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notre ruine et qui médite de nous donner des fers. Cette puissance , c'est le Papisme qui va chercher dans l'arsenal du moyen âge les armes qu'il juge propres au combat contre la liberté; et les suppôts de cette puissance, ce ne sont pas seulement les Jésuites, mais encore tous les moines et tous les funestes Propagateurs. Nous pensons donc que le combat que nous avons soutenu jusqu'à ce jour ne peut nous mener à la victoire. Il est temps de tourner nos coups contre notre premier ennemi; attaquons directement le Romanisme tout entier. »
Dans ce même mois de janvier, à la veille des événements qui vont surgir, une autre feuille protestante, le Fédéral, s'épouvantant de l'imminence de la lutte, essayait de se porter médiateur entre les partis, et il disait : « Comme il ne peut plus être question de principes politiques, pour recommencer en Suisse une nouvelle révolution au nom du P»adicalisme, on se sert aujourd'hui des Jésuites pour amener un bouleversement dont on se promet bien de tirer meilleur parti. La haine contre les Jésuites, quelque vigoureuse qu'elle soit, ne peut pas tenir lieu d'amour pour la patrie ni de dévouement éclairé à ses intérêts. »
Ainsi qu'en France, à la même époque, le nom des disciples de saint Ignace n'était donc qu'un cri de guerre. La calomnie faisait feu sur eux; le pamphlet, la satire, les indignations de commande universitaire les mitraillaient de leur incessante artillerie. Le livre d'Ellendorf, pâle copie des œuvres de Pascal, de La Chalotais et de l'apostat Jarrige, circulait partout, distribué par la malveillance , accepté par la curiosité publique. Mais les coups portés à l'Institut devaient frapper plus haut. Les paysans de Lucerne ne se laissèrent pas tromper par ces
clameurs. Avec tous les Protestants modérés de Genève et des autres cantons, ils savaient que les Jésuites n'étaient mis en cause que pour affaiblir le Catholicisme et changer le pacte constituant l'indépendance helvétique. Les Lucernois avaient le droit incontesté de livrer l'éducation de leur séminaire à qui leur offrait les garanties les plus sérieuses; ils demandaient des Jésuites. Le Pape leur conseillait de les introduire clans leur Etat; au droit acquis, ils surent joindre le pouvoir. On les effrayait des excès du Radicalisme préparant la guerre civile, et des efforts que Berne tenterait pour asseoir sa suprématie. Les Lucernois ne se laissent intimider ni par les menaces ni par les outrages. Ils n'ignorent pas que s'ils reculent une première fois, c'en est fait de leur nationalité; ils se décident à attendre les événements.
Le Général des Jésuites a été long-temps sollicité; il cède enfin au désir du Souverain Pontife et au vœu des Catholiques de Lucerne. Il a promis d'autoriser quelques Pères à se rendre dans le canton. Un traité intervient l, et quand le Radicalisme s'aperçoit que son inti—
' Le texte de la convention, à la date du 24 octobre 1844, porte :
■< Entre le gouvernement de Lucerne d'une part et M. Kasper Rothenflue, Provincial des Jésuites, d'autre part, a été convenu ce qui suit, sous réserve des ratifications nécessaires :
Art. I". La Société de Jésus se charge de diriger 1° l'établissement de théologie dans le canton de Lucerne, au plus tard dès le commencement de l'année scolaire 1845 et 1846, 2° la succursale (filiale) établie dans la Petite-Ville de Lucerne , 3° le Séminaire ecclésiastique dans le même canton.
» Art. 2. Dans ce but la Société de Jésus enverra à Lucerne au moins sept ecclésiastiques de son Ordre, et des Frères lais pour les servir; chaque ecclésiastique recevra par an, du gouvernement, 750 francs tant pour eux que pour les Frères.
» Art. 3. Le gouvernement fournira à la Société de Jésus les édifices et le bois de chauffage nécessaires.
» Art. 4. De même que les autres ecclésiastiques, les Jésuites seront soumis aux lois du canton de Lucerne, particulièrement aux articles 5, 6, Il et 63 de la Constitution.
» Art. 5. La Société dé Jésus s'entendra avec TÉvêque et le Conseil d'éducation sur le plan d'enseignement qu'elle devra suivre.
» L'enseignement de la théologie comprendra l'encyclopédie, la dogmatique, l'hc-
midation est vaine, il a recours à la violence. Le décret d'admission des Jésuites à Lucerne doit être sanctionné par le peuple. Les Radicaux s'avouent que leur action sur les masses est paralysée. Ils comprennent que ces natures agrestes, mais pleines d'intelligence et de bon sens, ne se laisseront pas séduire par les fables inventées contre les Jésuites. Il n'y a point ici de préjugés convenus, de mensonges acceptés sans discussion par le seul fait qu'ils sont matériellement impossibles. Le rire ou la terreur, l'impiété parlementaire ou le sarcasme n'ont pas de prise. Dans ce pays tout est positif comme le droit, comme Tindépendance. Les sympathies se produisent avec autant de franchise que les répulsions; mais une formidable majorité se range du côté des Jésuites. Cette majorité est compacte; elle a ses chefs, Leu, Portmann, Kost, Siegrist, Pfister et Siegwart-Muller, qui ne reculeront pas. Il est impossible au Radicalisme de l'emporter par les moyens légaux, il invoque la force, il en appelle aux armes pour renverser le gouvernement établi. On espérait ainsi isoler les Jésuites de leurs élèves et faire tomber leurs Collèges. Ce dernier espoir fut déçu. On. avait compté que la sollicitude des familles ne laisserait pas les jeunes gens à Fribourg et dans le Valais exposés au
breu, l'herméneutique, l'exégèse, l'histoire ecclésiastique, le droit canon, la morale, la pastorale, et la pédagogie.
» L'enseignement de ces sciences sera donné partie en latin, partie en allemand; les cours dureront trois ans.
» La Société de Jésus réglera le nombre des leçons, d'après l'importance de chaque science et les besoins des élèves, de concert avec l'Evéque et le Conseil d'éducation.
» Il sera établi des Académies et des cours de répétitions, pour former les étudiants à l'usage de la parole.
» Art. 6. Les membres de la Société de Jésus pourront vivre, dans le canton de Lucerne, d'après les règles de leur Ordre.
» Art. 7. La Société s'entendra avec l'Évéque, par l'intermédiaire du Conseil d'éducation, sur le choix des livres destinés à l'enseignement de la théologie.
>• Art. 8. Il ne peut être dérogé aux dispositions ci-dessus sans le consentement de In Société, de l'Évéque et du département d'éducation. »
péril d'une guerre civile. Les pères écrivirent alors à leurs enfants, et nous avons plusieurs de ces lettres entre les mains: «Si on attaque les Jésuites, vous devez les défendre; si on les chasse, vous devez les suivre; et quoi qu'il arrive, vous êtes confiés à leur prudence. »
Depuis long-temps les Révolutionnaires de la Suisse, excités par des réfugiés ou des mécontents de tous les royaumes et de tous les cultes, avaient mûri ce projet que d'autres cantons encouragent. Le nom des Jésuites sert de prétexte à cette levée de boucliers. On forme des Corps-Francs, c'est-à-dire on réunit dans une espèce d'armée aux ordres de l'insurrection tous les étrangers sans patrie et sans asile, tous les Suisses dont les discordes intestines n'effraient pas le patriotisme, puis on confie à ces bandes le soin d'assurer le bonheur de FHelvétie. On les rallie au cri de : Mort aux Jésuites! On leur fournit des munitions et des armes; on croit les rendre invincibles en leur apprenant dans les clubs le métier de la guerre. La révolution devait éclater vers les premiers jours de décembre 1 844; e^e ^ut comprimée par l'attitude du peuple. Le Vorort approuvait tacitement ces invasions. Le canton de Vaud proclame le communisme. Il ne veut plus de Dieu, plus de Catholiques, plus de Protestants, il met hors de la loi tous ceux qui ont des domestiques ou des propriétés. Sous prétexte d'expulser les Jésuites, que Lausanne n'a jamais vus dans ses murs, la liberté installe un nouveau gouvernement qui , le jour même , devient le tyran des consciences et l'arbitre delà vie des citoyens. Là comme partout, l'idée révolutionnaire procède à l'affranchissement par le despotisme, à l'égalité par la spoliation.
Dans la nuit du 3o au 3i mars 1 845, les insurgés, qui depuis quelques jours stationnent sur la frontière de
Lucerne, pénètrent dans le pays. Forts de leur nombre qui, selon leur témoignage, s'élève à onze mille quarante hommes, et comptant sur leurs affiliés répandus dans l'intérieur, ils avancent. Le territoire de Lucerne est violé. Lucerne convoque les petits cantons. Les Confédérés catholiques étaient sous les armes; ils s'ébranlent, ils marchent au secours de leurs frères. Le général Sonnenberg prend le commandement de cette petite armée, qui se dévoue à la mort pour sauver l'indépendance helvétique. Les enfants d'Unterwald se trouvent les premiers en vue de l'ennemi. Ils constatent leur infériorité numérique, ils attaquent cependant.
Le signal était donné; les carabiniers de Lucerne et d'Uri suivent le mouvement. Sonnenberg a pris d'heureuses dispositions militaires; il a prévu le lieu où les Corps-Francs vont se présenter. C'est là qu'il les attend. Ce fut un spectacle digne des temps héroïques ou de la Vendée, que de voir ces paysans improvisés soldats par le péril commun, marcher au feu la massue ou la hallebarde dans une main et le chapelet dans l'autre. Quand ils furent devant l'ennemi, ils ne reculèrent pas. L'ennemi, avec les canons de Berne et d'Argovie, accourait jeter la mort ou l'incendie dans le canton de Lucerne. Tous les moyens de destruction étaient à ses ordres; il avait la force, il eut le courage du fanatisme. Mais en face de ces impassibles laboureurs qui priaient avant le combat, qui priaient encore pendant la bataille, il s'aperçut bientôt qu'il ne pourrait ni vaincre ni tenir. La chance d'une défaite consterna les Radicaux; ils eurent peur. Sonnenberg profite de leur hésitation; il fond sur eux, les disperse ou les écrase. Joseph Leu, à la tête de la Landsturm, s'élance à leur poursuite.
C'était la première victoire que depuis trente ans la
justice remportait sur l'iniquité révolutionnaire ; elle était due à des paysans catholiques, elle sauvait peutêtre l'Europe d'une conflagration générale. Ces paysans qu'on avait peints comme des fanatiques eurent pour les vaincus un sentiment de pitié que les Radicaux ne leur auraient jamais témoigné. Les Radicaux ne purent comprendre ce respect tout chrétien; ils le calomnièrent. La victoire avait coûté plus de résolution que de sang; les paysans en renvoyèrent l'honneur au Dieu des armées, et Leu conduisit vers le sanctuaire de Notre- Dame-des-Ermites plus de huit mille de ses compatriotes, allant remercier Marie du triomphe accordé à leur cause.
A la nouvelle de ce succès que les gouvernements légitimes regardèrent avec raison comme une victoire remportée sur les idées de désordre, il y eut, dans l'Europe catholique, un long cri de joie et d'admiration. L'Europe catholique n'y était pas habituée. Les Prolestants eux-mêmes s'unirent à ces manifestations, car ils n'avaient pas été les derniers à prévoir où les Corps- Francs aboutiraient. Les révolutionnaires seuls eurent encore de lâches paroles à faire entendre contre ces intrépides paysans. On ne pouvait les attaquer dans leur bravoure, on les outragea dans leur mansuétude. On les représenta guidés par les Jésuites et foulant aux pieds avec eux les cadavres des vaincus. Or, dans ces jours de sanglante et de glorieuse mémoire, il ne se trouvait sur le canton de Lucerne aucun disciple de l'Institut.
Quelques mois après seulement, le 26 juin, les Pères Joseph Simmen et Antoine Burgstahler arrivèrent dans cette ville.
Ils y donnèrent des conseils de modération et de salut. Ces conseils ne calmèrent point l'irritation des radicaux.
Les Corps-Francs avaient espéré que la mission de M. Rossi leur serait profitable et que le Cabinet des Tuileries interposerait sa médiation pour leur donner une victoire diplomatique après un échec militaire. M. Rossi essaya en effet de faire comprendre au Saint- Siège et au Général des Jésuites qu'il fallait renoncer à Lucerne. Ses insinuations furent dédaignées, car elles étaient en opposition avec la volonté et les droits des cantons. Les Corps-Francs se virent donc réduits aux encouragements honteux et à l'estime de M. Thiers.
Joseph Leu s'était montré le plus fervent promoteur de la Compagnie de Jésus. Tous les habitants de la Suisse, fidèles à l'Unité, le saluaient avec vénération pour leur chef, ce fut sur lui que le parti vaincu dirigea ses coups. Leu avait puissamment contribué à la défaite. Ce parti qui vit d'intimidation ou d'égorgement résolut sa mort. Le 20 juillet, Leu est assassiné dans son lit à côté de sa femme et tout près du berceau de son enfant. Leu expiait le crime inpardonnable d'aimer le Saint-Siège et les Jésuites; il mourait parce que sa popularité étouffait les espérances révolutionnaires. On condamna le juste à un déshonorant, à un impossible suicide. L'idée de ce crime soulevait des objections irréfutables; le Radicalisme crut répondre à tout en annonçant que les Jésuites avaient tué le champion de la Foi et de l'indépendance ou que, pour exaspérer les masses, ils l'avaient décidé à se laisser assassiner.
Ce ne fut que le i5 octobre i845 que les sept Jésuites demandés par le canton de Lucerne commencèrent les cours de théologie ; le Séminaire ouvrit les études quelques jours après. En Suisse, les disciples de l'Institut n avaient été qu'un prétexte pour lesCorps-Francs; dans le Royaume très-chrétien, ils apparaissent à la même époque comme
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les arcs-boutants d'un complot imaginaire. Les Jésuites ne cessèrent jamais d'éprouver un malheur qui, pour eux, est une véritable gloire. Ils s'entendirent calomnier par tous les ennemis de l'Eglise et des gouvernements établis; ils furent défendus par les gens de foi sincère. Cet éternel combat qui dure depuis trois siècles et qui n'a lassé ni les amis, ni les adversaires de la Société, ni la Société de Jésus elle-même , est, sans aucun doute, l'un des plus rares phénomènes que la mobilité de l'homme puisse offrir. Tout ce qui , dans l'espace de trois cents ans, a cherché à corrompre les masses ou à tromper les rois, s'est mis en hostilité avec la Compagnie. Nous l'avons vue accusée de tous les délits, chargée de tous les méfaits, ici dénoncée comme flattant les princes, là comme séduisant les peuples, partout comme inspirant aux uns et aux autres les plus funestes passions. Elle a été le bouclier contre lequel se sont émoussés tant de traits empoisonnés; elle a été puissante par sa propre force, plus puissante encore par la vivacité des haines qu'elle soulevait. Maintenant que de ses richesses, de son pouvoir, de son ascendant même sur la jeunesse, il ne lui reste plus que l'indigence et la persécution, les disciples de Loyola se voient en butte à de nouvelles attaques. En France ils ne disposent ni des rois ni de l'instruction publique; ils n'existent que comme citoyens. Ce titre qu'un crime seul peut faire perdre leur est disputé. On leur reprochait autrefois d'agir avec trop d'activité; on leur reproche aujourd'hui leur silencieuse attitude. Ils furent coupables jadis, parce qu'ils exerçaient une incontestable prépondérance; ils le sont maintenant, parce que leur action, toute ténébreuse qu'on la suppose, n'échappe pas à la perspicacité de ceux qui proclamèrent la liberté. L'Ordre de Jésus a eu à subir bien des phases
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diverses; il s'est trouvé en face de toute sorte d'ennemis; il les terrassa par la logique; il a été vaincu par l'injustice. Il ne lui restait plus qu'un dernier combat à soutenir ; ce combat vient de se livrer aux yeux du monde.
La Révolution de Juillet i83o dispersa les enfants de Loyola. Sans daigner les frapper par une loi, elle les proscrivit par la terreur ou par les menaces. Montrouge ' fut mis à sac; d'autres maisons de l'Institut furent chaque jour exposées au pillage. Dans les provinces, le cri de mort aux Jésuites retentissait, souvent proféré par des hommes qui ne savent même pas ce que c'est qu'un Jésuite et qui n'auraient jamais voulu l'immoler à leurs préjugés constitutionnels. Dans les villes de Vannes et du Puy où les Pères sont mieux appréciés par leurs œuvres, les deux partis se réunissent pour protéger la tranquillité des enfants de saint Ignace. L'ouragan de juillet n'avait soulevé que des passions aussi factices que les causes dont naquit le mouvement. Il n'y a point de colère vraie dans les masses, et ceux qui s'emparent du pouvoir ne demandent pas mieux que de rétablir Tordre matériel, afin d'arriver à faire triompher à leur profit l'ordre moral.
Devant la révolte s'affaissant sous son impuissance calculée, l'on ne rêve déjà plus à une nouvelle extension de droits chimériques, mais seulement aune substitution de personnes dans toute la hiérarchie administrative. Les idées ambitieuses remplacent les idées de liberté et, comme tous les gouvernements qui aspirent à se consolider, celui-ci, né des Barricades, ne se laisse condamner au mal qu'à son corps défendant. Les Jésuites, cachés au sein de pieuses familles, exilés, pour ainsi dire dans leur patrie, ne tardèrent pas à comprendre que le pouvoir n'avait aucun intérêt à les persécuter.
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Les préoccupations politiques leur accordaient un peu de tranquillité; ils en usèrent pour se mettre à la disposition des Evêques et pour enseigner la vertu du haut des tribunes évangéliques. Ils vécurent dans une atmosphère d'émeutes, au milieu de l'agitation fébrile des partis et se tenant à l'écart de tous les excès, ils ne demandèrent rien, ils n'offrirent rien au nouveau règne. Etrangers aux événements qui se déroulaient, ils devaient plus que jamais ne manifester aucune espérance, ne s'associer à aucun complot. Leur action en dehors des intérêts humains n'avait rien à démêler avec les passions. Il ne leur appartenait ni de soutenir, ni d'ébranler le trône; les partis ne songèrent que plus tard à faire un crime aux Jésuites de cette neutralité.
Leur nom était oublié; il n'entrait même plus dans la polémique; mais lorsque en i832 le choléra et la guerre civile envahirent la France, les disciples de l'Institut ne purent se résoudre à rester clans l'obscurité. La capitale et les provinces étaient sous le coup d'un double fléau; comme l'Archevêque de Paris, les Jésuites sortent de leur retraite. La mort plane sur le Royaume; les persécutions endurées ne les rendent que plus ardents à soulager le malheur. Il y a pour eux mille risques à courir, ils les affrontent tous, afin de mettre la, pitié du prêtre entre la colère de Dieu et les désespoirs de l'homme. Dans ces jours de deuil, les proscrits reconquirent leur titre de citoyens sur la brèche de la charité chrétienne. La France ne reconnaissait plus de Jésuites; elle apprit à bénir le nom de ces Religieux alors ignorés qui, les mains pleines de bienfaits, venaient sur les pas du Père Loriquet au secours de l'indigence et qui, à Paris comme au fond des provinces, forçaient les magistrats à consacrer cet héroïsme ano-
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nyme \ Saint-Acheul s'était transformé en hôpital militaire. Les Jésuites reçurent dans cette maison, tant de fois menacée, les soldats frappés du fléau; ils adoucirent leurs souffrances, ils les fortifièrent contre les affaissements de l'agonie. Au nord comme au midi le dévouement des enfants de Loyola n'eut rien à envier au dévouement des autres classes de citoyens. Ils étaient redevenus Français par le droit de la charité; les Pères Druilhet et Besnoin furent arrêtés l'un à Bordeaux, le 28 juin i832, l'autre à Tours, le 29 septembre. Druilhet était Provincial ; il allait d'Espagne en Italie , chargé de la correspondance et des secrets de la Société de Jésus. Tout fut examiné avec un soin inquisitorial, et Ton ne trouva rien qui pût compromettre les Jésuites. La police se vit forcée de lâcher sa proie à Bordeaux; à Tours, les choses se passèrent de la même manière*; mais, dans cette dernière ville, Besnoin prisonnier a déjà commencé à évangéliser ses compagnons de captivité. Pour toute réparation , il demande à passer quel-
1 Le Père Barthès avait été envoyé par l'Évéque d'Amiens dans la paroisse de Moislains pour assister pendant l'épidémie le Curé, vieillard infirme et octogénaire. Selon le rapport du secrétaire du conseil de salubrité de la ville de Péronne, « M. Barthès, pendant toute la durée de la maladie, n'a pas cessé de prodiguer aux pauvres cholériques, en même temps que les secours de la Religion, les soins de l'infirmier le plus intelligent et le plus empressé , administrant lui-même à ces malheureux les remèdes qui leur étaient prescrits, les changeant de linge et ne craignant pas de descendre quelquefois pour eux jusqu'aux services les plus vils et les plus repoussants. » Cette charité trouva une récompense publique, et, le 16 septembre 1833, le sous-préfet de Péronne écrivit au Jésuite: « Monsieur, le jury chargé d'examiner les titres des personnes qui ont le plus de droits aux récompenses honorifiques pour s'être distinguées d'une manière particulière par leur zèle et leur dévouement pendant la durée du choléra , vous a décerné une médaille en bronze.
»Heureux d'avoir à vous transmettre la nouvelle de cette distinction, je serais charmé de pouvoir vous faire moi-même la remise de l'honorable témoignage que vous ont mérité de généreux services.
» Je viens donc vous prier de vouloir bien honorer de votre présence la cérémonie qui doit avoir lieu à cette occasion le mardi 1er octobre à midi à l'Hôtel-de*Ville de Péronne. »
Ce fut à l'intervention de M. Janvier, aujourd'hui député et conseiller d'Étal, que le Jésuite, arrêté comme suspect, fut redevable de sa, mise en liberté.
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ques jours de plus sous les verrous, afin d'achever l'œuvre qu'il a entreprise.
Les Jésuites étaient dans cette position difficile, toujours ballottés entre les incertitudes du présent et les appréhensions de l'avenir, lorsque une prière faite par le roi Charles X raviva toutes les inimitiés assoupies et fournit aux adversaires de l'Institut un nouveau thème d'accusation. Le Général de la Compagnie appréciait sagement l'état des esprits en France. De la maison du Gésu, il suivait pas à pas la marche des idées. 11 constatait le retour vers les principes religieux, retour d'autant plus sincère qu'il n'était inspiré ni par des ambitions de courtisan, ni par le désir de faire fortune. Le gouvernement de Juillet avait traversé ses plus mauvais jours; il triomphait de ses ennemis de l'intérieur et, plus maître de lui-même, il cherchait, comme tous les pouvoirs qui veulent vivre, à se consolider par l'ordre. Cette espérance n'échappait point aux Jésuites; mais, dans le cercle où leur action se restreignait, ils n'avaient pas d'influence politique à exercer; ils n'en briguaient aucune. Le 17 mai i833, Roothaan écrivait au Père Renault, Provincial de France : « Je finis par ce qui me tient le plus à cœur dans les circonstances actuelles. Que tous aient le plus grand soin de se tenir enfermés dans la sphère de notre vocation. Notre devise est : Pars mea Dominus. Nous n'avons aucune mission pour nous mêler des choses d'ici-bas. »
Au moment même où ces conseils étaient donnés, deux Pères français, Etienne Déplace et Julien Druilhet arrivaient à Prague , chargés de l'éducation du duc de Bordeaux.
C'est dans la cour des princes exilés que souvent les intrigues, nées d'une pensée de fidélité, éclatent
avec le plus de violence. Auprès d'un roi détrôné, le zèle, qui n'attend pas de récompense immédiate, se trouve blessé par la moindre contradiction. Chacun s'efforce de faire triompher ses idées et d'entourer sa personnalité d'une auréole de sacrifices. Des divisions de plus d'une sorte s'étaient manifestées entre le baron de Damas, M. Barande et la duchesse de Gontaut. Ces divisions retentissaient du fond de la Bohême jusqu'à Paris. Charles X crut qu'il y mettrait un terme en confiant l'éducation de son petit-fils à la Société de Jésus. La proposition du vieux Monarque est transmise au Père Roothaan, qui décline ce périlleux honneur. Charles X insiste, le Souverain pontife engage le Général à accéder au vœu exprimé parle Roi proscrit; il parle d'enjoindre, si l'Institut ne défère point à ses prières; « dès lors, mande Rozaven aux Jésuites désignés, il n'y eut plus à délibérer. Si Charles X eût été sur le trône, heureux et entouré de toute la pompe royale, la Compagnie peut-être eût pu résister à ses instances; mais, malheureux, dans l'exil, il nous appelait à son secours pour former à la Religion ce qu'il avait de plus cher au monde. » Le Général ne balança plus. Il n'ignorait point que cette démarche serait un nouvel écueil pour ses frères; il savait que leur nom prononcé sous les voûtes du Hradschin blesserait vivement certaines susceptibilités légitimistes, rêvant de populariser le jeune prince avec des reparties fabriquées à Paris ou des anecdotes qui n'allaient ni à son caractère ni à sa dignité. En acceptant ces fonctions, c'était s'exposer à un double danger, sans autre profit que de contribuer au développement des brillantes qualités que le duc de Bordeaux annonçait. Le Général de la Compagnie de Jésus accomplissait un devoir; il laissa au jugement des hommes le
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soin de mal interpréter sa pensée. Pour la bien faire saisir aux Pères Déplace et Drnilhet, il voulut leur tracer la marche qu'ils auraient à suivre, et le jour de Pâques 1 833 , il leur adressa cette lettre:
« Nous ne devons pas nous le dissimuler; la gravité et les périls de l'emploi auquel on vous appelle surpassent infiniment son éclat. Si la Compagnie, déjà trop instruite par l'expérience, est forcée de penser que les charges de cette nature ne doivent jamais être ambitionnées par ses enfants ni reçues par eux avec joie, elle ne peut, à plus forte raison dans les temps mauvais, ne pas se croire obligée de s'y soustraire de tout son pouvoir et de les fuir avec une sorte de terreur. Gomment réussira cette importante affaire? Dieu, le bien public, la Société, le sentiment des hommes sages et de nos ennemis, tout, en un mot, nous fait concevoir à bon droit des craintes ou du moins doit nous inspirer une grande et très-juste inquiétude.
» Mais puisqu'il nous a été impossible de refuser ce qu'on sollicitait de nous avec tant d'instances et que vous avez été choisis pour exercer cet emploi, je vous recommanderai certains points que vous aurez à observer. Je remplis ainsi un devoir de ma charge, car j'ai dans le Seigneur une telle confiance en votre prudence religieuse que je ne doute pas que, sans aucune recommandation de ma part, vous eussiez fait de vous-mêmes, pour la plus grande gloire de Dieu, tout ce que je vais dire et peut-être plus encore.
« i° Pour ce qui vous regarde vous-mêmes et votre manière de vivre. Prenez pour modèles les exemples de ceux de nos Pères qui, appelés autrefois dans les palais des Princes, y vécurent si bien, selon l'esprit de leur règle, que plusieurs d'entre eux méritèrent le nom de
bons anges de la Cour. Uniquement appliqués aux devoirs de leur vocation, ils ne respiraient rien de cet air corrompu dont les cours les meilleures et les plus pieuses sont , hélas ! si rarement exemptes; Au milieu de l'éclat qui les environnait, ils conservaient autant qu'il leur était permis une vie cachée en Dieu et très-éloignée des tumultes du monde. Ils vaquaient chaque jour à des heures réglées et selon nos usages aux exercices de la vie monastique. Si les occupations et les travaux de leur emploi leur laissaient quelques momenls de loisir, ils en profitaient avec joie, en Religieux toujours fidèles, pour distribuer les secours de leur ministère aux âmes chrétiennes, surtout aux pauvres et aux infirmes. Vivant ainsi pour Dieu, pour eux-mêmes et pour leurs devoirs, ils conservaient au milieu des Cours l'esprit religieux et jusqu'à la liberté qui, d'ailleurs, leur était si nécessaire. Ils acquéraient en notre Seigneur, à eux-mêmes et à la Compagnie, une nouvelle estime de la part de ceux des courtisans qui auraient désiré d'abord voir les Pères en user plus familièrement avec eux et se mêler plus souvent à la conversation. Ce qui est le principal, leur vie modeste, recueillie, solitaire, entièrement unie à Dieu et uniquement attachée à leur emploi, faisait descendre les bénédictions du Ciel sur leurs importantes fonctions.
>> Pour nous, c'est en Dieu et en Dieu seul que nous mettons notre espérance lorsque nous vous confions une charge si difficile et dont il nous faudra rendre aux hommes et à Dieu un compte si rigoureux. C'est pourquoi nous aurons soin , comme nous avons déjà commencé à le faire, d'offrir chaque semaine de nombreux sacrifices à la divine Majesté, sacrifices que nous puiserons au trésor spirituel de la Compagnie.
» Le chapitre XI des Ordonnances des Généraux con-
tient plusieurs passages qui peuvent et doivent être appliqués à l'office que vous allez remplir; principalement ce qui est dit aux §§ 4, 5, 6, y, 8, 12 et i3. Le premier de ces paragraphes traite un point qui atteint à la matière d'un précepte particulier en vertu de la sainte obéissance [Censures et Préceptes, chap. V, n° 4)- C'est ce précepte que vous devez scrupuleusement garder : de de sorte que, si quelqu'un essayait jamais de vous faire sortir des limites qu'il prescrit, vous lui répondriez aussitôt, quel que fut le respect qui lui serait dû : « Ces choses ne sont ni de notre emploi ni de notre vocation. Nous^ne sommes pas ici pour nous occuper de tels soins ni de pareilles entreprises. Dieu n'a promis à ceux de notre état aucune grâce pour réussir dans ces affaires. Vous avez besoin sur ce sujet d'une extrême réserve, même dans vos entretiens particuliers, et encore cette réserve extrême ne vous suffira-t-elle pas toujours.
» 20 Pour ce qui regarde votre emploi auprès du Prince, Dieu, à votre prière, vous donnera son esprit. Vous vous approcherez de lui, et il vous accordera ses lumières. Il est hors de doute que, si dans l'éducation d'un Prince on ne doit pas négliger la littérature, l'érudition et les différentes sciences, il faut bien plus encore avoir à cœur d'apprendre à son élève à porter un jugement sain et droit sur les choses et sur les personnes, de l'aider à se revêtir d'une force d'âme assez grande pour suivre lui-même la justice et la rendre un jour aux hommes qui vivront sous ses lois. La justice affermit les trônes, tandis que l'iniquité fait passer les royaumes en d'autres mains. Il faut lui faire connaître ses devoirs mieux encore que ses droits, enfin lui enseigner à défendre ces mêmes droits, sans toutefois s'arroger ceux qu'il n'a pas. Beaucoup de Princes, il est vrai, ont mévi. 29
prisé cette maxime d'équité naturelle; mais aussi plusieurs, en voulant dépouiller les autres, se sont vus dépouiller eux-mêmes. Que le Prince s'efforce donc de comprendre quelle est la fin de l'autorité et quels sont les moyens de la bien exercer; qu'il s ache que, sans beaucoup de travaux, il n'est point d'administration bonne et heureuse ; qu'il se garde bien de penser que cette fin est dans la jouissance des grandeurs, des honneurs, des richesses et des divertissements du monde; qu'il comprenne aussi que, dans les affaires qu'il est appelé à diriger un jour, il doit prendre pour règle l'éternelle et divine raison et non les idées humaines; que si tant de personnes ont échoué et échoueront encore tous les jours dans leurs entreprises, c'est que, toujours courbés vers la terre , les hommes ne mesurent tout que d'après les idées terrestres. Leurs espérances, leurs craintes, leurs avantages, leurs appuis, tout est de la terre; et, non contents de subordonner à tout les choses éternelles, ils en bannissent le souvenir de leur esprit, et jamais ils n'élèvent au Ciel ni leurs yeux ni leurs cœurs. De là, l'inévitable chute des républiques, des royaumes et des empires. Le Psaume 106 dépeint des plus vives couleurs ce que nous avons la douleur de voir de nos jours. Inculquez à votre élève en temps opportun et avec suavité, mais le plus souvent et le plus efficacement possible, afin qu'il ne les oublie jamais, les enseignements que le Psaume second nous donne (V. 10 et suiv.). S'il est quelque espoir de salut pour un Prince et pour un Etat, il est tout entier dans la pratique de ces divines règles, et sans elles les plus belles espérances ne sont rien. L'histoire, et surtout l'Histoire sainte aux Livres des Rois, met sous les yeux ce que doivent espérer les Princes , ce qu'ils ont à craindre; elle jette de vives lumières sur
les tristes événements dont nous sommes les témoins.
> Quant aux exercices de piété, il ne faut en imposer à un prince qu'avec modération. La raison en est claire. On ne doit pas, pour faire avancer un jeune prince dans la vertu, se servir d'une méthode , parce qu'on pourrait l'employer avec succès dans l'éducation des enfants ordinaires; et encore, à l'égard même de ces derniers, si l'on en croit l'expérience, des exercices de piété trop longs et trop multipliés sont-ils plus nuisibles qu'avantageux. « Ne cherchons pas à rendre trop religieux ceux qui vivent avec nous » écrivait saint François de Borgia aux Pères de la province de Guienne en 1 568. S'il en est ainsi pour nos jeunes pensionnaires, que sera-ce donc pour un Prince ?
» Mais , je l'ai déjà dit : le Seigneur, à votre demande, vous accordera son esprit. Ne négligeons ni soins ni prières pour que la fin soit toujours en vue, et que les moyens proportionnés à cette fin soient bien connus, sans cesse et fidèlement mis en œuvre. Espérez en Dieu, faites le bien, priez le Seigneur, et il agira lui-même pour vous. »
Tels furent les avis que le Général de l'Institut donna aux deux Jésuites partant pour Prague. Ces conseils devaient être suivis à la lettre. Déplace et Druilhet, depuis long-temps versés dans la connaissance des hommes, s'y conformèrent avec un respect filial; mais ils arrivaient auprès du duc de Bordeaux dans des circonstances difficiles, et leur vue devait exciter des passions de toute nature. Le tiraillement des partis, les enthousiasmes inconséquents des uns, les désespoirs pleins de fidélité des autres, tous les désastres enfin de la défaite sans combat se reproduisaient à Prague ainsi qu'à Paris. Chaque fraction royaliste se croyait obligée de discuter
ou de sacrer le Roi de l'exil. Chaque courtisan s'émancipait jusqu'à trouver dans le souvenir de ses obséquiosités passées assez d'indépendance monarchique, pour tracer aux Bourbons un plan de conduite révolutionnaire. Quelques gentilshommes se faisaient démocrates, afin de caresser les instincts du peuplé; des journalistes se mettaient à la suite des opinions les plus exagérées; ils les outraient encore dans l'espoir d'acquérir une ombre de popularité. Pour tout plan de campagne, les Royalistes ne savaient que s'attaquer. Les uns, retirés sous leur tente, se condamnaient à l'inaction; les autres avaient soif de toute espèce de bruit. Par les salons, par la presse, ils agissaient sur les Princes proscrits; tandis que les hommes sages, et ce fut le plus grand nombre, laissaient aux Bourbons le soin d'élever le dernier descendant français de Louis XIV. La Révolution s'était donné les Jésuites pour mot d'ordre contre la légitimité; les Légitimistes les plus effervescents, devenus les alliés de la future démagogie , n'osèrent pas rompre le charme de ce mot.
Deux Pères de la Compagnie de Jésus se trouvaient investis de la confiance du Roi, ils allaient présider à l'éducation du duc de Bordeaux. On s'imagina que cette mesure n'était prise qu'afin de déjouer les complots d'enlèvement ou d'inauguration de règne préparés pour la majorité de Henri de France. La guerre civile , qui s'éteignait dans la Vendée Militaire, se ralluma tout à coup dans le faubourg Saint-Germain; elle fit porter ses efforts contre le vœu de la famille des Bourbons. Deux influences rivales étaient en présence : ce fut au milieu de cet étrange conflit que Déplace et Druilhet se virent engagés dès les premiers heures de leur séjour à Prague. Ils connaissaient les difficultés que tant de mobiles
secrets allaient provoquer; ils s'avouaient même que le choix de leurs personnes n'était habile qu'autant que le Monarque saurait faire respecter sa volonté; mais, mis en avant par un parti contre un autre parti, ils ne se dissimulaient point que Charles X ne résisterait jamais aux obsessions dont il serait assiégé. Ils sentaient leur Institut ballotté par les diverses nuances royalistes, et la correspondance du Père Druilhet, si pleine de curieux détails sur cette mission, laisse à chaque page percer de tristes regrets.
Ils n'avaient à s'occuper que d'instruire le jeune Prince, que de le fortifier dans la vertu et dans la science. Les intrigues du dehors ou du dedans, fomentées par la duchesse de Guiche, leur restaient indifférentes; il n'en pouvait être ainsi du vieux Roi. Les fautes passées l'avaient rendu moins confiant en sa propre force; il redoutait tout ce qui avait l'apparence de contrarier ses partisans. On l'accusait d'avoir perdu la monarchie, on lui disait que son triomphe était assuré si rien ne dérangeait les plans concertés. Quoique Charles X n'ajoutât que Irès-peu de foi à ces décevantes promesses, il se croyait obligé, par affection dynastique, de laisser faire les entrepreneurs de restauration. Pour tous ces hommes qui accouraient de Paris les mains pleines de projets et ambassadeurs des divers comités, la famille royale devait être tenue en tutelle, puisqu'elle n'obéissait pas à leur impérieuse prière. Les Jésuites n'étaient bons qu'à dépopulariser le duc de Bordeaux, ou à lui inspirer des idées rétrogrades. Néanmoins, ces derniers se mirent à l'œuvre : ils travaillaient sur une heureuse nature; en quelques semaines, ils purent constater ses progrès \
1 Une lettre du Père Druilhei, datée de Tœplitz, 8 juillet 1833, contient sur les
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Tandis que ces deux Pères développaient cette précoce maturité, se formant à l'école du malheur, l'orage s'amoncelait sur leur tête. Parti de tant de points à la fois, de la Quotidienne et du Journal des Débats, du National et de la Gazette, il ne laissait aucune chance d'opérer le bien. Quand les Jésuites s'étaient présentés au Roi, Etienne Déplace lui avait dit : « Sire, nous sommes venus parce que vous l'avez voulu, nous nous en irons quand vous le voudrez. » Charles X ne souhaitait point leur départ; mais les enfants de saint Ignace comprenaient qu'il aurait la main forcée; ils s'étaient d'avance résignés à cette disgrâce. L'intrigue les pressait de toutes parts; à peine étaient-ils appelés, qu'on cherchait à les congédier. Peut-être eût-il été plus sage de ne faire ni l'un ni l'autre. On îes avait arrachés à leurs travaux, et ils se voyaient un embarras diplomatique, un sujet de trouble autour des exilés, une cause involontaire de persécution pour la Société de Jésus. L'obéissance due au Général et la touchante confiance de l'orphelin royal les soutinrent dans cette épreuve. Le baron de Damas lutta avec eux, il se retira avec eux. L'Evêque d'Hermopolis fut désigné pour les remplacer avec le mathématicien Gauchy. Après avoir vu couler les larmes du duc de Bordeaux et avoir recueilli les regrets de la famille, les deux Pères abandonnèrent Prague le 3 novembre 1 833. Ils n'y avaient séjourné que quatre mois et demi; mais, dans ce court espace de temps, il leur fut donné de faire prendre une nouvelle direction aux
études et le caractère du duc de Bordeaux des aperçus et des prédictions qui se sont tous réalisés. On y lit: « Dè,s ce moment, la confiance s'établit entre le maître et l'élève. — J'ai des défauts, lui dit le jeune Prince, mais je les connais et je désire sincèrement m'en corriger. — Monseigneur, il est deux moyens infaillibles. — Oh ; quels sont-ils? — Réfléchir et se vaincre. » Ces mots frappèrent tellement le jeune Duc qu'il en fit sa devise. »
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études et au caractère de leur élève; ils purent donc, en lui disant adieu, bénir le Seigneur.
Cette évocation inattendue des disciples de Loyola, cet appel d'une famille proscrite de France pouvait inquiéter la dynastie d'Orléans et raviver parmi les Révolutionnaires la haine contre les Jésuites. Le Roi Louis- Philippe et ses ministres apprécièrent sainement alors la véritable position de l'Ordre de Jésus. M. Thiers luimême, qui eut à ce sujet des conférences avec le Provincial, ne s'alarma ni pour le présent ni pour l'avenir d'une conduite toute naturelle et d'une déférence que les victimes des ordonnances du 1 6 juin 1828 témoignaient au Monarque signataire de ces mêmes ordonnances.
Le jour où Déplace et Druilhet se mirent en route pour remplir le vœu de Charles X, la Compagnie perdait une de ses gloires. Le Père Nicolas de Maccarthy expirait à Annecy le 3 mai. Né à Dublin en 1769, dans une de ces antiques familles irlandaises qui ont tout sacrifié à leur Foi, Nicolas de Maccarthy s'était, dès son enfance, destiné au Sacerdoce. La Révolution suspendit sa vocation sans interrompre ses études et ses bonnes œuvres. Quand la paix fut accordée à l'Eglise, Maccarthy se voua au service des autels. Dans le monde, il avait su, comme Tacite le dit d'Agricola, se faire excuser ou louer parla franchise de sa piété; dans le Sacerdoce, il éleva ses vertus jusqu'au sublime de la bonté. La perfection était un besoin de cette âme privilégiée; il la chercha dans la Compagnie de Jésus. Il fut tout à la fois le Bourdaloue et le Massillon de son époque ; il régna par la parole dans un temps où l'art oratoire commençait à se transformer en métier. Il fut écouté, parce qu'il était convaincu; et, lorsque le trépas vint le saisir, l'Évêque d'Annecy voulut assister le Jésuite à ses derniers mo-
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ments, afin d'apprendre de lui les joies chrétiennes de
la mort \
A quelques années d'intervalle, le 2 mai i83y, la Compagnie voyait une pareille unanimité de regrets suivre au tombeau un autre de ses Pères. Un enfant du peuple, Nicolas-Marie Potot, né à Metz le 22 juillet 1771, attirait autour de son cercueil les mêmes respects que le descendant des Maccarthy. La vie de Potot avait été aussi agitée que l'époque clans laquelle il avait vécu. Licencié en droit, avocat à dix-sept ans au Parlement de Metz, soldat de la République française, chef de bataillon sous l'Empire, il avait au barreau comme sur les champs de bataille déployé autant de science que de bravoure. C'était un de ces hommes que les révolutions seules peuvent produire. Ses blessures le mettaient dans l'impossibilité de parcourir plus long-temps la carrière des armes. A ce cœur, pour qui le repos était un tourment, il fallait une activité incessante. La gloire militaire lui était interdite; il chercha clans la Religion un nouvel aliment. En 18 18, il est ordonné Prêtre; aussitôt il se jette dans les œuvres de la charité avec cette ardeur qui
' Le Prélat écrivait le lendemain, 4 mai 1833 : » Sa belle âme n'a pas eu d'absence jusqu'au dernier moment: la Foi, la confiance et l'amour s'en étaient tellement emparés, qu'il n'a jamais plus dit un seul mot qui ne fût un éclair céleste qui sortait de ses entrailles comme d'un sanctuaire de piété! Ah! monsieur, si le Père de Maccarthy était si grand en chaire par sa sublime éloquence, il nous a paru à tous un vrai géant sur son lit de douleur. Jamais sermon si touchant, ni paroles aussi brûlantes que celles que nous avons entendues, pendant plusieurs jours , de cette bouche mourante. Ses confrères les Jésuites l'ont constamment assisté. Mes bons Prêtres, jncs pieux Séminaristes ne l'ont quitté ni le jour ni la nuit : tous ont ambitionné de recevoir sa bénédiction, et tous l'ont reçue avec une religieuse reconnaissance. Jaloux de conserver ce précieux dépôt, le chapitre de ma cathédrale m'a demandé de le placer dans cette église, où saint François de Sales avait si longtemps jadis exercé son ministère. Je n'ai pas cru devoir refuser cet bonneur et cette faveur à un Clergé qui y attachait un si haut prix; et, malgré les désirs et la modestie du vénérable défunt, qui aurait voulu reposer à Cbainbcry , au milieu de ses frères, nous le conserverons dans la cathédrale d'Annecy, et dans quelques heures mon chapitre et mes autres prêtres viendront enlever d'auprès de moi cet ancien ami pour le porter dans cette église antique qui tressaillera en recevant un tel dépôt. »
l'emportait dans les combats. Il devient le missionnaire du Pays Messin, le père des pauvres, le consolateur de toutes les souffrances. Au milieu de ces dévouements, Potot qui, malgré ses soixante-deux ans, garde en son âme toute l'énergie de la jeunesse, aspire à entrer dans la Compagnie de Jésus. 11 y est reçu en 1 833, et le chef de bataillon de l'Empire et le Chanoine de Metz veut vivre et mourir Jésuite. Son nom était aussi populaire dans le nord de la France que ses vertus. On honorait en lui le vieux soldat mutilé au service de la République et le prêtre dont la parole fécondait la bienfaisance chrétienne. Sa mort précieuse devant le Seigneur fut un deuil public dans toute la ville de Metz. Ses compagnons d'armes, ses collègues du chapitre, les magistrats, les indigents de tout âge et de tout sexe qui avaient été ses plus chers amis, l'état-major de la place et le clergé, confondus autour de ses restes mortels, donnèrent un dernier témoignage d'estime au Jésuite, dont chacun célébrait le nom. L'épée et les épaulettes du soldat étaient déposées sur son cercueil à côté de l'étole du prêtre, et ce fut à travers les bénédictions de la foule, que les lugubres roulements du tambour ne parvenaient pas à couvrir, que le Père Potot descendit dans la tombe.
Isolés au sein des villes et se livrant à l'étude des sciences sacrées, les Jésuites, protégés par l'indifférence gouvernementale, s'efforçaient de reprendre le cours de leurs travaux. A Paris et dans les provinces, ils revenaient sans bruit; avec cette persévérance que rien ne fatigue, ils poursuivaient l'œuvre interrompue. Ils avaient mis à profit ces quelques années de silence pour former des orateurs et des guides spirituels. La pénurie des Paroisses, les besoins du Clergé leur laissaient un vaste champ à cultiver. Les Evêques commencèrent à les
introduire dans leurs diocèses comme d'indispensables auxiliaires. L'administration et la magistrature se recrutaient dans un cercle hostile à la Compagnie. Tous les fonctionnaires nourrissaient contre elle de vieilles inimitiés ou des préjugés que le maniement des affaires ne parvenait même pas à déraciner. Les Jésuites campaient au milieu de leurs ennemis; ils agissaient, ils prêchaient sous leur regard inquisitorial, et ils n'offrirent jamais à la malveillance une occasion de les incriminer. Ils furent prudents lorsqu'on les poussait à se compromettre, réservés en face de chaque parti qui leur proposait de s'enrôler sous sa bannière. Se tenant à l'écart de toute intrigue, ils surent en peu de temps gagner l'estime de leurs adversaires au pouvoir et conserver la confiance de leurs amis dans l'opposition. Les Jésuites n'étaient point chargés de détruire le gouvernement ou de veiller à sa sécurité. Sous la brandie aînée, on leur avait fait le reproche immérité de s'occuper des choses terrestres; afin de ne pas voir se renouveler ces imputations, ils jugèrent utile de garder la plus stricte neutralité. D'autres soins remplissaient leur vie, et ce fut à dater de cette époque que, toujours brûlants du désir d'étendre le royaume du Christ, ils propagèrent le mouvement catholique par la chaire, par le tribunal de la pénitence et parles retraites spirituelles. Avec le gouvernement de Juillet, il n'était plus possible d'arriver aux honneurs ou à la fortune par une piété menteuse. L'Eglise ne devenait plus le piédestal des ambitions impatientes. La tartuferie politique succédait à l'hypocrisie religieuse; la conviction seule pouvait, et non sans peine, faire excuser la pratique des devoirs. En présence de cet état de choses, les Jésuites crurent que le principe chrétien devait reconquérir son ancienne splendeur: ils se dévouèrent à ce travail de re-
composition. Les Evêques les soutinrent, ils les patronèrent, et la voix des disciples de saint Ignace retentit sur tous les points de la France. Ils avaient embrassé un rude apostolat. Ils annonçaient les vérités éternelles dans les cathédrales des grandes cités comme au fond de la plus modeste église de village; ils évangélisaient les riches et les savants de la terre en même temps qu'ils distribuaient aux petits enfants le pain delà parole divine. Cette multiplicité d'oeuvres saintes ne réalisait pas encore l'espoir qu'ils s'étaient proposé. Il fallait, pour faire porter des fruits de salut aux nouvelles générations, entretenir le feu sacré dans le cœur du Prêtre, lui inspirer l'amour des devoirs sacerdotaux , le conduire par le recueillement à une perfection plus entière et ranimer les ardeurs de la charité que l'isolement affaiblissait quelquefois.
L'usage des retraites ecclésiastiques n'était pas trèsrépandu ; la disette d'orateurs pariant avec l'autorité de la vertu et de la science se faisait vivement sentir dans le Clergé, absorbé par les soins pastoraux. Il importait de créer une pépinière de prédicateurs qui expliqueraient chaque année aux Ecclésiastiques administrant les Paroisses les obligations du Sacerdoce. Les Jésuites se consacrèrent à cette laborieuse mission. Sur les traces des Pères Gloriot, Caillât et Varlet, ils marchèrent dans cette voie inexplorée. Maxime de Bussy, Etienne Deplace, Renault, Gondelin, Chaignon, Lefebvre, Guillermet, Besnoin, Possoz, Millet, Levé, Grail, Morin , Leblanc, Philippon et Rousseau entreprirent la tâche la plus difficile qu'il y ait au monde, celle de rappeler à des Prêtres le sublime sacrifice auquel ils se sont condamnés. Le Clergé accepta avec reconnaissance des paroles qui le fortifiaient clans l'accomplissement de ses
vœux. Les Jésuites furent ses guides dans l'oraison, ses frères dans la charité, ses vicaires dans la direction des églises. Un sentiment d'émulation les réunit dans la même pensée, et les Evêques, heureux de celte féconde fraternité , ne tardèrent pas à s'y associer. Les Pères de la Compagnie devinrent les orateurs de la plupart des retraites pastorales; en 1 844 Us en donnèrent soixante, et ils ne purent bientôt plus suffire aux demandes de FEpiscopat et du Clergé.
Pendant ce temps, d'autres enfants de l'Institut apparurent dans les chaires de la capitale et des villes les plus importantes. Ravignan et les deux Déplace, Delfour et Marquet, Humphry et Guyon, Lefebvre et Valgalier, Lartigue et Maillard, Arthur Martin et Bouix, Studer et Ferrand, Chervaux et les deux Valantin, Lavigne et Corail, Soimié et Nampon, les deux Liot et Fantin, Bellefroid et Gauclé, Bertrand et Leroux ressuscitèrent l'éloquence sacrée. Ils apprirent aux Catholiques à bénir le nom de la Compagnie.
On avait fermé à l'Ordre de Jésus la carrière de l'enseignement; il lui était interdit de répondre à la confiance des familles et de jouir d'un droit proclamé par la Charte de i83o. Les Jésuites ne peuvent former des savants, ils travaillent à faire des chrétiens. Les succès qu'ils obtenaient ne tardèrent pas à éveiller l'attention des débris de la philosophie du dix-huitième siècle. Il y avait des vétérans révolutionnaires qui prenaient au sérieux les exagérations de la presse libérale et qui, en voyant un Prêlre dans un disciple de Loyola, ne demandaient pas mieux que de le censurer ou de le flétrir par la seule raison qu'il était catholique. A côté de ces hommes n'ayant jamais eu que la brutale audace de la proscription, il surgissait une autre école qui, traduisant en
apophthegnies éclectiques les principes de 1793, enveloppait ses jalousies de nuages transparents et les soufflait au cœur de la jeunesse avec une ferveur corruptrice. Cette école, dont les passions studieuses ne faisaient qu'irriter la soif de For, des plaisirs et des honneurs, envahissait toutes les avenues du pouvoir. Elle avait pris à bail la régénération de l'humanité, et, sous ses préceptes délétères , l'humanité tombait en dissolution comme un corps gangrené.
Ces deux systèmes, sans procéder par les mêmes moyens, tendaient au même but. Afin d'y arriver plus sûrement, ils avaient essayé de s'immobiliser clans l'Université de France. La plupart des professeurs que l'Etat donnait à la jeunesse supportaient avec douleur le joug auquel ils se sentaient attachés. Ils rougissaient de honte en cherchant à comprendre les théories d'impiété ou d'indifférence religieuse qu'on leur inculquait, et plus d'une fois on avait entendu quelques Universitaires démasquer courageusement de pareilles manœuvres. Mais, disséminés dans les villes de province ou sans influence dans Paris, ils n'avaient pas, comme les antagonistes du Catholicisme, un centre d'action, un lien commun, une franc-maçonnerie philosophique. De même qu'aux meilleurs jours de la Restauration, l'Université se voyait débordée. Elle était sous la férule d'un petit nombre d'austères intrigants. Malgré M. Guizot et malgré M. de Salvandy, la minorité savait dominer par la crainte ce peuple d'instituteurs. Le 22 août 1823, l'abbé de La Mennais , s'adressant à FEvêque d'Hermopolis , alors grand-maître, dénonçait les audacieux abus introduits dans les collèges.
« Une race impie, dépravée, révolutionnaire, écrivait l'auteur de X Essai sur l'Indifférence , se forme sous
l'influence de l'Université. Déjà, dans ses pensées aveugles et dans ses espérances sinistres, cette jeunesse turbulente médite des bouleversements; elle sait que le monde lui appartiendra, et le monde, dans un temps peu éloigné, apprendra, si rien ne change, ce que c'est que d'être livré à des hommes qui dès leur enfance ont vécu sans loi, sans religion, sans Dieu.
» Une sorte de régularité extérieure, des actes de culte exigés par les règlements trompent encore, sur l'état réel des écoles, quelques personnes confiantes qui ignorent que ces actes dérisoires ne sont le plus souvent qu'une profanation de plus. Mais ce qui pourrait paraître incroyable, et n'est cependant que trop certain, c'est que, malgré des apparences commandées, on parvient quelquefois à ôter aux élèves jusqu'à la possibilité de remplir leurs devoirs religieux. Ainsi, le chef d'un collège avait réglé le nombre d'enfants que l'aumônier devait confesser en une heure ; un d'eux ayant dépassé le temps fixé , et voulant achever sa confession, fut enlevé de force du confessionnal par un des maîtres d'étude.
» Monseigneur, je lis dans l'Evangile que, les disciples de Jésus-Christ, éloignant de lui les petits enfants qu'on lui présentait, il fut ému d'indignation et leur dit : « Laissez les petits enfants venir à moi, et ne les empê- » chez pas d'approcher; car c'est à ceux-là qu'est le » royaume de Dieu. »
» Ne pouvons-nous pas adresser à l'Université les mêmes paroles? ne pouvons-nous pas lui dire : « Laissez les petits enfants qui vous sont confiés venir à Dieu, à Jésus- Christ, et ne les empêchez pas d'approcher : ne leur fermez point la voie du salut : ne souffrez pas que l'on corrompe par des leçons d'impiété et des exemples de
libertinage la pureté de leur foi et l'innocence de leurs mœurs. Un compte terrible vous sera demandé de ces jeunes âmes que Dieu appelle à son royaume : malheur à qui les dépouille de ce céleste héritage, ou qui permet qu'on le leur ravisse ! Trop long-temps on les a séparés de leur père; laissez-les revenir à lui : que vos écoles cessent enfin d'être les séminaires de l'athéisme et le vestibule de l'enfer. «
Ces éloquentes colères, autorisées par la polémique, mais auxquelles l'impartialité de l'histoire ne peut pas souscrire sans examen, étaient un cri d'alarme qui retentit dans toutes les familles. La Mennais le jetait au nom de la Religion et de la patrie; jusqu'en i84o, les Jésuites se contentèrent de gémir en secret, sur des maux dont il ne leur était pas permis de tarir la source. Leur action sur les masses et la confiance du Clergé furent pour les tyrans de l'Université un perpétuel sujet d'inquiétudes. Us prirent ombrage de ces quelques Prêtres qui, sans autre appui que leur Foi, se portaient si intrépidement à la défense du Christianisme et de l'Eglise. Ils virent dans ce zèle, couronné de tant de succès, une attaque aux principes dont ils essayaient d'infecter le corps enseignant, il fallait raviver par une guerre de mots les passions qui se calmaient, les vieilles animosites qui ne trouvaient plus d'écho : une croisade contre le Clergé fut résolue. La dénomination de Jésuite avait encore dans quelques souvenirs un prestige de terreur; on l'exhuma peu à peu.
Le premier symptôme de cette conspiration se manifesta chez M. Cousin. M. Cousin avait poussé sa philosophie aux grandeurs. Il la faisait riche, puisqu'il ne parvenait pas à la rendre intelligible. Brillant rhéteur, écrivain impétueux, il avait, comme tous les
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sophistes, l'amour de la domination et du paradoxe. Placé à la tête de l'instruction publique, il voulut y signaler son passage par une innovation décelant ses tendances. Il ne trouva rien de mieux que de glisser au programme officiel pour le baccalauréat ès-lettres les deux pre mières provinciales de Pascal. Imposer à la jeunesse un livre condamné par l'Eglise, c'était un défi au Clergé, à la Famille, à l'État lui-môme. M. Cousin s'avouait cela ; mais l'Université voyait son monopole sapé par toutes les intelligences et par toutes les probités. La liberté d'enseignement ne devait pas être comprimée plus longtemps pour le triomphe de l'éclectisme; il importait d'en finir avec cette promesse qui ne se réalisait jamais. En habiles tacticiens, les Universitaires se firent de la Compagnie de Jésus un rempart. On songeait à émanciper la famille : tout aussitôt ils évoquent le fantôme du Jésuitisme.
De i83o à i84o, les deux tribunes législatives, la presse et les divers partis n'ont cessé de railler les frayeurs des Dupin, des Portalis et des Montlosier de la Restauration. Tout le monde alors confessa que leurs craintes étaient chimériques; chacun même admit le public au déploiement de ses forces, et M. Saint-Marc Girardin, l'un des chefs de l'Université, disait à la Chambre des Députés ' en parlant des disciples de l'Institut: « Comment, messieurs, vous avez peur de cette Société sans cesse traquée et toujours immortelle! vous en avez peur, et lorsque je consulte notre histoire, je vois qu'en 1763 vous l'avez vaincue, et aujourd'hui vous avez tout ce que vous ont donné nos pères : vous avez je ne sais combien d'éditions de Voltaire, espèce d'artillerie qui combat sans cesse les Jésuites; vous les avez répandues
1 Moniteur du 23 mars 1837, p. 655.
partout; vous avez plus que les anciens Parlements; vous avez la tribune, tous les pouvoirs publics; vous êtes vous-mêmes debout, tout prêts à frapper avec les lois tous ceux qui voudraient attenter aux libertés publiques ou inspirer des doctrines funestes. Et, malgré tant de pouvoir et de puissance qui vous viennent de vos devanciers, de vous-mêmes, de vos écrivains immortels et de vos lois, malgré tout cela vous avez peur. Mais je ne mets pas si bas la civilisation de 89 qu'elle ait peur des Jésuites. Je crois qu'elle est capable de supporter, de combattre la concurrence. Et, quant à moi, je ne ferai jamais un aveu qui nous abaisserait à ce point dans l'opinion de l'Europe. »
Le courage contre la Société de Jésus était si bien passé dans les mœurs que le Journal des Débats, à la date du 4 janvier i85g, en faisait parade lui-même. Il s'exprimait ainsi : « Est-ce bien sérieusement que l'on redoute aujourd'hui les empiétements religieux et le retour de la domination cléricale? Quoi! nous sommes les disciples du siècle qui a donné Voltaire au monde, et nous craignons les Jésuites!
» Nous vivons dans un pays où la liberté de la presse met le pouvoir ecclésiastique à la merci du premier Luther venu qui sait tenir une plume, et nous craignons les Jésuites!
» Nous vivons dans un siècle où l'incrédulité et le scepticisme coulent à pleins bords, et nous craignons les Jésuites!
» Nous sommes Catholiques à peine, Catholiques de nom, Catholiques sans Foi, sans pratiques, et l'on nous crie que nous allons tomber sous le joug des Congrégations ultramontaines!
» En vérité, regardons-nous mieux nous-mêmes, et vi. 30
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sachons mieux qui nous sommes; croyons à la force, à la vertu de ces libertés dont nous sommes si fiers. Grands philosophes que nous sommes, croyons au moins à notre philosophie. Non, le danger n'est pas où le signalent nos imaginations préoccupées. Vous calomniez le siècle par vos alarmes et vos clameurs pusillanimes. )'
Telle était en i83o, la situation des esprits; le Journal des Débats la constatait. Avec un luxe de railleries au moins inconvenantes, il faisait trophée de la corruption ou de l'indifférence ; il inspectait les faisceaux d'armes philosophiques déposés dans les arsenaux de l'Etat, de l'Université et de la Presse contre les enfants de saint Ignace , et il souriait devant des frayeurs imaginaires qu'il n avait pas intérêt à propager. Le temps n'était pas venu où il allait s'écrier1 dans le paroxysme de son effroi : « Qu'importe que les Moines de la rue des Postes ou de la rue Sala soient des saints, s'ils cachent dans les plis de leur robe d'innocence le fléau qui doit troubler l'Etat? Qu'ai-je affaire de vos vertus, si vous m'apportez la peste! »
En 1839, le mot d'ordre était d'inspirer une sécurité parfaite et de voir les choses sous leur véritable aspect; en i84o, Ion commence à croire qu'il faut donner un aliment à l'éternel besoin de controverse qui travaille la France. L'Université fit accepter le Clergé et les Jésuites. Dans l'intervalle de quelques mois, ils se présentèrent menaçants et redoutables. M. Cousin honorait l'auteur des Provinciales aux dépens de la jeunesse; il inaugura cette levée de boucliers en faisant glorifier l'écrivain janséniste par l'Académie. Il proposa l'éloge de Pascal
1 Journal des Débats il u 10 mars 1845.
comme sujet du prix d'éloquence, et le i5 mai i84^ M. Lherminier put dire avec toute raison dans la Revue des deux Mondes : « Pascal écrivit les Provinciales, et le démon de l'ironie fut déchaîné contre les choses saintes. Les Jésuites reçoivent en apparence tous les coups; mais la Religion en est frappée avec eux. Pascal a préparé les voies, Voltaire peut venir. »
Voltaire vint en effet; l'impudique insulteur de Jeanne d'Arc eut son ovation au sein de l'Académie française.
Cette émeute d'Universitaires, qu'aucune réaction, qu'aucune attaque n'avaient provoquée et qui s'élançait dans la rue pour maintenir le Monopole dont la liberté s'apprêtait à faire justice, tira l'Episcopat de sa réserve habituelle. Les Evêques vivaient dans leurs Diocèses, loin de la Cour; et, concentrés dans leurs sollicitudes pastorales, ils ne s'occupaient qu'à développer le germe chrétien. Selon une parole de M. Guizot, « la majorité, la grande majorité du Clergé ne songeait qu'à accomplir sa tâche religieuse et morale; elle ne demandait pas mieux que de s'y dévouer en s'y renfermant. » Mais cette abnégation ne faisait pas le compte des turbulences et des vanités de rhéteur. Il fallait engager quelques Prélats dans la querelle, afin d'acquérir le droit de les confondre tous sous la même accusation de connivence avec les Jésuites. L'Université, par son petit troupeau d'enfants perdus de l'éclectisme, avait jeté dans ses chaires ou dans ses ouvrages de désolantes doctrines.
Tout y était Dieu, excepté Dieu lui-même; tout, dans leurs théories, devait être vrai, excepté la vérité. Les adeptes les plus fervents de cette nuageuse philosophie, qui crée l'obscurité afin d'introniser le scepticisme , envahissaient les Facultés du royaume. On les plaçait à Paris, à Lyon, à Toulouse, à Strasbourg, à Bordeaux
comme des jalons. Leur enseignement était contraire aux intérêts de la Foi, de la Famille et de l'État; l'État les laissait agir; les Archevêques de Toulouse et de Lyon, les Evêques de Chartres et de Belley furent les premiers à prendre en main la défense des principes sociaux. A part leur devoir de pasteurs des âmes, ils avaient, comme citoyens, un droit incontestable à examiner, à juger des systèmes qui se produisaient par la voie du professorat ou de la publicité. Dans un temps où l'on discute les Rois et les Pontifes, où les bases de l'autorité religieuse et civile sont mises en question comme des problèmes, l'Université prétendait accaparer le privilège de tout nier, de tout détruire et celui plus exorbitant de condamner au mutisme les hommes qui refusaient de porter son joug. Elle était l'agresseur, et, au premier mot de réponse, elle criait à la persécution .
On devenait intolérant par cela seulement que l'on ne consentait pas à laisser quelques pédagogues répandre en paix leurs semences de doute. L'Université s'était abritée derrière les journaux révolutionnaires; ils lui servaient de camp retranché; et, en faisant elle-même son éloge dans ces feuilles, elle s'imposait aux béates admirations de la foule. Maîtres de la presse libérale par la camaraderie ou par la conformité de sentiments, les belliqueux Universitaires organisent une opinion publique, et de tous les points à la fois ils dirigent le feu contre l'Épiscopat. Avec les pères de famille, les Evêques réclamaient la liberté d'enseignement; on les peint comme des despotes tendant à asservir la pensée humaine. Ils trouvaient un appui naturel dans les journaux catholiques ou indépendants; on se fait une arme de la polémique de ces journaux. L'on s'empare de leurs co-
lères répondant à d'autres colères. La guerre était déclarée des deux côtés; les avocats de l'Université s'aperçoivent que la victoire ne tardera pas à leur échapper et que le bon sens public fera tôt ou tard justice de leur complot permanent contre les droits de tous. Ils cherchent un type pour personnifier leurs rancuneuses passions. En 1842, ils se souvinrent de 1827; ils jetèrent dans la mêlée le spectre du Jésuitisme.
Depuis l'ère de juillet, ils avaient mille fois proclamé que l'omnipotence des Jésuites n'avait été pour eux qu'une ingénieuse fiction, à l'aide de laquelle il leur était plus facile de battre en brèche le Christianisme et la Monarchie. Peu de mois avant cette prise d'armes, ils affirmaient encore que les Pères n'existaient pas; tout à coup ils les ressuscitent; puis les morts de la veille sont les instigateurs et la cause des combats du lendemain. Gomme en 1828, on s'apprête à doter les enfants de saint Ignace d'une de ces puissances occultes qu'avec les cent voix de la presse il serait impossible au prince le plus entreprenant de maintenir durant vingt-quatre heures. On procède par les mêmes moyens, et, chose qui confond la raison, on obtient le même résultat. Jusqu'à ce jour, l'existence des Jésuites n'a été un mystère ni pour le gouvernement , ni pour la révolution, ni pour l'université. M. Thiers, qui aspire à concentrer dans sa personne ces trois pouvoirs, dont les anomalies n'ont rien d'effrayant pour sa loquace ambition, connaissait cette existence lorsqu'il était à la tête des affaires. Alors il ne craignait pas d'entourer les disciples de l'Institut d'une modération bienveillante; il rendait justice à leur prudence; il osait même sourire des terreurs que leurs adversaires affectaient.
Mais, exilé du ministère, il essayait de remettre à neuf
sa popularité, tant de fois compromise par des mesures aussi fatales à la liberté qu'à l'honneur de la France. Il n'avait pu tuer la presse sous ses coups, il l'achevait en lui dictant son éloge. Le journalisme constitutionnel souscrivit à ce marché, et, en échange d'un pareil sacrifice, il contraignit M. Thiers à prendre sous son patronage les attaques de l'Université. Les Jésuites avaient un ennemi de plus, mais un ennemi sans haine et sans amour, rapetissant toutes les questions au niveau de son égoïsme, et, après avoir épousé les querelles d'autrui , les exploitant dans l'intérêt de ses vanités. M. Thiers était dépositaire du secret d'un grand nombre de consciences. 11 en avait tant marchandé, tant acheté, il avait fait de ce trafic un tel instrument de règne et de corruption qu'il ne voyait jamais l'humanité que sous son plus mauvais aspect. M. Thiers possédait admirablement la stratégie parlementaire. Il devinait les moyens d'apprivoiser les Aristides de la tribune et les Cincinnatns de la plume ; il crut qu'une guerre contre le Clergé et les Jésuites le ramènerait au Ministère.
Ce n'était ni à l'Episcopat ni à la Compagnie de Jésus que M. Thiers prétendait être hostile ; mais à M. Guizot. Le publiciste protestant, plus magistral, plus cligne dans ses mœurs, dans son langage et dans ses croyances, se regardait tenu, par le seul fait de la différence des cultes, à de justes égards envers les Pontifes de l'Eglise catholique. Religieux par instinct et par raison, ne cherchant pas la célébrité, comme M. Thiers, sur chaque borne de la rue, il répugnait à l'idée de mêler son nom aux excès que le scepticisme moqueur de son rival allait inspirer. M. Guizot, aimant le pouvoir pour le pouvoir lui-même , le prenait au sérieux ; M. Thiers n'y voyait qu'un moyen et jamais un but. L'un désapprouvait cette
croisade sans motifs, qui ne devait aboutir qu'à des résultats sans portée; l'autre s'y jetait, poussé par son insatiable besoin de mouvement.
Quand l'Université eut passé la revue de ses forces et calculé le nombre de ses auxiliaires, elle attaqua à visière découverte. Le 1 5 avril 18/p, deux suppléants de l'École Normale se présentent aux Collèges royaux de Çharlemagne et de Henri IV. Dans l'espoir d'imprégner les élèves de leurs passions, ils donnent pour sujet de discours français : « Arnauld accusant les Jésuites et défendant l'Université1. » Le zèle avait emporté trop loin ces jeunes rhéteurs ; le grand-maître, M. Villemain, leur recommanda plus de circonspection. Mais, pour leur fournir un modèle d'agression parlementaire, on l'entendit, le 3o juin 1842 , attaquer la Compagnie de Jésus : « Quel souvenir plus instructif aujourd'hui même, disaitil à l'Académie Française, et quelle polémique plus in-
1 Le thème offert simultanément à ces deux Collèges était ainsi rédigé :
« Arnauld contre les Jésuites au nom de l'Université.
» Pierre Barrière avait formé le projet d'assassiner Henri IV. Il fut arrêté à Meliui comme il allait l'exécuter, et rompu vif le 26 août 1595.11 déclara sur l'échafaud qu'il avait é(é porté à ce crime par les Jésuites. L'année suivante, Antoine Arnauld, avocat, plaida devant le Parlement au nom de l'Université, dont il était l'élève, et demanda l'expulsion de la Compagnie hors du royaume.
>• L'exorde sera tiré du nom même de la Compagnie de Jésus. Est-ce là le devoir que ce nom privilégié leur impose ? est-ce là ce qu'ils ont promis au Saint-Père eu recevant de lui le droit de le porter?
» On ne s'aperçoit pas qu'ils observent beaucoup leurs vœux de pauvreté et d'obéissance : au contraire, brigues, ambitions... A quels autres faut-il imputer les forfaits de la Ligue?
'» Pie IV leur a accordé la direction des Séminaires et de quelques Collèges ; or, y a-t-il sûreté à leur confier la jeunesse, si c'est l'assassinat qu'ils enseignent?
» Éloge de l'Université; garanties qu'elle donne.
» Système accapareur des Jésuites. Depuis cinquante-six ans que leur Société s'est formée, déjà les voilà confesseurs des l'ois de France et maîtres d'une partie de la jeunesse.
» En mettant le poignard aux mains de cet homme, ils n'ignoraient pas qu'ils risquaient le salut du royaume. Quoi! alors, pensaient-ils servir la Religion en faisant assassiner le Roi de France?
» C'est au Parlement, le premier corps de l'État, qu'il appartient de le préserver contre cette ambition impie , de ne pas souffrir qu'on donne à la jeunesse des enseignements douteux, et aux peuples des poignards. ».
telligible pour notre temps que la résistance de tant d'hommes éclairés et vertueux, dont Pascal était l'âme et la voix, et leurs combats passionnés contre cette Société remuante et impérieuse que l'esprit du gouvernement et l'esprit de liberté repoussent également! » Ainsi, d'après le Ministre de l'instruction publique, l'esprit de liberté procédait par l'intolérance; aux yeux de l'autorité , il n'acquérait droit de vie qu'en repoussant une classe de citoyens. Ces singulières théories trouvaient de l'écho. On y applaudissait avec fureur; la presse les commentait chaque jour avec des frayeurs incompréhensibles. Le pouvoir jetait le cri d'alarme; toutes les nuances de l'opposition anlicatholiques prirent ce cri au sérieux. M. Dupin, devant l'évocation des Jésuites, pâlit sur son siège de Procureur-général à la Cour de cassation; M. Mignet essaya ses forces1 contre « cette Société fameuse qui ne reconnaît d'autre gouvernement que celui de Rome, n'a d'autre patrie que la Chrétienté et ne sort de sa mystérieuse obscurité que pour reparaître en dominatrice parmi nous. »
Au dire des plus hauts fonctionnaires, les Jésuites étaient les maîtres de la situation; ils absorbaient la France; ils régnaient à la place de Louis-Philippe; ils gouvernaient malgré les Ministres; du fond de la rue des Postes, ils avaient prise sur les deux Chambres. Les uns les accusèrent de tendre au renversement du trône; les autres affirmèrent qu'ils avaient la force et la volonté de bouleverser les Institutions. Ce fut la thèse la plus commune ; la Gazette de France en inventa une nouvelle. Les Jésuites lui apparurent sous les traits des plus fermes appuis de la Royauté de i83o. Us avaient prêté leur
1 Séance de l'Académie française du S décembre 1842.
concours à la dynastie d'Orléans ; ils l'avaient patronée; et, puisqu'ils notaient ni Gallicans ni Réformistes, la Gazette les abandonnait à l'ingratitude de leurs anciens protégés1.
Tous ces rêves de cerveaux malades, tous ces dangers factices auxquels chaque parti s'efforçait d'arracher la France, préoccupaient fort peu l'attention publique. Le peuple refusait de se laisser prendre au piège de 1828. Il cherchait à s'expliquer le bruit que la presse et la tribune faisaient autour de lui ; il demandait à sentir luimême l'action d'un de ces invisibles Jésuites qu'on disait être assis au foyer de chaque famille, qu'on peignait comme disposant de la fortune du pays et complotant dans l'ombre son asservissement. Le peuple se montrait incrédule à ces étranges récits; il restait indif-
1 On lit dans la Gazette de France du 29 décembre 1814:
« 11 est hors de doute que les Jésuites ont rendu de très-grands services à l'ordre de choses actuel. Ce sont eux qui ont plaidé sa cause à Rome ; ce sont eux encore qui, par leur action, ont rallié une partie du Clergé au nouveau gouvernement. Partout enfin où leur influence a pu s'exercer, elle a été favorable à la dynastie de 1830. Ils ont blâmé de la manière la plus formelle l'opposition qu'on faisait à son gouvernement. Ils ont continuellement représenté l'avènement d'un régime nouveau comme un effet de la volonté de la Providence qu'il fallait respecter, et leur tendance a toujours été d'éloigner les esprits des luttes de la politique pour les occuper uniquement de la Religion ; si bien que les Royalistes qui ont subi leur direction se sont ou rattachés à la Royauté de juillet, ou du moins détachés de leurs opinions, au point de ne plus les regarder que comme un souvenir qui ne devait devenir pour eux le principe d'aucune action politique. »
Et plus loin, la Gazette ajoute :
a Les services que les Jésuites rendaient avaient quelque chose d'intime et de confidentiel qui ne pouvait être apprécié que par un gouvernement personnel. Ils savaient très -bien que la révolution qui domine dans les assemblées, loin de leur être favorable, leur était contraire: aussi ce n'est pas pour elle qu'ils avaient travaillé, et ce n'est pas sur elle qu'ils comptaient. L'espoir qui était entré dans leur esprit était le même que celui qui avait décidé l'Autriche à favoriser l'ordre de choses actuel; ils pensaient, comme elle, que le nouveau gouvernement fondé en France réussirait à se mettre hors de page, et prendrait place parmi les gouvernements absolus, ce qui leur permettrait de tenir les promesses qui leur avaient été faites en échange de leurs bons offices.
» Ainsi les Jésuites étaient tout à la fois favorables à la dynastie et contraires à ceux qui avaient élevé la dynastie sur le pavois; ils acceptaient le résultat de la révolution, mais ils repoussaient les principes de la révolution ; ils étaient dynastiques sans être révolutionnaires. Rien loin de là, ils étaient dynastiques afin d'en-
férent aux passions qu'on essayait de lui souffler au cœur : on résolut de faire violence à cette attitude par une émeute de toutes les capacités philosophiques et législatives.
Dans les premiers mois de l'année 1 843, un livre parut sous le titre : « Le Monopole universitaire , destructeur de la Religion et de la Liberté. » Ce livre était signé par l'abbé des Garets, Chanoine de la Métropole de Lyon. Jamais peut-être plus rude coup n'avait été porte à l'Eclectisme. C'était un acte formidable d'accusation, un réquisitoire accompagné de toutes les pièces probantes. Au premier coup d'un pareil canon d'alarme, retentissant aux oreilles de l'Episcopat, des familles et de l'Europe entière, l'Université, mise sur la sellette, se jugea blessée à mort. Cet ouvrage la saisissait dans ses œuvres vives, et il en étalait les plaies. Né d'une pensée
lever la dynastie aux Révolutionnaires, et à condition qu'elle serait placée dans des conditions nouvelles, qui lui permettraient de payer aux Jésuites la dette qu'elle avait contractée envers eux, et qu'elle la mettrait à portée de rendre des services à la 11e- 1 igion en France.
» Ceci explique parfaitement la levée générale de boucliers qui a eu lieu dans tout le camp dynaslico-révolutioniiaire contre les Jésuites. L'alarme a été d'autant plus vive et les attaques ont été d'autant plus violentes, que l'on a compris que l'on avait affaire non-seulement à des adversaires, mais à des concurrents. »
Telles sont les bases de la polémique soutenue par la Gazette contre les Jésuites. Nous n'incriminons pas les intentions dont Dieu seul reste juge ; nous croyons même que le journal du Gallicanisme n'a poussé si loin les démonstrations de sa théorie que par un de ces jeux d'esprit dont certains publicistes prennent l'initiative pour donner plus de saveur à leur politique. Dans ces artificieux mensonges, la Gazelle. ne vit qu'un moyen de débarrasser son parti d»e ce qu'elle appelle l'impopularité des Jésuites. Son plan de campagne ne réussit pas, quelque perfide qu'il fût en apparence ; il n'allait à rien moins en effet qu'à rendre les Jésuites odieux aux Légitimistes et aux Révolutionnaires de toutes les nuances. 11 dénonçait à l'Europe les enfants de Loyola comme les points d'appui d'un gouvernement personnel, comme les auxiliaires secrets du roi Louis-Philippe. C'était presque conseillera ce Prince de les persécuter pour prouver qu'il n'avait avec eux aucune alliance secrète. Il n'est pas possible que de pareils calculs soient entrés dans le cœur d'écrivains religieux; nous ne nous y arrêtons (pic pour indiquer quelle fût à cette époque la pénible situation de la Société de Jésus. Elle s'était tenue à l'écart de toute affection, de toute hostilité politique. Elle se contentait de prêcber le bon ordre, la paix, et de faire surnager l'intérêt de la Religion au milieu de toutes les convulsions des partis. Ou prit texte de cette prudence sacerdotale pour lui imputer des actes dont l'impossibilité était évidente, mais dont le soupçon seul pouvait lui coûter fort cher.
catholique , il semblait avoir été inspiré par ces paroles de M. Dubois, membre du Gouseit de l'instruction publique et directeur de l'École Normale1: « Rien de stable , rien de grand ne peut se tenter , disons plus , rien de moral , car aucune conviction libre ne peut vivre dans un corps comme celui de l'Université , sans cesse exposé à démentir le lendemain ce qu'elle professait la veille. Il y a long-temps que, pour la première fois et les premiers, avec suite, méthode et fidélité, nous avons réclamé contre le monopole, destructeur de toute croyance et de toute instruction. «
Le Monopole, dont, comme on le voit, un des chefs de l'Université, a lui-même fourni le titre, développait cette terrible accusation portée par le National en septembre i84^: «L'éducation que donne l'Université, disait la feuille républicaine, est impie, immorale, incohérente. Nous renonçons à tracer ici le sombre tableau qui est malheureusement sous nos regards ; mais que nos lecteurs songent un instant à ce que le régime où nous vivons a fait d'une grande partie de la jeunesse française, et ils pourront trop aisément suppléer à ce que nous taisons.
» L'éducation première , dont l'Université est responsable , a fait place chez nous à une école d'égoïsme et de corruption prématurée. »
La plainte du National, passant dans les harangues des députés radicaux et calvinistes, empruntait quelque chose d'officiel au Journal des Débats. Le 6 novembre 1842, on lisait dans ses colonnes : « L'école éclectique, pour l'appeler par son nom, est aujourd'hui maîtresse et maîtresse absolue des générations actuelles. Elle oc-
• Globe du 5 juillet 1828.
cupe toutes les chaires de renseignement; elle en a fermé la carrière à toutes- les écoles rivales; elle s'est fait la part du lion; elle a tout pris pour elle : ce qui est assez politique, mais ce qui est un peu moins philosophique. Le public a donc le droit de demander compte à cette école du pouvoir absolu qu'elle a pris et que nous ne lui contestons pas d'ailleurs; elle a beaucoup fait pour elle, nous le savons; mais qu'a-t-elle fait pour le siècle? qu'a-t-elle fait pour la société? où sont ses œuvres, ses monuments, les vertus qu'elle a semées, les grands caractères qu'elle a formés, les institutions qu'elle anime de son souffle ? Il est malheureusement plus facile de s'adresser ces questions que d'y répondre. »
L'auteur du Monopole Universitaire ne s'était pas montré d'aussi facile accommodement que la feuille doctrinaire. Comme elle, il s'adressait la même interrogation; mais dans les œuvres de ces philosophes, se faisant du professorat un marchepied pour arriver aux honneurs et aux richesses, il trouvait la réponse que leurs frères des Débats n'osaient donner. Cette réponse M. Thiers l'avait audacieusement livrée dans le National le 6 mai i83o. Alors toutes ses doctrines fausses ou perverses n'étaient qu'en germe. Il n'y avait ni promesse de liberté d'enseignement ni déclaration implicite que l'enfant appartient à l'Etat avant d'appartenir à la famille, et M. Thiers, cependant, s'écriait : « Nous ne croyions pas qu'un corps qui a tant d'adversaires et dont l'existence est si chancelante, pût avoir la témérité d'appeler la discussion sur son illégalité. Etre monopoleur et inique... Le corps enseignant n'est pas de force à soutenir tant d'abus à la fois. » M. Thiers ne se connaissait pas encore lui-même ; il ne connaissait pas surtout l'Université. Elle était impuissante à parer les coups
d'un jouteur ne marchant au combat qu'appuyé sur les blasphèmes, sur les textes, sur les propositions, sur les théories des chefs et des principaux agrégés du corps enseignant. On accusa les Jésuites de Lyon d'avoir fourni les matériaux de l'ouvrage de l'abbé des Garets; on désigna même quelques Pères nominativement. Ce n'était pas démontrer d'une manière invincible la fausseté du livre ou en paralyser l'effet. Les hérauts d'armes de l'Université jugèrent bientôt qu'ils faisaient fausse route. Il devenait impossible d'expliquer et d'atténuer leurs tristes doctrines, ne respectant pas plus la liberté humaine que les croyances catholiques; on s'efforça de déplacer la question.
Comme dans chaque œuvre, où la polémique domine et où souvent la colère a du bouillonner au cœur de l'écrivain probe, il s'était glissé quelques phrases trop vives, nuisant à l'ensemble sans offrir un avantage de détail. Ces mots amers, dont la philosophie, la tribune et le journalisme surtout ne furent jamais avares, étaient égarés dans le Monopole. On les recueillit avec affectation; on les encadra dans des articles artistement combinés; on les tortura, afin d'en extraire l'outrage provoqué par un débordement de principes antisociaux; puis, en taisant les foudroyantes citations de l'abbé des Garets, on le dénonça comme un diffamateur aux gages de la Société de Jésus. On ne pouvait répliquer à ses arguments d'une manière péremptoire : on transforma sa plume en stylet de fanatique, s'attaquant aux gloires les plus pures de l'enseignement. Il avait presque toujours discuté ; on renouvela en sa faveur le système que Voltaire employait contre ses adversaires. La raison et la vérité étaient pour lui ; on tâcha de l'écraser sous le persiflage.
Les professeurs du Collège cle France et de la Sorbonne , qui guerroyaient depuis long-temps contre la Religion et la Société de Jésus, recommencèrent, dans leurs chaires patentées ainsi que dans les journaux, un feu roulant d'invectives, de sarcasmes et de mensonges enthousiastes. MM. Michelet, Libri et Quinet furent les Pierre-l'Ermite de cette singulière croisade. L'un poursuivit les Jésuites avec la crédulité d'un honnête homme devenu maniaque; l'autre, réfugié italien, mit au service des feuilles hebdomadaires ses haines antisacerdotaies. Proscrit lui-même, il appela la proscription sur la tête de quelques citoyens français qui, par l'impôt, contribuaient à lui payer une hospitalité trop magnifiquement reniée. Le troisième ne chercha qu'à faire faire un peu de bruit autour de sa tribune délaissée. Il enivra d'éloges boursouflés la jeunesse des écoles rémunérant ses flatteries par des applaudissements convenus; il lui prépara chaque jour un triomphe, afin de la forcer à lui accorder une petite ovation. Il s'improvisa thaumaturge à la recherche d'une nouvelle religion et du texte altéré des Constitutions de l'Ordre de Jésus. Ces hommes ne parlaient pas, n'écrivaient pas comme des rhéteurs isolés. Ils semblaient enseigner au nom de l'Etat; le bruit que les journaux dynastiques faisaient de leur gloire éphémère tendait à accréditer cette opinion. Ce n'est donc pas en leur qualité d'historiens ou de poètes, mais de professeurs au Collège de France, qu'ils nous importe de juger l'œuvre commune. Pour faire sainement apprécier M. Michelet, il n'y a qu'un moyen aussi naturel que concluant : il faut le citer. Dans sa cinquième leçon il disait ' : « Hier encore, je l'avoue, j'étais tout entier
1 Des Jésuites, p. 87.
dans mon travail, enfermé entre Louis XI et Charlesle-Téméraire , et fort occupé cle les accorder lorsque, entendant à mes vitres ce grand vol de chauvesouris, il ma bien fallu mettre la tête à la fenêtre et regarder ce qui se passait. Qu'ai-je vu? Le néant qui prend possession du monde... et le monde qui se laisse faire, le monde qui s'en va flottant comme sur le radeau de la Méduse, et qui ne veut plus ramer, qui délie, détruit le radeau, qui fait signe... à l'avenir? à la voile de salut? Non, mais à l'abîme, au vide. L'abîme murmure doucement : Venez à moi, que craignez-vous? Ne voyezvous pas que je ne suis rien... »
Puis, dans la sixième leçon , s' adressant aux Jésuites ' : « Vous avez quarante mille chaires que vous faites parler de gré ou de force. Vous avez cent mille confessionnaux d'où vous remuez la famille; vous tenez dans la main ce qui est la base de la famille ; vous tenez la mère : l'enfant n'est qu'un accessoire... Et que ferait le père quand elle rentre éperdue, qu'elle se jette en ses bras en criant: « Je suis damnée ! » Vous êtes sûrs que le lendemain il vous livrera son fils. Vingt mille enfants dans vos petits Séminaires, deux cent mille tout à l'heure dans les écoles que vous gouvernez! des millions de femmes qui n'agissent que par vous! »
Tels étaient les principes que l'Etat laissait enseigner à la jeunesse catholique du royaume. M. Quinet, de son côté, et dans le même temps, s'attaquait systématiquement à la Compagnie de Jésus. En s'appuyant sur des textes tronqués, défigurés ou falsifiés, il instruisait le procès des Exercices de saint Ignace et des Constitutions : « La vie morale, spirituelle, affirmait-il % est tarie dans •
« Des Jésuites, p. 109.
J Ibidem, p. 197.
cette loi. Feuilletez-la de bonne foi, sans arrière-pensée ; demandez-vous, si vous le voulez, à chaque page, si c'est la parole de Dieu qui sert de fondement à cet échafaudage. Pour que cela fût, il faudrait au moins que le nom de Dieu fût prononcé, et j'atteste que c'est celui qui y paraît le plus rarement1. Le fondateur se fie beaucoup aux combinaisons industrieuses, très-peu aux ressources de l'âme, et, dans cette règle de la Société de Jésus, tout se trouve, excepté la confiance dans la parole et le nom de Jésus-Christ. »
Pascal avait altéré les textes des casuistes de la Compagnie et produit un ouvrage plein de merveilleuse malice. M. Quinet essaya de s'atteler au même char; mais, pour se faire pardonner ces supercheries, il fallait le génie et l'esprit des Provinciales. Par malheur, M. Quinet n'eut que la bonne volonté. « Je vois, professait-il dans sa sixième leçon % de longues ordonnances sur la philosophie. Je suis curieux de savoir ce que peut être la philosophie du Jésuitisme Ce qui brille dans ce programme 5 est ce qu'on ne peut y faire entier; c'est l'ha-
' Celte accusation a quelque chose de matériel qui permet de la saisir et d'y répondre. Les éditeurs de la nouvelle traduction des Constitutions de l'Ordre de Jésus, publiée chez Paulin (Paris, 1842), sont les adversaires des Jésuites , et néanmoins ils avouent, à la page 470, (pie le nom de Dieu revient plus de cinq cents fois dans les Constitutions. Or, dans l'édition de Prague de 1757, les mêmes Constitutions, avec l'examen général qui les précède, sont renfermées dans cent quarante-huit pages, d'où il résulte que le nom de Dieu se trouve à peu près répété quatre ou cinq fois dans chaque page.
2 Des Jésuites, p. 265.
3 Les ordonnances dont M. Quinet a tiré un si étrange parti ont été étudiées par ndus avec autant de soin que les faits eux-mêmes ; il ne nous sera donc pas difficile de redresser les erreurs du docte Universitaire.
Quelques Pères de la Société s'étaient plaints dans les vme et IXe Congrégations générales que plusieurs régents de philosophie s'écartaient de leurs programmes, soit en traitant certains sujets du domaine théologique, soit en perdant le temps à établir des discussions oiseuses sur des subtilités et des arguties de l'école. La Compagnie de Jésus n'était pas si tolérante que le Collège de France ; elle ne laissait pas à ses professeurs le droit de vagabondage ; elle voulait que ebacun se renfermât dans le plan même de son cours, afin que tout tendît au but commun. La IXe Congrégation, tenue en 1649, invite le Père Piccolomini, qui vient d'être élu Général, à
bileté à éloigner tous les grands sujets pour ne maintenir que les petits. Devineriez-vous jamais de qui d'abord il est défendu de parler dans la philosophie du Jésuitisme? II faut premièrement ne s'occuper que le moins possible de Dieu, et même n'en pas parler du tout. Quœstiones de Deo... prœtereantur. Que l'on ne s'arrête pas à l'idée de l'Etre plus de trois ou quatre jours. Quant à la pensée de la substance, il faut absolument n'en rien dire, nihil dicant; surtout bien éviter de traiter des principes, et par-dessus tout s'abstenir, tant ici qu'ailleurs, midto vero magis abstinendum , de s'occuper en rien ni de la cause première, ni de la liberté, ni de l'éternité de Dieu. » Qu'ils ne disent rien! qu'ils ne fassent rien! Paroles
porter remède au mal en faisant rentrer les maîtres dans les limites de leur programme. Piccolomini, en 1651, adressa aux Supérieurs l'ordonnance que M. Quinet dénature. Elle est insérée dans l'Institut à la suite du Ratio studiorurri , et nous devons montrer de quelle manière M. Quinet en a abusé.
Ces paroles : Quœstiones de Deo prœtereantur, sont extraites de la règle II du
professeur de philosophie (Instit. Soc. Jes., t. n, p. 194), et au lieu de cette formule presque athée : Les questions touchant Dieu doivent être omises, dont l'Universitaire éclectique se fait une arme, on lit sur le texte original : « Dans la métaphysique, en traitant de Dieu et des intelligences, il faut passer les questions qui dépendent en tout ou en grande partie de la révélation. »
Quant à l'accusation de ne pas permettre quon s'arrête à l'idée de l'Être plus de trois ou quatre jours, M. Quinet s'est servi du même procédé de soustraction. Dans l'ordonnance du Père Piccolomini, on ne trouve pas idea Entis, l'idée de l'Etre seulement, mais l'Être de raison, Ens rationis, ce qui constitue la plus notable de toutes les différences ; car l'Etre, c'est Dieu, et l'être de raison est une de ces subtilités scolastiques dont s'occupaient les philosophes du moyen âge.
Le texte relatif au silence sur la pensée de la substance a été soumis aux mêmes mutilations que les précédentes. Nous le rétablissons en entier : « Que les professeurs ne parlent pas de la substance ou Etre surnaturel, De substantiâ vel Ente supernaturali, lorsqu'ils expliqueront le prédicanient de la substance. »
Dans le langage de l'Ecole , ce mot prédicament a le même sens que celui de catégorie.
La dernière recommandation de Piccolomini relative aux principes n'a pas été plus heureuse sous la plume de M. Quinet. On lit dans l'ordonnance : « Que le préfet des études prenne garde qu'à l'occasion des principes et des causes, les professeurs n'entrent dans la question des principes et des processions divines. » C'est tout simplement défendre aux régents de philosophie naturelle de s'immiscer dans les questions théologiques et surnaturelles qui regardent la Sainte-Trinité. Toutes les autres citations de M. Quinet reposent sur la même base. Elles rentrent dans ce précepte général qui oblige les professeurs de philosophie à ne pas empiéter sur le domaine de la théologie : « Ne ad ea tractanda dirjrediantur quœ llieologici instituti propria sunt. »