‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 2)Chapitre 27 sur 62 · RS ES · texte numérisé non relu

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de saint Ignace tout le Clergé français. On fut Jésuite par cela seul qu'on était Prêtre, Catholique ou Royaliste. La Congrégation et Saint-Acheul avaient fourni leur temps, la matière était épuisée; Montrouge raviva l'attention publique. Ce Noviciat devint la source des hypothèses les plus extravagantes. C'était une maison de simple apparence, sans luxe au dehors, sans luxe au dedans, et où, à la porte de Paris, tout respirait le calme intérieur.

Pour l'homine qui connaît la vie des Jésuites et les lois réglant l'existence des Novices, il y a quelque chose de moralement impossible dans toutes les fables auxquelles cet établissement servit de prétexte. Montrouge fut en quelques mois le suprême arbitre de la France : il dicta des lois aux ministres, il régenta les princes, il dirigea la police, il décida souverainement de la guerre et de la paix. Avant que cette réputation européenne lui fût acquise, Montrouge s'était vu: le théâtre d’un crime né au souffle des calomnies constitutionnelles. Ce crime fit couler le sang d’un Jésuite, et les journaux le passèrent sous silence. En 1823, lorsque le Père Debrosse faillit périr sous le fer d'un ouvrier dont des impostures quotidiennes avaient exalté l'imagination, Paul-Louis Courier s’écriait dans son Livrett : « Pau-Louis, prends garde, les cagots te feront assassiner! » Le vigneron pamphlétaire est mort assassiné, et la justice sait si c'est de la main des cagots que partit le coup de fusil dont il fut atteint. Mais, tandis que Courier se livrait aux accès de sa verve hargneuse, un Jésuite tombait réellement victime d'un fanatique. C'était le Père Debrosse, supérieur du petit Séminaire de Bordeaux. Voici en quels termes il raconte lui-même cet attentat. Il écrit au mois de mai 1823 à l'un de ses amis.

« Depuis quelque temps, les Ecclésiastiques avaient été insultés plus souvent qu'auparavant, surtout dans les faubourgs et aux environs de Paris. Les insultes étaient accompagnées ordinairement de menaces. Le Seigneur me fit aussi la grâce d’avoir part à leur tribulation. Le jeudi 3 avril, je revenais de Paris à

1 On lit dans les Œuvres de Courrier, livret de Paul- Louis, p. 298 :

« Ce matin, me promenaut dans le Palais-Royal, M. H....rd passe et me dit : Prends garde, Paul-Louis, prends garde, les cagots te feront assassiner, — Quelle

garde veux-tu, lui dis-je, que je prenne? ils ont fait tuer des rois , ils ont manqué Frère Paul, l’autre Paul à Venise, Fra-Paolo Sarpi, mais il léchappa belle! »

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Montrouge; il était deux heures après midi ; j'avais passé la barrière d’Enfer, et me trouvais vers le milieu du faubourg le long des maisons, sur la route d'Orléans. Tout dans le quartier était tranquille : tout-à-coup je me sens frappé à l'épaule gauche d'un si rude coup, que je crus qu'on m'avait lancé un pavé. Je me retourne à l'instant, et je vois à ma poursuite un homme qui avait les bras levés pour me frapper une seconde fois; il était armé d'un croissant de jardinier, dont le manche me parut avoir six à huit pieds: je fais un mouvement pour éviter le coup de l'instrument que je voyais au-dessus de ma tête, et je tombe sur la boutique d’une revendeuse de fruits, d’où je roulai sur le pavé : je ne pus donc éviter le coup qui me menaçait, et je le reçus à l'épaule droite. Malgré ces deux coups et ma chute, j’eus assez de force pour me relever tout de suite et m'éloigner de quelques pas. Je me retournai alors une seconde fois, pour voir si cet homme continuait à me poursuivre, et je vis deux ou trois femmes qui se mettaient devant lui pour l'arrêter. Dans ce moment, ma première pensée fut de me rapprocher de cet homme, pour lui adresser des paroles de paix et d'édification; cependant, dans la crainte de commettre une imprudence ct de m’exposer témérairement, je pris le parti de continuer ma route; je me contentai de lui dire que je lui pardonnais de bon cœur.

» Etant arrivé à la maison, on visita les parties de mon corps qui avaient été atteintes par les coups qu'on m'avait portés. On trouva que ma soutane était coupée à l'épaule gauche, mais qu’elle l'était beaucoup plus à l'épaule droite, où l'instrument avait percé non-seulement la soutane, mais encore tous les vêtements de dessous , et ce qui est à remarquer , le collet en carton de mon manteau long. Le fer avait pénétré jusqu'à la peau, et fait une blessure d’un pouce environ de long sur quelques lignes seulement de profondeur. Il est évident que c’est le collet de mon manteau qui m'a préservé d'un coup plus dangerereux et peutêtre même mortel.

» Je désirais bien sincèrement que ce crime non-seulement ne fût pas puni , mais encore qu'il demeurât secret et qu'il fût, s’il était possible, entièrement enseveli dans l'oubli. Mais il était difficile qu'un fait de cette nature pût demeurer caché; d'ail-

leurs, le Seigneur ne voulait pas laisser impuni un attentat commis sur la personne d’un de ses ministres, et on verra bientôt comme il exerça sa justice contre le coupable. En effet, le lendemain, vers midi, le commissaire de police du quartier de l'Observatoire se rendit auprès de moi, et m'enjoignit de lui faire ma déclaration. Je lui témoignai d’abord la peine que j'éprouvais à céder à sa demande ; mais comme il observa que je ne pouvais m'en 4 dispenser, j'y consentis, et j'obtins de lui qu’il insérerait dans son procès-verbal : 1° que je ne faisais ma déposition que pour obéir à l'autorité ; 2° qu'aucune poursuite ne serait faite en mon { nom ; 9° enfin, que je pardonnais de bon cœur à cet homme. qi » Ce fut le commissaire de police qui me raconta de quelle AL manière la chose était parvenue à sa connaissance. Il me dit donc fi que cet homme n'était rentré chez lui que le lendemain vers les Ë quatre heures du matin; que s'étant jeté sur son lit, il poussa des | cris de douleur, et que les personnes de la maison étant accoudl rues au bruit qu'il faisait entendre , il leur dit qu'on avait voulu L l’assassiner ; elles virent en effet couler le sang de plusieurs bles- 4 | sures qu’il avait à la poitrine. Le commissaire du quartier, étant fl: averti, se rendit chez cet homme qui lui fit la même déclaration ;

il mais on s’aperçut bientôt qu'il ne s'agissait pas d’un assassinat ji qu'on eût tenté de commettre sur sa personne , puisque la partie (l des vêtements qui répondait aux plaies n’était pas percée : il ne il fut donc pas difficile de le convaincre que c'était lui-même qui fl avait fait des tentatives pour se donner la mort. C'était sans doute

la crainte de tomber entre les mains de la justice qui l'avait porté à ce nouveau crime. Îl avait fait confidence à l’un de ses enfants de l'attentat qu'il avait commis la veille‘, et celui-ci en fit l’aveu au commissaire, Un chirurgien fut appelé; il déclara que les plaies ne lui paraissaient pas mortelles ; mais il s’était trompé. Le Seigneur avait déjà, pour ainsi dire, évoqué cette cause à son tribunal redoutable.

» Après avoir montré les soins que la Providence prend de

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1 11 fut avéré dans le temps que l’assassin du Père Debrosse se trouvait à une table de cabaret, devisant avec d’autres ouvriers de la guerre d’Espagne, dont on prétendait que les disciples de l’Institut étaient les moteurs, Au moment où le Père Debrosse pässa dans Ja rue, un dés hôtes de l’estaninet s’écria : « Tiens, en voilà un de cs calotins! » Le meurtrier à ces mots saisil son arme et se précipila sur le Jésuite,

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ceux quisont consacrés à son service en ordonnant, selon sa promesse , àses Anges de détourner les coups mortels qui allaient m'être portés, il voulut donner ensuite un exemple terrible de sa justice contre les persécuteurs de ses Ministres. Il n’eut besoin pour cela que de livrer le coupable aux remords de sa conscience. Il fut donc à la fois son accusateur , son juge et son propre bourreau ; il ne survécut qu'environ vingt-quatre heures aux coups qu'il s’était portés. Heureux s’il a su profiter de ces moments précienx que Dieu lui a laissés dans sa miséricorde! On m'avait caché sa mort pendant plusieurs jours, et jé n’en fus instruit qu'au moment où je me disposais à aller le voir pour l'aider à rentrer en lui-même, Voici quelle avaitété l’occasion de son pre mier crime : il était dans un cabaret avec plusieurs autres ouvriers, Lorsqu'ils me virent passer , ils se dirent l’un à l’autre : Voici un Missionnaire; il fuut s'en défaire, ete. C’est d’après le défi qui lui en fut fait que ce malheureux se mit à me poursuivre. Il était âgé de soixante-cinq ans, et avait passé pour honnête homme jusqu'ici. »

C’est avec ces miséricordieuses paroles qu’un Jésuite s’en tretient de l’homme qui menaça ses jours. Cet attentat aurait dû éloigner le souvenir de Montrouge des discussions, que la presse alimentait de même qu’un incendiaire alimente le feu qui «on sume la demeure de son ennemi. Il n’en fut pas ainsi. On juit le Noviciat à partie, comme on prenait chaque maison séparément. L'audace croissait avec le succès, On avait graduellement habitué le peuple qui se prétend le plus spirituel de la terre à une nourriture de mensonges. On abusa de cette crédulité sans exemple, et on monta jusqu'au sublime de l'absurde. Les Jésuites disposaient des grands pouvoirs de l'Etat, et cette impérieuse Société n’avait jamais osé forcer ses esclaves à reconnaîtte l'existence légale de l'Institut. Ils vivaient subrepticement , presque de raccroc, quand un mot de leur bouche pouvait briser le trône et mutiler la Constitution. Personne ne fit cette remarque ; elle était si naturelle que chacun l’oublia.

Montrouge fut représenté comme un château-fort, une place de guerre environnée de fossés, flanquée de bastions et hérissée d'artillerie. Les oreilles du Constitutionnel y entendirent l'exer-

cice à feu et au canon, :;ue les innombrables Jésuites renfermés dans ses caves faisaient chaque nuit. Le Général de la Compagnie y résidait avec sa cour. Des souterrains communiquaient de Montrouge aux Tuileries. L'on y entassait à pleins coffres l'or et l'argent de la France. L'on y érigeait la corruption en principe ; l'on y fabriquait des armes pour les Turcs en guerre avec les Helicues ; l’on y faisait comparaître à la barre les ministres et les dépris fidèles, qu'on censurait ou qu'on récompensait; l’on y destituait sans merci les fonctionnaires dont la Foi était chancelent. C’est là que s’élaboraient les lois de l'indemnite, 4° la réduciion des rentes, du sacrilége , du droit d’aînesse, de la presse et des communautés religieuses ; là, qu’on asservissait le Clergé, et que, par des intrigues habilement ourdies, on semait la division parmi les Evêques, afin de les régenter tous * ; là qu'on forçait les nouveaux chevaliers des Ordres du roi à venir attacher à leur cordon bleu le scapulaire imposé par les Jésuites; là qu’on prêchait la morale relächée ; là qu’on enseignait publiquement le régicide. Devant ces inculpations , les Conventionnels de 1793 et les héritiers de la Révolution se sentaient saisis au cœur d'une tendre pitié pour les rois. Montrouge était un mot cabalistique qui frappait d’épouvante les démagogues les plus farouches. Ils gravaient le plan fantastique de cette citadelle sur les tabatières et dans les bonbonnières: ils surexcitaient les colères et la terreur jusqu’à la démence. Cette démence eut quelque chose de si réel, que le Père Gury , supérieur du Noviciat, reçut un cartel où un insensé lui proposait de se battre à mort avec lui à l'épée ou au pistolet.

Ÿ Nous étudions la Compagnie de Jésus sur pièces officielles, et nous n’y découvrons aucun vestige de ces intrigues. Cependant une lettre du Père Fortis, Général de l'Orüre, semblerait faire allusion à des faits de cette nature. Le 17 janvier 1824, il écrit au Père Godinot, en iui apprenant sa nomination de Provincial : «On se plaint à moi de ce que plusieurs des vôtres à Paris se réjandent trop &u dehors et se mêlent d’affaires qui ne mous regardent pas. On a même dit que l'archévéque de Paris w’était pas content de nus, parce qu'il s’imagine que la Compagnie favorise et soutient les prétentions du Grand- 4 umonier coutre les siennes. S'il en est ainsi, c'est un irès-mauvais service que ces Péres rendeut à l'institut. Ilest du devoir dé Votre Révirence de préparer et d'appliquer sur-le-champ un remède ferme et 4ff}cace à un si grand mal. » Avec une lettre du Père Richardot engageant le Père de Mac-Carthy à ne pas s’occuper des affaires ecclésiastiques du diocèse de Strasbourg, v’est la seule trace que nous puissions (rouver de ce réseau de mandwwres qui enveloppait, disait-on, toute P£glise de France; encore tte trace est-elle plutôt un avertissement, ou une précaution, qu’une réalité.

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Sous le feu roulant de ces exagérations, Montrouge acquit une célébrité qui remplit le monde entier. Les étrangers accouraient pour voir ce lieu fameux. Après l'avoir parcouru , ils restaient stupéfaits de l’impudence des feuilles libérales, plus stupéfaits encore de la simplicité de leurs dupes. Mais cet étonnement n’allait pas au-delà d'un cercle particulier : la renommée de Montrouge n'y perdait donc rien. Des écrits de toute nature, suppliques de recommandation, lettres de menaces *, affluaient à cette maison. Ses habitants restaient en dehors des bruits du monde, ne sachant peut-être pas ou déplorant dans la sérénité de leur conscience les misérables outrages qu'on jetait à la tête du peuple français. Lainé, Montlosier, Portalis, Dupin poursuivaient dans l’Institut de Loyola une pensée hostile à leur ardeur janséniste ou à leur ambition parlementaire. Il se présenta sous leur drapeau des alliés dont ils durent souvent rougir en secret, mais qu'en public il fallut subir avec reconnaissance.

L'un de ces auxiliaires se nommait Martial Marcet de La Roche-Arnaud. Il avait passé quelques années à Montrouge, vivant de la vie de dJésuite et se disposant à le devenir. Il renonça à cette carrière, et, lancé dans le tourbillon de Paris, il s’imagina qu'il n'avait qu'à calomnier ses anciens maîtres pour se placer au niveau des gloires constitutionnelles. Nous ne savons quel honteux traité intervint entre ce jeune homme et les chefs du parti. L'histoire, par bonheur, n’est pas condamnée à fouiller dans cette fange; mais tout-à-coup apparut un ouvrage sous ce litre : Les Jésuites modernes, pour faire suite au Mémoire de M. le comte de Montlosier.

1 Nous croyons devoir ne citer qu’une seule de ces lettres. Son contenu fera juger des uutres. Elle est datée et timbrée de Limoges, On y lit :

« Tremblez, satellites de Loyola, votre dernière heure va sonner, Vile canaille, infâmes corrupteurs de la jeunesse, monstres de perfidie, tremblez, La Trance vous regurde comme l'ennemi du genre humain, Tartufes, scélérats, le colosse de votre puissance va s’écrauler, et il vous écrasera sous ses ruines, Race maudite, ennemis de la patrie, vous périrez chargés de vos crimes, votre nom sera en exécralion à tous les peuples futurs... 40 mille défenseurs de nos libertés ont juré votre perte. encore quarante jours, et Montrouge n’est plus.

» Geoffroy, ami de la Constitution ; » Houvillier, ami de la liberté;

» Mironbel, ami de l'égalité ;

» Gardeau, ami de la République; » Sournilly, etimemi des traltres. »

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