‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 2)Chapitre 39 sur 62 · WEST MAIN STREET · texte numérisé non relu

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272 CHAP. Vi. — HISTOIRE

Chiliet le Brésil. —Le commerce de Calamarva et la Nouvelle-Grenade les accueillent. —Le Père Gottcland en Chine. — Travaux des Missionnaires. — Le Pire Clevelin et l'ambassade de M, de Legrénée. — Situation des Catholiques dans le céleste-empire. — Les Jésuites entrent daus le Maduré, — Obstacles à leur Mission.— Les Pères Berirand,et Garuier. — Schisme des prêtres portugais. — La mort frappe les Jésuites, — Enthousia:me des Pres en Europe, — £amus et moriamur.—Succès des Jésuites dans le Maduré.

Tout en travaillant à se réorganiser dans les divers Etats de l'Europe, la Société de Jésus n'avait pas abdiqué son génie des conquêtes évangéliques ; elle ne renonçait point à l'héritage de martyre et de civilisation que ses prédécesseurs lui léguèrent. Ses souvenirs du temps passé, les vœux des peuples ensevelis dans les ténèbres de l'erreur, les besoins de la Religion faisaient une loi aux nouveaux Jésuites de rentrer dans la carrière des Missions; là, plus que partout ailleurs, l’anéantissement de l’Institut avait produit des maux irréparables. Clément XIV d’un trait de plume brisait l'œuvre de trois siècles, et, quand il ne subsista presque plus aucun vestige de ce grand monument élevé à la Foi catholique, le Saint-Siége invitait les Jésuites à le reconstruire. Des obstacles de toute nature s'opposaient à la réalisation de ce dessein. Il fallait former des sujets aptes à répandre l'Evangile, leur . donner le goût des langues, leur inspirer ce zèle que ne rebutent jamais les fatigues , les privations et le découragement né d’infructueuses tentatives.

A peine sortie de son tombeau, la Compagnie s'empresse d'ac-. cepter le fardeau que le Pontife impose à son dévouement. Elle n'a plus, pour forcer les portes des empires idolâtres, de ces hommes qui, comme François-Xavier, savent se mettre au-dessus des lois de la nature. Réduite aux proportions de l'humanité, elle doit affronter les périls et les passions ; mais ce ne sont pas là les seuls ennemis contre lesquels elle aura à lutter. De plus graves embarras surgiront de l'Eglise catholique elle-même. D'autres Missionnaires, mus par une idée différente, s'étaient joints autrefois aux adversaires de l’Institut pour lui reprocher de n'avoir jamais su, jamais voulu créer de Clergé national. Ces imputations se renouvelérent à l'instant même où les Jésuites reprirent :e cours de leur apostolat. Nous avons déjà examiné l’objection que les ennemis du Christianisme empruntérent aux émules de la Société de Jésus. Avant d'entrer dans le récit des faits, nous crayons

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devoir étudier à fond cette question , si tristement agitée et si difficile à résoudre.

On a prétendu, on prétend encore que, par la nature même de son Institut, la Compagnie est incapable d'établir d’une manière avantageuse l'œuvre des Missions. On a dit que sa force centralisatrice l'empéchait de se naturaliser dans les régions transatlantiques et de former des prêtres indigènes. Il a été posé en fait qu'elle ne s'était jamais occupée mûrement de ce soin, et que tous les Japonais, Chinois, Indiens ou Américains qu'elle a élevés aux honneurs du Sacerdoce ont perdu leur nationalité en prorionçant les vœux de Religion. Ainsi la Société de Jésus aurait négligé d'arroser les racines de l'arbre afin d’orner ses rameaux de fleurs éphémères; elle aurait plutôt cherché à se renforcer elle-même qu'à donner à l'Evangile l'accroissement moral dont il était susceptible !

Ces objections se sont reproduites plus d’une fois. Le zèle de quelques Missionnaires n’appartenant pas à la Compagnie de Jésus les a fournies à l'impiété ; les uns et les autres en ont tiré de fausses conséquences. Pour notre part, nous ne croyons pas qu'une Chrétienté puisse se jeter dans le moule comme une statue, et qu'elle sorte de là subsistant par elle-même. Sans doute il serait beau de produire d’un seul coup des œuvres tellement parfaites, qu’à peine nées elles n'eussent plus qu'à vivre de leur propre vie ; mais cette miraculeuse faculté n’a jamais été concédée aux

hommes. li faut bien les accepter dans la véhémence de leur zèle,

ainsi que dans les imperfections de leur nature. Les Jésuites avaient fondé sur tous les continents du Nouve:u-Monde d'importantes Chrétientés. La destruction de l'Ordre amena la chute de plusieurs. Est-ce aüx Missionnaires que la civilisation doit

reprocher cette perte? Est-ce aux Apôtres primitifs de l'Asie et

de l'Afrique que le monde attribue la ruine de tant d’Eglises jadis si florissantes? Les Jésuites furent longtemps, il est vrai, les porte-drapeaux les plus intrépides de la Catholicité; mais, ct cela ressort jusqu’à l'évidence des entrailles même de l'histoire, ils n’aspirérent jamais à saper leur édifice chrétien par un système d'égoïsme ou par une ambition trop personnelle. Partout où ils le purent, ils fondérent des Ecoles cléricales, les indigènes fuvi. | 18

rent appelés à s'y façonner aux devoirs du sacerdoce. Sur la côte malabare seulement, de Goa à Cochin, la Compagnie possédait six Séminaires, Elle y élevait une foule de jeunes Indiens; et sous la date du 28 janvier 1629, l’archevèque de Cranganore écrivait : « Les prêtres indigènes de ce diocèse surpassent le nombre de trois cents, tous formés et bien instruits par les Pères de la Compagnie de Jésus‘. » 11 en était de même surles autres points de Mission , à Colombo , à Jafanapatam, à Négapatam, à Agra, et à Méliapour. En 1666 les Jésuites de Chine se réunissent en synode, et, à la majorité de plus des deux tiers des votants, il est dé cidé que l'on travaillera immédiatement à créer un Clergé national. Les choses se passèrent ainsi au fond des deux Amériques ?. Dans le principe, on osait à peine regarder les sauvages comme des hommes. On essayait de les constituer peu à peu en famille, puis en société; mais fallait-il, avant d’infuser du sang chrétien dans les veines de ces peuplades, couronner par le Sacerdoce l'œuvre si péniblement ébauchée de la civilisation ? Les Jésuites avaient le temps devant eux ; ils ne s’attendaient pas qu'un jour le Saint-Siége les frapperait de mort: ils ne voulurent donc rien précipiter, afin de pouvoir plus sûrement arriver au résultat. Les événemen({s trahirent leur combinaison, et au moment de toucher au but, ils en furent écartés par la main qui aurait dû les y conduire. Le Père Alexandre de Rhodes, nous l’avons vu dans le cours de l'histoire, avait conçu l’idée d’un Episcor : d’un Clergé en £ Voir dans lé Correspondant, n° du 95 octobre 1847, .. xx, p. 196, une disser- * tation sur la formation du Clergé indigène dan: les Missions; surtout p. 293 (| S H À , .

: 2 Nous trouvons dans un mémoire envxé à la Société léopoldine par le Père Stephen Dubuissou des considérations qui corroborent singulièrement ces paroles, Le Père Dubuisson est uu vieux Missionnsire de 1’Anérique septentrionale, et, au mois de mers 4836, il adresse aù comité central de Vienne pour la propagation de la Foi les observations suivantes :

« 11 n’en est pas moins vrai, dit il, que les Américains, comme peuple, ont beaucoup d’esprit national, et, coimiie Catholiques ; désirent ardemment entendre prècher leur dogme, de manière, quant au langage ; quant à la forme aussi bien qu’au fond , à faire honneur à féur communion et à leur nation, N’y aurait-il pas de fait quelque chose d’humiliant pour eux, aujourd’hui surtout que leurs églises sont si fréquentées par leurs frères errants, à ce que ce fussent toujours des étrangers qui dussent leur prècher , leur interpréter la parole de Dieu! » Je le demande donc, peut-il y avoir de secours aux Missions mieux employés que ceux qui seraient consacrés à aider les Evéques et les Supérieurs d’Ordres re-

ligieux à créer un Clergé national? Les Sociétés qui ont à cœur l’œuvre de la Propagation de la Foi peuvent-elles rien faire qui tende plus directement au but ? »

dehors de la Société de Jésus. C'est pour réaliser cette idée qu'il fonda la Congrégation des Missions-Etrangères ; car les Jésuites, imitant en celu les Apôtres du nord de l'Europe, commencèrent la pépinière sacerdotale par assujettir aux règles de leur Institut les Néophytes auxquels cette dignité était réservée. En faisant un Clergé régulier pour tendre à le séculariser dans les générations suivantes, on ne défruisait point sa nationalité. Les Jésuites n’appréciaient pas les choses et les hommes des seizième et dixseptième siècles d'après les mœurs et les lois du temps ou du pays dans lequel nous vivons. Ils savaient qu'en s'efférçant de trop émanciper le Clergé, on affaiblit l'Unité catholique qui doit contenir dans son sein toutes les Eglises particulières. La force de cette Unité résulte de la multiplicité des liens qui joignent les rayons au centre, et les Pères ne cherchaient qu'à développer une pareille force:

Une autre objection a souvent été présentée contre ies travaux des Jésuites, et, en accusant l’ancienne Compagnie, elle n’a point épargné la nouvelle. Cette objection est formulée en ces termes, à Rome et dans le monde catholique : La Société de Jésus trouble les Missions; elle bouleverse les Chrétientés par son intolérance de tout rite étranger et par son obstination à vouloir prié toutes les Eglises à la liturgie et au rite latins.

Ce grief, dont l'importance n'échappe à personne, a souvent retenti à nos oreilles. Nous avons dû rechersner s’il était général ou particulier, et, en étudiant le passé comme le-présent, nous sommes arrivé à une conviction basée sur de; actes ou sur des faits authentiques. Ainsi, il nous est démontré qu'en Amérique les Chrétientés n’ont pas même idée d'un autre rite que le latin ; qu'aux Indes et à la Chine, il reste seul en usage; au Maduré et à Calcutta, les Jésuites acceptent le concours des prêtres du rite syriaque et du rite arménien; dans le Liban, its vivent en frères avec les Maronites; en Gallicie, ils ne s'opposent pas à la liturgie ruténienne. Jadis on faisait un crime aux Pères de l'Institut de - leur condescendance à l'égard des coutumes religieuses qu'ils n’osaient modifier qu'avec le temps; aujourd'hui, on leur impute une intolérance complétement en dehors de leurs mœurs, en contradiction même avec leur besoin de propager le Catholi-

cisme. Îls ont pour principe de laisser la plus entière liberté aux peuples qui ne renoncent pas volontairement aux rites de leur pays, et ce principe, c’est celui que le Saint-Siége a toujours adopté. Dans les Chrétientés qu'ils organisent, on les voit imposer la liturgie latine; mais cette préférence ne va jamais jusqu'à contraindre les Fidèles d'Orient ou d'Occident à abandonner des usages que Rome a respectés, ou sur lesquels il lui a plu de fermer les yeux.

Au moment où la Compagnie était abolie par Clément XIV, quelques Jésuites abandonnérent la Grande-Bretagne pour se retirer dans l'Amérique septentrionale, leur patrie, où il n'y avait jamais eu d’autres prêtres qu'eux; John Carroll les conduisait. Lié à l'Institut par la profession des quatre vœux, Carroll ne tarda pas à conquérir l'estime de cette immortelle génération, qui préparait dans le silence l’affranchissement du pays. Il fut l’ami de Washington et de Franklin, le conseil de ce Carroll, son parent, qui travailla d'une manière efficace à la Constitution des Etats- Unis. La prévoyance et le savoir du Jésuite étaient appréciés par les fondateurs de la liberté américaine. Attachés au culte protestant, ils allaient consacrer son triomphe par la loi; mais le Catholicisme leur apparaissait avec les Pères de la Compagnie si tolérant, et si propre à civiliser les sauvages, qu'ils ne refusérent pas à John Carroll d'assurer le principe de l'indépendance religieuse. Carroll fut admis à en discuter les bases avec eux : il les posa si nettement, que jamais la liberté des cultes n’a été violée dans les Etats-Unis. Les Ainéricains s'étaient engagés à la maintenir ; ils ne se crurent point aulorisés à trahir leur serment, même par les progrès que les Missionnaires firent faire à la Foi romaine.

Quand l'Union fut constituée, le Pape Pie VI, en 1789, songea à donner un guide à tous ces Fidèles dispersés dans les villes et dans les forêts. John Carroll reçut le premier le titre d'Evêque de Baltimore; plus tard il devint archevèque et Métropolitain des autres diocèses et légat apostolique, avec un autre Jésuite, Léonard Neale, pour Coadjuteur. Le 25 mai 1803, ces deux prélats, qui n'avaient point oublié l'Institut de saint Ignace, écrivirent au Pêre Gruber, Général de l'Ordre, la lettrésuivante : « Très révérend Père en Jésus-Christ, ceux qui s'adressent à Votre Patcr-

nité étsient autrefois membres de la Compagnie de Jésus. Après sa malheureuse subversion, en 1773, nous retournâmes dans notre patrie. Nous y travaillions avec nos confrères; car, depuis le jour où le Christianisme pénétra dans ces contrées, les Jésuites sont les seuls prêtres catholiques qui aient veillé au salut des âmes. Lorsqu'en 1783, les Etats-Unis furent entièrement séparés de la Grande-Bretagne, Notre Saint-Pére Pie VI, d'heureuse mémoire, jugea nécessaire d'enlever les Fidèles de l'Amérique à l’autorité et à la juridiction du Vicaire apostolique d'Angleterre, et de les soumettre à un Evêque spécial. Il établit un nouveau siége à Baltimore, et accorda au prélat nommé par lui juridiction sur l'immense territoire de cette République. Depuis ce jour, beaucoup de prètres tant séculiers que réguliers de différents Ordres, se sont répandus dans les nombreuses provinces de l'Amérique; et cette dispersion, ainsi que nous avions droit de l’espérer, a profité à l'heureux accroissement de la. véritable Foi. Mais de la Compagnie de Jésus, il ne reste à présent que treize prêtres. Ce sont des hommes pour la plupart affaiblis par l’âge et consumés par les travaux; ils résident principalement au Maryland et en Pensylvanie, provinces dans lesquelles la Religion catholique a . êté d'abord implantée, et où maintenant elle est plus florissante que partout ailleurs.

» Par les lettres de plusieurs de nos Frères, nous avons appris avec la plus vive joie que, grâce à une espèce de miracle, la Compagnie a été sauvée et qu'elle existe encore sur le territoire de l'empereur de Rüssie. Nous savons que le Souverain-Pontife la reconnaît, et que, per un bref, il a donné à Votre Paternité la faculté d'admettre de nouveau ceux.qui ont appartenu à la Compagnie. Presque tous nos anciens Pères sollicitent avec ardeur la grâce de renouveler les vœux qu'ils ont faits à Dieu dans l’Institut ; ils demandent à achever leur vie. dans son sein, et ils se proposent de consacrer leurs derniers jours à rétablir la Société, si la Providence le permet.

» Votre Paternité n’ignore pasles efforts qu'il faudra faire pour ne point ressusciter un fantôme de l’ancienne Compagnie. Elle doit revivre, mais avec sa véritable forme, son gouvernement en toutes choses et avec son propre esprit. Pour atteindre ce résultat,

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