‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 2)Chapitre 24 sur 62 · VI · texte numérisé non relu

VI

tune de tous étaient à la merci du Jésuite, il ne fut pas difficile de faire admettre que les Congréganistes entraient porr leur part dans ce faisceau d'attributions.

On les accusa d'obstrue; * ‘ avenues du pouvoir, de se cou vrir du masque de la Reli: . fn de se frayer un chemin vers les honneurs; on procläma qu'il fallait être pieux, c'est-à-dire hypocrite, pour conquérir unie place lucrative. On parla de destitutions et d’avancements scandaleux ; on berça la curiosité

toujours avide des lecteurs de journaux, de toutes les fables que

le Constitutionnel, rédigé par M. Thiers, put inventer. Du bureau de rédaction des feuilles quotidiennes, ces fables se répandirent dans toute la France. Files y furent accueillies par les adeptes du Libéralisme avec une fervente crédulité. Des citoyens qui croyaient à peine.en Dieu jurérent, sur la parole de quelques écrivains tels qu'Etienne, Kératrÿ, Jay, Jouy, Martial Marcet, Thiers et Bohain, que rien n’était mieux avéré. Ils frémirent aux récits que chaque soir l'imagination des journalistes brodait sur la puissance occulte de la Congrégation. Elle n'existait qu'à Paris‘, les départements se persuadèrent qu'elle les enveloppait dans ses innombrables réseaux. Elle couvrait le pays de ses membres, elle brisait tout ce qui lui faisait obstacle ou ombrage, tout ce qui lui paraissait suspect, tout ce qui ne se dévouait pas à elle. On la voyait braver la magistrature et l'épiscopat, proserire les libertés civiles et les libertés de l'Eglise gallicane, appeler au parjure, corrompre ou effrayer, dominer par la séduction ou par la terreur, s'asseoir au foyer de chaque famille, dépouiller la veuve et l'orphelin de son héritage *, et tenir à chaque in-

1 Ceci n’est pas contradictoire à ce qui est dit, p. 408 : « En peu d’années elle s’étendit dans plusieurs villes. Grenoble. .... et Poitiers obtinrent leur Congrégation relevant de celle de Paris.» Cette union des Congrégations de Province consistait dans le seul acte de l’affiliation, c’est-à-dire, dans le droit, que la Congrégation de Paris donnait à celles de Province, aux racmes indulgences et à la communion de prières. Hors de là aucun rapport, ou des rapports purement spirituels.

2 Nous avons vu plusieurs anciens Jésuites se léguer, pendant la dispersion de l'Ordre, les faibles sommes qu’il leur était permis d’économiser et vivre souvent de privations afin d'augmenter le petit pécule dont ils comprenaient que leurs frères auraient besoin lorsque le Pape les rétablirait. Les vieux Pères qui résidaient dans le département du Nord avaient eu la mème pensée. Îls s'étaient transmis de main en main une somime de 35,000 francs, fruit des épargnes et peut-être des souffrances d’un grand nombre d’années, Ce dépôt se trouvait en 4844 confié au Père Lépine, le dernier survivant. Il le légua à M. Legrand-Masse, habitant de Saint-Omer, avec prière de Ie remettre aux Jésuites, seuls propriétaires, Lépine.

stant suspendue sur la tête de chaque Français cette fameuse à Q CIN k 1 1 6 épée dont, selon M. Dupin, la poignée est à Rome et la pointe partott. Ké M 0 «i Par ‘ 6 ) ‘ *: .

Le soldat qui assistait à la messe, le juge qui se confessait, l'administrateur qui commüniait, le propriétaire qui entrait dans mourut en 189f, el les Pères dela Compagnie déclarèrent qu’ils n'accepteraient cette restitution qu'à condifion qu'il n’èn résultérait sücun procès, La famille Lépine accéuu d’abord à ce vœu; mais c'était une occasion di faire du scandale avec une ombre de justice : on pressà la fainille de plaider cunire le testament. L'affaire fut pottée devant les magistrats. Le.tribunal de Saint-Omer donna gain de cause à M. Legrand-Masse, plaidant en dehors des Jésuites et malgré eux, Deux arrêts de la Cour royalé. de Douai prononcèrent en faveur des héritiers du Pète Lépiné. La C ur de cassation, séisie du pourvoi, maintint le double arrêt. Le Jawrnal des Débats, alors passé à l'opposition révolutionnaire, et la Guzette des Tribunaux rendirent un compte peu favorable aux Jésuites de ce procès, que M. Legrand- Mas:e soutenait pour l’acquit de s& conscience. M. Legrand-Masse expliqua par une lettre sa position et celle des Pères. Cette lettre ne faisait pas 1 “ompte du Journal des débats : il lui ferma ses colontiés; c’ést ainsi qu’alors la, ‘lité procédait. La Gazette des Tribunaux la reproduisit, et nous la citons texlue.ement ::

« Monsieur, écrivait Legrand Masse le 44 mai 3696, dans votre numéro du 7 avril 4826, vous avez entretenu vos lecteurs d’une affaire plaidée devant la Cour royale de Douai, et, en commentant votre article, on a cru pouvoir signaler un prétendu attentat sur le patrimoine des familles, en l’attribuant à messieurs de Saint-Acheul, Vous aimez à être l'organe de la vérité, je vais vous la dire tout entière, en vous priant de la consigner dans l’un de vos prochains numéros,

» Un ample détail de l’affaire justiflera pleinemetit les personnes qu’on prétend inculper ; je me boruerai aux faits principaux.

» 40 La personne que vous désignez par l’initiale L. n’est autre que moi-même,

» 2 Je déclare qu'avant l’ouveriure de la succession de M, Lépi: :, je n'avais jamais vu ni connu messieurs de Saint-Acheul, et que je n'avais jamu.s eu aucune correspondance avec eux.

# & Je puis assurer encore, avec pleirie certitude, que je n’ai jamais contiu qu'aucune visite ait été faite par ces messieurs au sieur Lépine, et qu’il y ait eu autre correspondance que la lettre du 17 novembre 4848, rapportée en votre article , et à laquelle il aurait été répondu , ainsi qu’il appert de la mention au dos.

» 4e Institué légataire universel de M. Lépine, je fus aussi.chargé par lui de remeltre à messieurs de Saiñt-Acheul là soinme portée du compte que je rendis pour salisfaire à l'arrèt de :1 Cour royale de Douai. Cette somine fut toujours considérée par moi comme un dépôt confié d’abord dans les mains de M. Lépine. Ses déclarations à cet égard et les notes et papiers trouvés lors de la süccéssion ct signés de lui en étaient d’ailleurs une preuve évidente. J'ai cru moi-même devoir éommuniquer ces papiers aux héritiers Lépine pour les empêcher d'entreprendre un procès ivjuste à mes yeux. Plaise à Dieu qu'ils n'aient jamais de regrets de l'usage qu’ils ont fait de mon extrème confiance : s Ë Ù

» 8 Lorsqué j'offris ef remis cette somme à messieurs de Saint-Actieul, ils me recommandèrent de m’entendre. avec les héritiers, et surtout d'éviter toutes conléslations judiciaires. Je le déclare, c’est malgré eux que je me suis déterminé à pr et cela par des motifs dont jé n’ai à rougir ni devant Dieu ni devant Îles

ommes.

» 6 C’est enfin par les mêmes motifs, mais je le déclare hautement, sans la pars ticipation et à l'insu de messieurs de Saitit-Acheul, qu j'ai interjeté les appels qui ont prolongé le procès, et le prolongent encore par mon pourvoi en cassation. Es croyais, et je crois encure, devoir à ms consciènce d’épuiser lous les degrés de

Pr pour assurer, autant qu’il est en moi, l'exécution du mandat qui m’est conne, »

148 CHAP. Ill, — HISTOIRE

une église, l'ouvrier qui envoyait ses enfants au catéchisme ne furent lus désignés que sous le nom de Jésuites de robe courte. Ils devinrent Ultramontains sans avoir peut-être jamais entendu parler des doctrines gallicanes ; ils furent convaincus d’obscurantisme, parce qu'ils n'allaient pas chercher les principes de leur Foi dans les pamphlets de Paul-Louis Courier ou dans les chansons de Bérenger. On les soupçonna d'hypocrisie ambitieuse et de parjure, parce qu'ils ne craignaient pas de visiter le curé de leur paroisse. Une inquisition réelle s'établit dans chaque ville, afin de démasquer cette inquisition factice, dont les journaux ne parlaient qu’en tremblant, et comme obsédés par le besoin de sauver la France en se sacrifiant pour elle.

Nous avons tous été témoins de ces faits ; il n’y a pas un homme raisonnable qui ne puisse réduire tant d'iniquités calculées à leur juste valeur; cependant l’histoire doit les apprécier en les racontant. Les registres de la Congrégation sont sous nos yeux : nous pénétrons dans ses plus intimes rapports, et nous n'y découvrons rien de mystérieux, rien d'illégal, rien qui indique un but d’ambition et de propagande coupable. Tout s’y fait au grand jour, excepté les bonnes œuvres ; on ne s’y occupe que de devoirs pieux et de philanthropie chrétienne ; il n’y est question que de prières, et jamais d’intrigues. Ce n’est pas à dire néanmoins que, sous les dehors de la piété et du repentir, il ne se soit jamais glissé parmi les Congréganistes des intrigants, des esprits jaloux, des corrupteurs et des hypocrites. La puissance attribuée à cette association dut nécessa'rement pousser vers elle ceux qui ont soif des honneurs, de la fortune ou de l'autorité. On la disait omnipotente. Comme toutes les institutions qui portent en elles un principe de force, elle a vu de cupides faiblesses chercher à s'abriter sous son ombre. Elle protégeait, elle adoptait les dé- ‘vouements sincères. Nous croyons , et plus d'une preuve curieuse est entre nos mains, que souvent elle a entendu frapper à sa porte des clients dont le nom serait aujourd’hui une révélation. Elle a eu de nombreux adversaires, elle a compté de plus nombreux solliciteurs. Elle a été souvent calomniée, plus souvent encore elle surprit quelques-uns de ses calomniateurs se recommandant à elle et implorant son appui.

Sans doute des abus, inséparables de toute création humaine, ont pu s'introduire dans son sein. Contre le gré de ses chefs, elle a peut-être servi de marchepied à quelques ambitieux de bas étage, inquiété certains agents du pouvoir et trouvé dans la fraternité établie au fond du sanctuaire des protecteurs qui n'ont pas été assez éclairés, des amis ou des affiliés dont la prudence ne fut pas toujours égale au zèle. Ces cas sont exceptionnels ; mais ce qu'il faut dire comme le témoignage de notre cunviction, c'est que les Congréganistes, en tant que Congréganistes, n'ont jamais eu action, même indirecte, sur les affaires ou sur le choix des fonctionnaires publics*.

Il existait sous le gouvernement de Louis XVIII, ainsi que sous celui de Charles X, des administrateurs de tout rang qui n'avaient aucun point de contact avec la Congrégation; ils s'élevaient en lui tenant rigueur ou en vivant à l'écart de ses exercices. D'autres lui étaient franchement hostiles ; leur avancement n’en souffrit jamais. Il vint même un temps où le titre de Congréganiste fut aux yeux du ministère Villèle une espèce de brevet d'incapacité ou d'exclusion. Il suffisait alors d'être soupçonné d’appartenir à cette association pour n’avoir aucun ‘roit aux faveurs ou à la justice. L'autorité s’effrayait du bruit que le Libéralisme faisait autour d'elle. Le Libéralisme l’accusait d2 jeter la France en pâture à la Congrégation, le pouvoir se révoltait contre cette idée ; et, pour en démontrer la fausseté, il se faisait inique ou défiant.

Cette position du gouvernement, ainsi tiraillé et écartant ses amis pour complaire à d’implacables ennemis, a quelque chose de singulièrement triste. Il savait à quoi s’en tenir sur la Congrégation ; il était bien loin de croire à son existence officielle,

! Dans l’Histoire de la Restauration par un homme d’Elat, t. 1v, M. Capefigue, abusani d’un procédé qui décèle une grande habileté de mains ou une ignorance encore plus réelle, confond à plaisir des choses et des établissements parfaitement distincts. F1 voit comme Congréganistes le duc de Doudeauville, l’Evèque d’Hermopolis, MM, de Villèle, Corbière et beaucoup d’autres qui ne fiçent jamais partie de ces réunions. 11 avance que les célèbres conférences de Saint- Sulpice où tous les hommes de mérite, où touslks jeunes gens des écoles accou raient entendre l’abbé Frayssinous, se tenaient dans la petite chapelle supérieure de l'église des Missions-Etrangères. À propos de jeux innocents, de billard surtout, il

prend la Société des Ronnes-Etudes pour la Congrégation, 11 parle de tout cela sans connaissance de cause,

150 CHAP, JL, — HISTOIRE

à son action préméditée et produisant un effet systématique ; mais, craignant de laisser trop de prise à ceux qui ébranlaient le trône, il sacrifiait la vérité timide aux outrages incessants de l'erreur, Les choses en arrivèrent au point qu'il ne fut plus possible de continuer l'œuvre qui s'était développée. Le Libéralisme se montrait absolu, car il n'ignorait pas que, plus il serait exigeant, plus il trouverait auprès du trône des hommes disposés par la peur à lui faire de honteuses avances. Il vociféra avec tant d'ensemble contre la Congrégation , il créa au Père Ronsin un pouvoir si inconcevable, que l'autorité ecclésiastique elle-même, effrayée des clameurs, crut les apaiser en sollicitant sa retraite. C'était un désir né d'une pensée de conciliation : le Jésuite s'y rendit à l'instant même. Dans les premiers jours de février 1828, il abandonna Paris.

La Congrégation était alors à son point le plus florissant ; elle comptait prés de douze cents noms inscrits sur ses registres. Dans la situation des esprits, il était impossible qu'un Père de l'Institut se chargeât de la diriger. L'abbé de Rohan et l'abbé Matthieu, tous deux plus tard archevèques de Besançon, acceptérent l'héritage de Ronsin. En 4830, cette Congrégation fut détruite avec la plupart des établissements dont elle était la mère et la nourrice.

Une association militaire fondée par Bertaut-Ducoin , capitaine au 2 de la garde royale, exista pendant quelque temps sous le titre de Congrégation de Notre-Dame-des-Victoires. Elle avait son réglement particulier, et, vivant en dehors de celle du Père Ronsin , elle se composait d'officiers des régiments de la garde. Plus tard, quelques généraux et un grand nombre d'officiers de la ligne y furent agrégés. C'était dans une chapelle de l'église de Saint-Thomas-d’Aquin que la Congrégation se réunissait. Bertaut-Ducoin étant mort en 1823; le duc de Rivière présida ces assemblées, où l’on priait en commun , où l’on cherchait à amé-

- liorer la destinée du soldat en le rappelant par l'éducation à ses devoirs envers Dieu. Dans la pensée des fondateurs, l'association militaire devait rester secrète. Des indiscrétions firent connaître

. le nom de ses membres. Quelques-uns sans doute avaient espéré .

que ce serait pour eux un titre à la faveur; la majorité n'y vit

qu'un arrêt de proscription. Sans en être surpris, ces soldats entendirent le Dauphin déclarer qu'il ne recevrait jamais de Congréganistes chez lui. Le mal était sans remède ; la presse battait en brèche cette pieuse société ; elle en grossissait outre mesure l'importance ; elle dénonçait avec acharnement ceux qui ne rougissaient pas de leur Foi; elle se faisait provocatrice, afin d'exciter dans l’armée des rivalités qui puuvaient amener de sanglants conflits. Les militaires résolurent de dissoudre leur Congrégation, et, au moment où le Père Ronsin cédait à l'orage , on les vit effectuer leur projet.

L'impiété, qui avait formé une indissoluble alliance avec le Libéralisme, triomphait des Congrégations; elle leur prétait toutes les forces vives du royaume, et elle venait de les vaincre par une calomnie sans cesse répétée à la foule. Le journalisme avait la mesure de la faiblesse des Bourbons ; il connaissait leur désir de popularité. Le ministre Martignac se proposa de le satisfaire. L'opposition , enhardie par ces lâchetés officielles, parut immoler ses répugnances dynastiques au bonheur de la France. La France ne voulait plus de Jésuites ; eux seuls avaient semé la discorde entre le souverain et le peuple, eux seuls entretenaient dans les cœurs ces sentiments de défiance que chacun serait heureux d'abjurer au pied du trône le jour où la raison publique obtiendrait vengeance contre les disciples de Loyola et le partiprêtre. Charles X et le Dauphin ne purent résister à cette amorce; et la cour, se laissant doucement bercer par de trompeuses flatteries, crut qu'il n'y avait qu'à sacrifier les Jésuites pour s'endormir au bruit iñaccoutumé des caresses du Libéralisme.

Page 1