CHAPITRE IV
Xavier part pour les Indes. — Il prêche au Mozambique. — L'Ile de Socolora devient chrélieone. —Les Portugais à Goa. — Leur luxe. — Xavier s'élève conlre tant de dépravalion. — Il commence par gagner les petits enrauts. — La ville change d'aspect. — Xavier à la côlc de la Pôcherie. — Au cap de Comorin. — Les Braliines. — Guerre des Badages. — Xavier triomphe d'eux. — A Travancor il rend la vie à un mort. — Persécutions du roi de Jafanapatan. — Lettre de Xavier au roi de Portugal. — Il arrive a Méliapour. — Il va à Mulaca. — Il évaugélise l'Ile d'Amboyne. —LesMoluques. •= L'Ile du More. — Sa lettre k Ignace. — Coalition des rois indiens conlre les Portugais. — Ils viennent assiéger Malaca. — Xavier délivre la ville de ses ennemis. — Il part pour le Japon. — Il aborde à Cangoxima. — Les Bonzes. — Leur culte. — Leurs mœurs. — Il arrive à Amauguchi. — Ses souffrances et ses prédications. — Le royaume de Bungo.— Entrée solennelle du Jésuite dans la capitale. — Il fornie le projet de pénétrer en Chine. — Il viî>ite Goa. — Sa lettre au roi de Portugal. — Don Alvare d'Alayde s'oppose à son voyage en Chine. — Il veut se faire jeter seul à la côte. — 11 arrive à Sancian. — Sa mort. — Honneurs rendus à sa mémoire.
Jean 111 de Portugal, le prince le plus fortuné de son siècle, avait chargé don Pedro de Mascarenhas , son ambassadeur à Rome, d'obtenir du Pape six de ces hommes apostoliques dont le nom devenait populaire en Europe. Les Indes orientales s'ouvraient devant les armes portugaises ; Jean, pour faire participer le ciel à sa conquête, souhaitait .d'y introduire l'Evangile. Loyola, consulté par le Souverain Pontife, répondit : « Eh quoi ! on en demande six pour les Indes et nous ne sommes que dix pour le monde entier ! » Il n'avait à sa disposition que deux Pères, il les offrit au Saint-Siège et au Roi de Portugal. Rodriguez partit le premier ; Bobadilla devait le. suivre, mais la
l Histoire des Reliffieiix de la Compagnie de Jésus ^ tome ii, page 72. Celle prophétie et celle de rarchcvéïine de Dublin sont empruntées par les Janséiiislos au theafro Jcsuitico.
fièvre le retenant à Rome, ce fut François Xavier qui le remplaça.
Lorsque ce dernier, le cœur débordant de joie, se présenta devant le Pape, il fut accueilli avec ravissement. C'était le 14 mars 154-0 qu'Ignace le désignait ; Xavier partait le lendemain, ne prenant que le temps de faire raccommoder sa soutane.
Dans l'entrevue que le futur apôtre des Indes eut avec Loyola, le Père lui dit : « Recevez l'emploi dont Sa Sainteté vous charge par ma bouche , comme si Jésus-Christ vous l'offrait lui-même, et réjouissez-vous d'y trouver de quoi satisfaire ce désir ardent que nous avions tous de porter la Foi au-delà des mers. Ce n'est pas seulement ici la Palestine ni une province de l'Asie ; ce sont des terres immenses et des royaumes innombrables : c'est un monde entier. Il n'y a qu'un champ aussi vaste qui soit digne de votre courage. Allez, mon Frère, où la voix de Dieu vous appelle, où le Saint-Siège vous envoie, et embrasez tout du feu qui vous brûle. »
Le zèle de ces premiers membres de la Compagnie était aussi grand que leur pauvreté. Xavier s'élançait vers des régions inconnues, et il ne songeait même pas à se pounoir des choses les plus essentielles à la vie. Ignace s'aperçoit de ce dénûment. « Oh! François, s'écrie-t-il, c'est trop; au moins, un morceau de laine pour vous couvrir; » et se dépouillant lui-même du gilet qui protégeait sa poitrine contre le froid, il force le Missionnaire à s'en revêtir.
L'un de ces hommes partait pour continuer aux Indes l'œuvre de l'apôtre saint Thomas ; l'autre l'y envoyait, et tous deux ne voulaient pas être assez riches pour se procurer un double vêtement.
François se met en route ; il traverse la France et les Pyrénées , ne consent pas même, tout près du château paternel , à dire un dernier adieu à sa famille et à sa mère : il cramt que de tendres épanchements ne le détournent de son projet. Vers la fin de juin il arrive à Lisbonne; l'embarquement était retardé jusqu'au printemps suivant.
Rodriguez et Xavier, qui , malgré les instances du roi , sont
allés chereher un asile à Thospice public, et qui vivent des aumônes recueillies par leurs mains, ne restent pas inactifJs. La vie qu'ils menaient à Bologne , à Venise et à Rome, ils la recommencent en Portugal : ils visitent les malades et les prisonniers; ils instruisent les petits en&nts; ils portent l 'S hommes à la vertu. Bientôt ils annoncent les vérités éternelles dans la chaire des cathédrales. Ils parlaient d*entraîneraent et de conviction ; leurs paroles furent entendues. La cour, le peuple , tout se soumit à l'ascendant que les Pères exerçaient.
Les richesses venues en tribut des terres récemment conquises avaient répandu dans le Portugal , et surtout à Lisbonne , un amour insatiable des plaisirs, un raffinement de luxe dont rien ne pouvait arrêter les progrès. Xavier et Rodriguez y opposent une digue; à leur voix les seigneurs abandonnent les maximes du monde pour s'attacher aux préceptes de l'Evangile. Les uns embrassent l'Institut, les autres se livrent aux exercices spirituels; tous, enfin, entrent dans une nouvelle vie.
Touché de ces prodiges de convereion qui s'opèrent jusque dans son palais, le roi Jean III témoigne le désir de conserver à son royaume de pareils apôtres ; mais l'Infant don Henri, son frère, mais une partie du conseil ne partage pas cette pensée du monarque.
Les Indes, c'était pour le Portugal une province de plus , et , pour attacher à la métropole cette brillante conquête du grand AIbnquerque, il importait de lui envoyer des hommes animés de l'esprit de Dieu. L'avis était bon; il ne fut pourtant pas goûté. Le roi demande à Paul III de garder les deux Missionnaires qui, en si peu de temps, ont renouvelé la foce du Portugal. Le Saint-Siège embarrassé n'osait pas refuser, lorsque Ignace, adoptant un moyen torme, proposa à Jean III de conserver Rodriguez dans ses États du Continent et de laisser Xavier poursuivre sa route vers les Indes.
Ce tempérament était de nature à être accepté; Jean l'agréa, et, avant de se séparer du Missionnaire, il lui remit quatre brefs. Par deux de ces brefs, que le roi avait lui-même sol-
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licites en cour de Rome , le Souverain-Pontife nommait François Xavier son légat apostolique en Orient, et il lui accordait tout pouvoir pour y étendre et pour y maintenir la Foi.
On ne comptait encore qu'une dizaine de Profés dans la Compagnie, et c'est le quatrième ambassadeur que le Pape choisira dans ses rangs.
Le 7 avril i54i, la flotte sortit du Tage; don Alphonse de Souza, vice-roi des Indes, la commandait. Aprft une traversée* de cinq mois au milieu des tempêtes et des écueils encore mal signalés, Xavier mit le pied sur la terre de Mozambique. On était à la fin d'août 1541, et la chaleur devenait insupportable même pour des Portugais.
A peine débarqué, le Père continue sur le littoral africain Fœuvre de r^énération à laquelle, sur la flotte, il a consacré tous ses moments. Sur la flotte il avait évangélisé les matelots et les soldats : à la côte, il distribue aux nègres qui l'habitent la bonne nouvelle de Jésus-Christ. *
Le Mozambique est une île qui naguère appartenait aux Sarrasins, et voisine de la contrée dont les Cafres ont fait leur séjour. . L'armée et les marins se trouvaient dans un état déplorable ; la mer les avait fatigués, l'insalubrité du Mozambique les achevait ; ce pays était déjà le tombeau des Portugais. Avec les deux compagnons qui se sont attachés à sa fortune, Paul de Camerino et François Mansilla, Xavier, médecin des âmes, s'improvise médecin des corps, garde-malade et consolateur de ceux qui souflrent, frère et serviteur de ceux dont le climat n'a pas encore épuisé les forces. Le jour il prêche; la nuit il est au chevet des moribonds, les soulageant, les administrant. Le sommeil pour lui n'est pas même le repos : ii se couche aussi près que possible des malades ; au plus petit cri échappé à la douleur ou à l'insomnie, le voilà debout, interrogeant la souffrance et adoucissant les fatigues.
Le Missionnaire était dans toute la vigueur de l'âge ; il avait trente-cinq ans. De taille médiocre , de constitution saine, il avait dans les traits quelque chose de majestueux et de doux qui inspirait le respect et la confiance. Son front large, ses yeux bleus et expressifs, son teint animé, sa démarche qui dé-
celait encore le gentilhomme, donnaient à toute sa personne un ensemble de gravité et de prévenance qui attirait.
Le tempérament le plus robuste n'aurait pas résisté à ces excès de charité; la nature l'emporta sur le dévouement. Xavier est en proie aux ardeurs de la fièvre ; quoique faible, presque agonisant lui-même, il ne s'accorde aucun relâche.
Enfin, après six mois de séjour au Mozambique, la flotte ' appareilla. Caniferino et Mansilla restèrent dans l'île pour veiller aux malades qu'elle y laissait, et Xavier, accompagnant don Alphonse de Souza, vint, après une heureuse traversée, mouiller à Socotora, en face du détroit de Bab-el-Mandeb.
Au dire des Maures qui l'habitent , ce pays est l'ancienne île des Amazones, parce que les femmes y commandent encore. La terre est sèche et stérile, l'air embrasé, et l'aloès seul fleurit comme pour donner à ces peuplades une image de la végétation. Elles ont emprunté à toutes les religions une espèce de culte monstrueux , et elles se prétendent chrétiennes, tout en mêlant les prescriptions de Moïse aux lois de Mahomet. La Croix seule révèle que jadis le Christianisme régna sur ces bords. Xavier ignorait leur langue, qui n'a aucun rapport avec celle de l'Europe, mais au fond de ces cœurs il espérait faire revivre le souvenir du Dieu mort pour tous.
Il se mit donc à les catéchiser par signes ; et soit que déjà le don des langues lui fût communiqué d'en haut, soit que la conviction qui éclatait sur sa figure touchât ces hommes à demisauvages, ils se pressèrent en foule autour de lui. Il parla; aussitôt, en témoignage d'affection, les uns lui offrent des fruits, Jes autres lui présentent leurs enfants pour qu'il les purifie par le baptême ; tous, à ses pieds, promettent de vivre, de mourir dans la Foi qu'il leur enseigne ; mais une condition est mise à ces promesses : ils désirent que le Père s'engage à rester au milieu d'eux.
Xavier est attendri ; les larmes qui coulent des yeux de cette multitude attestent la vivacité de son amour ; il va céder, lorsque Souza intervient avec des paroles qui sont pour le Jésuite un avertissement céleste. Le vice-roi lui montre à féconder un champ plus vaste que Socotora, de plus grands périls à aflron-
ter et (les nations moins faciles à convaincre. Xavier se soumet, il s*arrache à ses premiers fidèles ; puis, penché sur le vaisseaif qui l'emporte, il bénit encore de loin ces malheureux qui du rivage lui tendaient les bras.
Le 6 mai 1542, il était en vue de Goa. Située en deçà du Gange, cette ville est la capitale des Indes et l'un des entrepôts du commerce de rOrient> Le duc d'Albuquerque Tavait conquise sur les Sarrasins en 1510, et Tun de ses parents la gouvernait comme évêque. Xavier était légat apostolique, ayant, en cette qualité, toutes les attributions et tous les pouvoirs que confère le Saint-Siège. Mais , avant tout , il voulait être missionnaire, missionnaire soumis à la juridiction épiscopale , et attendant d'elle aide et protection.
Les Portugais avaient bien implanté dans les Indes, avec la victoire, la Foi, qui, disaient-ils, leur en assurait la domination perpétuelle. La prophétie de saint Thomas Apôtre, gravée pour la mémoire des siècles sur une colonne de pierre vive, non loin des murs de Méliapour, dans le Coromandel, se vérifiait sans doute. Les premiers qui pénétrèrent dans les Indes y firent renaître le Christianisme ; mais bientôt le zèle des conquérants changea d*objet. L*ambition, Tavidité les transforma en spéculateurs. Ils étaient venus au nom du Christ, ils l'avaient annoncé : ils ne furent cependant pas longtemps à sentir que le joug de la religion était trop gênant pour leurs passions. Ils avaient à satisfaire des instincts déréglés; la soif de Tor et du plaisir les égarait. Afin de ne plus évoquer, même dans les apparences du culte , d'importuns souvenirs ou une amcre censure de la vie qu'ils rêvaient, ils se dépouillèrent peu à peu de toute vertu, de toute pudeur. Ils offrirent aux nations vaincues des exemples de Corruption et d'immoralité tels, que les Indiens euxmêmes rougissaient de se dire chrétiens.
Chez les Portugais, il n*y avait ni mœurs ni justice. Les maîtres livraient leurs esclaves à la prostitution, et, sur leur trafic infâme, ils bâtissaient de colossales fortunes. La licence des armes avait commencé la dépravation, les délices de l'Asie l'achevèrent. Les prêtres s'associèrent à ces crimes ; ils les autorisèrent. Ils étaient accourus sur le sol infidèle pour le féconder par
leurs sueurs, pour Tamener à la Religion et à la morale par le spectacle de leur active charité. Dans les plaisirs de toute sorte, dans les convoitises de toute espèce, ils essayèrent de légitimer les attentats dont ils partageaient les honteuses joies ou les brutales satisfactions. Ces prêtres soutenaient qu'il était permis de dépouiller les Indiens de leur fortune et de les soumettre aux plus rudes traitements, « afm qu'à des hommes ainsi spoliés et dénués de tout il fût plus facile d'inculquer la Foi par le moyen des prédicateurs ^ » La doctrine était commode : les Portugais ne craignirent pas de rappliquer.
Témoins et victimes de ces excès, les Indiens ne restaient pas en arrière : ils revenaient en foule à leurs idoles, ils y revenaient avec ridée que la Religion de leurs vainqueurs était encore plus impure que la leur. Ici ils adoraient le Démon sous mille variétés obscènes ; là ils adoplaient pour divinités les s^nimaux les plus immondes. Partout ils faisaient à leurs dieux de sanglants sacrifices. Pour s'attirer les faveurs des idoles, il n'était pas rare de voir les pères égorger leurs petits enfants sur les autels dressés par l'ignorance et conservés par le fanatisme.
Telle était la situation de ces vastes et riches contrées, si célèbres autrefois par les conquêtes de Sémiramis et d'Alexandre, quand le Jésuite y apparut. Son premier soin, sa première pensée fut de porter remède à la dépravation qui souillait les Catholiques. Suivant la leçon d'Ignace , Xavier commence son apostolat par les enfants. Il veut les soustraire aux exemples corrupteurs dont leurs jeunes âmes peuvent être si facilement infectées. Assurer l'avenir, c'est pour lui triompher du présent.
On le voit donc , une clochette â la main, parcourir la ville dans tous les sens. Au nom de Dieu, il conjure les pères de famille d'envoyer au catéchisme leurs fils et leurs enclaves. Quand il a réuni autour de lui une foule compacte, il l'entraine sur ses pas à l'église. Là il parle à ces enfants de la crèche de Bethléem et de Jésus enseignant dans le temple. Il leur met sous les yeux les images qui doivent frapper leur
' Vt sic spoliati et tubjecti faciliv» per prœdicatorei svadeatur lis fides. (£># iustis belli causis, par Svpulvéda, chanoine de Sabmanque et historiographe d« Charles-Quint.)
DE LA COMPAGNIE DE JESUS. i67
imagination. Avec sa voix si persuasive, il leur apprend, il leur commente le Symbole des Apôtres et les Commandements de Dieu. Après les avoir façonoés à la modestie et aux vertus de leur âge, il les envoie, missionnaires sans volonté, répandre dans leurs familles les semences de Christianisme qu'ils ont reçues.
Ces semences portèrent les fruits que Xavier en avait espérés : la multitude accourut pour l'entendre. Il y avait là, sur la place devenue sa chaire, tout un monde de Portugais et d'Indiens avides de savoir si le prédicateur méritait, par sou éloquence, le renom de sainteté que son amour du prochain et des soufifrances lui avait fait. Afm d'être compris de tous, le Jésuite renonça à l'harmonieux langage dont son goût épuré' et ses études en l'Université de Paris lui avaient révélé les beautés. Il se servit d'un idiome grossier qui avait cours entre les deux nations, et qui, comme cela arrive toujours dans b fusion des langues, ne mettait en relief que les défauts des deux , enrichis par l'ignorance même de ceux qui les employaient.
On savait Xavier docte et versé dans les lettres. Ce langage auquel il descendait, les sublimes effets qu'il en tirait, la bonté peinte sur son visage, les accents de remords ou de pénitence qu'il faisait vibrer aux oreilles, et qui des oreilles passaient rapidement jusqu'au cœur, entraînèrent les moins corrompus. Ils promirent de rentrer dans la voie droite. L'exemple des uns, le bonheur qu'ils ressentaient d'être réconciliés avec Dieu gagna les autres, tandis que les discours du Père ébranlaient les endurcis. Xavier kie se lassa point. Il attendit l'heure de lu grâce : elle sonna enfin.
L'esprit de cette ville changea comme par enchantement. le i on renonçait aux contrats usuraires, on restituait le bien mal acquis, on brisait les fers des esclaves injustement possédés; là ou chassait des maisons les concubines, on réformait ses mœurs. Chacun s'efforçait d'introduire dans sa famille les vertus dont le Jésuite lui faisait faire l'apprentissage. La soif de l'or avait perdu les Portugais : ils le jetaient aux p.eds du Missionnaire, le suppliant de le répandre en bonnes œuvres. Sous leurs yeux ou en présence du vice-roi, heureux témoin de ces prodiges, le Père remplissait leurs intentions.
168 CIIAP. IV. — HISTOIRE
L'apostolat des Jésuites commençait à peine, et déjà Xavier s'occupait de le perpétuer, autant par les membres de la Compagnie naissante que par la formatioo d'un clergé indigène. Cette pensée fondamentale de l'œuvre des Missions occupait son esprit et celui d'Ignace, il fallait rendre durable le fi-uit de leur zèle et préparer d'avance la conversion des peuples asiatiques ; Xavier y pourvut en acceptant le collège de Sainte-Foi, qu'un prêtre nommé Borba venait d'établir pour les enfants de Goa. Sous l'impulsion du Missionnaire, ce collège prit bientôt de plus vastes développements. Xavier se destina à recueillir .dans son sein et à former aux vertus et aux sciences chrétiennes les néophytes des diverses contrées de l'Inde. Aussi le voyons-nous toutes les fois qu'il revient de ses courses apostoliques ramener avec lui quelques jeunes gens des contrées qu'il a évangélisées. Ces jeunes gens, le plus beau trophée de sa victoire, doivent, sous des maîtres habiles, recevoir une éducation sacerdotale, et l'apôtre ne déguise point à Ignace de Loyola dans quel but il les prépare. « Pour nous, lui mande-t-il dans une lettre > du mois de septembre 1 542, nous avons la confiance. Dieu aidant, qu'en peu d'années il sortira de cette maison un grand nombre d'ouvriers qui soutiendront ici la religion, et qui étendront au loin les conquêtes de la sainte Église. »
Le plan de former un clergé indigène était en germe dans cette lettre. Nous verrons Xavier et ses successeurs poursuivre ce projet et le réaliser à travers les difficultés des temps, des lieux et des caractères dont souvent ils furent obligés de tenir compte malgré eux.
Goa avait subi l'influence du Père. La ville rentrait dans la pratique des vertus, lorsque le vicaire-général des Indes, Michel Vaz, lui apprend que, depuis le cap de Comorin jusqu'à l'île de Manar, il se trouve une côte que sa parole peut rendre à la Foi et à h civilisation.
La côte désignée était celle de la Pêcherie.
Les Paravas qui l'habitent n'ont de chrétien que le nom et le Baptême; car le pays est si stérile, le climat si brûlant, qu'aucun prêtre n'a consenti à y fixer sa résidence. On n'y voit des étran-
' Lpftres de saint François-Xavier^ (. l,p. 8»(édit. de Bologne 1795).
Dfi LA G0MPA6NIB DE JÉSUS. 169
gers qu'au moment de la pèche des perles. C'était prendre Xavier par le cœur.
Accompagné de deux jeunes ecclésiastiques de Goa qui entendent la langue malabare, la seule reçue à la Pêcherie, il s'embarque le 17 octobre 1542. Il a refusé tout l'argent, tous les secours, les vêtements même que don Alphonse de Souza et les principaux habitants veulent le contraindre à accepter : la pauvreté est son trésor. Afin de gagner les peuples à TÉvangile, il n'a besoin ni de luxe ni de splendeur; une croix de bois et son bréviaire lui suffisent. Il ne vient pas , lui , pour torturer les hommes et pour leur arracher, à force de tourments, le sçcret de leurs richesses. Pour toute arme il n'a que sa vertu. C'est par elle qu'il va fonder un empire moins passager que celui de la conquête, t Les dominateurs de cette malheureuse parlie du globe, a dit Robertson, n'avaient eu d'autre objet que de dépouiller, d'enchaîner, d'extemyiner ses habitants. Les Jésuites seuls s'y sont établis dans des vues d'humanité '. t
Le cap Comorin est une haute montagne qui se projette dans la*mer en face de l'île de Ceylan. Xavier a touché ce cap. Il ne faut pas que son pied ait foulé une terre idolâtre sans que cette terre se soit sentie remuée jusque dans les entrailles par sa parole. Ses interprètes l'expliquent aux païens, mais les païens disent qu'ils' ne renonceront à leurs divinités que lorsque le maître dont ils dépendent aura donné son assentiment.
Une jeune femme de ce village était, depuis trois jours, dans les douleurs de l'enfantement. Prières des Brahmes, intervention des hommes, rien ne pouvait hâter sa délivrance. Le Jésuite s'approche de celle qui va devenir mère. Il lui explique les éléments de la Foi, il lui recommande d'invoquer le saint nom de Marie, et de prendre confiance. Cette femme est émue. Elle souffrait^ et un étranger, un inconnu était auprès d'elle. Il l'entretenait d'un nouveau Dieu, enfant comme celui qu'elle portait dans son sein, d'une mère qui, aux yeux de cette femme, avait dû souffrir comme elle.
Cette charité, que l'on n'apprécie bien que dans le malheur, convainquit sa raison : elle demanda le Baptême , elle le reçut,
» Histoire de Chàrles^Qnint, lirre vi.
no CHAP. IV. — HtSTOîRÊ
puis elle accoucha sans efforts et fut guérie. A ce spectacle, ta famille entière se prosterne aux pieds du Missionnaire. Il l'instruit, il la baptise. Le village se soumet comme elle, et Xavier poursuit sa route vers Tutucurin.
Michel Vaz ne Tavait point trompé : la situation des Para vas était déplorable. Il étudia leur langue, afin de pouvoir se passer , du secours des truchements, qui dépouillent toujours la parole de son énergie et la privent de son effet. Quand il eut traduit les prières de l'Église, il prit à la main sa clochette, il parcourut les trente villages de la côte, rassemblant autour de lui les enfants. Il leur enseignait la doctrine chrétienne, il les catéchisait, se mettant au niveau de leur pauvre intelligence, se faisant petit pour les élever vers Dieu et les faire grandir dans la Foi. Ce premier travail achevé, il leur recommandait de répéter à leurs parents, à leurs voisins, à leurs serviteurs, ce qu'ils venaient d'apprendre, le dimanche la foule s'assemblait dans la chapelle : on la voyait, pieusement recueillie, écouter et suivre les développements que le Père donnait à l'Oraison Dominicale, au Symbole des Apôtres, au Décalogue et à la Salutation AngéUque. Il les formait aux vertus simples dont ils avaient besoin pour être heureux ; mais c'était surtout à la jeunesse qu'il s'adressait. Des églises s'élevaient dans les lieux les plus habités ; il lui en confiait le soin ; il lui apprenait à parer l'autel, à le suivre dans ses courses, et à montrer partout la différence qui existait entre le Dieu des Chrétiens • et les pagodes.
Le Père ne s'était institué que le sauveur des âmes. La confiance que les Indiens avaient en lui était si illimitée que tous l'appelaient dans leurs maladies afin qu'il les délivrât des souffrances du corps aussi bien qu'il les avaient guéris des maux de l'esprit. Mais les heures du jour, celles de la nuit étaient trop courtes pour tant de soins différents. Sa charité se multipliait de toutes les façons; cependant elle ne parvenait pas à répondre à tous les vœux. Dans cette impossibilité morale, il chargeait ses néophytes de le remplacer.
Us partaient ; mais , afin de donner a leur mission quelque chose ;de providentiel , ils empruntaient au Père son crucifix , son reliquaire ou son chapelet. Avec ce passe-port de la piété,
ils s'avançaient vers les Gentils. Leur foi recevait la récompense : ils évangélisaient, ils guérissaient, ils baptisaient les infidèles.
De si rapides succès, des prodiges de plus d'un genre déjà opérés ne manquèrent pas de susciter de puissants adversaires à Xavier. 11 y avait aux Indes une caste bénie et redoutée , tout à la fois prêtres des idoles et tirant leur origine de ces mêmes idoles. Leur religion , qui a d'informes ressemblances avec le Christianisme, se compose de trois dieux représentés par un« pagode à trois têtes sur le même corps. Ces trois dieux sont Maiso , Visnou et Brama, engendrés par une substance qui se donne l'être à elle même et que les Indiens nomment Parabrama.
Comme le Saturne de la mythologie , Parabrama assigna à ses trois fils Tempire qu'ils allaient exercer : Maiso eut le ciel en partage ; Visnou devint le juge des hommes ; Brama pré sida à leur religion. C'est de ce dernier que les Brahmes croient descendre.
Ils se condamnent à toutes les pénitences ; ils ne choisissent pour demeure que les cavernes ou le creux des rochers ; ils s'exposent tout nus aux rigueurs des saisons , et ne doivent jamais manger quelque chose qui ait eu vie.
Mais au fond de ces austères jongleries , il y a un insatiable amour des plaisirs de la chair, une avidité que les plus grasses offrandes ne peuvent assouvir ; et la multitude , téftioin de tant d'excès, espère devenir sainte en s'y associant.
Leur doctrine se rapproche le plus possible de la corruption de leurs mœurs. Ils se persuadent, on ne sait sur quel fondement, que les vaches procèdent de la divinité; que le bonheur s'attache à tous ceux qui se couvrent de fiente bovine brûlée par un Brahme. Lorsqu'on meurt en tenant dans ses mains la queue de l'animal divinisé , l'âme sort pure du corps ; elle rentre dans celui d'une vache ; faveur que les dieux n'accordent qu'à ceux qui se jettent, soit du haut des montagnes, soit dans la flamme d'un bûcher , et qui , par respect , se laissent écraser sous les roues du char où trônent les pagodes.
Pour faire triompher la religion chez les Indiens se prêtant tous avec une pieuse docilité aux enseignements du Mission-
)14 CHAP. IV. — HISTOtRE
naire, il fallait convertir les Brahmes. Ils étaient prêtres des fausses divinités , interressés par conséquent au maintien du culte existant. L'éloquence de Xavier s*émoussa sur ces natures inertes qui ne sortaient de leur apathie que pour le crime ou pour la volupté. Il les vit , il les força à Tadmirer, à confesser que le Dieu des Chrétiens était le véritable Dieu , puisque sa loi contenait et développait les principes de lumière naturelle innés dans chaque homme ; mais quand le Jésuite parla de leur faire confesser Jésus -Christ , Tégoïsme se substitua à la croyance. « Que dira le monde de nous, s'il nous voit changer? » répondaient-ils ; et c'est Xavier lui-même qui , dans une de ses lettres , nous a conservé cette réponse ; « puis que deviendront nos familles, qui ne vivent que des offrandes faites dans les temples? j»
Ce raisonnement était le soûl qu'ils eussent à faire valoir; ils y persistèrent jusqu'à la fm, résistant à toutes les prières, à tous les miracles, et s obstinant dans leur culte , même en face de l'abandon général dont il était l'objet.*
Les Brahmes de la Pêcherie avaient, tout en le maudissant, respecté ce zèle dont pour eux les effets étaient si déplorables. Ceux de Travancor ne consentirent pas à rester spectateurs indifférents de la désertion de leurs sectateurs. A Travancor, le Jésuite avait obtenu les mêmes résultats que chez les Paravas. La côte aspira à être toute chrétienne. Quarante -cinq églises furent bâties, et le Père lui-même affirme , dans sa correspondance, avoir en un seul jour conféré le sacrement de Baptême à plus de dix mille idolâtres. Il devenait urgent d« l'arrêter dans sa cçurse. Les prêtres de Travancor gagnèrent quelques-uns de leurs croyants, et ils le firent assaillir la nuit à coups de flèches. Le sang du martyr coula ; mais sa vie était sauve. On tenta d'autres moyens : l'incendie dévora les maisons où l'on supposait qu'il prendrait quelques heures de repos. L'incendie ne réussit pas mieux que l'arc des Indiens.
Cependant les Badages, population de voleurs dans le royaume de Bisnagor, et qui, l'année précédente, avaient ravagé la côte de la Pêcherie, pénétraient dans le pays de Travancor par une des montagnes qui aboutissent au cap de Comorin. Le Naïre,
Div LA COMPAGME DE JÉSUS. 173
.OU chef du Maduré, conduisait cette armée, que ses exploits passés rendaient encore plus audacieuse. Le roi de Travancor, surnommé par les Portugais le Grand Monarque , réunit ses troupes pour s'opposer à l'invasion ; mais un plus terrible adversaire s'élançait contre les Badages. Xavier prend en pitié la douleur de se^s néophytes , il prie le Seigneur de ne pas abandonner à la rage des loups le troupeau dont il est Je pasteur. Sa prière terminée, il rassemble quelques jeunes chrétiens autour de lui, et, la croix à la main, il s'avance dans la plaine où les ennemis sont rangés en bataille : « Au nom du Dieu vivant, leur crie-t-il d'une voix tonnante, je vous défends de passer outre, et je vous ordonne, de sa part, de retourner sur vos pas! »
Ces paroles répandent la terreur sur la première ligne ; les soldats sont interdits , immobiles. Quand le second rang les questionne, tous répondent qu'ils ont en face d'eux un étranger, vêtu de noir, d'une taille extraordinaire , d'un aspect effrayant et dont les yeux lancent des éclairs. Les plus intrépides sortent des lignes; ils sont témoins du prodige, reculent et entraînent l'armée dans leur fuite. Cet événement, que l'histoire, en dehors des faits miraculeux, peut expliquer par le courageux dévouement du Jésuite et par l'enthousiasme même de son action oratoire, réagissant en sens opposé sur les Badages surpris d'une pareille apparition, cet événement se répandit dans les villages voisins. Le roi de Travancor marchait à la tète de ses troupes; il n'y avait plus lieu de combattre; il témoigne à Xavier sa reconnaissance. « Je me nomme le Grand Monarque, lui dit-il; dorénavant, vous serez le Grand Père. * Ce prince ne consentit point à renoncer aux dieux qui favorisaient tous ses caprices, qui légitimaient toutes ses passions; mais il porta un édit par lequel il était enjoint d'obéir au Missionnaire comme au roi lui-même. Par ce même édit, le Grand Monarque déclarait que ses sujets étaient libres de suivre la bannière du Christ.
Ses sujets mirent à profit la liberté qu'il accordait ; mais, afin de donner des preuves authentiques de sa mission, il fallait que, devant eux, le Jésuite accomplît quelques-uns de ces faits qui subjuguent et terrassent l'intelligence humaine. A Coulan, villô
maritime sur la côte de Comorin, Xavier distribuait la parolede vie et rencontrait dans la masse beaucoup d'indifférents ou d'opiniâtres. Il ne lui était pas possible de briser ces cœurs par la persuasion ; il appelle Dieu à son aide; puis il reprend : « Hier vous avez déposé un des vôtres dans la tombe; retirez-en le corps et examinez-bien s'il ne donne aucun signe d'existence. » Les plus obstinés se rendent à son désir. Ils enlèvent le linceul; ils poi tent à ses pieds le cadavre, d'où s'exbalait déjà une fétide odeur;, ils entourent le Père, et, de leurs regards inquiets , ils interrogent tous ses mouvements : le Père, à genoux, se recueille et prie. Tout à coup, s'adressant au mort : «r Par le saint nom du Dieu vivant, s'écrie -t-il, je te commande de te lever et de vi^Te, en preuve de la Religion que j'annonce. »
L'acte de canonisation du Jésuite, — et ces actes entoures de toutes les garanties désirables font autorité pour l'Église et pour rhistoiro— , l'acte de canonisation raconte que le mort se leva, plein de vigueur et de santé.
Il n'y avait plus à douter, plus à hésiter : le peuple de Coulan fut chrétien. La réputation de Xavier s'étendit par les Indes; et, de tous les points, les Gentils, poussés vers le ciel, accouraient pour lui demander le Baptême. Des députations lui arrivaient en foule : il ne pouvait se rendre à tous les vœux; il y répondait en faisant partir des missionnaires formés par son esprit. Les habitants de Manar suivent la Croix.
Le prince de Jafanapatan , dont ils étaient les sujets, avait usurpé la couronne et chassé du royaume son frère, le souverain légitime. Il veut, par l'appareil des tortures, les contraindre à renoncer à leur religion nouvelle , à cette religion qui a introduit chez eux la civilisation. Les hommes, les femmes, les enfants s'en déclarent les martyrs. On les interroge, on leur dit que pour vivre ils n'ont qu'à faire abjuration ; tous s'écrient : « Nous sommes catholiques. » Leurs petits enfants , à peine baptisés, ne peuvent encore rendre témoignage. Les pères, les mères se portent garants pour eux ; ils les entraînent dans leur gloire.
Ce que TertuUien disait aux Césars se vérifiait encore sur cette terre presque vierge. I^e sang des martyrs devenait là comme
DE LA COMPAGNIE DE JÉcUS. 175
partout la semence des Chrétiens. Le roi de Jafanapatan poursuit son dessein : jusque 'dans son propre palais , jusque sur les marches de son trône, il trouve des rebelles à sa loi. Son fils aîné sollicite et reçoit le Baptême; il est égorgé sous les yeux du tyran. Son second fils, sa sœur et son neveu marchent sur les traces de cet enfant, dont la mort est si belle ; mais il y avait une femme, une mère, entre le ciel et les bourreaux de l'usurpateur : la mère triompha. Un négociant portugais fit sortir de Jafanapatan ces deux néophytes royaux ; il les conduisit au Père pour que sa bénédiction les fortifiât dans le Christianisme, et ils furent placés au collège de Goa, dont Paul de Camerino avait pris la direction.
A ces nouvelles, le prince sévit avec plus de cruauté ; il craint son frère errant dans les Indes et pouvant, après avoir reçu le Baptême, revenir, lui aussi, à l'aide des Pcr':iigais, prendre possession du trône. Il craint surtout son fils et son neveu ; il était dans r impossibilité de tirer vengeance de leur fuite : il déclara une guerre plus acharnée que jamais aux catéchumènes de ses États. Xavier connaissait la position des choses, et. Jésuite, il savait mettre à profit une favorable occasion. 11 comprit que, dans un royaume où Ton mourait si généreusement, il y avait de grandes choses à mènera bien. 11 rappelle donc Mansilla de la côte de la Pêcherie, il le charge de continuer l'œuvre de Travancor, et il se dirige vers la ville de Cambaye, où le vice-roi des Indes résidait momentanément.
Alphonse de Souza était un homme dont la piété se réglait plutôt sur les idées du monde que sur celles des Saints ; il possédait les qualités du politique, il en avait aussi les défauts. Au lieu de s'opposer avec fermeté aux désordres entretenus à Goa par les Portugais, il les lai^^sait s'accroître, se contentant de protester dans son for intérieur et spéculant sur ces désordres pour étendre et assurer son autorité. Le 15 décembre 1543 le Père arrivait à Cochin.
Il y rencontra Michel Vaz, lui fit part de son plan et Tentretint des plaintes que lui arrachait rindiflTérence du vice-roi. Vaz partageait 'le même sentiment; il se résout à porter aux pieds de Jean III les vœux et les doléances de Xavier, qui adresse au
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roi de Portugal une lettre resplendissante de liberté apostolique; elle se termine ainsi :
f Je supplie donc Votre Majesté, par le zélé ardent qu'elle a pour la gloire de Dieu et par le soin qu'elle a toujours* eu de son salut éternel, d'envoyer ici un ministre vigilant et courageux, qui n'ait rien plus à cœur que la conversion des âmes, qui agisse indépendamment des . officiers de votre épargne, et qui ne se laisse pas gouverner par tous ces politiques dont les vues se bornent à l'utilité de l'Etat. Que Votre Majesté examine un peu l'argent qui tombe des Indes dans ses coff'res, et qu'elle compte les dépenses qu'elle y fait pour l'avancement de la Religion. Ainsi, ayant pesé les choses de part et d'autre, vous jugerez si ce que vous donnez égale en quelque sorte ce qu'on vous donne, et vous aurez peut-être sujet de craindre que, de ces biens immenses dont la libéralité divine vous comble, vous n'accordiez à Dieu qu'une très-minime partie. »
Le roi Jean 111 se rendit au vœu du Père. Un nouveau gouverneur, don Juan de Castro, fut nommé. Il reçut ordre de ne plus tolérer aucune superstition à Goa ou dans l'ile de Salsette, de faire briser toutes les pagodes, d'exiler les Brahmes, de venger la mort des Chrétiens de Manar, et de protéger partout ceux que les missionnaires soumettraient à l'autorité de l'Évangile.
Xavier cependant faisait route vers Cambaye; il y vit don Alphonse de Souza ; il n'eut pas de peine à l'intéresser à l'expédition qu'il avait projetée contre l'usurpateur de Jafanapatan. La flotte allait appareiller, lorsqu'un navire portugais venant de Pégu et richement chargé fut jeté par la tempête contre cette île. Le roi s'en empara. Les propriétaires du navire comprenant que, si la guerre était déclarée, il n'y aurait pas moyen de retirer les trésors tombés en sa possession, firent agir tant d'intrigues auprès des chefs de la flotte qu'ils parvinrent à neutraliser l'expédition.
Cette contrariété ne refroidit point l'enthousiasme de l'Apotre. Le Jafanapatan lui est fermé; il fait voile vers Travancor. Les vents s'opposent à sa marche, ils paraissent même le repousser de la côte où il tend. Xavier avait déjà accompli tant* de choses extraordinaires qii'il se persuade qu'il est réservé par Dieu pour
DE LA COftIPAGMË DE JKSUS. 177
en accomplir de plus extraordinaires encore. Le Jésuite aspire à porter la lumière au fond de l'Orient.
Il change aussitôt de direction, et, afin de consacrer son apostolat, le voilà qui affronte de nouvelles tempêtes, qui brave de nouveaux dangers pour se rendre à la ville de Méliapour, à laquelle les Portugais ont donné le nom de San-Thomé. C'est dans cette cité que saint Thomas a vécu, c'est là qu'il a souffert le martyre. Xavier accourut sur son tombeau demander force et courage à celui qui l'avait précédé dans les Indes. A Méliapour, il continua son genre de vie habituel, priant, prêchant, convertissant, opérant partout des miracles et interrogeant Dieu dans la solitude. Le 25 septembre 1545 il abordait à Malaca.
C'est une ville située au-delà du golfe de Bengale, non loin de l'île de Sumatra et tout près de la ligne équinoxiale. L'air y est si tempéré, le ciel si doux qu'il semble mortel à la vertu. Tout, jusqu'à la langue, la plus harmonieuse de l'Orient, tout se ressent de cette mollesse du pays, que l'activité du commerce n'a pu vaincre ; tout y respire la volupté, tout la fait passer dans le sang, dans les habitudes même. De Malaca Xavier espérait s'ouvrir une porte pour aller à Macassar ; mais, à la corruption universelle, il comprit qu'il devait régénérer cette cité.
Une ferveur trop austère n'était pas là à sa place. Avec des âmes si efféminées il fallait procéder par les voies de douceur, ne pas blâmer leurs plaisirs, s'y associer en ce qu'ils avaient de li-^ cite et s'insinuer dans la confiance des habitants par une humeur agréable et par un visage toujours serein. Xavier était beau; $a voix harmonieuse, son esprit plein de gatté et d'épanchement le firent bientôt rechercher. La renommée en avait fait un saint ; ce bruit seul avait éloigné de lui. Sa conversation, ses manières ne le montraient que comme un homme aimable ; il eut facilement accès dans les consciences. Quand son pouvoir fut consolidé, il usa de moins de ménagements. U instruisit les enfants, il les forma à Tobéissance; il apprit aux jeunes filles ce que c'était que la pudeur, vertu dont, dans ces climats, le nom n'était même pas connu ; il amena les hommes au tribunal de la pénitence ; il corrigea les mœurs, il enseigna à ce peuple le bonheur de là famille. Après des journées si bien remphes, le Père se met-
tait à l'étude de la langue malaise et composait des instructions.
Ce fut à Malaca qu*il apprit Varrivée dans l'île de Goa de trois Jésuites qu'Ignace envoyait à son secours. Ces trois Pères se nommaient Antoine Criminal, Jean Beyra et Nicolas Lancillotti. Il importait de les mettre à l'œuvre afin de répondre à leur empressement. Il désigne Lancillotti pour enseigner la langue latine dans le collège de Sainte-Foi, et il dirige sur la Pêcherie Criminal et Beyra.
Le chemin de Macassar était fermé h son impatience. Aucun vaisseau ne partait pour cette destination, et Xavier brûlait du désir d'accroître les progrès du Catholicisme. Le l®»" janvier 1546, il s'embarque pour Amboyne. Le 46 février, il touchait à cette île, qui ne contenait que sept villages à peu près chrétiens ; le reste de la population était idolâtre. Son premier soin est de vivifier la Foi dans les cœurs ; mais, apprenant que plusieurs familles se sont réfugiées dans les bois ou dans les cavernes pour échapper à des voisins barbares, le Père se met à la recherche de ce^ familles. Il parcourt les forêts , sonde la profondeur des rochers, réunit ces malheureux, partage leur existence, et ne les abandonne qu'après leur avoir fait connaître les devoirs que Dieu impose.
La flotte d'Espagne et celle de Portugal étaient à l'ancre dans la rade d' Amboyne. Une fièvre pestilentielle se déclara sur les vaisseaux espagnols. La terreur avait fermé toutes les âmes au cri de la pitié. Les médecins eux-mêmes n'osaient affronter la contagion ; on la laissait dévorer les victimes que personne ne songeait à liii disputer. Couchés ça et là sur le pont de leurs navires, ou étendus au bord de la mer, les malades ne recevaient aucun secours. Plus la fièvre faisait de ravages , moins les insulaires semblaient prêter l'oreille à tant de désespoirs. Xavier apprend cette nouvelle. Il catéchisait alors ; mais la première des charités est de venir au secours de ceux qui souffrent. Le poste le plus dangereux était le sien ; il le fut encore dans cette circonstance. Il se dévoue tout à la fois au soulagement des corps et à celui des âmes : il assiste les mourants , il ensevelit les morts ; il enterre lui-même les cadavres , car il ne
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se présentait plus de mercenaires pour remplir ce dernier devoir. Mais là ne s'arrête pas son humanité. Il y a sur ces navires des malades qui ont besoin d'aliments ou de remèdes. Le Père mendie ; il va de porte en porte implorant la compassion publique pour des frères dans la Foi, pour des hommes que le doigt de Dieu a frappés. Sa parole a quelque chose de si irrésistible qu'il parvient seul à organiser des secours , et à rendre plus tolérable la position de cette flotte étrangère.
La peste cessa peu à peu ; les Espagnols mirent à la voile , et le Jésuite , rendu à ses travaux quotidiens , visita les environs d'Amboyne. Il porta l'Évangile dans les îles à moitié sauvages , telles que Baranura et Rosalao. Après ces prédications , qui ne iiirent pas sans fruit, il prit passage pour les Moluques.
Ce sont de petites îles de l'Océan oriental , près de VÉquateur. Les cinq les plus importantes sont Ternate , Tidor, Motir, Matchan etBatchian. Ternate est la première du côté du nord. U y débarque. Les Catholiques rentrent dans le chemin de la vertu , que la mollesse , la dissolution et l'amour du gain leur avaient fait depuis longtemps abandonner. Ce changement extraordinaire de mœurs , dû à la parole d'un prêtre, dispose favorablement idolâtres et infidèles. Néachile Pocaraga , fille d'Almanzor, roi de Tidor, et femme de Boleïfe , roi de Ternate avant la conquête , était l'irréconciliable ennemie des Chrétiens , c'est-à-dire des Portugais , qui l'avaient chassée du trône. Cette princesse était fort versée dans la science du Coran. L'infatigable Apôtre discute avec elle; il éclaircit ses doutes, il résout ses objections; peu à peu il la conduit au Baptême. A partir de ce jour, Néachile oublie ses rêves de grandeur pour se faire l'hunible servante des pauvres.
Il y avait trois mois que le Jésuite évangélisait Ternate lorsqu'on lui raconta qu'à soixante lieues vers l'Orient il se rencontrait plusieurs îles dont les habitants avaient été autrefois baptisés ; mais , ajoutait-on , tout cela est même perdu dans leur souvenir. Us sont anthropophages , et , dans leurs fêtes , ils dévorent leurs pères déjà vieux. C'est, du reste, une contrée stérile , où l'air est si malsain , le sol agité de si fréquentes éruptions 'volcaniques , que les étrangers ont peine à y respirer
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et à y vivre. On pressait , on suppliait François Xavier de ne pas exécuter son projet.
Le bienfait de la Rédemption doit être révélé par lui aux nations les plus sauvages ; rien ne peut le retenir dans Taccomplissement de sa mission. Il console ses amis qui pleuraient , le peuple de Ternate qui essayait de s'opposer à son départ ; puis , avant de se jeter, la croix à la main , sur ces îles que le bras de Dieu avait frappées de malédiction , il écrit à don Ignace de Loyola ;
a Le pays où je vais est hérissé de dangers et trés-fiineste à tous par la barbarie des habitants, et par l'usage de divers poisons qu'ils mêlent dans le breuvage et dans les viandes. C'est ce qui a empêché plusieurs prêtres d'aller les instruire. Quant k moi, considérant leur extrême besoin et le devoir de mon ministère qui m'oblige d'affranchir les âmes de la mort éternelle aux dépens même de ma vie , j'ai résolu de tout hasarder pour leur salut. Toute mon espérance , tout mon désir est de me conformer , autant qu'il sera en moi , à la parole du Maître : Qui voudra sauver son âme la perdra , et qui la perdra pour l'amour de moi la trouvera.
» Plusieurs personnes, qui m'aiment ici tendrement, ont fait tout ce qu'elles ont pu pour me détourner de ce voyage. S'apercevant que leurs prières, que leurs larmes étaient sans effet, elles ont voulu me donner des contre-poisons. Je n'ai eu garde d'en accepter, de peur qu'en me chargeant du remède je ne vinsse à craindre le mal. Ma vie est entre les mains de la Provi* dence ; je n'ai besoin de nul préservatif contre la mort, et il me semble que, plus j'aurais de remèdes, moins j'aurais de con-^ fiance en Dieu. »
Cette lettre, c'est l'homme lui-môme, mais l'homme détaché de tout au milieu d'ennemis perfides, marchant sans précaution ; ne sent-il pa§ que Dieu est avec lui ?
Après quelques jours de mer, il descend au rivage ; neuf cadavres de Portugais gisaient sur le sable, sans sépulture, pour apprendre aux étrangers le sort que leur réservait la population de l'île du More.
A la vue des matelots et du prêtre qui prennent terre, les
sauvages s'enfuient, présumant que les Européens leur demandent compte du sang versé. Xavier se jette à leur poursuite, il les atteint dans les forêts ; là, d'un ton caressant, il leur communique , en malais , les motifs qui le conduisent auprès d'eux ; il flatte leur grossière vanité, il les ramène au village ; et le voilà qui chante par les rues la doctrine chrétienne afin de rapprendre plus promptement aux enfants et aux femmes. Les villes de Momoya et de Tolo cèdent à l'entraînement qu'imprime Xavier; l'île du More devient chrétienne presque sans résistance. Le Père l'abandonne à sa Foi nouvelle pour retourner aux Moluques, et de là revenir à Goa par Malaca ; il Ji'y parvint qu'au mois de juillet 1547.
Des Missionnaires étaient déjà arrivés aux Indes ; Ignace en envoyait de nouveaux au Père. Ribera, Nuiiez et sept autres composaient ce renfort. Mansilla, n'écoutant ni prières "ni ordres, ne voulut point consentir à laisser fies lieux que sa parole avait fécondés. 11 désobéissait : malgré ses services, Xavier le iohassa de la Compagnie. Pour les prêtres qui accouraient au service de la religion, pour ceux qui combattaient avec lui, c'était un exemple.
A peine de retour à Malaca l'Apôtre reprit le cours de ses prédications aux Chrétiens et aux Gentils ; mais, dans ce tempslà même , la domination portugaise , qui avait eu ses excès comme tous les pouvoirs naissants , était menacée dans son existence. Les rois indiens étaient jaloux des maîtres que la force leur imposait ; souvent coalisés entre eux , ils s'étaient toujours vu vaincre par la tactique des Européens. La victoire les rendait tributaires jusqu'au jour où la couronne tombait de leurs têtes. Alaradin, roi d'Àchem, n'avait pas encore été soumis, et sa haine pour les Chrétiens s'était accrue de toute la haine qu'il vouait aux Portugais.
Sesr Etats forment le royaume le plus considérable de l'île de Sumatra. Pendant plusieurs années il arma ses bâtiments en. corsaires pour courir les côtes ; ses troupes de terre s'aguerrissaient , et chaque jour il mûrissait le plan qui devait lui livrer Malaca. Ses mesures prises le plus secrètement possible, Alaradin,. à la tête d'une armée, force le' port dans la nuit du 8 au 9 octobre 1547 ; ses brûlots tombent sur la flotte porï. n
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tugaise, son artillerie tonne contre la ville ; déjà ses plus hardis soldats montent à l'escalade.
Au milieu du désordre et de la confusion inséparables d'un pareil assaut, don Francisque de Mello, gouverneur de Malaca, a pourtant fait de sages dispositions. Le premier effort des assiégeants est repoussé ; mais les navires sont en feu. Les Achémois, excités par cet incendie, déploient au vent leurs riches bannières ; ils saluent de loin la cité qui va devenir leur conquête. Après avoir coupé les oreilles et le nez à de pauvres pêcheurs qui rentraient au port, ils les chargent pour le gouv^eur de la sommation suivante :
€ Bajaja Soora, qui ai l'honneur de porter dans des vases d'or le riz du grand Soudan Alaradin , roi d'Achem et des terres que lavent l'une et l'autre mer, je t'avertis d'écrire à ton roi que je suis ici malgré lui, jetant la terreur dans sa forteresse par mon fier rugissement, et que j'y serai tant qu'il me plaira. J'appelle à témoin de ce que. je dis, non-seulement la terre et les nations qui l'habitent, mais tous les éléments jusqu'au ciel de la lune , et je leur déclare, par les paroles de ma bouche, que ton roi est sans réputation et sans valeur ; que ses étendards abattus ne pourront jamais se relever sans la permission de celui qui vient de le vaincre ; que par la victoire que nous avons remportée, mon roi a sous ses pieds la tète du tien, qui, depuis ce jour-là, est son sujet et son esclave ; et afin que tu confesses toi-même cette vérité, je te défie au combat dans le lieu où je suis présentement, si tu te sens assez de courage pour me résister.»
L'insulte était grave, et, sous l'emphase du défi , elle renfermait des offenses que ne pouvait supporter patiemment l'orgueil d'un gentilhomme. Le conseil délibérait et ne savait que résoudre, lorsque Xavier, dont Mello avait sollicité le concours, parut au milieu de ces officiers intimidés. Sa présence releva les courages ; il lut la sommation des Achémois, et ce Missionnaire , qui avait du vieux sang d'hidalgo navarrais dans les veines , déclara qu'à tout prix il fallait venger un semblable affront. L'honneur du Christianisme était encore plus intéressé dans la querelle que celui du drapeau portugais : ses paroles furent entendues.
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La flotte vient d'être briMée par rennemi, mais dans les arsenaux il y a encore quelques fnstes. Xavier conseille de les radouber et de courir aux Achémois ; il marchera lui-même à la tête des plus braves. Dans ce pressant danger le peuple s'oppose à son départ. Les soldats, gardiens naturels de la cité, peuvent l'abandonner : la cité ne veut pas se séparer de son Apôtre, dont elle attend force et consolation. Vaincu par les prières, Xavier se résigne ; il bénit, il confesse, il communie tous ces soldats; puis la flottille s'ébranle. A peine est-elle à la voile que le vaisseau amiral s'entr'ouvre et disparaît sous les flots avec tout son équipage.
La foule s'alarme, elle murmure même contre le Jésuite : le Jésuite paraît. Son front est serein, sa parole calme, et, à cette multitude effrayée, il fait entendre des prophéties de salut qui se réaliseront, dit-il, avant le coucher du soleil.
A la nuit tombante, deux voiles latines sont signalées en effet , elles se joignent à l'escadre, et, le 25 octobre, celte faible armée s'éloignait du port. Le Missionnaire lui avait promis la victoire, si la présomption ou la témérité ne renversait pas le plan tracé par Mello. L'escadre croyait à la promesse du Père. L'amiral Deza prend position ; son artillerie engage l'aiTairc, et, après un combat furieux dans lequel les vaisseaux achémois fiirent dispersés, coulés à fond ou brûlés, les Portugais vainqueurs rentrèrent à Malaca.
Ce ne fut point aux soldats et à l'amiral qui avaient si vaillamment combattu que la cité décerna les honneurs du triomphe. Le Jésuite avait tout fait ; on parlait de sa fermeté, on louait sa prudence, on exaltait ce don de prophétie qui avait rendu l'énergie aux Portugais ; on l'applaudissait dans les rues, on l'embrassait à l'autel, on le félicitait partout.
Ces honneurs inquiétèrent son humilité. Malaca était hors de danger, il ne lui restait plus, à lui, qu'à en aiîVontcr de nouveaux. Les navires ^w commerce chinois arrivèrent à cette époque dans le port ; l'un d'eux avait à bord un Japonais nommé Anger de Cangoxima, qui, sur la réputation du Père, entreprenait ce long voyage pour calmer ses troubles intérieurs. La conversation du Japonais, son désir d'apprendre, sa docilité
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pleine de bon sens , furent pour le Missionnaire un trait de lumière. On lui disait que tous les habitants de ce vaste empire étaient avides de savoir, que leur naturel était généreux, qu il y avait là une terre prè.te à recevoir la rosée du ciel, si la vie des ecclésiastiques répondait par sa régularité à leurs préceptes. Il n'en fallut pas davantage à Xavier. De retour à Goa, il met ordre à ses missions, nomme Paul de Camerino supérieur-général à sa place, donne ses instructions aux Pères de la Compagnie qui se trouvent sur les côtes, charge Criminal, Henriquez et Alphonse Cyprien du soin des Paravas, ses premiers enfants en Jésus-Christ ; puis, après avoir visité, à Bazaino don Garcie de Sa, vice-gouverneur des Indes par la mort de dn, Juan de Castro, il s'élance vers le Japon. Le Père Côme de Torrez, l'un des esprits les plus brillants de son siècle, le Frère Jean Femandez et Anger , qui au baptême a pris le nom de Paul de Sainte-Foi, l'accompagnent. Ce fut vers le 15 avril 1549 que l'Apôtre mit à la voile.
Au moment de tenter de nouveaux exploits, François Xavier écrivit à Ignace : « Je ne puis vous exprimer avec quelle joie j'enlreprends un si long voyage, car tout y est plein d'extrêmes dangers.; et qui de quatre navires en peut. sauver deux* croit avoir fait une navigation très-heureuse. Quoique ces périls * soient au-dessus de tous ceux que j'ai essuyés jusqu'à cette heure, je n'ai garde de renoncer à mon entreprise, tant Notre Seigneur me dit intérieurement que la Croix produira là de grands fruits dés qu'elle y sera une fois plantée.
Dans cet homme si dur à lui-même il y avait un fonds de charité inépuisable ; il ne sollicite pour lui qUe les privations, que les souffrances, que les périls de toute sorte; mais pour ses frères dans la Compagnie, pour ceux qui» de loin marchent sur ses traces, il commande, par l'obéissance vouée à leur commun fondateur, que l'on ait tous les égards dus à des soldats sous les armes ; il adresse à Paul de Camerino les avis suivants :
«f Si nos frères qui sont dans le Comorin , dans les Moluques et ailleurs vous écrivent pour obtenir quelque grâce de l'Évêque ou du vice-roi par votre entremise, et pour vous demander à
vous-même quelque secours spirituel ou temporel, quittez tout, et employez-vous entièrement à faire tout ce qu'ils désirent. Pour les lettres que vous écrirez à ces ouvriers infatigables qui portent le poids du jour et de la chaleur, prenez garde qu'elles n'aient rien d'aigre ou de sec ; ayez soin plutôt que chaque ligne, chaque mot ne respirent que douceur et que tendresse.
» Tout ce qu'ils demanderont pour leurs vivres, pour leur habillement, pour la conservation ou pour le rétablissement de leur santé, fournissez-le-leur libéralement et au plus tôt, car il est bien raisonnable que vous ayez pitié de ceux qui travaillent sans relâche et sans nulle consolation humaine. Ce que je isd regarde principalement les Missionnaires du Comorin et des Moluques : leur mission est la plus pénible, et on doit les soulager, de peur qu'ils ne succombent sous une croix si pesante. Faites donc en sorte qu'ils ne demandent pas deux fois ce qui leur est nécessaire. Ils sont dans le combat, vous gardez le camp, et, pour moi, je trouve ces devoirs de charité si justes, si indispensables, que j'ose vous conjurer, au nom de Dieu et au nom de notre Père Ignace, de vous en acquitter avec toute l'exactitude, toute la diligence et toute la joie possible. »
A Gaspard Barzée, flamand de nation et prédicateur célèbre, qui a renoncé aux vanités de la gloire pour embrasser l'Institut et la carrière des missions, ses enseignements sont aussi doux, aussi positifs. Barzée est chargé de porter la lumière à Ormuz, ville située à l'entrée du golfe Persique, à douze lieues de l' Arabie-Heureuse, et renommée par son commerce.
Il y avait là des Grecs et des Russes, des Abyssins et des Allemands, des Arméniens et des Juifs, mêlés aux apostats de toutes les nations européennes venant trafiquer à ce marché du monde. La vie s'écoulait sur cette côte dans tous les enchantements. Barzée confondit les Juifs dans des disputes publiques : il s'attira l'estime des Sarrasins et l'amitié de tous ces hommes dont les mœurs et la religion n'avaient pas moins de dissemblance que le langage. 11 les avait trouvés païens ou incrédules; il les rendit Chrétiens.
La diversité des nations et des sectes y avait enfonté la cor-
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riiption. Barzèe était digne de prendre la place de Xavier, qiiî, selon son habitude, affrontait les premiers périls avant d'envoyer d'autres Pères dans do nouvelles missions. Mais le désir de pénétrer au Japon, et surtout la prudence unie au courage de Barzée, lui firent violer la régie dont il ne se départait jamais. Barzée ne lui donna pas lieu de se repentir de sa confiance.
Cependant, le 1 5 août 4 540, Xavier abordait sur la rade de Cangoxima, après quatre mois de tempêtes et de périls.
Le Japon est un monde d'îles et de montagnes, aux confins de l'Asie et vis-à-vis de la Chine. La terre y produit peu de fjrains ; mais dans ses entrailles elle renferme d'immenses mines d'or et d'argent. Ses habitants sont athées ou idolâtres ; les uns ne croient à rien, les autres soumettent leur foi à tous les rêves. On en voit qui adorent le soleil et la lune, qui rendent hommage aux Camis, fils du soleil, et aux Fotoques, dieux que les Chinois inventèrent. Il s'en rencontre même qui honorant diverses sortes d'animaux. La plupart vénèrent Amida et Xaca, divinités qu'a popularisées leur mythologie pythagoricienne. Il n'est pas de ville dans laquelle Amida et Xaca n'aient un temple où la magnificence le dispute à la superstition. En l'honneur de ces dieux, les Japonais se précipitent du haut des rochers, ils s'ensevelissent vivants dans des cavernes. Souvent, hommes et femmes, après s'être attaché une pierre au cou, chantent sur le rivage les louanges d'Amida et de Xaca, puis ils se jettent dans les flots.
Le Saço est le Pontife de cette religion, qui a pour prêtres les Bonzes, espèce de Brahmes aussi austères en public, aussi dépravés en .«ecret que cette secte de moines indiens.
Quand Xavier eut vaincu les premières difficultés de la langue japonaise, il se mit à prêcher en public. Il expliqua les articles du Symbole, visita les Bonzes, et se concilia leur bienveillance par son aménité. Les Bonzes l'écoutaient avec resjject parler de Dieu et de l'immortalité de 1 ame. Il leur était impossible de se persuader que ce prêtre venait de si loin pour les tromper; mais ses discours ne passaient pas de l'oreille au cœur. Le cœur des Bonzes était insensible. Le Missionnaire
en effet les initiait à l'abnégation de sçi-même, à la pureté et à toutes les vertus qui étaient pour eux un reproche ou un sacrifice.
Deux Bonzes pourtant ne peuvent résister à son éloquence :* ils se déclarent Catholiques. Cet exemple est suivi par la multitude. Les Cangoximains ouvrent les yeux ; ils se pressent autour de Xavier, ils lui demandent le Baptême.
Embrasser le Christianisme, c'était priver les Bonzes des aumônes et des offrandes dont ils vivaient. La curiosité leur avait fait accueillir favorablement le Missionnaire, l'intérêt les poussa à le persécuter. Pour eux il ne fut plus un homme, mais un démon; ils l'accusèrent de mensonge. Les Japonais, dont l'esprit avait de la droiture, dont l'intelligence était exercée, ne prirent pas le change.
Les Bonzes prétendaient qu'il ne pratiquait pas toutes leurs austérités. Xaxier à l'instant môme s'abstient de toute nourriture qui a pris vie.
Des miracles étaient nécessaires pour entraîner ce peuple toujours hésitant. Ces prodiges s'opèrent. Xavier guérit les malades, il ressuscite les morts.
Devant de pareils prodiges l'hésitation disparaît. La ville de Cangoxima sera chrétienne.
Le Missionnaire pousse plus loin son apostolat. Avec Côme de Torrez et Fernandez il quitte cette cité, portant sur son dos les ornements dont il a besoin pour célébrer le sacrifice de la Messe. Il n'a pas. d'autre bagage; ses compagnons ne sont pas plus riches que lui. Le Jésuite arrive à Firando, où mouillaient quelques vaisseaux portugais. Ces vaisseaux saluent l'homme de Dieu. Leur artillerie gronde, leurs bannières flottent auvent. Les matelots font retentir des cris de joie, ils l'entourent avec des démonstrations de respect et le conduisent ainsi jusqu'au palais du roi. En le voyant pauvre, mal vêtu, la cour et le roi de Firando auraient méprisé cet avili^ement, que leur orgueil n'aurait pas cherché à comprendre ; mais, à l'aspect des Portugais, dont l'enthousiasme était au comble ; mais, en apprenant que ce prêtre si humble était tout-puissant auprès du roi de Portugal, dont les flottes sillonnaient leurs mers, dont les armées
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occupaient leurs villes, les Japonais sont saisis d'admiration, Xavier demande le pouvoir de publier la loi de Dieu dans ce royaume; ce pouvoir lui est accordé. Le jour même il se met à Fœuvre. Ses exhortations sont si fructueuses qu'au bout d'un mois rÉvangile triomphait de tous les vices. Pour le Missionnaire ce peuple était trop docile aux inspirations de la grâce ; il avait besoin de luttes plus animées. Torrez reste à Firando pour confirmer ses habitants dans la Foi, et le 27 octobre 1550 le Père se dirige vers Méaco, capitale de tout l'empire.
La ville d'Amanguchi se trouve sur sa route. Elle est riche, pleine d'étrangers que le commerce et le plaisir y attirent ; mais ses richesses mêmes y ont engendré la corruption. C'est Sodorae avec le luxe de Babylone. Aux récits que lui font quelques Portugais, son zèle s'enflamme; et, sans même s'inquiéter de l'autorisation du roi, il [parcourt les rues proposant à tous les vérités éternelles. Fernandez suit son exemple. Les périls auxquels ces prêtres s'exposent, la nouveauté de leurs discours, le courageux désintéressement qu'ils montrent excitent la curiosité. On les entoure sur les places publiques, on leur ouvre la porte des maisons, on les interroge sur leur culte, et ils répondent. Leur réponse, c'était la condamnation de la vie voluptueuse à laquelle les habitants d'Amanguchi se livraient.
Elle effraya des imaginations paresseuses. On ne discuta plus avec eux, on leur jeta des pierres, on les chargea d'injures, et lorsqu'ils appelaient à la prière ou à la pénitence, la foule s'écriait avec moquerie : «r Voilà les deux Bonzes imposteurs qui veulent que nous n'adorions qu'un Dieu et que nous n'ayons qu'une femme. »
Devant de pareilles raisons la charité de Xavier lui-même échoua, et il partit pour Méaco.
L'hiver sévissait dans toute sa rigueur. La terre était couverte de neige, le vent soufflait avec violence, et ils avaient à traverser des forêts, des montagnes, des plaines, des torrents et des précipices.
Pieds nus, le corps à peine couvert d'une vieille soutane, sans autres provisions que des grains de riz séchés au feu, Xavier, Fernnndez et deux Japonais parcourent ce désert glacé, oii
chaque pas devient une chute. Les négociants européens les ont avertis des périls qui les attendent ; ils ont au moins voulu, par de riches bienfaits, leur procurer les ressources nécessaires pour un pareil voyage. Le Jésuite n'a pas pu décliner leurs offres : il a accepté mille écus d'or tirés de l'épargne royale et tout ce que la charité a mis à sa disposition. Mais cet argent a été immédiatement distribué aux catéchumènes pauvres. Pour ses besoins ou pour ceux de ses compagnons, il n'a pas même gardé une obole. Au bout de deux mois de fatigue il entre dans Méaco.
Méaco, qui en japonais signifie chose digne d'être vue, était en proie à toutes les désolations que les guerres traînent à leur suite. Les rois voisins avaient formé une ligue contre le Cubo- Sama et le Dayri : c'est-à-dire ils se mettaient en révolte contre le chef des armées et contre l'empereur. Les grands, les Bonzes eux-mêmes prenaient une part active à ces troubles. Les esprits étaient agités, les passions politiques en mouvement. Xavier ne crut pas devoir exposer les vérités du ciel devant une nation aussi préoccupée des choses de la terre. Pour obtenir une audience du Dayri ou du Cubo-Sama, on exigeait cent mille caixes *, et il ne possédait rien. Il retourne donc sur ses pas, il prend la route de Firando, et se charge de quelques objets d'art ou de luxe mis à sa disposition par le vice-roi.
Sesvêtements déchirés avaient rebuté les Japonais. Ce mépris de rhabit, qui passe si rapidement à la personne, lui avait fait comprendre qu'il ne fallait plus paraître dans un costume délabré : il accepta des mains de la charité un vêtement plus propre, et il reprit sa course.
Il s'arrêta de nouveau à Amanguchi. Le roi Oxindonp le reçut favorablement, car le Jésuite lui apportait des présents. Oxindono lui permit d'annoncer la Foi à ses sujets. On vint en foule aux instructions du Missionnaire ; mais, comme tous les pays civilisés, le Japon a ses docteurs, des philosophes dont la science est profonde et qui ne cèdent jamais, à moins que des arguments irréfragables ne désarment leur esprit fertile en arguties. Xavier ne désespéra pas d'éclaircir les mille doutes qu'ils proposaient, tantôt de bonne foi, tantôt dans le dessoin d'entraver ses efforts. Ils par-
> Plus «le six iiiill'? francs.
laient'plusieurs ensemble, et souvent sur des objets différents. Le procès de la canonisation de l'Apôtre constate que ses réponses, toutes brèves, toutes claires, et multipliées par la grâce, frappaient en môme temps les oreilles de ses interlocuteurs, et que, dans l'étonnement où ils étaient plongés, ils ne savaient qu'admirer et se taire.
A Amanguchi, comme dans toutes les villes du Japon, il y avait sept ou huit sectes religieuses vivant éternellement en guerre sourde ou patente. Les progrès qu'il faisait faire au Christianisme réunirent contre lui les Bonzes de toutes ces sectes. Ils se divisaient bien entre eux, mais ils se coalisaient pour s'opposer à l'ennemi commun. Le matin, Xavier instruisait les marchands chinois dans leur langue ; le soir, venait le tour des Japonais. 11 leur expliquait les mystères, il les éloignait du vice, et en moins de deux mois sa parole avait produit de si heureux effets que les hommes les plus éclairés manifestèrent le désir de recevoir le Baptême.
Le Père lui-même, dans une de ses lettres aux Jésuites de Rome, parle de ces merveilleux résultats : <x Quoique mes cheveux aient déjà blanchi , écrit-il, je syisplus robuste que je n'ai jamais été ; car les peines qu'on prend pour cultiver une nation raisonnable, qui aime la vérilé et qui désire son propre salut, donn»^nt bien de la joie. Je n ai en toute ma vie goûté autant de consolation qu'à Amanguchi, où une grande multitude de gens venaient m'entendre avec la permission du roi. Je voyais l'orgueil des Bonzes abattu et les plus fiers ennemis du nom chrétien soumis à l'humilité de TEvangile. Je voyais les transports de joie où étaient ces nouveaux Chrétiens, quand, après avoir terrassé les Bonzes dans la dispute, ils retournaient tout triomphants. Je n'étais pas moins ravi de voir la peine qu'ils se donnaient à l'envi l'un de l'autre pour convaincre les Gentils, et le plaisir qu'ils avaient à raconter leurs conquêtes, par quelles manières ils se rendaient maîtres des esprits, et comment ils exterminaient les superstitions païennes : tout cela me causait une telle joie que j'en perdais le sentiment de mes propres maux. Ah! plût à Dieu que, comme je me ressouviens de ces consolations que j'ai reçues de la miséricorde divine au milieu de mes travaux, je jJusse non-
seulement en faire le récit, fhais en donner Texpérience et les faire un peu sentir à nos Académies de l'Europe ! Je suis assuré que plusieurs des jeunes gens qui y étudient viendraient employer à la conversion d'un peuple idolâtre ce qu'ils ont d'esprit et de forces, s'ils avaient une fois goûté les douceurs célestes qui accompagnent nos fatigues. »
Ces fatigues, dont Xavier s'entretient avec tant de pieuse indifférence, n'étaient pas à leur terme. Le grand Bonze d'Europe, ainsi que le nommaient les Gentils, nourrissait l'espérance de repasser au Japon. De là, ses vœux tendaient vers la Chine, dont l'intelligence lui était constatée par ses fréquentes relations avec les négociants de ces contrées. Le royaume d'Amanguchi pouvait rester à la garde de Torrez et de Fernandez. Lui, il convoitait de plus vastes conquêtes, des mondes nouveaux à embraser du feu de sa charité. Ce fut alors qu'il apprit que le navire commandé par Edouard de Gama était dans les eaux de Bungo; il se mit en route vers le 20 septembre 1551.
Aussitôt que Gama connut la prochaine arrivée du Père, il réunit autour de lui les Portugais résidant à Fucheo, capitale du royaume, et il s'avança à la rencontre du Missionnaire. Ce dernier marchait difficilement, tant ses pieds étaient gonflés. Gama et les Portugais sont surpris de voir un personnage aussi éminent porter lui-même ses ornements ecclésiastiques et son humble bagage. Ils le supplient de monter à cheval afin de donner plus d'éclat à sou entrée dans la ville, entrée que déjà salue le bruit du canon, et à laquelle assistent sous les armes les marins et les soldats. Xavier refuse; mais il ne peut aussi' facilement échapper aux démonstrations de respect qu'on lui prodigue. Ce jour-là même, le roi de Bungo lui écrivait :
« Père Bonze de Chemachicogin — les Japonais appelaient ainsi le Portugal, — que votre heureuse arrivée en mes Etats soit aussi agréable à votre Dieu que lui sont les louanges dont les Saints l'honorent. Quansyonafama, mon officier domestique, que j'ai envoyé au port de Figen, m'a appris que vous y étiez arrivé d'Amanguchi, et toute ma cour vous dira combien j'en ai eu de joie. Comme Dieu ne m'a pas fait digne de vous commander, je vous supplie instamment de venir avant le Içver du
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soleil, frapper à la porte de mon* palais, où je vous attendrai avec impatience, et permettez-moi de vous demander cette faveur sans que mon vœu vous soit à charge. Cependant, prosterné par terre, je prie à genoux votre Dieu, que je confesse être le Dieu de tous les dieux, le souverain des plus grands et des meilleurs qui vivent au ciel, je le prie, dis-je, de faire entendre aux superbes de ce siècle combien cette vie sainte et pauvre lui est agréable, afin que les enfants de notre chair ne soient pas trompés par les fausses promesses du monde. Mandez-moi des nouvelles de votre santé pour me faire bien dormir la nuit, jusqu'à ce que les coqs m'éveillent en m'annonçant votre venue. »
Il importait j;)eaucoup aux Portugais et à Gama que Xavier parût dignement à la cour. Leur intention était de lui servir d'escorte. Pour enlever tout prétexte aux répugnances que sa pauvreté provoquait dans les esprits livrés aux séductions du luxe, il fut décidé qu'on entourerait le Père de toute la pompe possible. Afin de vaincre son refus, on lui représenta qu'il était bon de montrer ^ces populations de quel éclat les Catholiques environnaient leurs prêtres. C'était un moyen de les faire respecter dans sa personne, et d'inspirer l'estime pour • la pirédication par les honneurs mêmes dont on comblait le prédicateur.
Xavier, pour ce seul jour, consentit à faire violence à son humilité. On le revêtit d'une soutane neuve, d'un surplis et d'une étole de velours vert garnie de brocart d'or. Trente Portugais de distinction, couverts des plus riches étoffes de soie et d'or et chargés de pierreries, formèrent le cortège, à la tète duquel marchait Gama, la tête nue, comme pour indiquer la vénération dont le Père était l'objet. Une musique militaire ouvrait la marche que fermait une foule d'Européens, tous magnifiquement vêtus.
Cinq portaient autour de lui un sac de satin blanc où était renfermé le livre des Évangiles , une canne de Bengale chargée d'or, des pantoufles de velours noir , un tableau de la Vierge et un parasol de bois précieux , orné de peintures japonaises , qui se conserve encore k Rome dans la Maison-Professe du Gesù.
Lorsque le cortège se trouva en face du palais et que la garde du roi eut ouvert ses rangs pour lui livrer passage, les Portugais s'avancèrent vers Xavier, dont l'attitude , aussi majestueuse que digne, attirait tous les regards. Ils le saluent avec respect. On lui offre la canne de Bengala et les pantoufles de velours ; on étend sur sa tête le parasol. Ceux qui avaient les Évangiles et l'image de la Vierge se placent à ses côtés. Après avoir parcouru plusieurs galeries, où les seigneurs de Bungo honorèrent le Missionnaire selon le cérémonial du pays, il fut introduit en présence du roi, qui s'inclina trois fois par terre devant lui. Le Jésuite de son côté allait se prosterner et toucher le pied du prince pour se conformer à l'usage. Le prince le releva avant qu'il y eût satisfait ; et , le faisant asseoir sur la même estrade que lui , il le pria de développer les mystères et la morale du Christianisme. Le Père et le roi dînèrent ensemble , et , pendant le repas, tous les assistants se tinrent à genoux. Quand cette réception solennelle fut terminée, les Portugais reconduisirent Xavieeclôs marnes h onneurs.
Le Souverain avait accueilli le Chrétien comme un envoyé du Ciel, la multitude à son tour lui offrit des gages de sa confiance t la multitude accourut à ses prédications en brisant ses idoles et en sollicitant le Baptême. Le Baptême était une grâce que l'Apôtre n'accordait qu'à la persévérance. Quarante jours s'écoulèrent ainsi. Dans cet espace de temps il obtint du roi la réforme des mœurs ; il parvint même à arracher ce prince , encore jeune , aux excès que les Bonzes autorisaient comme pour l'énerver avant l'âge. Il lui fit rendre des lois sévères contre les femmes qui , à l'aide de certains breuvages , provoquaient l'avortement , et [contre les mères qui, pour ne pas nourrir leurs enfants , les égorgeaient au moment de leur naissance.
Le jour du départ , les Bonzes, radieux, essayèrent de reconquérir l'influence que tant d'événements leur avaient enlevée. Fucarandono , le chef et la lumière de leur religion , cédait à leurs instances. Il arrivait à la cour afin de venger les afl*ronts faits à ses dieux.
Il discute avec le Jésuite, il blasphème, il raille afin de le
dbyGoogk
faire sortir de sqn calme habituel. Le Jésuite reste impassible ; mais cette impassibilité même excite la rage des Bonzes, Une partie du peuple est en mouvement. Les Bonzes le menacent de la colère de leurs dieux , ils appellent sur lui toutes les malédictions s'il. ne prend parti dans la querelle. La tempête grossit. Les Portugais songent à se retirer sur leurs navires et à mettre à la voile. Ils fuyaient déjà ; Xavier apparaît, il les rassure, il leur dit qu'il lui est impossible d'abandonner dans un pareil moment cette chrétienté naissante et que, si le martyre l'attend à Fucheo, il ne veut pas que, par de lâches considérations, on lui ravisse une couronne qu'il est venu chercher de si loin. Gama le premier se rend à l'avis du Père ; les Européens l'adoptent aussi. Leur attitude martiale et surtout l'aspect du Missionnaire calmèrent les esprits et inspirèrent quelque courage aux Néophytes. Le Roi fit prendre des mesures afin d'assurer la tranquillité publique, et le lendemain, 20 novembre 1551, le navire sortit du port.
Le 24 janvier 1552 il était en vue de Cochin.
Des miracles de plus d'une sorte , de vastes plans qui auraient effrayé l'imagination du plus hardi conquérant, occupèrent tous les instants de la traversée. Il jeta, avec le marchand Jacques Pereyra, son ami, les bases du voyage en Chine qu'il projetait depuis si longtemps. A peine débarqué à Cochin, le voilà qui entreprend la conversion du roi des Maldives. Le Père Antoine Hérédia avait échoué; Xavier fut plus heureux, et il continua sa route vers Goa, où l'appelaient les affaires de la Compagnie.
Ses Missions étaient dans l'état le plus florissant. Antoine Criminal avait arrosé de son sang la côte de la Pêcherie , et ce premier martyr de l'Institut de Jésus y avait multiplié les Chrétiens, dont le nombre s'élevait à plus de cinq cent mille. Les îles du More, les Moluques, Méliapour, Bazain et Coulan étaient dans une situation aussi prospère. La joie de Xavier eût été sans mélange si , par un attachement trop vif à ses idées, Antoine Gomez ne se fût mis en révolte contre le vœu d'obéissance.
Gomez était un Jésuite dont l'ardeur égalait la science. 11 con-
naissait aussi parfaitement la théologie que les affaires du monde ; mais, impétueux et violent, il était entré trop tard dans la Compagnie pour vaincre son caractère. L'Apôtre l'avait nommé recteur du Collège de Saint-Paul ; et, soutenu par un des principaux ministres du roi de Portugal, il avait pdU à peu usurpé tous les pouvoirs dont Camerino était investi. 11 modifia, changea à sa manière l'éducation et le plan d'études adopté par la Compagnie. Il força à des exercices spirituels trop violents les jeunes Indiens qu'il fallait conduire à la Foi par une pente ausli douce que facile. Don Georges Cabrai, gouverneur des Indes, l'appuyait dans son système d'innovation. Xavier pressentit tout le mal que cette intempérance de ferveur devait faire à la Religion : il convainquit don Georges Cabrai ; ensuite il tâcha, par une prudente fermeté, d'inspirer à Gomez le repentir et la pénitence.
Devant de justes observations, Gomez, qui ne savait plus que briser les obstacles, s'emporte et s'indigne. Le Père obtient du vice-roi ordre de l'envoyer à la forteresse de Diu et de le faire retourner en Europe par le premier navire en partance. Cet ordre fut exécuté; mais le vaisseau sur lequel monta le Jésuite rebelle fit naufrage, et Gomez périt victime de sa désobéissance.
Les atfaires de la Société étant arrangées, Xavier nomme Gaspard Barzée recteur du Collège de Sainte-Foi ; il l'établit supérieur-général de tous les Pères et Frères de la Compagnie répandus dans les missions [portugaises. Il fait partir Melchior Nufiez pour Bazain, Jean Lopez pour Méhapour, Gonzalve Rodriguez pour Cochin et Louis Mendezpourla Pêcherie. Lui-même, qu'Ignace, par ses lettres des 10 octobre et 23 décembre 1549, nommait Provincial des Indes et de tous les royaumes de l'Orient, se dispose à prendre la mer avec Gago, Silva, Alcaceva, Gonzalès et Ferreira de Monte-Mayor. Le 9 avril 1552 il adresse au roi de Portugal une lettre par laquelle il annonce son entreprise et le but qu'il se propose.
<f Je partirai de Goa dans cinq jours, écrit-il à don Juan, pour faire voile vers Malaca, d'où je prendrai le chemin de la Chine avec Jacques Pereyra, qui est nommé ambassadeur. Nous portons de riches présents, que Pereyra a achetés, partie de votre argent et partie du sien ; mais nous en olïiirons un plus précieux, tel
qu*aucun roi, que je sache, n'a jamais fait à un autre roi : c'est FÉvangile de Jésus-Christ ; et si l'empereur de la Chine en connaît une fois le prix, je suis assuré qu'il préférera ce trésor à tous les siens, quelque grands qu'ils soient.
* J'espère que Dieu regardera enfin avec des yeux de miséricorde un si vaste empire, et qu'il fera connaître à tant de peuples, qui portent son image gravée sur le front, leur Créateur et le Sauveur de tou« les hommes, Jésus-Christ.
» Nous sommes trois de la Compagnie qui allons à la Chine avec Pereyra, et notre dessein est de tirer des fers les Portugais qui sont là captifs, de ménager l'amitié des Chinois en faveur de la couronne de Portugal, et surtout de faire la guerre aux démons et à tous leurs partisans. Nous déclarerons pour cela k l'empereur et ensuite à tous ses sujets, de la part du Roi du cieî, le tort qu'ils ont de rendre au mensonge le culte qui n'est dû qu'au vrai Dieu, créateur des hommes, et à Jésus-Christ, leur juge et leur maître.
» L'entreprise peut sembler hardie, de s'aller jeter parmi des peuples barbares et d'oser paraître devant un puissant monarque pour lui révéler la vérité et pour le reprendre de ses vices. Mais ce qui nous donne du courage, c'est que Dieu lui-même nous a inspiré cette pensée, qu'il nous remplit de confiance en sa miséricorde, et que nous ne doutons pas de son pouvoir, qui passe infiniment la puissance du roi de la Chine. *
Le Jeudi-Saint, 14 avril, il abandonnait Goa pour n'y plus revenir qu'enseveU dans son linceul triomphal.
Don Alvare d'Atayde, gouverneur de Malaca, avait, un an auparavant, approuvé les projets de Xavier. Il lui promettait môme son concours; mais il espérait — peut-être l'Apôtre le lui avaitil donné à entendre, — qu'il serait chargé de la grande ambassade chinoise. Au heu d'un gentilhomme, c'était un simple marchand qui s'en voyait honoré, un marchand que toute la ville se rappelait avoir connu domestique au service de don Gonsalve Cotinho. La fierté portugaise souffrait de ce rapprochement, elle en souffrait d'autant plus que ce Jacques Percvra ne demandait au roi que l'honneur de servir a ses irais la Religion et sa patrie. Don Alvare venait de recevoir des mains du Père les pro-
visions de capitaine-major de la mer, dont ce dernier avait sollicité la chaîne pour lui.
Le premier acte de sa juridiction fut exercé contre son protecteur. Le vaisseau la Sainte-Croix ^ si renommé dans les mers de l'Inde par les voyages de Xavier, devait le porter en Chine avec Pereyra. Don Alvare fait mettre embargo sur ce navire. Afin de colorer d'un prétexte de bien public son abus d'autorité , il annonce que les Javanais préparent une invasion contre Malaca, et que la Sainte-Croix lui est indispensable. Ce mensonge ne tarde pas à être prouvé. Alors le capitaine-major ne garde plus aucune mesure ; il déclare impossible l'ambassade de Pereyra.
A la distance où le Jésuite était du centre administratif, et dans un temps où la loi, encore mal définie, plus mal interprétée, restait à la merci d'agents gouvernant sans contrôle, il n'y avait moyen que d'en appeler de don Alvare à don Alvare luimême. Son premier coup d'autorité avait réussi : ce succès redoublait son audace. Xavier lui fit parler par Jean Suarès, vicaire-général; on lui montra les lettres patentes du roi Jean III, celles de don Alphonse de Norogna, gouverneur des Indes. Ces lettres donnaient au Missionnaire la plus ample autorité. Le Père lui-même essaya, par la douceur et par le raisonnement, de convaincre don Alvare. Le capitaine-major dédaigna ces avances. II s'était opposé à l'ambassade de Chine par esprit de jalousie : l'entêtement ne lui permit pas de revenir à de meilleurs sentiments, lors même qu'il se sentit fourvoyé.
Cependant les jours favorables à la navigation s'écoulaient. Xavier, dans l'intérêt de la Religion et dans celui du royaume de Portugal, se décide à faire usage des pouvoirs spirituels dont le Saint-Siège l'a armé.
Il est Nonce apostolique; et, depuis dix ans de séjour en Orient, c'est la première fois qu'il a souvenir de cette dignité. En vertu de la puissance à lui conférée par les bulles du Pape, puissance que le roi don Juan a reconnue, il ordonne au vicaire-général d'excommunier d'Atayde. L'excommunication est lancée.
Don Alvare n'en tient aucun compte; il fait même appa-
reiller le navire la Sainte^Croix , et Tenvoie trafiquer à Sancian.
Le Père était blessé au cœur : un homme détruisait ses plus chères espérances ; un homme anéantissait ses plus beaux projets. Il n y avait que ce bâtiment en partance. Il ne crut pas devoir priver les nations du fruit de sa parole : il prit passage sur la Sainte-Croix elle-même. Don Alvare lui donnait de son chef une direction et des officiers nouveaux; et avant de partir, le Jésuite écrivit en ces termes à Pereyra, caché dans la ville de Malaca :
« Puisque la grandeur de mes péchés est cause que Dieu n'a pas voulu se servir de nous deux pour l'entreprise de la Chine, c'est sur moi qu'on doit rejeter toute la faute : ce sent mes péchés qui ont ruiné vos affaires et qui vous ont fait perdre tout, l'argent que vous avez employé pour les préparatifs de l'ambassade. Dieu, toutefois, m'est témoin que je l'aime et que je vous aime vous-même; et je vous avoue que, si mes intentions n'avaient été droites , j'aurais encore plus d'afPliction que je n'en ai. La grâce que je vous demande, c'est que vous ne me veniez point trouver, de crainte que l'état où vous êtes réduit ne me touche trop , et que votre douleur n'augmente la mienne.
» Cependant j'espère que cette disgrâce vous sera utile ; car je ne doute pas que le roi ne récompense votre zèle, comme je l'en ai prié par mes lettres. Pour le gouverneur qui a rompu notre voyage , je n'ai plus de commerce avec lui ; que Dieu lui pardonne ; je le plains , car il sera puni bien plus sévèrement qu'il ne pense. »
Les commencements de la traversée furent heureux; bientôt le vent tomba , les flots s'aplanirent comme les eaux d'un lac, et la Sainte-Croix demeura immobile. Ce calme dura quatorze jours. Plus de cinq cents étrangers étaient à bord : les provisions et l'eau vinrent à manquer. Les uns mouraient dans d'inexprimables douleurs, les autres n'avaient plus la force de lever vers le ciel leurs yeux chargés de fièvre. Au milieu de ces désolations. Xavier prodiguait sa charité, il priait, il exhortait, ou il rendait moins affreuse cette agonie que n'adoucis-
saient ni les larmes des parents, ni les secours de Tart. L'un de ces moribonds savait qu'avec une prière à Dieu le Missionnaire faisait violence aux lois de la nature.
La Foi se glisse dans son âme avec la crainte ; il réunit les malades et les valides. Tous se traînent aux pieds du Père ; ils le conjurent d'obtenir du Ciel de l'eau ou du vent.
Xavier récite avec eux les Litanies des Saints , puis il leur dit de porter à leurs lèvres l'eau de la mer. Cette eau était douce. *
D'autres miracles signalèrent encore la traversée ; car, si l'on s'en réfère aux actes de la canonisation du Jésuite, et au dire des écrivains protestants eux-mêmes , jamais apostolat no fut constaté par autant de prodiges. La Sainte-Croix mouille enfin dans les eaux de Sancian.
Là, se trouvent à la pointe de Macao, trois îles incultes et sauvages. Les Chinois avaient permis aux Européens d'y établir un entrepôt, afin de pouvoir commercer entre eux sans violer les lois du Céleste-Empire, défendant à tout étranger de poser le pied sur la terre ferme.
Le Missionnaire était en vue de la Chine. Les bénédictions dont les Portugais entouraient son nom , la joie qu'ils faisaient éclater à son passage , le récit des obstacles innombrables qui lui restaient à vaincre pour pénétrer dans ce pays, rien ne put faire impression sur son esprit. On le mit en relation avec des indigènes. Ces indigènes, émerveillés de sa doctrine, lui conseillent de passer dans leur patrie, d'où, lui disent-ils , l'empereur a tout dernièrement envoyé des savants pour étudier au loin la différence des religions.
A cette nouvelle, Xavier transporté de joie prend la résolution de se faire jeter par une barque sur le territoire objet de ses vœux ; mais les intérêts mercantiles des Portugais sont en opposition avec ce désir. Les négociants le supplient d'attendre leur départ pour commencer ses travaux apostoliques. Il se rend à leurs sollicitations.
Quand l'heure de son entrée dans ce vaste royaume a sonné, quand des motifs humains n'enchaînent plus son ardeur, le Père est en proie à une fièvre brûlante. Le voilà dénué de tout,
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seul, exposé sur le rivage à toutes les intempéries de la saison. Il a le pressentiment de sa mort, il la prédit en termes formels, et il ne se plaint que de ne pouvoir pas assez vivre pour ouvrir à ses successeurs Tempire qui se dérobe à sa vue.
Un Portugais, touché de pitié, le recueille dans sa cabane. Le mal fait de rapides progrès. Les remèdes mêmes qu'une charitable ignorance lui applique sont un nouvel aliment à la fièvre qui le ronge.
Dans son délire Xavier redevient missionnaire ; il a des chants de reconnaissance pour Dieu, des aspirations vers le ciel, des élans d'amour pour les Gentils dont il ne lui a pas été donné d'opérer la conversion. 11 va, il va encore, comme lorsque la santé et la Foi le soutenaient dans ses courses aventureuses. Il va toujours, jusqu'à ce que, consumé par les travaux, épuisé de fatigue, haletant sous le poids des millions d'âmes arrachées par lui à l'erreur ; il tombe , Alexandre des Missions , sur cette terre que ses émules viendront fertiliser.
Le* 2 décembre 1552, le Jésuite expira. Il n'avait que quarante-six ans.
Son nom, ses vertus, ses miracles, la multiplicité de ses voyages, le fruit de ses prédications dans tout l'Orient, les bienfaits que son intercession auprès de Dieu avait si souvent obtenus pour le bonheur de l'humanité ou pour la consolation des familles, se retracèrent à tous les yeux. Les côtes qu'il avait évangélisées , les mondes qu'il avait visités , les déserts où il avait couru à la poursuite des sauvages , afin de leur donner, par la Croix, un avant-goût de la civilisation ; les îles qu'il avait arrosées de ses sueurs et que les missionnaires à sa suite fécondaient de leur sang, toutes ces populations inconnues les unes aux autres se réunirent dans un commun sentiment de douleur terrestre et de sainte joie.
Elles pleuraient sur le Père que la mort leur enlevait ; elles imploraient le saint protecteur qui , du haut des cieux , veillait à leur félicité. De tous ces royaumes dont Xavier avait fait sa conquête, il ne s'éleva que des hommages à sa mémoire. Son cercueil , rapporté en triomphe , fat entouré de vénération ; les peuples se pressaient sur son passage ; les bannières de toutes
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. fOl
les nations Thonoraient sur les mers ; les ambassadeurs mêmes du grand Mogol venaient, quoique mahométans, s'incliner devant ce corps , que la putréfaction a toujours respecté * . Longtemps encore après la mort du Jésuite, les navires qui passaient
• Au livre xii, § H;2 de la première parlie de son Histoire de la Compagnie de Jésus, liî Père Orlandini raconfe que « le corps de sainl Fran<:ois-Xavicr fut enterre^ sous de forles couches de chaux vive, aliii que, les chairs élanl plus lût cousuliages on put emporter les ossements sur le vaisseau qui devait sous peu relourucr aux Indos. » « Deux mois après, raconte encore Orlandini (livre xiii, % 84), le 17 lévrier i553, le corps fut retrouvé entier, frais et vermeil, exhalant une odeur suave et sans que les vêtements eussent été endommagés. »
« Plus d'une année après, le 16 mars 1554, le précieux corps arriva à Goa. Examiné et ouvert, d'après l'ordre du vice-roi, par Cosme Saraiva, médecin trèsdistingué, il fut trouvé parfaitement conservé et sans qu'il parût aucun vestige «rembaumement ou d'aucun moyen naturel de conservation. Le vicaire-général de Goa, Antoine Riheira, signa le procès- verbal. >> (Ibid.. livre xiv, §<§ U1 et U2.) J^ans la Fie des Saints^ par Alban Butler, traduite par Godcscard, les mêmes détails sont confirmés.
Le Père Jouvency, dans la cinquième partie de son Histoire, liv. xv, §8, dit : M En l'année t6l2, le général Claude Aquaviva demanda qu'on apportât de Goa a Uome une relique insigne de Xavier, le bras droit avec lequel le saint avait opéré tant de prodiges. Le corps fut li^ouvé dans le même état. La chair était molle et llexiblc comme celle d'un homme vivant; et, lorsqu'on détacha le bras, il coula une grande quantité d'un sang vermeil et pur. On en imbiba un linge, que les Pères de Goa envoyèrent à Philippe IV, roi d'Espagne. »
Alban Butler raconte « qu'en Tan 4744 l'archevêque de Goa , accompagné du marquis de Castcl->>uovo, vice-roi des Indes, fit, par ordre de Jean IV, roi de Portugal, la visite des reliques de saint François-Xavier. Il trouva son corps parfaitement conservé, n'exhalant aucune mauvaise odeur. Le visage, les mains, la poitrine et les pieds n'offrirent pas la moindre trace de corruption. » •
Le Journal historique et littéraire du if mars t788 contient une lettre de M. Cicala, prêtre de la Congtégaliou des Lazaristes, et qui écrivait de Goa :
'< Pendant les trois jours du carnaval, c'est-à-dire les 10, \i ell2 février 1782, on a exposé solennellement le corps de «aint François Xavier à la vénération de tout ie peuple. Il y a eu un si grand concours de toutes les parties de l'Inde pour contempler ce saint corps, qu'un pense que depuis trente ans on n'en avait pas vu de si considérable. . . Le corps du saint est sans la plus b^gère corruption. Lu peau et la chair qui est desséchée , est totalement unie avec les os ; on voit un beau blanc sur la face; il ne lui manque que le bras droit, qui se conserve h Uome, et deux doigts du pied droit, ainsi que les intestins. Les pieds surtout se sont conservés dans la plus grande beauté. >*
M. Perrin, ancien missionnaire des Indes, dans son Foyagcdc VIndostan (t. i, p, 105, édit. de 1807), s'exprime ainsi :
» \ji chapelle où repose le corps de saint François Xavier est une parlie considérable de cet édifice (l'église de Jésus a Goa). Elle est un des plus beaux monuments connus. Au milieu de la chapelle s'élève une pyiaïuide de divers marbres... Tout au-dessus, et pour servir de couronnement à la pyramide, il y a un colfie de bois noir, peut-être de celui qu'on appelle hois df /(?/•, sur lequel sont sculpti^es les actions principales de l'apôlre des Indes; son corps entier, excepté son bras droit, qui fut porté il Rome par ordre du Souverain-Pontife, est renfermé dans cette châsse, revêtu des ornements sacerdotaux*. »
* Il est d''us:igc que \o% reines de Portugal brodent de leur» proprrs mains In cliasuLIe de laqnellc v»\ rerètu le corps du Sainl. Tous les «ingt ans on fait l'ouvi-rturc delà rliùss^, rton cliangc*la cbasuble; la vieille est envoyée ■ la cour, qui en fuit se» (tinérosilis à qui elle juge ù propos, {Sole du M. Perrin.)
20^ CHAP. IV. — HISTOiRÈ
en vue de Sancian arboraient leurs pavillons et saluaient de toutes les bordées de leur artillerie la plage où l'Apôtre des Indes avait rendu le dernier soupir.
Dans notre siècle d'indifférence ou de doute, d'égoïsme ou de corruption, une pareille vie ne sera peut-être pas comprise. Les Protestants furents plus justes envers François Xavier que nous le serions nous-mêmes aujourd'hui si son nom n'était pas au-dessus de tous les noms humains. Dans son Histoire des Indes ^ , Baldéus s'exprime ainsi :
» Si la religion de Xavier s'accordait avec la nôtre, nous le devrions estimer et honorer comme un autre saint Paul. Toutefois, nonobstant celte différence de religion, son zèle, sa vigilance et la sainteté de ses mœurs doivent exciter tous les gens de bien à ne point faire l'œuvre de Dieu négligemment ; car les dons que Xavier avait reçus pour exercer la charge de ministre et d'ambassadeur de Jésus-Christ étaient si éminents que mon esprit n'est pas capable de les exprimer. Si je considère la patience et la douceur avec laquelle il a présenté aux grands et aux petits les eaux saintes et vives de l'Evangile ; si je regarde le courage avec lequel il a souffert les injures et les affronts, je ^uis contraint de m'écrier avec l'Apôtre : Qui est capable comme lui de ces choses merveilleuses? »
Un ministre du culte anglican, Richard Haklvlt, n'est pas moins explicite que Baldéus :
. « Sancian, dit ce géographe anglais dans son Recueil de Voyiges, Sancian, sur les confins de la Chine, et proche le port de Canton, fameuse par la mort de François Xavier, ce digne ouvrier évangélique et ce divin maître des Indiens en ce qui concerne la Religion ; qui, après de grands travaux, après plusieurs injures et des croix infinies souffertes avec beaucoup de patience et de joie, mourut dans une cabane sur une montagne déserte, le 2 décembre de l'année 1552, dépourvu de toutes les commodités de ce monde, mais comblé de toute sorte de bénédictions spirituelles, ayant fait connaître auparavant Jésus- Christ à plusieurs milliers de ces Orientaux. Les histoires rao-
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. â03
dernes des Indes sont remplies des excellentes vertus et des œuvres miraculeuses de ce saint homme. *
A force de travaux et de merveilles, Xavier avait honoré Thumanité ; les hommes à leur tour voulurent honorer sa mémoire. Par une bulle' en date du 6 août 1623, le Pape Urbain VllI plaça au nombre des Saints le Jésuite que Dieu fit, comme le patriarche Abraham, père de plusieurs nations. « Xavier, dit la bulle, avait vu ses enfants en Jésus-Christ se multiplier audessus des étoiles du ciel et des sables de la mer. Son apostolat avait eu les signes d'une vocation divine, le don des langues, le don de prophétie, le don des miracles. » L'Eglise reconnaissante le proposa donc à la vénération des Fidèles, moins comme un modèle que Ton peut imiter que comme un vase d'élection qu'il faut glorifier.
ï Urbain VUI publia en 1623 h bulle d^'canonisalion desaint Françoh Xavier; mais la cérénioinc en avait cHù faite l'année |>récédentc, le 12 mai 1622, par lu pape Grégoire XV.
20i CIIAI'. V. — HISTOIKE