‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus, Composée sur les documents inédits et authentiques (volume 5)Chapitre 12 sur 23 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les Jésuites en Belgique depuis 1830. — Le Père Bruson remplacé par le Père Van Lil. — Ils rentrent dans leurs Collèges. — Noviciat de Nivelles. — Fondation de nouveaux établissements. — L'Université catholique de Louvain. — Les Belges secondent les Jésuites. — Le Roi de Hollande les protège. — Mort du Père Van Lil. — Le Père Franckeville Provincial. — Léopold de Belgique et les Jésuites de Namur. — Les Jésuites constitutionnels en Belgique et démocrates en Suisse. — Motifs de cette différence. ■ — Leur neutralité dans les affaires de l'État. — La Jeune-Suisse se déclare contre les enfants de saint Ignace. — Les Bévolutionnaires veulent les forcer à sortir du Valais. — Combat du Trient. — Les Jésuites demandés à Lucerne. — Joseph Leu et les Catholiques. — Trois Jésuites en mission dans le canton. — Le Grand Conseil consulte les cantons et les peuples voisins. — Réponse de quelques Evêques. — La Jeune-Suisse s'oppose à l'entrée des Pères.

— Les Lucernois sollicitent le Pape et le Général de l'Ordre. — Attitude des habitants du canton. — Une convention intervient entre les Jésuites et les Lucernois.— Les Corps francs. — Le Vorort les soutient en secret. — Ils envahissent le territoire de Lucerne. — Le Général Sonnenberg. — Victoire des Catholiques. — On les calomnie. — Les Pères Simmen et Burgstahler à Lucerne. — Leu est assassiné. — Les Jésuites au Séminaire de Lucerne. — Leur situation en France après la révolution de juillet. — Us se cachent. — Ils reparaissent au moment du choléra. — Le Père Barthès à Péronne. — Les Pères Druilhet et Besnoin arrêtés. — Charles X demande un Jésuite pour élever le duc de Bordeaux. — Situation de la cour exilée. — Lettre du Général de l'Institut aux Pères. Déplace et Druilhet se rendent à l'invitation du vieux Roi. — Le parti légitimiste. — Ses divisions. — Le Père Déplace et le duc de Bordeaux. — Intrigues nouées pour faire congédier les deux Pères. — Les Jésuites se retirent. — Mort du Père de Maccarthy et du Père Potot. — L'éloquence de l'un, les vertus de l'autre. — Quelques Évêques appellent les Jésuites dans leurs diocèses. — Ils secondent le mouvement religieux par la chaire et par la direction. — Us propagent les retraites ecclésiastiques. — Les prédicateurs de ces retraites. — Leur succès dans l'Apostolat inquiète l'Université. — L'abbé de La Mennais et le corps enseignant. — M. Cousin et sa philosophie. — Il glisse au programme du baccalauréat les deux premières provinciales.

— Plan de quelques Universitaires pour faire ajourner la loi sur la liberté d'enseignement. — Personne en 1839 n'a peur des Jésuites. — M. Cousin décide l'Académie française à proposer l'éloge de Pascal pour prix d'éloquence. — L'éclectisme envahit tout le corps enseignant. — Son intolérance. — Ses premières attaques contre les Jésuites. — M. Thiers et M. Guizot. — Caractère de ces deux écrivains au pouvoir. — L'Université poursuit son combat. — Sujet de composition. — Arnauld contre les Jésuites. — La presse révolutionnaire se fait la complice des Universitaires. — Les Pères de l'Institut accusés par les uns d'être légitimistes et par les autres de tendances orléanistes. — Le Monopole universitaire et l'abbé des Garels. — Ce que c'était que ce livre et comment il fut critiqué. — MM. Michelet, Libri et Quinet. — Leur cours écrit ou parlé. — Leurs attaques contre la Compagnie de Jésus et la Religion. — Les Evêques mis en cause prennent la défense des droits de tous et de la Foi catholique. — On les accuse d'immoralité. — Résurrection des vieilles calomnies. — Le chancelier Pasquier à l'Académie française fait l'éloge du Père de Ravignan. ! — Ravignan à Notre-Dame de

Paris. — Publication de son ouvrage sur l'Institut des Jésuites, — Royer-Collard et le Jésuite. — M. Villemain présente à la Chambre des pairs son rapport sur la liberté d'enseignement. — L'Épiscopat proteste. — Discussion à la Chambre des pairs sur les Enfants de saint Ignace. — M. Thiers rapporteur à la Chambre des députés. — Son rapport et le Juif Errant. — Les Jésuites volés par Affnaër. — La presse révolutionnaire s'empare du malfaiteur comme d'un levier. — Condamnation d' Affnaër. — M. Guizot répugne à poursuivre les Jésuites. — Mission de M. Rossi. — M. Rossi n'est pas un réfugié italien. — Accueil qu'il reçoit à Rome. — Son caractère. — Sa politique pour capter la confiance du Sacré-Collége. — Ses agents ecclésiastiques. — Les premiers rêves de M. Rossi. — Position des Jésuites à Rome. — Interpellations de M. Thiers. — M. Rossi fait passer son Mémorandum au Cardinal Lambruschini. — On n'y répond pas. — 'Mémorandum verbal de l'envoyé de France. — Les Jésuites cause de la guerre entre l'Épiscopat et le gouvernement. — - Les Jésuites impopulaires et légitimistes. — Les menaces et les promesses. — Motifs que la cour de Rome leur oppose. — Le schisme en France, et la suppression des articles organiques. — M. Rossi demande la sécularisation des Jésuites. — Le Saint-Siège ne répond à aucune des ouvertures ministérielles. — La Congrégation des affaires ecclésiastiques extraordinaires s'assemble. — Délibération des Cardinaux en présence du Pape. — Raisons sur lesquelles ils basent leur refus. — M. Rossi retire son Mémorandum. — Il demande que les Jésuites souscrivent à quelques concessions. — Le Cardinal Lambruschini médiateur officieux. — Les Cardinaux Acton et Patrizi chez le Général de la Compagnie. ■ — Lettre du Père Roothaan aux Provinciaux de France. Conseils qu'il leur donne pour diminuer quelques maisons. « — La note du 6 juillet 1845 au Moniteur. — Effet qu'elle produit à Rome et à Paris. — Le Courrier français et l'Évêque de Langres. — M. Rossi dément officieusement la note du Moniteur. — Les Jésuites souscrivent aux conseils de leur Général. — M. Guizot adresse des remercîments au Pape et au Cardinal Lambruschini. — Réponse du Saint- Siège. — Le Journal des Débats annonce qu'il n'y a plus de Jésuites eu France.

L'année i83o fut fatale à deux trônes; au centre même de l'Europe, elle vit deux peuples chasser leurs princes légitimes en mêlant le nom des Jésuites aux griefs que la France et la Belgique reprochaient à ces Souverains. La France libérale couvrait les enfants de saint Ignace de ses haines moqueuses; la Belgique constitutionnelle se glorifiait de son triomphe, parce qu'elle le faisait partager à la Société de Jésus. Ici , l'insurrection s'en prenait aux idées religieuses; là, le mouvement politique s'était inspiré d'elles. La révolution des Pays- Bas avait foi dans son principe, on la vit aussitôt en proclamer les conséquences. En dehors de ces hommes sans conviction qui épousent tous les partis pour les souiller par le crime ou pour les avilir par le pillage ,

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il y avait au fond du cœur des Belges un profond sentiment de liberté. A peine maîtres d'eux-mêmes, ils demandèrent un Monarque à l'Europe et des Jésuites à Rome. Le Monarque leur fut donné, c'était Léopold de Saxe-Cobourg qui, peu de mois auparavant, avait voulu honorer les Bourbons proscrits de France, en leur offrant pour asile son château de Claremont. Léopold était né Luthérien , mais il s'engageait à respecter, à protéger la Religion dominante. Les Catholiques eurent foi en sa parole, le prince n'y faillit pas.

Vers la fin de i83o, quand la paix commença à renaître dans les esprits, les Jésuites sentirent qu'ils devaient se rendre au vœu de la Belgique. Le Père Bruson, accablé d'années, ne pouvait plus défricher le champ qui s'offrait aux disciples de l'Institut; Van LU le remplaça. Il n'y avait qu'à moissonner; la lutte n'était plus possible. Van Lil recevait de tous côtés des secours et des encouragements; le icr mai i83i, le Collège de Namur est fondé. Quelques jours après, le Père Lemaître rentre dans celui d'Alost. La Belgique, devenue libre, veut s'attacher plus intimement que jamais au Saint-Siège. Il faut que les Jésuites servent de ciment à cette union. Un Noviciat est nécessaire, on le crée à Nivelles dans le Brabant. La Compagnie se développait avec tant de sécurité, ses accroissements promettaient d'être si rapides, qu'en i832 la Belgique et la Hollande, divisées par les intérêts dynastiques, se confondent dans une seule province de l'Institut dont le Père Van Lil est le premier chef. A Anvers, à Liège, à Tournay, à Bruges, à Mons, à Courtrai, à Verviers, à Turnhout, à Bruxelles, à Gand, d'autres Collèges s'élèvent. Celui de Brugelette ' devient l'héritier et le continuateur de

1 Le Collège dé Brugelette, près d'Aili en Belgique, fut fonde le 29 octobre 1 83 > .

Sainl-Acheul, tandis qu'à Malines et à Louvain on jette les bases de l'Université Catholique. Les Pères Meganck et Van de Herckhove s'associent à cette idée; ils en sont les promoteurs spirituels. Les Nonces du Saint-Siège, Fornari et Pecci, les Evêques, la haute magistrature et les pouvoirs législatifs secondent le mouvement imprimé par les Jésuites. Gomme partout, on les voit missionnaires et instituteurs. Leurs maisons d'éducation prospèrent, leur parole qui retentit dans les cités et dans les campagnes répand des fruits de salut.

Guillaume de Nassau perdit la Belgique, parce qu'il ne sut point être juste envers les Catholiques. Son fils, Roi de Hollande , ne veut pas marcher sur ses traces. Il permet aux Jésuites d'ériger à Katwyk sur le Rhin et à Culemhourg deux Collèges pour les Catholiques de ses Etats. Il leur accorde la liberté d'enseignement et de prédication; les Pères n'en n'usèrent qu'avec réserve. Ils étaient sur un terrain ennemi; leur zèle ne mit jamais la prudence en défaut. Le Père Van Lil avait été le créateur de cette province. Il la gouverna depuis le 3 décembre i832 jusqu'au 16 août 1839. Le 12 février i8/[i, il mourut à Rome. Le Père Franckeville lui avait succédé dans sa charge de Provincial; au lieu de chercher de nouveaux établissements, il s'occupa à consolider ceux que Van Lil avait formés. Il donna au Noviciat de plus grands développements; il résolut de faire des Jésuites, bien persuadé que c'était le meilleur moyen d'avoir plus tard de nouvelles résidences. Le Père Malthys, qui le remplaça le 4 avril i845, suivit le même plan,

par les soins de M. Dubois-Fournicr. Il avait pour but, comme ceux de Fribourg et du Passage, de faire revivre les établissements des Jésuites en France, établissements qu'un grand nombre de familles demandaient aux Évéques et à la Compagnie. M. Delplanck, Evêque de Tournai, et M. Labis, son successeur, approuvèrent beaucoup celle idée, et bientôt le Collège prospéra.

et la progression a été si manifeste qu'en i834, on comptait dans la Belgique cent dix -sept membres de la Compagnie, et qu'en i845 le chiffre des Pères, des Scolastiques , des Novices et des Goadjuteurs s'élève à quatre cent cinquante-quatre. Leur position dans le royaume se ressent encore des enthousiasmes passés. La confiance des familles leur a partout donné droit de cité; ils n'ont pour adversaires que les ennemis de la Religion; mais Léopold Ier, lui-même, se fait l'interprète de la reconnaissance du pays. Ce prince les visite dans leurs maisons, il soutient leurs projets, il approuve leurs efforts et, le 3 1 juillet i843, il eut le courage de leur témoigner publiquement son estime. Ce jour-là, le Roi des Belges adressait aux Pères du Collège de Namur l'allocution suivante * :

« Messieurs, je suis charmé de me trouver au milieu de vous. Je sais que vous donnez à vos études une bonne et sage direction. Travaillez bien, Messieurs, la jeunesse a besoin de bons principes; rien n'est plus important, surtout de nos jours, où Ion s'efforce d'en propager de mauvais et où Ton tâche d'exciter les passions. Il y a dans la société une lutte entre les bonnes et les mauvaises doctrines. Il faut lutter, oui, Messieurs, il faut lutter contre cet esprit de désordre qui tend à bouleverser les Etats. Si on ne s'y opposait pas dès le commencement, nous aurions beaucoup à craindre des jours orageux. Si, au contraire on les surmonte, un bel avenir se présente pour la Belgique.

» La Belgique a une si belle et si heureuse position en Europe! Il ne dépend que d'elle de la conserver et de la rendre plus avantageuse. En conservant ses principes

1 Ami de l'Ordre de Namur.

elle sera respectable et respectée. Ce qui me plaît surtout, Messieurs, c'est l'éducation vraiment nationale que vous donnez à la jeunesse. Continuez à l'élever comme vous le faites dans cet esprit; elle sera le soutien de la patrie. »

Dans les provinces belges, les Jésuites étaient constitutionnels, le peuple catholique et le Roi hérétique les entouraient de respect ou de protection ; dans les vieux cantons suisses où Guillaume Tell fit triompher la liberté, les Jésuites sont démocrates. Enfants de l'égalité, nés sous un gouvernement républicain, ils en acceptent toutes les lois. Les formes plus ou moins tranchées, plus ou moins variables des nations ne préoccupèrent jamais les disciples de saint Ignace. Ce n'est pas pour régenter les rois ou pour opprimer les peuples que leur Institut a été fondé. Ils doivent obéissance au pouvoir régulièrement établi sans en discuter l'origine, sans chercher à l'entraver. Leur mission est plus haut. Ils sont créés pour sauvegarder la Foi et défendre l'Unité. La Belgique reconnaissante accepte leur enseignement; la Suisse catholique l'invoque. Dans le Valais, la fièvre de i83o avait long-temps agité les esprits. De violentes secousses étaient nées du choc des opinions et la guerre avait prononcé.

Au milieu de ces troubles et de ces changements intérieurs qui marquent une période de dix années, les Jésuites comprennent que le travail et la rénovation des partis n'ont rien à démêler avec les devoirs qui leur sont imposés. Renfermés dans la sphère de leur apostolat, ils restent paisibles et neutres. Cette prudence fut regardée par les deux camps comme un gage futur de conciliation. Mais un nouveau parti s'élève au sein du Radicalisme. Ce parti, qui veut tout régénérer par le

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Communisme parce qu'il trouve le monde trop arriéré en religion, en morale et en droit public, s'appelle la Jeune-Suisse. Affilié à la Jeune-Europe , il tend à réformer les lois, les mœurs, la propriété principalement et à tout faire passer sous le niveau de sa chimérique égalité. La .lenne -Suisse s'attaquait aux institutions religieuses. Le culte protestant n'était pas plus épargné que le Catholicisme; la Compagnie de Jésus devait nécessairement être l'objet de ses plus vives hostilités.

Avec cette audace qui a toujours distingué les révolutionnaires et qui est la meilleure garantie de leurs succès, la Jeune-Suisse commençait à répandre ses doctrines par le pillage. Pendant les vacances de i843, un élève des Jésuites s'est enrôlé sous cette bannière; il a pris part au sac du presbytère d'Ardon. A l'ouverture de Tannée scolaire, les Jésuites refusent au Jeune-Suisse l'entrée de leur Collège. Une conjuration s'organise; ceux qui la forment sentent qu'ils ne pourront jamais la produire au dehors; ils essaient de contraindre les Pères à sortir volontairement du Valais. On leur propose d'accepter la surveillance immédiate du gouvernement dans l'administration disciplinaire de leurs établissements. C'était déroger à leur Institut, aux conventions écrites, au maintien du bon ordre, les Jésuites refusent. Ce refus est porté à la nation assemblée. Les Jeunes-Suisses prévoient que la victoire leur échappera ; ils en appellent à la révolte. Un comité se fonde; il a pour but avoué l'extermination des enfants de Loyola, et le 23 mai 1 844 ^ ^es Radicaux marchent sur Sion. Ils étaient attendus par le peuple, qui ne consent pas à sacrifier sa religion et sa liberté. Le peuple s'est levé en masse, ayant à sa tête des chefs qui, comme M. de Courtin, savent aussi bien se servir de la parole que de l'épée.

Il se précipite sur les assaillants ; il les accule presque jusqu'au défilé du Trient. Là, il les écrase dans un dernier combat. Les rebelles avaient pris les armes au cri de Mort aux Jésuites! Le peuple du Valais se donna pour cri de ralliement un vœu tout opposé. Cet échec dérange les projets des Radicaux; ils n'ont aucune chance de succès parmi les Valaisans, la Révolution modifie son plan de campagne. Les Jésuites ont pris racine dans le Valais, elle songe à les attaquer là où leur existence est encore un problème.

Ainsi que plusieurs autres cantons, Lucerne avait adopté les articles de la conférence de Baden et s'était mis en opposition avec le Saint-Siège. Le Nonce du Pape transporta sa résidence à Schwytz, et peu à peu la Foi s'affaiblit avec les mœurs. L'éducation publique subit elle-même cette décadence. Ce fut dans ce moment que Joseph Leu, riche cultivateur d'Ebersoll, conçut la pensée de remédier à un pareil état de choses. Leu, c'est le Guillaume Tell de la Foi catholique dans les vieux cantons. Sans instruction première, mais avec un sens droit et un amour inné de la justice, cet homme, dans la force de l'âge, se charge de combattre le Radicalisme par les principes même de la liberté et de l'égalité. Il est aimé de l'ouvrier des villes; son nom devient un drapeau dans les campagnes; il se fait centre du peuple ; il use de cette influence pour lui inspirer des sentiments de vertu et de religion. Ce fut un missionnaire par l'exemple; un père de famille qui prêcha le respect dû aux lois et à la propriété. Son ascendant sur toutes les classes avait quelque chose de magique; il voulut le faire servir à l'amélioration de ses concitoyens. Déjà, par ses soins, en i84o, une pétition couverte de onze mille sept cent quatre-vingt-treize signatures réclamait auprès

du Grand Conseil des garanties en faveur de l'éducation de la jeunesse. Selon Joseph Leu, la meilleure de toutes était de rappeler dans le canton les Pères de la Compagnie de Jésus. On menaçait de détruire les droits confessionnels des Catholiques; de nouveaux adversaires, avec l'indifférence ou l'athéisme pour armes, s'apprêtaient à combattre le Catholicisme. Les Fidèles se souviennent qu'au temps de la réforme de Zwingle et de Luther, les Jésuites ont sauvé l'Eglise : ils les invoquent dans leurs nouveaux besoins. Leu avait développé cette idée; afin de la rendre plus populaire, trois Jésuites, Burgstahler, Damberger et Schlosser, vinrent, à différentes reprises, en i84i, 1842 et i843, évangéliser les Lucernois. Les préjugés mis en avant et les obstacles suscités par le Radicalisme cherchèrent à neutraliser ces missions. L'attitude prudente et la doctrine conciliatrice des Jésuites dessillèrent les yeux de la multitude. Le peuple apprit à être meilleur, parce qu'il crut. Le Ier mai 184 1, il se donna une Constitution plus en harmonie avec ses croyances, et le 7 décembre, neuf voix du Grand Conseil proposèrent de se rendre au vœu émis concernant l'instruction publique.

Le Conseil d'Etat ne voulut pas procéder à la légère. Ces paysans, dont l'éducation est libérale, se déterminent à interroger sur les Jésuites leurs voisins de Scliwytz, de Fribourg, du Valais et de l'Autriche. Ils consultent les Évêques de Sion, de Coire, de Lausanne, de Brixen dans le Tyrol, de Linz et de Gratz. Ils posent ainsi leurs questions :

« L'éducation des Jésuites tourne-t-elle au profit ou au détriment des institutions démocratiques, et les employés sortis des écoles des Jésuites professent-ils les principes démocratiques? »

Le gouvernement fribourgeois répond : « L'éducation des Jésuites étant essentiellement basée sur les principes du Christianisme et de la Religion catholique, qui se concilient avec toutes les formes possibles de gouvernement, nous ne concevrions pas que cette éducation pût tourner au détriment des institutions démocratiques, et nous n'avons rien aperçu de semblable dans les résultats que nous avons été à même de constater.»

« A-t-on remarqué que les Jésuites cherchent à s'immiscer dans les affaires politiques et dans la sphère d'action politique des autorités ? »

Réponse : « Nous ne l'avons jamais remarqué1. Ces préventions, trop légèrement accueillies, sont dénuées de fondement. Si, dans le développement de renseignement confié à leurs soins, notamment dans l'appréciation des faits historiques, les Jésuites sont appelés, comme professeurs, à émettre une opinion sur les «institutions politiques des peuples anciens et modernes, ces dissertations constituent toute la part qu'ils prennent aux affaires politiques. Leur attribuer en ce genre une participation plus étendue et en dehors de l'enseignement, ce serait, selon nous, s'écarter de la vérité. »

« Que pense-t-on généralement de l'esprit des Jésuites, de même que de leur influence dans le canton, sous le point de vue scientifique, religieux, moral et social?»

1 M. Fournier, ancien avoyer, député de Fribourg à la Diète, s'exprimait ainsi sur le même sujet (supplément au numéro 18 de l'Union Suisse) :

« Quant à leur influence sur les affaires politiques, si on la rapporte aux siècles passés, nous ne devons plus nous en occuper, parce que déjà les contemporains ont marqué cette accusation du stigmate de la réprobation ; si c'est aux Jésuites actuels qu'on l'attribue, le député qui parle peut dire avec assurance qu'il n'y a rien de vrai dans cette accusation. L'Etat de Fribourg peut en parler avec connaissance de cause, et son témoignage ne doit pas être sans importance : depuis bientôt vingt-sept ans que les Jésuites dirigent ses écoles supérieures, jamais ces hommes apostoliques, tout dévoués à leur importante mission, n'ont cherché à exercer la moindre influence sur les affaires politiques. »

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Réponse : « Les Jésuites ayant dans le canton de Fribourg, comme partout ailleurs, des partisans et des adversaires, cette question serait susceptible d'être résolue dans des sens bien différents, selon l'opinion politique des personnes appelées à y répondre. Nous croyons néanmoins pouvoir affirmer qu'on ne met point en doute l'heureuse influence des Jésuites sous le rapport moral et religieux. Chacun rend hommage à leur conduite pieuse, exemplaire, ainsi qu'à leurs efforts pour le maintien des bonnes mœurs et de la Foi catholique. Si, par la raison qu'on a indiquée plus haut, leur influence sous le rapport scientifique et social, se trouve diversement appréciée, nous croyons encore être les interprètes de la grande majorité de nos concitoyens, en attribuant à cette influence des effets aussi bienfaisants qu'utiles. »

Les Evêques de Sion , de Lausanne et de Goire , témoins et surveillants directs de l'action des Jésuites, rendent le même témoignage. Ils apprécient, en termes pleins d'équité, l'effet moral et scientifique produit par leur enseignement. Ceux de Linz , de Gratz et de Brixen s'associent aux mêmes éloges. On a accusé les Jésuites d'aspirer à dominer les Ordinaires et le Glergé ; l'Evêque de Linz répond à cette objection : « Non-seulement ils se montrent les Ministres les plus obéissants du Divin Sauveur, mais encore des modèles vivants d'une soumission absolue. Oh ! plût à Dieu que tous les Prêtres fussent aussi faciles à gouverner ! »

Les Lucernois n'avaient consulté que les gouvernements et les prélats dont ils pouvaient espérer quelques avis dépouillés de toute prévention; ils ne s'étaient pas imaginé de faire appel aux passions de parti. La lumière leur venait telle qu'ils l'avaient désirée ; ils entrevoyaient

l'abîme au fond duquel des principes désorganisa teurs allaient précipiter leur culte et leur indépendance; ils pensèrent que le seul remède au mal était dans l'éducation. Les Jésuites avaient laissé à Lucerne de précieux souvenirs. Le nom de la Compagnie se liait aux noms les plus anciens du pays; elle avait vu parmi ses Pères, des Am- Rhyn, des Relier, desLampart, desHug, desSonnenberg, desMohr, des Pfyffer, des Schindler, des Riittiman, des Schumacher, desZimmermann, des Segesser et des Zurlingen. Ces précédents et la position des esprits inspirèrent à Leu, à Segesser et au président Bossard l'idée de soumettre la question au jugement public. Dans des écrits qui parurent à Lucerne, ces trois Catholiques discutaient chacun à son point de vue les avantages ou les inconvénients qui résulteraient de l'appel des Jésuites. Leu, en s'adressant aux membres de l'Association de Ruswyl, s'appuyait sur le désir manifesté par le Souverain Pontife et par l'Évêque diocésain. Il prouvait par des chiffres les bénéfices moraux et financiers que produirait l'introduction des Jésuites. Segesser, en écrivain plus lettré, parlait de l'accroissement des lumières et de la diffusion des sciences; Bossard accusait le Radicalisme.

Le Radicalisme avait dit son dernier mot. Ce n'était pas les Jésuites qui l'effrayaient, mais le retour des esprits vers les idées de religion et d'ordre. Plus franc dans ses haines et dans ses projets, il s'exprimait ainsi ' : « Sans doute, les Jésuites sont nos plus dangereux ennemis; mais notre victoire ne: serait pas encore complète quand nous aurions anéanti jusqu'au dernier disciple de Loyola. Il est une puissance qui conspire

• Journal radical de Zurich, Beobachter (janvier 1845).

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