‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 2)Chapitre 28 sur 62 · E LE · texte numérisé non relu

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Martial Marcet franchissait du premier pas les bornes du possible ; et à cette génération de 4826, si fière de sa force d'esprit, si glorieuse de ses lumières, il infligeait le plus humiliant des opprobres intellectuels. Cet homme peignait les Jésuites vivants ; quelle que soit notre répugnance à citer de pareils écrits, il faut bien enfin donner satisfaction à la raison publique outragée. L'apostat de Klontrouge, réchauffé dans le sein du Libéralisme, faisait ainsi le portrait du Père Gury.

« Sa volonté, un seul regard même peuvent mouvoir mille bras armés de poignards pour assassiner les princes et détruire les ernpires. Depuis dix ans les provinces se remplissent de ses esclaves redoutables, et tous les jours de plus terribles encore ortent de ses mains... Dans un appartement obscur de Montrouge. tous les huit jours, à l'entrée de la nuit, les Novices se renduai, à la suite du Père Gury, au pied des statues d'Ignace et de François-Xavier, pour entendre les mystères de la Société. Là chaque Novice est obligé de dénoncer toutes les fautes et les discours de ses confrères; chaque Novice à genoux est obligé de déclarer ses goûts, ses penchants, ses défauts, son caractère et ses dispositions à l'égard de la Compagnie. Ils jurent tous d’immoler leur volonté propre, de n'épargner rien pour exterminer la race des méchants et d’abattre aux pieds de leur Père Ignace toutes les couronnes de l’univers. Ils vont, à la suite de leur Pèremaître, fouler aux pieds les vanités du monde, représentées par un roi revêtu de ses oinements royaux, environnés de sceptres brisés, de couronnes fracassées et de débris de trônes. Tout autour on voit les nations du monde chargtes de chaînes, figurées par trois animaux, le taureau, lc lion et l'aigle, et par un génie sublime qui représente en particulier les nations de ‘Europe.

» …. On remplit de haine pour le monde tous ces jeunes cœurs déjà pervertis par le barbare fanatisme. On dit même, et je ne l'écris qu'avec effroi, que le Vendredi-Saint, après la cérémonie de la Passion de Jésus-Christ, tous les Novices vont frapper d’un coup de poignard la statue de Ganganelli, qu’ils croient enchaîné par des lie1s de feu dans les enfers ; celles d’un roi de France et de son ministre Choiseul, et encore celles de Pombal et de son roi faible qui laissa opprimer la Société.

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» Voulez-vous une idée de la puissance du Père Gury sur ces pauvres Novices ? lisez l'histoire du Vieux de la Montagne; encore trouverez-vous peut-être que ce Vieux de la Montagne avait de la modération. À l'aspect du tyran de Montrouge, tout tremble; il parle, et tout se tait. Son air prophétique, ses regards menaçants, ses paroles mystérieuses, son ton tranchant et impétieux exaltent les esprits de ses Novices, au point qu'ils tenteraient de réduire en cendres tout l'univers pour avoir le mérite d'une rare obéissance. »

Les Jésuites dédaignérent de répondre à cet assemblage de monstruosités. Leurs élèves, les amis de la vérité et surtout de la dignité nationale protestèrent avec énergie. Les publicistes catholiques essayérent de rappeler l'opposition au respect qu'elle se devait à elle-même. L'opposition avait le vent en poupe. Les princes s’effrayaient de ces clameurs, les ministres et les magistrats ne les rép'imaient qu'en se laissant forcer la main. Les royalistes se divisaient comme toujours, car leur selut ne vient jamais d'eux. En face de cet assaut, sans trêve ni merci, qui sera un des phénomènes dont la postérité ne pourra jamais se rendre compte, une fraction d'hommes monarchiques dévouait les J6suites à la dent des journaux. On sacrifiait l'Institut pour sauver le reste, comme si, dans la question, les Jésuites étaient autre chose que le nom de guerre offert aux ennemis de la royauté. Personne ne conçut ce soupçon. Charles X était devenu pour une heure l’objet des hommages intéressés du Libéralisme. Le Souverain avait reculé une fois, on espérait l’entraîner à d’autres concessions. On jeta quelques fleurs sur son passage dans le même moment qu'on exaltait jusqu'au délire l'opinion contre les Jésuites. Alors Ze Constitutionnel dn 26 octobre 1826 osait dire de Martial Marcet, son correspondant, dont il vantait la véracité et le courage :

« Nous avions bien prévu que le livre de M. l'abbé de La Roche-Arnauld exciterait les fureurs de la faction qu'il à dévoilée. À la vérité, il arrache le masque d'une main vigoureuse : son indignation ressemble quelquefois à la colère ; un peu plus de modération aurait peut-être plus de force. Il semble en convenir lui-même dans la lettre qu’il nous adresse aujourd'hui; mais la

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maniére dont il se justiie ajoute peut-être à l'importance de ses révélations. Au reste, quoi qu’on puisse penser de la forme de son livre, le fond n'en est pas moins extrêmement curieux, les faits qu'il rapporte, et qu'il défie ses adversaires de démentir, ne sont pas moins de nature à produire la plus profonde sensation!. » F

Après de pareilles turpitudes, il n’y avait plus qu’à arrêter la presse dans ses débordements ou qu’à mourir de honte sous ses coups. Les Bourbons et le ministère Villèle acceptérent les fourches caudines qu’elle dressait devant eux. Le cbinet auquel le vicomte de Martignac prête son nom acquitta le legs que ses prédécesseurs lui avaient imposé.

Dans ce combat dont les esprits prévoyants ne se déguisaient pas les conséquences, les écrivains indépendants ne s’abandonnérent pas au moment même où tout les abandonrait. Il y avait prostration de la force royale, épuisement chez cs gouvernants. On craignait de froisser des préjugés dont la source était connue, on essayait d'atermoyer avec les difficultés que tant d’impéritie avaient créées ; il se rencontra des hommes qui s'exposérent intrépidement au choc. Dans ce duel suprême, ils jouaient plus que leur vie. De Bonald, Bellemare, Picot, Saint-Chamans, Laurentie, Martainville ne redoutèrent pas d'affronter les sarcasmes que le Libéralisme tenait en réserve. La Gazette de France

1 Vingt annécs après, Martial Marcel s'est repenti du crime contre le bon sens que le Libéralisme lui avait inspiré ; et, le 27 avril 4845, il a publié spontanément une rétractation dans laquelle on trouve des aveux et des remords que l’histoire doit enregistrer : « Je déclare que je désavoue entièrement et de bonne foi tous les écrits que j'ai publiés contre les Jésuites en 4827, 1828, 4829, non point comme n’étant pas de moi, mais comme les fruits honteux d’une vengeance pleine d’imposture ; et, comme tels, je les livre, ainsi que dès longtemps je les ai livrés, au bläme ou plutôt à l’oubli de tous.

» Je déclare sans détour, et c’est bien volontiers que je l'avoue pour ne pas laisser même quelques doutes à cet égard, que ce fut l’esprit de parti qui me mèêla dans ce déchaînement dont les Jésuites furent les victimes, me dicta les extravagantes horreurs que je débitai au public, et que ce fut à cette honteuse condition de multi plier les plus incroyables faussetés que je dus ce succès populaire d’un jour dont jouissaient alors ces déplorables productions.

» Je déclare le plus hautement possible, très-sincèrement honteux d’avoir été capable de le faire, que c’est avec aussi peu d’honnéteté que de vérité qu’à peine sorti de l'Ordre des Jésuites, où tous les soins de l’amilié m’avaient été prodigués, je les ai accablés d’injures de gatté de cœur, sans raison, sans respect, par des personnalités tellement indignes qu’en y pensant bien je ne comprends pas comment

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elle-mème monta sur la brèche; par une discussion où l'esprit rehaussait la logique celle défendit les Jésuites’. Au milieu de cette guerre, dont, avec le caractère des ministres, les résultats

La Gazette de France, qui dans ce temps-là voulait des Jésuites, publie, le 24 mui 4828, un article où se trouvent les fragments qu’on va lire :

« Enflu voire sentence est portée; vous ne voulez point de Jésuites, Expliquonsnous là-dessus : if peut y avoir premièrement des hommes dispersés dans le monde qui observent isolément la règle de saint Ignace. Est-ce à ceux-là que vous en voulez? S'il est ainsi, que faites-vous de la liberté civile et de la liberté de conscience ? IL peut y avoir secondement des hommes qui aient fait société pour vivre ensemble dans une maisun qui leur appartient, des hommes à qui la vie cénobitique cunvienne, et qui préférent peut-être la règle de saint Ignace à toutes les autres ; des hommes à qui il prise de se vêtir du même habit, de prendre leurs repas à la même table, de faire abstinence aux mêmes jours, de se lever à la même heure pour faire à Dieu les mêmes prières. Est-ce à ceux-là que vous en voulez? S'il est ainsi, que reprenez-vous? la règle de vie? Qu'est-ce alors que la liberté civile? la règle des prières? Qu'est-ce alors que la liberté de conscience? J1 peut y avoir troisièmement quelques hommes qui aient fait aussi de certains vœux religieux, ceux de saint Iguuce, par exemple, et qui aient d’ailleurs consacré leur vie à l’éducation de la jeunesse. Est-:e à ceux-là que vous en voulez ? S'il est ainsi, prenez garde : ou ces hommes enseignent dans les Colléges qui vous sont soumis, et, dans ce cas, à qui la faute, si c’est une faute? ou ces hommes enseignent dans les établissements soumis à la juridiction exclusive des Evéques, et, dans ce cas, de quai vous occupez-vous? Zélés protecteurs des maximes et des libertés de notre Eglise de France, n’oubliez-vous que les franchises de l'Episcopat? ou bien enfin ces hommes instruisent des fls de famille au sein de la famille mème qui les leur confie, et, dans ce cas, où prenez-vous le droit de vous enquérir des règles qu’ils suivent ct des prières qu’ils font? Vous prélendez, je crois, que tout soit libre dans votre pays, n’y aurait il précisément que l’éducation de famille qui ne le soit pas ? 11 peut y avoir enfin d’autres hommes qui, ayant formé une Société religieuse, pretendent vous obliger à la reconnaitre, à la favoriser, à lui imprimer un caractère public et civil ; qui, non cobtents de s’unir quand il leur plait et d’être protégés individusllement dans cette union, exigent que leur union même soit protégée, qu’elle ait unc existence légale, des droits à part, des priviléges avoués : si c'est à ceux-là que vous en voulez, que ne parliez-vous? Cette affaire-ci est une autre affaire. Puisque ces hommes sollicitent vos grâces, permis à vous de les refuser. Puisqu’ils vous demandent d'approuver leur Société, permis à vous de leur nier votre approbation. La différence est grande entre laisser faire et faire soi-même. La loi peut ètre obligée de tolérer des choses qu’elle ne peut pas être obligée d’autoriser, — Je conclus de là que, s’il y a des Jésuites épars en France, dussiez-vous en sécher de dépit, il faut le souffrir; que, s’il y en a qui se soient réunis pour vivre ensemble et qui ne vous demandent rien, il faut le souffrir; que, s’il y en a qui enseignent Ja Religiou et les lettres dans les lieux dont l'accès est interdit aux inquisitions de l'Université, il faut encore le souffrir; que, s’il y en a qui voulussent vous coniraindre à les reconnaitre comme Ordre religieux et comme corps collectif, vous seriez les maltres de ies repousser, même sans motifs et sans examen,

Pour les premitrs, cela va sans dire : or n’est comptable envers la loi que de ce qu’on fait, quoi u’elle l'uit défendu, ou de ce qu’on ne fait pas, quoiqu’elle l'ait ordonné. Or, je :e sache aucunc loi qui défende de promettre à Dieu de le prier et de le servir suiva at les Constitutions religieuses que vous n’aimez pas, bien que ce soient aussi des Constitutions.

» Vous ine dites : Mais des arrêts et même des édits les ont expulsés du royaume!

— Oui, l’Institut des Jésuites, l'Ordre religieux des Jésuites ; mais ce n’est pas de

cela qu’il est question. On sait bien, et je lai dit moi-même plus haut, qu’indé-

pendamment de ces édils et de ces arrêts, une loi serait nécessaire vour fonder de nouveau cel établissement religieux. Mais le domicile, le dumicile commun, le é5-

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