‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus, Composée sur les documents inédits et authentiques (volume 5)Chapitre 8 sur 23 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les Jésuites et l'enseignement. — Dispositions des Évéques en faveur de la Compagnie. — ■ Ses succès. — Jalousie de l'Université. — Le Père Loriqnet à Saint-Acheul.

— Son Histoire de France. — Examen des reproches qu'on adresse à cet ouvrage-

— Le marquis de Buonaparte, lieutenant-général au nom de Louis XVIII. — Imprécations contre l'Empereur. — M. Dupin à Saint-Acheul. — Ses relations avec les Jésuites. — Les cordons du dais et les vengeances de parti. — Prévisions du Père Loriquet. — Les Jésuites de Saint-Acheul accusés de gouverner la France. — Leur influence véritable. — Le Constitutionnel et ses mensonges. — Le comte de Montlosier publie son Mémoire à consulter. — Tout tend à pervertir l'opinion. — Le Parti-Prêtre dévoilé par Montlosier. — L'Ultramontanisme et les Libéraux. — Le Noviciat de Montrouge. — Attentat contre la vie du Père de Brosse. — Sa lettre.

— Ce qu'était Montrouge au dire des feuilles libérales et ce qu'il fut en réalité.

— Animosité contre le Clergé entretenue par la presse. — Martial Marcet de la Roche-Arnaud compose ses pamphlets. — Eloges que lui donne le Constitutionnel.

— Repentir de l'apostat. — La presse monarchique en présence de cette conspiration. — La Gazette de France veut des Jésuites. — Le ministère Villèle. — Le Nonce apostolique Louis Lambruschini conseille de présenter une loi pour donner une existence légale à la Compagnie de Jésus. — Chute du ministère. — Le ministère Martignac s'engage à persécuter les Jésuites. — Il est appuyé par la Révolution. — Entrevue du Roi et de Lambruschini. — Décision que formulent MM. Frayssinous, de Cheverus et Brault, Évêque d'Hermopolis, Archevêques de Bordeaux et d'Alby. — Commission d'enquête sur les Ecoles ecclésiastiques. — La minorité et la majorité. — La commission déclare qu'il est inconstitutionnel de descendre dans les consciences. — Les petits Séminaires et l'Université. — Rapport de la Commission. — M. Feutrier , Évêque de Beauvais , ministre des affaires ecclésiastiques. — Les deux ordonnances du 16 juin 1828. — Joie des Libéraux. — Douleur des Catholiques. — Labbey de Pompières à la tribune de la Chambre des députés. — Attitude de l'Épiscopat. — Les Évéques réunis à Paris adressent une circulaire à leurs collègues. — Gravité de la situation. — Le Boi fait appel à la prudence du Nonce. — Leur conférence à Saint-Cloud. — Lambruschini et l'Episcopat français. — Lettre de l'Archevêque d'Amasie à ses collègues. — Les Évéques ne veulent se soumettre à aucune transaction. — Soixante- dix Prélats se prononcent contre les ordonnances Portalis et Feutrier. — Le Cardinal de Clermont-Tonnerre présente au Roi le mémoire des Evéques. — On convient que ce mémoire restera secret et que la rigueur des ordonnances sera adoucie dans l'exécution. — L'abbé de La Chapelle et ses circulaires. — Mission de M. Lasagny à Rome. — INote de Lambruschini au cardinal Bernctti. — Mesures conseillées par le Nonce. — Léon Xll ne veut pas se prononcer. — Le cardinal Bernetti écrit au Ministre des affaires étrangères. — Le mémoire des Évéques est publié. — Le cardinal de Latil prend l'initiative pour faire cesser la guerre. — .11 annonce la note de Bernetti. — Soupçons des Evéques. — La presse monarchique.

— Le ministère, voyant l'Épiscopat désuni, recule devant ses promesses. — Note des Évéques pour concilier tous les intérêts. — MM. de Vatisménil et Feutrier forcent les Evéques à déclarer que leurs professeurs ne font partie d'aucune Congrégation non autorisée par les lois. — Les Jésuites abandonnent leurs Collèges.

— Recommandations que leur fait le Père Godinot, provincial. — Protestation de

la France catholique. — Les Conseils généraux et le Constitutionnel. — Popularité des Jésuites. — Le ministère Polignac. — Les Jésuites promoteurs des coups d'Etat.

— Les Jésuites, la Camarilla et le Nonce du Pape. — Les Jésuites incendiaires.

— Dénonciation d'un repris de justice. — La Révolution de juillet et la comédie de quinze ans expliquées par le Globe et le National. — Aveux sur les Jésuites après la Révolution.

En attaquant la Congrégation, les ennemis de l'Eglise et de la Monarchie avaient admirablement calculé leurs coups. Ils dépopularisaient les Royalistes; ils jetaient sur les épaules des Chrétiens un manteau d'hypocrisie. Ce n'était cependant encore qu'une partie de leur tâche; ils annihilaient la génération présente , mais il importait surtout de tuer l'avenir. Les Jésuites, soutenus par l'Épiscopat, encouragés par les pères de famille, faisaient, dans les limites de la loi, une rude concurrence à l'Université. Ils n'avaient, en 1826, que douze maisons: huit Collèges, deux Noviciats et deux résidences. Au lieu de chercher à s'étendre, ils préféraient se fortifier. On les voyait à l'œuvre; on appréciait leur système d'éducation en le comparant à celui de l'Université. Le parallèle une fois établi, on désertait les Collèges royaux pour entrer dans les petits Séminaires. Les Evêques de Strasbourg , de Luçon, de Limoges, d'Avignon, de Bayonne, d'Aire, d'Orléans, de Belley, de Toulouse, du Mans, de Coutances, d'Angers, de Montpellier, de Carcassonne, du Puy, de Périgueux, de Rennes, de Châlons, de Besançon, de Sens et d'Alby, se faisaient en 1821 et en 1822 les interprètes de leurs diocésains. Ils demandaient des Jésuites. L'abbé Mongazon, fondateur du Collège de Beaupreau, et dont le nom est encore béni par les Angevins; l'abbé Capitaine, qui élevait à un haut point de prospérité le petit Séminaire de Servière, suppliaient les chefs de l'Ordre d'accepter de leurs mains la direction de ces établissements. Les maisons de Magnac et du Dorât

leur étaient offertes aux mêmes conditions. Du fond des Ardennes ainsi que de la Normandie, de l'Ardèche et du Haut-Rhin , de l'Yonne et de la Vendée , un grand nombre de riches personnages écrivaient au Provincial pour mettre à sa disposition des propriétés qu'il transformerait en Collèges. Un Collège tenu par les Jésuites était une fortune pour le département. Ils n'avaient aucun bénéfice à réaliser; ils ne prélevaient aucun traitement : il leur était donc permis de donner au plus bas prix possible une éducation que souvent ils s'empressaient d'accorder gratuitement.

Leurs petits Séminaires n'étaient pas assez vastes pour répondre à toutes les demandes; l'Université ne se déguisa pas le danger dont elle était menacée : elle fit cause commune avec les adversaires de l'Institut. Les Jésuites possédaient à Saint-Acheul , près d'Amiens, une école dont le nom était devenu un cri de ralliement pour les libéraux. Saint-Acheul recevait dans ses murs les enfants des familles les plus illustres de France. Les belles-lettres y florissaient avec la piété; les devoirs, les études, les plaisirs, tout y était réglé dans une mesure parfaite. Cette maison modèle avait pour chef un homme d'un caractère tout à la fois doux et ferme , d'un esprit pénétrant et plein d'aménité antique. Le Père Loriquet, né à Epernay le 5 août 1 767, se consacrait à l'éducation de la jeunesse; il avait écrit dans ce but plusieurs ouvrages élémentaires et entre autres une Histoire de France. Composé à une époque où les passions politiques étaient dans leur effervescence, cet abrégé en portait de temps à autre une vive empreinte. Les événements et les hommes de la Révolution y étaient jugés sans ménagement, comme ils avaient agi. On remarquait surtout dans la seconde édition des passages aux-

quels personne ne s'était arrêté d'abord, mais que la réaction en faveur de Napoléon et la haine du Libéralisme contre les Jésuites, acceptaient comme l'opinion immuable de la Société de Jésus. On ne s'inquiétait pas si le Père Loriquet, ramené, ainsi que ses contemporains, à des idées plus calmes, avait corrigé, émondé ou adouci ces passages dans les éditions subséquentes. On ne tenait compte pour le Jésuite ni des enthousiasmes de i8i4 ni de l'irritation de 1 8 1 5 ; il avait partagé l'entraînement général; on ne prenait que lui à partie. Son ouvrage fut le type du fanatisme et de la mauvaise foi. On y lisait l :

« Ainsi se termina la journée dite du 18 brumaire. Les Parisiens, depuis long-temps accoutumés aux révolutions, restèrent tranquilles spectateurs de celle du i8 brumaire. Ils avaient oublié, ce semble, que le chef qu'elle leur donnait était celui-là même qui avait égorgé leurs frères dans les rues de la capitale ; du moins ils ne savaient pas encore ce que sa longue domination devait coûter de sang et de larmes à la France ; mais il entrait dans les desseins de la Providence d'établir sur leurs têtes celui qu'elle destinait à être la verge de l'Europe et l'exécuteur de la justice contre un peuple coupable de tous les forfaits de la Piévolution. »

Après avoir raconté la campagne de Russie et ses fatales conséquences, Loriquet ajoute des réflexions qui disparurent plus tard de son œuvre.

« Telle fut, dit-il % l'issue de l'entreprise la plus insensée , mais aussi la plus funeste, dont les annales du monde nous aient conservé le souvenu*. En parcourant l'histoire ancienne et moderne, on reconnaîtra que jamais réunion

» Histoire de France, t. n, p. 285 (édition de 181G). 2 Ibidem, p. 321.

d'hommes si formidable, soit par le nombre, soit par la valeur, soit par la discipline, n'éprouva de plus affreux revers. Pour trouver une catastrophe qui y soit comparable, il faut remonter jusqu'à Pharaon et aux six cent mille Egyptiens engloutis dans la Mer Rouge.

>' Que si Ton veut se rendre attentif aux vues de la Providence , on reconnaîtra dans le désastre des Français le châtiment des dévastations, des massacres, des sacrilèges, des atrocités de toute espèce, dont se rendait coupable depuis vingt ans cette armée toujours recrutée d'enfants de la Révolution, et dévouée, moins encore par état que par habitude et par goût, à tous les genres de crimes et de forfaits. La justice divine s'en était servie pour promener la terreur et la désolation sur toute l'Europe. Dès que cette verge redoutable eut rempli sa mission , elle fut à son retour brisée par le souffle du Tout-Puissant, et elle disparut de la terre. Si l'on considère de plus que Dieu avait sur la France et sur la famille de saint Louis des vues de miséricorde , on concevra sans peine qu'il entrait dans l'exécution de ses desseins de les délivrer Tune et l'autre d'une génération impie et sanguinaire, qui, après avoir dévoré l'Europe, aurait dévoré son propre pays, et éternisé la domination- du tyran dont elle étayait la puissance et servait les fureurs. »

Le récit de la bataille de Waterloo se termine par ces cruelles paroles de Loriquet x :

« Ce moment fut décisif. Bonaparte perdit la tête; il abandonna son armée et disparut. Bientôt la plupart des corps se débandèrent, et la déroute commença. Dans cette situation, la garde impériale se signala par un acte

1 Ibiddm, p. 335.

de désespoir, dont l'histoire offre bien peu d'exemples. Environnée de toutes parts et placée sous le feu de la mitraille anglaise , elle fut invitée à se rendre. La garde impériale meurt et ne se rend pas! telle fut la réponse, et aussitôt on vit ces forcenés tirer les uns sur les autres et s'entretuer sous les yeux des Anglais, que cet étrange spectacle tenait dans un saisissement mêlé d'horreur. »

Nous blâmons ces erreurs et ces jugements. Loriquet lui-même, dans des éditions postérieures à celle de 1816, fit justice de la plupart des exagérations; mais alors chacun se croyait obligé de jeter la pierre à Napoléon et à son armée. Quand le Jésuite s'exprimait ainsi, l'homme dont tous les partis proclament le patriotisme, Chateaubriand, faisant expier à l'Empereur sa gloire et ses attentats, s'écriait ' en 181 4, et réimprimait en 18 16:

« Gomment expliquer les fautes de cet insensé? Nous ne parlons pas encore de ses crimes. » Puis, après avoir raconté l'assassinat du duc d'Enghien, l'auteur de la Monarchie selon la Charte ajoute : « Il ne reste à celui qui s'est abaissé au-dessous de l'espèce humaine par un crime qu'à affecter de se placer au-dessus de l'humanité par ses desseins, qua donner pour prétexte à un forfait des raisons inaccessibles au vulgaire, qu'à faire passer un abîme d'iniquité pour la profondeur du génie.

» Il a, continue Chateaubriand en parlant de Napoléon 2, il a plus corrompu les hommes, plus fait de mal au genre humain dans le court espace de dix années, que tous les tyrans de Rome ensemble, depuis Néron jusqu'au dernier persécuteur des Chrétiens. Les principes qui servaient de base à son administration passaient de son gouvernement dans les différentes classes de la so-

1 De Buonaparle et des Bourbons, par M. de Chateaubriand, p. 2.

2 Ibidem, p. 9.

ciété : car un gouvernement pervers introduit le vice chez les peuples , comme un gouvernement sage fait fructifier la vertu. L'irréligion, le goût des jouissances et des dépenses au-dessus de la fortune, le mépris des liens moraux, l'esprit d'aventure, de violence et de domination descendaient du trône dans les familles. Encore quelque temps d'un pareil règne, et la France n'eût plus été qu'une caverne de brigands. »

Arrivant à la conscription, qu'il appelle le code de /'enfer, Chateaubriand raconte l :

« On en était venu à ce point de mépris pour la vie des hommes et pour la France d- appeler les conscrits la matière première et la chair à canon. On agitait quelquefois cette grande question parmi les pourvoyeurs de chair humaine, savoir : combien de temps durait un conscrit; les uns prétendaient qu'il durait trente-trois mois, les autres trente-six. Buonaparte disait lui-même : « J'ai 3oo,ooo hommes de revenu. » Il a fait périr, dans les onze années de son règne , plus de cinq millions de Français; ce qui surpasse le nombre de ceux que nos guerres civiles ont enlevés pendant trois siècles, sous les règnes de Jean, de Charles V, de Charles VI, de Charles VII, de Henri II, de François II, de Charles IX et de Henri IV. Dans les douze derniers mois qui viennent de s'écouler, Buonaparte a levé (sans compter la garde nationale) treize cent trente mille hommes, ce qui est plus de cent mille hommes par mois. Et on a osé lui dire qu'il n'avait dépensé que le luxe de la population.

» Saigné à blanc par le bourreau, ce corps, vide de sang, n'a pu faire qu'une faible résistance; mais la perte des hommes n'était pas le plus grand mal que faisait la

1 I bidon, p, 2, G et 17.

conscription; elle tendait à nous plonger, nous et l'Europe entière, dans la barbarie. »

Chateaubriand ne s'arrête pas là. Il trace de l'Empereur un portrait qui a plus d'un point de ressemblance avec celui qu'a ébauché le Jésuite. « Lorsque Dieu, écrit Chateaubriand *, envoie sur la terre les exécuteurs des châtiments célestes, tout est aplani devant eux : ils ont des succès extraordinaires avec des talents médiocres. Nés au milieu des discordes civiles, ces exterminateurs tirent leurs principales forces des maux qui les ont enfantés et de la terreur qu'inspire le souvenir de ces maux : ils obtiennent ainsi la soumission du peuple au nom des calamités dont ils sont sortis. Il leur est donné de corrompre et d'avilir, d'anéantir l'honneur, de dégrader les âmes, de souiller tout ce qu'ils touchent, de tout vouloir et de tout oser, de régner par le mensonge, l'impiété et l'épouvante, de parler tous les langages, de fasciner tous les yeux, de tromper jusqu'à la raison , de se faire passer pour de vastes génies lorsqu'ils ne sont que des scélérats vulgaires; car l'excellence en tout ne peut être séparée de la vertu. Traînant après eux les nations séduites, triomphant par la multitude, déshonorés par cent victoires , la torche à la main , les pieds dans le sang , ils vont au bout de la terre comme des hommes ivres, poussés par Dieu, qu'ils méconnaissent. »

En 1814 et en 181 5 il tomba sur l'Empereur une de ces immenses imprécations dont tous les écrits de l'époque retentissent. Carnot est aussi explicite que Louis- Philippe, duc d'Orléans; Benjamin-Constant et Pasquier ne le cèdent pas au maréchal Soult et à Laine. Les feuilles quotidiennes, les ouvrages périodiques, la prose ainsi

1 De Buonapnrte et des Bourbons, p. 42.

que les vers, tout porte l'empreinte de cette colère d'un peuple qui passera si vite des excès de la fureur à l'admiration la plus exagérée. Bonaparte a été pour tous l'ogre de Corse, le tigre qui se repaît du sang de la France. Chacun a maudit cette gloire déchue que la comparaison ou l'enthousiasme devait élever si haut. Avec le vicomte de Chateaubriand, chacun inventa de nouveaux mots, des apostrophes plus amères les unes que les autres, pour flétrir celui «qui est descendu, comme Genseric , là où l'appelait la colère de Dieu. Espoir de tout ce qui avait commis et de tout ce qui médite un crime, il est venu, il a réussi l. » Ces iniquités des partis s'atlressant aux vaincus et les confondant tous dans le même anathème, ont été oubliées2; une seule a survécu. Le Père Loriquet est souvent montré comme un insul-

' Moniteur de Gand du 12 mai 1815. Rapport du vicomte de Chateaubriand sur l'état de la France.

2 Le Journal des Débats du 10 août 1815 va, eu fait de récriminations, beaucoup plus loin que le Jésuite. Il dit : « Buonaparte, qui se croyait encore sûr du trône il y a deux mois, flotte en ce moment entre la question de savoir s'il doit se laisser conduire à l'île de Sainte-Hélène et celle de quitter la vie. Celui que tant de bras dévoués environnaient il y a peu de temps ne saurait même se flatter aujourd'hui de trouver une maiu d'esclave qui lui rendît le service de le tuer. Au-dessous de l'efféminé Ollion, qui du moins sut mourir sans balancer, et plus malheureux que Néron, dont un affranchi termina les jours, il n'a pas su se donner la mort et n'est pas assuré maintenant de l'obtenir. Tous ces princes de sa façon, que nous avons vus figurer avec lui sur le théâtre du Champ-de-Mars, dans des costumes et avec des attitudes plus ou moins dramatiques et grotesques, furent disperses comme une troupe de masques le lendemain du carnaval , jetant leurs couronnes , leurs sceptres et leurs manteaux. Le roi Murât , surnommé Franconi à cause de l'affectation de sa parure militaire, et qui n'a pu venir étaler au Champ de-Mai ses plumes, ses broderies et tout son oripeau. erre maintenant presque seul dans les défilés les plus détournés des Alpes, sous un déguisement beaucoup moins pompeux. Il paraît qu'on nous ramènera, et qu'on va rendre à la justice de nos tribunaux Lallemand et flovigo, qui, certes, ne croyaient guère que leur dévouement intéressé à l'ex-Empereur aurait un pareil résultat. Brune, que Buonaparte n'a cessé d'abreuver des humiliations les plus amères, et qui n'avait de courage que pour les supporter, termine le cours de ses exploits par se brûler la cervelle, et se voit réduit à se tuer, en dupe , pour la cause d'un homme dont il n'a reçu que de mauvais traitements, etc. »

Le 8 mars 1815 , le maréchal Soult, duc de Dalmatic, publie un ordre du jour à. l'armée. Le vieux soldat de la République et de l'Empire s'adresse en ces termes aux compagnons d'armes de l'Empereur :

« Cet homme, qui naguère abdiqua aux yeux de toute l'Europe un pouvoir usurpé,

teur au pied des statues de Napoléon. Pourquoi lui seul a-t-il été excepté de l'amnistie générale accordée par le temps? Il n'y a qu'une raison plausible, c'est qu'il appartenait à la Compagnie de Jésus.

La défense de Loriquet était péremptoire : il dédaigna d'user de ces moyens. Il paraissait passer condamnation sur les injures dont son nom était l'objet : on profita de ce silence pour accréditer une fable dont l'absurdité fit la fortune. Les journaux annoncèrent qu'on lisait, qu'ils avaient lu eux-mêmes dans l'ouvrage du Jésuite, que « M. le marquis de Buonaparte était le lieutenant-général des armées de Louis XVIII. » Née dans l'officine du Constitutionnel, cette niaiserie devait être dédaignée par le plus simple bon sens. Le parti libéral l'accepta comme une vérité incontestable, et il fut avéré pour lui que telle

dont il avait fait un si fatal usage, Bonaparte est descendu sur le sol français, qu'il ne devait plus revoir.

» Que veut-il? la guerre civile; que cherche-t-il ? des traîtres ; où les trouverait il? serait-ce parmi ces soldais qu'il a trompés et sacrifies tant de fois en égarant leur bravoure? serait-ce au sein de ces familles que son nom seul remplit encore d'effroi?

» Bonaparte nous méprise assez pour croire que nous pouvons abandonner un souverain légitime et bien-aimé pour partager le sort d'un bomme qui n'est plus qu'un aventurier ; il le croit, l'insensé! et son dernier acte de démence acbève de le faire connaître. »

Le procès-verbal de déebéance et des constitutions du Sénat, en 1814, n'accusait-il pas encore Napoléon «d'avoir entrepris la guerre dans l'intérêt de son ambition démesurée, d'avoir trahi ses serments, d'avoir mis le comble aux malheurs de la patrie en régnant dans la seule vue de son intérêt personnel, d'avoir rendu de son chef plusieurs décrets portant peine de mort. »

Qui a signé de pareils actes? le duc de Plaisance, Barbé-Marbois , Chasseloup-Laubat, Chollet, d'Haubersaeri, Destutt de Tracv, Garât, Grégoire, Lanjuinais, Malleville et tant d'autres.

Louis-Philippe d'Orléans, en acceptant le commandement de l'armée de Catalogne destinée à agir contre les Français, répondait à la Bégcnce espagnole le 7 mai l8l0 : « En prenant ce commandement, je remplis ce que mon honneur et mon inclination me dictent. Je suis éminemment intéressé aux succès de l'Espagne contre le tyran qui a voulu ravir tous ses droits à l'auguste maison dont j'ai l'honneur d'être issu. Heureux si mes faibles efforts peuvent contribuer à relever les trônes renverséspar l'usurpateur, à maintenir l'indépendance elles droits des peuples qu'il foule aux pieds depuis si long-temps. »

En face de pareilles imprécations sorties de toutes les bouches, que sont les pagesaccusatrices du Père Loriquet?

était l'éducation donnée à Saint-Acheul et dans les collèges où Ton suivait le cours de Loriquet1.

Saint-Acheul, comme la Congrégation, servit de cri de guerre au parti. C'était le plus brillant collège d'Europe, on en fit un séjour où l'ignorance et l'hypocrisie furent le point de départ à la jeunesse. Les hommes les plus éminents de l'époque y faisaient élever leurs enfants; de grands orateurs, d'illustres écrivains, des chefs de l'Eglise, tels que le vicomte de Bonald, le comte de

1 Nous n'avons pas besoin de dire que cetie stupidité ne s'est jamais trouvée sous ]a plume du Jésuite. L' Histoire de France a eu un grand nombre d'éditions; nous les avons toutes vérifiées, et ces paroles ne se rencontrent dans aucune. D'autres ont fait le même travail, ils ont obtenu le même résultat. Ce résultat fut souvent opposé à ceux qui prétendaient avoir lu les paroles incriminées. On les défiait d'apporter la preuve de leur assertion; tous répondirent que le passage se trouvait dans la première édition. Elle est sous nos yeux; composée en 1810, elle parut en 1814; mais, par malheur pour la véracité des feuilles libérales, elle s'arrête à la mort de Louis XVI. C'est dire assez qu'il ne peut y être question du marquis de Buonaparte, alors jeune et complètement ignoré. Cela est démontré comme une vérité mathématique ; cela n'a pourtant été jamais reconnu par les adversaires de la Société de Jésus. La plaisanterie leur paraissait de bonne guerre ; ils ont continué à la propager. Du pamphlet elle s'est élevée à la tribune de la Chambre des pairs. M. Passy la ramassa un jour dans la boue pour en faire un texte d'accusation. Le Père Loriquet allait mourir : il ne voulut pas d'abord laisser la Société de Jésus sous le coup de cette ridicule imputation ; le 9 mai 1844, il écrivit à M. Passy. Quand la lettre dont nous citons quelques fragments eut été rédigée, on la lui fit sacrifier à un sentiment d'humilité ; il l'ensevelit dans ses papiers. Le Père Loriquet n'est plus : nous croyons devoir publier un passage de la réponse qu'il adresse à ce membre de la Chambre «les pairs.

« Monsieur, c'est l'auteur d'une Histoire de France attaquée par vous devant la Chambre des pairs qui prend enfin la liberté de vous écrire. Le 29 avril dernier, vous m'avez appris, et à bien d'autres encore, que, dans cet ouvrage, j'avais donné à Napoléon les titres de marquis de Buonaparte et de lieutenant-général des armées de Louis XVIII. Non content de le dire, vous l'avez soutenu devant la noble Chambre; vous n'avez pas reculé même en présence de toutes les éditions réunies , lesquelles vous donnaient, pardonnez-moi l'expression, le démenti le plus formel.

» Je dois à la vérité, combattue par vous avec tant de persistance, d'en appeler au tribunal de votre conscience et de réclamer personnellement contre une assertion mensongère, que, du reste (car je crois à votre bonne foi), vous n'avez pu reproduire que trompé vous-même par des oui-dire, par des rapports dénués de tout fondement.

» Sans doute, il peut se trouver uu faussaire capable de faire ce qu'on appelle un carton, de mettre telle sottise qu'il voudra sur un feuillet détaché, et de substituer, dans quelques exemplaires, le faux texte au texte véritahle de l'auteur.

» Supposez donc que le feuillet postiche existe, et qu'il vous tombe sous la main, et que vous puissiez le présenter à la Chambre des pairs... Mais les cent mille exemplaires, tirés et répandus de toutes parts depuis 1814, sont encore là pour prolester

Sèze1, premier président de la Cour de cassation , Frayssinous, de Bombelles, de Quélen et plusieurs autres dignitaires du Clergé ou de la science, venaient rendre hommage à cet établissement. Au mois d'août 1825, dans la chaleur des attaques dont le Libéralisme poursuivait la Compagnie de Jésus, Saint- Acheul reçut une autre visite. M. Dupin, l'un des coryphées du parti, y arriva, et fit demander à saluer les maîtres pour qui Charles Ledru, son jeune introducteur, professait une affectueuse estime. M. Dupin fut accueilli par le Père Loriquet avec cette courtoisie des anciens jours qui, en présence d'un adversaire, sait laisser à la porte les hostilités de la veille ou du lendemain. De son œil investigateur, l'avocat constitutionnel parcourut la maison, il embrassa l'ensemble des études; il s'honora en honorant cette maison

contre l'imposture ; mais l'ouvrage stéréotypé existe, toujours le même depuis près de trente ans, chez l'imprimeur, et son immuable existence est une réclamation perpétuelle, irrécusable ; mais le feuillet, ou peut-être la feuille entière clandestinement substituée à la véritable, si toutefois elle existe, examinée de près par des connaisseurs, donnera toujours, par la différence même du caractère et du papier, de quoi confondre le coupable et le ridicule auteur de cet odieux guet-apens. Enfin il y a aujourd'hui, soit à Paris, soit à Lyon et dans toute la France, tant d'établissements , tant de maîtres et de maîtresses, tant de milliers d'élèves qui, depuis 1814, ont eu, ont même encore cet ouvrage entre leurs mains ! Veuillez les interroger en tel nombre qu'il vous plaira ; pour abréger les recherches, indiquez-leur seulement le chiffre de la page maudite; faites-vous même aider, dans cet important travail, par M. Portalis, qui a été pour vous une autorité : vous me direz ensuite, ou plutôt encore à la Chambre des pairs, devant laquelle vous vous êtes fait mon dénonciateur, combien vous aurez trouvé de personnes qui aient lu, clans mon Histoire de France, la sotte phrase du marquis de Buonaparte, lieutenant-général des armées de Louis XVIII. >» ' M. de Sèze, défenseur de Louis XVI devant la Convention, fut accueilli à Saint- Acheul par les maîtres et par les disciples avec toute sorte de respects. L'hymne

O Richard! 6 mon roi!

L'univers t'abandonne!

Sur la terre il n'est donc que moi Qui s'intéresse à ta personne;

salua son entrée. Ce chant émut vivement le vénérable magistrat, et, en présence de tous les élèves, il rappla qu'il devait son éducation aux Jésuites. « Ah! monsieur le comte, reprit le Père Loriquet, il faut convenir que vous avez bieu mal profité de nos leçons. — Comment cela ? dit M. de Sèze tout étonné. — C'est, ajouta le Père, que les Jésuites, ainsi que chacun le sait, ont dû vous enseigner comme aux autres à tuer les fois, et que tout au contraire vous les avez défendus au péril de votre vie. >•

où tout rappelait les souvenirs des Porée, des Jouvency et des Tournemine. Le jour suivant M. Dupin revint encore; il fut accueilli avec les mêmes égards, il rencontra partout la même affabilité. Les jeunes Royalistes s'élevant sous l'aile des Jésuites eurent l'art de glisser dans leurs travaux du jour un éloge plein de délicatesse qui émut vivement M. Dupin. Alors, prenant la parole, il s'écria : « Je vois que Saint-Acheul est justement célèbre; l'éducation qu'il vous donne ne peut avoir que d'heureux succès. N'est-elle pas fondée sur la vérité, c'est-à-dire sur la Religion, hors de laquelle il n'y a point de salut, parce qu'elle seule est la vérité? Oui, comme une autre Cornélie, cette maison pourra se glorifier de tels enfants, elle pourra les montrer avec une égale confiance à ses amis et à ses ennemis. Pour ce qui est de moi, messieurs, je vous remercie sincèrement de la douce satisfaction que vous m'avez procurée. »

L'avocat du Libéralisme et les Jésuites s'étaient connus et appréciés. Ils s'estimaient, ils échangeaient leurs ouvrages ' avec des témoignages réciproques d'amitié ; une correspondance suivie s'était établie entre lui et les Pères. Le 2 juin 182,6, il fit trêve à ses éloquentes occupations pour venir se reposer auprès de ces Jésuites que la presse attaquait avec une véhémence inouïe. Le 2 juin était le jour de la fête du Sacré-Cœur. M. Dupin y assista. Au moment où la procession déroulait ses nombreux anneaux d'écoliers chantant les louanges de Dieu, le Père Loriquet s'approche du célèbre légiste; il l'invite à prendre l'un des cordons du dais. M. Dupin s'excuse en disant : « Mais je n'en suis pas digne. » Avec

1 Le premier opuscule que M. Dupin adressa aux Jésuites est intitulé : Des magistrats d'autrefois, des magistrats de la Révolution, des Avocats à venir. On y lit en dédicace manuscrite de la main de l'auteur : « OFfert à messieurs de Saint-Acbeul comme une marque de mon respect et de mon estime. Dupin. »

une spirituelle malice, le Jésuite reprend : « Personne, en effet, n'en est cligne sur la terre. » Forcé dans les derniers retranchements de sa modestie intéressée, M.. Dupin accepte l'honneur qui lui est déféré, et, la joie au front, marchant à côté de Roger de Beauvoir déguisé en ange, il traverse les verdoyantes allées et les chemins jonchés de fleurs que le Saint- Sacrement dut parcourir. M. Dupin s'éloigna le 3, mais le spectacle qu'il avait eu sous les yeux était encore présent à son cœur. Au moment de quitter Amiens, il écrivit au Père Loriquet pour lui témoigner sa reconnaissance. « J'emporte avec moi, lui mandait-il dans ce billet , le souvenir des plus douces émotions que j'aie éprouvées de ma vie. »

Ces émotions trouvèrent à Paris un violent correctif. M. Dupin a le courage de la vérité jusqu'au moment du danger. Ce moment arrivé, il recule, parce que, avant tout, il a besoin d'éloges. Le 1 7 juillet de la même année, quelques jours après la procession de Saint-Acheul , le Père Loriquet, écrivant à sa famille, disait : « Toute la France retentit de la visite que M. Dupin nous a faite. Les plaisanteries ont plu sur lui de toutes les plumes libérales, je ne sais s'il aura le courage de revenir. »

M. Dupin ne revint pas, et Loriquet, dans les annales inédites du petit Séminaire de Saint-Acheul, en donne les véritables motifs : « Il avait, dit-il en racontant l'odyssée du Démosthènes libéral, l'ambition de parvenir à être député, et à cette époque il ne pouvait l'être que par l'appui d'une faction. Or les journaux de cette faction, ayant vu ce qu'il venait de faire à Saint-Acheul, s'élevèrent tous à la fois contre lui, le traitèrent de transfuge, de dévot, de cagot, de Jésuite. En même temps, les pamphlets en vers, en prose, les traits malins, les vi. 1U

épigrammes, les sarcasmes tombèrent sur lui de toutes parts. Au lieu de les braver et de soutenir hardiment ses premières démarches, il eut la faiblesse de chercher à s'excuser. Cette triste apologie ne désarma pas sitôt le parti ; il ne cessa de poursuivre M. Dupin que quand celui-ci lui eut donné un gage certain de repentir par sa signature qu'il apposa à la trop fameuse Dénonciation de Montlosier contre le parti-prêtre, c'est-à-dire contre la Religion catholique. De ce moment aussi, nous rompîmes toute correspondance avec lui. »

L'homme qui, par la nature même de son talent agressif, pouvait si aisément se passer de cette gloire futile que les journaux prodiguent le matin, et qui le soir est oubliée par le lecteur le plus assidu, n'avait pas osé résister à la guerre de sarcasmes dont il se voyait la victime. M. Dupin reculait devant les railleries de ses amis; il craignait d'affronter leur artillerie de jeux de mots et de méchancetés. Il courba la tête sous le joug; il fit de l'hypocrisie légale et de la cruauté parlementaire. Il ne lui était pas permis d'estimer tout haut les vertus que, dans le fond de son cœur, il regardait comme parfaitement honorables; il se le tint pour dit, et se transforma en adversaire de la Compagnie. Pendant ce temps, les Jésuites, qui se vouaient aux outrages, ne se plaignirent point des inculpations dont on les chargeait. Pour être plus populaires que Benjamin Constant et La Fayette, ils n'avaient qu'à abjurer leur principe de Foi ou qu'à marcher sous la bannière du Libéralisme. Le 5 octobre 1826, au plus fort de la mêlée, le Père Godinot, Provincial, trace aux enfants de saint Ignace leur règle de conduite : «Vous connaissez, leur écrit-il, les circonstances actuelles et combien il importe que nous ne méritions pas de reproches de la part de Dieu et que nous n'en méri-

tions pas non plus de la part des hommes. Pressé par ces motifs et par beaucoup d'autres, je recommande plus fortement que jamais que tous prêtres, régents, surveillants, frères, s'efforcent sérieusement d'être à Dieu pleinement; qu'ils pratiquent les solides vertus d'obéissance, de charité, d'humilité, de pureté d'intention, de gravité et de modestie religieuse. Que tous, dans les œuvres de zèle, dans les prédications, les instructions, le catéchisme, les rapports avec qui que ce soit, les conversations, gardent les règles de la prudence et de la discrétion et tout ce que recommande l'esprit religieux. »

Ces instructions secrètes donnent la mesure des Jésuites. Ils crurent qu'il valait mieux se laisser emporter par Forage que de trahir une apparence de devoir. Ils restèrent donc en butte aux traits de leurs ennemis. Saint- Acheul était, comme la Congrégation, un lieu désigné aux vengeances et aux accusations. Le nom de Loriquet, ainsi que celui de Ronsin , fut un talisman qui fit tomber devant lui les portes les mieux gardées des Tuileries et des Ministères. Loriquet devint le canal de toutes les faveurs; et, au moment où la France constitutionnelle le proclamait l'arbitre suprême des affaires, le pauvre Jésuite écrivait à son frère le 5 novembre 1827 : « Ce serait vous tromper que de vous promettre ma recommandation auprès de M. de Rainneville. Les choses ne se font pas chez lui par recommandation, à moins que ce ne soit celle du mérite, qui commande la préférence, le mérite supérieur. Mes recommandations, quand il m'arrive d'en faire, ce qui est fort rare, se bornent à l'indiquer. M. Alphonse de Rainne ville a été mon écolier en rhétorique, et a fini ses études ici : il n'est pas étonnant que je sois lié avec lui. «

Loriquet refuse même à un frère son intervention, il la refuse en termes positifs; et, abandonnant la terre pour s'élever à de plus hautes considérations, il ajoute : « Puisque nous en sommes sur les confidences, je vous rappellerai qu'il y a aujourd'hui quatorze ans que notre père est inhumé, que cela nous vieillit fort, que notre tour approche, et qu'il serait, selon moi, bien triste d'être surpris, surtout après une longue vie durant laquelle on a eu tout le temps de se préparer. »

À Paris et dans le monde, on ne voyait pas les disciples de l'Institut dans la réalité. Gomme l'historien, on ne les suivait pas jusque dans leurs relations les plus intimes; on se contentait de les juger sur le portrait que la passion en traça. On les improvisait intrigants et ambitieux, afin d'entretenir dans les masses la sourde irritation qu'on espérait un jour faire éclater contre la monarchie. Ainsi que la Congrégation, Saint-Acheul fut mis à l'index de la presse libérale; les autres maisons ou petits Séminaires de l'Ordre subirent le même ostracisme. La presse, la tribune et le barreau découvrirent partout des Jésuites. Le Constitutionnel, dans ses rêves, les entrevit riches à millions : il annonça que toutes les grandes terres à vendre étaient leur proie1. Il les surveilla avec autant d'exactitude sur tous les points du globe. Il se fit l'interprète des douleurs paternelles ; il força l'Europe à

1 Au mois d'avril 1825, le Constitutionnel raconte que les Pères viennent d'acheter au prix de onze cent mille francs l'ancienne abbaye du mont Saint-Martin, près de Saint-Quentin, et M. Thiers, le rédacteur de cette feuille, s'écrie dans sa vertueuse indignation : « Où les Jésuites prennent-ils tant de millions? ils faisaient donc le commerce? ils voulaient créer une nouvelle succursale de Saint-Acheul. »

Peu de jours après , le notaire chargé de la vente de l'immeuble écrivit au Constitutionnel que l'abbaye de Saint-Martin n'était pas encore vendue.

Une autre fois, dans son numéro du 13 août 1819, le même journal affirme que les Jésuites ont établi leur quartier-général au village d'École, à une lieue de Besançon, qu'ils y font construire un véritable palais qui a déjà coûté 400,000 francs, et que de là ils travaillent à diriger les élections. Or, il n'existait dans ce temps-là aucun Jésuite en Franche-Comlé ni même dans l'est de la France.

s'attendrir sur les cruautés dont les enfants élevés par les Jésuites lui semblaient être les malheureuses victimes1. Il annonça même en frémissant que l'inquisition, telle que Philippe II d'Espagne la concevait, allait être établie en France, et que les Pères cle la Compagnie seraient les Torquemada des premiers auto-da-fé.

Ce système d'imposture était si bien passé en habitude, que Capefigue lui-même s'est cru obligé de flétrir une pareille tactique. u Le Constitutionnel, dit-il % s'élevait contre l'envahissement du parti-prêtre ou administratif: aussi sa popularité s'accroissait- elle d'une manière immense. Le défaut de cette politique, défaut inhérent à la mission qu'elle s'est donnée, était d'adopter un peu légèrement les plaintes que la passion et les petites haines locales pouvaient inspirer. Les unes se trouvaient fausses, les autres dénaturées; mais les démentis, qui n'arrivaient pas par le Constitutionnel à ses abonnés, n'altéraient en rien le système de plaintes et de griefs qu'il avait adopté contre le gouvernement. >>

Un ennemi plus redoutable pour les Jésuites s'élançait alors clans la mêlée. Le Constitutionnel et le Courrier venaient , par un jugement solennel , de rencontrer des complices dans la Cour royale de Paris. Les magistrats de 1825 n'avaient vu qu'un excès de zèle gallican au fond de ces attaques. Ils prétendaient que l'introduction des Jésuites en France et l'attitude ultramontaine d'une

1 Les 22 et 23 janvier 1826, le Constitutionnel raconte l'histoire d'un infortune jeune homme que les Jésuites de Brig en Valais ont jeté dans un cachot, qui s'échappa , erra pendant un mois entier, et fut enfin reucontré couvert de haillons et dans le plus affreux dénûment. Afin que rien ne manque au récit , le Constitutionnel, contre son habitude, a le malheur de nommer ce jeune homme. Il annonce que c'est le fils de M. Courvoisier, procureur-général à Lyon. M. Courvoisier dément toute cette fable, et dans sa lettre il dit au journal « que son correspondant de Genève mérite bien peu de confiance , et que les Jésuites de Brig se donnent avec beaucoup de bonté et beaucoup de soins à l'éducation des élèves qu'on leur confie. »

2 Histoire de la Restauration par un homme d'État, t. VI, p. 180 (Paris, 1832).

partie du Clergé les avaient suffisamment provoquées. Par un aveuglement que la foi des peuples déplorera long-temps, ils ne rendaient pas un arrêt contre l'esprit révolutionnaire, mais un service à l'incrédulité. Sans le vouloir peut-être, ils accordaient un droit d'impunité et d'audace aux écrivains qui, par ambition ou par fanatisme, se faisaient les irréconciliables ennemis de Tordre légal et de la Religion. Ce funeste arrêt des 3 et 5 décembre 1825 devait enfanter de nouveaux assaillants : le comte de Montlosier parut. C'était un vieil athlète de la monarchie, un homme dont les idées féodalement rétrogrades faisaient pâlir de frayeur les Libéraux de 1826, un écrivain qui, dix années auparavant, leur avait dit : « Les atrocités de la Révolution ne sont pas dans le cœur humain, elles sont dans le cœur de vos doctrines \* Mais le comte de Montlosier avait des rancunes jansénistes à satisfaire : il mit au service de l'impiété constitutionnelle son nom, ses vertus privées, son austère figure, son besoin de faire du bruit et ses impétueuses colères contre les empiétements du partiprêtre. Il fut enrôlé avec des acclamations sans fin ; on le reçut comme un libérateur dans ce camp où tout lui avait été hostile jusqu'à ce jour. Un besoin commun réunissait encore sous le même drapeau les bâtards de Voltaire et les parodistes de Port-Royal. Cette alliance engendra une catastrophe. On oublia les griefs passés pour se prodiguer l'encens; on se donna des airs de dévouement patriotique et de martyre; puis on marcha à l'assaut de la Congrégation et de l'Eglise, sous le commandement de la nouvelle recrue. Le Mémoire à consulter sur un système religieux tendant à renverser la Religion, la Société et le Trône fut publié; il devint

1 De la Monarchie en 1816, par le comte dfe Montlosier.

l'Evangile de tous les écrivains, de tous les avocats, de tous les banquiers, de tous les conspirateurs prêtant à la Révolution leur plume, leur faconde, leur argent ou leur liberté.

En face du gouvernement qui a pour lui la force et le droit, mais qui tremble sous les attaques, la Révolution organise un vaste système de propagande. Elle compte en France, en Italie, en Allemagne, en Russie et dans la Péninsule, une multitude de Sociétés secrètes, d'où, à des temps donnés, elle tire ses Sand et ses Louvel, ses quatre sergents de La Rochelle et ses Troubetskoi, ses Pcstel et sesAlibaud. Par l'éducation et par la chaire, les enfants de saint Ignace sont un obstacle à ses vœux ; sous prétexte d'abattre l'esprit jésuitique au pied du trône légitime, elle dénonce la Congrégation. Montlosier en démontre l'illégalité et les tendances ultramontaines. Le Mémoire à consulter était un coup de parti; le Libéralisme en fit une œuvre de génie et de vertu. Le comte de Montlosier fut son héros, et avec Martial Marcet de la Roche -Arnaud il partagea la couronne civique dont chaque semaine l'opposition tenait les fleurons suspendus sur la tête de ses mercenaires ou de ses dupes.

Le premier pamphlet du vétéran de l'assemblée nationale produisit, sur les esprits irréfléchis, un effet électrique. Montlosier paraissait convaincu, il l'était en réalité. Cet homme, aux allures si despotiquement aristocratiques, se laissait enivrer par les louanges de l'opposition bourgeoise, dont il détestait les tendances. On lui avait fait peur des Jésuites: il proclamait ses appréhensions avec sincérité, et il disait à la première page de son œuvre ' : « Un vaste système, tranchons le mot,

' Mémoire à consulter sur un système religieux et politique tendant à renverser la Religion, la société et le trône, par M. le comte de Montlosier.

une vaste conspiration contre la Religion , contre le Roi, contre la Société , s'est élevée; je l'ai suivie dans ses progrès ; je la vois au moment de nous couvrir de ruines. » Le comte de Montlosier croyait la France traînée par les Jésuites et par le Clergé gallican au bord de l'abîme ultramontain : il adjurait le Roi et le gouvernement de sauver le pays. Le Roi et le gouvernement savaient à quoi s'en tenir sur ce péril chimérique : ils restaient sourds aux gémissements de l'opposition; Montlosier porta ses doléances aux chambres législatives et aux cours judiciaires.

Alors, pour acquérir de la célébrité, il n'y avait qu'à marcher à la suite du Libéralisme et qu'à se faire l'écho de ses dénonciations. Les tribunes des deux Chambres, la Cour royale de Paris, le barreau prirent fait et cause en faveur de Montlosier. Il y eut un de ces cbocs parlementaires qui , par de grands mots instruits à feindre, jettent la perturbation dans lésinasses, et éloignent encore davantage du fait évident ou du principe vrai. On déclama pour ou contre les Jésuites avec cette intarissable éloquence qui s'adresse beaucoup plus aux passions du dehors qu'à la froide raison. Les Jésuites, subitement élevés au rang de puissance, ne comprenaient rien à ce fracas retentissant autour d'eux ; l'Evêque d'Hermopolis, ministre des affaires ecclésiastiques, ne s'en rendit pas meilleur compte. Les défenseurs de la Religion et du trône n'osaient pas porter la querelle sur son véritable terrain ; ils ménageaient leurs adversaires enhardis par cette attitude pacifique. Personne n'abordait franchement la question; elle fut résolue contre la liberté religieuse.

Le Libéralisme avait gagné une première bataille; afin de donner à celle victoire l'importance désirée, il

associa aux disciples de saint Ignace l'Episcopat et le Clergé français. On fut Jésuite par cela seul qu'on était Prêtre, Catholique ou Royaliste. La Congrégation et Saint-Acheul avaient fourni leur temps, la matière était épuisée; Montrouge raviva l'attention publique. Ce Noviciat devint la source des hypothèses les plus extravagantes. C'était une maison de simple apparence, sans luxe au dehors, sans luxe au dedans, et où, à la porte de Paris, tout respirait le calme intérieur.

Pour l'homme qui connaît la vie des Jésuites et les lois réglant l'existence des Novices, il y a quelque chose de moralement impossible dans toutes les fables auxquelles cet établissement servit de prétexte. Montrouge lut en quelques mois le suprême arbitre de la France : il dicta des lois aux Ministres, il régenta les Princes, il dirigea la police, il décida souverainement de la guerre et de la paix. Avant que cette réputation européenne lui lût acquise, Montrouge s'était vu le théâtre d'un crime né au souffle des calomnies constitutionnelles. Ce crime Ht couler le sang d'un Jésuite, et les journaux le passèrent sous silence. En i8a3, lorsque le Père de Brosse faillit périr sous le fer d'un ouvrier dont des impostures quotidiennes avaient exalté l'imagination, Paul -Louis Courier s'écriait dans son Livret ' : « Paul-Louis, prends garde, les cagots te feront assassiner! » Le vigneron pamphlétaire est mort assassiné, et la justice sait si c'est de la main des cagots que partit le coup de fusil dont il fut atteint. Mais, tandis que Courier se livrait aux accès de sa verve hargneuse, un Jésuite tombait réelle-

' On lit dans les OEtivres de Courier, Livret de Paul-Louis, p. 225 : «Ce matin, me promenant dans le Palais-Royal, M. Il....rd passe, et médit: Prends garde , Panl-Lonis , prends garde, les cagots te feront assassiner. — Quelle garde veux-tn , lui dis-je, que je prenne? ils ont fait tuer des rois, ils ont manque Frère Paul, l'autre Paul à Venise, fra Paolo Sarpi ; mais il l'échappa belle! »

ment victime d'un fanatique. C'était le Père de Brosse, supérieur du petit Séminaire de Bordeaux. Voici en quels termes il raconte lui-même cet attentat. Il écrit au mois de mai 1823 à l'un de ses amis :

« Depuis quelque temps, les Ecclésiastiques avaient été insultés plus souvent qu'auparavant, surtout dans les faubourgs et aux environs de Paris. Les insultes étaient accompagnées ordinairement de menaces. Le Seigneur me fit aussi la grâce d'avoir part à leur tribulation. Le jeudi 3 avril, je revenais de Paris àMontrouge; il était deux heures après midi; j'avais passé la barrière d'Enfer, et me trouvais vers le milieu du faubourg le long des maisons, sur la route d'Orléans. Tout dans le quartier était tranquille : tout à coup je me sens frappé à l'épaule gauche d'un si rude coup, que je crus qu'on m'avait lancé un pavé. Je me retourne à l'instant, et je vois à ma poursuite un homme qui avait les bras levés pour me frapper une seconde fois; il était armé d'un croissant de jardinier, dont le manche me parut avoir six à huit pieds; je fais un mouvement pour éviter le coup de l'instrument que je voyais au-dessus de ma tête, et je tombe sur la boutique d'une revendeuse de fruits, d'où je roulai sur le pavé : je ne pus donc éviter le coup qui me menaçait, et je le reçus à l'épaule droite. Malgré ces deux coups et ma chute , j'eus assez de force pour me relever tout de suite et m'éioigner de quelques pas. Je me retournai alors une seconde fois, pour voir si cet homme continuait à me poursuivre, et je vis deux ou trois femmes qui se mettaient devant lui pour l'arrêter. Dans ce moment, ma première pensée fut de me rapprocher de cet homme, pour lui adresser des paroles de paix et d'édification; cependant, dans la crainte de commettre une imprudence et de m exposer téméraire-

ment, je pris le parti de continuer ma route; je me contentai de lui dire que je lui pardonnais de bon cœur.

» Étant arrivé à la maison, on visita les parties de mon corps qui avaient été atteintes par les coups qu'on m'avait portés. On trouva que ma soufane était coupée à l'épaule gauche , mais qu'elle l'était beaucoup plus à l'épaule droite, où l'instrument avait percé non-seulement la soutane, mais encore tous les vêtements de dessous, et ce qui est à remarquer, le collet en carton de mon manteau long. Le fer avait pénétré jusqu'à la peau, et fait une blessure d'un pouce environ de long sur quelques lignes seulement de profondeur. Il est évident que c'est le collet de mon manteau qui m'a préservé d'un coup plus dangereux et peut-être même mortel.

» Je désirais bien sincèrement que ce crime non-seulement ne fut pas puni , mais encore qu'il demeurât secret et qu'il fût, s'il était possible, entièrement enseveli dans l'oubli. Mais il était difficile qu'un fait de cette nature pût demeurer caché; d'ailleurs, le Seigneur ne voulait pas laisser impuni un attentat commis sur la personne d'un de ses ministres, et on verra bientôt comme il exerça sa justice contre le coupable. En effet, le lendemain, vers midi, le commissaire de police du quartier de l'Observatoire se rendit auprès de moi, et m'enjoignit de lui faire ma déclaration. Je lui témoignai d'abord la peine que j'éprouvais à céder à sa demande; mais comme il observa que je ne pouvais m'en dispenser, j'y consentis, et j'obtins de lui qu'il insérerait dans son procès-verbal : i° que je ne faisais ma déposition que pour obéir à l'autorité; 2° qu'aucune poursuite ne serait faite en mon nom; 3° enfin, que je pardonnais de bon cœur à cet homme.

» Ce fut le commissaire de police qui me raconta de

quelle manière la chose était parvenue à sa connaissance. Il me dit donc que cet homme n'était rentré chez lui que le lendemain vers les quatre heures du matin; que, s'étant jeté sur son lit, il poussa des cris de douleur, et que les personnes de la maison étant accourues au bruit qu'il faisait entendre, il leur dit qu'on avait voulu l'assassiner; elles virent en effet couler le sang de plusieurs blessures qu'il avait à la poitrine. Le commissaire du quartier étant averti, se rendit chez cet homme qui lui fit la même déclaration; mais on s'aperçut bientôt qu'il ne s'agissait pas d'un assassinat qu'on eût tenté de commettre sur sa personne, puisque la partie de vêtements qui répondait aux plaies n'était pas percée : il ne fut donc pas difficile de le convaincre que c'était lui-même qui avait fait des tentatives pour se donner la mort. C'était sans doute la crainte de tomber entre les mains de la justice qui l'avait porté à ce nouveau crime. Il avait fait confidence à l'un de ses enfants de l'attentat qu'il avait commis la veille l, et celui-ci en fit l'aveu au commissaire. Un chirurgien fut appelé; il déclara que les plaies ne lui paraissaient pas mortelles ; mais il s'était trompé. Le Seigneur avait déjà, pour ainsi dire, évoqué cette cause à son tribunal redoutable.

» Après avoir montré les soins que la Providence prend de ceux qui sont consacrés à son service en ordonnant, selon sa promesse, à ses Anges de détourner les coups mortels qui allaient m'être portés; il voulut donner ensuite un exemple terrible de sa justice contre

1 II fut avéré dans le temps que l'assassin du Père de Brosse se trouvait à une table de cabaret, devisant avec d'autres ouvriers de la guerre d'Espagne, dont on prétendait que les disciples de l'Institut étaient les moteurs. An moment où le Père de Brosse passa dans la rue, un des botes de l'estaminet s'écria : « Tiens, en voilà un de ces calotins î » Le meurtrier à ces mots saisit son arme et se précipita sur le Jésuite.

les persécuteurs de ses Ministres. Il n'eut besoin pour cela que de livrer le coupable aux remords de sa conscience. Il fut donc à la fois son accusateur, son juge et son propre bourreau; il ne survécut qu'environ vingtquatre heures aux coups qu'il s'était portés. Heureux s'il a su profiter de ces moments précieux que Dieu lui a laissés dans sa miséricorde ! On m'avait caché sa mort pendant plusieurs jours, et je n'en fus instruit qu'au moment où je me disposais à aller le voir pour l'aider à rentrer en lui-même. Voici quelle avait été l'occasion de son premier crime : il était dans un cabaret avecplusieurs autres ouvriers. Lorsqu'ils me virent passer, ils se dirent l'un à l'autre : Voici un Missionnaire , il faut s'en défaire, etc. C'est d'après le défi qui lui en fut fait que ce malheureux se mit à me poursuivre. Il était âgé de soixante-cinq ans, et avait passé pour honnête homme jusqu'ici. »

C'est avec ces miséricordieuses paroles qu'un Jésuite s'entretient de l'homme qui menaça ses jours. Cet attentat aurait dû éloigner le souvenir de Montrouge des discussions que la presse alimentait, de même qu'un incendiaire alimente le feu qui consume la demeure de son ennemi. Il n'en fut pas ainsi. On prit le Noviciat à partie, comme on prenait chaque maison séparément. L'audace croissait avec le succès. On avait graduellement habitué le peuple qui se prétend le plus spirituel de la terre à une nourriture de mensonges. On abusa de cette crédulité sans exemple, et on monta jusqu'au sublime de l'absurde. Les Jésuites disposaient des grands pouvoirs de l'Etat, et cette impérieuse Société n'avait jamais osé forcer ses esclaves à reconnaître l'existence légale de l'Institut. Ils vivaient subrepticement, presque de raccroc, quand un mot de leur bouche pouvait briser le trône et

mutiler la Constitution. Personne ne fit cette remarque;

elle était si naturelle que chacun l'oublia.

Montrouge fut représenté comme un château-fort, une place de guerre environnée de fossés, flanquée de bastions et hérissée d'artillerie. Les oreilles du Constitutionnel y entendirent l'exercice à feu et au canon, que les innombrables Jésuites, renfermés dans ses caves, faisaient chaque nuit. Le Général de la Compagnie y résidait avec sa Cour. Des souterrains communiquaient de Montrouge aux Tuileries. L'on y entassait à pleins coffres l'or et l'argent de la France. L'on y érigeait la corruption en principe; l'on y fabriquait des armes pour les Turcs en guerre avec les Hellènes; l'on y faisait comparaître à la barre les ministres et les députés fidèles, qu'on censurait ou qu'on récompensait; l'on y destituait sans merci les fonctionnaires dont la Foi était chancelante. C'est là que s'élaboraient les lois de l'indemnité, de la réduction des rentes, du sacrilège, du droit d'aînesse, de la presse et des communautés religieuses ; là qu'on asservissait le Clergé, et que, par des intrigues habilement ourdies, on semait la division parmi les Evêques, afin de les régenter tous *; là qu'on forçait les nouveaux chevaliers des Ordres du Roi à venir attacher à leur cordon bleu le

1 Nous étudions la Compagnie de Jésus sur pièces officielles, et nous n'y découvrons aucun vestige de ces intrigues. Cependant une lettre du Père Fortis, Général de l'Ordre, semblerait faire allusion à des faits de cette nature. Le 17 janvier 1824, il écrit au Père Godinol, en lui apprenant sa nomination de Provincial : « On se plaint à moi de ce que plusieurs des nôtres à Paris se répandent trop au dehors et se mêlent d'affaires qui ne nous regardent pas. On a même dit que l'Archevêque de Paris n'était pas content de nous, parce qu'il s'imagine 'que la Compagnie favorise et soutient les prétentions du Grand-Aumônier contre les siennes. S'il en est ainsi, c'est un très-mauvais service que ces Pères rendent à l'Institut. Il est du devoir de Votre Révérence de préparer et d'appliquer sur-le-champ un remède ferme et efficace à un si grand mal.» Avec une lettre du Père Richardot engageant le Père de Maccarthy à ne pas s'occuper des affaires ecclésiastiques du diocèse de Strasbourg, c'est la seule trace que nous puissions trouver de ce réseau de manœuvres qui enveloppait, disait-on, toute l'Église de France; encore cette trace est-elle plutôt un avertissement ou une précaution qu'une réalité.

scapulaire imposé par les Jésuites; là qu'on prêchait la morale relâchée; là qu'on enseignait publiquement le régicide. Devant ces inculpations, les Conventionnels de 1793 et les héritiers de la Révolution se sentaient saisis au cœur d'une tendre pitié pour les Rois. Montrouge était un mot cabalistique qui frappait d'épouvante les démagogues les plus farouches. Ils gravaient le plan fantastique de cette citadelle sur les tabatières et dans les bonbonnières; ils surexcitaient les colères et la terreur jusqu'à la démence. Cette démence eut quelque chose de si réel, que le Père Gury, supérieur du Noviciat , reçut un cartel où un insensé lui proposait de se battre à mort avec lui à l'épée ou au pistolet.

Sous le feu roulant de ces exagérations, Montrouge acquit une célébrité qui remplit le monde entier. Les étrangers accouraient pour voir ce lieu fameux. Après l'avoir parcouru, ils restaient stupéfaits de l'impudence des feuilles libérales, plus stupéfaits encore de la simplicité de leurs dupes. Mais cet étonnement n'allait pas au delà d'un cercle particulier : la renommée de Montrouge n'y perdait donc rien. Des écrits de toute nature, suppliques de recommandation, lettres de menaces ', affluaient à cette maison. Ses habitants restaient en dehors

1 Nous croyons devoir ne citer qu'une seule de ces lettres. Son contenu fera juger des autres. Elle est datée et timbrée de Limoges. On y lit :

« Tremblez, satellites de Loyola, votre dernière boure va sonner. Vile canaille, infâmes corrupteurs de la jeunesse, monstres de perfidie, tremblez. La France vous regarde conlme l'ennemi du genre bumain. Tartufes, scélérats, le colosse de votre puissance va s'écrouler, et il vous écrasera sous ses ruines. Race maudite, ennemis de la patrie, vous périrez ebarges de vos crimes, votre nom sera-en exécration à tous les peuples futurs... 40 mille défenseurs de nos libertés ont juré votre perte... encore quarante jours et Montrouge n'est plus.

» Geoffroy, ami de la Constitution; » Houvillier, ami de la liberté; » Mironbel, ami de l'égalité ; » Gardeau, ami de la République ; » Sournilly, ennemi des traîtres, »

des bruits du monde, ne sachant peut-être pas ou déplorant dans la sérénité de leurs consciences les misérables outrages qu'on jetait à la tête du peuple français. Laine, Montlosier, Portalis, Dupin poursuivaient dans l'Institut de Loyola une pensée hostile à leur ardeur janséniste ou à leur ambition parlementaire. Il se présenta sous leur drapeau des alliés dont ils durent souvent rougir en secret, mais qu'en public il fallut subir avec reconnaissance.

L'un de ces auxiliaires se nommait Martial Marcet de La Roche-Arnaud. Il avait passé quelques années à Montrouge , vivant de la vie de Jésuite et se disposant à le devenir. Il renonça à cette carrière, et, lancé dans le tourbillon de Paris, il s'imagina qu'il n'avait qu'à calomnier ses anciens maîtres pour se placer au niveau des gloires constitutionnelles. Nous ne savons quel honteux traité intervint entre ce jeune homme et les chefs du parti. L'histoire, par bonheur, n'est pas condamnée à fouiller dans cette fange; mais tout à coup apparut un ouvrage sous ce titre : Les Jésuites modernes, pour faire suite au Mémoire de M. le comte de Montlosier.

Martial Marcet franchissait du premier pas les bornes du possible; et à cette génération de 1826, si fière de sa force d'esprit, si glorieuse de ses lumières, il infligeait le plus humiliant des opprobres intellectuels. Cet homme peignait les Jésuites vivants ; quelle que soit notre répugnance à citer de pareils écrits, il faut bien donner enfin satisfaction à la raison publique outragée. L'apostat de Montrouge, réchauffé dans le sein du Libéralisme , faisait ainsi le portrait du Père Gury.

«Sa volonté, un seul regard même peuvent mouvoir mille bras armés de poignards pour assassiner les princes et détruire les empires. Depuis dix ans les provinces

se remplissent de ses esclaves redoutables, et tous les jours de plus terribles encore sortent de ses mains... Dans un appartement obscur de Montrouge, tous les huit jours, à l'entrée de la nuit, les Novices se rendent, à la suite du Père Gury, au pied des statues d'Ignace et de François-Xavier, pour entendre les mystères de la Société. Là chaque Novice est obligé de dénoncer toutes les fautes et les discours de ses confrères; chaque Novice, à genoux, est obligé de déclarer ses goûts, ses penchants, ses défauts, son caractère et ses dispositions à l'égard de la Compagnie. Ils jurent tous d'immoler leur volonté propre, de n'épargner rien pour exterminer la race des méchants et d'abattre aux pieds de leur Père Ignace toutes les couronnes de l'univers. Ils vont à la suite de leur Père maître, fouler aux pieds les vanités du monde, représentées par un roi revêtu de ses ornements royaux, environné de sceptres brisés, de couronnes fracassées et de débris de trône. Tout autour on voit les nations du monde chargées de chaînes, figurées par trois animaux, le taureau, le lion et l'aigle, et par un génie sublime qui représente en particulier les nations de l'Europe.

» ... On remplit de haine pour le monde tous ces jeunes cœurs déjà pervertis par le barbare fanatisme. On dit même, et je ne l'écris qu'avec effroi, que le Vendredi- Saint, après la cérémonie de la Passion de Jésus-Christ, tous les Novices vont frapper d'un coup de poignard la statue de Ganganelli, qu'ils croyent enchaîné par des liens de feu dans les enfers; celles d'un roi de France et de son ministre Choiseul, et encore celles de Pombal et vie son Roi faible qui laissa opprimer la Société.

» Voulez-vous une idée de la puissance du Père Gury sur ces pauvres Novices? Lisez l'histoire du Vieux de la vi. 15

Montaigne ; encore trouverez-vons peut-être que ce Vieux de la Montaigne avait de la modération. A l'aspect du tyran de Montrouge, tout tremble; il parle, et tout se tait. Son air prophétique, ses regards menaçants, ses paroles mystérieuses, son ton tranchant et impérieux exaltent les esprits de ses Novices, au point qu'ils tenteraient de réduire en cendres tout l'univers pour avoir le mérite d'une rare obéissance. »

Les Jésuites dédaignèrent de répondre à cet assemblage de monstruosités. Leurs élèves, les amis de la vérité et surtout de la dignité nationale protestèrent avec énergie. Les publicistes catholiques essayèrent de rappeler l'opposition au respect qu'elle se devait à ellemême. L'opposition avait le vent en poupe. Les princes s'effrayaient de ses clameurs, les ministres et les magistrats ne les réprimaient qu'en se laissant forcer la main. Les Royalistes se divisaient comme toujours, car leur salut ne viëtit jamais d'eux. En face de cet assaut sans trêve ni merci, qui sera un des phénomènes dont la postérité ne pourra jamais se rendre compte, une fraction d'hommes monarchiques dévouait les Jésuites à la dent des journaux. On sacrifiait l'Institut pour sauver le reste, comme si, dans la question, les Jésuites étaient autre chose que le nom de guerre offert aux ennemis de la royauté. Personne ne conçut ce soupçon. Charles X était devenu pour une heure l'objet des hommages intéressés du Libéralisme. Le Souverain avait reculé une fois, on espérait l'entraîner à d'autres concessions. On jeta quelques fleurs sur son passage dans le même moment qu'on exaltait jusqu'au délire l'opinion contre les Jésuites. Alors le Constitutionnel du 26 octobre 1826 osait dire de Martial Marcet, son correspondant, dont il vantait la véracité et le courage :

« Nous avions bien prévu que le livre de M. l'abbé de La Roche-Arnauld exciterait les fureurs de la faction qu'il a dévoilée. A la vérité, il arrache le masque d'une main vigoureuse; son indignation ressemble quelquefois à la colère; un peu plus de modération aurait peut-être plus de force. Il semble en convenir lui-même dans la lettre qu'il nous adresse aujourd'hui; mais la manière dont il se justifie ajoute peut-être à l'importance de ses révélations. Au reste, quoi qu'on puisse penser de la forme de son livre, le fond n'en est pas moins extrêmement curieux; les faits qu'il rapporte, et qu'il défie ses adversaires de démentir, ne sont pas moins de nature à produire la plus profonde sensation \ »

Après de pareilles turpitudes, il n'y avait plus qu'à arrêter là presse dans ses débordements ou qu'à mourir de honte sous ses coups. Les Bourbons et le ministère Villèle acceptèrent les fourches caudines qu'elle dressait devant eux. Le cabinet atiqUel le vicomte de Marlighae prête son nom acquitta le legs que ses prédécesseurs lui avaient imposé.

1 Vingt années après, Martial Marcel s'est repenti du crime contre le bon sens que le Libéralisme lui avait inspiré; et, le 27 avril 1S45> il a publié spontanément une rétractation dans laquelle on trouve des aveux et des remords que l'histoire doit enregistrer : •> Je déclare que je désavoue entièrement et de bonne foi tous les écrits que j'ai publics contre les Jésuites en 1827, 18*28 , 1829, non point comme n'étant pas de noi, mais comme les fruits honteux d'une vengeance pleine d'imposture; et, comme tels, je les livre, ainsi que dès long-temps je les ai livrés, au blâme ou plutôt à l'oubli de tous.

» Je déclare sans détour, et c'est bien volontiers que je l'avoue pour ne pas laisser même quelques doutes à cet égard, que ce fut l'esprit de parti qui me mêla dans ce déchaînement dont les Jésuites furent les victimes, me dicta les extravagantes horreurs que je débitai au public, et que ce fut à celte honteuse condition de multiplier les plus incroyables faussetés que je dus ce succès populaire d'un jour dont jouissaient alors ces déplorables produ lions.

» Je déclare le plus hautement possible, très-sincèrement honteux d'avoir élé capable de le faire , que c'est avec aussi peu d'honnêteté que de vérité qu'à peine sorti de l'Ordre des Jésuites, où tous les soins de l'amitié m'avaient élé prodigués, je les ai accablés d'injures de gaieté de creur, sans raison, sans respect, par des personnalités tellement indignes qu'en pensant bien je ne comprends pas comment un peuple honnête a pu seulement les tolérer, et comment un gouvernement sage et fort ne les a pas sévèrement punies. »

Dans ce combat, dont les esprits prévoyants ne se déguisaient pas les conséquences, les écrivains indépendants ne s'abandonnèrent pas au moment même où tout les abandonnait. Il y avait prostration de la force royale, épuisement chez les gouvernants. On craignait de froisser des préjugés dont la source était connue, on essayait d'atermoyer avec les difficultés que tant d'impérities avaient créées; il se rencontra des hommes qui s'exposèrent intrépidement au choc. Dans ce duel suprême, ils jouaient plus que leur vie. Bonald, Bellemare, Picot, Saint-Chamans, Laurentie, Martainville ne redoutèrent pas d'affronter les sarcasmes que le Libéralisme leur tenait en réserve. La Gazette de France elle-même monta sur la brèche ; par une discussion où l'esprit rehaussait la logique elle défendit les Jésuites1. Au milieu de cette

' La Gazette de France, qui dans ce temps-là voulait des Jésuites, publia, le 24 mai 1828, un article où se trouvent les fragments qu'on va lire :

« Enfin votre sentence est portée ; vous ne voulez point de Jésuites. Expliquons-nous là-dessus : il peut y avoir premièrement des hommes dispersés dans le monde qui observent isolément la règle de saint Ignace. Est-ce à ceux-là que vous en voulez ? S'il est ainsi, que faites-vous ùe la liberté civile et de la liberté de conscience? Il peut y avoir secondement des hommes qui aient fait société pour vivre ensemble dans une maison qui leur appartient, des hommes à qui la vie cénobitique convienne, et qui préfèrent peut-être la règle de saint Ignace à toutes les autres; des hommes à qui il plaise de se vêtir du même habit, de prendre leur repas à la même table, de faire abstinence aux mêmes jours , de se lever à la même heure pour faire à Dieu les mêmes prières? Est-ce à ceux-là que vous en voulez? S'il est ainsi, que reprenez-vous ? la règle de vie ? Qu'est-ce alors que la liberté civile? la règle des prières? Qu'estce alors que la liberté de conscience? 11 peut y avoir troisièmement quelques hommes qui aient fait aussi de certains vœux religieux, ceux de saint Ignace, par exemple, et qui aient d'ailleurs consacré leur vie à l'éducation de la jeunesse. Est-ce à ceux-là que vous en voulez? S'il est ainsi, prenez garde : ou ces hommes enseignent dans les Collèges qui vous sont soumis, et, dans ce cas, à qui la faute, si c'est une faute? ou ces hommes enseignent dans les établissements soumis à la juridiction exclusive des Evêques, et, dans ce cas, de quoi vous occupez-vous? Zélés protecteurs des maximes et des libertés de notre Eglise de France, n'oubliez-vous que les franchises de l'Episcopat? ou bien enfin ces hommes instruisent des fils de famille au sein de la famille même qui les leur confie, et, dans ce cas, où prenez-vous le droit de vous enquérir des règles qu'ils suivent et des prières qu'ils font? Vous prétendez, je crois, que tout soit libre dans votre pays, n'y aura-t-il précisément que l'éducation de famille qui ne le soit pas? Il peut y avoir enfin d'autres hommes qui, ayant formé une Société religieuse, prétendent vous obliger à la reconnaître, à la favoriser, à lui imprimer un caractère public et civil, qui, non contents <!e s'unir quand il leur plaît et d'être pro-

guerre, dont, avec le caractère des Ministres, les résultats étaient prévus, les Evêques vinrent à leur tour protester en faveur de la liberté religieuse et du droit des pères de famille. Cette protestation se rattache dune manière si intime aux annales de la Société de Jésus, qu'elle a nécessairement ici sa place avec les ordonnances du 1 6 juin 1828.

Eloigner les Jésuites de tous les établissements d'instruction publique n'était qu'un fait très -vulgaire ; il montrait le Libéralisme tuant la liberté et se faisant une

légés individuellement dans cette union, exigent que leur union même soit protégée, ([d'elle ait une existence légale, des droits à part, des privilèges avoués : si c'est à ceux-là que vous en voulez, que ne parliez-vous? Cette affaire-ci est une autre affaire. Puisque ces hommes sollicitent vos grâces, permis à vous de les refuser. Puisqu'ils vous demandent d'approuver leur Société, permis à vous de leur nier votre approbation. La différence est grande entre laisser l'aire et faire soi-même. La loi peut êlre obligée de tolérer des choses qu'elle ne peut pas êlre obligée d'autoriser. — Je conclus de là que, s'il y a des Jésuites épars en France, dussiez-vous en sécher de dépit, il faut le souffrir ; que, s'il y en a qui se soient réunis pour vivre ensemble et qui ne vous demandent rien, il faut le souffrir; que, s'il y en a qui enseignent la Religion et les lettres dans les lieux dont l'accès est interdit aux inquisitions de l'Université, il faut encore le souffrir; que, s'il y en a qui voulussent vous contraindre à les reconnaître comme Ordre religieux et comme corps collectif, vous seriez les maîtres de les repousser, même sans motifs et sans examen. Pour les premiers, cela va sans dire : on n'est comptable envers la loi que de ce qu'on fait, quoiqu'elle l'ait défendu, ou de ce qu'on ne fait pas, quoiqu'elle l'ait ordonné. Or, je ne sache aucune loi qui défende de promettre à Dieu de le prier et de le servir suivant les Constitutions religieuses que vous n'aimez pas, bien que ce soient aussi des Constitutions.

» Vous me dites : Mais des arrêts et même des édits les ont expulsés du royaume! — Oui, l'Institut des Jésuites, l'Ordre religieux des Jésuites; mais ce n'est pas de cela qu'il est question. On sait bien , et je l'ai dit moi-même plus haut, qu'indépendamment de ces édits et de ces arrêts, une loi serait nécessaire pour fonder de nouveau cet établissement religieux. Mais le domicile, le domicile commun, le domicile considéré par rapport à de simples individus qui l'occupent sans affecter d'autres titres et sans prétendre à d'autres avantages que ceux qui appartiennent à tous les sujets du Roi, que font à cela vos édits? que font-ils surtout maintenant avec les lois que la Révolution nous a imposées et l'État politique que la Restauration a fondé? La Révolution, plus libérale de proscription que M. de Choiseul et les Parlements, a remplacé l'abolition particulière de l'Ordre des Jésuites par l'abolition générale de tous les Ordres religieux; mais en même temps, plus conséquente peut-être et plus équitable an moins à ce point, elle a rendu aux Religieux de tous les Ordres abolis la plénitude de leurs droits civils. La Révolution et surtout la Restauration ont effacé jusqu'aux dernières traces des interdictions civiles et politiques qui s'attachaient autrefois à de certains vœux religieux; et elles \ étaient condamnées à peine de scandale et d'absurdité. Car, si le Juif fait tout ce qu'il veut, quoique Juif, si le Protestant fait tout ce qu'il veut, quoique Protestant, à plus forte raison le Catholique, fût-il Religieux, à plus forte raison l'homme de la Religion de l'État, fût-il Dominicain ou Jésuite. Il y

arme de ses calomnies pour rendre le plus magnifique témoignage au prodigieux pouvoir de l'absurde. On essaya de tenter une chose moins commune; on voulut renverser les Jésuites par le Roi très-chrétien, par ses conseillers et par les Évêques de France. Le comte de Villèle avait sacrifié les intérêts moraux du pays au développement des intérêts matériels et de l'agiotage. La juiverie commençait, sous la protection de ce Ministre, l'apprentissage de son règne usuraire; ce Ministre tomba devant une nouvelle Chambre que lui-même avait inavait aussi autrefois des .cdits contre les Protestants et les Juifs ; ils ont disparu : n'est-ce pas ces c iits devant les lois qui ont accordé indistinctement à tous les Français la liberté civile, la liberté politique et la liberté de conscience ? et vous réclamez courageusement une exception de servitude et de dépendance au privilège d'intolérance et d'interdiction eu faveur de ces édits de prédilection qui avaient frappé les Jésuites? Allez, allez, hommes libres, apprenez donc qu'il n'est pas vrai que vous le soyez , si voire éga.l ne l'est pas.

» Vous dites encore : Mais les Jésuites se soumettent par des serments, des engagements, des promesses à un souverain étranger. — Je ne le crois pas, et cela n'est pas. Mais d'ailleurs de deux choses l'une : ou ces engagements seraient incompatililes avec leurs devoirs envers leur souverain naturel, ou bien ils ne le seraient pas. S'ils ne l'étaient pas, qu'auriez-vous à dire? S'ils l'étaient, qu'anriez-vous à faire? Voudriezvous en conclure que celui qui aurait contracté cet engagement aurait perdu la qualité de Français? Quand je l'accorderais, malgré que ques difficultés qui viennent de l'article 17 du Code civil, qu'y gagneiicz-vous? < :et homme serait étranger? Prétendriez-vous donc interdire aux étrangers la faculié d'avoir en France des habitations communes? Déchireriez-vous l'article II de votre Code civil? Humilieriez-vous votre haine au point de les expulser comme étrangers, n'osant et ne pouvant les expulser comme Jésuites?... Songez-y... et puis, je reviens au serment : ou est-il? et que contient-il?— Vous dites aussi : Leur ambition est extrême. — Quelle pitié ! de quel siècle nous parlez-vous, s'il vous plaît? l'ambition des Moines avec des journaux, des élections et des chambres? l'ambition des Moines avec l'cs|.rii de ce temps! l'ambition! puissant motif en effet pour empêcher les gens de vivre paisiblement chez eux et d'y prier Dieu comme il leur convient! Celte passion-là est aujourd'hui si faible et si rare ! si peu de gens en sont possédés! les ennemis des Jésuites surtout en ont si parfaitement purgé leur âme simple et modeste!

« Vous n'en voulez point! Cela est bien superbe et bien absolu. Mais, si les pères de famille en veulent, eux qui sont quelque peu intéressés, je pense, à cette question, sera-ce au nom de la liberté que vous les contraindrez à y renoncer? Vous n'eu voulez point! et si les Evêques en veulent, eux, ou pour desservir leurs églises, ou pour diriger les écoles qui sont sous leur dépendance, sera-ce au nom des franchises de l'Église gallicane et par respect pour les droits de l'Fpiscopat que vous leur résisterez? Vous n'en voulez point! et si l'on vous montre l'instituteur protestant, juif» mahométan, que vous approuvez et encouragez, sera-ce au nom de la tolérance et de l'égalité constitutionnelle que vous repousserez et que vous proscrirez l'instituteur catholique qui sera Jésuite! Oh! que nous sommes libres, et que voire imparti lue m'édifie ! »»

considéreraient évoquée. La Royauté avait perdu son dernier prestige; on disait que Charles X s'était fait .Jésuite, et que, par ses vœux, il devait une obéissance aveugle au Général de la Compagnie. Le gouvernement, battu en brèche par la Révolution, qu'il n'osait maîtriser, harcelé par les Royalistes, dont il ne satisfaisait aucun des besoins légitimes et peut-être aussi aucune des ambitions passionnées, était menacé dans son existence. Après six ans de prospérité, il .^e trouvait épuisé d'inaction; il mourait, parce qu'il n'avait pas su vivre et qu'il avait laissé grandir les questions religieuses en dehors de lui. Le choc du Libéralisme avait spécialement porté sur les Jésuites. On personnifiait dans l'Institut de saint Ignace la Papauté, l'Episcopat , le Sacerdoce et les Catholiques; on était Jésuite par cela seulement qu'on répugnait à marcher sous le drapeau de la Révolution. ïl fallait en finir avec les difficultés accumulées autour du trône; Louis Lambruschini, nouveau Nonce du Saint- Siège à Paris, essaya d'arracher le pouvoir à sa somnolence. Homme d'énergie et de conciliation, Lambruschini était depuis long-temps rompu aux affaires. Théologien et diplomate, il savait résister et céder à propos; c'était la politique romaine dans toutes les traditions de sa courageuse patience, opposée aux précipitations irréfléchies du caractère français, Lambruschini s'effrayait peu des tumultes constitutionnels dont il était témoin ; il en connaissait la source , et il savait le moyen de la tarir. Il le proposa au baron de Damas, ministre des affaires étrangères.

Il n'était plus possible de nier que la cause des Jésuites devenait la cause de la Religion et de la Monarchie; on attaquait les principes sociaux sous le nom de la Compagnie ; Lambruschini conseille de porter aux deux

Chambres un projet de loi qui assurera aux enfants de saint Ignace leur droit d'existence et celui de se former en corporation. Le résultat de cette tentative n'eût pas été douteux. Les Députés auraient adopté le projet, et les Pairs, qui cherchaient à se rendre populaires aux dépens du Roi, se seraient contentés d'une opposition toute prête à se laisser désarmer. Ce fut sur ces entrefaites que le comte de Villèle prit le dangereux parti d'en appeler aux élections générales. Il se trompa dans ses calculs ainsi que dans ses espérances, et sa chute amena celle du trône.

La plupart des hommes qui arrivaient aux affaires après lui étaient dévoués à la monarchie; mais, venus dans des circonstances difficiles et désirant à tout prix plaire à la Révolution, ils partirent du faux principe des concessions pour rétablir le calme dans les idées. Les chefs du Libéralisme profitèrent adroitement de cette disposition. Ils firent espérer leur concours au ministère Martignac si les Jésuites étaient sacrifiés. Le ministère s'engagea à vaincre les répugnances de Charles X en lui exagérant les périls de la situation, et il contracta une alliance coupable. Lambruschini suivait avec anxiété la marche des esprits; il voyait le gouvernement, dominé par son besoin de popularité, pousser le trône vers l'abîme : il crut de son devoir de prémunir le Monarque contre les embûches tendues à sa candide honnêteté. La conscience royale était inquiète. Les paroles de Lambruschini portaient la conviction dans son âme; mais, toujours incertain, toujours ébranlé, Charles X ne savait à quel parti s'arrêter. Il fit enfin ce que font tous les princes timides : il consulta des hommes plus timides que lui. Il réunit secrètement Frayssinous, évêque d'Hermopolis, Charles Brault, archevêque d'Alby, et Jean de

Cheverus, archevêque de Bordeaux. Ces trois Prélats, dont les talents ne faisaient pas plus doute que les vertus, donnèrent au Roi une réponse conforme à leur caractère. Ils déclarèrent que, « si Sa Majesté, par des raisons d'Etat et dans sa haute sagesse, regardait les mesures proposées par le ministère comme indispensables à la conservation de la tranquillité publique , le Roi pouvait les adopter sans offenser si conscience. »

Cette décision, faite pour lever les derniers scrupules de Charles X, abandonnait les Jésuites aux coups du Libéralisme. Sous un Roi très-chrétien, trois Prélats hésitaient à dire à un fils de saint Louis ce que le savant abbé Émery, restaurateur de la Congrégation de Saint- Sulpice, écrivait au cardinal Fesch pour être mis sous les yeux de Bonaparte: « Très-sérieusement je pense, mandait Emery à Fesch le 28 octobre i8o3, et je suis convaincu que vous ne pourriez rendre un plus grand service à l'Eglise et au Saint-Siège que de procurer le rétablissement de cette Société. Si elle avait des défauts, elle doit en être bien corrigée. Je sens que le moment peut n'être point encore venu où le premier Consul pourrait rétablir l'Ordre en France ; mais il peut ne point s'opposer à ce qu'on l'établisse ailleurs. Aucune Société n'est plus favorable aux gouvernements, et c'est la plus puissante digue qu'ils puissent opposer au torrent de l'impiété. Si le gouvernement présent est stable en France, certainement cela n'est dû qu'aux talents éminents et à la fermeté du premier Consul; mais tout Etat où régnera l'impiété sera nécessairement sujet à des secousses et à des révolutions continuelles. "

L'on sentait que le sceptre vacillait dans la main des Bourbons; Charles X, comme Louis XVIII, se faisait une loi de courtiser ses ennemis. Il les flattait afin d'en

23/t HISTOIRE

être aimé; le Monarque s'appuya sur la condescendance des trois Ëvêques. La ruine des Jésuites et l'anéantissement des espérances catholiques étaient en germe dans les mesures prévues. Le 20 janvier 1828, une commission fut nommée pour faire une enquête sur les écoles ecclésiastiques. Elle se composa de MM. de Quélen, archevêque de Paris, Feutrier, évêque de Beauvais, Laine, Mounier, Séguier, de la Bourdonnaie, Dupin , Alexis de Noailles etCourville, membre du conseil de rUniversité.

Dans des intentions louables sans doute, mais qui n'atteignirent point le but qu'elles se proposaient, l'Évêque dHermopolis avait essayé de conjurer la tempête en accusant le jeune Clergé d'un zèle qui n'était pas toujours selon la science. Ses paroles furent accueillies à la Chambre des députés avec des cris de joie. La majorité de la commission ne voulut pas, à l'exemple du ministère Villèle, descendre au fond des consciences. Elle déclara que les Prêtres auxquels les Évêques, conformément à l'ordonnance réglementaire du 5 octobre 1 8 1 4 > avaient confié la direction et l'enseignement de leurs petits Séminaires, étaient choisis par eux, soumis, comme tous les autres Prêtres de chaque Diocèse, à leur autorité et juridiction spirituelles et à leur administration temporelle. Ce n'était donc pas à une corporation, mais à des individus révocables à la volonté des Evêques, que la direction des écoles se voyait confiée.

1/ Université de France n'existait qu'en vertu d'un décret impérial du 17 mars 1808; une ordonnance royale constituait les petits Séminaires. L'Empereur désirait que les enfants appartinssent à l'État, qu'ils fussent moulés à l'image de l'État. Louis XVIII, à la demande de l'Episcopat français, avait dérogé à cet insultant monopole; il accorda quelques droits aux pères de

famille et un peu de liberté aux Evêqnes. Selon Fourcroy, le père de 1 Université impériale, cette Université est une administration qui dépense, c'est-à-dire une caisse qui, pour se remplir, prélève la dîme dans les champs qu'elle n'a pas cultivés, rançonne les cités, les parents et les instituteurs. Les Bourbons l'avaient acceptée; mais, dans la pensée de limiter ses empiétements, ils avaient concédé aux Évêques le privilège d'établir des petits Séminaires en dehors de sa juridiction. Les Jésuites n'en possédaient que huit. L'éducation qu'ils y donnaient éveilla les jalouses susceptibilités d'une agrégation d'intérêts se prétendant l'Etal enseignant. L'Université se révoltait à l'idée d'être primée par des établissements rivaux ou de se trouver dans l'obligation de forcer au travail ses professeurs, afin de ne point être vaincue. Elle s'imagina qu'elle ne pourrait soutenir la concurrence, et, au lieu de jouter à armes égales, elle se retrancha derrière l'arbitraire que la corruption appelait à son secours.

La minorité de la Commission du 20 janvier 1828 discutait les Jésuites; la majorité, plus constitutionnelle, ne voyait que ce que la loi l'autorisait à voir. Le Libéralisme de celte époque y avait quatre représentants. Ces hommes, qui exigeaient à grands cris la Charte, toute la Charte, rien que la Charte, refusaient aux autres la liberté qu'elle consacrait. La majorité avait décidé « qu'il n'est permis à personne de scruter le for intérieur de chacun pour rechercher les motifs de sa conduite religieuse, des règles et des pratiques auxquelles il se soumet, du moment que ces pratiques et cette conduite ne se manifestent par aucun signe extérieur et contraire à Tordre et aux lois; qu'autrement ce serait se permettre une inquisition et une persécution

que nos institutions réprouvent, n Laine, Séguier, Dupin

et Mounier n'en jugèrent pas ainsi \

I^e rapport, k la date du 38 mai 1 828 , contenait néanmoins plus d'une trace de faiblesse. L'Université ne cessait de réclamer contre l'admission dans les petits Sémiminaires d'un certain nombre d'élèves qui ne se destinaient pas au Sacerdoce. Les plaiutes formulées par le monopole universitaire avaient été écoulées; mais dixneuf jours après, le ministère, tenant et au delà rengagement pris avec la Révolution, publiait les ordonnances du 16 juin.

La première, contresignée par le comte Portalis, ministre de la justice, statuait qu'à partir du ier octobre, les maisons d'éducation dirigées par les Jésuites seraient soumises au régime de l'Université, et que dorénavant nul ne pourrait enseigner s'il n'affirmait par

1 Dans une noie manuscrite du vicomte Alexis de Noatlles, membre de cette commission, nous trouvons le récit des débats intérieurs et des espérances secrètes

qui animaient la minorité. Les Universitaires furent abandonnés par un membre de l'Université au moment où ils allaient sacrifier les Pères de la Société de Jésus. On lit dans cette note :

« On peut dire de la commission des petits Séminaires qu'elle a donné lieu à une nouvelle journée des Dupes.

» C'est monseigneur l'Archevêque qui a été le plus habile ; dès le commencement, il avait eu soin de compter toutes les chances de succès et de se bien assurer qu'on ne le choisissait pas pour tirer les nuirions du feu; ce furent ses expressions.

» Il ne voulut s'embarquer dans cette affaire qu'après avoir assuré sa position, exigé des promesses formelles, et fait répéter, pour que la chose Fût bien entendue, que la décision à intervenir ne tournerait pas en mystification.

s Le lloi et M. Portalis, garde des sceaux, finirent par lever toutes les difficultés à force d'assurances et de promesses. Chose assez remarquable, il ne cacha ni à l'un ni à l'autre quelle était sa manière de voir sur le fond de la question : ce qui n'empêcha pas M. le garde des sceaux de devenir de jour en jour plus pressant au nom du Roi et au sien.

» Les quatre dissidents croyaient leur coup assuré contre les Jésuites. Aussi, jusqu'à la dernière séance, parurent ils faciles et coulants sur tons les points secondaires; ils accordaient aux Kvéques plus qu'on ne leur demandait, c'est-à-dire qu'ils donnaient à pleines mains pour améliorer le régime des petits Séminaires et pou: fournir aux Evéques tous les moyens imaginables de se passer des Jésuites, C'était exactement l'affaire de la rhubarbe et du séné; pour avoir leur séné, ils prodiguaient la rhubarbe.

«Jusqu'au dcnoûment , ils demeurèrent convaincus que c'en était tait des .lé-

écrit n'appartenir à aucune congrégation non légalement établie en France. C'était ressusciter en pleine Charte les billets de confession et les déclarations de civisme, commander l'hypocrisie et tuer la liberté de conscience. Le Globe, dans un article signé par M. Dubois, aujourd'hui député de la Loire-Inférieure et membre du conseil de l'Université, le sentit si bien que, deux jours avant la publication de ces firmans, il ne craignait pas de dire :

« Quant aux Jésuites considérés comme individus, ainsi s'exprime le journal de MM. Duchâtel, Guizot, de Rémusat et Cousin, nous l'avons mille fois prouvé, et même on ne nous le conteste plus, ils sont libres de leur croyance; aucune puissance humaine ne peut désormais les atteindre. Considérés comme Congrégation religieuse, ils sont libres encore, pourvu qu'ils ne réclament point

suites. Quel coup de théâtre et quel mécompte quand ce dernier point se présenta tout rédigé pour la signature :

« Il appartient- exclusivement aux Évêques de faire diriger leurs petits Séminaires «par les Prêtres dans lesquels ils trouvent les capacités requises. Us sont juges des » qualités qui peuvent régler et déterminer leur confiance. Les motifs naturels de » cette confiance résultent suffisamment de ce que lesdits Prêtres sont soumis à la » juridiction spirituelle et à l'administration temporelle des Évêques, de ce qu'ils sont » éligibles et révocables à volonté, etc.

» La qualité de Prêtres vivant selon la règle de saint Ignace, de saint Benoît ou » de saint Bernard, ne fait point obstacle à ce que les Évêques puissent les choisir, » sous leur responsabilité, pour enseigner et être employés dans leurs petits Sémi- » naires à tels titres qu'ils jugent convenables. •»

«Voilà le sens exact et a peu près les termes de la décision. Elle est tellement combinée qu'on la croit à l'abri de toute attaque raisonnable devant les Chambres législatives, comme devant tous les tribunaux et tous les Conseils d'État où elle serait examinée.

» Si la commission a reconnu quelques autres points fondés en droit ou en raison , ils ne sont point de nature à gêner la conscience et .à troubler le repos des Jésuites.

» Quand le résultat s'est présenté à la signature, les dissidents sont devenus furieux. Us bondissaient de surprise comme des gens pris pour dupes. La commission a clos ses séances au milieu des menaces et des protestations de la minorité. 11 est clair que cette minorité se croyait sûre d'une voix qui lui a manqué au dénouement et qui a fait son mécompte.

» Monseigneur l'Archevêque paraît sûr que la décision tiendra. M. de Courville s'est honoré à jamais par sa droiture et son désintéressement. Plus tard il recueillera le fruit de sa conduite et de son courage. Ainsi parle monseigneur l'Archevêque. »

les bénéfices des corporations, bénéfices qui ne peuvent être concédés que par une loi. Considérés comme professeurs de mauvaises doctrines, comme affiliés à un Souverain étranger, il faut, pour les poursuivre, des délits et non pas des délits anciens; il faut une enquête, un procès nouveau où la preuve des délits soit administrée, les individus personnellement coupables cités, etc. Tout l'attirail des arrêts parlementaires n'est rien ici; il n'y a plus identité de personnes, etj quant à l'identité des doctrines, elle est niable. Il faut de nouveau mettre les doctrines en cause, et, pourvu qu'il n'y ait pas provocation directe à la révolte, à la destruction de l'ordre établi ou atteinte aux mœurs, les doctrines des Jésuites ne peuvent pas plus être condamnées que les systèmes d'Helvétius et de Spinosa, de Cabanis et des physiologistes modernes, du Socinien et du Déiste pur. »

L'Evêque d'Hermopolis, refusant de s'associer aux mesures que le ministère se proposait de prendre, avait abdiqué le pouvoir1. On lui choisit pour successeur aux

1 Le vénérable Évêque d'Hermopolis, dans des notes manuscrites qui ont été publiées après sa mort, rend lui-même compte de ses entretiens avec le roi Charles X sur ce grave sujet. Le Monarque avait la main forcée par son Ministère. Prêtre et Prélat, connaissant tonte l'étendue de ses devoirs, M. Frayssinotis recula devant les exigences de la position telle qu'on la faisait, et, en parlant au l'oi des ordonnances du 16 juin, il les caractérisa ainsi : <> Sire, on ne s'est pas donné le temps de refléchir; on dirait que les Ministres étaient dans un état d'oppression quand ils ont signé l'ordonnance Portalij, et qu'elle a été arrachée par violence; il semble qu'elle ait été conçue dans un esprit de défiance et de haine contre l'Episcopat et la Religion catholique, tant, clans chacune de ses dispositions, elle est dure, humiliante et pleine, dans son ensemble, de précautions et d'entraves contre les Évêques... Je l'avoue, pour rien au monde, je ne voudrais contresigner une pareille oruontiauce ; je n'aurais pas le courage de me perdre à jamais dans l'esprit du Clergé et des gens^ de bien. »

Après avoir soutenu que les Jésuites avaient le droit de vivre en France et de suivre dans leur particulier la règle dé saint Ignace, l'éloquent grand-maître de l'Université ajoute : « Sire, ils sont Français comme moi. Ce sont des Prêtres irréprochables qui élèvent très-bien la jeunesse, et ici on peut s'en rapporter à celte multitude de pères de famille de toutes les parties de la France qui, depuis quatorze aus, leur ont confié leurs enfants. Quels sont leurs ennemis acharnés? Ce sont

eux, i.eie yodlMX»^, TrosnncuiL de. ^Yance^.

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affaires ecclésiastiques un homme vertueux, mais d'une bienveillance qui allait jusqu'à l'abandon des droits de l'Épiscopat. L'abbé Feutrier, Evêque de Beauvais, avait eu plus d'un rapport avec les Jésuites. Il les appelait dans son diocèse, et les enfants de saint Ignace y opéraient un bien que le Prélat constate avec une vive reconnaissance. Il n'en accepta pas moins la succession de Frayssinous, et, tout en évoquant dans son âme les craintes manifestées par son prédécesseur, il se disposa à donner au Libéralisme un gage de sa reconnaissante ambition \ M. Portalis s'était chargé de sacrifier les Jésuites, M. Feutrier immola l'enseignement clérical. Par une seconde ordonnance, il déclara que le nombre des écoles serait limité dans chaque diocèse, que celui des élèves ne dépasserait jamais vingt mille, qu'aucun externe n'y serait admis, et qu'au bout de deux ans chaque élève serait tenu à porter l'habit sacerdotal. D'autres précautions, aussi impolitiques dans la forme qu'illégales pour le fond, furent prises par la même or-

les Protestants, les Jansénistes, les impies, les révolutionnaires, les plus grands ennemis de la lieligion catholique et des Bourbons. Ce sera un grand triomphe pour ces derniers en particulier que de voir les Jésuites détruits. »

1 S'il faut s'en rapporter au récit de Frayssinous, l'Kvéque de Beauvais, son successeur, aurait long-temps lutté avec sa conscience avant d'accepter la responsabilité de l'ordonnance du 1G juin, h M. l'Fvêque de Beauvais, raconte l'ancien Ministre, est effrayé du danger d'encourir un blâme universel; il se trouve dans de cruelles perplexités, fondées, non sur la crainte d'offenser Dieu en contresignant l'ordonnance, ruais sur la certitude de se déshonorer aux yeux du Clergé, de beaucoup de gens de bien et des nombreux amis des Jésuites, et de se mettre dans le cas de ne pouvoir être utile ni au Boi ni à l'Église. Kn conséquence, il prend son parti avec courage , s'explique devant le Boi en plein conseil, refuse de contresigner et di.nne sa démission. »

Ce loyal scrupule doit tenir une place honorable dans la vie de Feutrier. Il refusait d'adhérer à la proscription des Jésuites; le comte Porta'is vint à son aide; il offrit de prendre sous sa responsabilité les mesures ecclésiastiques cpii répugnaient à deux consciences d'évêque. Il n'y avait qu'une seule ordonnance , on en prépara deux , et c'est par ce subterfuge que l'on Ht illusion à l'Évêque de Beauvais.

Tel est le récit de M. Frayssinous. 11 pallie, il atténue les torts de M. Feutrier, mais il ne les efface pas aux yeux de l'histoire,

donnance. Un Evoque se faisait l'exécuteur de l'Épiscopat, et, par une dérision dont il ne comprit pas alors la portée, en échange de la liberté que les lois accordaient, il promit d'enlever aux Chambres douze cent mille francs annuels pour subvenir aux besoins de l'éducation ainsi garrottée.

A la lecture de ces ordonnances, la stupeur des Catholiques égala à peine la joie des Constitutionnels. Les uns frémissaient, les autres éclataient en transports d'allégresse. Tous sentaient, en effet, que la Religion et la Monarchie ne se relèveraient jamais du coup qui les frappait. Les Catholiques répétaient avec enthousiasme les paroles que M. Tanneguy Duchâtel avait fait entendre dans le Globe du 17 mai 1828. L'écrivain , qui ne songeait pas à cette époque qu'un jour il pourrait devenir ministre, se présentait comme défenseur de la liberté d'enseignement, et il disait:

« Le principe fondamental des gouvernements représentatifs, tels que celui sous lequel nous sommes destinés à vivre, c'est la liberté de la pensée et de tous ses modes de publication : la prédication religieuse est libre; aucune autorité n'enchaîne la science; la discussion politique ne reconnaît d'autres limites que les bornes imposées par le besoin de protéger les droits des citoyens et de maintenir la tranquillité de l'État. Pourquoi donc, tandis que partout ailleurs la liberté règne, renseignement seul est-il esclave?

» Supprimez la liberté d'enseigner et placez l'instruction tout entière entre les mains du gouvernement, puis voyez quels vont être les résultats de cette belle organisation. Du côté des maîtres, plus de concurrence, plus d'émulation ni de désir de perfectionnement; leur sort ne dépend que de l'approbation de leurs Supérieurs ; il

se décide dans des bureaux : or, on sait à quel degré l'esprit des bureaux est favorable aux améliorations. Quant aux Supérieurs eux-mêmes, aux fonctionnaires chargés de diriger renseignement, croit-on, quelque éclairés qu'on les suppose, que leur surveillance présente autant de garanties que l'autorité des parents?

» Donnez au gouvernement le monopole de l'enseignement, vous attribuerez à une partie de la société le droit de faire triompher ses opinions par la force et d'opprimer les opinions contraires; vous livrerez l'instruction à toutes les chances des vicissitudes politiques : sa fortune, qui ne devrait dépendre que des progrès de la société, changera avec les majorités et les ministères.

« Affranchir l'enseignement est le seul moyen de lui rendre de la vie et de le relever de rabaissement où Ta jeté la servitude. »

C'était le principe de la libre concurrence, la consécration des droits de la famille maintenus à côté de ceux de l'Etat. Les Catholiques et les Jésuites n'avaient réclamé que cela. Le Libéralisme triomphant s'apprêta à leur donner des fers en échange de cette faculté si éloquemment définie par M. Duchâtel. On savait les résistances du Roi; les hommes monarchiques blâmaient hautement le ministère; les Libéraux le provoquaient à persévérer. Les plus sages ou les plus habiles du parti désiraient que l'on s'en tînt pour quelque temps à ce premier triomphe; les exaltés aspiraient à tirer de leur victoire toutes les conséquences. Il importait d'effrayer Charles X et d'apprendre à la France de quels dangers les Jésuites menaçaient son honneur et son repos.

Le 21 juin 1828, Labbey de Pompières s'écria à la tribune : « Des religieux, que les lois du royaume désignent comme ennemis de l'Etat, n'ont-ils pas été rapvi. 16

pelés en secret? n'ont-ils pas été introduits dans tous les offices, élevés aux plus hautes fonctions, non par leur mérite, mais à cause de leur caractère? Déjà ils siègent dans tous les conseils et les dirigent; ils sont placés à la tête de l'instruction publique; ils reconstruisent leurs monastères, couvrent le pays de séminaires et de couvents, autorisent des Congrégations, nous replacent sous le joug de Rome. »

En présence des événements, cette audace était une pompeuse niaiserie; la Révolution cependant l'accueillit comme une démonstration d'intrépide probité. Le ministère tuait les Jésuites sous la massue de ses ordonnances, et cinq jours après, le Libéralisme, toujours insatiable de proscriptions, voyait encore les disciples de Loyola maîtres du gouvernement. Les Evêques de France ne partagèrent pas ces craintes. Ils étaient blessés dans les œuvres vives de leurs fonctions pastorales; ils comprenaient que la liberté d'enseignement ne serait plus pour eux qu'un mot vide de sens, et qu'ils devaient protester, sous peine de mort. Déjà, par une ordonnance du 21 avril 1828, M. de Vatimesnil, Ministre de l'instruction publique, leur avait arraché le droit de surveiller les écoles primaires, droit qui leur était attribué par un décret du 8 avril 1824.

En face d'hommes qui n'étaient forts que pour faire le mal et qui n'avaient d'énergie que pour s'abaisser devant l'idée révolutionnaire, il fallait tenir tête à l'orage ou se laisser emporter par lui. On reprochait au Clergé son influence dans l'administration et son attitude guerroyante; on l'accusait de ne pas vouloir pactiser avec l'esprit du siècle et de tendre par tous les moyens à satisfaire ses vues ambitieuses. Les uns se plaignaient de son intolérance, les autres de ses prétentions rétro-

pracles. Une fraction du parti royaliste s'unissait au Constitutionnel pour répandre ces allégations. L'on imputait aux exigences du Clergé des mesures que la politique seule avait conseillées; on le disait turbulent et hautain; on Je dépouillait tout en proclamant son insatiable avidité. On le blâmait d'être courtisan , et, pour le perdre, les Libéraux se contraignaient à grimacer des tendresses monarchiques. Les Evêques eurent la conscience de la tâche qui leur restait à remplir : ils adressèrent à leurs collègues la circulaire suivante :

« Les Archevêques et Evêques qui se trouvent actuellement à Paris ont employé tous les moyens en leur pouvoir pour prévenir le malheur des ordonnances du 16 juin 1828. Depuis qu'elles ont été rendues, ils se sont plusieurs fois réunis afin de se concerter sur la résolution qu'ils auraient à prendre relativement au concours qui leur sera sans doute demandé. Ils pensent que ce qu'il y a de plus important pour la Religion, dans ces circonstances difficiles, c'est que la conduite de l'Episcopat soit uniforme et contenue dans les justes mesures de la force et de la douceur. Leur douleur est profonde; ils ne doutent pas que le sentiment ne soit unanime dans le Clergé, dont ils n'hésiteraient pas à se faire les interprètes s'il ne s'agissait que d'exprimer des doléances; mais ils désirent savoir quel est l'avis des Evêques de France, et quelle sera leur détermination positive sur l'espèce d'adhésion qu'ils sembleraient donner aux dispositions des ordonnances, s'ils consentaient à concourir à leur exécution de quelque manière que ce soit. Doiton garder un silence absolu sur ce point, demeurer dans une inaction complète, se refuser à toute espèce de coopération, ne répondre à toutes les demandes que par un accusé de réception, dût-on s'exposer à subir

2k[\ HISTOIRE

toutes les conséquences dune semblable inertie? Les Evêques qui se trouvent à Paris pensent unanimement que telle est la conduite à tenir. Si cette mesure était généralement adoptée, il en serait donné connaissance au Souverain-Pontife au nom des Évêques, en lui exposant contradictoirement les motifs de leur résolution et en le suppliant de vouloir bien, après en avoir pesé les avantages et les inconvénients, y confirmer les Évêques par son suffrage ou les diriger par ses conseils et son autorité dans une cause qui intéresse si vivement la Religion et la discipline de l'Église.

» Le moyen de recueillir les avis qui a semblé le plus sûr et en même temps le plus facile , est celui de prier messeigneurs les Métropolitains de vouloir bien demander nominativement à leurs comprovinciaux ce qu'ils pensent de cette mesure, et ensuite de faire parvenir à un centre commun les résultats partiels de ces avis. Après le dépouillement général, la même voie sera employée pour faire connaître aux Évêques le résultat définitif qui fixerait la marche à suivre. En attendant ce résultat définitif, qu'on espère obtenir avant l'expiration du délai fixé par les ordonnances au icr octobre, on comprendra combien il est désirable et même nécessaire de s'en tenir à de simples accusés de réception de toutes les lettres qui seraient adressées relativement aux ordonnances. »

Depuis la Constitution civile du Clergé et le Concile national que l'Empereur avait essayé d'assembler à Paris pour forger des armes contre le Saint-Siège, jamais l'Episcopat français ne s'était vu dans une position aussi critique. La cause des Jésuites se compliquait de la question d'enseignement. Le ministère, avec une perfide astuce, avait combiné ses deux ordonnances de telle sorte qu'il réduisait les Évêques au silence ou qu'il les

rendait impopulaires aux yeux du Libéralisme en les forçant d'accepter la défense commune de l'Institut de saint Ignace et de la liberté. Les Évêques s'avouaient bien le piège qu'on leur tendait; les Jésuites, auxiliaires du Clergé, n'étant pas plus coupables qu'eux, les Prélats ne reculèrent point. En dehors d'un devoir de conscience, ils avaient à satisfaire l'opinion publique, qui, dans le Royaume très-chrétien, sait toujours devancer les événements. Les deux extrêmes étaient en présence; il fallait enrayer le mouvement catholique ou être débordé par lui. Les Libéraux accusaient l'ambition du Clergé; ils reprochaient à l'Episcopat de se jeter en furieux sur une question de police administrative qui ne le regardait pas; et, par un contre-coup inévitable dans ces sortes de conflils, les Évêques étaient mis au ban des Catholiques exaltés. On harcelait leur prudence, et l'abbé de La Mennais, alors à Turin, voyait un schisme sortir de cette inertie pastorale. Il écrivait au Père Manera : u «le viens de recevoir des lettres de France qui ne contiennent rien de consolant. Il paraît que la plupart des Evêques qui sont à Paris montrent une grande faiblesse. Je ne m'attendais pas à beaucoup mieux, mais cela ne laisse pas d'attrister. C'est M. Frayssinous qui a décidé le Roi à signer les deux ordonnances. Priez pour notre pauvre Eglise, si prochainement menacée d'un schisme. Heureusement qu'on peut compter, je crois, sur une grande majorité du Cierge.»

Le Nonce Lambruschini n'assistait point aux réunions épiscopales, mais Charles X avait confiance en sa modération : il désirait le consulter et le prendre pour médiateur entre les exigences gouvernemenlales et les douleurs de l'Episcopat. Lambruschini fut secrètement mandé au château de Saint-Cloud. Le Roi lui affirma

que ses Ministres arrangeraient les choses de manière à ne pas blesser l'Eglise , il le chargea de faire connaître au Pape ses vœux. En même temps il ne déguisa point au Nonce apostolique les craintes qu'il éprouvait de voir les Evêques se compromettre dans une circonstance aussi délicate. La situation de Lambruschini avait quelque chose d'inextricable. Il partageait l'opinion de l'Épiscopat sur les ordonnances, il savait que Léon XII et le cardinal Bernetti, son secrétaire d'Etat, leur étaient franchement hostiles; néanmoins il lui répugnait d'abandonner ce bon Prince aux angoisses de sa conscience. Par un curieux intervertissement de rôles, le Roi de France demandait à un envoyé du Saint-Siège de calmer l'irritation du Clergé gallican. Avec cette finesse de diplomatie italienne qui a l'art d'envelopper sous de douces paroles les vérités les plus amères, Lambruschini fit sentir à Charles X que le ministère Martignae et Portalis le conduisait à l'abîme. Il lui démontra l'injustice des attaques contre les Jésuites et le Clergé; il lui prouva que les concessions faites n'étaient que le prélude de concessions encore plus importantes; mais, quand le Roi l'interrogea sur la possibilité de retirer alors ces ordonnances, Lambruschini, qui en déplorait les suites, ne crut pas devoir donner à Charles X un pareil avis. C'eût été fournir à la faction libérale un nouveau prétexte d'accuser de mauvaise foi la religion du Souverain. Lambruschini lui conseilla de montrer à ses Ministres le désir qu'il avait de ne pas faire exécuter rigoureusement la teneur des ordonnances, et aux Evêques l'espoir qu'il nourrissait de les voir se confier à sa royale parole.

Ainsi deux actions distinctes surgissaient autour de Charles X. D'un côté, le Nonce, touché de l'anxiété du Roi très-chrétien, et, mettant au-dessus même des inté-

DE LA COMPAGNIK DE JÉSUS. 1kl

rets d'amour-propre ou de parti les intérêts éternels de l'Eglise, pensait que les atermoiements étaient nécessaires ; de l'autre, les Evêques, froissés dans leur indépendance et dans leurs garanties, n'aspiraient qu'à briser les fers dont l'incrédulité les chargeait. Le caractère des deux nations s'était dessiné. Lambruschini, au nom de Rome, parlait de ménagements indispensables; les Prélats français se roidissaient à l'idée seule d'une transaction avec leur droit. Le Cardinal de Clermont-Tonnerre, l'Archevêque de Paris, les Evêques de Chartres et de Nancy furent ceux qui, tout d'abord, soutinrent avec le plus de vigueur la cause de l'Episcopat et des Jésuites. Gaston de Pins, archevêque d'Amasie et administrateur du diocèse de Lyon, énonça ses sentiments dans une lettre admirablement motivée. Il jugeait avec une sévérité tout épiscopale l'ordonnance de Feutrier; puis, arrivant à celle que le comte Portalis avait signée, il disait:

«i La demande de la déclaration d'après l'ordonnance, la peine prononcée contre le refus d'y obtempérer, donnent lien à un développement d'action dans le pouvoir civil qui présente trois invasions distinctes sur les droits imprescriptibles de l'Eglise de Jésus-Christ : i° celle d'enlever aux Evêques huit établissements ecclésiastiques qu'ils dirigeaient en vertu de leur titre pour les soumettre au régime de l'Université; 2° celle de déclarer inhabiles à l'enseignement des petits Séminaires des maîtres investis de la mission épiscopale, mission divine, de laquelle seule ils relèvent d'après les saints Canons; 3" celle de flétrir les vœux de religion, lorsqu'elle frappe d'interdiction des instituteurs-prêtres, sur leur refus de déclarer par écrit qu'ils ne tiennent à aucune Congrégation religieuse.

» Or, ces trois invasions par le pouvoir civil sont de

tous points intolérables; et lorsqu'il dépouille FEpiscopat de l'enseignement de ses établissements ecclésiastiques , qui lui appartient par le fait de sa mission apostolique; et lorsque, dans la personne des professeurs qu'il exclut de l'enseignement des petits Séminaires, il flétrit les liens sacrés par lesquels un Chrétien se consacre à Dieu par des vœux de Religion, selon la règle des Instituts approuvés par l'Eglise universelle; et lorsqu'il force les barrières du domaine de la conscience, par une investigation sacrilège , pour y arracher des déclarations dont on ne doit compte qu'à Dieu seul;

» Nous trouvons une doctrine également fausse, dangereuse, attentatoire au droit divin, subversive des droits sacrés de l'Episcopat et des saintes lois de l'Eglise, renouvelant par ses conséquences les erreurs des sectaires des derniers temps, que le Saint-Esprit a frappées d'anathème dans une multitude de Conciles.

» Accepter, au prix de la déclaration exigée par cette ordonnance, les chaires ou la direction de l'enseignement religieux dans les petits Séminaires, ce serait reconnaître, en quelque sorte, dans le pouvoir civil, comme juste et légitime l'exercice d'un droit évidemment sacrilège, et comme vraie et selon Dieu, la doctrine qui frappe d'une peine légale l'affiliation à toute Congrégation qui exigerait des vœux de Religion. »

Cependant la réponse de tous les Evêques arriva peu à peu à Paris; elle était unanime, à quelques exceptions près. Les Prélats de Bordeaux, d'Alby, d'Àrras, de Troyes, de Poitiers, de Tarbes, de Vannes et de Dijon inclinaient seuls plus ou moins pour se conformer aux ordonnances. Le 2 août, une seconde lettre fut adressée à chaque Evêque par leurs collègues assemblés à Paris; elle était conçue en ces termes :

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 2/i9

« Le résultat des réponses à la note envoyée confidentiellement à NN. SS. les Métropolitains et par eux à leurs comprovinciaux, a donné premièrement une parfaite unanimité pour qu'il fût adressé au Roi de respectueuses observations au sujet des deux ordonnances; secondement une très-grande, mais extrêmement grande majorité, pour que l'on ne coopérât pas d'une manière active. Dix ou douze Evêques seulement ont différé d'opinion sur la conduite à tenir dans le cas où les choses seraient poussées à l'extrémité, et de ce petit nombre encore plusieurs annoncent qu'ils suivront l'avis de la majorité.

»En conséquence, les Cardinaux, Archevêques et Evêques qui se trouvent actuellement à Paris seront tous autorisés par FEpiscopat tout entier à présenter un mémoire au Roi. Ce mémoire, rédigé par l'un d'entre eux, revu par une commission, a été unanimement approuvé dans tous ses points et adopté dans une réunion générale. Le mémoire signé par S. E. monseigneur le cardinal de Glermont-Tonnerre, doyen des Evêques, au nom de l'Episcopat français, a été présenté à Sa Majesté le icvaoûl. Il a été ensuite imprimé pour plus prompte expédition. Deux exemplaires en seront incessamment adressés à chacun des Evêques, qui sont priés de renvoyer un de ces exemplaires, munis de leurs signatures, en signe de leur adhésion, le plus tôt possible, au centre commun. » Messeigneurs les Métropolitains sont priés de faire connaître promptement celte disposition à leurs comprovinciaux. Le Souverain Pontife est instruit de la conduite des Evêques jusqu'à ce jour; des conseils lui ont été demandés pour l'avenir. On pense que le mémoire ne doit pas être rendu public, du moins pour le moment; ce serait en compromettre le succès. »

Le mémoire dont il s'agit avait été présenté au Roi le ier août. Plein de forée et de dignité dans son ensemble, il offre néanmoins quelques hésitations de détail, de ces termes malheureux qui compromettent les meilleures causes en leur donnant un cachet de timidité. Mais ces taches disparaissent complètement lorsque l'Episcopat fait entendre au Roi ces magnifiques paroles :

« Sire, à l'appui des motifs que les Évêques ont l'honneur d'exposer à Votre Majesté pour justifier une conduite qu'on ne manquera pas peut-être de lui présenter comme une révolte contre son autorité, ils pourraient invoquer cette liberté civile et cette tolérance religieuse consacrées par les Institutions que nous devons à votre auguste frère, et que Votre Majesté a juré aussi de maintenir ; mais ils ne veulent point entrer dans une question de droit public dont les maximes et les conséquences ne sont pas encore bien fixées, sur laquelle les plus habiles eux-mêmes sont divisés d'opinion, et qui les jetterait dans une discussion susceptible de s'étendre et de se resserrer, selon les temps et les systèmes toujours mobiles, toujours variables.

» Ils ont examiné dans le secret du sanctuaire, en présence du souverain juge, avec la prudence et la simplicité qui leur ont été recommandées par leur divin maître, ce qu'ils devaient à César comme ce qu'ils devaient à Dieu; leur conscience leur a répondu qu'il valait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes lorsque cette obéissance qu'ils doivent premièrement à Dieu ne saurait s'allier avec celle que les hommes leur demandent. Ils ne résistent point, ils ne profèrent pas tumultueusement des paroles hardies, ils n'expriment pas d'impérieuses volontés; ils se contentent de dire avec respect, comme les Apôtres, non possumits, nous ne pouvons pas, et ils

conjurent Votre Majesté de lever une impossibilité toujours si douloureuse pour le cœur d'un sujet fidèle visà-vis d'un Roi si tendrement aimé.»

LesÉvêques concluaient en déclarant qu'ils resteraient spectateurs passifs de l'exécution des ordonnances. Au point de vue religieux, ce fut, sans contredit, un devoir; an point de vue politique, cette inaction était une faute. Le ministère en profita. Le Nonce apostolique avait été tenu à l'écart des conférences; il redoutait la publication de ce mémoire. Le cardinal de Latil lui affirma qu'il resterait secret entre le Saint-Siège, la Royauté et les Evêques. Lambruschini comptait à bon droit sur la parole de Charles X, et, craignant que cet écrit n'envenimât la querelle, il avait exigé qu'il ne parût dans aucun journal '. Le 1 1 août, par une indiscrétion coupable, la Gazette de France en reproduisit des extraits. Le izf, elle l'insérait en entier; quelques semaines après, il se répandait dans toute l'Europe. Cet éclat fournit un nouvel aliment à l'irritation des partis. MM. Portalis, Feutrier et Vatimesnil s'adressèrent à leurs subordonnés pour réclamer une active coopération; l'abbé de La Chapelle, directeur des affaires ecclésiastiques, se regarda comme autorisé à donner à l'Episcopat et aux publicistes une leçon d'obéissance. Il écrivit :

« Des laïques, des journalistes même, se croyant le droit de s'ériger en docteurs de l'Église, de discuter Fé- Stons lisons dans les documents manuscrits qui sont sons nos yeux la note suivante de la commission centrale des Évêques. Ils mandent de Pans, 9 août : « Les Lvêques s'empressent d'adhérer au mémoire. Toutes les réponses n'ont encore pu être rendues au centre commun. Une note donnera connaissance du résultat. Celleci a pour objet de renouveler aux Évêques la recommandation expresse du silence sur le mémoire. Il a été promis verbalement et d'une manière positive qu'il serait apporté des facilités satisfaisantes dans l'exécution des ordonnances ; mais on les fait dépendre formellement de la non-publicité du mémoire, et l'on assure que la moindre indiscrétion paralyserait une haute volonté, qui demande en ce moment des Évéques un peu de confiance et qui croit en mériter beaucoup. »

tendue de la juridiction divine de l'Episcopat, j'ai cru pouvoir vous adresser, ainsi qu'à tous messeigneurs les Archevêques et Evêques, quelques réflexions sur l'ordonnance du 16 juin, sur les écoles secondaires ecclésiastiques Je ne puis me défendre d'être effrayé des

dangers d'une résistance même passive, et que des craintes imaginaires ne produisent des maux trop réels. Dans tous les temps le Clergé de France s'est distingué par sa circonspection dans tous ses rapports avec l'autorité royale. Ses respectueuses doléances n'arrêtaient point sa soumission quand la Foi, le dogme, la discipline générale de l'Eglise n'étaient pas évidemment attaqués. Dans une circonstance qui a bien des rapports avec les circonstances actuelles, en 1762, lorsque les Jésuites furent bannis de France , le Clergé fit connaître combien il regrettait une Congrégation qu'il jugeait si utile à la Religion: mais, loin de chercher à paralyser par une résistance passive, par un refus de coopération, des mesures que le gouvernement avait prises pour réorganiser les Collèges, il y concourut de tout son pouvoir. Ce que le Clergé de France crut pouvoir faire alors, pourquoi ne pas le faire aujourd'hui, et, par une coopération franche aux ordonnances, calmer une irritation que des journalistes imprudents excitent? »

Un silence plein de dignité fut la seule réponse du plus grand nombre; quelques autres lui firent comprendre que l'Episcopat n'avait pas besoin de ses remontrances, et l'Archevêque d'Amasie lui manda le 16 août : « Monsieur l'Abbé, je ne puis m'expliquer l'irrégularité de votre démarche. Quelle entreprise ! car vous ne pouvez ignorer que les Evêques et Archevêques ont prononcé presque à l'unanimité sur ces ordonnances, que leur Mémoire au Roi a été envoyé au chef de l'Eglise,

que nous sommes dans l'attente d'une décision pontificale, et vous avez cru devoir devancer cette décision par une circulaire adressée à lEpiscopat tout entier, et en opposition de principes avec la très-grande majorité des Évêques et Archevêques du Royaume.

>' Vous êtes étonné de l'effroi général des laïques et des journalistes voués à la cause de la Religion et du Roi, qui par un cri unanime ont proclamé les nouvelles invasions qui menacent l'autel et le trône au sujet des ordonnances du 16 juin et du 21 avril. Saint Hilaire vous aurait répondu : Quels temps sont les nôtres; sanctiores aures plebis quàm corda sacerdotum.

» J'ai la confiance, monsieur l'Abbé, que ma franchise ne vous déplaira pas. Je vous ai cru capable d'entendre la vérité et de vous y soumettre. »

Les événements se précipitaient, ils allaient presque aussi vite que les circulaires administratives. Le Clergé se sentait blessé au cœur par la dispersion des Jésuites et par les défiances qu'un ministre de Charles X lui témoignait. Rome ne s'était pas encore prononcée; l'Épiscopat et le gouvernement faisaient appel au Saint- Siège. Lambruschini était pressé des deux côtés; mais déjà, comme dans tous les cas épineux, le Clergé de France tournait les veux vers Rome.

» On vient de me mander de Paris, écrivait Soyer, Evêque de Luçon, à l'Evêque de Nancy, que le respectable Nonce de Sa Sainteté près la cour de Fiance avait compté sur la noble démarche qui vient d'être faite auprès du Roi par les Evêques de son royaume, et qu'elle a consolé son cœur, navré de douleur à la vue de ce qui se passe aujourd'hui et de l'avenir dont nous sommes menacés. L'on ajoute que le Souverain Pontife en aura été sans doute pleinement satisfait, et que son cœur pa-

ternel doit avoir éprouvé une bien vive et bien douce jouissance en lisant dans le mémoire les consolantes paroles par lesquelles les Prélats de son Eglise chérie montrent tant de respect et de soumission pour sa divine autorité. Ali ! mon cber Seigneur, entrons chaque jour encore plus avant, s'il se peut, dans la barque de Pierre, et jamais nous ne ferons naufrage. »

L'agitation arrivait cependant à son comble. Afin de l'apaiser, on jugea que l'intervention du Souverain Pontife serait nécessaire. M. Lasagny, conseiller à la Cour de cassation, fut envoyé à Rome, sans caractère officiel, mais avec mission de faire secrètement connaître au Pape le véritable état des choses et d'obtenir de lui qu'aucune censure émanée du Saint-Siège ne vînt, sur les instances des Evêques, attiser le feu de la discorde. Le choix de M. Lasagny était une garantie pour les deux partis. Léon XII, à l'infaillible autorité de qui le Roi et les Evêques avaient recours dans ces circonstances, devait écouter la voix de son Nonce à Paris; le i5 septembre, Lambruschini adressa cette dépêche au cardinal Bernetti :

« Quoique jusqu'à ce jour je me sois borné à informer Votre Éminence, comme il était de mon devoir, des démarches faites par les Evêques contre les ordonnances et de l'impression qu'elles avaient produite dans l'esprit du Roi et dans celui du gouvernement, toutefois, d'après les observations semées çà et là dans mes dépêches précédentes, Votre Éminence aura pu remarquer quelle était ma manière de voir et mes sentiments à l'égard de ces fâcheux événements. Dès qu'ils eurent lieu, je n'ai pas négligé d'en étudier l'esprit, et, après avoir fait avec calme et maturité les observations convenables sur les deux ordonnances malheureusement pu-

bliées par le Roi, j'ai bien dû m'affliger pour des actes si déplorables; mais je n'eus pas, et je n'ai pas encore le courage d'engager le Saint-Siège à se prononcer sur cette affaire. Il me semble que le moment n'est pas encore arrivé où Notre Saint-Père le Pape puisse ou doive parler. Dans tous les cas, afin de pouvoir décider avec maturité et sagesse quel parti il faut prendre, il servira beaucoup d'avoir sous les yeux les renseignements relatifs au droit et au fait qui peuvent faire apprécier la présente controverse; controverse qui, par les conséquences qu'elle est de nature à produire, devient aussi délicate qu'elle est grave. J'exposerai ici avec liberté ces conséquences, afin que Votre Eminence en fasse l'usage qu'elle jugera à propos.

» Et d'abord, quant au droit que la puissance laïque peut avoir ou ne pas avoir de s'ingérer dans les petits Séminaires, il faut en premier lieu se rappeler la différence que l'on met ici entre les grands et ce qu'on appelle les petits Séminaires. Dans les premiers, on enseigne les sciences sacrées seulement; tandis qu'aux seconds appartient l'enseignement des langues jusqu'à la philosophie inclusivement. L'origine devs premiers fut toujours et est encore (même après les ordonnances) regardée en France comme purement ecclésiastique, et, par conséquent, tout à fait indépendante du gouvernement. Les seconds, au contraire, doivent leur existence à l'autorité royale, qui, à divers temps, en décréta ou en permit l'établissement. Il convient de dire qu'au temps de Louis XIV il y avait bien peu de ces petits Séminaires en France, puisque, d'après une ordonnance de ce temps-là, on voit que ce Souverain autorisa les Evêques de son royaume à ériger des petits Séminaires , et appliqua à ces établissements plusieurs bénéfices ccclé-

siastiques pris parmi ceux que possédait alors en si grand nombre l'église de France. C'est aussi un fait que depuis ce Roi jusqu'à Louis XVIII, qui remit sa famille en possession du trône de France, les Souverains intervinrent toujours avec leurs ordonnances dans l'érection des petits Séminaires. Les Evêques, de leur côté, nonseulement ne s'opposèrent jamais à l'intervention de l'autorité royale en pareils cas, mais ils l'invoquaient au contraire, la jugeant nécessaire pour conserver renseignement des petits Séminaires indépendant de la juridiction de l'Université. Cette longue possession dans laquelle était la puissance laïque d'intervenir pour l'établissement des petits Séminaires, et, de la part des Evêques, la reconnaissance du bon droit de cette même puissance, me semblent dignes de beaucoup d attention. » Maintenant pour la première fois les Evêques ont senti la nécessité de réclamer contre le principe admis jusqu'ici par l'autorité laïque touchant les petits Séminaires, savoir, qu'ils ne peuvent exister sans son bon plaisir. La réclamation est certainement juste et fondée sur les bonnes maximes; mais malheureusement cette réclamation est dominée par une contradiction évidente qui la vicie : en effet la doctrine des Evêques développée dans le Mémoire, et précisément dans le paragraphe qui commence: — Vune et V autre ordonnance, — jusqu'à ces mots: — avec quelque précision, — reste pour le moins beaucoup affaiblie par l'exposition des droits qu'ils accordent au prince dans le paragraphe qui vient après celui que j'ai indiqué, lequel commence par ces mots: Que le prince , — où ils disent en propres termes, qu'au Souverain appartient le droit d'inspection et la surveillance nécessaire sur les écoles ecclésiastiques, pou?* assurer l'ordre public , empêcher les transgressions des

lois et maintenir les droits et l'honneur de la souveraineté. Il me paraît que ces Prélats, en admettant un tel principe, ont ruiné leur cause d'une manière irréparable, puisque le Roi peut maintenant faire tomber toutes leurs remontrances avec ce raisonnement très-simple : Vous admettez que c'est à moi de surveiller les écoles ecclésiastiques pour empêcher la transgression des lois; mais j'ai remarqué que la manière dont étaient organisées les écoles secondaires dites petits Séminaires était équivalente à une véritable transgression des lois qui sont en vigueur dans le Royaume : donc j'ai dû les réformer.

» Ainsi Votre Eminence voit que, d'après la doctrine établie par les Evêques, toute la controverse peut maintenant se réduire, de la part de la puissance laïque, à une pure question de fait, savoir, si la manière dont sont réglés les petits Séminaires est ou n'est pas contraire aux lois. Or chacun sait que, dans ces questions de fait, le Souverain a toujours beaucoup d'avantages sur des sujets; et puis comment en proposer, et comment en obtenir même un simple examen? La réclamation des Evêques aurait pu être plus forte et leur raisonnement plus serré s'ils s'étaient appuyés sur le texte du Concile de Trente. Si, avant de présenter leur travail, ils me l'avaient communiqué, je n'aurais pas manqué de leur faise goûter mes observations, et je les aurais également priés de ne pas prononcer le terrible non possumus, pour éviter aussi de se mettre dans une position fausse, d'où ils n'auraient pu ensuite sortir sans compromettre leur honneur. Mais la chose est faite, et ces Français, Dieu les bénisse! aiment peu la discussion; ils commencent par agir, et ensuite ils réfléchissent.

» Quant à nous, il convient de ne pas perdre de vue vi. 17

les dispositions des derniers Concordats que le Saint- Siège a faits avec la France. Votre Eminence sait que malheureusement le Concordat de 1 8 1 -y (dans lequel rien ne fut stipulé pour les petits Séminaires) n'a pas été sanctionné par les Chambres : de sorte que le seul Concordat de 1801 continuée être en vigueur, et le Saint- Siège le tolère. Or l'article 11 de ce Concordat n'accorde aux Évêques qu'un seul Séminaire par diocèse, et, de plus, décharge le gouvernement du poids de toute dotation. Sous Napoléon, on ne pouvait obtenir davantage, et c'est beaucoup que, dans ces temps trèsdifficiles, on ait tant obtenu. Mais cependant, même sous les Bourbons, les choses vont de la même manière, et ce Concordat est aujourd'hui encore la seule convention qui ait force de loi. Cela soit dit pour la partie qui regarde le droit dont la puissance laïque pourrait se prévaloir, et qu'elle prétendrait soutenir en sa faveur dans la question présente.

» Pour ce qui concerne le fait ou le mode de la destination actuelle des petits Séminaires , on ne peut nier qu'ils servent encore plus à l'éducation des jeunes séculiers que de ceux qui ont des dispositions ou l'intention de se consacrer à l'état ecclésiastique. Ce système de convertir les petits Séminaires en collèges d'éducation fut adopté par les Evêques pour deux raisons:

» i° Pour procurer aux familles vertueuses les moyens de faire élever religieusement leurs enfants, et de les soustraire ainsi à l'infection universitaire, où, autrement, ils auraient été contraints de chercher l'instruction nécessaire ;

» 20 Pour l'avantage économique des petits Séminaires eux-mêmes, parce que le profit qu'ils tiraient des pensions des élèves nobles leur fournissait les moyens de

conserver ceux qui étaient élevés également pour le sanctuaire. Tel est le fait dont la conservation aurait été souverainement désirable pour l'avantage de la Religion et de la société.

» Toutefois le Ministère actuel est extrêmement faible. Il ne veut point le mal, et l'on croit communément qu'il a de bonnes intentions, et qu'il profitera du premier moment favorable pour adoucir le système adopté sur les petits Séminaires, et même pour le faire cesser entièrement. 11 est certain que le Roi a dit à monseigneur l'Archevêque et à d'autres que, si la très-imprudente publication du Mémoire des Prélats n'avait pas eu lieu, les trois demandes qu'il contient auraient été admises.

» Or maintenant il convient d'attendre encore un peu pour voir le parti auquel s'arrêteront les Prélats. J'incline à penser que, si plusieurs d'entre eux persévèrent à ne pas vouloir exécuter les ordonnances, d'autres cependant, pour ne pas perdre leurs petits Séminaires, y adhéreront.

» Dans cet état de choses, il me paraît que le parti le plus sage auquel le Saint-Siège puisse s'arrêter pour le moment, c'est de suivre le Cours des événements, et d'attendre les développements ultérieurs, avec la pensée de profiter du premier moment favorable pour parler à propos et avec utilité. H

Cette lettre de Lambruschini, si pleine de lumineuse modération, entrait dans le but de la mission de M. Lasagny. Le magistrat la remplit avec tant d'intelligente probité, que, chose assez rare dans l'histoire de la diplomatie, il mérita les éloges des deux cours. Le cardinal Bernetti passa la note suivante au comte Portalis, ministre des Affaires Étrangères par la retraite du comte de la Féronnays :

« Sa Sainteté, se confiant d'un côté en la haute piété du fils aîné de l'Église, et de l'autre, persuadée du dévouement sans réserve des Evêques de France envers Sa Majesté et de leur tendre amour pour la paix et pour tous les véritables intérêts de notre sainte Religion, ne sait pas prévoir que des circonstances malheureuses puissent l'obliger à rompre un silence si conforme aux vœux de Sa Majesté très-chrétienne. Mais si ce malheur arrivait, j'ose répondre que le Saint-Père ne s'adresserait assurément à personne sans avoir auparavant indiqué à Sa Majesté la nouvelle position que son devoir sacré pourrait lui avoir marquée, et il n'oubliera jamais tout ce qu'il doit au maintien de l'ordre et de la tranquillité en France, ainsi qu'à la dignité du trône de saint Louis. »

La fermeté de Léon XII et celle du cardinal Bernetti ne faisaient doute pour personne. On les savait aussi disposés que Lambruschini à ne point transiger avec l'erreur ou la mauvaise foi, mais toujours prêts, comme le Saint-Siège l'a si souvent prouvé, à pacifier les esprits par cette temporisation dont Rome ne s'est jamais départie. L'Épiscopat s'était engagé à couvrir d'un voile impénétrable son Mémoire au Roi, et le Pape voyait cet écrit distribué à profusion. La Cour pontificale ne se rendait pas un compte bien exact du besoin que certains peuples éprouvent de faire entrer l'univers dans leurs querelles de famille. Les nécessités d'un journal, ses intempérances de zèle, son désir de paraître mieux informé que les autres, la manie constitutionnelle de déconsidérer l'autorité au profit des passions, tout cela était ignoré à Rome, la ville de la discrétion et des ménagements. Un grand conflit éclatait entre le gouvernement et les Evêques français sur la question des Jésuites. Le Pape, que les deux opinions établissaient juge, pensa

que la réserve du successeur des Apôtres amènerait peutêtre la modération entre les Êvêques et les Ministres de France. La publicité intempestivement donnée au Mémorandum épiscopal blessa la cour de Rome dans ses usages. C'était, par une espèce d'oubli des promesses contractées, accorder au Ministère gain de cause dans la forme. Léon XII prévit que le pouvoir allait profiter de cette imprudence : il chercha à l'atténuer en se renfermant dans les bornes d'une note diplomatique..

A cette époque, soixante-dix Prélats sur quatre-vingts adhéraient pleinement au Mémoire; six n'avaient pas fait connaître leurs intentions; trois seulement se montraient disposés à exécuter les ordonnances \ La majorité était constatée : les Evêques se sentaient forts de leur unanimité; mais, dans la crainte qu'on ne tentât de les diviser ou d'affaiblir la vigueur de leur opposition, ils se tenaient plus unis que jamais, tout en condamnant les premiers la funeste précipitation de la Gazette de France. Sur ces entrefaites arrive à Paris la note secrète de Bernetti; elle est communiquée par le Roi au cardinal de Latil; le Ministre la fait lire à l'Archevêque de Paris et au duc de Rohan, nommé à l'archevêché de Besançon. Ce fut, l'abbé de la Chapelle qui la porta à Reims. De quelles instructions était-il chargé? Quels conseils donnat-il? C'est ce qui reste un mystère. Toujours est-il que le Cardinal s'empressa de notifier à ses suffragants et aux Métropolitains du Royaume la dépêche suivante, en date du 2 3 septembre 1828 : « Le Roi ayant daigné me faire communiquer les réponses de Rome relatives

1 Par un singulier concours de circonstances , ces trois Prélats ont reçu des mains du Gouvernement de juillet la récompense de leur soumission. L'Archevêque de Bordeaux et l'Evéque d'Arras sont devenus les Cardinaux de Cheverus et de Latourd'Auvergne. M. Raillon, ancien Prêtre jureur et Évêque de Dijon, fut transféré sur le siège d'Aix.

aux ordonnances du 1 6 juin, et m'ayant invité à vous en donner connaissance, j'ai l'honneur de vous informer que Sa Sainteté, persuadée du dévouement sans réserve des Evêques de France envers Sa Majesté, ainsi que de leur amour pour la paix et tous autres véritables intérêts de notre sainte Religion, a fait répondre que les Evêques doivent se confier en la haute piété et en la sagesse du Roi pour l'exécution des ordonnances et marcher d'accord avec le trône. »

Les journaux avaient été indiscrets; le cardinal de Latil fut malavisé en donnant à la note une extension qui n'était ni dans ses termes ni dans son esprit. Cet acte de courtisan devait froisser les Evêques. Ils se plaignirent de cette intrigue, qui leur paraissait à juste titre un piège tendu par l'administration sous les noms du Pape et du Roi. Latil s'était prononcé ainsi qu'eux contre le principe et la fin des ordonnances; il allait au delà du texte de la note émanée de la chancellerie romaine, note dont quelques-uns mettaient en doute l'authenticité, puisqu'elle ne leur était connue que par un commentaire inexact. L'Episcopat se sentait engagé; on prétendait que Rernetti et Lambruschini avaient cédé avec trop de facilité. Les feuilles quotidiennes s'enivrèrent de leur colère; elles furent injustes à force de vouloir être justes. Confondant les intérêts de parti et la question religieuse, la presse incrimina avec véhémence ', car il est dans

1 Les choses furent poussées si loin que le Nonce du Saint-Siège , répondant à l'Archevêque administrateur de Lyon qui lui demandait des instructions, ne put s'empêcher de lui mander : « Je me permets de vous dire que j'ai la certitude que monseigneur le Cardinal Bernetti, secrétaire d'Etat du Très-Saint-Père, a réellement écrit une lettre de réponse à M. le Ministre des affaires étrangères du Roi. Cela est un fait; mais je dois vous déclarer très-positivement que des articles que Votre Grandeur aura pu lire dans quelques journaux de Paris, et particulièrement dans la Quotidienne , par rapport à celte lettre, sur la personne très-respectable du Cardinal Bernetti et sur la mienne aussi, sont pleins non-seulemeut d'inexactitudes et de faussetés, mais des plus noires et plus perfides calomnies. Monseigneur le Cardinal

l'essence même de sa vie de se nourrir de soupçons, de se passionner sans cesse et de chercher à expliquer les affaires auxquelles on ne l'initie point par des défiances dont la rapidité de l'improvisation ne lui permet pas toujours de calculer la portée.

Bernetti est le plus honnête personnage du monde, et moi je n'ai pu que hautement frémir par rapport aux abominables insinuations qu'on n'a pas rougi de répandre sur son compte. »

Cette noie du Cardinal Lambruschini sert à prouver quelle fut alors l'amertume des journaux. Le même désespoir s'exhale avec encore plus de liberté dans une lettre écrite par le Père Antoine, abbé de la Trappe de Meilleraie. Ce Religieux, dont les vertus sont connues de la France entière, écrivait à un Évêque sous le coup de ses premières impressions, et nous ne citons sa lettre que pour démontrer jusqu'à quel point d'injustice l'irritation peut égarer les plus nobles natures. C'est du Dalmaie de saint Jérôme; mais ce langage étrange servira à dessiner la position. « Combien il serait à désirer, écrivait le Trappiste, que tous nos seigneurs vissent comme vous le danger que l'on court et les pièges que l'on tend à la Religion et à l'Kpiscopat. La réunion de tous les Évêques de France formait une masse si imposante , qu'elle écrasait tous les prétendus Libéraux; ils avaient d'ailleurs prononcé unanimement un mot solennel qui semblait devoir fermer accès à toute concession indigne de leur caractère et de leurs principes : Non pnssumus ; et voilà que les menées du Ministère, le tripotage d'un petit avocat, le bavardage d'un favori, d'un cardinal-clerc, qui peutêtre a été gagné comme les Caprara ou les Consalvi, vient semer l'alarme, le trouble et la division. Mais rien, Monseigneur, comme vous me le dites très-bien, n'est audessus de la circulaire de Monseigneur le Cardinal de Laid; c'est un monument de plate adulation, de faiblesse, d'ignorance et de sottise. Sans examiner une question délicate en litige de ce ton tranchant dont sait si bien se couvrir la médiocrité, sans citer, comme vous le remarquez très-justement, Monseigneur, une autorité, une lettre dont il serait bon d'avoir le texte, il a l'air de faire dire au Souverain Pontife, ou au moins à son confident, qu'il faut que les Évêques de France marchent avec le trône. Cette proposition, aussi ridicule que fausse, est, dans sa généralité, susceptible de toutes les qualifications dont la vieille Sorbonne écrasait autrefois une assertion erronée. Monseigneur, qui a de la mémoire, aura lu dans quelques mauvais pamphlets cette phrase aus-si ridicule que triviale, qu'il faut marcher avec son siècle, et, par une heureuse imitation, il dit à l'Épiscopat français d'un air d'autorité qu'il faut marcher avec le trône; c'est le trône alors, comme de raison, qui est enseignant, et le corps épiscopal écoutant et suivant. Oh ! combien nos bishops anglais vont être réjouis d'une pareille doctrine! Voilà nos Prélats à leur niveau; bientôt nous ferons le Roi, comme George IV, defemorem Fidei. Le grand malheur, Monseigneur, c'est que beaucoup de respectables Évêques ne feront pas ces réflexions, et qu'avec les meilleures intentions ils jureront in verba magistri. De là schisme, division, séparation , et c'est là ce que nous avons seulement à craindre ; la persécution

n'est rien quand on demeure unis Je demanderais volontiers, Monseigneur, à

Son Eminence si saint Ambroise marchait avec le trône , quand il excommuniait un pieux Empereur; saint Tliomas de Cantorbéry, quand il résistait à Henri II, et le saint Évêque Fisher à Henri VIII. Marcher avec le trône c'est marcher avec le Ministère, avec le Constitutionnel, c'est marcher avec Crammer, c'est nous mener au schisme et à l'hérésie. Les Évêques de France marchaient-ils, en 1790, avec le trône, bien qu'ils aimassent et respectassent Louis XV7!? »

Le Roi avait dit que les ordonnances ne seraient pas rigoureusement exécutées; mais les Evêques pensaient, et avec raison, que le Ministère trouverait moyen d'éluder cette promesse. Le Ministère voulait vivre; pour cela il lui fallait l'appui du Libéralisme. Les Royalistes s'étaient séparés de lui, les Catholiques le combattaient à outrance : il n'avait donc de partisans que parmi les adversaires de la Religion et de la Monarchie. Son plan et sa marche étaient connus. Il devait s'opposer à toutes les volontés du Roi afin de conquérir dans les Chambres une majorité quelconque. Cette majorité ne lui serait aumônée qu'à la condition d'être inflexible dans les mesures à prendre contre les Jésuites et contre le Clergé. La dépêche du cardinal Bernetti modifiait sensiblement les dispositions de l'Episcopat. L'Archevêque de Paris, le Nonce du Saint-Siège et les autres Prélats réunis dans la capitale jugèrent qu'il importait de mettre un terme aux dissentiments. Sans accepter néanmoins la légalité des ordonnances, il fut décidé qu'un projet de lettre au Ministre des affaires ecclésiastiques serait soumis à chaque Évêque. Le 8 octobre, les Prélats firent passera leurs collègues une note secrète qui expliquait le but de cette démarche. Elle est ainsi conçue :

« La note adressée à NN. SS. les Evêques, sous la date , du 8 octobre 1828, n'a point été numérotée, parce que, ayant été communiquée au gouvernement, elle n'a point paru devoir être comprise dans la série des notes purement confidentielles.

» On croit utile d'envoyer celle-ci pour mettre NN. SS. mieux à même de juger la position des choses, et de continuer, autant que possible, cette précieuse unanimité de conduite et d'expression de sentiments en des actes d'une si haute importance. Sans doute il reste libre à

chacun de penser que l'opinion du Souverain Pontife a pu être influencée par les envoyés du gouvernement; que Sa Sainteté a pu ne pas être informée bien exactement du véritable état politique et religieux de la France et de l'effet plus ou moins favorable de la résistance des Evêques, comme aussi des conséquences probables qui en résulteraient pour l'avenir. Mais, indépendamment de ces réflexions (et de plusieurs autres qui peuvent faire naître des craintes bien légitimes), toujours est-il que l'Episcopat semble à couvert par les insinuations et les désirs qu'a manifestés la cour de Rome. On sait que, dès le commencement de ces tristes affaires, le zèle et la fermeté des Evêques ont été loués par le Souverain Pontife; toutefois, l'espèce d'obscurité qui enveloppe les motifs de la conduite présente du Saint-Siège a bien son avantage, en ce que les Evêques ne feraient maintenant, par leur déférence, qu'honorer l'autorité prépondérante du chef de l'Eglise et conserveraient intacts leurs droits pour l'avenir. Ce ne serait qu'une condescendance temporaire, qui répondrait à une nécessité actuelle ou présumée telle par le Souverain Pontife. La question de droit demeure entière , puisqu'il est certain qu'il n'est intervenu, de la part du Saint-Siège, ni jugement ni décision qui combatte ou redresse les principes posés par les Evêques dans leur Mémoire, et que Rome n'a fait non plus aucune concession réelle, rien qui puisse légitimer ou consacrer pour la suite les derniers empiétements du pouvoir civil sur les droits incontestables de l'Episcopat. Le parti proposé dans la note et la lettre du 8 octobre, signées par monseigneur l'Archevêque de Paris, semble offrir l'avantage de conserver plus facilement l'unité dans le corps des Evêques de France, et de retrouver aussi plus facilement cette presque unanimité

de conduite et de défense dans tous les graves intérêts

religieux qui pourraient encore nous menacer.

n II est d'ailleurs facile d'apprécier à combien peu de choses se réduisent les concessions des Evêques s'ils suivent le mode indiqué (mode qui a été communiqué au gouvernement , et dont on sait qu'il se contentera s'il est généralement adopté), surtout si, comme le jugent nécessaire les sept Prélats dont les noms sont inscrits, on s'en tient rigoureusement à ne se servir d'aucun des tableaux du Ministre, mais à donner, par forme de lettre, les seuls renseignements désignés dans la note du 8 octobre, savoir : un exposé libre de la situation du ou des petits Séminaires, qui contiendrait le nombre actif des élèves, le nombre présumé nécessaire, le nom des Supérieurs ou Directeurs qui seraient qualifiés de prêtres séculiers; enfin une note générale sur les ressources pécuniaires du diocèse, qui ferait connaître que la plus forte somme de secours serait encore bien audessous des besoins. »

Dans la position où l'Eglise gallicane se débattait sous une funeste condescendance du pouvoir, le plan adopté par les Évêques était le seul praticable. Ils consentaient bien à ne pas entraver le ministère ; ils faisaient tous les sacrifices que le besoin de la paix leur imposait; mais, en s'épargnant la responsabilité d'un avenir chargé de nuages, les Prélats s'arrêtaient à la limite de leurs droits et de leur conscience. C'était, pour ainsi dire, un armistice que l'Episcopat accordait au gouvernement^ afin de lui laisser le temps de réparer le mal ou de se précipiter plus avant dans la voie des concessions. Le Cardinal de Croï et l'Archevêque administrateur de Lyon furent les seuls qui refusèrent toute espèce d'adhésion au projet conciliateur; d'autres, tels que les Evêques de Chartres,

de Nevers, de Nantes et de Rennes, s'en rapportèrent à la majorité.

Rome avait parlé d'une manière indirecte; néanmoins la cause fut finie. L'Eglise de France écouta des conseils que le Souverain Pontife ne donnait que sous forme diplomatique, afin de laisser au Clergé toute sa latitude d'action dans une affaire qui n'intéressait ni le dogme ni la morale. Les Evêques ne reculaient devant aucune des exigences administratives; mais ils s'opposaient à ce que de nouvelles atteintes fussent portées à la liberté des consciences. Le gouvernement ne sut pas s'en tenir à ce triomphe négatif. Il avait soif des applaudissements libéraux : il brisa les huit maisons d'éducation que, de l'aveu même de l'Université, les Jésuites rendaient prospères. Sous l'empire d'une Charte proclamant la liberté, M. de Vatismenil réalisa une idée qui avait échappé au génie ombrageux de l'Empereur; il obligea tous les professeurs à déclarer qu'ils n'appartenaient à aucune Congrégation non autorisée par les lois. Le besoin d'ouvrir les petits Séminaires était flagrant; MM. Vatismenil et Feutrier pressaient les Evêques de se soumettre, il fallut subir avec une douloureuse résignation ce dernier attentat à l'indépendance du Prêtre et de l'homme. Il y eut des lettres pleines de dignité adressées au Ministre; le Cardinal de Clermont fit entendre son célèbre : etiamsi omnes, ego non, et Feutrier répondit souvent avec autant de convenance que d'esprit à ce blâme universel.

Le ministère Martignac-Portalis croyait avoir enfin rattaché à sa fortune l'opposition révolutionnaire; le Globe ne lui laissa pas long-temps cette pensée de satisfaction intime. Les Constitutionnels avaient poussé le gouvernement de Charles X à mutiler l'Église; ils allaient attaquer le gouvernement lui-même , et ils insultaient le

Clergé avec des paroles que l'histoire ne peut omettre. « La querelle des Evêques, disait la feuille doctrinaire le 10 septembre 1828, touche à sa fin; cette petite fronde de sacristie meurt sous le ridicule, comme toutes les insurrections sans force et sans nationalité, qui débutent par des cris de : Vaincre ou mourir! et désarment paisiblement au premier choc. Il y aurait, en vérité, trop de bonhomie à se battre plus long-temps contre ce spectre de l'Episcopat; car, si ses clameurs peuvent encore troubler quelques âmes pieuses et crédules perdues çà et là dans la foule, si quelque danger peut venir de ses intrigues et de ses menées, il y a bien un autre danger à se laisser prévenir et à détourner notre attention des actes du ministère. C'est avec le ministère que nous avons affaire. »

Au milieu de ces débats, les Jésuites, que le Libéralisme représentait comme les dominateurs de la France et comme des casuistes toujours prêts à tourner la loi ou à violer les serments , se retiraient de leurs Collèges sans proférer une plainte.

L'Episcopat avait soutenu une lutte qui était un glorieux témoignage de leurs services; ils jugèrent opportun de ne s'y mêler en aucune façon. Ils se séparèrent de leurs élèves, qui versaient des larmes et qui protestaient publiquement contre l'œuvre de destruction; ils entendirent le Clergé rendre hommage à leurs vertus ; ils virent les cités les plus importantes du Nord et du Midi s'associer au deuil de l'Église et de la jeunesse; ils ne trouvèrent partout qu'estime et regrets. Cette douleur eut une manifestation si saisissante qu'elle se refléta jusque dans les travaux et les vœux des Conseils généraux, les véritables représentants des besoins du Royaume, et elle n'échappa point au Constitutionnel lui-même. Le

4 août 1828, il la signale avec terreur :« Ce qui contraste, dit-il, d'une manière bien plus choquante avec les sentiments du pays, c'est l'expression des votes d'un trèsgrand nombre de Conseils sur l'instruction publique. Ils sollicitent une loi pour qu'elle soit exclusivement selon les uns, ou en concurrence selon les plus modérés, livrée à des corporations religieuses. Le Conseil général du Doubs demande que les Congrégations déjà existantes soient autorisées légalement. Celui du département de Vaucluse est plus franc : il vote pour que l'instruction publique soit confiée notamment aux Jésuites, dont l'intérêt de la Religion et de la Société réclame le rétablissement. »

Ainsi cette persécution de dix ans, organisée par le Libéralisme et sanctionnée par un ministère immolant la Religion et la Monarchie pour vivre quelques jours de plus sous la protection des idées démagogiques, n'aboutissait qu'à faire glorifier la Compagnie de Jésus. La presse libérale la calomniait, le pouvoir essayait de la bannir, et le Clergé, la jeunesse, les pères de famille, les Conseils généraux s'unissaient pour proclamer sa nécessité. La France chrétienne adoptait les Jésuites, la France révolutionnaire les flétrissait. Pendant ce temps, voilà les mesures qu'ils prenaient pour résister à l'assaut permanent que l'impiété leur livrait. Le Père Godinot, Provincial de France, écrivait, le 7 août 1828, aux Supérieurs des huit petits Séminaires : « Après votre distribution de prix, qui doit être faite sans éclat et sans discours qui tendent à faire des allusions ou à exciter des regrets, vous donnerez à tous les huit jours de vacances pleins que permet l'Institut; puis, tous feront la retraite annuelle avec le plus de recueillement et le plus de ferveur qu'ils pourront. »

Ce fut ainsi que les Jésuites sortirent des établissements que les Évêques leur avaient confiés sous la protection des lois.

La Révolution venait de faire une large plaie au Catholicisme. Elle avait pu mesurer jusqu'à quel degré Charles X pousserait les sacrifices. Après ce premier succès, elle résolut de tenter une campagne décisive contre la Royauté. Le Monarque, aveuglé par de menteuses déférences, hésitait devant les Libéraux ne tirant leur audace que de la pusillanimité des administrations. On espéra amener le Roi à briser de ses propres mains le sceptre que sa loyauté trop débonnaire n'osait changer en épée de justice. La Révolution avait dit, même sous les ministères Villèle et Portalis, que les Jésuites régnaient et gouvernaient1. Quand le prince de Polignac fut appelé aux affaires, elle ne mit plus de bor-

1 Un homme qui a été calomnié lui-même, mais qui, à force de courage et de talent, a contraint ses ennemis à l'honorer et à lui décerner publiquement des témoignages d'estime, le comte de Peyronnet, ancien ministre de la justice et de l'intérieur, résumait ainsi, dans ses Esquisses politiijues publiées en 1829, la situation faite aux Jésuites. Ce passage était vrai à cette époque; nous croyons qu'il aura long-temps encore un intérêt d'actualité :

« On a dit que les Jésuites nuisaient à la Religion : et qui a dit cela? des hommes qui n'aspirent qu'a la ruine de la Religion.

» On a dit qu'ils étaient ennemis des Rois : et qui a dit cela? des hommes qui n'aspirent qu'à la chute des Rois.

» On a dit qu'ils étaient ennemis de la Charte : et qui a dit cela? des hommes qui la violaient ouvertement à leur détriment.

» On a dit qu'ils exerçaient une influence pernicieuse dans l'État : et qui a dit cela? des hommes dont la funeste influence fait depuis trente ans tous les malheurs de l'État.

» On a dit qu'ils n'étaient pas tolérants : et qui a dit cela? des hommes qui sont animés envers eux de la plus coupable intolérance qui fût jamais ; intolérance des hommes qui ne croient point.

» On a dit qu'ils étaient ennemis de la liberté : et qui a dit cela? des hommes qui les chassent de leurs églises, de leurs écoles et de leur pays; des hommes qui blessent à la fois dans leur personne la liberté religieuse, la liberté politique et la liberté civile.

» Ni la sottise de l'accusation, ni l'effronterie des accusateurs n'ont suffi. On savait bien qu'on était trompé, mais on voulait l'être.

» Quand je haïrais et redouterais les Jésuites autant que leur plus fanatique ennemi, je croirais encore que le maintien de la liberté de conscience est d'un plus grand prix que leur expulsion. <»

nés à ses débauches d'intelligence. Les Jésuites devinrent les promoteurs des coups d'Etat; ils furent les conseillers, les agents invisibles de la réaction; ils formèrent % avec le nonce Lambruschini une camarilla ' de Prélats

1 On sent bien que ce n'est ici ni le lieu ni le temps d'expliquer l'insurrection de juillet et les causes qui poussèrent le Ministère Polignac à son coup d'Etat. Il importait aux conspirateurs d'associer la cour de Rome aux manœuvres occultes qu'ils signalaient chaque matin, afin de frapper de la même calomnie le Saint-Siège et la Royauté. Ils s'emparèrent du nom de Lambruschini pour en faire le chef de la Camarilla. Ils accusèrent sans preuves, même sans premiers indices , mais ils accusèrent. Leurs allégations furent acceptées, comme plus tard on jeta en pâture à la crédulité publique que les Chanoines septuagénaires de la métropole de Notre Dame de Paris avaient fait feu sur le peuple et que Charles X à Saint-Cloud avait ordonné aux Suisses de passer par les armes trois compagnies de la garde royale. Ces audacieuses impossibilités ne devraient avoir cours qu'au moment de la lutte ; il y a des écrivains qui les recueillent dans la rue et qui leur donnent une espèce de sanction en les publiant dans leurs ouvrages. L Histoire de la Restauration par M. Capefigue s'est faite l'écho de quelques-unes de ces rumeurs, et à la page 303 du dixième vo. lume, on lit: « Le Dauphin, la Dauphine, et même, dit-on, le duc d'Orléans, dans les rares et secrètes occasions où Charles X lui parlait affaires, l'engageaient à se montrer Roi. 11 fallait en finir avec la Révolution; c'était le cri de cette petite Camarilla qui entourait le vieux Roi et sur laquelle commençait à prendre influence le Nonce du Pape. »

Ainsi, d'après le chroniqueur qui se prétendait homme d'État, et qui , au lieu d'écrire l'histoire, se contentait de l'inventer, la Dauphine, dont tous ceux qui l'ont approchée connaissent les défiances à l'égard de M. de Polignac, se laissa séduire par l'idée d'un coup d'Etat et le duc d'Orléans le conseilla. Louis-Philippe en a profité; mais nous, qui ne tenons de lui aucun emploi, aucune faveur, aucun salaire, nous croirions être injuste envers ce Prince en lui accordant si légèrement un brevet d'hypocrisie. M. Capefigue se trompe pour le duc d'Orléans comme pour le Cardinal Lambruschini. La Camarilla fut un nom de guerre créé afin d'attaquer la Royauté. Celte Camarilla n'existait pas; grâce à la fécondité d'imagination des journalistes et des écrivains politiques , il n'y eut rien de plus aisé que de la voir partout. M. Capefigue n'en a cependant point fini avec le Saint-Siège; et à là page 386 du dixième Volume, il affirme que « le Nonce Lambruschini fut seul dans la confidence des ordonnances. »

Ainsi que les ambassadeurs étrangers et les hauts fonctionnaires de l'Etat, Lambruschini ne connut que par le Mcniteur les mesures adoptées. Tout le monde sait aujourd'hui que les Ministres eurent le tort de garder trop fidèlement le secret qui leur était impose, et ceux qui vivent encore sont les premiers à avouer qu'ils en firent mystère à leurs confidents les plus intimes. Tandis qu'on se battait dans les rues de Paris, Lambruschini pensa qu'il était de son devoir d'aller offrir ses services au Roi et de lui parler franchement de la situation menaçante dans laquelle le repos do la France se trouvait compromis avec celui de l'Europe. Il se rendit a Saint- Cloud, bravant tous les dangers que son costume et son nom filaient lui faire courir. Il exposa à Charles X les conséquences qui surgiraient. Il reçut pour toute réponse que le Roi avisait à mettre le duc de Rordeaux sous la garde de la Vendée Militaire, et que lui songeait à se placer de sa personne à la tête du camp de Saint-Omer. Charles X voulait marcher contre la capitale. Ces résolutions, ainsi annoncées et mises en avant comme un remède in extremis, parurent impraticables

et de courtisans qui n'exista jamais que dans l'imagination de la presse; ils furent les incendiaires1 qui cou-

au Nonce. 11 le fit comprendre au Roi, clout il connaissait le caractère; et ce fut la seule part que Lambruschini prit aux événements, en dehors des réunions diplomatiques qui eurent lieu alors.

' Pendant l'instruction du procès des Ministres signataires des ordonnances de juillet , M. Bérenger, commissaire-accusateur près la chambre des pairs, reçut de Toulouse une lettre datée du l'r octobre 1830. Cette lettre était ainsi conçue :

a Monsieur, des malheurs inouïs me forcèrent à devenir l'instrument d'un parti dont j'étais un principal agent dans les incendies qui désolèrent la Normandie , et qui devaient s'étendre sur la France entière si j'avais rempli les instructions données à ce sujet.

» Mais le cri d'alarme des journaux, le tableau qu'ils présentaient du déplorable état de ces victimes, et, si j'ose le dire, mes propres sentiments, m'inspirèrent une horreur de moi-même. Je suspendis mon infâme mission; je pris la fuite pour me soustraire à la rage de ceux qui comptaient sur moi et arrêter ainsi le cours des dévastations que je devais organiser dans le Languedoc, la Provence, le Daupliiné , etc.

» Je n'ai pas jugé à propos de livrer la majeure partie des pièces à l'appui de ma déclaration. Une seule lettre, qui prouve mon affiliation avec la Congrégation de Montrouge, qui me transmettait les ordres qu'elle recevait du prince de Polignac, m'a été saisie.

» Ma volumineuse correspondance , les instructions écrites , les listes qui désignaient les propriétés à incendier et le nom des personnages qui devaient me donner de plus amples renseignements, ainsi qu'une espèce de sauf-conduit , interprétatif, il est vrai , mais dont il est facile de deviner le but par l'ensemble de toutes les pièces, et signé prince de Polignac, toutes ces preuves authentiques sont à ma disposition; mais je ne les livrerai entre vos mains qu'alors qu'un homme d'entre vous, messieurs, m'aura donné sa parole qu'il ne sera rien fait à la personne qui en est le dépositaire, et que j'obtiendrai quelque adoucissement aux peines qui pourront être prononcées contre moi. Je demande cette assurance de votre part, car vous aurez le pouvoir de la tenir. »

L'auteur de cette dénonciation, qui allait si bien aux idées du temps, se nommait Charles-Théodore Berrié; c'était un repris de justice, un voleur condamné en 1824, condamné de nouveau- en 1826. En 1830, il se trouvait dans les prisons de Toulouse sous le poids de plusieurs accusations, lorsqu'il s'imagina que les feuilles libérales avaient assez menti à la France sur le compte de la Société de Jésus pour l'autoriser lui-même à continuer leur œuvre. Ancien détenu de Bicêtre, il y avait vu les Pères prêcher et consoler les prisonniers ; il avait lu sans aucun doute les impostures dont le Constitutionnel, le Courrier français et le National se repaissaient ; il crut qu'en se portant l'accusateur des disciples de l'Institut il obtiendrait quelque allégement ou que peut-être il passerait grand citoyen. Il écrivit donc la lettre citée plus haut. La chambre des pairs, comme la presse libérale, n'avait plus besoin des Jésuites pour battre en brèche la Religion et la Royauté ; il ne lui restait plus qu'à savoir être équitable. Le comte Bastard de l'Estang, rapporteur de la commission d'accusation, ne put s'empêcher de dire en parlant de ce misérable, qui avait si mal choisi son moment : « Tous les autres points de sa déclaration sont également éclaircis , et partout le mensonge est constaté. S'il se fût agi d'une affaire moins grave, un pareil incident eût été écarté sans examen ; mats il vaut mieux encore qu'il ne le soit qu'après une complète vérification des faits. »

Berrié était reconnu menteur par la Cour des Pairs; mais ce qu'il ne disait pas,

vrirent la Normandie de deuil et de ruines; puis, au moment où les ordonnances du 2 5 juillet i83o éclatèrent comme la foudre, on oublia les Jésuites pour renverser le trône. La tempête les avait dispersés : ils erraient çà et là. On pillait leurs maisons pour se donner le droit de les accuser encore; mais le triomphe du Libéralisme devait enfin amener celui de la vérité. La Révolution était victorieuse; elle eut l'audacieuse franchise de proclamer elle-même ses impostures. Le Globe, dont MM. Duchâtel, Cousin, Charles de Rémusat et Dubois s'étaient fait une arme contre les idées religieuses et monarchiques, s'écria, le 2^ octobre i83o, en s'adressant aux vaincus :

« Tout ce que vous invoquez, tous ces articles de la Charte et de nos Codes que vous citez avec profusion, tout cela n'est que des fictions ingénieuses. Lorsque nous avons juré fidélité à Charles X et obéissance à la Charte; lorsque nous avons étourdi ce Monarque imbécile de nos protestations d'amour, lorsque nous'couvrions pour lui nos routes d'arcs de triomphe, lorsque nous rassem-

c'esl qu'il avait trouvé des dupes ou des complices, et que ce fameux brevet d'affilié à la congrégation de Montrouge était tout simplement un diplôme falsifié et orné de la prétendue signature de l'abbé Desmazures , lui conférant le titre de gardien du Saint-Sépulcre. Ce diplôme avait été saisi sur lui, le 8 mars 1830, lorsque le commissaire de police Lamarle l'arrêta à Bordeaux. Les faits étaient constants , apures même par la Cour des Pairs ; la presse libérale ne resta cependant pas moins convaincue que cet bomme avait eu des relations incendiaires avec les Jésuites. Plus tard, il obtint la liberté avant l'expiration de sa peine, et, il faut être juste, l'on n'accusa pas les enfants de saint Ignace de cette grâce.

Dans ce temps-là, plusieurs coupables espérèrent se faire acquitter en se donnant les Jésuites pour instigateurs de leurs crimes. Ils voyaient que la calomnie avait si bien réussi en faveur de plus audacieux, qu'ils calomniaient à leur tour et à leur manière. Berrié se proclamait incendiaire du fait de la Compagnie ; un jardinier de Verrières, nommé Troclet, imagina de .se justifier ainsi de l'assassinat qu'il avait commis sur la personne de Bellaure, babilani d'Anlony, son créancier. Il accusa le Père Jennesseaux et deux autres Jésuiles, qui, le 28 juillet 1830, l'avaient , prétendait-il, chargé de leur cacher une malle pleine d'objets précieux. Devant la Cour d'assises de la Seine, présidée par M. Agier, Troclet reproduisit sa fable. Le Père Jennesseaux ne l'avait jamais connu, jamais vu ; cela resta démontré. L'assassin fut condamné à mort le 23 mai 1831 et le Jésuite mis hors de cause.

vi. 18

blions les populations sur son passage pour le saluer de mille acclamations, lorsque nous semions l'adulation sur ses pas; lorsque les temples, les académies, les écoles retentissaient d'un concert parfumé d'éloges, de bénédictions pour lui et pour sa race ; lorsque nos poètes chantaient ses vertus, lorsqu'ils s'épanchaient en allusions louangeuses sur la bravoure de ce nouvel Henri IV, la grâce de cet autre François Ier, tout cela n'était qu'une feinte à l'aide de laquelle nous tâchions de nous dérober aux chaînes dans lesquelles il s'efforçait de nous enlacer. Vous avez été comme un de ces spectateurs novices qui, assis au parterre pour la première fois, prennent pour la réalité la scène que Ion joue devant eux. Détrompez-vous; pairs, députés, magistrats, simples citoyens, nous avons tous joué une comédie de quinze ans. »

Les Jésuites étaient chassés de France, les véritables hypocrites s'y révélèrent. Cette déclaration fut une leçon significative; le National ne resta pas en arrière de semblables épanchements. Il était devenu républicain sous la rédaction de Carrel, deBéquet, de Passy, d'Emile Pereire et de Chambolle, comme ses anciens associés s'improvisaient ministres, pairs de France ou dignitaires de l'Université. Le 17 octobre i832, il étala aux yeux de l'Europe les mensonges convenus qui avaient été mis en jeu pour perdre les Jésuites:

« La Restauration est tombée, disait-il, et avec elle les Jésuites. On le croit du moins. Cependant toute la France a vu la famille des Bourbons faire roule de Paris à Cherbourg et s'embarquer tristement pour l'Angleterre. Quant aux Jésuites, on ne dit pas par quelle porte ils ont fait retraite; personne n'a plus songé à eux le lendemain de la Piévolution de juillet ni pour les attaquer ni pour les défendre. Y.a-t-il, n'y a-t-il pas encore

des petits Séminaires, des Congrégations non autorisées par la loi? Il n'est pas aujourd'hui de si petit esprit qui ne se croie avec raison au-dessus d'une pareille inquiétude, et de très-grands esprits s'étaient consacrés, sous la Restauration, à inspirer à la France la haine et la peur de cette fameuse Congrégation jésuitique qui n'existait peut-être point ou ne valait pas la peine qu'on s'enquît de son existence.

» Etait-ce donc une comédie que cette infatigable polémique de la presse patriote contre les Jésuites? était-ce pure manie de persécution, si Ion trouvait mal que M. Dupin portât les cordons du dais à Saint-Acheul? Non, on savait bien que la Société de Jésus proprement dite n'offrait pas de bien grands dangers; on n'en voulait qu'à l'esprit jésuite, l'esprit dévot, l'esprit tartufe : c'était l'esprit de la dynastie régnante. On s'entendait à merveille sur la valeur du mot jésuitisme : il était synonyme de dévouement à la légitimité. On disait dans ce temps-là jésuite pour royaliste : il eût été dangereux de s'attaquer à la légitimité en l'appelant par son nom; on la saisissait clans l'une de ses manières d'être, et la plus odieuse, qui était l'esprit jésuite.

» La France, petit à petit, se prit d'une haine implacable, universelle, immense, pour ce qu'on appelait la faction, quelquefois même la coterie jésuite, et il arriva un moment où, pour perdre Charles X, il suffit d'affirmer qu'il était Jésuite; que, comme Jésuite, il professait la doctrine des restrictions mentales; qu'en prêtant à Reims serment à la Charte, il avait dans sa poche l'absolution de ce parjure, et qu'ainsi le coup d'État était sa pensée favorite.

» C'est comme cela que raisonnent et parlent les masses dans tous les temps; elles donnent à leurs soup-

çons une forme matérielle qui les aide singulièrement à

soutenir le combat. »

Devant cette cynique théorie de l'imposture qui, révélée à la France, sera encore mise plus tard en œuvre avec le même succès, il ne reste à l'histoire que le droit de flétrir tant d'impudence et de prendre en pitié la crédulité des hommes.

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