‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus, Composée sur les documents inédits et authentiques (volume 5)Chapitre 9 sur 23 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Jésuites à Rome. — Leur expulsion de Russie devient le salut de la Compagnie. — Caractère de Fortis. — Ses premières mesures. — Les Jésuites rappelés dans le Piémont et la Sardaigne. — Révolution de Piémont. — Victor-Emmanuel abdique. — Charles-Félix roi. — Il connaît les projets des Carbonari. — 8a fermeté les déjoue. — Les Pères Roothaan et Manera à Turin. — Le Père Grassi confesseur du monarque. — Charles-Albert et les Jésuites. — Les nouveaux Collèges et le palais de la Heine à Gênes. — Intrigues pour perdre la Compagnie. — Mort de Pie VII. — Le Conclave de 1823. — Le cardinal délia Genga est élu pape sous le nom de Léon XII. — Frayeurs des Jésuites à la nouvelle de cette élection.

— Le Père Rozaven ne partage pas ces craintes. — Léon XII rend aux Jésuites le Collège Romain. — Portrait de Léon XII. — Il protège la Compagnie. — Le Père Ricasoli est chargé par lui de l'éducation de ses neveux. — Jésuites qui refusent l'épiscopat. — Le comte Michel Szczytt au noviciat. — Mort de Fortis et du Pape. ■ — Congrégation générale. — Le Père Jean Roothaan est nommé Général de la Société. — Pie VIII et les Jésuites. — Caractère de Roothaan. — Les révolutions en Europe provoquent l'insurrection en Italie. — Ses premiers efforts tournent contre les Jésuites. — Le Conclave choisit le cardinal Capellari pour Souverain Pontife. — Portrait de Grégoire XVI. — Les Jésuites , par ordre du cardinal Zurla, donnent les exercices de saint Ignace à tous les religieux de Rome. — L'insurrection les chasse de leurs collèges. — Ils y rentrent. — La Propagande les charge du Collège Urbain. — Le choléra aux portes de Rome. — Calomnies contre le Pape et les Romains. — Précautions prises par le gouvernement pontifical.

— Le peuple de Rome et les processions. — Translation de l'image de sainte Marie-Majeure au Gésu. — Le choléra se déclare. — Les Jésuites pendant le fléau.

— Grégoire XVI et les orphelins. — Le Père Roothaan membre de la commission supérieure pour répartir les secours. — Le cardinal Odescalchi renonce à la pourpre et entre au noviciat des Jésuites de Vérone. — Sa lettre au Général le jour même où il revêt l'habit de l'Ordre. — Mort du Père Odescalchi. — Encyclique du Général pour l'année séculaire. — Les Jésuites rentrent à Venise. — Les habitants de l'île de Malte demandent des Pères au gouvernement anglais. — Lord Stanley seconde leur vœu. — Les Jésuites en Sicile. — Us sont médiateurs entre les partis. — Leur altitude à Naples. — Les Jésuites rappelés en Espagne.

— Le Père de Zuniga provincial-. — Ou leur restitue les biens non aliénés. — Le Collège Impérial de Madrid. — Leur succès. — La révolution de 1820 proscrit la Compagnie. — Fondation du collège militaire de Ségovie. — Son but. — ■ Mort de Ferdinand VIL — Premiers symptômes de guerre civile. — On accuse les Jésuites d'être hostiles «au gouvernement constitutionnel. — ■ Pour exciter le peuple contre eux, ou répand le bruit qu'ils ont empoisonné les fontaines. — L'émeute chez les Pères. — Massacre des Jésuites de Madrid. • — Le Père Mnnoz, sauvé par les assassins, protège les autres enfants de saint Ignace. — Le pouvoir constitutionnel en face du crime autorisé. — Les Cortès suppriment la Compagnie. — La maison de Loyola survit à la destruction. — Les Jésuites et les Carlistes. — Don Miguel en Portugal. — Rappel de la Compagnie. — Le Père Delvaux y conduit quelques Pères français. — Timidité du gouvernement vaincue par le cardinal Justiuiani. — Succès de leurs prédications. — La petite-fille de Pombal et les Jésuites. — Don Miguel leur restitue le célèbre Collège de Coïmbre. — Marche

triomphale des Pères dans la province de Beira. — Le Père Delvaux au tombeau de Pombal. — Les Jésuites à Coïmbre. — L'armée de don Pedro. — «• La guerre civile et le choléra. — Politique et dévouement des Pères. — Don Pedro tâche d'attirer les Jésuites dans son parti. — Propositions peu constitutionnelles de ce prince. — Don Miguel évacue Lisbonne. — La révolution y règne par l'émeule. — Les Jésuites sauvés par un Anglais. — Nouveau décret de proscription contre l'Institut. — Les Jésuites de Coïmbre à la Tour Saint-Julien, — Le baron Mortier les délivre.

Nous avons dit de quelle manière l'Institut de Loyola avait pu, en 1820, au moment de la Congrégation générale, échapper aune crise; cependant le péril, quoique ajourné, n'en paraissait pas moins imminent aux esprits dont la prévoyance ne se laissait pas éblouir. Il existait au siège même de la Compagnie des éléments de dissolution. Ils s'étaient produits dans une circonstance solennelle; on était parvenu à les neutraliser, mais tout faisait présumer qu'un jour ils finiraient par triompher. A Rome, la Société de Jésus se composait, en majeure partie, de Profès que l'âge avait privés de l'énergie et de l'activité nécessaires pour bien gouverner. Comme presque tous les vieillards, ils montraient une propension naturelle à se laisser guider par ceux qui savaient capter leur confiance. A côté de ces anciens apparaissaient des jeunes gens à peine admis dans la Compagnie. Le talent et même un certain degré de zèle et de vertu ne suppléaient pas chez eux à l'expérience et à la connaissance de l'esprit de l'Institut. Ils offraient donc plus de dangers réels que de solides appuis. Entre ces deux extrêmes, il manquait en Italie une génération moyenne. L'absence totale d'hommes mûrs faisait pressentir la chute de l'Ordre de Jésus; cette absence avait déjà encouragé les projets des novateurs, et depuis long-temps la Province romaine sollicitait Bzrozowski de mettre un terme à l'instabilité. C'était en Russie que la génération intermédiaire se trouvait; mais l'empereur Alexandre refu-

Général de la Compagnie de Jésus.

sait d'accorder la liberté aux Pères vivant dans ses Etats. Cette situation avait été pour Bzrozowski un perpétuel sujet d'inquiétudes; à ses derniers moments il parut, en être débarrassé. « Voici que je meurs, disait-il aux Jésuites rassemblés autour de son lit d'agonie. Quant à vous tous, on vous expulsera d'ici. » Le pressentiment du Général se réalisa, et l'exil devint le salut de la Compagnie. On eût dit que la Providence avait conservé sans interruption les enfants de Loyola en Russie, qu'elle leur avait laissé connaître et appliquer les traditions pratiques de l'ancienne Société afin de pouvoir répartir dans les Provinces naissantes, et principalement en Italie, ces bannis qui y portaient le germe de l'obéissance et l'amour de la discipline.

Le Père Fortis était né à Vérone le 26 février 1748. Entré dans l'Institut à l'âge de quatorze ans, il en avait subi toutes les vicissitudes. La suppression le trouva professeur de rhétorique à Ferrare; il ne voulut pas se séparer de la mère qui venait d'ouvrir son cœur à la piété et aux belles- lettres. Dès que la Compagnie fut ressuscitée dans l'empire russe, il demanda à y être agrégé, puis il s'efforça de la faire accepter à Parme et à Naples. C'était déjà un vieillard en 1820; néanmoins, avec une profonde expérience du cœur humain, il possédait une âme fortement trempée. Il savait que le bien lui-même ne doit pas être précipité. Il marchait donc avec prudence au milieu des obstacles entravant la route, mais il arrivait au but. Ce but était l'amélioration plutôt que l'agrandissement de la Société. Les révolutions dont l'Espagne et une partie des États italiens étaient le théâtre devaient réagir sur les Jésuites; on les chassait au cri de Vive la liberté! Fortis les soutient dans ces nouvelles épreuves. Il fonde à Rome la maison de re-

traite de Saint-Eusèbe '. Au mois de novembre 1821, le Père Tartagni crée le Collège de Forli ; quelques jours après, les Pères Rigoli, Gianotti et Chiavero prennent possession de celui de Modène. Le marquis Antoine Visconti de Milan lavait doté; le duc François IV en fait l'objet de sa sollicitude spéciale. Il confie au Jésuite Gianotti l'éducation des princes ses fils, et il demande que le Père Camille Pallavicini soit nommé Evêque de Reggio. Pendant ce temps d'autres Jésuites s'élancent sur le sommet des montagnes et au fond des bois qui avoisinent la ville de Frosinone : c'est le repaire des bandits de la Romagne. Les Jésuites s'efforcent de faire naître le repentir dans ces hommes farouches; ils y parviennent.

' Celle maison de Saint-Eusèbe est célèbre à Rome par la retraite que les Jésuites y donnent chaque année pendant la semaine sainte. En 1833, Augustin Theiner, l'un des plus brillants écrivains de l'Allemagne, y entra, toujours poursuivi par ses doutes et par ses incertitudes en matière de religion. Il conféra avec le Père Kohlmann . l'ami de l'historien protestant Schlosser, et dans son ouvrage intitulé : Le Séminaire ecclésiastique ou Huit jours à Saint-Eusèbe, Theiner rend ainsi compte de ses sentiments : « Je pénétrai donc dans cette maison de retraite de Saint-Eusèbe, mais dans quelle attente! J'étais fermement convaincu que je ne pourrais y passer seulement trois jours. Attiré là peut-être plus par curiosité que par un autre sentiment, je voulais étudier d'un peu près ces fameux Jésuites dont on parlait tant, d'autant plus qu'on m'avait dit à Vienne beaucoup de mal de leur maison de retraite. J'espérais au moins, si je pouvais m'en tirer salvâ cute, trouver là le sujet d'un piquant article de journal. J'avais aussi pris la précaution de charger mon ami, l'artiste français dont j'avais pris congé sous prétexte d'une course à la campagne, de me faire réclamer avec instance à telle adresse, si je n'avais pas reparu le douzième jour.

» Mais que je fus surpris! Le pieux silence qui régnait dans cette aimable demeure parlait intimement à mon âme; et déjà de si heureux commencements promettaient une heureuse fin. On me conduisit dans une petite chapelle décorée avec goût, dont le style gothique, en portant au recueillement, ajoutait encore à l'impression produite par l'orateur, et où tout contribuait à éveiller et à nourrir la piété. Le discours d'ouverture de la retraite captiva toute mon âme et calma ses agitations. L'exposition simple et lumineuse de l'objet élevé de ces exercices, l'exhortation touchante adressée à tous les assistants de s'éloigner s'ils ne se sentaient ni assez de courage ni assez de force pour suivre cette retraite avec les dispositions et les vues exigées par le saint fondateur; tout cela fit sur moi l'impression que je souhaitais et ne me laissa pas douter un instant que je n'en retirasse pour mon âme la force qui m'était nécessaire, et celte paix après laquelle je soupirais depuis si long-temps, et qui depuis plusieurs mois était l'objet de tant et de si sérieuses démarches. »

Augustin Theiner sortit de Saint-Eusèbe le 29 avril 1833. Il était fervent Catholique; il est aujourd'hui prêtre de l'Oratoire de Saint-Philippe de Néri.

A peine la Compagnie était-elle rétablie que, fidèle à ses traditions de famille, le Roi Victor-Emmanuel de Piémont s'occupe de rappeler les Jésuites dans ses États. Il leur ouvre successivement le Collège de Saint-Ambroise à Gênes, ceux de Turin, de Novarre et de Nice. Le Père Thomas Pizzi conduit les disciples de saint Ignace à Cagliari, dans l'île de Sardaigne; Joseph Bellotti forme le Noviciat de Chieri. Jean Roothaan est le premier Supérieur de la Maison des Provinces à Turin, vaste école où la jeunesse studieuse embrasse d'un seul regard le cercle de toutes les connaissances, et où s'enseignent en même temps la théologie, les belles-lettres, le droit, la médecine et la chirurgie. La révolution de 1821 et les conséquences quelle entraîna firent naître dans le cœur du Monarque de si tristes prévisions, qu'il ne se jugea pas capable de réprimer un mouvement dont il avait suivi les progrès avec effroi. Il crut que, pour l'honneur du trône, il devait abandonner le soin des affaires à un caractère plus vigoureux. Charles-Félix, son frère, jusqu'alors connu sous le titre de duc de Genevois, fut forcé par lui de prendre les rênes du Royaume. Comme partout, la Révolution piémontaise s'accomplissait pour imposer de nouvelles lois au Souverain, pour annihiler le pouvoir et l'offrir dans la rue au premier venu qui saurait corrompre les multitudes. Le nom des Jésuites était un signal de proscription. Les Carbonari italiens, allemands et espagnols avaient contracté alliance avec les Révolutionnaires français, ces fils aînés de l'anarchie. Ils tendaient au même but, ils espéraient y arriver par les mêmes moyens. Ils flattaient les princes que les illusions de la jeunesse ou l'inexpérience laissaient à leur merci; ils s'en faisaient un drapeau pour cacher leurs plans subversifs; ils les entouraient d'hv-

pocrites respects, de vœux menteurs et de perfides amis, afin de les dominer ou tout au moins de les compromettre. Le mot d'ordre, le secret des Ventes cachait la ruine des Rois sous l'anéantissement de l'Ordre de Jésus.

Charles-Félix, qui résista autant qu'il put à l'abdication de Victor-Emmanuel, prend les dispositions les plus efficaces. Il veut sauver la Royauté et le Peuple d'un double danger. La Révolution sent qu'elle ne sera pas la plus forte : elle n'ose même, pas expulser les enfants de saint Ignace. Le nouveau Monarque ne s'arrête pas à ce premier triomphe. Il sait que les démagogues ne sont audacieux qu'en présence de la faiblesse; il va leur offrir, au commencement de son règne, la mesure de son inébranlable fermeté. Les Universitaires de Turin ont vu avec une jalousie mal contenue le Père François Manera réunir autour de sa chaire de littérature italienne la foule toujours plus enthousiaste de ses auditeurs. Manera est, par l'élégance de son esprit et par la richesse de son imagination, l'un des professeurs les plus renommés de l'Université; Roothaan, par la modération de son caractère et la multiplicité de ses devoirs toujours dignement remplis, possède la confiance des familles. Charles-Félix se propose de donner aux Jésuites un témoignage encore plus manifeste de son estime. Les Çarbonari leur sont hostiles; le vœu des Ventes est d'anéantir cette autorité morale. Le Roi, afin de faire comprendre toute sa pensée, choisit pour confesseur le Père Jean Grassi. L'épreuve était décisive; on respecta la volonté d'un prince qui savait si bien répondre au défi de quelques turbulents. Sous son règne, il ne s'éleva pas une plainte adressée à l'Institut; le Père Grassi lui-même n'eut jamais à subir le contre-coup des récri-

minations toujours attachées aux fonctions d'un Jésuite confesseur de Roi.

Grassi était à la source des faveurs; il ne demanda rien pour lui, rien pour son Ordre, rien pour les autres. Il laissa le Souverain régler avec ses Ministres les affaires de l'État; il ne s'en mêla ni en bien ni en mal. Quand Charles-Félix expira dans les bras du Jésuite, qui avait eu seul le courage de lui annoncer que sa dernière heure allait sonner, ce fut la justice que les adversaires de l'Institut et les courtisans rendirent au confesseur. Le prince de Carignan n'avait pas toujours eu à se louer des intentions monarchiques du vieux Souverain. Charles-Albert tint compte aux Jésuites de la neutralité si fidèlement gardée, et, en remerciant le Père Grassi des soins prodigués à Charles-Félix dans sa dernière maladie, il lui dit : « La Compagnie a perdu dans le Roi défunt un protecteur et un père; elle trouvera en moi autant d'estime et d'amour. »

Le Roi a tenu plus qu'il n'avait promis. Les Jésuites de Piémont forment alors une Province séparée; avec l'appui du Monarque, ils ouvrent un Noviciat à Cagliari et un Collège dans la ville d'Aoste. Le général comte de Boignes dote Chambéry, sa patrie, dun de ces établissements; le saint abbé Ducrey leur cède celui de Mélan, dans les belles solitudes du Faucigny, entre le Mont Blanc et le Mont Buet. En i838, Charles-Albert fonde la résidence de San-Remo dans la rivière de Gênes. Les Pères ne possédaient à Turin que le Collège des Nobles, et, sous les deux derniers Rois, ils n'avaient jamais pu obtenir une église pour appeler le peuple à de pieux exercices ou à d'utiles dévouements. Celle des Saints-Martyrs, dans Dora-Grossa, et la maison qui y est annexée appartenaient jadis à la Compagnie. Au temps

de la suppression, l'église s'était transformée en Paroisse de la ville; la maison était devenue tout à la fois un centre d'administration publique, un hôtel où habitaient de hauts fonctionnaires et une prison. Trois ans après être monté sur le trône, Charles- Albert a vaincu tous les obstacles et rendu à la Société l'église et le collège de Dora-Grossa.

L'Université de Gênes avait suivi l'exemple de ses sœurs; elle s'était emparée de l'ancien Collège des Jésuites pour en faire son palais. Il n'était pas possible de la dépouiller de cette maison, qu'elle regardait comme le prix de sa victoire ; mais Charles-Albert n'en persistait pas moins à établir l'Institut dans la capitale de l'ancienne république. Des obstacles surgissaient à chaque pas : les uns prenaient leur source dans des craintes de concurrence, les autres dans des prévisions politiques. L'on ne s'opposait pas en face au désir du Roi, l'on cherchait seulement à l'entraver par toutes les chicanes administratives. Charles- Albert comprend qu'il n'est pas de sa dignité d'entrer en lutte avec tant de petites rivalités ou de passions secrètes. D'un mot, il peut les réduire au silence; il aime mieux paraître les ignorer. « Puisque je ne peux, dit-il, venir à bout de trouver à Gênes une maison pour les Jésuites, je leur donnerai la mienne; qui pourra m'en empêcher? » Aussitôt il leur assigne le palais Doria-Tursi, dit Palazzo délia Regina, parce que Marie-Thérèse, veuve de Victor-Emmanuel, l'habita avec ses filles, l'impératrice d'Autriche, la reine de Naples et la duchesse de Lucques.

A cette marque inespérée de confiance royale, les adversaires de la Compagnie sentirent qu'ils avaient fait fausse route, et que, pour perdre les Jésuites dans un temps plus ou moins éloigné, il ne fallait pas les atta-

quer de front. Charles-Albert était aimé et estimé de ses peuples. Législateur et guerrier, aussi habilement économe que prodigue, il poursuivait activement ses utiles réformes. Mais, après s'être rendu compte de la situation , il ne voulait pas reculer devant les préjugés d'un autre âge, que les amis des lumières et du progrès constitutionnel s'efforçaient de répandre. On espéra qu'il serait plus facile de miner la place que de l'enlever d'assaut. On essaya de dire d'abord que les Jésuites feraient repentir le Roi de sa protection. Les Jésuites imposèrent à la Cour et aux Ministres leur immuable volonté; ils gouvernèrent; ils régnèrent. Ces mensonges furent accueillis avec dédain ; on en fit circuler d'autres. On apprit à Charles- Albert que les Pères étaient d'excellents Religieux, de bons directeurs, des orateurs éloquents , de saints missionnaires ; mais leur éducation ne se trouvait plus en rapport avec les besoins du siècle, elle ne concordait plus avec la civilisation moderne, car les Jésuites étaient les ennemis de toute idée nouvelle. 11 faudrait, aux enfants élevés par eux, un Roi absolu comme Amédée II et saint comme Humbert. Le Monarque sourit, et laissa au temps le soin de trancher la question. Chaque jour elle se résout dans le sens qu'il a indiqué.

La Société de Jésus cessait d'être en contact avec les révolutions d'Italie ; elle voit son existence compromise dans l'élection d'un nouveau Pape. Le 20 août 1828, Pie VII était mort, plein de jours et de bonnes œuvres; et le Conclave allait donner un autre Pontife à l'Église. Pour l'Ordre de Jésus, le choix n'était pas indifférent; l'Ordre avait des adversaires dans le Sacré-Collège ; depuis la Congrégation générale, il soupçonnait le Cardinal délia Genga de lui être peu favorable. Ce Cardinal

avait en effet pris ouvertement parti contre les Pères. On le savait attaché à ses idées, juste, mais inflexible dans sa volonté. Il n'avait aucune chance de s'asseoir sur la chaire de saint Pierre. Néanmoins, le 28 septembre 1823, il fut élu, malgré les puissances et surtout malgré Gonsalvi, Annibal, ainsi que le disaient les Gonclavistes, Annibal était aux portes de Rome; il y entrait en maître , et son intronisation faisait trembler les Jésuites. Aucun d'eux n'avait oublié les événements qui précédèrent la Congrégation générale. Dans la tristesse de leurs âmes, tous s'avouaient qu'un ennemi leur était né. Cependant la réflexion vint avec le temps, et, dès le 11 octobre 1828, le Père Rozaven, faisant au Père Billy l'historique du Conclave, s'exprimait ainsi sur Léon XII :

« Ce nom promet beaucoup, et il paraît vouloir remplir l'attente commune; car en peu de temps il a fait beaucoup de choses, et des choses très-utiles ; mais je ne puis entrer dans ces détails. Ce que vous désirez de savoir et ce que vous attendez que je vous dise, ce sont ses sentiments pour la Compagnie. D'après certaines choses, qui se sont passées il y a trois ans, nous avions sujet de craindre qu'il ne fût pas très-bien disposé pour nous; mais Dieu tient dans ses mains le cœur des Rois, et surtout celui des Papes est en la main de Dieu. En se revêtant de cette dignité, ils prennent un nouvel esprit. Jusqu'à présent, notre Père Général n'a pas pu lui être présenté, mais nous savons certainement qu'il nous est favorable, et qu'il ne tardera pas à nous donner une preuve publique et manifeste de sa bienveillance. Une personne pour laquelle il a beaucoup d'amitié, et qui en a beaucoup pour nous, ayant pris la liberté de lui recommander la Compagnie, il lui répondit * « Vous

vous intéressez donc à la Compagnie, eh bien ! sachez que je m'y intéresse plus que vous. »

«Je sais, de science certaine, plusieurs autres choses que je vous dirais volontiers, mais que je n'ose pas écrire. En somme, la Compagnie peut beaucoup espérer de notre nouveau Pape, que Dieu daigne conserver de longues années! mais il a des préventions contre quelques personnes. Si mon chétif individu, qui lui est fort peu connu, est du nombre de ceux qui n'ont pas le bonheur de lui plaire, c'est ce que je ne saurais dire certainement; on m'a dit que non, mais j'ai quelque lieu de le craindre. Quoi qu'il en soit, pourvu qu'il fasse du bien à la Compagnie, je suis tout content d'être jeté à la mer. S'il persuade au Père Général que l'air de Rome ne me convient pas, je suis tout résigné à aller respirer celui de France et même celui que respira le Père Beaugeant dans son exil. Qu'on me donne l'emploi de Professeur de logique et de métaphysique, pro nostris , et mon ambition sera satisfaite. J'aurais, je crois, un grand plaisir à enseigner à ces jeunes gens à raisonner juste, chose que je vois devenir de jour en jour plus rare. »

La preuve publique et manifeste que le Père Rozaven fait espérer aux Jésuites de France de la part de Léon XII ne tarda pas à être officiellement donnée. Le Pape ne proscrivit aucun des disciples de saint Ignace entrés en lutte contre le Cardinal délia Genga, pas même le Père Rozaven. Bien mieux, le 17 mai 1824, il publia le bref Cum multa in urbe, qui restitue à la Société de Jésus le Collège Romain, dont ses plus illustres maîtres avaient immortalisé le nom. Le marquis Patrizi, sénateur de Rome, s'était déjà, sous Pie VII, rendu auprès du Saint- Siège l'interprète des familles; il avait présenté au Pape une supplique dans laquelle on lit : « Le Collège Ro-

main, sanctuaire dédié aux sciences et à la Religion, ancienne propriété de la Compagnie de Jésus, Séminaire d'une foule innombrable de personnages, célèbres par leur sainteté ou leur savoir, se trouve encore entre des mains étrangères. Quoique, en vertu d'un acte de Votre Sainteté, qui promet aux Jésuites la restitution de leurs anciennes propriétés non aliénées, on ne puisse douter que ledit Collège ne leur soit bientôt rendu, néanmoins, le Peuple ne croit pas devoir négliger les moyens qui lui semblent opportuns pour accélérer cette restitution, et avec elle le complément de ses vœux. »

Le Peuple Romain sollicitait cette faveur au pied du trône de Pie VII; les événements, plus forts que la volonté des hommes, firent ajourner la demande par un Pape ami des Jésuites. Son successeur, qu'ils croyaient leur adversaire, exauça cette prière de son propre mouvement. Le bref de Léon XII commence ainsi :

« Entre les établissements nombreux que la prévoyante sollicitude des Souverains Pontifes a fondés dans notre Ville, pour procurer efficacement le salut et les avantages du peuple chrétien, un rang d'honneur est dû sans doute au Collège Romain ; ce Collège qui, élevé à la gloire de la Religion et des beaux-arts par Grégoire XIII , d'heureuse mémoire, et construit avec tant de grandeur et de magnificence, a mérité, durant (ont le cours de sa durée, de la part de nos prédécesseurs, des témoignages d'une sollicitude spéciale et d'une bienveillance paternelle.

» C'est en effet une chose digne- d'admiration et de souvenir pour la gloire de cet établissement que ce jardin fermé ait produit sans interruption jusqu'à nos jours des fruits de salut et d'honneur, c'est-à-dire que ce sanctuaire des beaux-arts ait formé pour le bien de l'E-

plise et de l'État un si grand nombre d'hommes éminents et recommandables parla sainteté de leurs mœurs, l'éclat de leurs dignités et l'excellence de leur doctrine. » Ce Collège, qui doit son premier lustre à saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus, fut confié par les Souverains Pontifes aux clercs réguliers du même Ordre, qui le gouvernèrent avec succès tant qu'exista leur Religion, ainsi que le firent après eux les Prêtres séculiers chargés de sa direction. Mais comme Pie VII, notre prédécesseur, en vertu des lettres apostoliques du 7 des ides d'août i8i4, a rétabli la Compagnie de Jésus dans sa première dignité pour cette fin principale, à savoir qu'elle formât la jeunesse aux sciences et à la vertu, nous qui étions pleinement instruit de l'intention où était ce même Pontife de rappeler la Compagnie de Jésus dans le Collège Romain, nous avons cru devoir immédiatement délibérer sur cette affaire et consulter la Congrégation de nos vénérables frères les Cardinaux de la sainte Eglise que nous avons chargés de la tâche si importante d'établir dans tous nos États le mode d'instruction le meilleur et le plus avantageux, seul moyen de régénérer la société tout entière après des temps si désastreux et si funestes à 1Église. C'est pourquoi, de science certaine et en vertu de la plénitude de l'autorité apostolique, nous concédons, nous assignons et nous attribuons à perpétuité, par ces lettres, à nos chers fils les clercs réguliers de la Compagnie de Jésus, et, en leur nom, à notre cher fils Louis Fortis, Général de ladite Compagnie, le Collège Romain, l'Eglise de saint Ignace et l'oratoire qui tire son nom du Père Caravita, les musées, la bibliothèque, l'observatoire, avec tout ce qui leur est annexé et en dépend, à condition qu'ils tiendront dans ce Collège, selon le mode anvi. 19

cien qui était en vigueur, l'an 1773, des écoles publiques auxquelles nous ordonnons d'adjoindre des chaires d'éloquence sacrée, de physique et de chimie. *

Dans les circonstances, ce bref était plus qu'une consécration pour la Société de Jésus; il devenait entre elle et le Saint-Siège un indissoluble lien, car à Rome les Papes ne cherchent point à détruire ce que leurs prédécesseurs édifièrent. L'approbation de Léon XII, sanctionnant et augmentant les faveurs déjà accordées par Pie VII, était d'autant plus précieuse aux Jésuites que le nouveau Pontife ne balançait pas à porter la cognée dans les abus que son austère sagesse lui signalait. Toujours maladif, mais toujours prêt à se mettre au-dessus des souffrances du corps par l'inaltérable vigueur de son âme, Léon XII devait ressusciter sur le trône les Pontifes les plus vénérés. Il comprenait les besoins de son siècle et l'esprit du ministère sacerdotal.il était économe et juste, bienveillant et rigide : il ne lui fut donc pas difficile de s'entendre avec les Jésuites. Il ne leur avait pas été favorable avant son exaltation, le trône lui inspira d'autres idées; le successeur de Pierre ne les cacha jamais. Il comprit que l'Institut n'était en butte à tant d'hostilités patentes ou secrètes que parce que les Pères défendaient la Religion et les gouvernements légitimes. Il résolut, par devoir et par reconnaissance, de protéger à son tour les disciples de saint Ignace; il ne faillit, jamais à la mission qu'il se donnait. A Rome et dans les Etats pontificaux, il n'avait qu'à laisser faire le vœu des populations, il l'encouragea. Il visita souvent les Maisons de la Compagnie, il travailla à la béatification de ses saints, accrut par des bienfaits le Collège Germanique *., et développa dans tous les sens cette Société dont

1 Le Collent* Germanique était déjà rétabli sur ses anciennes bases. Les deux pre-

il appréciait le zèle et les lumières. Léon XII avait des neveux; il confia leur éducation au Père Ricasoli, qui voit l'aîné de ces jeunes gens, revêtu de la pourpre romaine, soutenir sur le siège archiépiscopal de Ferrare la grandeur du nom de délia Genga. La sollicitude de toutes les Eglises n'empêchait pas le Pontife de jeter de temps à autre un regard d'amour sur la ville où il était né. Il avait déjà beaucoup fait en faveur de Spolète. Au mois de novembre 1823, il voulut encore faire davantage; il restaura l'ancien Collège de la Compagnie. Dans le même temps, il érigeait à Rome le pensionnat des Nobles \ Afin de rendre le Collège Romain digne de sa gloire passée, les Jésuites y réunirent l'élite de leurs professeurs. Antoine Ivohlman laissa le Maryland pour enseigner la dogmatique; Dumouchel, un des élèves les plus distingués de l'Ecole Polytechnique, fut chargé de la chaire d'astronomie; Van Évenbroeck de celle des controverses. André Caraffa, Charles Grossi, Xavier Patrizi, Jean Perrone, Baptiste Pianciani, Michel Tomei et Dominique Zecchinelli secondèrent les efforts de ces savants, que dirigeaient Taparelli etFinetli. Le Père Louis Maillard ouvrit glorieusement l'arène des thèses publiques.

miers élèves qui se formèrent à l'école «les Jésuites de Ferrare fuient Joseph Depreux, Evéque de Sion en Valais, et François Machoud , Chanoine de cette cathédrale. En 1819, Fontana, aujourd'hui Archidiacre de Fribourg , se joignit aux deux Valaisans. Ce germe du Collège allemand fut transféré à Rome dans la maison du Gésu ; en 1825, Léon XII ordonna que les Germaniques reprissent leur ancien costume. Maintenant cet établissement, qui n'a en propre ni maison ni église, prospère comme aux plus beaux jours de l'Institut. C'est encore la pépinière des Évëques d'Allemagne. On remarque parmi eux le comte Lubienski , Évéque de Rodiopolis; Georges Stahl, Evêque de Wurzbourg; le comte Charles-Auguste de Reisach, nommé par Pie VIII recteur de la Propagande à sa sortie du Collège Germanique, et choisi par le Roi de Bavière pour Évéque d'Eichsladt et coadjutenr de Munich.

1 Les Jésuites ne purent occuper ce nouvel établissement qu'en 1826, parce qu'il <\visle à Rome une loi religieusement observée. Cette loi veut que, durant le temps du Jubilé, on ne contraigne aucun locataire à sortir de la maison "qu'il habite. Léon XII désira donner à tous les Fidèles un exemple de respect en faveur des prescriptions anciennes, et les Jésuites ne s'installèrent qu'une année après dans la maison qui leur appartenait.

Cette succession d'événements heureux ne prenait pas les Jésuites au dépourvu. Le Père Pallavicini avait décliné les honneurs de l'Episcopat à Reggio; le Père Renoît Fenwich ne connut sa nomination au siège de Roston que lorsque les bulles et l'injonction de les accepter lui parvinrent. Antoine Kohlman et Pierre Kenney étaient proposés pour les évêchés de New-York et de Drummore. Ils en informent le Général de l'Institut. Fortis supplie le Pape de détourner de la tête des deux Missionnaires ce redoutable honneur. Léon XII accueille cette ambition d'humilité. Les Jésuites voulaient vivre dans l'indigence et dans le travail; un gentilhomme de Pologne leur apprend à mourir en saints. Le comte Michel Szczytt, né dans la Russie-Rlanche le 3 décembre 1786, avait été l'un des plus intrépides soldats d'Alexandre Ier. C'était un homme à la stature colossale et dont la bravoure n'avait jamais connu le danger. Quand la paix fut signée, il renonça au métier des armes, et habita chez les Jésuites de Polotsk. Après avoir une dernière fois parcouru l'Europe, il se réfugia dans la capitale du monde chrétien, où le Père Rozaven le reçut comme un fils. Szczytt prit les ordres sacrés et, le 3 1 mai 1824, il entra au Noviciat des Jésuites. Le 24 juin 1825 il y expirait à l'âge de trente-neuf ans, léguant à tous ses frères de l'Institut l'exemple d'une vie édifiante et d'une mort précieuse devant le Seigneur.

Ainsi que cela s'était assez souvent rencontré dans les annales de l'Eglise, le Pape et le Général des Jésuites succombaient presque à la même heure. Léon XII terminait sa carrière le 10 février 1829, Fortis l'avait précédé clans la tombe de quatorze jours seulement. Le 27 janvier le Général avait rendu le dernier soupir. Par quelques lignes tracées de sa main, il désignai pour

Vicaire le Père Pavani, Provincial d'Italie. Le chef intérimaire de l'Ordre appelle auprès de lui le Père Rootliaan afin de le remplacer dans les fonctions qu'il abandonne, puis il convoque la Congrégation générale au 29 juin. Les principaux Jésuites qui y furent délégués étaient Jean Grassi, François Finetti, Louis Loeffler, Nicolas Godinot, Tom Glover, Sinéo, Landes, Korsak, Julien Druilhet, Richardot, Bird, Olivieri, Narbonne, Vulliet, Petit-Jean, Drach, Sorrentino,Scarlata, Broock, Kenney, Sancho et Janssen.

Le 9 juillet, le Père Roothaan, long-temps ballotté avec le Père Rozaven, fut élu Général de la Compagnie au quatrième tour de scrutin. Il choisit pour procureurgénéral Séraphin Manucci et Janssen pour secrétaire de l'Ordre. Alors on s'occupa des vœux exprimés par les différentes Provinces. Tous témoignent de la sollicitude dont chaque membre est animé pour conserver l'Institut dans son intégrité et y faire prospérer l'enseignement. Ils demandent unanimement la révision du Ratio studiorum, dans le but de l'approprier aux besoins du temps. Avant que la Congrégation discutât ce point essentiel , qui, à l'élection de Fortis, avait été admis en principe, le Général crut devoir révéler sa pensée sur une question aussi vitale. Il déclara que les circonstances et le mouvement des esprits exigeaient impérieusement la réalisation du vœu de tous les Pères, mais son opinion était de ne rien décréter en forme de loi avant qu'on eût fait sanctionner par l'expérience dans les Provinces de l'Ordre les améliorations introduites. Ce conseil fut adopté.

Un nouveau Souverain avait été donné à l'Église universelle; le 3 1 mars 1829, le cardinal Xavier Gastiglione, qu'au dernier conclave l'Autriche et la France portèrent

à l'élection et que Pie VII mourant avait désigné pour son successeur, remplaçait Léon XII. Pie VIII ne devait faire que passer sur le Siège apostolique; mais quand, le 22 avril, les Jésuites vinrent recevoir la bénédiction du nouveau Pontife, il s'empressa de leur offrir une marque publique de son amour. Il leur adressa ces paroles : a Je l'ai dit souvent, et, lorsque j'en trouverai l'occasion, je me ferai toujours un plaisir de le redire, j'aime la Compagnie de Jésus. Ce sont des sentiments gravés dans mon cœur depuis l'enfance. J'ai toujours singulièrement honoré saint Ignace et saint François-Xavier, dont, tout indigne que j'en suis, j'ai le bonheur de porter le nom. J'ai étudié sous de célèbres Jésuites. Je sais tous les services qu'ils rendent à l'Eglise. L'Eglise ne peut se séparer du Pape, le Pape ne peut se séparer de Ja Compagnie. Les temps dans lesquels nous vivons sont si mauvais! Jamais l'impiété ne déploya plus d'audace, plus de haine, plus d'astuce. Un jour encore, et qui sait si l'Eglise ne recevra pas de nouvelles plaies. Unissons-nous tous pour combattre les ennemis du Seigneur. Rentrez donc dans vos provinces, embrasez-les de l'ardeur qui vous anime. Prêchez, enseignez l'obéissance et la vertu dans les écoles, dans les chaires, dans les confessionnaux, avec la voix, avec l'esprit, avec la plume. Que Dieu bénisse vos efforts! et soyez sûrs que vous trouverez toujours en moi le plus tendre et le plus affectionné de tous les pères. »

A la veille des événements qui allaient bouleverser 1 Europe et désoler l'Eglise catholique, ce discours avait quelque chose de tristement prophétique. Les Jésuites ne se déguisaient point la gravité des circonstances. Ils se savaient l'objet des terreurs feintes et des haines réelles de l'incrédulité ainsi que du carbonarisme. Le

Pape les encourageait1 : ils ne se laissèrent pas intimider par les ennemis de la Religion.

Jean Roothaan, le nouveau Général de l'Ordre, naquit à Amsterdam le 20 novembre iy85. Son caractère, assemblage de qualités contraires, était calme et froid au debors, ardent et sensible à l'intérieur. La modération dans les actes comme dans les paroles était sa vertu dominante ; il la devait autant à la force de sa nature qu'à son éducation première. Né Catholique au milieu d'un pays protestant2, Jésuite dans un empire scbismatique, il avait dû connaître de bonne heure le prix de la tolérance. Il aimait l'étude et la prière, l'enseignement et l'apostolat. Le choix de ses pairs le plaçait au gouvernement de la vSociété; il se résigna au fardeau, et il commanda, ainsi que jusqu'alors il avait obéi, sans ostentation de pouvoir ou d'humilité. Pour tenir tête aux orages dont l'Institut était menacé, pour fortifier les timides et

1 Le 2 décembre 1829, Pie VIII , accompagné des Cardinaux délia Somaglia et Odescalchi, se rendit au Gésu pour prier devant l'autel de saint François Xavier, dont l'Eglise célébrait la fête, et il y promulgua le décret de la canonisation du bienheureux Alphonse de Liguori. Le jour et le lieu choisis pour la publication du décret ne Surprirent personne à Rome. La doctrine de Liguori est identiquement celle des théologiens de la Compagnie. Sa théologie morale n'est que le commentaire de la Medulla tlicologiœ moralis du Père Busembaum, dont il a intégralement conservé le texte. La canonisation d'Alphonse de Liguori était donc la justification des casuistes de l'Institut et principalement de Busembaum. L'ouvrage de ce Jésuite n'a été si vivement attaqué (pie parce cpie les Jansénistes, se prévalant avec adresse de l'étraugeté du nom de l'auteur, dressèrent contre lui une accusation dont les moqueries se chargeaient de prouver la \éracité.

0 Quand le jeuuie Roothaan conçut, en 1804, le projet d'abandonner son pays et sa famille pour suivre dans la Russie-Blanche la vocation cpii se manifestait en lui, il partit d'Amsterdam; il arriva au Collège de Polotsk avec une lettre d'un de ses maîtres proslestanls pour recommandation. Van Lennep, alors professeur renommé de littérature à l'Athénée d'Amsterdam, écrivait le l.~> mai 1804 aux Pères de la Compagnie : i. Je n'ignore point combien, dès les temps primitifs, la Société s'est distinguée dans toutes les branches d'études et de sciences ; les services qu'elle a rendus sont éclatants et ne peuvent jamais être oubliés. » Et, parlant de son protégé catholique, Van Lennep ajoute : » Je vous recommande, Révérends Pères , d'une manière particulière ce jeune homme, dont j'ai apprécié si haut le mérite. Puisse-t-il être comblé par vous de science et de vertus , et puissions-nous le revoir un jour enrichi de ces dons pour lesquels il entreprend un si long voyage ! »

enchaîner l'impétuosité des exaltés, il fallait un courage aussi persévérant que la sagesse; Roothaan ne faillit point aux espérances des Profès. Il arrivait à la tête de l'Ordre de Jésus dans un moment où les passions étaient surexcitées. Dès le premier jour il se traça une ligne de conduite, et il n'en dévia jamais.

La Compagnie n'ignorait pas que tant de coups étaient bien moins dirigés contre elle que contre le Catholicisme. Elle avait assumé sur sa tête toutes les accusations dont on la chargeait, et, persuadée que le Saint-Siège lui tiendrait compte de ses sacrifices, elle se dévouait aux outrages en attendant que ces outrages se transformassent en violence. L'attente des Jésuites ne fut pas de longue durée. La Révolution de juillet devint un signal pour les autres conspirateurs. L'Italie et l'Espagne, le Portugal et la Pologne s'insurgèrent au nom de la Liberté. Partout, excepté à Varsovie et à Bruxelles, la Liberté fit expier sa victoire aux Jésuites. Sous ce nom de Jésuites on confondait la foi des peuples, l'autorité de l'Eglise et les diverses hiérarchies du Clergé. La Révolution, jetant enfin le masque, se montrait à front découvert ; elle aspirait à renverser les trônes pour étouffer le Catholicisme. Comme en France et en Espagne, les Jésuites d'Italie ne furent plus qu'un accessoire; on les persécuta pour l'acquit des consciences libérales; néanmoins l'insurrection visait plus haut. La mort de Pie VIII, arrivée le 3o novembre i83o, réveilla dans le cœur des Carbonari romains l'idée de suivre l'exemple de la France. La France avait eu ses barricades et sa journée des dupes; pour embarrasser l'Europe, elle provoqua un mouvement dans les Etats voisins. Les Carbonari des Légations s'ébranlent comme la Pologne. Les agents de la Révolution leur promettent l'indépendance.; ils les bercent de l'espoir

que le Saint-Siège va crouler sous leurs coups et qu'ils peuvent triompher facilement, puisque l'Eglise est veuve de son chef. L'insurrection gagne du terrain, mais, le i février i83i, le cardinal Maur Capellari est élu Pape sous le nom de Grégoire XVI.

Cette nomination n'arrête point les projets des révoltés. Rome a un Pontife, ils ne veulent pas qu'elle ait un Souverain. Un complot doit éclater dans la capitale au milieu même des joies du carnaval, le 17 février. Le cardinal Bernetti, homme de tête, d'esprit et de cœur, vient d'être nommé secrétaire d'Etat. Il connaît de longue main les trames révolutionnaires, son habile fermeté les déjoue.

Pour mieux faire saisir leur pensée, les insurgés des Légations arborent le drapeau tricolore; leur première, leur seule victoire est remportée sur les Jésuites. Au mois de février, presque à la même heure, ils envahissent les Collèges de la Société. A Spolète, à Fano, à Modène, à Reggio,. à Forli ainsi qu'à Ferrare, ils s'emparent des maisons de l'Institut ; ils en dispersent les maîtres et les élèves; ils y cherchent les armes qui ont dû y être déposées comme dans un arsenal hostile au peuple. Ils ont I proclamé la liberté ; le premier acte qu'elle leur inspire

est un décret d'expulsion. Ils désirent assurer la victoire de l'égalité contre l'arbitraire, et ils ont recours aux commissions militaires pour se proléger contre la risée publique \ Ils bannissent les Jésuites au lieu d'aller vaincre les Autrichiens; ils fabriquent des lois au lieu de ci-

1 A peine maîtres de la ville , les Carbonari de Bologne établirent des tribunaux militaires pour juger sans désemparer ceux qui n'accepteraient pas avec joie le bonheur que les Révolutionnaires leur imposaient. Les Carbonari salaient formés en garde nationale. Une des attributions de la commission fut de punir comme crime de lèse-majesté toute insulte en paroles contre la garde civique.

C'est toujours le même excès de ridicule à côte de la plus sanglante cruauté. Les Révolutionnaires sont partout et toujours les mêmes.

menter leur triomphe par une bataille décisive. Ils menacent de mort; ils couvrent d'injures des vieillards et des Prêtres au moment où, déjà tremblants pour leurs jours, ils implorent un refuge sur quelques vaisseaux étrangers , afin de mettre les flots de la Méditerranée entre eux et la justice des hommes,

L'insurrection italienne n'avait de racines que hors de l'Italie. Elle chassait les Jésuites de leurs Collèges, et elle mourait parce que chacun lui refusait son concours. Les populations, surprises un instant, sortaient de leur repos; elles saluaient avec des cris d'amour l'avènement de Grégoire XVI. C'était un Pape tel qu'il le fallait à cette époque de novateurs travaillant dans le vieux, un Prince de conciliation et de persévérance, de savoir et de goût, joignant la candeur de l'enfant à la mâle sagacité de l'âge mûr. Grégoire XVI, tiré d'un monastère de Camaldules , avait long-temps vécu dans les livres. Les livres lui révélèrent la science des hommes; il l'appliqua dans ses ouvrages et au milieu des grandes négociations dont la confiance de Léon XII le chargea. Il aurait, eu le courage du martyre, il dut avoir celui plus difficile de la patience et du devoir. L'épreuve à laquelle l'Eglise romaine fut soumise était affreuse. Elle avait la Révolution aux portes de son patrimoine, et on lui enjoignait de consacrer celles que d'autres peuples tentaient de légitimer. D'un côté on appelait aux armes contre le Saint-Siège; de l'autre on lui demandait de sanctionner les pouvoirs récemment établis. Il y avait des Rois dépossédés, projetant d'abriter leurs grandeurs déchues sous la Chaire de saint Pierre, et des Princes nouveaux, sollicitant comme reconnaissance du droit le fait d'un concours que le Pontife ne dénie à personne. Cette situation était inextricable. Grégoire XVI la domina en déve-

loppant, en appliquant le principe que le ministère pastoral doit toujours être indépendant des variations de la politique.

Tandis que ces importantes questions se débattaient au Vatican, les Jésuites, proscrits d'avance par l'esprit révolutionnaire, rentraient dans leurs établissements aux acclamations des familles. A cette époque, le Cardinal- Vicaire Zurla, afin d'entretenir la piété et la discipline dans les Ordres monastiques, prenait une résolution inusitée : il invitait tous les Religieux de Rome à suivre les exercices de saint Ignace. Le Père Finetti fut désigné pour les leur donner, et le Cardinal cboisit l'Église du Gésu comme lieu de réunion. Quelques années de calme succédèrent aux tourmentes de la révolte; le Pape en profita pour céder au vœu de la Propagande, qui, par l'intermédiaire du Cardinal Fransoni, demandait à investir la Compagnie de Jésus de la direction du Collège Urbain '.«Nous sommes persuadé comme Test aussi notre Congrégation de la Propagande, disait le Souverain Pontife dans son bref du 2 octobre 1 <S 3 Ci , que l'éducation de ces jeunes Clercs destinés à semer la lumière de l'Evangile dans les contrées les plus lointaines et à répandre dans la culture de la vigne du Seigneur leurs sueurs apostoliques, ne peut être confiée, pour le plus grand avantage de l'Eglise, qu'aux membres de la Compagnie de Jésus. Par son Institut spécial, elle est consacrée à la direction de la jeunesse dans la crainte de Dieu, dans les sciences et les lettres dont cette crainte est le principe; eu même temps, cette Société religieuse est sans cesse appliquée avec zèle à procurer la plus

1 Le Collège L rbain , ainsi nommé en souvenir du Pape Urbain VIII, son fondateur, s'appelle aussi Collège de la Propagande, parce qu'on y forme et on y instruit les Prêtres qui doivent aller porter l'Évangile aux nations les plus éloignée*.

grande gloire du Seigneur dans toutes ses opérations. La longue et heureuse expérience que, dès l'origine de cette Compagnie jusqu'à nos jours, l'Eglise a faite de l'incontestable aptitude des Pères de l'Institut pour diriger les écoles, soit des jeunes gens séculiers, soit des Clercs en tant de diverses parties du monde ; enfin, les témoignages honorables et unanimes que de toutes parts les ennemis mêmes du Saint-Siège et de l'Eglise, contraints par l'évidence des faits, se voient forcés de rendre à la Compagnie de Jésus pour la bonne éducation donnée à la jeunesse, tous ces motifs nous portent à accueillir avec empressement la demande que Votre Eminence nous adresse au nom de la Congrégation de la Propagande. » Les périls dont l'incrédulité menaçait l'Eglise réunissaient dans le même vœu le Souverain Pontife et la Propagande. Grégoire XVI rendait aux Jésuites le Collège Illyrien et celui de Lorette. Un autre danger leur donna à tous l'initiative du courage. Le choléra avait porté ses ravages sur plusieurs empires. Piome jusqu'alors s'était vue épargnée; tout à coup ce fléau vagabond tombe à ses portes. On a dit , — et les journaux anticatholiques de France et les feuilles protestantes d'Allemagne se sont faits les complaisants échos de ces imputations, — on a dit qu'à l'approche du choléra, la Cour romaine, les princes, les matrones de la ville, les médecins et le clergé avaient été saisis d'un de ces sentiments qui rendent lâches en face d'un devoir sacré. Le Pape, ajoutait-on, caserne dans son palais, entouré de gardes, est resté inaccessible; il a craint le contact de son peuple, et le serviteur des serviteurs de Dieu, qui doit abaisser la tiare devant les souffrances chrétiennes, et le bon pasteur qui donne sa vie pour ses brebis, oublia ces glorieux litres pour trembler à l'aspect du dan-

ger. L'effroi du Pontife réagit sur son gouvernement; les médecins n'osèrent plus secourir les cholériques; les Prêtres, les Jésuites surtout, reculèrent lorsque les moribonds les appelaient à leur lit d'agonie comme les anges des dernières consolations.

Tels furent les récits que la haine fit circuler : on calomnia jusqu'au dévouement des femmes que l'excès delà terreur rend intrépides; on exagéra la dureté de cœur des riches, afin d'insinuer aux pauvres que l'Eglise catholique est une marâtre sans entrailles. Pour frapper l'imagination des multitudes, on compara les désolations du siège de Jérusalem avec les apathiques désespoirs de Rome, et Rome l'emporta en misères de toute nature. Cette accusation systématique d'inhumanité, ces cordons sanitaires de honte, jetés entre les larmes d'un vieux Souverain et les douleurs de ses sujets eurent quelque chose de si profondément cruel, que le Dîario di Roma, Moniteur Pontifical, qui a vu passer tant d'outrages sur la triple tiare, ne se croit plus obligé à garder le silence dont la sagesse du Pape lui fait une loi. Il se plaint sans amertume; sur les lieux mêmes, il raconte ce qui se passa en réalité. Le mot d'ordre était donné sur toute la ligne anticatholique; aucun journal ne songea à démentir ou à prouver son assertion.

Les faits étaient cependant bien simples. A peine le fléau indien eut-il envahi l'Europe, que Grégoire XVI ordonne aux docteurs Cappello et Lupi , deux des médecins les plus distingués de Rome, de partir pour Paris et d'observer la marche, les progrès de l'épidémie et les moyens curatifs à employer. Des précautions pleines de prudence sont adoptées par le Cardinal Gambérini, ministre de l'intérieur. Le Cardinal Sala, président de la commission de santé publique, ouvre de nouveaux

hospices. Par ordre de Grégoire XVI, on crée des ambulances dans chaque quartier, on indique des maisons de secours où les médecins seront en permanence. Ils devaient avoir soin des corps; le Pape veut se reposer sur les Jésuites seuls du soin des âmes. Les Jésuites s'établissent infirmiers et aumôniers de ces hôpitaux. Le servite Moralli , par ses exhortations, forme une compagnie de dames de la Charité qui, tout en vivant dans le monde, se dévoueront aux œuvres de la bienfaisance chrétienne.

A l'aspect de tant de préparatifs, quelques citoyens se sentent dominés par la frayeur; d'autres calculent peut-être que le choléra doit être l'auxiliaire de leurs vengeances particulières ou de leurs rêves politiques. Une proclamation de Ciacchi , gouverneur de la Ville, intimide les méchants et rassure les bons. Les bons étaient à Rome en immense majorité. Comme les autres peuples sur lesquels le joug sacerdotal ne pèse plus et qui se croient appelés à faire avancer la civilisation, les Romains ne conçurent pas la pensée que le gouvernement avait intérêt à les empoisonner. Ils ne se précipitèrent pas sur les médecins pour les déchirer dans de fanatiques désespoirs; ils n?accusèrent point les passants d'être les moteurs du fléau ; ils ne virent point des magistrats municipaux saisir ce lugubre moment pour dénoncer un parti aux colères de la foule. Le choléra assiégeait la cité pontificale; ses habitants ne s'entretuèrent pas en s'accusant de crimes impossibles. Ils furent plus éclairés ou mieux dirigés que d'autres nations, qui plus tard les calomnièrent.

Ce mal inconnu était tombé sur Londres, sur Paris et sur Madrid, les trois capitales de la régénération constitutionnelle, et il avait vu la multitude se livrer à

de tels excès d'effroi et de fureur que, pour en retrouver la trace, il faut remonter par le souvenir jusqu'aux siècles d'ignorance et de barbarie. Ici, Ton massacrait sans pitié les hommes généreux qui se jetaient entre le choléra et le peuple; la, on préludait par l'émeute aux funérailles que l'épidémie allait confondre dans la même stupeur. C'était à Londres, c'était à Paris et à Madrid qu'éclataient de semblables transports; à Rome, rien de pareil n'est signalé. La foule s'agglomère dans les églises, elle entoure les chaires, elle assiège les confessionnaux, elle prie de la voix, elle prie du cœur. Le Cardinal Odescalchi, Vicaire du Pape, a voulu conjurer le fléau en faisant descendre le calme dans les âmes. Le peuple s'est préparé à la mort, et, dans une procession solennelle, il se met sous l'invocation de la Vierge. Afin de rassurer les esprits, une procession à Rome sera toujours plus efficace qu'une émeute à Paris. L'image de sainte Marie-Majeure est transférée de la basilique à l'église des Jésuites. Cette translation, annonçant le péril dont est menacée la capitale du monde chrétien, a été ordonnée par Grégoire XVI, pour désigner les enfants de saint Ignace comme les représentants de la charité pontificale. Le Pape, entouré des Cardinaux, du Sénateur et des Magistrats, voulut se joindre au cortège, et, sous une chaleur étouffante, il suivit à pied la procession, s'avancant à travers les flots pressés d'une foule résignée.

Ce fut un moment solennel que celui où, sur la place du Gésu, le Général de la Compagnie reçut, en présence de la Cour apostolique, le précieux dépôt en qui les Romains ont foi. De tous les points de la Ville , on accourait à l'église des Jésuites. Le peuple s'était relevé de ses terreurs; on lui avait appris à envisager le danger

sans pâlir: il l'attendit avec fermeté. Le mal se déclara, et, aussitôt, les hommes de l'art prévirent que ses ravages seraient affreux. Le s3 août 1887, il éclatait dans tous les quartiers, il frappait indistinctement sur toutes les classes. Les princesses Christine Massimo et Ghigi en furent les premières victimes. La mort planait sur la cité sainte. Le 2 septembre , à l'heure même où le choléra sévissait avec le plus d'intensité, le Pape visite chaque rue de Rome, afin de bénir, de consoler et d'encourager cette population qui tend les bras vers lui. L'attitude de Grégoire XVI était triste, mais calme. Il avait ouvert le trésor obéré de l'Eglise; il demandait qu'on y puisât à pleines mains, car le Père commun ne voulait pas laisser mourir ses enfants sans secours. Quelques membres du Clergé séculier, ainsi qu'un certain nombre de médecins, avaient hésité dans le commencement. L'exemple du Pape, des Cardinaux, des Princes et des Moines, triompha de cette pusillanimité. Bientôt il n'y eut plus dans Rome qu'une rivalité de zèle et de sacrifices. Les Dominicains, les Franciscains, les Religieux de Saint-Camille-de-Lellis, les Chanoines réguliers, affrontaient la mort, comme un soldat brave le danger sur les champs de bataille. Au milieu deux ou à leur tête, les Jésuites ne trompèrent pas la confiance que Grégoire XVI et les Romains témoignaient à l'Institut. Il fallait une vigilance de toutes les minutes, des secours ahondants, une activité sans exemple pour, coordonner tous les devoirs. On entend les Pères solliciter la bienfaisance du riche qui ne refuse jamais; on les voit pénétrer dans les quartiers indigents, porter les malades sur leurs épaules, distribuer à chaque famille des soins de toute espèce , adoucir les derniers moments de ceux qui expirent, et soutenir par leur courage l'énergie s'af-

laissant sous la douleur. Un écrivain royaliste exilé de France avait reçu à Rome une hospitalité que tous les partis réclament et qui ne leur est jamais déniée. Cet écrivain se nommait Bérard. Le besoin l'avait fait médecin ; la reconnaissance doubla l'activité de son zèle. Confondu parmi les Jésuites, toujours avec eux au plus fort du péril, il échappa, comme eux, à la contagion ; comme eux, il devint une preuve vivante que l'intrépidité est encore le meilleur des préservatifs *.

Neuf mille trois cent soixante-douze citoyens furent atteints parle fléau; cinq mille quatre cent dix-neuf périrent. Le 1 1 octobre le choléra avait disparu, Au milieu des transports de joie qui éclatèrent à cette nouvelle, le Pape n'oublia point qu'il était le père des veuves et le nourricier naturel des orphelins. L'Archevêque de Paris, Hyacinthe de Quélen , dont le palais fut saccagé et la vie mise à prix par la Révolution, avait adopté tous les enfants que la mort laissait sans famille. Dans un magnifique élan de charité, et debout sur les ruines de son Archevêché, il apprenait aux plus incrédules à bénir celte Religion, la source de toutes les grandes œuvres et de tous les pardons. Grégoire XVI, cinq ans auparavant, admira la sollicitude pastorale du Prélat proscrit; du haut de son trône , il la consacre en 1 imitant. Le cardinal Odescalchi, interprète de ses volontés, excite la commisération publique en faveur des orphelins. S;i voix est entendue, et leur sort assuré. Pour veiller plus attentivement à la répartition des secours et à l'éducation des enfants, une commission supérieure fut nommée. Le prince Orsini, Sénateur de Rome, la pré-

1 On remarqua que, sur plus de trois cents Jésuites qui, pendant près de deux mois, soignèrent et assistèrent les cholériques, aucun ne se vit frappé par le fléau. Il en fut de même pour la plupart des personnes qui se dévouèrent avec le plus de persévérance.

vi. 20

sida; elle eut pour trésoriers les princes Charles Doria et Gabrielli, pour secrétaire Camille di Pietro, auditeur de Rote. Par une dérogation aux règles de la Compagnie de Jésus, mais par un sentiment de reconnaissance qu'il était bon d'éterniser, on força le PèreRoothaan à prendre place dans ce comité sous le titre de conseiller député ecclésiastique. Six sections particulières se rattachèrent à la commission. Elles eurent pour chefs monseigneur Morichini et la princesse Orsini, le marquis Patrizi et la comtesse Marioni, le primée Dominique Doria et la comtesse Lozzano-Argoli, monseigneur Marini et la princesse Borghèse, le marquis Serlupi et la comtesse de Marsciano, le chevalier Reni-Pieci et la comtesse Orfei. La princesse Borghèse s'était déclarée la tutrice des orphelines; elle les faisait élever dans son palais. Le Père Roothaan décida qu'àSaint-Etienne-le-Rond vingt orphelins seraient entretenus aux frais de la Société de Jésus. Au mois de janvier i83o, un prêtre de Vérone, dom Pierre Albertini, avait conçu le projet de faire rappeler les Jésuites dans la Lombardie vénitienne. L'Evêque du diocèse et les magistrats de la ville accueillirent cette idée avec un empressement auquel la population entière s'identifia. Le 19 mars 1 <S 3 6 un décret impérial sanctionnait ce vœu; il accordait aux Pères l'entrée de tous 1rs royaumes soumis à l'Empereur d'Autriche; il leur permettait le libre exercice de leur Institut et de leur méthode d'enseignement, nonobstant les lois en vigueur. Une Maison fut fondée; elle reçut presque aussitôt la visite de l'Empereur et d'Anne-Marie de Sardaigne, son épouse. Dans le même temps le cardinal Odescalchi renonçait aux dignités de l'Eglise pour commencer son noviciat.

Charles, prince Odescalchi, né le 5 mars 1786, était

une Je ces natures d'élite que le monde, dont ils doivent faire l'ornement, effraie et pousse vers la retraite. Destiné aux grandeurs par sa naissance et par son mérite, il avait senti dès sa jeunesse qu'une voix intérieure lui disait d'embrasser la règle de saint Ignace. Des considérations de famille et Tordre même de Pie VII comprimèrent ce désir. Odescalchi fut condamné aux honneurs de la pourpre et de FEpiscopat. Par sa pieuse aménité, par ses talents, il devint l'une des gloires du Sacré-Collège, et, afin d'occuper des vertu» qui aspiraient à la solitude, Grégoire XVI l'investit des fonctions de Vicaire-général de Rome. La carrière du prince de l'Eglise avait été généreusement fournie; Odescalchi pensa qu'enfin il lui en restait une autre à parcourir. Le Souverain Pontife et les Cardinaux luttaient contre cette vocation irrévocable; au nom de la Catholicité, ils lui demandaient le sacrifice de ses penchants. Les obstacles venaient de tous les côtés, le Cardinal triompha enfin de l'amitié que lui témoignait Grégoire XVI, et, après avoir reçu ses derniers embrassements, il partit de lîome secrètement, comme un coupable ou comme un homme trop heureux. Le Consistoire accepta la démission de toutes ses charges, que le Cardinal offrait avec tant de bonheur, et le prince de l'Eglise fut admis au nombre des Novices de la Société.

Ce fut le 8 décembre 1 8 3 <S que le cardinal Odescalchi se dépouilla entre les mains du Père Antoine Bresciani, Recteur de Modène, de la pourpre qu'il avait honorée. Ce fut ce jour-là encore qu'il revêtit pour la première fois l'habit de l'Institut. Servir, pour lui c'était régner. Les fatigues du Noviciat furent la plus suave de ses voluptés. La cellule qu'il dut occuper parut plus belle à ses veux que les palais où il avait passé son enfance et son âge

mûr. Détaché de la terre, cet homme se replia en luimême pour vivre tout à fait de la vie de Jésuite. Les uns l'admiraient, les autres le plaignaient; lui se contenta de bénir Dieu. Voici en quels termes, le 8 décembre i. 838, il annonçait au Général de la Compagnie son premier jour de félicité :

« Mon très-révérend Père, ayant pris ce matin le saint habit de la Compagnie, après avoir célébré la sainte Messe et après avoir, selon les instructions du Père Recteur, donné la communion aux Novices, mes frères bien-aimés, je consacre mes tout premiers moments à écrire à Votre Paternité, bien que cette lettre ne doive partir que demain. Je vous écris sans délai, mon trèsrévérend Père, pour vous remercier de la lettre, précieuse par-dessus tout, que vous avez daigné m'adresser et que je conserverai fidèlement pour la consolation de mon âme, avec le bref du Saint-Père, qui, je dois l'avouer, a mis le comble à ma Iranquillité.

» Les circonstances touchantes que je viens d'indiquer el celle encore de la belle fête de la très-sainte Vierge, à qui je me sais redevable de ma vocation et de la liberté que j'ai obtenue d'y obéir, ne me permettaient pas de différer un seul instant de m'adresser à celui qui sur la terre devient mon supérieur dans la nouvelle carrière que j'entreprends de suivre. Je me sens très-heureux, et la joie qui remplit mon âme ne peut se décrire. Le monde, dont les jugements portent si souvent à faux, exalte ce qu'il appelle mon sacrifice héroïque; quanta moi, je bénis la divine miséricorde qui m'a accordé jusqu'aujourd'hui le temps, et qui aujourd'hui même me procure le moyen de me sanctifier et avant tout de me convertir.

» Je vous remercie de la bonté singulière avec la-

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quelle vous daignez me parler des différents membres de ma famille, et me dire l'effet qu'a produit sur eux ma résolution Je suis certain que, si quelqu'un d'entre eux l'a momentanément désapprouvée, c'est seulement parce qu'elle l'affligeait. Examinée sans prévention, elle se justifiera d'elle-même. Le premier mouvement est toujours de blâmer ce qui déplaît; reste à voir si souvent, alors même, il n'y a pas entier désaccord entre la conviction de l'esprit et le jugement précipité des lèvres. Tous se calmeront bientôt, je l'espère, et, une fois calmés, ils ne pourront manquer de m'approuver.

» Je désire, mon très-révérend Père, que vous voyiez toujours en moi un enfant soumis, qu'en cette qualité vous disposiez toujours de moi sans aucun ménagement, et que toujours enfin vous vous rappeliez que le sacrifice de ma volonté est un bonheur pour moi.

,» Dans ces sentiments, j'ai l'honneur de me dire de » Votre Paternité,

• » Le très-respectueux et obéissant serviteur, » Cil. Odescalcmi, Novice de la Société de Jésus. »

Le Père Odescalchi, Cardinal ou Jésuite, avait vécu de la vie des Anges; il mourut en Saint. Après trois années passées dans l'exercice des devoirs sacerdotaux et dans les missions, où sa parole touchait les cœurs comme un doux chant de mère, il expira à Modène le 17 août i8zj.i.

Au milieu des événements qui agitaient l'Europe, l'année i84o allait ouvrir aux Jésuites le quatrième siècle depuis le jour où Paul llï, en 1 5/[o, confirma l'Ordre de saint Ignace. C'était une époque solennelle pour les disciples de l'Institut. Ils l'avaient déjà célébrée deux fois avec une pompe que les Peuples et les Monarques

encourageaient. Le 2 y décembre i8.><j, le Père Roothaan adresse à ses frères une encyclique. Il ne s'agit plus d'éclat on de fête. Le Général de la Compagnie pressent l'orage qui va gronder, et il ne veut pas que les joies chrétiennes des Jésuites puissent servir de prétexte aux menaces ou aux accusations. A la veille des tribulations qui attendent les enfants de saint Ignace, il leur rappelle leur destruction de 1 y -3 comme pour les fortifier en face du danger : « Il y a cent ans, leur écrit-il, la Compagnie, entrant dans son troisième siècle, était florissante et pleine de vigueur; en possession depuis longtemps dune brillante réputation dans les lettres, clans les sciences et dans l'éloquence sacrée, elle s'occupait de l'éducation de la jeunesse chrétienne....

» Elle travaillait au salut des âmes dans tous les rangs, dans toutes les conditions, dans presque tous les États de l'Europe catholique et non catholique, dans les parties du monde les plus reculées et parmi les Infidèles. Elle jouissait partout dune haute estime, et recueillait les fruits les plus abondants. Pour comble de gloire, les applaudissements et la faveur des hommes n'avaient pu porter atteinte à la piété sincère de ses enfants , ni ralentir leur ardeur pour la perfection. Et, si la faiblesse humaine ne permet pas de supposer que, parmi vingt mille Religieux et plus que l'on comptait alors, il n'y en eut pas d'imparfaits, du moins dans ce grand nombre on en voyait bien peu qui affligeassent cette bonne mère par l'irrégularité de leur conduite. Dans chaque province, au contraire, une foule de Religieux d'une sainteté éminente répandaient au loin la bonne odeur de Jésus -Christ. Du reste, la Compagnie soutenait une guerre acharnée contre l'erreur et contre le vice; elle combattait avec courage pour la défense de l'Eglise et

de l'autorité du Saint-Siège. Sentinelle vigilante, elle s'appliquait à démasquer les nouvelles erreurs qui des lors pullulaient de toutes parts, et qui ne semblaient nées que pour renverser d'abord la Religion, puis, bientôt après, les trônes des Rois, et enfin bouleverser tout ordre publie, toute société. Elle travaillait à les détruire ou du moins à les comprimer, et employait contre elles la parole, la plume, les conseils, tous ses soins, tous ses efforts, tous ses travaux. Aussi jouissait-elle d'un grand crédit auprès des Pontifes romains et des Eveques, des Princes et des Peuples. Elle était regardée comme le glorieux asile des sciences, de la vertu et de la piété, comme un auguste et vaste temple élevé à la gloire de Dieu pour le salut des âmes, et ouvert au monde entier. Qui eût pu s'imaginer alors que, par une révolution aussi complète qu inattendue, on verrait cet édifice si beau, si admirable, dont l'utilité égalait la grandeur, et que ses vastes proportions semblaient devoir rendre immortel, frappé de mille coups redoublés, s'ébranler, fléchir et s'écrouler enfin ! Et cependant ce qui paraissait incroyable, Dieu l'a permis pour apprendre à tous que ni la réputation de science et de vertu, ni les succès brillants, ni ce qu'on appelle des actions immortelles, ni la faveur des puissants du siècle, qui en est la suite ordinaire, ne sauraient soutenir une institution humaine quelconque si Dieu, Dieu lui-même, ne la soutient; que c'est uniquement sur sa miséricorde et son assistance qu'il faut s'appuyer en tout temps. Dieu l'a permis pour nous apprendre, à nous surtout, à avoir de bas sentiments de nous-mêmes. Instruits que nous sommes par la Eoi, et aussi par l'expérience, que Dieu et son Eglise n'ont pas plus besoin de notre secours que de celui d'aucun homme, et pour que nous

ne cessions de dire avec le Psalmiste, tant pour chacun de nous que pour la Compagnie en général : « Conservez-moi, Seigneur, parce que j'ai espéré en vous, et en vous seul. J'ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu, vous n'avez pas besoin de mes biens. »

Après avoir déroulé le tableau de la chute de l'Ordre de Jésus, le Général appelait ses frères à l'humilité, et il leur disait : « Si nous devons reconnaître que Dieu s'est montré admirable en nos pères, qu'un jour aussi nos successeurs puissent se glorifier de la miséricorde dont il aura usé envers nous. Gardons-nous donc, mes révérends Pères et mes très-chers Frères, de nous élever jamais en nous-mêmes; et, quand nous ferions de grandes choses qui nous donneraient quelque droit à l'estime publique, n'ambitionnons pas les premières places ou le titre de bienfaiteurs parmi les hommes. Pensons, au contraire, que ce sont les largesses des personnes pieuses qui soutiennent noire existence, et que cela seul est un bienfait de voir que les hommes ne dédaignent pas nos services : bienfait de la part de ceux qui recourent à notre ministère, bienfait surtout de la part de Dieu, dont nous sommes ou du moins dont nous devons être les instruments, et devant qui, alors même que nous aurons accompli tout ce qui nous était ordonné, nous ne sommes que des serviteurs inutiles. Quant à moi, je suis persuadé que, si nous sommes humbles, il n'est rien que nous ne puissions espérer de Dieu pour nous et pour la Compagnie; mais qu'aussi, sans cette condition, il n'est rien que nous ne puissions et ne devions redouter soit pour nous, soit pour la Compagnie tout entière. »

Ce fut ainsi que les Jésuites se préparèrent aux combats qui les attendaient à peu de mois d'intervalle. La ville de Vérone, secondant les intentions de Grasser, son

Évêqne, et celles des familles les plus illustres, ouvrait aux enfants de Loyola le Collège de Saint-Sébastien. De grands sacrifices avaient été nécessaires pour construire le nouvel édifice; les magistrats et les citoyens s'imposèrent volontairement. Les villes de Crémone, de Cividale-del-Friuli, de Plaisance et de Parme suivent cet exemple. Nicolas Mattei, Archevêque de Camérino, le Cardinal Ferretti, Archevêque de Fermo, confient aux Jésuites l'éducation de la jeunesse de leurs diocèses. Le 2 avril 1842, l'empereur Ferdinand signe le décret pour l'érection du Collège de Brescia. Les Jésuites se trouvent exposés à d'incessantes attaques ; on les accuse dans les pays monarchiques de détourner les sujets de l'obéissance due au Souverain, et dans les Républiques de se montrer les suppôts du despotisme. On a prétendu que le prince de Metternich les tient complètement éloignés du Royaume Lombardo-Vénitien, parce qu'il redoute leur néfaste influence. Le chancelier germanique répond à ces bruits en laissant la Compagnie de Jésus pénétrer dans Venise. Elle a eu jadis de longues luttes à soutenir contre cette fière République; le canon autrichien campe sur la place de Saint-Marc, et les Jésuites sont à» ses portes. Le Patriarche et les autorités allemandes les accueillent avec le même respect que le Peuple. Depuis Fra-Paolo Sarpi, il existait une sourde inimitié entre les Pères et les héritiers du Conseil des Dix. Cette inimitié disparaît, et le 3 1 juillet 1 844? jour de la fête de saint Ignace, le Patriarche, le gouverneur, la noblesse, le clergé et le peuple se réunissent pour rendre aux Pères de l'Institut l'église et la maison dont tant de lois les ont dépouillés.

Le calme succédait à la tempête, et, dans les cœurs vraiment catholiques, le changement pour être corn-

pris, n'a pas besoin cl explication. Les Vénitiens reconnaissaient les erreurs de leurs ancêtres; ils les abjuraient pour que leurs enfants pussent jouir d'une éducation chrétienne. Dans la vieille cité des Doges, les choses se passaient ainsi en (844; 1° 29 mars ]<S/p, File de Malte, devenue propriété britannique, fit entendre le même vœu à la Métropole. Ce vœu fut exaucé. Les Protestants anglais s'avouaient enfin qu'il importait même à leur pouvoir de ne plus soumettre l'éducation de la jeunesse catholique au joug del'Egl ise anglicane. Hommes libres par excellence, ils voulurent laisser la liberté aux spoliés afin d'affermir plus complètement leur autorité. Malte sollicitait auprès de lord Stanley l'érection d'un Collège de la Société de Jésus. Ce Collège devait froisser tous les hommes qui font profession de n'appar tenir à aucun culte : ils réclamèrent avec insistance, avec menaces. J^e gouvernement de la Grande-Bretagne avait par expérience acquis la preuve que la persécution est toujours un mauvais moyen de propagande. Il venait de sorlir de cette voie périlleuse : il ne consentit pas à v rentrer pour plaire à quelques réfugiés italiens et à de vieilles inimitiés luthériennes. Le cabinet de Saint-James avait promis; lord Stanley, secrétaire d'Etat au département des Colonies, réalisa la promesse. Ce fut à cette occasion que les Maltais lui adressèrent la lettre de remcrcîinents qu'on va lire ' :

« Ayant appris par une voie sûre que vous aviez bien voulu approuver l'érection dans notre île d'un Collège dirigé par les Pères de la Compagnie de Jésus, nous, membres du Clergé, pères de famille et autres habitants de Malte, nous nous empressons de témoigner à Votre

1 Cette lettre, dont nous avons une copie certifiée, a été couverte en peu de jours d'environ quatre mille signatures, dont si\ cent aOtxanfcc-tfuinzc sont données par

Seigneurie notre sincère gratitude pour une telle faveur. En nous acquittant de ce devoir, nous sommes heureux de penser que c'est à la bienveillance éclairée d'un ministre anglais que nous devons l'inappréciable avantage de pouvoir remettre aux mains des Pères de la Compagnie de Jésus l'éducation de nos enfants, avantage dont l'expérience a fait apprécier les heureux résultats et à nos ancêtres et à nos parents eux-mêmes qui ont placé ces îles sous le gouvernement paternel de la Grande-Bretagne.

y Convaincus comme nous le sommes (pie la félicité des nations aussi bien que celle des individus dé-pend essentiellement d'une éducation fondée sur les principes de la Religion, nous avons vu avec bonheur les habitants de Malte faire éclater la plus vive satifaclion au moment où ils ont appris que Votre Seigneurie, accédant à nos désirs, nous a procuré le bonheur de pouvoir confier notre jeune génération à des Pères qui nous inspirent une entière confiance par l'intégrité de leurs mœurs, leur savoir et leur zèle pour la Religion.

» Nous retirerons encore de celte mesure un autre avantage, celui de voir nos enfants formés dès leur bas âge par ces maîtres expérimentés, devenir, nous avons lieu de l'espérer, de plus en plus capables de suivre avec succès les cours de l'Université, quand le temps en sera arrivé, et y recueillir aussi tous les fruits que ne manquent pas de produire les soins et les efforts des respectables professeurs de cette Compagnie.

» Oh! combien de pères de famille vont bénir le nom de Votre Seigneurie, qui leur procure la consolation de voir leurs enfants élevés au sein de la patrie, sous leurs

le Cierge séculier cl régulier., cl les trois mille attires par les gentilshommes, les avocats, les médecins, les propriétaires, les négociants et les magistrats du pays.

yeux, sans être désormais obligés de les envoyer hors du pays en si grand nombre et avec d'énormes dépenses pour y recevoir une éducation étrangère !

» Nous ne voulons pas abuser plus long-temps de l'attention de Voire Seigneurie, dont les moments sont d'ailleurs si précieux, et nous finissons en déclarant que nous regardons cette bienveillante condescendance à nos désirs comme un nouveau lien qui unit les affections des Maltais au trône de la Grande-Bretagne; or, «comme nous sommes principalement redevables de cette signalée laveur à Votre Seigneurie, nous la supplions de nouveau de daigner en recevoir nos sincères et bien vifs remercîments. »

Ainsi que nous l'avons déjà dit, le roi Ferdinand des Deux-Siciles avait, dès l'année i8o4, rétabli la Compagnie de Jésus en deçà et au delà du phare. 11 décida que les biens non aliénés seraient immédiatement restitués aux Pères. Ils recouvrèrent donc à Palerme leur maison Professe, le Collège Massimo et leurs églises. Le Roi avait pensé que les Jésuites allaient contribuer à rendre les éludes plus florissantes dans ses Etats; rien n'est effectivement plus favorable au développement des sciences et des lettres que l'émulation entre divers corps enseignants. On vit bientôt les .Jésuites rivaliser avec l'Université et faire sortir l'éducation publique de la torpeur dans laquelle un monopole exclusif la faisait languir. Plusieurs Collèges furent fondés en Sicile; mais, quand les troubles de 1820 eurent mis le pouvoir aux mains des Carbonari, ce gouvernement révolutionnaire installa ses représentants dans la demeure même des Jésuites. Les Pères connaissaient l'esprit du peuple; ils savaient que tôt ou tardl'égoïsme etl'avidité des démocrates amèneraient une réaction: ils cherchèrent àla rendre aussi

peu sanglante que possible. Cette réaction arriva ; partout les maisons de l'Institut devinrent des lieux d'asile, oit les vaincus de la journée se retirèrent sous la protection des enfants de saint Ignace. Le rôle de médiateurs entre les divers partis exposait leur vie à des périls continuels; ils les bravèrent afin de calmer les passions. Ce dévouement provoqua dans les cœurs une reconnaissance que le temps n'a point affaiblie. Les Jésuites firent tourner ce sentiment à l'avantage de la Religion et des bonnes mœurs. Ils furent tout à la .fois Missionnaires et Catéchistes; ils formèrent partout des Congrégations d'ouvriers, de nobles et de marchands; et, lorsqu'en 1 83 1 la crainte du choléra agitait les esprits, Joseph Spedalieri, provincial de Sicile , mit à la disposition du Vice-Roi tous les Pères de la Compagnie. Par leurs prédications et leur charité, ils avaient conquis une influence si légitime que les magistrats les appelaient sur tous les points où la révolte pouvait fermenter.

En i83y le choléra envahit la Sicile; ses ravages sont affreux , et la mort a quelque chose de si rapide que la malveillance s'empare de la terreur générale pour accréditer les bruits les plus sinistres. On ne préparait encore dans l'île qu'un mouvement politique; on accuse le Roi et le gouvernement d'avoir empoisonné les fontaines. L'autorité veillait; elle n'a point d'intérêt à laisser égorger quelques victimes : ces bruits tombèrent devant la fermeté des magistrats et sous la parole des Jésuites. Les riches avaient choisi les Pères comme leurs aumôniers; c'était parleurs mains que passaient les secours : ce fut auprès d'eux qu'accoururent tous les désespoirs et toutes les misères. Les liens d'affection entre la Compagnie et les Palermitains venaient de se resserrer en face du fléau; il en fut de même sur le littoral et dans

l'intérieur de l'île. Chaque cité voulut avoir sa maison de Jésuites : des fondations de toute nature, dues à la piété ou à la gratitude, consacrèrent cet enthousiasme que Naples partagea. Sous le règne du vieux Ferdinand, comme sous celui de son pe lit-fils, les enfants de saint Ignace purent croître en toute liberté. Le Koi les estimait parce qu'il voulait rester juste; le peuple se prit à les aimer en les voyant toujours prêts à se jeter entre les douleurs des uns et les misères des autres. Naples ne croyait pins à la possibilité de nouvelles révolutions. Son jeune Souverain lui garantissait un long avenir; le Royaume se laissa être heureux; et les Jésuites ne cberchèrent au pied du Vésuve qu'à développer le sentiment chrétien et l'amour des belles-lettres.

Dans cette histoire des enfants de Loyola , que nous suivons au delà des mers et sur tous les continents, il y a un fait qui nous émeut profondément. C'est de trouver ceux qui ont survécu à la dispersion de l'Ordre, aux révolutions, aux guerres et à l'exil, venant, tout dégagés qu'ils sont de leurs vœux, reprendre à la fin de leur carrière le joug qu'ils avaient imposé à leur jeunesse. Cette constance d'opinion, cette fixité d'idées que l'âge n'altère point, que le bien-être et la liberté n'ont pas affaiblie dans les cœurs, est un de ces prodiges que l'Institut de Loyola seul a pu opérer. Nous avons vu en Allemagne, en France et en Italie tous les Jésuites abandonner d'enthousiasme la contrée où ils vivaient heureux et respectés. On les a condamnés à l'indépendance, ils veulent mourir esclaves de la Croix; et ce n'est pas sur un point spécial qu'éclate cette manifestation, elle se présente partout à la fois. Partout où se rétablit une maison de l'Ordre, on aperçoit quelque Jésuite octogénaire renoncer au pays devenu pour lui une seconde patrie, et

se croire tout à coup jeune et actif pour reprendre son existence de privations et de sacrifices. Cette Foi éternellement vivace au cœur des disciples de saint Ignace est vraiment digne de remarque. La France, l'Allemagne et l'Italie nous en ont déjà fourni plus d'une preuve ; la Péninsule va nous offrir la dernière.

Ferdinand VII, long-temps captif , rentrait dans ses Etats. Il revoyait cette Espagne que les dissensions et les malheurs de la famille royale firent si héroïque. Ce Prince, pour qui tant de sang avait coulé, ne comprenait pas de quels égards il devait entourer ces glorieuses fidélités. Egoïste et défiant, vicieux par instinct et cruel sans passion, Ferdinand désenchantait les peuples. Bn le contemplant à l'œuvre, ils pouvaient encore respecter et défendre le principe de la légitimité comme hase du honneur public; il ne leur était plus permis de l'aimer dans sa personne. Cependant le Roi d'Espagne ne donna pas subitement la mesure de ses méchancetés. Comme sous son aïeul Charles III et son père Charles IV, les Espagnols ne cessaient de réclamer l'abolition des lois portées contre les Jésuites : Ferdinand se rendit au va^i de la Péninsule. Ce vœu lui était exprimé par toutes les grandes villes du royaume, par tous les ordres de l'Etat, et principalement par cette armée de volontaires qui, ressuscitant la Vendée dans la patrie de Pelage, avait combattu avec tant d'ardeur pour Dieu et le Roi. Ferdinand comprit qu'il fallait accorder satisfaction à ces sublimes dévouements. Il s'adresse au Pape , il lui fait part de son dessein. Le i5 décembre 1 8 1 4» Pie VII l'encourage et le félicite en ces termes :

« Nous nous sommes réjoui encore des biens immenses que l'Espagne retirera des Prêtres réguliers de la Compagnie de Jésus; car une longue expérience nous apprend

que ce n'est pas seulement parla probité de leurs mœurs et parleur vie évangélique qu'ils répandent la bonne odeur de Jésus-Christ, mais encore par le zèle avec lequel ils travaillent au salut des âmes. Pour rendre leur ministère plus fructueux, unissant à la vie la plus pure une connaissance approfondie des sciences, ils s'appliquent à propager la Religion , à la défendre contre les efforts des méchants, à retirer les Chrétiens de la corruption, à enseigner les belles-lettres à la jeunesse et à la former à la piété chrétienne.

» Aussi n'avons-nous aucun doute que le rappel dans vos Etats de ces religieux, qui se livreront absolument aux devoirs qui leur sont imposés, n'y fasse refleurir l'amour de la Religion, le goût des bonnes études et la sainteté des mœurs du Christianisme, qui augmenteront de jour en jour. A tous ces avantages s'en joindront d'autres d'une bien grande importance : les liens d'affection et d'obéissance qui unissent les sujets à leur Roi se resserreront; l'union entre les citoyens, la tranquillité et la sûreté renaîtront; enfin, pour tout dire en un mot, on verra reparaître parmi les peuples confiés à Votre Majesté royale le bonheur public et particulier.

» Ce n'est pas seulement vous, notre cher fils en Jésus- Christ, que nous félicitons de tous ces biens, mais encore toute la nation espagnole. Cette nation, que nous chérissons en Notre-Seigneur d'un amour particulier, à cause de son constant attachement à la Religion chrétienne et des preuves de fidélité qu'elle nous a données ainsi qu'au Siège apostolique, sera une des premières à ressentir les heureux effets qui résulteront de l'établissement de cette illustre Société, et que nous nous sommes efforcé de procurer à tous les Fidèles de Jésus-Christ. »

Les maux dont le comte d'Aranda et Florida-RIanca

avaient accablé l'Institut des Jésuites, étaient réparés par le petit-fils même de Charles III. Dans son décret du i5 mai i8i5, Ferdinand VII, faisant allusion aux actes de 1767 et aux prières de ses sujets, s'exprimait en ces termes : « Les vœux de tant de notables personnes, qui m'ont donné les preuves les plus signalées de leur loyauté, de leur amour pour la patrie et de l'intérêt qu'elles n'ont cessé de prendre à la félicité temporelle et spirituelle de mes sujets, m'ont déterminé à un examen plus approfondi des imputations faites à la Compagnie de Jésus. J'ai reconnu que sa perte avait été tramée par la jalousie de ses plus implacables ennemis, qui sont également ceux de la sainte Religion , base essentielle de la Monarchie espagnole. » Ce décret frappait de nullité les jugements et édits rendus sous Charles III. Une Junte royale , indépendante des autres ministères, est créée pour régler toul ce qui concerne le rétablissement de l'Ordre. L'Evêque de Teruel la préside. Il faut rassembler les Jésuites dispersés depuis quarante-huit ans. Emmanuel de Zuniga, Provincial de Sicile, accepte le titre de Commissaire-Général: il arrive à Madrid avec les Pères Juan d'Ossuna et Joseph de Silva. II y est reçu aux acclamations du peuple. Les autres Instituts religieux, Franciscains et Dominicains en tête, leur ouvrent processionnellement l'entrée de la capitale. Zuniga invite les anciens Jésuites à rentrer dans la Compagnie et à consacrer à leur Mère ce qui leur reste de forces. Cent quinze vieillards, presque tous octogénaires , traversent la Méditerranée, et regagnent leur première patrie avec un. cœur qui ne reculera devant aucun sacrifice. Parmi ces Jésuites, que l'exil en Italie n'a jamais distraits de leurs soins apostoliques et de leurs travaux littéraires , on remarque Castaniza, Canton, Arvîvalo, François Masvi. 21

cleu, Pratz, Roca , Puiiz, Soldevila, Goya, Soler ', Ser-

rano, Cordon, Montero, Ochoa, Lacarrera, Villavicen-

cio, Aleman, Ugarte, Mugnos, Alarcon, lias Fuentes et

Araoz.

Des décrets spéciaux restituaient à la Compagnie les biens non vendus, ayant jadis été sa propriété. Le 29 mars 181 6, la Junte, à laquelle s'est adjoint le duc de Flnfanlado, conduit solennellement le Père Zuniga au Collège Impérial; elle lui en remet les clefs. Le soir même, le Père Parada fait ouvrir les cours. Cinquantesix villes sont en instance pour obtenir des Jésuites; les Évêques, les Chapitres, les autres Ordres religieux et les Municipalités en sollicitent au nom des provinces. Cet élan universel détermine le Commissaire-Général à ne plus différer l'érection d'un Noviciat. On voit déjà les enfants de saint Ignace à Murcie, à Trigueros, à Tortose, à Villa-Garcia ; leur arrivée dans la Navarre et dans le Guipuscoa est une fête nationale. Lazaga , Evêque de Pampelune, leur offre l'hospitalité dans son palais; les Pères Arévalo, Soi airain etOyarzabal vont prendre possession du célèbre Collège de Loyola qui entoure le château où naquit saint Ignace. Ils ne peuvent se soustraire à l'accueil triomphal que leur préparent les montagnards et les habitants de ces vallées, au fond desquelles retentit le cri de guerre de l'insurrection monarchique. Le Collège n'a pas encore de revenus fixes; le peuple y supplée. Dans la Catalogne, à Manrèse surtout, le même enthousiasme se produit.

Le 20 juillet 1 816, quatre vieillards, dont le moins âgé a soixante-douze ans, se partagent à Valence les

1 Ces Jésuites espagnols avaient forme des élèves dont les noms seuls sont un titre de gloire. Le Père Soler confiait parmi les siens le Cardinal Angelo Mai, le Thcatin Ventura et Lojacono, Général du même Ordre.

classes et la garde des élèves, d'autres se dirigent sur Palm et sur Grao. La ville d'Ognate a des souvenirs d'Ignace et de François de Borgia; elle les invoque, afin de posséder clans ses murs des héritiers de leurs vertus. L'Aragon et l'Andalousie leur facilitent des voies de retour. Le Père Zuniga s'aperçoit que de nouvelles maisons de Noviciat sont indispensables pour répondre à tous les besoins: il en fonde deux autres à Loyola et à Séville. En 1819, Manrèse et Villa-Garcia jouissent du même avantage. Cadix faisait valoir ses titres auprès des Jésuites : au mois de novembre 1 8 1 8, le Père Antoine de Herrera y conduit sept Pères de la Compagnie; six mois après, le Collège voyait huit cent soixante écoliers s'asseoir sur ses bancs. Un an ne s'est pas encore écoulé que la fièvre jaune sévit dans cette cité. Herrera, quoique octogénaire, se dévoue au service des malades. Atteint par le fléau, il meurt en léguant à la Compagnie l'exemple du martyre de la charité; il ne tarda pas à trouver des imitateurs. Les Pères André Morel et Philippe Zepeda expirent à la fleur de l'âge au milieu des moribonds, dont ils adoucissent les dernières souffrances.

La province d'Espagne renfermait déjà trois cent quatre-vingt-dix-sept Jésuites. Des progrès aussi rapides faisaient concevoir à l'Institut les plus belles espérances, lorsque, vers la fin de février 1820, se manifestèrent des symptômes de révolution. Le 11 mars, jour même de l'agonie du Père Zuniga, qui a tant contribué au rétablissement de la Société en Espagne, l'émeute gronde autour du Collège de Saint-Isidore. Elle vient de proclamer la Constitution de 181 2; elle l'intronise à Madrid par le blasphème et par la menace. Là, comme partout, les Jésuites furent les premières victimes jetées aux

aveuglements démagogiques. L'insurrection devait triompher, car le Roi n'avait pas assez de cœur pour la regarder en face. Le Père Cordon, nommé Vice-Provincial après la mort d'Emmanuel Zuniga, comprend que la tempête sera affreuse ; il voit que l'agitation des esprits et la lâcheté du Monarque en attireront d'autres sur la Péninsule; il s'y prépare par la prière. Les Révolutionnaires espagnols ne cachaient pas leur intention de spolier le Clergé, d'arracher de l'âme des masses le principe catholique que les siècles y ont si fortement enraciné; mais, pour consommer plus sûrement leur œuvre, ils couvraient le Clergé séculier d'un respect dérisoire et ils ne s'attaquaient qu'aux Jésuites.

Il n'y avait plus de Pyrénées entre la France libérale et l'Espagne constitutionnelle. Dans les deux pays, on marchait à l'assaut de l'Eglise et de la Royauté au cri de : Mort aux Jésuites ! Ferdinand eut néanmoins l'intelligence de sa position ; il essaya de défendre son trône et la Compagnie ; néanmoins il cède bientôt aux menaces dont il ose se laisser accabler. Il interdit aux enfants de Loyola d'admettre des Novices dans leurs Maisons, et il abandonne aux Cortès futures à décider du sort même de l'Institut. Le 3i juillet 1820, le ministère propose une loi portant suppression de la Compagnie; le i/l août, le projet fut accepté. Dans cette enceinte, où ne retentissaient que- des voix ennemies, un seul orateur, le comte de Maule, eut le courage de servir d'interprète aux vrais besoins et aux vœux de l'Espagne. 11 parla de liberté à des hommes qui se prétendaient Libéraux, et il ne fut pas écouté. Les Cortès prononcèrent l'abolition de l'Ordre de Jésus. Ces députés s'arrogeaient le droit d'initiative royale et de suprématie ecclésiastique; cependant, afin de conserver aux yeux du public une apparence

de justice, ils accordèrent une pension de trois cent quatre-vingt-quinze francs à chaque Père engagé par les vœux du sacerdoce. La pension alimentaire fut une de ces promesses que les révolutions ne tiennent jamais.

Les Jésuites étaient encore une fois dispersés : leur vie ne devait être qu'un combat; ils acceptent le combat sous quelque forme qu'il se présente. En 1821, la peste ravage la ville de Tortose; un jeune scolastique, Ferdinand Heralt, et deux Coadjuteurs, François Jordan et Raymond Ruiz accourent pour servir les pestiférés. Le danger était imminent; les autorités constitutionnelles s'empressent de mettre un pareil zèle à l'épreuve. On les place au poste le plus périlleux, ils y restent. On leur confie le soin des orphelins, ils deviennent des mères pour tous ces pauvres enfants. Le dévouement des trois Jésuites excitait l'admiration publique. Le fléau commençant à disparaître, on sentit que ce dévouement, salué par la reconnaissance des familles, serait un reproche adressé aux frayeurs administratives : les trois Jésuites sont jetés dans les fers. Cette ingratitude irrite le peuple : la prison se change en un lointain exil. Le 17 novembre 1822, le Père Jean Urigoitia fait partie d'un convoi de vingt-cinq Prêtres ou Religieux, que l'on dirige sur Barcelone. Ces captifs sont soupçonnés de ne pas aimer la Constitution de 1812 ; à six milles de Manrèse, les soldats les massacrent pour leur prouver qu'elle est humaine. Ce ne sera pas la dernière fois que le sang d'un Jésuite coulera sous le fer des Révolutionnaires de la Péninsule. Ils avaient bien pu égorger des Prêtres sans défense; ils ne surent pas se battre, lorsque les Français, commandés par le duc d'Angoulême, vinrent délivrer l'Espagne de cette honteuse tyrannie. Elle avait supprimé la Société de Jésus; trois années après, les

Jésuites rentraient dans leur droit et dans leurs maisons

dévastées.

Ces intermittences de bien et de mal, de vie et de mort portaient un grave préjudice à l'éducation ; l'armée surtout avait besoin d'une organisation aussi forte que sage. Ferdinand VII, arraché de sa prison, redoutait de se voir de nouveau exposé aux trahisons que ses coupables faiblesses et son ingratitude avaient encouragées. On lui persuada qu'il fallait reprendre l'édifice par la base et former une nouvelle génération d'officiers qui, par leur aptitude militaire et leur dévouement monarchique, ne compromettraient pas à chaque instant l'obéissance du soldat et l'avenir du royaume. En 1825, on créa donc à Ségovie un Collège général militaire, où l'on se proposa d'élever les jeunes gens destinés à l'infanterie, à la cavalerie, à l'artillerie et au génie. Cette pensée était féconde; pour la développer, on chargea deux Jésuites, les Pères Gil etSauri, d'enseigner aux élèves les principes de foi religieuse, de fidélité politique, d'histoire, de belles-lettres et de géographie. Au commencement de 1827, la même idée présida à l'établissement du Collège des Nobles, dont les Jésuites acceptèrent encore la direction. Il prospéra avec tant de rapidité que, peu de mois après, les plus grandes familles et les infants eux-mêmes s'y réunirent. La mort de Ferdinand VII interrompit toutes ces œuvres , dont le succès ne faisait plus doute pour personne. Cette mort laissait la Péninsule en proie aux factions; elle avivait une plaie que le temps n'a pas encore cicatrisée. Le testament du Roi donnait la couronne à un enfant, et la régence à Marie-Christine, mère de la jeune Isabelle. Don Carlos, déjà exilé, se voyait exclu du trône. De nouvelles calamités allaient fondre sur ce pays; les Roya-

listes espagnols crurent les conjurer en courant aux armes pour défendre- la loi salique, qu'à leurs yeux Ferdinand, à son lit d'agonie, n'avait pas eu le droit d'anéantir. La guerre civile éclata; elle fut longue et sanglante. Les Jésuites n'étaient point forcés d'y prendre part; ils se renfermèrent dans les soins de leurs divers ministères : ils instruisirent la jeunesse; ils furent prêtres lorsqu'on les appelait à se transformer en hommes de parti; ils essayèrent de calmer les passions surexcitées. Leurs paroles, leurs actes ne pouvaient être incriminés ; on suspecta leurs intentions. Par l'état même des choses, la Reine-mère était obligée de se précipiter dans les bras des ennemis de sa famille et de son époux. L'ambition du pouvoir l'avait faite leur auxiliaire, leur drapeau et leur servante; elle se prêta à ce triple rôle; elle subit les exigences' que l'émeute lui imposa. Christine vit couler le sang autour d'elle; elle fut tour à tour lidoîe et la victime des insurrections. Mais, dans cette période de désastres religieux et d'affaissement monarchique, ce fut surtout à la Compagnie de Jésus que s'adressèrent les coups portés par les prôneurs de la Constitution de 1812.

Les Jésuites étaient lavant-garde du Saint-Siège : il fallait les détruire afin d'amoindrir le Clergé et de s'emparer de son patrimoine par la violence législative. Un plan aussi cruel qu'habile fut dressé dans ce sens. La liberté de la presse inaugura sa puissance en s'impro visant l'écho des outrages contre l'Institut; elle dénonça quelques Pères, elle en accusa d'autres. Isabelle était le principe jeté en avant par les ennemis de la Religion et de la Royauté; on représenta les Jésuites comme les adversaires nés du trône constitutionnel. La Franc-Maçonnerie mourait en France sous le ridicule, de même que

les Templiers, les sectateurs de Ghâtel et les Saint-Simoniens; en Espagne, elle eut une action puissante. Elle organisa des loges qui devinrent des clubs , et dans ces clubs certaines sociétés secrètes décrétèrent la ruine de toutes les associations religieuses. On médita, on résolut le massacre des Réguliers. Un prétexte était nécessaire, le choléra l'offrit. Aux premiers symptômes de l'épidémie, la reine Christine et les plus chauds amis du peuple l'abandonnèrent à ses frayeurs. On fit circuler dans les masses que l'eau des fontaines était empoisonnée, et que les Moines et les Carlistes avaient seuls pu commettre un pareil attentat. Des enfants sont arrêtés sur la voie publique. Ils jouaient avec des poisons actifs, et en plein jour ils les semaient au milieu de la rue afin d'attirer les regards de la foule. La police leur demande qui leur a inspiré cet atroce passe-temps, ils répondent à haute voix : « Ce sont les Jésuites. »

Ce prologue d'un horrible drame n'était déroulé que pour exaspérer la multitude \ On la croyait découragée, on espéra la disposer à suivre l'impulsion de colère qui lui serait donnée comme un mot d'ordre. Dans la journée et dans la nuit du 16 juillet 1 834? les bruits les plus sinistres circulèrent à Madrid; l'arsenic, tombé en paquets des mains de quelques enfants, était retiré des fontaines et exposé sous les yeux du peuple. Le nom des Jésuites se mêlait à tout ce complot, il en faisait la base;

* Quand le but que la Révolution se proposait fut atteint, elle flétrit les manœuvres qu'elle-même avait mises en jeu, et le 18 juillet le gouvernement espagnol, toujours à Saint-Ildefonse, adressa à l'Europe cette dépêche télégraphique : « Le choléra ayant éclaté avec une extrême violence le 16 , la population s'est persuadée que les fontaines publiques avaient été empoisonnées et a imputé aux Moines ce crime imaginaire. »

Le 19 juillet, M. Martinez de la Rosa, ministre des affaires étrangères, écrivait encore deSaint-Iklephonse aux autorités pour leur affirmer « que la tranquillité s'était rétablie d'une manière inaltérable qui ne donne plus le moindre symptôme d'inquiétude et qui ne montre plus dans les esprits que le vif désir de voir un châtiment exemplaire tomber sur les auteurs de ces atrocités. »

leur mort devait lui servir de dénoûment. On avait attisé le feu de la sédition, il éclatait. L'autorité elle même se fit un jeu de le diriger sur les Pères. Le i 7 juillet, à trois heures de l'après-midi, la foule, enivrée de terreur, marchait avec la garde nalionale au cri de : Poison! poison! Mort aux Jésuites! et Vive la République ! Afin de stimuler les cruels appétits de cette tourbe, on lui a déjà donné quelques citoyens inoffensifs à dévorer. Ce sang lui monte à la tête; le peuple a le vertige, c'est le moment de le lancer sur le Collège Impérial. Les portes viennent d'en être fermées par ordre du Supérieur. Elles sont ébranlées sous les hurlements, elles tombent sous les haches. A ce premier moment, l'effroi s'empara des Jésuites; ils furent hommes, ils cherchèrent à mettre leur vie à l'abri d'une sauvage agression. Mais bientôt, ramenés à leur devoir par le Provincial et le Recteur, ils s'assemblent dans la chapelle domestique. Ils se fortifient mutuellement, et, en priant les uns pour les autres, ils se résignent au trépas que tant de clameurs leur annoncent. Les Descamisados se ruaient pour égorger les Jésuites, ils criaient Vive la liberté' Mort aux Moines et aux Prêtres! On suppose le peuple assez exalté pour se livrer à de plus terribles blasphèmes; on veut le forcer à répéter ceux que dictent la Franc-Maçonnerie et les Clubs. Il faut jurer mort à la Religion, mort à Dieu, et fondre sur l'ennemi qu'on lui désigne en proférant la malédiction de : Vive l'Enfer! La populace recule indignée. On tâche de l'entraîner à tout prix; on la corrompra plus tard jusqu'à la moelle. En attendant, il s'agit de lui faire goûter du sang de Jésuite. Le Séminaire est envahi. L'église du Collège se voit le théâtre de sacrilèges dévastations. Pour enflammer l'ardeur des tièdes , quelques coups d'arquebuse se font

entendre. » Ce sont, vocifèrent les meneurs, des Jésuites qui tirent sur le peuple. » A ce mot, prononcé après tant d'excitations, la rureur ne connaît plus de bornes. On arrive enfin â la chapelle.

Au Séminaire, les élèves avaient été réunis dans la salle commune; rangés autour du Recteur, Edouard Carassa, ils priaient ou pleuraient. A la vue des baïonnettes, un cri de détresse se fait entendre. Ces enfants se croient menacés; un des gardes nationaux les prend sous sa protection, il déclare que le massacre ne commencera que lorsqu'ils seront tous en sûreté. Cette parole d'humanité, arrachée sans doute à un cœur de père au milieu même de l'orgie à laquelle il prenait part, ne suspend qu'à moitié les vengeances nationales. Le Coadjuteur Jean Ruedas tombe le premier criblé de coups. Le sous-diacre Dominique Barrau expire auprès des enfants dont il est le préfet; Martin Buxons périt au même instant, ainsi que Garnier, Sancho, Gasto Fernandez, Juan Urreta et Firmin Barba. Le Frère Joseph Fernandez a d'autres outrages à subir avant l'assassinat; les Descamisados lui coupent une joue et une oreille, puis ils le traînent par les rues en le couvrant à chaque pas d'insultes et de blessures. Le Père Gelidonio Unanue est destiné au même sort. Frappé d'un coup de baïonnette dans la région du cœur, il va tomber comme les autres; la pitié d'un soldat l'arrache à ses bourreaux. François Sauri n'a pas le même bonheur, il expire en priant Dieu pour ses meurtriers.

Dans ce 2 septembre espagnol, dont d'autres crimes n'étoufferont pas le souvenir, il a fallu tromper le peuple, l'enivrer presque de terreur pour l'amener à voir ainsi passer ses effroyables vengeances. Le peuple sent le courage lui manquer à chaque pas qu'il fait dans

cette voie sanglante. On l'anime par de nouveaux spectacles. Les Descamisaclos n'ont encore tué qu'à l'intérieur; le savant Père Artiaga, le Scolastique Dumont, le Goadjuteur Manuel Ostalaza sont fusillés à la porte du Collège, et leurs corps nus exposés aux regards de la foule. Joseph Elola succombe sous les baïonnettes.

Le Séminaire était témoin de ces scènes d'horreur; au même moment d'autres crimes se commettaient dans le Collège Impérial. Les bourreaux s'y introduisent; ils pénètrent jusqu'à la chapelle, mais là ils sont arrêtés par un ordre supérieur et par le dévouement d'un Jésuite. Munoz, duc de Rianzarès et déjà peut-être l'époux de Marie-Christine, avait un frère dans la Compagnie. Quelques assassins promettent au Père Edmond Carassa de se montrer moins barbares s'il veut leur livrer Jean- Grégoire Munoz. Ce jeune homme s'était, comme les autres, réfugié dans la chapelle, et il priait en attendant sa dernière heure. Le chef des Descamisados s'approche de lui : « Ne craignez rien, dit-il, je suis ici pour vous sauver la vie. Je dois la mienne à votre frère, et je suis heureux de trouver une occasion de lui témoigner ma reconnaissance. » Munoz avait compris qu'un bras puissant veillait sur ses jours. « Je reste, s'écrie-t-il, parmi les Jésuites mes frères. Leur sort sera le mien. Sauvezles avec moi, ou je mourrai avec eux. » Le massacre était organisé avec tant de régularité, les meurtriers se montraient si bien disciplinés que. sur l'ordre d'un garde du corps de la Reine, les colères, tout à l'heure si terribles, se calmèrent comme par enchantement. Les victimes et les assassins restaient en présence, lorsque tout à coup le capitaine-général de Madrid, Josc Martiney de San- Martin, qui n'a pris aucune précaution militaire, qui a laissé grandir et se développer l'émeute, paraît dans la

chapelle. Pour y arriver, il s'est vu forcé de marcher sur les cadavres des Jésuites; sa première parole est un outrage. Il reproche aux Pères l'empoisonnement des eaux de la ville ; puis, pour sanctionner cette calomnie, il court montrer aux égorgeurs une fiole qu'il a trouvée et qui, dit-il, contient le poison. La fiole venait de tomber des mains d'un spectateur. Ce dernier la réclame; il offre d'en avaler le contenu pour prouver qu'elle ne renferme aucun breuvage mortel. Le capitaine-général rougit de honte; mais l'œuvre de dévastation ne s'arrête ni au dedans ni au dehors. On a massacré; on ravage maintenant sous les yeux de Martiney el avec son approbation. On profana les choses saintes, on dépouilla les autels ; tout fut mis à sac. Quand on eut habitué la populace à ces excès, dont le caractère espagnol répudiait la honte, la force armée intervint à sept heures du soir pour régulariser le désordre et veiller sur les ruines amoncelées auprès des cadavres.

Le carnage ne cessa dans la maison des Jésuites que pour recommencer immédiatement chez les Dominicains et les Pères de la Merci. La Révolution avait pris le parti d'abolir les Ordres religieux; elle égorgeait les hommes afin de tuer l'idée. Elle se faisait violente et calomniatrice pour inaugurer ses projets de spoliation et d'athéisme légal. Le Couvent des Franciscains avait été soumis au même régime du sabre que le Séminaire et le Collège des Jésuites. Le tour des autres Instituts était arrivé. Les Dominicains et les Pères de la Merci succombèrent sous les mêmes inculpations. Ils périrent, comme les Franciscains, par le feu, par l'eau, à coups d'épée , de poignard ou de massue. On en précipita quelques-uns du haut des toits; on en étrangla d'autres. Les scènes de meurtre et de pillage se propageaient dans

tous les quartiers. La capitale de la catholique Espagne se voyait le théâtre d'un de ces drames que la démagogie prépare pour épouvanter ses adversaires et couvrir le peuple d'une sanglante solidarité. Le 18 juillet , au matin, la consternation régnait dans la ville avec le choléra. Le gouvernement avait reculé devant l'émeute; Christine avait fui; l'armée s'était rendue complice de ces attentats, ou du moins elle y avait assisté impassible comme à une exécution militaire. Ce coup porté à la Religion et à l'autorité devait retentir au loin. Le 19 juillet, quand les soixante-treize victimes * furent déposées dans leur tombeau, un décret royal parut pour annoncer que des mesures inutiles étaient enfin prises contre l'émeute. On destituait les magistrats coupables et le capitaine-général San-Martin. On emprisonnait les Descamisados les plus forcenés. Cette tardive justice révélait son impuissance et sa participation au forfait, jusque dans la manière de le réprimer. Les assassins avaient commencé l'œuvre révolutionnaire ; ils imposèrent aux pouvoirs constitutionnels la tâche de l'achever.

Le 7 juillet i835, la Société de Jésus fut législative- 111 en t supprimée en Espagne. On ne s'appuya sur aucun prétexte religieux ; on ne donna aucun motif politique pour expliquer cette mesure. Les Jésuites possédaient des terres et des maisons 2 : ce fut leur plus grand crime

' Pendant cette journée, il périt quatorze Jésuites, sept Dominicains, quarantequatre Franciscains et huit Pères de la Merci. On ne compta que onze blessés, et parmi ces derniers plusieurs moururent à peu de jours de distance.

2 Lorsque les Jésuites subirent l'ostracisme des ordonnances du 16 juin 1828, ils cédèrent à la prière d'un grand nombre de familles catholiques et fondèrent immédiatement un Collège à l'embouchure de la Bidassoa, dans un bourg appelé los Passages , a une lieue de Saint-Sébastien. Ainsi placés enlre la France et l'Espagne, ils pouvaient répondre au vœu des deux peuples. Le Roi d'Espagne, le comte de Fourmis, capitaine-général de la province, et l'Évéque de Pampelune se montrèrent favorables au nouvel établissement. Après la mort de Ferdinand VIT, il devint un objet de persécution. Mina l'inquiéta souvent, et enfin, le 14 juillet 1834, Rodil le fit fermer par la force.

aux yeux de la loi que de cupides gouvernants, que des vénalités subalternes se chargeaient d'appliquer. Les Pères de l'Institut obéirent sans résistance à ce nouveau décret de proscription, qui allait s'étendre aux divers degrés de la hiérarchie ecclésiastique. On ne jugeait pas, on ne condamnait pas le Clergé; on le dépouillait et on l'expulsait. Les Jésuites espagnols étaient sans asile, sans secours d'aucune sorte. La plupart se retirèrent dans d'autres provinces de la Compagnie, d'autres ne voulurent pas abandonner leur patrie. Une seule maison restait debout dans le royaume, c'était le sanctuaire de Loyola. Le général Rodil en avait déjà chassé les Jésuites; mais, quand l'insurrection carliste eut pris l'offensive sous Zumalacarreguy, les Pères ne se crurent pas tenus à l'obéissance envers des édits de proscription. lisse réunirent, et, sans se préoccuper de la guerre civile dont le Bastan était le théâtre, ils se livrent à l'enseignement et à la prédication. Ils fondent un Noviciat dans le Guipuzcoa; ils y recueillent les Jésuites dispersés par la tempête. Ils sont sur le territoire occupé par l'armée carliste, territoire qu'ils n'ont pas choisi, mais qui leur est indiqué par la force des choses. On prend texte de la situation même de leur ancien Collège de Loyola pour les accuser de carlisme. On annonce que le Père Gil est en faveur auprès du Prince et que les Jésuites dirigent tous les mouvements.

Ainsi que cela était arrivé dans d'autres tourmentes intestines, la Compagnie s'abstenait de toute participation aux luttes des partis. Elle intervenait quelquefois dans les deux camps; elle y remplissait les devoirs du ministère ecclésiastique : elle consolait les affligés, elle soignait les blessés, elle apprenait à tous à vivre, à mourir chrétiennement; mais son action politique n'est

signalée sur aucun point. L'armée constitutionnelle proscrivait ou égorgeait les Jésuites, celle de don Carlos leur offrait aide et protection. Ils restèrent là ou leur présence était regardée comme un bienfait. Le Père Unanue fut le confesseur du prince et les infants continuèrent, comme du vivant de Ferdinand VII, à être élevés par les Jésuites '. Toujours soumis à l'autorité, les disciples de saint Ignace obéirent au quartier-général carliste comme ils obéissaient à Madrid. Ils crurent que leur prudence ne leur susciterait pas de nouvelles calamités. Après la convention de Vergara, ils rouvrirent leur Collège; et, comme Espartero voulait se débarrasser de la Reine-régente et des derniers Jésuites, l'établissement de Loyola fut supprimé. La Société de Jésus n'existe plus dans la patrie de saint Ignace, de saint François-Xavier, de saint François de Borgia et de Laynès.

De même que l'Espagne, le Portugal, appauvri, épuisé par les guerres de Napoléon, se trouvait livré aux discordes intestines. La désunion éclatait dans la famille de Bragance presque en même temps que dans celle de Bourbon. Ces princes n'avaient su ni gouverner leurs royaumes ni résister à l'oppression étrangère. Après avoir donné à l'Europe le spectacle de leur inertie, ils venaient se disputer quelques débris de trône et mettre l'usurpation à la place du droit. Cet exemple de querelle fratricide dans les maisons royales était un encouragement accordé aux révolutions. Elles en profitèrent pour rendre odieux les infants qui n'invoquaient pas leur secours ou pour avilir ceux qui le sollicitaient. Les guerres de don Carlos contre Christine, les luttes

' Ce fut le Père Mariano Puyal qui, dès 1824, se vit chargé de l'éducation du fils aîné de don Carlos.

entre don Pedro et don Miguel produisirent des résultats funestes aux Monarchies; la Société de Jésus en Portugal en ressentit le contre-coup.

Don Miguel n'ignorait pas la popularité dont, après soxante-dix ans d'exil, le nom des Jésuites jouissait encore sur les rives du Tage. Son trône était mal affermi, il pensa qu'en rendant à ses sujets les apôtres que Pombal leur avait arrachés, il ferait un acte aussi agréable qu'utile à sa patrie. Il n'existait plus de Pères portugais: il demande àGodinot, Provincial de France, d'envoyer à Lisbonne quelques Missionnaires de la Compagnie. Le généralat est vacant par la mort de Fortis. Le Vicaire donne son agrément à cette mesure : Godinot désigne six Jésuites et deux Frères coadjuteurs qu'il place sous la direction du Père Delvaux. Rétablir les enfants de saint Ignace sur cette terre où la mémoire de leurs services et de leurs souffrances restait gravée dans les coeurs, était une pensée qui devait produire d'heureux résultats; mais il fallait l'accepter avec courage et ne reculer devant aucune de ses conséquences légales. Le décret du 10 juillet 1829, que Delvaux reçut à Madrid, ne pouvait pas satisfaire les amis de la Compagnie; il semblait n'être destiné qu'à irriter ses adversaires. Don Miguel avait pris un moyen terme: sans se prononcer sur le passé, il offrait les Jésuites comme de nouveaux auxiliaires au Clergé séculier. « Considérant, disait-il dans cet acte officiel, le grave préjudice que souffrent l'éducation chrétienne et la civilisation des domaines de ces royaumes par le manque de ministres évangéliques, et voulant aller au-devant des maux de toute nature que la durée rendrait irrémédiables, ayant toujours en vue le bien de la Chrétienté, et par lui la félicité de mes fidèles sujets, j'ai pour bon d'appeler à cette fin la

Compagnie de Jésus et de permettre qu'elle s'établisse de nouveau. »

Ce laconisme, décelant tant de craintes, cachait les justices d'une réhabilitation sous des besoins trop réels. Il ne dut guère rassurer les Jésuites sur l'avenir, il ne les intimida point cependant. Les Pères comprirent que don Miguel et le duc de Cadaval, son ministre, étaient placés dans une fausse position; ils crurent qu'il n'appartenait pas aux disciples de l'Institut d'en aggraver les périls. Une porte s'entrouvrait devant eux dans ce pays si cher à saint François-Xavier et aux fondateurs de la Compagnie, ils résolurent d'y pénétrer sans discuter le protocole d'admission. Le i3 août 1829 ils arrivent à Lisbonne. Rien n'avait été préparé pour les recevoir. Ces Jésuites, toujours si opulents, au dire de leurs adversaires, revenaient à la demande du gouvernement, et ils se trouvaient exposés à mourir de misère sur la voie publique. Les Lazaristes pourvurent à leurs premiers besoins, ils leur offrirent un asile. La duchesse de La Foens mit plus tard sa maison de campagne la Maraviglia à la disposition des enfants de saint Ignace, et ce ne fut que le 24 octobre que le ministère de don Miguel s'occupa de leur entrelien.

Don Miguel, maître du Portugal et régnant par la terreur, ainsi que l'affirmaient les Libéraux, n'osait ni avoir une volonté ni manifester un désir. Prince honnête homme, mais irrésolu et toujours dominé par la crainte de déplaire à ses ennemis, il n'avait pas jugé prudent de mettre encore les Jésuites à l'œuvre. On enchaînait leur zèle afin de ne pas fournir de nouvelles armes aux hostilités du dehors. Ces précautions étaient un inutile palliatif; le Cardinal Alexandre Justiniani, Prononce du Saint-Siège, le comprit au mois de mars VI. 22

i (S3o. Il y avait à Lisbonne l'église du Laureto destinée aux étrangers, et qui , exempte de la juridiction du Patriarche, restait, par un privilège spécial, soumise à l'autorité des Nonces apostoliques. Justiniani détermine les Jésuites à y prêcher le carême et à y donner les exercices de la retraite. Les Pères Barelle, Mallet, Bukacinski et Pouty se livrent avec ardeur aux travaux de la prédication et de la confession. Les Jésuites étaient avoués; leur voix se faisait entendre; les habitants de Lisbonne se pressent autour de leurs chaires. La réaction tentée par le marquis de Pombal, les doctrines désolantes qu'il répandit pour corrompre le cœur des peuples n'y avaient laissé aucune trace. Il avait affaibli le pouvoir moral de la noblesse en la dépouillant de sa foi et de son prestige; mais le Peuple était resté fidèle aux sentiments religieux. Le Peuple saluait dans les Jésuites les maîtres des générations éteintes; il accourait à leur passage, il se prêtait docilement à leurs leçons, et, pour protester contre les désastres du dix-huitième siècle, il entourait de ses hommages les Pères de la Compagnie. Ce retour d'opinion était si, manifeste que la comtesse d'Oliveira, petite-fille de Pombal, voulut elle-même s'y associer. Elle se rendit auprès du Père Delvaux, et, dans une lettre du 27 mai i83o adressée par ce Jésuite au Père Druilhet, nous lisons :

« La comtesse d'Oliveira m'a offert quatre de ses fils, (oute fière qu'ils fussent les premiers acceptés par les Pères de la Compagnie. Je n'ai pas besoin, nous dit-elle, d'examiner ni de condamner la conduite de mon aïeul. S'il a pris à la destruction de la Compagnie la part qu'on lui attribue, c'est à nous, ses enfants, à réparer une aussi grande injustice, autant qu'il est en nous; s'il a été calomnié, s'il en est innocent, c'est à nous à

le prouver par notre empressement à vous accueillir. » Telles étaient les dispositions du Portugal à V égara des Jésuites. Au mois de décembre i83o, ils s'établirent dans la maison de saint Antoine où François-Xavier, Simon Rodrigue/, Ignace d'Azevedo, Alvarès et Gonzalves de Camara avaient prié, enseigné et vécu; puis ils commencèrent à donner à leurs travaux une direction plus uniforme. Les uns, comme le Père Pouty, s'efforcèrent, par les secours religieux, d'alléger les chaînes des prisonniers; les autres cherchèrent à réveiller dans les âmes des sentiments de repentir, de vertu et de piété. Témoin des succès de ces quelques Jésuites, le Cardinal Patriarche de Lisbonne ne veut plus demeurer indifférent au bien qui s'opère par leur intermédiaire : il rend un décret en faveur de l'Institut. A peu de mois d'intervalle dom Fortuné de Saint-Bonaventure, Archevêque d'Evora et Grand-Maître des études publiques, imite cet exemple. Il conseille de restituer aux Jésuites leur ancien Collège des Arts à Coïmbre : le 9 janvier i832, don Miguel signe l'édit qui les remet en possession de cet établissement.

Le jour de leur entrée dans la province de Beïra fui un triomphe pour eux , une véritable fêle pour le Clergé et pour le Peuple. Sur les routes que les Pères Delvaux, Pallavicini et Martin parcouraient, à tous les villages, à toutes les cités, la foule se portait à leur rencontre. Le temps et les révolutions n'avaient pas affaibli son amour traditionnel. La reconnaissance et l'espoir éclataient en chants d'allégresse, en démonstrations unanimes, accueillant le cortège. Le Clergé des diverses paroisses, les Ordres religieux accouraient, bannières en tête, pour s'unir aux transports et aux bénédictions de la multitude ; partout, à la vue des enfants de Loyola, on faisait entendre

des cris d'enthousiasme ; partout on leur appliquait ces paroles de l'Ecriture : Emîtes ibant et flebant , venientes autem , renient cum eœultatione. C'était peindre par un seul mot les douleurs de l'exil et les joies du retour.

La première ville qui s'offrit aux Jésuites après leur entrée dans le diocèse de Coïmbre, ce fut Pombal, là où avait été exilé, là où était mort le ministre de ce nom. Ils sont en face de leur persécuteur. Écoutons le Père Delvaux raconter leur vengeance : « Nous fûmes reçus, écrit-il le 6 mars i832, au son des cloches, complimentés et conduits en triomphe par le Curé-Archiprêtre ; accompagné de tout son Clergé. L'église, où deux de nos Pères allèrent dire la sainte messe, était magnifiquement illuminée, comme aux plus grandes solennités. Pour moi , pressé d'un sentiment religieux impossible à exprimer, je m'étais esquivé avec un Père et un Frère avant la rencontre du bon Curé, et j'avais couru à l'église des Franciscains, pour y prier sur la tombe du marquis, mais l'infortuné n'a point de tombe. Nous trouvâmes à peu de distance du maître-autel une bière couverte d'un méchant drap mortuaire, que le Père gardien du couvent nous dit être la sienne. Il y attendait en vain les honneurs de la sépulture depuis le 5 mai 1782»

C'est donc en toute vérité que je puis dire qu'après plus d'un demi-siècle de proscription, le premier pas de la Compagnie, rentrant solennellement à Coïmbre, fut d'aller célébrer une messe d'anniversaire, le corps présent, pour le repos de l'âme de celui qui l'avait proscrite, et dans le lieu où il passa les dernières années de sa vie, disgracié, exilé et condamné à mort. Quel concours d'événements ne fallait-il pas pour amener cet événement? Je sortis de Pombal sans bien savoir si c'était songe ou

réalité. Le cercueil présent, le nom de Sébastien prononcé clans l'oraison, le son de toutes les cloches de la paroisse qui célébraient le retour de la Compagnie, tout cela à la fois! Je crois bien que cette impression ne s'effacera jamais de mon cœur. »

Au milieu des divers sentiments que provoquaient dans leurs âmes tant de souvenirs et les joies si chrétiennement expansives de la multitude , les Jésuites arrivèrent à Goïmbre. De nouvelles fêtes, des sollicitudes de toute espèce les y attendaient, et, à l'annonce de ces transports d'allégresse , le Général de la Compagnie leur écrivait : « Aujourd'hui hosanna; humilité. Bientôt peutêtre ce sera: toile, crucifiijel » Le pressentiment du Père Roothaan se réalisa ; mais il ne prit point les Jésuites au dépourvu.

Don Pedro , pour combattre son frère don Miguel et imposer aux Portugais un gouvernement national , avait rassemblé une armée. Cette armée s'était recrutée d'Anglais, de Français, d'Italiens, de Polonais et de tous les mercenaires que la Révolution tient à sa solde. Repoussés de leur patrie, tantôt par la loi, tantôt par la crainte, ils n'avaient pour la plupart qu'une vie de débauche ou de honte à expier. L'Europe s'en débarrassait en les jetant à la suite d'un souverain dépossédé qui s'improvisait constitutionnel afin de trouver des alliés. Une guerre fratricide leur ouvrait le Portugal : ils s'y précipitèrent au nom de la liberté; ils y introduisirent le pillage et la licence. En face de tant de périls, le courage des disciples de l'Institut ne resta point au-dessous de leur lâche. Le Portugal était en feu ; les familles se divisaient selon leurs passions ou leur intérêt. Chacun prenait parti pour le prince ou pour le gouvernement de son choix , quand un fléau, encore plus terrible que la guerre, vint

consterner ce pays. Le choléra est aux portes de ses cités : il envahit les campagnes, il entasse partout victimes sur victimes; il a fait irruption sous la tente; il frappe sans relâche au fond des hôpitaux. Par une de ces incuries que les préoccupations de la guerre civile peuvent seules expliquer sans les excuser, la misère et la famine se joignent à lépidémie.

Pour affronter une mort, apparaissant sons tant de formes différentes, il fallait un de ces dévouements qui ne reculent devant aucun péril : les Jésuites en firent preuve. Pendant plus de six mois, on les vit à chaque heure du jour et de la nuit prodiguer aux mourants les consolations de la Foi et les secours de la bienfaisance; ils furent les prêtres de l'agonie et les médecins de la souffrance; ils s'élancèrent partout où une douleur était signalée. Les soldats de don Miguel, ceux de don Pedro faits captifs, les prisonniers politiques, les coupables, les innocents devinrent des frères que la charité des enfants de Loyola confondit dans le même amour et dans les mêmes soins. L'armée miguéliste campait sous les murs de Coïmbre : elle se repliait pour couvrir Lisbonne. Ce mouvement militaire provoqua de nouveaux désastres: le choléra engendra le typhus. La contagion, que tant de causes réunies devaient alimenter, épargna les Pères ; mais le typhus ne leur fit pas grâce. Bientôt ils se virent presque tous en même temps aux portes du tombeau. Trancart seul succomba.

Dans ce drame, qui se jouait au milieu des combat^ et auquel trois armées assistaient, il y eut, de la part des Jésuites ainsi exposés, une longue, une sainte lutte en faveur de l'infortune. Los deux prétendants de la maison de Bragance se battaient, dans l'espoir de conquérir un trône. Leurs adhérents de l'intérieur ou du

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dehors avaient les armes à la main pour faire triompher un principe politique ; les disciples de saint Ignace se sacrifièrent seuls en l'honneur de l'idée chrétienne. Seuls ils restèrent sur la brèche, afin de faire entendre quelques paroles d'humanité au milieu des imprécations de la défaite royaliste et des chants de joie de la victoire constitutionnelle. Trop habitués à prendre en pitié ces guerres d'opinion pour se créer les serviteurs d'un parti, les Jésuites n'ont cherché dans la tourmente qu'à sauvegarder les principes de Foi. Ils y ont réussi autant que les passions déchaînées le permirent; et, dans une lettre du Père Soimié à Godiuot, on trouve la preuve de cette estime inspirée aux Pédristes et aux Miguélistes. Soimié écrit le 21 juillet 1 834 : ° Ce qui nous avait attiré la confiance des deux partis, car nous l'avions autant qu'il est permis d'unir les deux extrêmes, n'était pas seulement le dévouement que nous avions montré dans le temps du choléra ni la bonne volonté avec laquelle nous nous prêtions à toute sorte de ministère, ce fut surtout la discrétion avec laquelle , autant qu'il nous fut possible, nous nous comportions avec les uns et les autres. Dans nos classes, il n'y avait aucune distinction entre le fils d'un Pioyaliste et celui d'un Constitutionnel : c'est ainsi que le voulait d'ailleurs Sa Majesté. Dans nos instructions, nous nous contentions d'expliquer l'Evangile sans entrer dans la politique. Pour tout le reste, nous ne cherchions également qu'à être utiles à tous sans égard pour les opinions, dès qu'il ny avait rien contre la conscience et l'honneur de la Compagnie. Ce n'est pas toujours ainsi, malheureusement, qu'il en était ailleurs. On faisait peut-être trop ressortir la différence d'opinion. La politique ne venait pas à propos dans les sermons; elle y entrait pourtant assez ordinairement et

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avec une certaine aigreur; il n'y avait pas non plus toujours assez d'indulgence ni même de charité pour les personnes d'une opinion différente. Ces sortes d'indiscrétion ou hors-d œuvre, appelez-les comme vous voudrez, produisaient encore de plus tristes effets en Portugal qu'elles n'auraient fait ailleurs; comme nous ne voulions que leur salut à tous, nous condamnions également tous les excès. Il faut reconnaître qu'en Portugal, plus que partout ailleurs, bien des gens embrassent une opinion et la défendent assez innocemment. Ce serait une injustice de les condamner tous indifféremment. Ces bons Portugais, quel que soit le parti qu'ils embrassent, n'en sont assez ordinairement ni moins bons ni plus mauvais chrétiens; enfin, pour tout dire en un mot, nous évitions d'entrer dans toutes ces misères de parti à parti, qui ne font de bien à personne et du mal à plusieurs. »

Ces paroles sont le résumé de la politique des Jésuites; ils n'en dévient jamais. Don Miguel les avait appelés. De nouveaux événements changent la face des choses; don Pedro est vainqueur. Les Pères ne se préoccupent de cette révolution qu'au point de vue catholique. Le trône leur était aussi indifférent que la vie. Le 24 juillet [833, l'armée constitutionnelle pénètre dans Lisbonne, et Villaflor, qui la commande, fait annoncer aux disciples de l'Institut qu'il les couvre de sa protection. Don Pedro lui-même, ne se déguisant pas la situation du pays, négocie avec eux pour conserver un moyen assuré de pacifier. Il est l'arbitre du Portugal; mais il sait que les étrangers seuls ont vu avec joie son triomphe ; il n'ignore pas à quels auxiliaires ce triomphe est dû; il fait sonder les Jésuites pour connaître leurs projets ultérieurs. Ce n'est pas la première fois qu'il s'adresse à eux.

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Au mois de mars i833, trompé comme les autres sur l'ascendant politique dont il croit que les Pères disposent, Fancien empereur du Brésil n'a rien épargné pour les lier à son parti. Il leur écrit de sa main, il leur offre le rétablissement de la Compagnie, l'Archevêché primatial de Brague, la direction de la conscience de dona Maria II, des trésors et des faveurs de tout genre, s'ils mettent au service de la Révolution le crédit dont ils jouissent auprès du peuple. Don Pedro ne leur demande en échange de tant de bienfaits futurs que de lui livrer Goïmbre et Lisbonne. Ces propositions ne furent que plus tard connues des Pères; mais alors la victoire avait décidé. Pedro était arrivé au comble de ses vœux; il régnait sous le nom de sa fille ; et, dans le chaos même de ses préoccupations, l'idée de rattacher les Jésuites à sa cause le poursuivait encore; il voulait les avoir pour intermédiaires entre don Miguel et lui. Le duc de Palmella leur promettait son appui s'ils consentaient à ne pas se retirer dans l'intérieur du royaume.

Ils étaient à Goïmbre et à Lisbonne par ordre de leur Général. La violence seule pouvait les empêcher d'obéir jusqu'au bout. Cette détermination était irrévocable. Les Pédristes soupçonnent qu'il ne leur sera pas donné de commander long-temps : pour faire acte d'autorité , ils se ruent, le 29 juillet, sur la Maison de Saint-Antoine. Le meurtre allait commencer avec le pillage ; on avait forcé les appartements, on se mettait en devoir d'outrager les Jésuites. Le Père More semblait destiné à devenir la première victime, lorsque tout à coup il est saisi par un des envahisseurs. De la crosse de son fusil cet homme écarte ses compagnons, puis tombant aux pieds de More : « Père, s'écrie-t-il, mon bienfaiteur, c'est à vous que je dois la vie; vos soins m'ont sauvé

lorsque j'étais en prison \ » Cette scène frappe détonnement les Révolutionnaires accourus pour mettre à sac la demeure des Jésuites. Ils reculent devant l'idée d'un nouveau crime, et ils laissent à leurs chefs le soin de consommer avec les apparences de la légalité l'attentat qu'ils n'ont pas osé commettre. Don Pedro était débordé. Dans les rangs de son armée, parmi ses administrateurs, il ne trouvait d'obéissance que pour le mal. On le contraignait à le faire, il le fit. Le cardinal Justiniani reçut ordre de sortir de Lisbonne sous trois jours, afin de bien constater la rupture du nouveau gouvernement avec le Saint-Siège. Les Gortez démocratiques de 1820 avaient gardé les Oratoriens dans le palais des Necessidades, don Pedro les oblige à évacuer sur-lechamp cette habitation. Avec une inexpérience qui accuse encore plus d'irréflexion dans le caractère que de vices dans l'âme, ce prince essaie de jouer le rôle de libérateur. Il a fait ouvrir aux voleurs et aux assassins les portes des prisons. Ces misérables, encouragés par les désordres dont ils sont témoins, excités par les vœux impies qui retentissent à leurs oreilles, se mettent à investir les églises et les couvents. Ils égorgent, ils pillent, ils plongent dans les cachots tous les Prêtres qu'on désigne à leur vengeance.

Malgré les loyales assurances que les ducs de Tercère et de Palmella avaient données, les Jésuites couraient encore plus de dangers que les autres Religieux, lorsqu'un jeune Anglais, M. Yvers, se dévoue pour les sauver. Dans cette révolution de Portugal les An-

1 Parmi les notes manuscrites du Père Delvaux, nous trouvons plusieurs traits qui honorent les prisonniers politiques. Leur parti était vainqueur, ils n'oublièrent pas les consolations et l'appui que les Jésuites leur avaient offerts pendant la captivité. Comme gage de reconnaissance, et peut-être mus par une pensée d'avenir, plusieurs de ces prisonniers adressèrent des pétitions à don Pedro dans l'intérêt de la Compagnie de Jésus.

plais jouaient le premier rôle : ils durent en retirer les plus grands bénéfices. Yvers avait si chaudement épousé la cause des Pères de la Compagnie qu'il mit dans leurs intérêts les officiers de la marine britannique, et, avec autant de courage que d'adresse, il réussit à arracher plusieurs enfants de saint Ignace à une mort certaine. Yvers ne put veiller sur tous : ceux de Coïmbre, dont 3e Père Mallet était Supérieur, ne furent pas aussi heureux. Le gouvernement constitutionnel se montrait hostile à la Société de Jésus. Don Pedro n'avait pu l'amener à servir ses intérêts par une lâche trahison; il espéra que les menaces produiraient plus d'effet que les séductions. Les Jésuites restaient inébranlables dans leur devoir. À Coïmbre, sous le coup de la terreur et de l'occupation à main armée, ils se livraient à leurs travaux habituels, enseignant la jeunesse, visitant les malades et les hôpitaux, essayant par leurs sages avis de faire descendre la paix sur celte terre désolée. L'influence que la prière et l'autorité de la vertu donnaient à quelques pauvres prêtres français contrecarrait tous les plans des Libéraux. Ils avaient rêvé qu'il leur serait facile de détacher le Portugal du lien qui unissait le Royaume très-fidèle au Siège de saint Pierre. Tout était dirigé dans ce sens. On appelait les Moines et les Séculiers à l'indépendance, on éveillait l'ambition des uns , les convoitises des autres : mais l'exemple des Jésuites était un obstacle à tant d'innovations. Don Pedro prend le parti de les expulser. Le 24 mai 1 834, ^ remet en vigueur tous les édits du marquis de Pombal. Son décret est ainsi libellé :

a Le duc de Bragance, au nom de la Reine, dûment informé que quelques membres de la Compagnie de Jésus étaient venus dans ce royaume au temps de la domination de l'usurpateur, et que, forts de la faveur des

circonstances, ils avaient conçu le projet téméraire d'y rétablir la Société éteinte par les nombreux et puissants motifs que dut prendre en considération le seigneur Roi don Joseph Ier; étant certain d'ailleurs que ces individus, se confiant dans l'appui que devait espérer d'eux la cause de l'usurpateur, qui est la cause de l'ignorance et du fanatisme, obtiendraient facilement le but qu'ils se proposaient, ce qui est arrivé de fait, ayant obtenu du gouvernement intrus l'ampliation nulle et non avenue de la bulle du Saint Père Pie VII qui commence Solliiicitudo omnium Ecclesiarum, datée du 20 août 181 4; étant malheureusement de plus de notoriété publique que les susdits Religieux se sont montrés fidèles aux principes de la Compagnie dont ils font partie, Sa Majesté Impériale ordonne que le corrégidor de la Municipalité de Goïmbre intime à tous les membres de la Compagnie qui se trouvent dans ladite ville l'ordre d'en sortir immédiatement. Il leur donnera leur itinéraire, et dans le plus bref délai ils se présenteront à la secrétairerie d'Etat. Là, on pourvoira aux moyens de les embarquer pour l'extérieur du royaume et de ses domaines. Bien entendu que, dans le cas de contravention, le gouvernement de Sa Majesté Impériale usera à l'égard desdits Religieux de la sévérité qu'ils ont méritée par leur audacieux et criminel projet. »

Cet édit, dans lequel les dates ne sont pas plus respectées que la raison et la vérité, fut signifié aux Jésuites. On les arrêta, on les mita la disposition de don Pedro, on les traîna, comme des malfaiteurs, de prison en prison. Dans un espace de quarante lieues, de Çoimbre à Lisbonne, ils marchèrent à pied sous un soleil brûlant, au milieu d'une grande affluence de Chrétiens implorant à genoux leur bénédiction et entre deux haies de sol-

dats qui, plus d'une fois mêlèrent leurs larmes à celles de la foule. Quelques mois auparavant ils avaient parcouru cette même route; alors on jetait sur leur passage des fleurs et des branches d'oranger. Maintenant, proscrits sans avoir combattu, ils recueillaient le cri de regret qui s'échappait de tous les cœurs. Cette ovation faite à des vaincus était un mauvais symptôme pour les idées novatrices. Les Jésuites dans les fers avaient été salués comme des martyrs; à l'approche de la capitale, on crut utile d'organiser la contre-partie du triomphe. Le peuple les accueillait avec un douloureux respect; on enjoignit à la populace de se porter à leur rencontre, et, par des huées sans fin, de leur faire expier ces démonstrations de pieuse gratitude. L'ordre fut exécuté; les Jésuites arrivèrent sous le coup des menaces et des outrages, lis étaient Français; le baron Mortier, ambassadeur de Louis-Philippe à Lisbonne, ne consentit pas aies laisser servir de jouet à celte tourbe de libéraux mercenaires, enrégimentés par l'ancien Empereur du Brésil. On entraînait les Pères vers la capitale pour diriger contre eux un mouvement et pour les offrir peut-être en holocauste aux excès démagogiques. Le baron Mortier s'oppose à ce plan; il réclame, au nom de la France, les enfants de saint Ignace. Sa fermeté leur sauva la vie. Il y avait non loin de Lisbonne une prison célèbre dans les annales de la Compagnie. C'était la tour de Saint-Julien, où, sous Pombal, tant de Pères se virent mourir dans le dénûment le plus absolu. On déposa leurs successeurs à cette même tour; mais l'active vigilance du baron Mortier et l'appui de M. Guizot ne leur firent pas défaut. Le nouveau gouvernement portugais cherchait à les garder en apprentissage de martyre; peu de jours après, il fut. forcé de les rendre à la liberté.

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