‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 2)Chapitre 26 sur 62 · M RES · texte numérisé non relu

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vie s'était établie entre lui et les Pères. Le 2 juin 1826, il fit trêve à ses éloquentes occupations pour venir se reposer auprès de ces Jésuites que la presse attaquait avec une véhémence inouîe. Le 2 juin élait le jour de la fête du Sacré-Cœur. M. Dupin y assista. Au moment où la procession déroulait ses nombreux anneaux d'écoliers chantant les louanges de Dieu, le Père Loriquet s'approche du célèbre légiste; il l'invite à prendre l’un des cordons du dais. M. Dupin s'excuse en disant : « Mais je n'en suis pas digne. » Avec une spirituelle malice, le Jésuite reprend : « Personne, en effet, n’en est digne sur la terre. » Forcé dans les derniers retranchements de sa modestie intéressée, M. Dupin accepte l'honneur qui lui est déféré, et, la joie au front, il traverse les verdoyantes allées et les chemins jonchés de fleurs que le Saint-Sacrement dut.parcourir. M. Dupin s’éloigna le 3, mais le spectacle qu'il avait eu sous les yeux était encore présent à son cœur. Au moment de quitter Amiens, il écrivit au Père Loriquet pour lui témoigner sa reconnaissance. « J'emporte avec moi, lui mandait-il dans ce billet, le souvenir des plus douces émotions que j'aie éprouvées de ma vie. »

Ces émotions trouvèrent à Paris un violent correctif. M, Dupin a le courage de la vérité jusqu'au moment du danger. Ce moment arrivé, il recule, parce que, avant tout, il a besoin d’éloges. Le 17 juillet de la même année, quelques jours après la procession de Saint-Acheul, le Père Loriquet, écrivant à sa famille, disait : « Toute la France retentit de la visite que M. Dupin nous a faite. Les plaisanteries ont plu sur lui de toutes les plumes libérales, je ne sais s’il aura le courage de revenir. »

M. Dupin ne revint pas, et Loriquet, dans les annales inédites du petit Séminaire de Saint-Acheul, en donne les véritables motifs : « Il avait, dit-il, en racontant l'odyssée du Démosthénes libéral, l'ambition de parvenir à être député, et à cette époque il ne pouvait l'être que par l'appui d’une faction. Or, les journaux de cette faction, ayant vu ce qu’il venait de faire à Saint-Acheul, s'élevérent tous à la fois contre lui, le traitérent de transfuge, de dévot, de cagot, de Jésuite. En même temps, les pamphlets en vers, en prose, les traits malins, les épigrammes, les sarcasmes tombèrent sur lui de toutes parts. Au lieu de les braver et de

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soutenir hardiment ses ptéiniéres démarches, il eut la faiblesse de chercher à s'excuse, Cétte triste apologie ne désarmia pas sitôt le parti ; il ne céssa de poursuivre M. Dupin que quand celuici lui eut donné un gage certain de repentir par sa signature qu'il apposa à la trop fameuse Dénoncialion de Montlosier contre le parti-prêtre, c'est-à-dire contre la Religion catholique. De ce moment aussi, nous rompimes toute correspondance avec lui. »

L'homme qui, par la nature même de son talent agressif, pouvait si aisément se passer de cette gloire futile que les journaux prodiguent le matin, et qui le soir est oubliée par le lecteur assidu, n'avait pas osé résister à a guerre de sarcasmes dont il se voyait la victime. M. Dupin reculait devant les railleries de ses amis ; il craignait d'affronter leur artillerie de jeux de mots et de méchancetés. Il courba la tête sous le joug; il fit de l'hypocrisie légale et de la cruauté parlementaire. Il ne lui était pas permis d'estimer tout haut les vertus que, dans le fond de son cœur, il regardait comme parfaitement honorables ; il se le tint pour dit, et se transforma en adversaire de la Compagnie. Pendant ce temps, les Jésuites, qui se vouaient aux outrages, ne se plaignirent point des inculpatiens dont on les chargeait. Pour être plus populaires que Benjamin Constant et La Fayette, ils n'avaient qu'à abjurer leur principe de Foi ou qu’à marcher sous la bannière du Libéralisme. Le 5 octobre 1826, au plus fort de la mêlée, le Père Godinot, Provincial, trace aux enfants de saint Ignace leur règle de conduite : « Vous connaissez, leur écrit-il, les circonstances actuelles, et combien il importe que nous ne méritions pas de reproches de la part de Dieu et que nous n'en méritions pas non plus de là part des hommes. Pressé par ces motifs et par beaucoup d'autres, je recommande plus fortement que jamais que tous prêtres, régents, surveillants, frères, s'efforcent séricusement d'être à Dieu pleinement ; qu'ils pratiquent les solides vertus d’obéissance, de charité, d’humilité, de pureté d'intention, de gravité et de modestie religieuse. Que tous, dans les œuvres de zèle, dans les prédications, les instructions, le catéchisme, les rapports avec qui que cé soit, les conversations, gardent les ré-

gles de la prudence et de la discrétion et tout ce que recommande l'esprit religieux. »

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Ces instructions secrètes donnent la mesure des Jésuites. Ils crurent qu’il valait mieux se laisser emporter par l'orage que de trahir une apparence de devoir. Ils restèrent donc en butte aux traits de leurs ennemis. Saint-Acheul était, comme la Congrégation, un lieu désigné aux vengeances ct aux accusations. Le nom de Loriquet, ainsi que celui de Ronsin, fut un talisman qui fit tomber devant lui les portes les mieux gardées des Tuileries et des Ministères. Loriquet devint le canal de toutes les faveurs ; et, au moment où la France constitutionnelle le proclamait l’arbitre suprême des affaires, le pauvre Jésuite écrivait à son frère le 5 novembre 1827 : « Ce serait vous tromper que de vous promettre ma recommandation auprès de M. de Rainneville. Les choses ne se font pas chez lui par recommandation, à moins que ce ne soit celle du mérite qui commande la préférence, le mérite supérieur. Mes recommandations, quand il m'arrive d'en faire, ce qui est fort rare, se bornent à l'indiquer. M. Alphonse de Rainneville a été mon écolier en rhétorique, et a fini ses études ici : iln’est pas étonnant que je sois lié avec lui. » Loriquet refuse même à un frère son intervention, il la refuse en termes positifs ; et, abandonnant la terre pour s'élever à de plus hautes considérations, il ajoi.te : « Puisque nous en sommes sur les confidences, je vous rappellerai qu’il y a aujourd’hui quatorze ans que notre père est inhumé, que cela nous vieillit fort, que notre tour approche, et qu'il serait, selon moi, bien triste d'être surpris, surtout après une longue vie durant laquelle on a eu tout le temps de se préparer. »

A Paris et dans le monde, on ne voyait pas les disciples de l'Institut dans la réalité. Comme l’historien, on ne les suivait pas jusque dans leurs relations les plus intimes ; on se contentait de les juger sur le portrait que la passion eu traça. On les improvisait intrigants et ambitieux, afin d'entretenir dans les masses la sourde irritation qu'on espérait xn jour faire éclater contre la monarchie. Ainsi que la Congrégation, Saint-Acheul fut mis à l'index de ja presse libérale; les autres maisons ou petits Séminaires de l'Ordre subirent le même ostracisme, La presse, la tribune ct le barreau découvrirent partout des Jésuites. Le Constilutionnel, dans ses rèves, les entrevit riches à millions ;

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il annonça que toutes les grandes terres à vendre étaient leur proie*. Iles surveilla avec autant d’exactitude sur tous les points du globe. Il se fit l'interprète des douleurs paternelles ; il força l'Europe à s'attendrir sur les cruautés dont les enfants élevés par les Jésuites Ini semblaient être les malheureuses victimes?. Il annonça même en frémissant que l'Inquisition, telle que Philippe Il d'Espagne la concevait, allait être établie en France, et que les Pères de la Compas aie seraient les Torquemada des premiers auto-da-fé.

Ce système d’imposture était si bien passé en habitude, que Capefigue lui-même s'est cru obligé de flétrir une pareille tactique. « Le Consfitutionnel, dit-il *, s'élevait contre l’envahissement du parti-prêtre ou administratif : aussi sa popularité s'accroissait-elle d’une manière immense. Le défaut de cette politique, défaut inhérent à la mission qu'elle s'est donnée, était d'adopter un peu légèrement les plaintes que la passion et les petites haines locales pouvaient inspirer. Les unes se trouvaient fausses, les autres dénaturées ; mais les démentis, qui n'arrivaient pas par le Constitutionnel à ses abonnés, n’altéraient en rien le système de plaintes et de griefs qu'il avait adopté contre le gouvernement. »

Un eanemi plus redoutable pour les Jésuites s'élançait alors

1 Au mois d'avril 1825 Ze Constitutionnel raconta que les Pères viennent d’acheler au prix de onze cent maile francs l’ancienne abbaye du mont Saint-Martin, près de Saint-Quentin, et le rédé:teur de celte feuille s’écrie dans sa vertueuse indignation : « Où les Jésuites prennent-ils tant de millions? ils faisaient donc le commerce ? ils voulaient créer une nouvelle succursale de Saiut-Acheul! »

Peu de jours après, le notaire chargé de la vente de l'immeuble écrivit au Constitutionnel que l’abbaye de Saint-Martin n’était pas encore vendue.

Une autre fois, dans son numéro du 43 août 4819, le mème journal affirme que les Jésuites ont établi leur quartier-général au village d’Ecole, à une lieue de Besançon, qu’ils y fout construire un véritable palais qui a déjà coûté 400,000 franc: et que de là ils (ravaillent à diriger les élections. Or, il n’existait dans ce temps-là aucun Jésuite en Franche-Comté, ni mème dans l’est de la France.

2 Les 22 et 23 janvier 1826, le Constitutionnel raconte l’histoire d’un infortuné jeune homme que les Jésuites de Rrig en Valais ont jeté dans un cachot, qui s’échappa, erra pendant un mois entier, et fut enfin rencontré couvert de haillons et dans le plus affreux dénûment. Afin que rien ne manque au récit, le Constitutionnel, contre son habitude, a le malheur de nommer ce jeune homme, Il annonce que c’est le fils de M. Courvoisier, procureur-général à Lyon M. Courvaisier dément toute celte fable, et dans sa lettre il dit au journal « que son correspondant de Genève mérite bien peu de confiance, et que les Jésuites de Brig se donnent avec beaucoup de bonté et beaucoup de soin à l'éducation des élèves qu’on leur confle, »

1 Histoire de la Restauration par un homme @’Etat, 1, vi, p. 480 (Paris, 1832).

dans la mêlée, Le Constitutionnel et le Courrier venaient, par un jugement solennel, de rencontrer des complices dans la Cour royale de Paris. Les magistrats de 1825 n'avaient vu qu'un excès de zèle gallican au fond de ces attaques. Ils prétendaient que l'introduction des Jésuites en France et l'attitude ultramontaine d'une partie du Clergé les avaient suffisamment provoquées. Par un aveuglement que la Foi des peuples dévlorera longtemps, ils ne rendaient pas un arrêt contre l'esprit révolutionnaire, mais un service à l'incrédulité. Sans le vouloir peut-être, ils accordaient un droit d'impunité et d'audace aux écrivains qui, par ambition ou par fanatisme , se faisaient les irréconciliables ennemis de l'ordre légal et de la Religion. Ce funeste arrêt des 3 et 5 décembre 1825 devait enfanter de nouveaux assaillants : le comte de Montlosier parut. C'était un vieil athlète de la monarchie, un homme dont les idées féodalement rétrogrades faisaient pälir de frayeur les Libéraux de 1826, un écrivain qui, dix années auparavant, leur avait dit : « Les atrocités de la Révolution ne sont pas dans le cœur humain, elles sont dans le cœur de vos doctrines 1. » Mais le comte de Montlosier avait des rancunes jansénistes à satisfaire ; il mit au service de l'impiété constitutionnelle son nom, ses vertus privées, son austère figure, son besoin de faire du bruit et ses impétueuses colères contre les empiétements du parti-prêtre. Il fut enrôlé avec des acclamations sans fin; on le reçut comme un libérateur dans ce camp où tout lui avait été hostile jusqu'à ce jour. Un besoin commun réunissait encote sous le même drapeau les bâtards de Voltaire et les parodistes de Port-Royal. Cette alliance engendra une catastrophe. On oublia les griefs passés pour se prodiguer l'encens; on se donna des airs de dévouement patriotique et de martyre ; puis on martha à l'assaut de la Congrégation et de l'Eglise, sous le commandement de la nouvelle recrue. Le Mémoire à consulter sur un système religieux tendant à renverser la Religion, ln Société et le Trône, fut publié ; il devint l'évangile de tous les écrivains, de tous les avocats, de tous les banquiers, de tous les conspiratéuts prêtant à la révolution leur plume, leur faconde, leur argent ou leur liberté.

+ De la Monarchie en 4816, par le comte de Montlosier.

ent, En face du gouvernement qui a pour lui la force et le droit, w la mais qui tremble sous les attaques, la Révolution organise un rs: vaste système de propagande. Elle compte en France, en Italie, lent en Allemagne, en Russie et dans la Péninsule, une multitude enr de Sociétés secrètes, d'où, à des temps donnés, elle tire ses Sand ”. et ses Louvel, ses quatre sergents de La Rochelle et ses Trou- PS, betskoi, ses Pestel et ses Alibaud. Par l'éducation et par la Fee chaire, les enfants de saint Ignace sont un obstacle à ses vœux : l s sous prétexte d’abattre l'esprit jésuitique au pied du trône légi- L time, elle dénonce la Congrégation. Montlosier en démontre 4 l'illégalité et les tendances ultramontaines. Le Mémoire à con . le sulter était un coup de parti; le Libéralisine en fit une œuvre ï de génie et de vertu. Le comte de Montlosier fut son héros, et so avec Martial Marcet de la Roche-Arnaud il partagea la couronne ns civique dont chaque semaine l'opposition tenait les fleurons sus- Le pendus sur la tête de ses mercenaires ou de ses dupes. ou Le premier pamphlet du vétéran de l'Assemblée nationale ul produisit, sur les esprits irréfléchis, un effet électrique. Mont- L x losier paraissait convaincu, il l'était en réalité. Cet homme, aux 168 allures si despotiquement aristocratiques, se laissait enivrer par his les louanges de l'opposition bourgeoise, dont il détestait les ten- La dances. On lui avait fait peur des Jésuites : il proclamait ses apne préhensions avec sincérité, et il disait à la première page de où son œuvre ! : « Un vaste système, tranchans le mot, une vaste vh conspiration contre la Religion, contre le roi, contre la société, sd s'est élevée; je l'ai suivie dans ses progrès; je la vois au mo- 4 ment de nous couvrir de ruines. » Le comte de Montlosier croyait sal la France traînée par les Jésuites et par le Clergé gallican au . bord de l'abime ultramontain : il adjurait le roi et le gouverfe nement de sauver le pays. Le roi et le gouvernement savaient à ” quoi s’en tenir sur ce péril chimérique : ils restaient sourds aux la gémissements de l'opposition; Montlosier porta ses doléances ile aux Chambres législatives et aux Cours judiciaires. à : Le Libéralisme avait gagné une première bataille ; afin de don-

ner à cette victoire l'importance désirée, il associa aux disciples

i Mémoire à vonsuiter sur un système religieux el politique tendant à renverser la Religion, la Société el le Trône, par M. le comte de Montlusier.

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