut surgir mille conflits de juridiction, des opinions différentes sur la manière d'interpréter les lois et les mœurs du pays. Ce désaccord, qui a été souvent une cause de troubles, était conjuré par la mesure dont le Saint-Siège prenait l'initiative au Maduré. En déclinant le fardeau de i'Episcopat, dont les anciens Jésuites se chargeaient pour l'Ethiopie et le Japon, les modernes se persuadèrent qu'ils entraient mieux dans l'esprit de leurs Constitutions. Par cette abnégation impolitique, ils donnèrent peut-être le signal de nouveaux démêlés. L'Ordre de Jésus travaille au delà des mers sur un plan élaboré de longue main. Ses hommes apostoliques connaissent par tradition les besoins du pays dans lequel ils exercent le ministère; ils ne peuvent donc subir les entraînements de zèle ou les petites jalousies auxquelles un étranger cédera presque malgré lui. Le Missionnaire passe, mais l'Institut reste, et nous croyons que pour prévenir ces funestes débats, il eût été plus prudent de se conformer aux intentions de la Propagande.
belle église. Lorsque les Français, pour la première fois , portèrent la guerre dans l'intérieur de l'Inde contre les Anglais, le général de Bussy demanda un disciple de Loyola pour accompagner l'expédition. Le Père de Montjustin fut désigné. 11 gagna en peu de temps la confiance de l'armée. L'expédition avait été heureuse et le butin immense. On partagea les dépouilles de l'ennemi entre les chefs et les soldats. Le Jésuite fut traite comme un colonel, et il lui revint à peu près une somme de 100,000 francs. Montjustin la refusa, alléguant son vœu de pauvreté. Les chefs et les soldats voulurent le contraindre à être riche, et on le condamna à toucher l'argent qui lui était destiné. Cette fortune inespérée n'embarrassa pas long-temps le Missionnaire. La ville de Pondichéry n'avait qu'une pauvre chapelle, il y fit construire une des plus grandes églises de l'Inde.
vt. 27
Quoi qu'il en soit, le l\ juillet 1837, les Pères Bertrand, Garnier, Martin et Duranquet s'embarquèrent à Bordeaux pour Pondichéry. Deux Prêtres des Missions- Etrangères, les abbés Mahay et Mousset accueillirent les quatre Jésuites avec une cordiale gratitude. Ils leur avaient préparé les voies; ils s'associèrent à leurs fatigues et à leurs succès futurs. Ces succès ne devaient pas naître sans lutte. Des obstacles de plus d'une sorte semblaient condamner le Maduré à une éternelle ignorance. Des Prêtres de Goa s'étaient mis en révolte ouverte contre le Saint-Siège. Ils trompaient la Foi des peuples par des bulles supposées, et ils trouvaient un appui moral dans les magistrats anglicans. En présence de ce schisme, qui chaque jour gagne du terrain, les vices s'étaient multipliés comme les abus; les factions avaient provoqué des haines invétérées. Les Schismatiques ligués avec les Luthériens s'opposaient de toute leur force à Faction des Jésuites. On avait vu sans effroi Mahay et Mousset combattre ces causes de dissolution catholique; mais quand les Pères de la Compagnie eurent pris pied sur cette terre que leurs devanciers avaient faite chrétienne , la coalition sentit qu'il fallait écraser ces redoutables adversaires ou être vaincue par eux. Elle se mit à l'œuvre.
Les magistrats anglais , moins justes qu'à Calcutta , entraient dans ses intérêts ; ils rendirent des sentences par lesquelles on défendit aux Jésuites l'accès des églises bâties par leurs prédécesseurs. Les Pères n'étaient que quatre pour lutter contre tant d'obstacles et pour fortifier les Catholiques découragés; les Jésuites n'abandonnent pas leur cause. On leur interdit le droit de prêcher et de prier dans les églises; ils transforment en temples quelques cabanes de feuillage ; on les repousse de toute
demeure habitée , ils se résignent à une existence vagabonde; on essaie par d'injurieuses suggestions de leur enlever la confiance des Catholiques, ils se dispersent, ils se multiplient afin de réveiller dans les âmes les sentiments de Foi. Ils évangélisent le Tangaour et le Tonduman. Ils sont à Trichinapoli , dans l'Aour et dans le Marawa. Ils parlent, et, à leur voix, des églises s'élèvent. En face d'une ténacité qui ne recule devant aucun péril, la ligue des Schismatiques commençait à s'avouer son impuissance. On ne peut épuiser le courage des Jésuites ; on a recours au poison. Les Pères échappent trois fois à ces tentatives; on ose les renouveler jusque dans le sacrifice de la messe.
Au milieu de cette guerre acharnée et sous ce climat brûlant, Bertrand, Garnier, Martin et Duranquet se livrent avec une infatigable ferveur aux fatigues de la Mission, Ils ont des courses de toutes les heures à entreprendre pour instruire et fortifier les Fidèles, pour prévenir les défections et régénérer ce peuple. Ils doivent marcher sans cesse sous les rayons du soleil comme à travers les rosées abondantes de la nuit. Il faut qu'ils soient partout, afin que leur action vivifie la charité et donne aux Chrétientés orphelines assez d'énergie pour résister à l'ennemi cherchant à les séduire. Ce voyage, sans autre terme que la mort et auquel ils se condamnent, les jette en proie à toutes les tortures de la faim, de la soif et de l'insomnie. Ils sont dévorés par la chaleur ou noyés dans des torrents de pluie ; ils ne trouvent ni ombrage pendant la journée ni abri pour reposer le soir leur tête épuisée ; ils roulent dans un cercle perpétuel de dévouements et de sacrifices. Ce cercle s'étendait, la mort vint servir d'auxiliaire aux haines amassées autour des Jésuites. A peu de jours d'intervalle, elle frappe les
Pères Martin et du Bournet. La Compagnie n'avait pas voulu laisser succomber sous le poids des douleurs les premiers ouvriers envoyés au Maduré; d'autres les y avaient suivis. Les fièvres cérébrales ou le choléra, dont les retours sont périodiques, emportèrent en quelques années la meilleure partie de cette génération de nouveaux missionnaires. En i843, Sardos, Charignon, Perrin, Duranquet, Garnier, Glifford, Deschamps et Faurie expirèrent à la fleur de l'âge, victimes de leur courage ou de leur charité. Comme le Père Garnier, leur supérieur, ils avaient tenu les espérances que leurs talents avaient fait concevoir. La mort les frappait coup sur coup et avec tant de rapidité qua ces nouvelles la Société de Jésus s'ébranla tout entière. On mourait au Maduré pour la gloire de Dieu et de l'Eglise. Des soldats de la Croix se présentent dans chaque province de l'Ordre afin d'aller affronter le trépas. Le Maduré est devenu pour la Compagnie un champ de bataille; tous briguent le dangereux honneur d'y combattre; tous s'écrient : Eamiis et moriamur ! A cet élan universel , les chefs comprennent qu'il doivent relever l'espérance de ceux qui survivent aux désastres. Coûte que coûte, il ne faut pas que les peuples puissent douter de l'Institut. Six Jésuites et deux Frères coadjuteurs sont expédiés en poste. Cinquante jours après ils arrivaient ; ils annonçaient de nouveaux renforts, et, dans l'allégresse de leurs âmes, ils couvraient de larmes et de baisers la terre qui allait peut-être les engloutir à leur tour.
Cette confiance dans ses forces, grandissant en proportion des obstacles et des revers, cette énergie ne reculant devant aucun sacrifice, explique admirablement les Jésuites. Elle montre la puissance d'un corps sur des missionnaires isolés; elle apprend aux habitants de l'Indos-
tan que rien, pas même la mort, ne peut séparer les Pères de -ce sol où ils ont fait germer le Catholicisme. Les Jésuites qui semaient dans les larmes ne se croyaient pas destinés à moissonner dans la joie. Cependant, à partir de ces calamités, leur triomphe semble plus assuré que jamais. Ils ont dompté les Schismatiques, arrêté les progrès de l'Anglicanisme et réduit au silence les Prêtres coupables qui abritaient leur désobéissance ou leurs crimes sous la mitre deFArchevêque de Goa,leur complice. De ces débris de Chrétientés sans union, sans espérance, ils sont parvenus à former un troupeau de cent vingt mille néophytes. Comme le bon Pasteur donnant sa vie pour ses brebis, ils sont morts ou ils ont souffert afin de prémunir les Catéchumènes contre les embûches tendues à leur Foi. Us se sont aguerris aux mœurs ainsi qu'au climat du Maduré; la langue tamoule leur est plus familière. Ils commencent donc à étendre leurs conquêtes jusque chez les païens. Un Collège s'élève à Négapatam; c'est le phare de l'éducation brillant sur cette terre inculte, mais que tant de généreux trépas ont fécondée. Ainsi que l'apôtre saint Paul1 écrivant à Timothée, le Jésuite du Maduré peut dire avec tous les Missionnaires de l'Institut : « J'ai bien combattu, j'ai achevé ma course; j'ai gardé la foi. Il ne me reste qu'à attendre la couronne de justice qui m'est réservée, que le Seigneur comme un juste juge me rendra en ce grand jour et nonseulement à moi, mais encore à tous ceux qui aiment son avènement. »
1 Deuxième épure de saint Paul à Tïmollice, cli. IV, v. 7.