‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 2)Chapitre 34 sur 62 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Jésuilés à Rome. Leur étpulsion de Russie dévient le salut de la Compa-

gnie, — Caractère de Fortis. = Ses premières mesures, — Les Jésuitès rappe- .

lés dans le Piémont et là Sardaigne. — Révolution de Piémont. — Victor-Emmauuél abdique, — Charles-Félit roi, æ 11 connaît les projets des Carbonsri. Sa fermeté les déjoue. — Les Pères Roothaan et Manera à Turin. — Le Père Grassi confesseur du monarque. — Charles-Albert et les Jésuites — Les nouveaux Colléges et le palais de la reine à Gênes, Intrigues pour perdre la Compagnie, — Mort de Pie VII. — Le Conclave de 4823, — Le cardinal della Genga est élu pape tous 16 nom de Léon X11. — Craintes des Jésuites à la nouvelle de cette élection. — Le Père Rozaven ne partage pas ces craintes, — Léon XII rend aux Jésuites le Collége Romain. — Portrait de Léon XII. — 11 protége la Compégnie. — Le Pere Ricasoli est chargé per lui de l'éducation de sés neveux. — ‘ Jésuites qui refusent l’épiscupat, — Le comte Michel Szczyli au Noviciat. — Mort de Fortis ét du Pape. — Congrégation Générale, — Le Père Jean Roothaan est notnmé Général de lu Société, = Pie VIII etles Jésuites. — Caractère de Roothaan. -— Les révolutions en Europe provoquent l'insurrection en ltalic. — Ses premiers efforts tournent contre les Jésuites. — Le Conclave choisit le cardinsl Capellari pout Souverain-Pontife, Portrait de Grégoire XVI. — Les Jésuites, par ordre du cardinal Zurla, dounent les exercices de saint Ignsce à tous les Rélligieux de Rome, — L'insurtection lés chasse de leurs Colléges. — Ils ÿ réntrent, — La Propagande les charge du Cullége Urbain, — Le choléra aux portes de Rome. — Calomnies contre le Pape et les Romains. — Précautions prises par le gouvernement potitifical, Le peuple de Rome et les processions. — Translation de l’image de sainie Marie-Majeure au Gesu.— Les Jésuites pendant le fléau, — Grégoire XVI et les orphelins. — Le cardinal Odescalchi renonce à la pourpre el entre au Noviciat dès Jésuites de Vérone.—Sa lottré au Général le jour même où il revèt l’habit de l'Ordre. — Mort du Père Odescalchi. — Eucyclique du Général pour l’année séculaire.— Les Jésuites rentrent à Venise, — Les habitants de l'ile de Malte demandent des Pères au gouvernement anglais. — Lord Stunley seconde leur vœu. — Les Jésuites en Sicile. — Ils sont médiateurs entre les partis, Leur attitude à Naples. — Les Jésuites rappelés en Espagne. — Le Pèro de Zuñiga Provincial — On leur restitue les biens non aliénés. — Le Cullége impérial de Madrid. —Succès des Pères. — La révolution de 4820 proscrit —a Compagnie, — Fondation du Collége militaire de Ségovie, — Sou but. — Mort de Ferdinand VI1.— Premiers symptômes de guerre civile — On accuse les Jésuites d'être hostiles au gouvernement constitutionnel, — Pour exciter le peuple cuntre eux, on répand le bruit qu’ils ont empoisonné les fon-

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Muñoz , sauvé par les assassins!, protége les autres enfants de saiut Ignace, — Le |

pouvoir constitutionnel en face du crime autorisé, — Les Cortès suppriment la

Compagnie, — La maison de Luyola survit à la destruction. Les Jésuites et les

Carlistes.— Don Miguel en Portugal.— Rappel de la Compagnie. — Le Père Del-

vaux y conduit quelques Ptres français, Timidité du gouvernement vaincue par

le cardinal Justiniani, — La petite-Olle de Pombal et les Jésuites, — Don Miguel

leur restitue le célèbre Collége de Coïmbre. — Marche triomphale des Pères dans

la province de Beira.— Le Père Deltaux au tombeau de Pombal, — Les Jésuites

à Colmbre, — L'armée de don Pedro, — La guerre civile et le cholére, — Po-

litique et dévouement des Pères, — Don Pedro tâche d'aitirer les Jésuilés dans

son parti, — Propositions peu constitutionnelles de ce prince, = Don Miguel

évacue Lisbonne, — La Révolution y règne par l’émeute, — Les Jésuites sauvés

par un Anglais. — Nouveau décret de proscription contre l’Institut, — Les Jé-

suites de Coïmbre à la Tour Saint-Julien. — Le barou Mortier les délivre.

Nous avons dit de quelle manière l'Institut de Loyola avait

pu, en 4820, au moment de la Congrégation Générale, échap- | per à une crise ; cependant le péril, quoique ajourné , n'en paraissait pas moins imminent aux esprits dont la prévoyance ne se laissait pas éblouir. A Rome, la Société de Jésus se composait, en mvjeure partie, de Profès que l'âge avait privés de l'énergie et de l’activité nécessaires pour bien gouverner. A côté de ces anciens apparaissaient des jeunes gens à peine admis dans la Compagnie. Le talent, et même un certain degré de zèle et de vertu ne suppléaient pas chez eux à l'expérience et à la connaissance de l'esprit de l'Institut, Entre ces deux extrêmes, il manquait en Italie une génération moyenne. C'était en Russie que la génération intermédiaire se trouvait; mais l'empereur Alexandre refusait d'accorder la liberté aux Pères vivant dans ses Etats, Cette situation avait été pour Brzozowski un perpétuel sujet d'inquiétudes ; à ses derniers moments il parut en être débarrassé. «Voici que je meurs, disait-il aux Jésuites rassemblés autour dé son lit d'agonie. Quant à vous tous, on vous expulsera d'ici. » Le pressentiment du Général se réalisa, et l'exil devint le salut de la Compagnie. On eût dit que la Providence avait conservé sans interruption les enfants de Loyola en Russie, qu'elle leur avait laissé connaître, et appliquer les traditions pratiques de l’ancienne Société afin de pouvoir répartir dans les Provinces naissantes, et principalement en Italie, ces bannis qui y portaient le germe de l'obéissance et l'amour de la discipline.

Le Père Fortis était né à Vérone le 26 février 1748. Entré dans l'Institut à l'âge de quatorze ans, il en avait subi toutes

les vicissitudes. La suppression le trouva professeur de rhétorique à Ferrare; il ne voulut pas se séparer de la mère qui venai: d'ouvrir son cœur à la piété et aux belles-lettres. Dès que la Compagnie fut ressuscitée dans l'empire russe, il demanda à y être agrégé, puis il s’efforça de ia faire accepter à Parme et à Naples. C'était déjà un vieillard en 1820; néanmoins, avec une profonde expérience du cœur humain, il possédait une âme fortement trempée. Il savait que le bien lui-même ne doit pas être précipité. Il marchait donc avec prudence au milieu des obstacles entravant la route, mais il arrivait au but. Ce but était l'amélioration plutôt que l'agrandissement de la Société. Les révolutions dont l'Espagne et une partie des Etats italiens étaient le théâtre devaient réagir sur les Jésuites; on les chassait au cri de Vive la liberté! Fortis les soutient dans ces nouvelles épreuves. il fonile à Rome la maison de retraite de Saint-Eusèbe !. Au mois de novembre 4821, le Père Tartagni crée le collége de Forli ; quelques

! Cette maison de Saint-Eusèbe est célèbre à Rome par la retraite que les Jésuites y donnent chaque année pendant la Semaine Sainte, En 4833, AugustinTheiner, lun des plus brillants écrivains de l'Allemagne, y entra, toujours poursuivi par ses doutes et par ses incertitudes en matière de religion. 11 conféra avec le Père Kohlman, l'ami du protestant Schlosser, et dans son ouvrage intitulé : Le Séminaire ecclésiastique ou Huit jours à Suint-Eusèbe, Theiner rend ainsi compte de ses sentiments : « Je pénétrai donc dans cette maison de retraite de Saint-Eusèbe, mais dans.quelle attente! J'étais fermement convaincu que je ne pourrais y passer seulement trois jours. Attiré là peut-être plus par curiosité que par un outre sentiment, je voulais étudier d’un peu près ces fameux Jésuites dont on parlait tant, d'autant plus qu’on m’avait dit a Vienne beaucoup de mal de leur maison de retraite. J’espérais au moins, si je pouvais m'en tirer sa/vd cute, trouver là le sujet d’un piquant article de journal. J’avais aussi pris la précaution de charger mon ami, l'artiste français dont j'avais pris congé sous prétexte d'une course à la campagne, de me faire réclamer avec instance à (elle adresse, si je n'avais pas reparu le douzième jour.

» Mais que je fus surpris! le pieux silence qui régnait dans cette aimable demeure parlait intimement à mon âme; et déjà de si heureux commencements promellaient une heureuse fin. On me conduisit dans une petite chapelle décorée avec goût, dont le style gothique, en portant au recueillement, ojoutait encore à l'impression produite par l’orateur, et où tout contribuait à éveiller et à nourrir Ja piété. Le discours d'ouverture de la retraite captiva toute mon âme et calma ses agitations. L'exposition simple et lumineuse de l’objet élevé de ces exercices, l’exhortation touchante adressée à tous les assistants de s’éloigner s'ils ne se sentaient ni assez de courage ni assez de force pour suivre celte retraite avec les disposilions et les vues exigées par le saint fondateur ; tout cela fit sur moi limpression que je souhaitais, ed ne me laissa pas douter un instant que je n’en retirasse pour mon âme la force qui n’était nécessaire, et celle paix après laquelle je soupirais depuis si longtemps, et qui depuis plusieurs mois était l’objet de tant et de si sérieuses démarches, »

Augustin Theiner sortit de Saint-Euscbe le 29 avril 1633. Il était fervent Catholique; il est aujourd’hui prètre de l'Uratoire de Saint-Philippe de Néri.

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jours après, les Pères Rigoli, Gianotti et Chiavero prennent possession de celui de Modène. Le marquis Antoine Visconti de Milan l'avait doté; le duc François IV en fait l’objet de sa sollicitude spéciale. Il confie au Jésuite Gianotti l’éducation des princes ses fils, et il demande que le Père Camille Pallavicini soit nommé Evèque de Reggio. Pendant ce temps d'autres Jésuites s'élancent sur le sommet des montagnes et au fond des bois qui avoisinent la ville de Frosinone : c'est le repaire des bandits de la Romagne. Les Jésuites s'efforcent de fairé naître le repentir chez ces hommes farouches; ils y parviennent.

À peine la Compagnie etait-elle rétablie que, fidèle à ses traditions de famille, le roi Victor-Emmanuel de Piémont s'occupe de rappeler les Jésuites dans ses Etats. Il leur ouvre successivement le Collége de Saint-Ambroise à Gênes, ceux de Turin , de Novarre et de Nice. Le Père Thoma: Pi conduit les disciples de saint Ignace à Cagliari, dans l’île de Sardaigne; Joseph Bellotti forme le Noviciat de Chieri. Jean Roothaan est le premier supérieur de la maison des Provinces à Turin; vaste école où la jeunesse studieuse embrasse d'un seul regard le cercle de toutes les connaissances, et où s'enseignent en même temps la théologie, les belles-lettres, le droit, la médecine et la chirurgie. La révolution de 1821 et les conséquences qu'elle entraîna firent naître dans le cœur du Monarque de si tristes prévisions, qu'il ne se jugea pas capable de réprimer un mouvement dont il avait suivi les progrès avec effroi. Il crut que, pour l'honneur du trône, il devait abandonner le soin des affaires à un caractère plus vigoureux. Charles-Félix, son frère, jusqu'alors connu sous le titre de duc de Genevois, fut forcé par lui de prendre les rènes du royaume. Comme partout, la Révolution piémontaise s’accomplissait pour imposer de nouvelles lois au souverain, pour annihiler le pouvoir et l’offrir dans la rue au premier venu qui saurait corrompre les multitudes. Le nom des Jésuites était un signal de proscription. Les Carbonari italiens, allemands et espagnols avaient contracté alliance avec les Révolutionnaires français, ces fils aînés de l'anarchie. Le mot d'ordre, le secret des Ventes cachait la ruine des rois sous l'anéantissement de l'Ordre de Jésus. Charles-Félix, qui résista autant qu'il put à l'abdication de

DE LA COMPAGNIZ DE JÉSI'S,

Victor-Emmanuel prend les dispositions les plus efficaces. Il veut sauver la royauté et le peuple d’un double danger. La Révolution sent qu'elle ne sera pas la plus forte : elle n’ose même pas expulser les enfants de saint Ignace. Le nouveau Monarque ne s'arrête pas à ce premier triomphe. Il sait que les démagogues ne sont audacieux qu'en présence de la faiblesse; il va leur offrir, au commencement de son règne, la mesure de son inébranlable fermeté. Les Universitaires de Turin ont vu avec une jalousie mal contenue le Père François Manera réunir autour de sa chaire de littérature italienne la foule toujours plus enthousiaste de ses auditeurs. Manera est par l'élégance de son esprit et par la .ichesse de son imagination, l’un des professeurs les plus renommés de l'Université; Roothaan, par la modération de son caractère et la multiplicité de ses devoirs toujours dignement remplis, possède la confiance des familles. Charles-Félix se propose de donner aux Jésuites un témoignage encore plus manifeste de son estime. Les Carbonari leur sont hostiles; le vœu des Ventes est d'anéantir cette autorité morale. Le roi, afin de faire comprendre toute sa pensée, choisit pour -confesseur le Père Jean Grassi. L'épreuve était décisive; on respecta la volonté d’un prince qui savait si bien répondre au défi de quelques turbulents. Sous son règne, il ne s’éleva pas une plainte adressée à l'Institut; le Père Grassi lui-même n'eut jamais à subir le con tre-coup des récriminations toujours attachées aux fonctions d’un Jésuite confesseur de roi.

Grassi était à la source des faveurs; il ne demanda rien pour lui, rien pour son Ordre, rien pour les autres. Il laissa le Souverain régler avec ses ministres les affaires de l'Etat; il ne s'en tnêla ni en bion m1 en mal. Quand Charles-Félix expira dans les bras du Jésuite, qui avait eu seul le courage de lui annoncer que sa dernière heure allait sonner, ce fut la justice que les adversaires de l’Institut et les courtisans rendirent au confesseur. Le prince de Carignan n'avait pas toujours eu à se louer des intentions monarchiques du vicux souverain. Charles-Albert tint compte aux Jésuites de la neutralité si fidèlement gardée, et, en remerciant le Père Grassi des soins prodigués à Charles-Félix dans sa dernière maladie, il lui dit: « La Compagnie a ;crdu

dans le Roi défunt un protecteur et un pére; elle trouvera en moi autant d'estune et d'amour, »

Jusqu'en 4847 le roi a tenu plus qu'il n'avait promis. Les Jésuites de Piémont forment alors une Province séparée ; avec l'appui du Monarque, ils ouvrent un Noviciat à Cagliari et un Collége dans la ville d'Aoste. Le Général comte de Boignes dote Chambéry, sa patrie, d’un de ces établissements ; le saint abbé Ducrey leur cède celui de Mélan, dans les belles solitudes du Faucigny, entre le Mont Blanc et le Mont Buet. En 1838, Charles- Albert fonde la résidence de San-Rémo dans la rivière de Gênes. Les Pères ne possédaient à Turin que le Collège des Nobles, et, sous les deux derniers rois, ils n'avaient jamais pu obtenir une église pour appeler le peuple à de pieux exercices ou à d’utiles dévouements. Celles des Saints-Martyrs, dans Dora-Grossa, et la maison qui y est annexée appartenaient jadis à la Compagnie. Au temps de la suppression , l’église s’était transformée en paroisse de la ville; la maison était devenue tout à la fois un centre d’administration publique, un hôtel où habitaient de hauts fonction naires et une prison. Trois ans après être monté sur le trône, Charles-Albert a vaincu tous les obstacles et rendu à la Société l'église et le Collége de Dora-Grossa.

L'Université de Gênes avait suivi l'exemple de ses sœurs ; ; elle

s'était emparée de l'ancien Collège des Jésuites pour en faire son palais. Il n'était pas possible de la dépouiller de cette maison, qu'elle regardait comme le prix de sa victoire; mais Charles Albert n’en persistait pas moins à établir l’Institut dans la capitale de l’ancienne république. Des obstacles surgissaient à chaque pas : les uns prenaient leur source dans des craintes de concurrence, les autres dans des prévisions politiques. L'on ne s’opposait pas en face au désir du roi, l’on cherchait seulement à l'entraver par toutes les chicanes administratives. Charles-Albert comprend qu'il n'est pas de sa dignité d'entrer en lutte avec tant de petites rivalités ou de passions secrètes. D'un mot, il peut les réduire au silence; il aime mieux paraître les ignorer. « Puisque je ne peux, dit-il, venir à bout de trouver à Gènes une maison pour les Jésuites, je leur donnerai la mienne; qui pourra m'en empêcher? « Aussitôt il leur assigne le palais Doria-Tursi, dit

220 GHAP. V. — HISTOIRE

Palazzo della Regina, parce que Marie-Thérèse, veuve de Victor- Emmanuel, l’habita avec ses filles, l'impératrice d'Autriche, la reine de Naples et la duchesse de Lucques.

A cette marque inespérée de confiance royale , les adversaires de la Compagnie sentirent qu’ils avaient fait fausse route, etque, pour perdre les Jésuites dans un temps plus ou moins éloigné, il ne fallait pas les attaquer de front. Charles-Albert était alors aimé et estimé de ses peuples. Mais, après s'être rendu compte de la situation, il ne voulait pas reculer devant les préjugés d’un autre âge , que les amis des lumières et du progrès constitutionnel s’efforçaient de répandre. On espéra qu’il serait plus facile de miner la place que de l'enlever d'assaut. On essaya de dire 'abord que les Jésuites feraient repentir le roi de sa protection. Les Jésuites imposérent à la cour et aux ministres leur immuable volonté ; ils gouvernérent ; ils régnèrent. Ces mensonges furent accueillis avec dédain ; on en fit circuler d’autres. On apprit à Charles-Albert que les Pères étaient d'excellents Religieux, de bons directeurs, des orateurs éloquents, de saints Missionnaires; mais leur éducation ne se trouvait plus en rapport avec les besoins du siècle, elle ne concordait plus avec la civilisation moderne, car les Jésuites étaient les ennemis de toute idée nouvelle. Il faudrait, aux enfants élevés par eux, un roi absolu comme Amédée [I et saint comme Humbert. Le Monarque sourit, et laissa au temps le soin de trancher la question. En 1847, cette question, remise par Charles-Albert lui-même à la décision de l’idée révolutionnaire, vint s’engloutir dans la tourmente que souleva le fatal rêve de l'unité italienne. :

La Société de Jésus cessait pour le moment d’être en contact avec les révolutions d'Italie ; elle voit son existence compromise dans l'élection d’un nouveau Pape. Le 20 août 1823, Pie VII était mort plein de jours et de bonnes œuvres; et le Conclave allait donner un autre Pontife à l'Eglise. Pour l'Ordre de Jésus, le choix n'était pas indifférent ; l'Ordre avait des adversaires dans le Sacré-Collége ; depuis la Congrégation Générale, il soupçonnait le cardinal della Genga de lui être peu favorable. Ce cardinal avait en effet pris ouvertement parti contre les Pères. On le savait attaché à ses idées , juste, mais inflexible dans sa volonté. Il n'a-

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vait aucune chance de s'asseoir sur la chaire de saint Pierre. Néanmoins le 28 septembre 1823, il fut élu, malgré les puissances et surtout malgré Consalvi. Annibal, ainsi que le disaient les Conclavistes, Annibal était aux portes de Rome ; il y entrait en maître, et son intronisation faisait trembler les Jésuites Aucun d'eux n’avait oublié lesévénements qui précédérent la Congrégation générale. Dans la tristesse de leurs âmes, tous s’avouaient qu'un ennemi leur était né. Cependant la réflexion vint avec le temps, et, dès le 11 octobre 1823, le Père Rozaven, faisant au Père Billy l'historique du Conclave, s’exprimait ainsi sur Léon XII:

« Ce nom promet beaucoup, et il paraît vouloir remplir l’attente commune; car en peu de temps il a fait beaucoup de choses, et des choses très-utiles ; mais je ne puis entrer dans ces détails. Ce que vous désirez de savoir et ce que vous attendez que je vous dise, ce sont ses sentiments pour la Compagnie. D'après certaines choses, qui se sont passées il y a trois ans, nous avions sujet de craindre qu'il ne fût pas très-bien disposé pour nous ; mais Dieu tient dans ses mains le cœur des rois, et surtout celui des Papes est en la main de Dieu. En se revêtant de cette dignité, ils prennent un nouvel esprit; jusqu’à présent, notre Père Général n'a pas pu lui être présenté, mais nous savons certainement qu’il nous est favorable, et qu’il ne tardera pas à nous donner une preuve publique et manifeste de sa bienveillance. Une personne pour laquelle il a beaucoup d'amitié, et qui en a beaucoup pour nous, ayant pris la liberté de lui recommander la Compagnie, il lui répondit : « Vous vous intéressez donc à la Compagnie ? et bien ! sachez que je m'y intéresse plus que vous. »

» Je sais, de science certaine, plusieurs autres choses que je vous dirais volontiers, mais que je n'ose pas écrire. En somme, la Compagnie peut beaucoup espérer de notre nouveau Pape, que Dieu daigne conserver de longues années? mais il a des préventions contre quelques personnes. Si mon chétif individu, qui lui est fort peu connu, est du nombre de ceux qui n’ont pas le bonheur de lui plaire, c’est ce que je ne saurais dire certainement ; on m'a dit que non, mais j'ai quelque lieu de le craindre. Quoi qu'il en soit, pourvu qu'il fasse du bien à la Compagnie, je suis tout content d'être jeté à la mer. S'il persuade au Père Gé-

néral que l’air de Rome ne me convient pas, je suis tout résigné à aller respirer celui de France et même celui qne respira le Père Bougeant dans son exil. Qu'on me donne l'emploi de professeur de logique et de métaphysique, pro nostris, et mon ambition sera satisfaite. J'aurais, je crois, un grand plaisir à enseigner à ces jeunes gens à raisonner juste, chose que je vois devenir de jour en jour plus rare. »

La preuve publique et manifeste que le Père Rozaven fait espérer aux Jésuites de France de la part de Léon XII ne tarda pas à être officiellement donnée. Le Pape ne proscrivit aucun des disciples de saint Ignace entrés en lutte contre le cardinal della Genga, pas même le Père Rozaven. Bien mieux, le 17 mai 1824, il publia le bref, Cum multa in urbe, qui restitue à la Société de Jésus le Collége Romain, dont ses plus illustres maîtres avaient immortalisé le nom. Le marquis Patrizi, sénateur de Rome, s'était déjà, sous Pie VII, rendu auprès du Saint-Siége l’interprête des familles ; il avait présenté au Pape une supplique dans laquelle on lit : « Le Collége Romain, sanctuaire dédié aux sciences et à la Religion, ancienne propriété de la Compagnie de Jésus, Séminaire d'une foule innombrable de personnages, célèbres par leur sainteté ou leur savoir, se trouve encore entre des mains étrangères. Quoique, en vertu d’un acte de Votre Sainteté, qui promet aux Jésuites ia restitution de leurs anciennes propriétés non aliénées, on ne puisse douter que ledit Collége ne leur soit bientôt rendu, néanmoins , le Peuple ne croit ras devoir négliger les moyens qui lui semblent opportuns pour accélérer cette restitution , et avec elle le complément de ses vœux. »

Le Peuple Romain sollicitait cette faveur au pied du trône de Pie VII ; les événements, plus forts que la volonté des hommes, firent ajourner la demande par un Pape ami des Jésuites. Son successeur, qu'ils croyaient leur adversaire, exauça cette prière de son propre mouvement. Le bref de Léon XII commence ainsi :

« Entre les établissements nombreux que la prévoyante sollicitude des Souverains-Pontifes a fondés dans notre Ville, pour procurer efficacement le salut et les avantages du peuple chrétien, un rang d'honneur est dû sans doute au Collége Romain, ce Collège qui, élevé à la gloire de la Religion et des beaux-arts

on ère

par Grégoire XIII, d'heureuse mémoire, et construit avec tant de grandeur et de magnificence, a mérité, durant tout le cours de sa durée, de la part de nos prédécesseurs, des témoignages d'une sollicitude spéciale et d'une bienveillance paternelle.

» C'est en effet une chose digne d’admiration et de souvenir pour la gloire de cet établissement que ce jardin fermé ait produit sans interruption jusqu’à nos jours des fruits de salut et d'honneur, c'est-à-dire que ce sanctuaire des beaux-arts ait formé pour le bien de l'Eglise et de l'Etat un si grand nombre d'hommes éminents et recommandables par la sainteté de leurs mœurs, l'éclat de leurs dignités et l'excellence de leur doctrine.

» Ce Collége, qui doit son premier lustre à saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus, fut confié par les Souverains-Pontifes aux clercs réguliers du même Ordre, qui 4 gouvernèrent avec succès tant qu'exista leur Religion, ainsi que le firent après eux les Prêtres séculiers chargés de sa direction. Mais comme Pie VII, notre prédécesseur, en vertu des lettres apostoliques du 7 des ides d’août 1814, a rétabli la Compagnie de Jésus dans sa première dignité pour cette fin principale, à savoir qu’elle formât la jeunesse aux sciences et à la vertu, nous qui étions pleinement instruit de l'intention où était ce même Pontife de rappeler la Compagnie de Jésus dans le Collége Romain, nous avons cru devoir immédiatement délibérer sur cette

affaire et consulter la Congrégation de nos vénérables frères les

Cardinaux de la sainte Eglise que nous avons chargés de la tâche si importante d'établir dans tous nos Etats le mode d'instruction le meilleur et le plus avantageux, seul moyen de régénérer la société tout entière après des temps si désastreux et si funestes à l'Eglise. C’est pourquoi, de science certaine et en vertu de la plénitude de l'autorité apostolique, nous concédons, nous assignons et nous attribuons à perpétuité, par ces lettres, à nos chers fils les clercs réguliers de la Compagnie de Jésus, et, en leur nom, à notre très-cher fils Louis Fortis, Général de ladite Compagnie, le Collége Romain, l'Eglise de Saint-Ignace et l'oratoire qui tire son nom du Père (iaravita, les musées, la bibliothéque, l'observatoire, avec tout ce qui luur est annexé et en dépend, à condition qu’ils tiendront dans ce Collége, selon le mode ancien

qui était en vigueur, l'an 1773, des écoles publiques auxquelles nous ordonnons d'adjoindre des chaires d’éloquence sacrée, de physique et de chimie. »

Dans les circonstances, ce bref était plus qu'une consécration pour la Société de Jésus ; il devenait entre elle et le Saint-Siége un indissoluble lien, car à Rome ies Papes ne cherchent point à détruire ce que leurs prédécesseurs édifièrent. L'approbation de Léon XIE, sanctionnant et augmentant les faveurs déjà accordées par Pie VLL, était d'autant plus précieuse aux Jésuites que le nouveau Pontife ne balançait pas à porter la cognée dans les abus que son austère sagesse lui signalait. Toujours maladif, mais toujours prêt à se mettre au-dessus des souffrances du corps par l'inaltérable vigueur de son âme, Léon XII devait ressusciter sur le trône les Pontifes les plus vénérés. Il comprenait les besoins de son siècle et l'esprit du ministère sacerdotal. Il était économe et juste, bienveillant et rigide : il ne lui fut donc pas diflicile de s'entendre avec les Jésuites. Il ne leur avait pas été favorable avant son exaltation, le trône lui inspira d'autres idées ; le successeur de Pierre ne les cacha jamais. Il comprit que l’Instittit n'était en butte à tant d'hostilités patentes ou secrètes que parce que les Pères défendaient la Religion et les gouvernements légitimes. Il résolut, par devoir et par reconnaissance, de protéger à son tour les disciples de saint Ignace; il ne faillit jamais à la mission qu'il se donnait. À Rome et dans les Etats pontificaux, il n'avait qu'à laisser faire le vœu des populations, il l’encouragea. Il visita souvent les Maisons de la Compagnie, il travailla à la béatification de ses saints, accrut par des bienfaits le Collége Germanique*, et développa dans tous les sens cette Société dont

1 Le Collége Germanique était déjà rétabli sur ses anciennes bases. Les deux premiers élèves qui se formèrent à l’école des Jésuites de Ferrare furent Joseph De Preux, Evèque de Sion en Valais, et François Machoud, Chanoine de cette cathéirale. En 4819, Fontana , aujourd’hui archidiacre de Fribourg, se joignit aux deux Valaisans, Ce germe du Collége allemand fut transféré a Rome dan: la maison du Gesù ; en 4825, Léon XII ordonna que les Germaniques reprissent leur ancien costume. Mainteuant cet établissement, qui n’a en propre ni maison ni église, prospère comme aux plus beaux jours de l'Institut, C’est encore la pépinière des Evèques d'Allemagne. Ou remirque parmi eux le comte Lubienski, Evèque de Rhodiopolis ; Gevrges Stahl, Evèque de Wurzhourg; le comte Charles-Auguste de Reisach, nommé par Pie VIlIl recteur de la Propagande à sa sortie du Collége Germanique, et choisi par le roi de Bavière pour Evèque d’Eischtadt ct coadju teur de Munich,

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il appréciait le zèle et les lumières. Léon XII avait des neveux ; il confia leur éducation au Père Ricasoli, qui voit l'aîné de ces jeunes gens, revêtu de la pourpre romaine, soutenir sur le siége archiépiscopal de Ferrare la grandeur du nom de della Genga. La sollicitude de toutes les Eglises n’empêchait pas le Pontife de jeter de temps à autre un regard d'amour sur la ville où il était né. 11 avait déjà fait beaucoup en faveur de Spolète. Au mois de novembre 4825, il voulut faire encore davantage; il restaura l’ancien Collège de la Compagnie. Dans le même temps, il érigeait à Rome le pensionnat des Nobles!. Afin de rendre le Collège Romain digne de sa gloire passée, les Jésuites y réunirent l'élite de leurs professeurs. Antoine Kohlman laissa le Maryland pour enseigner la dogmatique ; Dumouchel, un des élèves les plus distingués de l'Ecole Polytechnique, fut chargé de la chaire d'astronomie ; Van Evenbroeck, de celle des controverses. André Caraffa, Charles Grossi, Xavier Patrizi, Jean Perrone, Baptiste Pianciani, Michel Tomei et Dominique Zecchinelli secondèrent les efforts de ces savants, que dirigeaient Taparelli et Finetti. Le Père Louis Maillard ouvrit glorieusement l'arène des thèses publiques. Cette succession d'événements heureux ne prenait pas les Jésuites au dépourvu. Le Père Pallavicini avoit décliné les honneurs de l’épiscopat à Reggio; le Père Benoît Fenwich ne connut sa nomination au siége de Boston que lorsque les bulles et l'injonction de les accepter lui parvinrent. Antoine Kohlman et Pierre Kenney étaient proposés pour les évêchés de New-York et de Drummore. Ils en informent le Général de l’Institut. Fortis supplie le Pape de détourner de la tête des deux Missionnaires ce redoutable honneur. Léon XII accueille cette ambition d'humilité. Les Jésuites voulaient vivre dans l'indigence et dans le travail; un gentilhomme de Pologne leur apprend à mourir en saints. Le comte Michel Szczytt, né dans la Russie-Blanche le 3 décembre 1786, avait été l’un des plus intrépides soldats d'Alexandre Ier. C'était un homme à la stature colossale et dont la bravoure n'a-

1 Les Jésuites ne purent occuper ce nouvel établissement qu’en 4826, parce qu'il existe à Rome une loi religieusement observée, Cette loi veut que, duraut le leimps du Jubilé, on ne contraigne aucun locataire à sortir de la maison qu’il habite. Léon XII désira donner à tous les Fidèles un exemple de respect en faveur des prescriptions anciennes, et les Jésuites ne S'instullèseut qu'une année après daus la Maisoa qui leur appartenait.

vait jamais connu le danger. Quand la paix fut signés, il renonça au métier des armes, et habita chez les Jésuites de Polotsk. Après avoir un2 dernière fois parcouru l'Europe, il se réfugia dans la capitale du monde chrétien, où le Père Rozaven le reçut comme un fils. Szczytt prit les ordres sacrés, et, le 31 mai 1824, il entra au Noviciat des Jésuites. Le 24 juin 1825, il y expirait à l'âge de trente-neuf ans, léguant à tous ses frères de l’Institut l'exemple d’une vie édifiante et d'une mort précieuse devant le Seigneur,

Comme il s’était plus d’une fois rencontré dans les annales de l'Eglise, le Pape et le Général des Jésuites succombaient presque à la même heure. Léon XII terminait sa carrière le 10 février 1829, Fortis l'avait précédé dans la tombe de quatorze jours seulement. Le 27 janvier le Général avait rendu le dernier soupir. Par quelques lignes tracées de sa main, il désignait pour Vicaire le Père Pavani, Provincial d'Italie, Le, chef intérimaire de l'Ordre appelle auprès de lui le l’ère Roothaan afin de le remplacer dans les fonctions qu'il abandonne, puis il convoque la Congrégation Générale au 29 juin. Les principaux Jésuites qui y furent délégués étaient Jean Grassi, François Finetti, Louis Loeffler, Nicolas Godinot, Tom Glover, Sinéo, Landés, Korsak, Julien Druilhet, Richardot, Bird, Olivieri, Narbonne, Vulliet, Petit-Jean, Drack, Sorrentino, Scarlata, Broock, Kenney, Sancho et Janssen.

Le 9 juillet, le Père Roothaan, longtemps ballotté avec le Pére Rozaven, fut élu Général de la Compagnie au quatrième tour de scrutin, Ï choisit pour Procureur-général Séraphin Manucci, et Janssen pour Secrétaire de l'Ordre. Alors on s'occupa des vœux exprimés par les différentes Provinces. Tous témoignent de la sollicitude dont chaque membre est animé pour conserver l'{nstitut dans son intégrité et y faire prospérer l’enseignement. Ils demandent unanimement la révision du ati studtorum , dans le but de l'approprier aux besoins du temps. Avant que la Congrégation discutât ce point essentiel, qui, à l'élection de Fortis, avait été admis en principe, le Général crut devoir révéler sa pensée sur une question aussi vitale. Il déclara que les circonstances et le mouvement des esprits exigeaient impérieusement la réalisation du vœu de tous les Pères; mais son opinion était

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Un nouveau souverain avait été donné à l'Eglise universelle; le 31 mars 4829, le cardinal Xavier Castiglione, qu'au dernier conclave l'Autriche et la France portérent à l'élection et que Pie VIL mourant avait désigné pour son successeur, remplasait Léon XII. Pie V!il ne devait faire que passer sur le Siége apostolique ; mais quand, le 22 avril , les Jésuites vinrent recevoir la bénédiction du nouveau Pontife , il s'empressa de leur offrir une marque publique de son amour. Il leur adressa ces paroles : « Je l'ai dit souvent , et, lorsque j'en trouvérai l'occasion, je me ferai toujours un plaisir de le redire , j'aime la Compagnie de Jésus. Ce sont des sentiments gravés dans mon cœur depuis l'enfance. J'ai toujours singulièrement honoré saint Ignace et saint François-Xavier, dont, tout indigne que j'en suis, j'ai le bonheur de porter le nom. J'ai étudié sous de célèbres Jésuites. Je sais tous les services qu'ils rendent à l'Eglise. L'Eglise rie peut se séparer du Pape, le Pape ne peut se séparer de la Compagnie. Les temps dans lesquels nous vivons sont si mauvais ! Jamais l'impiété ne déploya plus d'audace, plus de haine, plus d'astuce. Un

jour encore, et qui sait s: l'Eglise ne recevra pas de nouvelles :

plaies. Unissons-nous tous pour combattre les ennemis du Seigneur. Rentrez donc dans vos Provinces, embrasez-les de l’ar-

‘deur qui vous anime. Préchez, enseignez l’obéissance et la vertu

dans les écoles , dans les chaires, dans lee confessionnaax, par la parole, par les ressources de l'intelligence, par les écrits. Que Dieu bénisse vos efforts! et soyez sûrs que vous trouverez toujours en moi le plus tendre et le plus affectionné de tous les pères. »

À la veille des événements qui allaient bouleverser l'Europe et désoler l'Eglise catholique, ce discours avait quelque chose de tristement prophétique. Les Jésuites ne se déguisaient pas la gravité des circonstances. Ils se savaient l'objet des terreurs feintes et des haines réelles de l’incrédulité ainsi que du Carbonarisme. Le Pape les encourageait À : ils ne se laissérent pas intimider par les ennemis de la Religion.

1 Le 2 décembre 4829, Pie VIII, accompagné des cardinaux della Somaglia ct

Jean Roothaan, le nouveau Général de l'Ordre, naquit à Amsterdam le 20 novembre 1785. Son caractère, assemblage de qualités contraires, était calme et froid au dehors, ardent et sensible à l’intérieur. La modération dans les actes comme dans les paroles était sa vertu dominante ; il la devait autant à la force de sa nature qu'à son éducation première. Né catholique au milieu d'un pays protestant ‘, Jésuite dans un empire schismatique, il avait dù connaître de bonne heure le prix de la tolérance. Il aimait l'étude et la prière, l'enseignement et l'apostolat. Le choix de ses pairs le plaçait au gouvernement de la Société ; il se résigna au fardeau, et il commanda, ainsi que jusqu'alors il avait obéi, sans ostentation de pouvoir ou d'humilité. Pour tenir tête aux orages dont l'Institut était menacé, pour fortifier les timides et enchaîner l'impétuosité des exaltés, il fallait un courage aussi persévérant que la sagesse ; Roothaan ne faillit point aux espérances des Profès. Il arrivait à la tête de l'Ordre de Jésus dans un moment où les passions étaient surexcitées. Dès le premier jour il se traça une ligne de conduite, et il n’en dévia jamais.

La Compagnie n'ignorait pas que tant de coups étaient bien moins dirigés contre elle que contre le Catholicisme. Elle avait assumé sur sa tête toutes les accusations dont on la chargeait, et, Odescalchi, se rendit au Gesü pour prier devant l'autel de saint François-Xavier, dont l'Eglise célébrait la fête, et il y promulgua le décret de la canonisation du bieuheureux Alphonse de Liguori. Le jour et le lieu choisis pour la publication du décret ne surprirent personne à Rome. La doctrine de Liguori est identiquement celle des théologiens de la Compagnie. Sa théologie morale n’est que le commentuire de la Medullu thrologiæ morulis du Père Rusembaum dont il a intégrale. ment conservé le texte. La canonisation d’Alphonse de Liguori était. donc la justification des casuistes de l'Institut, et principalement de Busembaum, L'ouvrage de c« Jésuite n'a été si vivement attaqué que parce que les Jansénistes, se prévalant

ayec adresse de l’étrangeté du nom de l’auteur, dressérent contre lui une accusation dont les moqueries se chargeaient le plus souvent de prouver la véracité.

! Quand le jeune Roothaan conçut, en 4804, le projet d’abandanner son pays et sa famille pour suivre dans !a Russie-Rlanche la vocation qui se manifestait en lui, il partit d'Amsterdam ; il arriva au Collége de Polotsk avec un? lettre d’un de ses maitres protestants pour recommandation. Van Lennen, alors professeur re-

.no nmé de littérature à l’Athénée d'Amsterdam, écrivait \ 48 mai 1804 aux Pères

de la Compagnie : « Je n’ignure point combien , dès les temps primitifs, Ja Socicté s’est distinguée dans toutes les branches d’études et de sciences; les services qu'elle a rendus sont éclatants et ne peuvent jamais être oublits, » Et, parlant de son protégé catholique, Van Lennep ajoute : « Je vous recommande, Révérends Pères, d’une manière particulière ce jeuue homme, dont j'ai apprécié si haut le mérité. Puisse-t-il être comblé par vous de science et de verlus, et puissionsnous le revoir un jour enrichi de ces dons pour lesquels il entreprend un si long voyage : » ;

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persuadée que le Saint-Siégo lui tiendrait compte de ses sacrifices, elle se dévouait aux outrages en attendant que ces outrages se transformassent en violence. L'attente des Jésuites ne fut pas de longue durée. La Révolution de juillet devint un signal pour les autres conspirateurs. L'Italie et l'Espagne, le Portugal et la Pologne s'insurgérent au nom de la liberté. Partout, excepté à Varsovie et à Bruxelles, la liberté fit expier sa victoire aux Jésuites. Sous ce nom de Jésuites on confondait la foi des peuples, l'autorité de l'Eglise et les diverses hiérarchies du Clergé. La Révolution, jetant enfin le masque, se montra à front découvert ; elle aspirait à renverser les trônes pour étouffer le Catholicisme. Comme en France et en Espagne, les Jésuites d’Italte ne furent plus qu'un accessoire ; on les persécuta pour l'acquit des con-

sciences libérales ; néanmoins l'insurrection visait plus haut. La

mort de Pie VIIT, arrivée le 30 novembre 1830, réveilla dans le cœur des Carbonari romains l'idée de suivre l'exemple de la France. La France avait eu ses barricades et sa journée des Dupes; pour embarrasser l’Europe, elle provoqua un monvement dans les Etats voisins. Les Carbonari des Légations ! s’ébran-

! Il nous a été donné de suivre pas à pas l'origine et les développements de la secte politique qui prit le num de Charbonnerie. Ce n’est point ici le lieu de dire sous quels auspices royaux elle se fonda dans le royaume «les Deux-Siciies, comment elle s’étendit en Italie, en France et en Allemagne. Ce récit se lie à des événements qui n’ont aucun point de contact avec les Jésuites. 11 n’est question des Pères de l'institut dans les Ventes que pour les massacrer, lorsque le jour du triomphe sera venu pour elles, Nous croyons donc devoir nous renfermer dans le cercle qui nous est tracé par les Carbonari eux-mêmes. C’est à partir de l’année 4815 à peu près que le Carbonarisme fitinvasion dans la Romagne, dans le royaume Lombardo-Véuitien, en l'iémont; et partout il évoqua, il trouva des séides el des dupes. Les affiliés à la secte commencèrent par se mettre aux gages de l'étranger tout en proclamant à grands cris l’indépendance de l’ltalie. Sous prétexte de la délivrer du joug des prètres et de l'Autriche, ils s’organisèrent, ils combinèrent leurs mouvements, ils se mirent à démoraliser leurs compatriotes pour les rendre dignes de la liberté, Comme les constitutionnels de France et les illuminés d'Allemagne auxquels ils em= pruutsient la plupart de leurs doctrines et leur rêve antichrélien, les Carbonari se firent les ennemis de la Religion et de la monarchie, lis ne tendaient qu'à l’affranchissement intellectuel et politique de l’ltalie; pour y parvenir ils déifièreut le vice et l'assassinat,

Cette société élait secrète ; elle eut donc de nombreux adeptes. Les geutilshommes ruinés ou ambitieux, les avocats, amants du bruit, les écrivains et les artistes mécontents de leur sort formèrent son noyau. lis s’adjoignirent bientôt en qualité de comparses ou de paratanuerres quelques hommes probes, mais crédules qui, sans êlre mis au courant de la cunspiration, la servirent néanmoins de leur influence , de leur patronage et surtout de leur fortune. Elle avait enrolé dans ses rangs un cerlain nombre de prêtres et de moines. Ces prêtres el ces moines avaient eu à vaincre do grands obstucles pour s'engager dans les Ventes; il leur avait fallu fouler aux pieds la diguité de l’homme et la conscivnce sacerdotale. Ils s'étaient

lent comme la Pologne. Les agents de la Révolution leur promettent l'indépendance ; ils les bercent de l'espoir que le Saint- Siége va crouler sous leurs coups et qu'ils peuvent triompher facilement, puisque l'Eglise est veuve de son chef. L'insurrection gagne du terrain, mais, le 2 février 1831, le cardinal Maur Ca pellari est uommé Pape sous 18 nom de Grégoire XVI.

Cette nomination n'arrête point les projets des révoltés. Rome a un Pontife, ils ne veulent pas qu’elle ait un Souverain. Un complot doit éclater dans la capitale au milieu même des joies du carnaval, le 47 février. Le cardinal Bernetti, homme de tête, d'esprit et de cœur, vient d'être nommé secrétaire d'Etat. 11 connaît de longue main les trames révolutionnaires, son habile fermeté les déjoue.

Pour mietx faire saisir leur pensée , les insurgés des Légations

arborent le drapeau tricolore ; leur premiére, leur seule victoire est remportée sur les Jésuites. Au mois de février, presque à la même heure, ils envahissent les Collges de la Société. A Spolète,

lrouvés assez coupables et assez parjures pour briser tous les liens les attachant aux aulels, au Saint-Siége ou à leur Ordre. Ils durent donc se montrer les néophytes et les apôtres les vlus ardents de la Charbonnerie, Cette agrégalion d’individualités ne tärda pas à foriner un corps, et une puissance par conséquent, Elle tenta des mouvements à main armée ; ils furent réprimés, Ces défaites rendirent plus circonspects les chefs du Carbonarisme.

En mesurant les progrès de la secte, en étudiant ses ramifications dans le monde,

. daus le clottre et au sein des Universités, ils remarquèrent avec étonnement

qu'aucun membre de la Compagnie de Jésus n’était de près ou de loin affilié à üne Vente, Les Jésuites, à celte époque et en Italiesurtout, commençaient à reprendre la direction de l'éducation de la jeunesse; d’infructueuses tentatives furent faites sur quelques Pères. On compritalors qu'il valait mieux déclarer la guerre aux enfants dé saint Ignace que de chercher à les entrainer dans des voies contrairés à leurs vœux , à leur esprit et à ler volonté, On les reconnut comme les ennemis les plus dangereux des ccmyplots #évolutionnaires où ithpies: À dater de ce moment, on dirigea sur eux toutes les œolères.

Nous avotis eu, nous avons encore entre les mains une infinité de documents reatifs aux diverses périodes des sociétés secrètes en Europe depuis 4848 jusqu’à 4850, Noms gouvens éludier à sa source cé miouvemett qui, sous un noin où sous un autre, agita l'Italie et qui, des idées de désordre passe tantôt à l’exaltation d’un Pape ou d'un Souverain crédule , tautôt à la mise en lumière d’une confédération impossible ou d’un désir de nationalité plus irréalisable encure, Les Jésuites se tenaïetit à l’écurt de toute passion politique. Hs ne prenaient parli que pour l'Eglise et les bonnes mœurs ; ils s’occupaient de leurs devoirs sans chercher à provoquer des insurrections. Cette attitude digne d’un prètre et d’un Religieux les ft désigner par les Venteseomme le but offert à toutes les haines. Ces haines dont ils n’ont eucore éprouté qu'uñ contre-coup affaibli, mais qui, grandässaut avec le temps et surtout avce & faiblesse des souverains, seront un jour le plus bel éloge qui puisse être décerné à Is Compagnie de Jésus.

Elle u’a' janraës eu aucun de ses membres associé de lmmanière mème la plus iu-

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à Fano, à Modéne, 4 Reggio, à Forli ainsi qu'à Ferrare, ils s'emparent des maisons de l'Institut ; ils en dispersent les maîtres et les élèves; ils ÿ cherchent les armes qui ont dû y être déposées comme dans un arsenal nuisible au peuple. Ils ont proclamé la liberté ; la liborté n'est pour les Carbonari que le libertinage de l'intelligence. Leur premier acte est un décret d'expulsion. Ils désirent assurer la victoire de l'égalité contre l'arbitraire, ét ils ont recours aux commissions militaires pour se protéger contre la risée publique *. Ils bannissent les Jésuites au lieu d'aller vaincre les Autrichiens ; ils fabriquent des lois au lieu de cimenter leur triomphe par une bataille décisive. Ils menacent de mort, ils couvrent d'injures des vieillards et des prêtres au moment où, déjà tremblants pour leurs jours, ils implorent un refuge sür quelques vaisseaux étrangers, afin de mettre les flots de la Méditerranée entre eux et la justice des hommes.

L’insurrcction italienne n'avait de racines que hors de l'Italie, Elle chassait les Jésuites dé leurs Colléges, et elle moutait parce

directe à cet immense complot qui a tant nui aux véritables intérêts de l’Lalie, et les Pères de la Société se voient cn bulte aux inimitiés diverses que'le Carbonarime, dveo tous ses leviers, peut susciter ‘2:18 les plans de révolution qu'il à 1facés ; duns les rêves de liberté dont il se beroe', dans les théories de sang ou de philanthropie tju'il à confiées au papier, il étisté poor lui uni ennémi dont il faut qu'il se débart'üsse à tout prix, Que le Carboniaristne fasse un songe heureux ou néfaste, il s’ÿ méleva toujours un peu de sang de Jésuites. L’anéantissement de la Compagnie par düuelqué moÿén que ce puisse être, é'est le delénda Uurthago dé tous éés Catüns Qui, comme Marôncelli et beaucoup d’autres , livrent à la police autrichieuue le secret, le nom ou les lettres d’uh ami, lorsque cette dénonciation pèut alléger le poids de leurs fers: A chaque pago de leur cuttespotiddnée, lé éri de Moré au Jé: suites* revient comme un ordre du jour permanent. Vollaire et ses adeptes conspifâient en riant ou en philosophant pour écraser L’infdme. L'infame, c'était là Religivn catholique, Les sophistes, les patriotes , les fratics-tnaçons , les aiéifs , los indifférents n’auruient pas tous accepté de prime abord uu pareil thème; il aurait éffrayé les timidés et éveillé V'allention de ceux qui sont chârgés dü giüuvernemet spirituel où temporel. En restreignent aux Jésuites seuls le pensée fondamentale du Carbouarisme, on a calculé que l’on éveillerait moins de susceptibilités et que l'on pourrait artiver au ménie but par la fésurréctiof dé toutes lés fausses imputatios font l'Ordre de Jésus se vit l’abjet dans les tenips ântérieurs. |

1 A peine maltres de la ville, les Carbonari de Bologne établirent des tribunaux thililaires pour! juger sans déséniparér ceux qui n'acvéptéfäient pal avec joié Île bonheur que les Rétolgtiunmaires leur imposaient. Les Carbunari s'étaient formés en garde nationale. Une des attributions de la commission fut de punir comte crime du lèse..mnjesté louté insullé en paroles coutre la garde civique. 5

Cest toujours le même excès de ridicule à côté de la plus sanglante cruauté. Le

févolutionnaires sont partout et toujours lés iiénies.

* Lu Révolution de 1848 a donné, en Italic principalement, les plus larges développenetits à cette haine que tous les pamphiets des mauvais prèties et les écrits des romanciers politiques ne cessaient de surexciter.

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