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il nous parait essentiel que Votre Paternité choisisse parmi les membres de l'Ordre un Pére doué d'une extrême’ prudence, versé dans les affaires, plein de l'esprit de saint Ignace et de ses Constitutions, afin qu'envoyé ici par vous, il dispose tout en votre nom et sous votre autorité. En un mot, il doit jouir du pouvoir que possédaient les Visiteurs chargés par suint Ignace d'aller chez les peuples lointains, comme le Pére Jérôme Natal parle de saint Borgia et nos annales de plusieurs autres.
» On éviterait les dangers d'une longue navigation si on trouvait en Angleterre ou ici quelqu'un de la Compagnie à qui on püt confier cette Mission. Mais, pour dire toute la vérité, nous avons été si employés dans des ministères en dehors de l’Institut, nous sommes si peu expérimentés dans son gouvernement ; le défaut de livres, de Constitutions et d'actes même des Congrégations générales est si flagrant qu'on ne rencontrerait ni parmi nous ni en Angleterre quelque Jésuite ayant assez de force, de santé et de qualités nécessaires pour remplir ces fonctions. Il paraît donc opportun d’envoyet ici un des Pères qui sont auprès de vous. Il faut qu'il connaisse à fond vos intentions, qu’il soit assez prudent pour n’entreprendre rien précipitamment, avant d'avoir étudié le gouvernement, les lois, l'esprit de cette république et les mœurs du peuple.
» Les biens appartenant à la Compagnie sont presque tous conservés ; ils suffisent à l'entretien de trente Religieux. Après la destruction de l'Ordre, une partie de ces propriétés a été consacrée à l'établissement d'un Collège assez vaste où la jeunesse est instruite dans les belles-lettres. Lorsque Pie VI voulut donner un Evêque à ce pays, et plus tard un Coadjuteur avec droit de succession, il lés choisit tous deux parmi les Pères de la Comgnie. Dans cette république les prêtres, de quelque culte que ce soit, jouissent tous d'une égale liberté. Rien n'ernpêche les Réguliers dé vivre d'aprés leurs Constitutions, pourvu qu’ils obéissent aux lois civiles. Dans les contrats de tout genre néanmoins, il est bon de s'abstenir du nom de communauté. Tous les biens que possèdent les Religieux sont censés appartenir aux individus, et, si quelqu'un secoue le joug.de la Religion, il le fait impunément dans ce monde ; le bras séculier ne se prêtant en aucune façon à le réintégrer dans le devoir.
‘ Aux extrémités du territoire, on rencontre encore, à la vérité,
» Tels sont les vœux que nos confrères désirent vous voir exposer en leur nom. En le faisant, nous prions du fond de notre cœur la Majesté divine, afin que de cette ouverture naisse l'espérance et un commencement d'exécution pour réédifier la Compagnie , et que Dieu vous accorde la vie et les forces nécessaires à l'accomplissement d'une pareille œuvre. »
Les deux prélats signataires de cette lettre s’effagaient pour faire place au désuite. Ils sont libres, indépendants, comblés d’honneurs , et, tout en aspirant à rentrer sous le joug de Loyola, ils ne veulent pas même attacher leur nom au rétablissement de l’Institut. Ils s’accusent d'incapacité relative, et implorent une lumière plus vive que celle qu'ils projettent. La réponse de Gruber ne se fit pas attendre. En vertu de l'autorisation accordée par le Saint-Siége , le Général pouvait recevoir dans la Compagnie les anciens Pères et les jeunes gens qui se présenteraient , à condition néanmoins que , dans les royaumes où les princes refuseraient de favoriser le vœu du Pape, les Jésuites ne porteraient pus l'habit de l'Ordre et ne vivraient point en communauté. La prohibition était peu appliquable aux Américains, Gruber les admit. Le Père Molineux fut nommé Supérieur de la Mission , et dans l’espace de quelques années elle compta parmi ses prédicateurs, ses savants ou ses professeurs, Antoine Kohlman, Pierre Épinette, Jean Grassi, Adam Britt, Maximilien de Rantzaw, Pierre Malou et Jean Henry. Ils devaient être tout à la fois des apôtres et de doctes personnages. Concentrés ‘ins le Maryland et dans la Pensylvanie, ils voyaient se dérouler un vaste théâtre de fatigues. L’Ohio, le Kentucky , la Louisiane, le Missouri et les savanes encore peuplées de sauvages se rappelaient au souvenir des Jésuites. Ces tribus invoquaient les Robes-Noires pour les fortifier dans la Foi ou pour les conduire au bonheur par la civilisation.
De grands obstacles surgissaient de la difficulté même de l'idiome anglais, que les étrangers ont tant de peine À vaincre, et surtout de l'esprit général dont le pays était animé. Ce ne sont plus en effet ici des provinces ensevelies dans l'ignorance et l'idolätrie, des hommes complétement privés d'éducation.
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des Indiens qui savent à peine ce que c'est que Dicu et la sociôté; mais les Jésuites ne sont ni assez nombreux ni assez valides pour se dévouer à ces périls de l'apostolat. Le Métropolitain de Baltimore et les Pères devenus ses coopérateurs s'étaient rendu compte de l’état normal du pays. Avant d'user leurs dernières forces dans un suprême combat en faveur du Catholicisme , ils sentent qu'il importe de laisser derrière eux des héritiers de leur courage. Au cœur même de l’Union, John Carroll fonde à Georgetown un Collége où les jeunes gens apprennent en même temps la persévérance religieuse et les belles-lettres. C’est la plus chère espérance des Missionnaires : ils se consacrent presque entièrement à sa prospérité. Ils prêchent, ils enseignent au milieu d’une population civilisée ; ils se trouvent, malgré eux, en rivalité avec des ministres protestants exercés aux luttes de la parole et forts de leur nombre. Il était impossible aux Jésuites de se recruter en Europe, très-difficile de faire naître des vocations parmi les Catholiques des Etats-Unis. Ces Catholiques ont une foi vive, un zèle ardent ; mais de la situation de leur pays et des principes qui y prévalurent résulte une double influence à laquelle il ne leur a pas été donné de se soustraire. Cette influence mettait alors un obstacle invincible au progrès du Sacerdoce.
Peuple nouveau, chez qui l'industrie est un besoin et sera longtemps un luxe, les Américains lui prétèrent un caractère d'activité dévorante. C’est ce levier qui fait mouvoir la masse de la Nation, qui entruîne la jeunesse elle-même, qui tourne ses pensées, ses goûts, Ses désirs vers les’ entreprises les plus magnifiques ou les moins réalisables. Au sortir de l'enfance, l'Américain se trouve homme fait pour la fortune et pour les périls. ILa soif du bien-être et des jouissances matérielles. Afin de les conquérir, la vie elle-même ne lui semble pas un trop grand sacrifice. Ce sentiment d'égoïsme a été développé sur une si vaste échelle qu'il s'élève maintenant aux proportions d’un patriotisme souvent éclairé. Il était dans sa nature de s'opposer au renouvellement d'une milice religieuse se dévouant sans autre intérêt que le salut des âmes. L'ambition tuait les vocations ‘ dans le
à Un Jétuitce itelien, depuis longtemps Missionnaire en Antérique, a cru devoir
cœur des Américains ; la forme politique ‘qui constitue les Etats- Unis les éloignait encore davantage du renoncement à euxmêmes. La manière dont le gouvernement y a été fécondé donne en effet à l'action démocratique des bases si larges que labos se produit inévitablement à côté du droit. La liberté est un fruit dont l'homme se montre avide à tout âge et dans toutes les conditions. Les jeunes Américains, nourris dès le berceau dans ces idées d'affranchissement absolu, ont été tout naturellement portés à en jouir autant que possible et. aussitôt que possible. On ne leur apprit pas à faire la distinction entre’ l'indépendance nationale et la liberté individuelle. Dans leur passion de libre arbitre, ils confondirent ces deux principes opposés : le triomphe de l’un devint un excès et une cause de ruine sociale par l'autre.
-Le joug à écarter pour les enfants de l'Union, ce fut l'autorité
paternelle ou le pouvoir temporaire des instituteurs qui en dérive. S'y soustraire immédiatement est un désir inné au cœur de l'homme. En Amérique, on le fomenta, on l'exalta par toutes les théories d'indépendance. Le peu de sévérité des parents ou la certitude de voir leurs conseils dédaignés facilitéreat l'impulsion
de cet esprit insubordonné. Il agissait sur la jeunesse indigène ; , il réagit sur celle qui accourait d'Europe paur se consacrer à
l'Institut de Loyola ou au Sacerdoce. L'air de liberté que ces Novices inexpérimentés respiraient dans les Etats de l'Union en jeta plusieurs au milieu des voies du monde ; mais les Jésuites s'étaient attendus à ces échecs. Ils persévérèrent dans leur plan ; cette persévérance fut enfin couronnée de succés.
Quand la victoire eut laissé les Américains maîtres de leur
nous adresser des notes pleines d’intérèt sur les mœurs de ce pays. Avec l’expérience qu'il a acquise, ce Père combat ce qu’il trouve de trop absolu dans le jugement porté sur le caractère américain. Voici les explications qu’il nous fournit:
« La véritable cause que nous n’avons pas de vocations, écrit-il, c'est le manque de colléges dans les villes. Nous n’y avions jusqu’à présent que des pensionnats, Le Collége de Washington fondé en novembre 1848 cst le premier établissement qui recoit des externes, 11 compte déja plus de cent quatre-vingts élèves et prounct beaucoup pour le sanctuaire. Quoiqu’on ne puisse nicr que la rigueur de l'obtissance recommandée aux enfants de saint Ignace ne soit faite pour épouventer un peu la jeunesse américaine, je crois cependant que le texte de l'histuire est trop fort contre Je caractère de ce peuple. Les enfants américains sont très-daciles el n’apportent presque pas d'obstacles à leur éducation. il ne faut que rappeler à leur méimoire La loi et les règles ; mais avec la force vous ne pouvez rien, Tous les pareuts, qui suivent ce principe ont leurs cufants parfaitement élevés, »
pays, John Carroll corhprit que la Rcligion catholique devait, elle aussi, avoir son église et sa maison d'éducation parmi.tous les temples que la liberté élevait à chaque culte. Il fonda donc au bord du fleuve Potomac et presque aux portes de Washington le Collége de Georgetown, l'Alma domus des Jésuites angloaméricains. Le congrès et les présidents des Etats-Unis prirent sous leur protection cet établissement, qui, comme la plupart des résidences de l'Institut, s'élève sur une colline, afin de présenter au loin ce spectacle si moralement utile, le temple du Très-Haut devenu l'indice visible de la protection céleste. D'autres églises se construisirent par les soins des Pères. Ils n'avaient qu'un faible espoir de se régénérer, mais le Catholicisme devait survivre à la Compagnie : ils travaillèrent à l'accroître et à le rendre populaire. Marchant sur les traces du Père Hunter, les derniers survivants de l'Ordre de Jésus assistaient au mouvement social qui emportait l'Amérique septentrionale; ils y participérent comme citoyens, ils s'efforcérent de le rendre favorable au Catholicisme. Les Jésuites avaient efficacement travaillé à civiliser ces peuples : les Protestants eux-mêmes leur témoignaient de la gratitude pour les bienfaits passés ; on leur facilita les moyens de s'étendre dans le Maryland, dans la Pensylvanie, dans les : districts de Columbia, de Boston et de New-York.
En 1813, sous la direction du Père Grassi, les Missions commençaient à prospérer, lorsqu'un incident sérieux mit les Jésuites en divergence avec la loi. Le cas était épineux, car il s'agissait du secret de la confession. Un négociant fut tout-à-coup dépouillé d'une certaine somme d'argent. Le voleur échappait aux recherches de l'autorité ; il était Catholique, il ne put échapper aux remords de sa conscience. Il s'adresse au Père Kohlman, Jésuite français, né à Colmar le 13 juillet 1771. 1] avoue son crime ; l'enfant de saint Ignace se charge de le réparer en restituant:la somme enlevée. Kohiman remplit son devoir; néanmoins les magistrats le citent à leur tribunal. Ils lui déclarent qu'aux termes des lois de la République, le témoin qui refuse de répondre aux questions qu'on lui adresse dans une cour légitime, doit être emprisonné tant que dure son obstination. Cette menace n'intimide point Kohlman. La Cour suprême de justice évoque l'af-
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faire qui, en soulevant de pareilles difucrités, tenait en éveil l'attention publique. Les Protestants se partagent en deux camps: les uns se rangent du côté des Jésuites, les autres demandent que force reste à la loi. Des débats solennels s'engagent sur cette question de vie ou de mort pour le Catholicisme. Le Pére Kohlman exposé devant la Cour judiciaire le respect traditionnel dû au secret de la confession ; il émeut les Protestants; il porte la conviction dans leurs âmes ; et, sous la puissance de cette parole éloquente, et la logique sévère du célèbre Sampson, qui avait rejeté les préjugés de la mére-patrie, la magistrature déclare que la liberté de conscience accordée à tous doit s'étendre jusqu'au secret confié aux prêtres catholiques dans le tribunal de la Pénitence. Cette décision a été accueillie partout avec joie; et les corps législatifs s'empressent de la conserver, en l'inscrivant dans les codes judiciaires.
C'était un triomphe que le Jésuite avait préparé par son livre intitulé Catholic Question et par sa défense ; en 1815, on voulut récompenser tant de services. Le Collége de Georgetown reçut le titre et les privilèges d'Université, Le 2 décembre 4815, John Carroll expire entre les bras du Père Grassi. Cet archevêque octogénaire, qui a vu tent de révblutions, mourait en laissant la Compagnie de Jésus en voie de prospérité, Un Noviciat venait d'être créé à White-Marsch, dix-neuf jeunes gens y entraient, et lesifunérailles du prélat allaient encore fournir une nouvelle démonstration de la. liberté religieuse qu'il sut si sagement faire proclamer. Ce fut la première fois que la cité de Baltimore vit la croix parcourir ses rues et les prêtres, revêtus de leur habit de chœur, psalmodier les chants de l'Eglise. La foule accueillit cette pompe funèbre avec un silence respectueux. Elle s'était battue pour jouir de la liberté, elle l'accordait aux autres aussi étendue qu'elle la désirait pour elle-même.
Deux ans après, le Père Léonard Neale, le successeur de Carroll sur le siége métropolitain, mourut à son tour, laissant six de ses frères engagés dans la Compagnie. Le grain de senevé se développait; et les chefs de cette église naissante, encore plus apôtres que prélats, ne cessaient, dans leurs lettres ou dans leurs discours, de constater les fruits de salut que recueillaient les
Missionnaires de la Compagnie. L'Evêque de Boston, qui fut depuis le cardinal de Cheverus, archevêque de Bordeaux ,s était pressé d'accepter la coadjutorerie de Baltimore, et il mzndait à Rounc : « Du fond de mon âme et en présence de Dieu, je pense que parmi les prêtres du diocèse de Baltimore, il y en a plusieurs plus dignes que moi, surtout parmi les Pères de la: Société de Jésus, que leurs excellentes qualités, leur piété, leur zèle et leurs infatigables travaux ne peuvent jamais assez recommander. »
Cheverus ne s’arrêtait pas lorsqu'il s'agissait de rendre justice aux Jésuites. Quand le Père Grassi fut appelé à Rome avec un autre enfant de saint Ignace, l'Evêque de Boston écrivait : « Nous vous en supplions, que ces deux Pères nous reviennent bientôt escortés de nouveaux compagnons. La moisson est grande, les ouvriers sont peu nombreux et nous en manquons de tels que la Société de Jésus sait en produire. Ceux-là sont des ouvriers inépuisables et annonçant la parole de vérité avec justesse et àpropos. »
En 1818, les enfants de saint Ignace se trouvaient au nombre de quatre-vingt-six. Le Pére Kenney prononçait devant le Congrès et le corps diplomatique l’oraison funèbre du duc de Berry. Les Jésuites se mélaient activement au bien qui se projetait. Ils fondaient à Georgetown des écoles gratuites où trois cents enfants étaient élevés par eux, sans distinction de culte. Par la force seule du principe catholique, ils attiraient à la Foi. Chaque semaine des familles entières abjuraient le Protestantisme entre leurs mains, et l'on vit même des ministres anglicans renoncer aux avantages de leur position pour écouter la voix de Dieu qui les appeleit à la Compagnie de Jésus !. En présence de tels résultats, le gouvernement.ne songe point à s’effrayer des succès dont il suit la marche progressive; mais il exige que, comme les autres établissements d'éducation publique, les Jésuites reçoivent la rétribution que les familles ont l'habitude de payer. C'est une garantie de loyale concurrence qui semble porter atteinte au vœu des Pères. Ils consultent leur Général. Fortis décide que sou-
1 La conversion la plus éclatante fut celle de Barber, pasteur de l'Eglise réformée et recteur du College de Connecticut, 1 cmbrassa le Caiholicisme avec toute sa famille et entra au Noviciat des Jésuitrs, Son épouse se ft recevoir au couvent de la Visitation; quinze ans plus tard leur fils fut admis parmi les Pèrcs de l’institut.
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mission est due à l'autorité civile; mais que, pour rester dans la rigueur de la pauvreté religieuse, toutes les sommes provenant de cés rétributions serunt offertes publiquement et sous le contrôle de chacun aux indigents, aux hospices et aux prisons.
La résurrection des Robes-Noires était annoncée dans les savanes. Les Evèques et les Missionnaires qui les visitaient après cinquante ans passés sur la retraite des derniers Jésuites, rencontraient dans leurs courses apostoliques des' sauvages parfaiment instruits. Ces sauvages, au dire du cardinal de Cheverus, savaient leurs prières, ils observaient le dimanche, ils étaient pieux, et, par les traditions de faille, ils maintenaient la Foi que les Jésuites avaient implantée. Les tribus errantes réclamèrent auprès des présidents de l’Union les Missionnaires qui avaient jadis béni leurs ancètres. Elles les invoquèrent pour féconder le désert par la prière ct le civiliser par l'éducation. Les Osages avaient donné l'exemple, les Nègres de Saint-Domingue le suivirent. Le 44 septembre 1823, l'abbé Tournaire, Missionnaire apostolique à Haïti, écrivait aux Jésuites : « Des Pères de l'Institut ont pendant de longues années dirigé les missions de ce pays; ils y ont bâti des églises et appris à faire vénérer le nom de Jésuite. Leurs travaux y consacrèrent pour jamais celui de Père, dont depuis lors les sauvages honorent le simple prêtre. Les vieux noirs y parlent encore de leurs bonnes œuvres ; ils récitent divers fragments de prières, seul reste de splendeur et de piété conservés dans le cœur de ces pauvres gens après tant de guerres cruelles. Les Jésuites abandonnèrent le pays, et avec eux la Religion disparut. Voyez s’il vous est possible de laisser perdre quatre cent mille âmes; si la piété des Jésuites peut y laisser éteindre le souvenir de cet apostolat ; si le portrait horrible qu’en trace la haine, si les vues de la France sur Saint-Domingue, si quelques autres misères toutes terrestres peuvent fermer le ciel à ces âmes de Jésus- Christ. »
Des sollicitations aussi touchantes arrivaient des points les plus opposés. Ce cri d'une reconnaissance traditionnelle était un hommage rendu à l’ancienne Compagnie de Jésus, la moderne aspirait à s'en rendre digne. Mais quand la prière des Nègres parvint aux enfants de saint [gnace, ils se trouvaient déjà engagés
par une espèce de concordat avec Guillaume Du Bourg, Evêque de la Nouvelle-Orléans. Ce dernier les avait chargés d'évangéliser les peuples qui habitent les bords du Missouri et des fleuves voisins ; les Jésuites avaient accepté. Quelques Novices venus de Belgique furent choisis pour remplir le vœu du prélat. Ces Novices étaient Pierre de Smet, Verreydt, Van Asche, Elet, Smedts et Verhaegen. Ils avaient pour maîtres les Pères Charles Van Quickenborn et Temmermann, déjà familiarisés avec la langue anglaise. Du Bourg, comme les disciples de l'Institut, n'a pour toute ressource que son zèle. Ainsi que lui, les Missionnaires ne désespèrent cependant pas de la Providence. Van Quickenborn se met à mendier dans le pays; il s'adresse aux Protestants et aux Catholiques , stupéfaits de cette innovation. Le Jésuite était aimé ; l'œuvre qu'il entreprenait excitait l'intérêt public ; il recueillit en peu de jours assez d’aumônes pour accomplir le voyage.
Cette excursion ne fut pas sans danger. Les Pères eurent d’immenses prairies à traverser. Ils marchèrent longtemps, ici à pied, là placés sur de fréles barques descendant l'Ohio. Enfin ils arrivèrent à Saint-Louis, où un autre genre d'épreuves les attendait. Ils s'établirent près de Florissant, sur un terrain vierge à deux milles du Missouri. Alors, tous confondus dans le même travail par la même nécessité, ils commencèrent à bâtir de leurs mains une demeure en charpente et à préparer des champs pour la culture. A celte latitude, le climat est rigoureux en hiver. Ils n'étaient habitués ni à un pareil froid ni à d'aussi pénibles labeurs ; mais, au terme de ces fatigues, ils savaient qu'un grand but de civilisation leur était proposé par le Christianisme, leur persévérance triompha. Van Quickenborn avait jeté les fondements d’une Mission, créé un Collége et des Résidences ; il pénètre dans l'intérieur des terres pour tracer la voie à ses successeurs. Des Pères belges ouvraient ces contrées à l'Evangile ; quelques Jésuites français, appelés par l'Evêque de Bardstown, s’enfoncent dans les solitudes du Kentucky. D’autres, sur les pas de Purcell, Evêque de Cincinnati, s’établissent sur l'Ohio. Mais tout en cédant aux instances de ces prélats, qui sentaient le besoin de s'appuyer sur des dévouements aussi éprouvés, les Jésuites pensent que le moment
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n'est pas encore venu de ressusciter les prodiges passés. Le nombre si restreint des enfants de Loyola ne permettait pas néanmoins d'envoyer au martyre ou à la mort tant de Pères qui soupiraient après ce dur apostolat. L'Institut s'était vu contraint de réduire en système les sacrifices individuels. L’obéissance enchaînait à de moins périlleux travaux, et les Jésuites n’obtinrent plus que difficilement l'honneur d'aller mourir au milieu des savanes.
C’est qu’un fait immense venait de s’accomplir, et ils savaient en tenir compte. Aux Etats-Unis, la population blanche non catholique l'emportait numériquement sur celle des Indiens. Sans cesse refoulées par les blancs, auxquels elles ne consentent jamais à se mêler, toujours en guerre les unes avec les autres , les races indiennes décroissent sans cesse ; elles tendent même à s’effacer. Autrefois, pour conserver le germe du Christianisme, adoucir les mœurs et attirer les sauvages à un progrès réel, il fallait les sevrer de toute communication avec les blancs. C'était la condition indispensable. Maintenant les lois en vigueur aux Etats-Unis s’opposent à cette séquestration ; elles favorisent le commerce entre les deux races, elles le proclament. Il devient donc plus difficile que jamais de prémunir les Indiens contre les vices inhérents à leur nature. C’est en face de pareils obstacles que les Jésuites n’ont pas cru devoir se roidir contre les impossibilités morales et matérielles dont ils avaient le pressentimient. L’alternative leur était laissée ; ils préférèrent le certain à l’incertain. On les avait autrefois accusés de poétiser les Missions, d’abriter les ambitions ou les crimes de l'Institut derrière cette page d'histoire dont chacun confessait la grandeur et l'utilité ; ils ne voulurent pas qu'un pareil reproche pût être adressé à la Société renaissante. On les condamnait à être hommes; en attendant des jours meilleurs, ils se résignèrent aux proportions de l'humanité.
Perpétuer la Foi dans les générations catholiques, ramener les sectaires par la discussion et former un Clergé national, telle fut la triple fin qu'ils se proposèrent. Ils embrassaient par la pensée les travaux des anciens Pères; ils voyaient ce qu’il leur restait à accomplir pour féconder ce sol, ne demandant pas mieux que de produire des moissons chrétiennes. Ils comptaient le petit nombre
de Fidèles mélés à une multitude de sectaires; ils crurent que leur premier devoir était de combattre là, où le péril apparaissait imminent. Le libre examen, l'indépendance absolue et le luxe engendraient de fréquentes apostasies et une licence sans frein. Le manque de prêtres produisait à la longue un sommeil voisin de la mort. Les Américains , aux yeux des Jésuites, paraissaient destinés à jouer plus tard un rôle important dans les affaires du monde. Les Jésuites apprécièrent leur industrieuse activité, leur génie pénétrant et toujours avide d'entreprises gigantesques. Malgré l'incertitude des calculs humains , ils conçurent l'idée que ce peuple était réservé à exercer une influence prédominante. Le charme protestant était rompu. Les liens de secte se relächaient ; la confusion des principes, l'instabilité des symboles, les scissions éclatantes, le désir de tout connaître poussaient évidemmeit les esprits vers l'indifférence ou vers la foi antique , immuable , indéfectible du Ghrist. Les Jésuites augurèrent qu’un tel mouvement aboutirait à la reconnaissance de la vérité : ils songérent à le seconder.
Dans ce but, ils renoncent pour un temps aux missions aventureuses. Quelques années s’écoulérent dans les soins du sacerdoce et de l’enseignement; mais la majorité des Catholiques appartenant aux classes ouvrières, ne pouvait pas, en l'absence 4 de toute subvention gouvernementale , soutenir le Clergé et aider l à la construction ou à l'entretien des églises. Les collèges euxmêmes périclitaient faute de secours pécuniaires ; celui de New- 1 Yorck est supprimé. Une maison d'éducation a été fondée à 1 Washington; elle succombe sous les charges. Car, en 1827, le 1 Général ordonne de la fermer plutôt que de toucher à la rétribution offerte par les enfants, rétribution qui doit être distribuée aux hospices et aux prisons. Le Père Jérémie Kelly est le recteur de ce Collège; il refuse d'obéir. Il afferme une autre demeure, et, peut-être dans l'intérêt de l'Institut, il engage les professeurs de la Société à ne pas perdre un établissement aussi utile. La proposition de Kelly était contraire au vœu des Jésuites ainsi qu’au principe de l'Ordre : ils la désapprouvent. Kelly est pour ce fait seul retranché de la Compagnie.
Cet exemple donnait aux Américains une idée de ce que les
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Jésuites pouvaient et devaient faire. À quelques ‘années d'intervalle, le choléra montra les Pères sous un autre jour. Les Etats- Unis les voyaient désintéressés et toujours prêts à se sacrifier pour le bonheur des autres, ils les virent en 1831 offrir l'exemple de la plus étonnante intrépidité. Dans une notice manuscrite sur les Missions aux Etats-Unis et adressée de Philadelphie par le Père Dubuisson à la comtesse Constance de Maistre, duchesse de Laval-Montmorency, nous lisons le récit des impressions que fit le courage des prètres et des Sœurs de la Charité :
« I n'est rien de tel que de voir les choses de ses propres yeux. Protestants, Presbytériens, Méthodistes et Baptistes, Quakers et Unitaires, tous furent ébahis de voir universellement les prêtres catholiques, à toute heure du jour et de la nuit, courir aux infectés non-seulement dans la maison du riche, mais encore, et le plus souvent, dans la chétive et rebutante demeure de l'indigent, du nègre. Qu'on s’imagine leur surprise à la vue d'un prêtre rendant parfois au moribond dégoûtant ce que le monde appelle les services les plus bas, les plus humiliants! à la vue des Sœurs de la Charité, de femmes jeunes et délicates qui se dévouaient à de pareils soins auprès des victimes entassées dans des hôpitaux temporaires, femmes pour qui ce genre de dévouement héroïque était une chose neuve! Mais, Ô douleur! 6 scènes que nul pinceau ne saurait rendre ! bientôt deux de ces Sœurs, de ces anges en forme humaine, sont attaquées du formidable cho-léra : leur carrière est terminée; peu d'heures s'écoulent, et elles succombent. Que vont faire les autres? céder à la frayeur? prendre la fuite? Non, non! Elles connaissent le danger ; de l'œil elles mesurent le précipice, et, sans détourner la tête, elles marchent sur ses bords... parce qu'elles puisent à une source divine leur tranquille courage. Bien loin que la mort des deux saintes victimes fût un échec au dévouement des autres, de nouvelles Sœurs furent appelées , qui volérent à ce théâtre de l'héroïisme si pur, que la charité chrétienne seule sait inspirer, disons-le sans détour, que le seul zèle catholique présente au monde étonné. »
Ce récit est pleinement confirmé par les témoignages protestants. À la même heure, le Père Mac-Elroy, à Frederick-City et vt. 19
sur tout le littoral de ce district, répandait la semence catholique. Simple Frère coadjuteur, il a souvent laissé pressentir à Grassi la portée de son intelligence. Grassi l'apprécie, il développe ses brillantes qualités, et l'humble Frère est bientôt élevé à la dignité sacerdotale. Il avait tout ce qui est nécessaire pour entraîner les masses et pour produire d'heureux effets. Son éloquence devient populaire : il la consacre à la gloire de Dieu et au triomphe de l'éducation. Il établit des collèges, des églises, des écoles pour les orphelins ; il fécondela charité chrétienne au milieu des populations du Maryland. Son influence eut quelque chose de si merveilleux, qu'en 4829 un écrivain calviniste, M. Schæffer, s'écriait dans son journal : « Chose étrange! la France catholique chasse les Jésuites de son royaume; elle leur enlève l'éducation de la jeunesse, et les Protestants de Frederick contribuent, chacun pour ses cinquante dollars, à bâtir aux Jésuites un collége dans cette ville ! » :
Telle était la situation que les disciples de Loyola se créaient dans les Etats-Unis, lorsque Mac-Elroy trouve occasion d'acquitter par un service la reconnaissance de ses frères de l’Institut. Au mois de juin 4834, cinq à six mille Irlandais étaient occupés à des terrassements sur le chemin de fer entre Baltimore ct Washington. Ils se séparent en deux camps, ils se livrent combat, ils s’insurgent ; puis, retirés dans les forêts, ils bravent la force armée, qui n'ose s'engager à leur poursuite. Un pareil état de choses inquiétait les populations voisines, exposées au pillage ou à l'incendie. Les prières, les ordres, les menaces, tout avait été inutile. Mac-Elroy est informé de ce qui se passe : il accourt sur les lieux, il pénètre seul dans la forêt. Sa présence suspend les hostilités. Il fait comparaître devant son tribunal les deux parties, il leur enjoint de signer la paix ; il congédie les troupes et ramène à leurs labeurs ces hommes que la colère rendait si dangereux.
Ce que Mac-Elroy réalisait dans Frederick-City, d’autres l'entreprenaient sur divers points du Maryland et de la Pensylvanie. Les Pères Fenwick, Kenney, Larkin, Mulledy, Verhaegen, Kohlman, Vieng, Dubuisson, Ryder, sont pour la plupart désignés par les Evêques comme leurs coadjuteurs ou leurs frères dans
l'épiscopat ; ils repoussent avec humilité cette glorieuse marque de confiance. Ils vivent au milieu des accroissements et des prospérités inouïes d’une terre en travail d'un nouveau monde; ils assistent à cet ébranlement industriel dont la progression a quelque chose d’admirable et d'effrayant; mais ce n'est pas pour y participer qu'ils ont traversé les mers, abandonné leur patrie et adopté une existence pleine de dangers quotidiens et de souffrances ignorées.
Le travail augmente avec les années, la confiance s'établit, le nombre des Jésuites s'accroît en proportion. Ils n'étaient que treize en 1803; en 1839, on en comptait cent dix ; en 1844, la province du Maryland seule s'élève au chiffre de cent trente ; celle du Missouri en possède cent quarante-huit. Les Jésuites ne cachent ni leurs tendances ni leur but; ils aspirent à faire des Catholiques. L'Union ne s’effraie pas du mouvement qu’ils impriment. A l'exception de quelques sectaires, que leur obscurité force à se montrer intolérants, les chefs du Protestantisme prennent modèle sur les chefs de l'Etat. Plus d’une fois on a vu le président John Tyler assister à la distribution des prix à Georgetown, et tous les jours on rencontre autour de la chaire des Jésuites les citoyens les plus illustres de l'Amérique, encourageant par leur présence les efforts que font les Pères pour répandre dans les cœurs les principes de la morale évangélique.
Tandis que les Jésuites du Maryland contraignaient l'hérésie à donner de justes applaudissements à leur Apostolat, d'autres enfants de saint Ignace, dispersés sur le Missouri, affrontaient de nouveaux périls. En 4823, Van Quickenborn installait au nord des fleuves sa petite colonie de Missionnaires. Ils y étaient connus, car anciennement ils avaient révélé aux tribus errantes le bonheur de la famille. « Nous avions appris à ces peuples dociles, mande le Père Thébaud dans une lettre datée de Sainte-Mariedu-Kentucky, le 15 octobre 1843, à labourer la terre, à élever des volailles et des brebis. Leurs femmes filaient la laine des bisons et la rendaient aussi fine, aussi soyeuse que celle des moutons d'Angleterre : elles en fabriquaient des étoffes et les teignaient en jaune, en noir, en rouge foncé ; elles s’en faisaient des robes qu'elles cousaient avec des fils de nerfs de chevreuil. »
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292 CUAP. Vi. — HISTOIRE
Sur le conseil du Président des Etats-Unis, l'Evèque de la Nouvelle-Orléans avait réclamé quelques Pères : ils étaient venus ; l’œuvre grandiss#it avec la Compagnie. Rosati, premier Evèque de Saint-Louis, les soutenait dans leur rude entreprise. Van Quickenborn, à qui le Père Théodore de Theux avait amené un renfort, hésitait à se lancer dans des excursions infructueuses. On tâcha de civiliser les Indiens par l'éducation ; une école fut fondée ; mais les enfants qu'on y réunit ne tardèrent pas à se sentir sauvages au milieu même des soins qu'on leur prodiguait. Le travail n'était accepté par eux que comme une honte. Quand on essaya de les initier aux arts mécaniques et à l’agriculture, ils se mirent à pleurer et à fuir; on eût dit que l’humiliation dépassait même les bornes prévues par eux. Les Jésuites néanmoins ne désespérèrent ni de la Providence ni de leur courage. Les blancs contemplaient d'un œil jaloux les peines inutilés que prenaient les Missionnaires pour émanciper les tribus : ils se plaignaient d’être abandonnés ; ils réclamaient un Collège. L'Evèque de Saint-Louis joint ses vœux aux leurs, et, le 2 novembre 1829, les classes commencent. Les Protestants ont rivalisé de zèle avec les Catholiques pour élever le monument; ils désirent que leurs enfants soient assujettis à la même règle. Trois ans après sa fondation, le Collége de Saint-Louis recevait du gouvernement central le titre et les privilèges d'Université. Plus tard celui de Saint- Charles au Grand-Coteau jouit des mêmes prérogatives.
Les Jésuites avaient peu à peu dompté ce besoin d’indépendance signalé avec un si juste effroi dans la jeunesse. L'idée religieuse pénétrait au cœur de ces natures violentes et bonnes tout à la fois ; il opérait des miracles de soumission. L'Europe catholique, à Rome, à Vienne et à Paris, s'était intéressée à ce mouvement civilisateur ; l’Anglicanisme ne resta pas en arrière. Guillaume IV, roi de la Grande-Bretagne, fit adresser aux Jésuites de Saint-Louis la collection des archives britanniques; le Président des Etats-Unis offrit celles de l'Amérique. Les Jésuites avaient popularisé le goût de l'étude et l'amour des devoirs pieux. Leur chaire fut une espèce de lien qui rattacha les esprits les plus opposés à un principe commun. Ainsi qu'au Maryland ej à la Virginie, ils attirérent les intelligences par le charme de leur pa-
role et par la force d& leur logique. Vivant en paix avee les Protestants, dont ils possédaient l'estime, ils voyaient de temps à autre des ininistres de l'Anglicanisme suivre l'impulsion donnée par Pierce Connelly.
Pierce Connelly était pasteur du culte réformé dans la ville de Natchez. L'éloge qu'il entend faire de la charité et de la science des Pères lui inspire la pensée de conférer avec eux sur les choses
de la Foi. Il arrive, ilest convaincu, il proclame le dogme catho-
lique. De retour à Natchez, il vend ses propriétés, résigne sa paroisse et abjure le protestantisme. Sa femme l'imite. Ils traversent les mers avec leur famille ; ils sont au centre de la Chrétienté, et là, sous la direction des Jésuites de Rome, le ministre anglican se consacre au service des autels par le sacerdoce.
Les excursions chez les sauvages marchaient de front avec les soins de l'enseignement et du saint ministère. Les Jésuites forment en Congrégation quelques tribus mieux disposées que les autres. Une église se construit au portage des Sioux ; d’autres résidences sont jetées à Saint-Charles, à Watkinsonville, à Clarke, à New-London, à Louisiana, à Jefferson et à Columbia. En 1836, le cacique Blackhawk et son fils Keokuck, qui guerroyérent si longtemps contre la République du Missouri, se présentent à Saint-Louis : ils demandent des Robes-Noires, de ces enfants de saint Ignace, dont les anciens de la tribu font de si touchants récits. Leur appel est entendu; les Pères Van Quickenborn et Hoocker se mettent en route avec eux; ils arrivent le {er juin au pays des Kickapoas.
Le gouvernement central ne cessait , dans son intérêt, de répéter à ces peuplades qu'un culte quelconque était nécessaire à l'homme. L'Union leur fournissait des pasteurs anglicans ; mais les Indiens, ne les voyant pas venir à eux le Rosaire et le Crucilix à la main , se prirent à douter de cette Religion qui, disaient-ils, n'était point celle des Français. Ils avaient d'autres souvenirs encore vivaces au cœur ; ces souvenirs se réveillèrent aussitôt-que le nom des Jésuites retentit à leurs oreilles. Il leur fallut des Pères : les Pères accoururent au milieu des forêts. La vus des Robes-Noires fut comme une nouvelle ère de salut annoncée aux sauvages de l'Ohio et du lac Erié. Les Piankaskas et les Weas,
descendants des Miamis, les Kaskaskias et lés Péorias s'ébranlérent pour fêter leur arrivée. Les Méthodistes en avaient séduit un grand nombre. Ces Indiens s'étaient vus tout-à-coup abandonnés par les Missionnaires ; ils n'avaient pu s'expliquer cette désertion que l'obéissance au bref de Clément XIV commandait, et, dans leur désespoir , ils avaient abjuré la Foi catholique. Ils proposaient de l'embrasser de nouveau si un Jésuite leur était accordé. Van Quickenborn connaissait les bienveillantes dispositions du Congrès ; il affirme à ces peuplades qu'elles sont libres d'adopter le culte qui conviendra le mieux à leurs sentiments, et un Père de l'Institut leur fut promis.
Peu de mois après , le 16 août 4837, Van Quickenborn expirait sous le poids des fatigues sacerdotales. Fondatéur de la Province du Missouri , il se sentait revivre dans les héritiers de son zèle ; les Novices formés à ses exemples allaient marcher sur les traces de sa charité. Le Père Ferdinand Hélias, dans les districts de Colebrooke, de Gasconade et des Osages, se fait centre pour les émigrants d'Europe et pour les naturels du pays. Il édifie des églises , il crée des écoles : c’est ainsi que fut commencée la ville de la Nouvelle- Westphalie. Il n'a sous la main que des colons allemands ; Hélias s'adresse à la Société léopoldine de Vienne et à celle de Lyon. Les subsides qu'il en retire sont insuffisants : il invoque le concours de ses amis et de ses parents de Belgique. Il intéresse l'Europe au progrès de sa Mission. En 1838 le Jésuite n'avait découvert que six cent vingt Chrétiens. Cinq ans après il en dirigeait deux mille sept cents dans les voies du salut parmi ces colons. Le Père Hoocker pénètre à son tour chez les Potowatomies. Îls vivent sous des tentes , ils sont en proie à une maladie contagieuse qui les décime. Hoocker se dévoue volontairement à toutes ces misères ét soutient les courages chancelants. Le froid est si intense qu’il ne peut goûter un instant de sommeil sur la terre où il essaie de reposer ses membres engourdis; cela ne l’arrête point dans ses projets. Il construit une église, afin d'apprendre à ces malheureux qu'ils ont un Père dans le ciel et un Jésuite ici-bas pour veiller à leur bonheur. L'église achevée, Hoocker leur persuade qu'ils doivent offrir à leurs familles un abri contre l’intempérie des saisons. Ce conseil est adopté.
De médecin , le Jésuite se transforme en architecte. Il secondait la cause de l'émancipation chrétienne, il servait en même temps les intérêts de l'Union. Le gouvernement américain doit et veut
favoriser ces succès qui, avec le temps, éléveront les tribus les
plus endurcies au rang de citoyens. Pour préparer ce mouvement, il n'ignore point que les Jésuites sont le seul Institut qui puisse chaque année vouer tant de martyrs à la civilisation. On le voit donc s'associer à leurs efforts, bâtir des églises, fonder des écoles pour les dames du Sacré-Cœur, constituer des rentes aux établissements d'instruction publique et veiller à l'entretien des Missionnaires. Les Jésuites et les Protestants se sont rencontrés dans une pensée d'humanité. Les uns sacrifient leur vie au principe chrétien , les autres accordent quelques subsides et la protection de la loi pour que les enfants de Loyola fassent plus tard des hommes de ces troupeaux de sauvages.
Les Jésuites se trouvaient en force, leur nombre augmentait ; les présidents de l'Union, Jefferson, Adams, Jackson, Van Buren et Tyler, encourageaient leurs tentatives. Les Pères crurent que Je moment était arrivé de répondre enfin à la priére des indigènes. Ces derniers imploraient l'assistance des Robes-Noires comme un bienfait; les Robes-Noires commencèrent à planter la croix dans-les savanes les plus écartées, Les Têtes-Plates de l'Orégon avaient entendu parler de la Religion du Grand-Esprit par des Iroquois venus du Canada. Deux députations sont envoyées à Saint-Louis pour solliciter des Missionnaires. Ces députations périssent en route, massacrées par les cruels Sioux. Une troisième est plus heureuse : quelques-uns de ses membres pénétrent dans le Missouri ; ils font part de l'objet de leur voyage. Le 27 mars.1840, le Père de Smet se décide à remplir un vœu si persévérant. Il traverse le désert américain et les Montagnes- Rocheuses, limites du monde atlantique ; il affronte les périls de toute sorte qui doivent l'assaillir ; puis à la rivière Verte, il rencontre les Têtes-Plates et les Pondéras accourus pour lui servir de cortége.
Il est au centre de la tribu; des larmes de joie et d'espérance coulent de tous les yeux, et l’ancien des jours le salue par ces paroles : « Robe-Noire, soyez le bienvenu dans ma nation. C'est
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aujourd'hui que le Grand-Esprit a accompli mes vœux. Nos cœurs sont: gros, car notro grand désir est rempli. Robe-Noire, nous suivrons les paroles de votre bouche. » C'était un engagemen:. les sauvages l'ont tenu. Le Pére de Smet a vécu de leur vie; il s'est fait une arme de leur docilité pour les conduire au Christianisme et pour élever leur intelligence. 11 s’est improvisé chasseur, comme eux, afin de ne pas les abandonner ; il a franchi les monlagnes et navigué sur les lacs; il a vu quels fruits pouvaient porter ces peuplades indiennes. Le 27 août il s':n sépare. « Longtemps avant le lever du soleil, écrit-il le 4 février 1841, toute la nation s'était assemblée autour de ma loge. Personne ne parlait, mais la douleur était peinte sur tous les visages. La seule parole qui parüt les consoler fut la promesse formelle d'un prompt retour au printemps prochain et d'un renfort de plusieurs Missionnaires. Je fis les prières du matin au milieu des pleurs et des sanglots de ces bons sauvages. Ils m'arrachaient malgré moi les larmes que j'aurais voulu étouffer pour ce moment. Je leur fis voir la nécessité de mon voyage ; je les excitai à continuer à servir le Grand-Esprit avec ferveur et à éloigner d'eux tout sujet de scandale ; je leur rappelai les principales vérités de notre sainte Religion. Je leur donnai ensuite pour chef spirituel un Indien fort intelligent, que j'avais-eu soin d'instruire moi-même d’une manière plus particulière. Il devait me représenter dans mon absencé, les réunir soir et matin, ainsi que les dimanches, leur
* dire les prières, les exhorter à la vertu, et ondoyer les moribonds
et, en cas de besoin, les petits enfants. Il n'y eut qu’une seule voix, un assentiment unanime, d'observer tout ce que je leur recommandais. Les larmes aux yeux, ils me souhaitérent tous un heureux voyage. Le vieux Grand-Visage se leva et dit: « Robe- Noire, que le Grand-Esprit vous accompagne dans votre lon: ot dangereux voyage. Nous formerons des vœux soi: &t inatin afin que vous arriviez sauf parmi vos frères à Saint-Louis. Nous conti orons à former ces vœux jusqu'à votre retour parmi vos en farts des montagnes. Lorsque les neiges disparaîtront des vallées, aprés l'hiver, lorsque la verdure commencera à renaître, nos rœuvrs si v'ist 1 à préscrit recommenceront à se réjouir. À mesure que le pazou s’élèvere, notre joie deviendra plus grande ; lorsque
les plantes fleuriront, nous nous remetirons en route pour venir à votre rencontre. Adieu! »
» Plein de confiance dans le Seigneur, qui m'avait préserve jusqu'alors, je partis avec ma petite bande et mon fidèle Flamand, qui voulut continuer à partager mes dangers et mes travaux. Nous remontâmes pendant deux jours la ‘allatine, fourche du sud du Missouri ; nous passâmes de là par un défilé étroit de trente milles pour nous rendre sur la rivière de la Roche-Jaune, le second des grands tributaires du Missouri. Là ils nous fallut prendre les plus grandes précautions : c'est pourquoi nous ne formes qu'une petite bande. Il fallait traverser des plains à perte de vue, des torres stériles et arides, entrecoupées de profonds ravins, où à chaque pas on pouvait rencontrer des ennemis aux aguets. Des vedettes étaient envoyées dans toutes les directions pour reconnaître le terrain; toutes les traces laissées soit par les hommes, soit par les animaux, furent attentivement examinées. C’est ici qu'on ne peut s'empêcher d'admirer la sagacité du sauvage ; il vous dira le jour du passage de l'Indien à l'endroit où il en voit les traces ; il calculera le nombre d'hommes et de chevaux, il distinguera si c'est un parti de guerre ow de chasse ; même à l'empreinte des souliers, il reconnaîtra la nation qui a foulé le terrain. Tous les soirs nous choisissons un lieu favorable pour y asseoir notre camp, et nous construisons à la hâte un petit fort avec des troncs d'arbres secs pour nous mettre à l'abri contre une attaque soudaine. Cette région est le repaire des ours gris ; c’est l'animal le plus terrible de ce désert; à chaque pas nous en rencontrions les traces effrayantes ‘. »
Après quatre mois de voyage pour effectuer son retour, le Jésuite arrive enfin le 22 décembre à son point de départ, Il'a d'heureuses nouvelles à communiquer à ses frères. Mille dangers que l'avidité même des trafiquants de pelleteries n'ose pas affronter se présentent au zèle. Pierre de Smet vient de faire germer une moisson de Chrétiens, les ouvriers s'offrent en foule pour la recueïllir. Le 24 avril 1841, il reprend sa course à travers ces régions inexplorées. IL a pour compagnons les Pères Point et Men-
: Bottre du Père de Smet à MM, Charles de Smet , président du tribunal de Ter: monde , et François de Siret juge de paix de Gand.
garini. Nicolas Point est un fils de la Vendée, « aussi zélé et aussi courageux pour le salut des âmes, écrit Smet des bords de la Platte, que le fut autrefois La Rochejaquelein, son compatriote, dans la . cause de son roi. » Mengarini est Italien; son aptitude pour la musique et la médecine, son ardeur apostolique ont déterminé le c'cix des supérieurs. Trois Frères coadjuteurs les accompagnen.. Ils seront en même temps les Missionnaires de ces tribus et leurs maîtres en agriculture ainsi qu’en industrie. Le sol était admirablement disposé ; les Jésuites se mirent à l'œuvre. Ils avaient découvert un petit Paraguay , ils résolurent d'y établir des Réductions. La première prit le nom de Sainte-Marie. Tout y est organisé avec une intelligence de mère. On donne à ces Indiens des lois et une règle de conduite ; on les détache peu à peu de leurs superstitieux Manitoux, on les prépare au baptême et à la liberté. Les Têtes-Plates fournirent bientôt des guides et des catéchistes. Le Père Point s'engage avec eux chez les Kalispels ou Pends-d'Oreilles. Le Père de Smet évangélise les Nez-Percés. L'hiver vint, il apporta le mal de neige, c'est-à-dire la cécité. Ce froid douloureux n'arrête point les Jésuites dans leurs excursions et les Têtes-Plates dans leurs nouveaux devoirs. Ils prient, ils péchent, ils chassent ensemble, et dans le journal d'hiver de Nicolas Point nous lisons : « Le 6 février aujourd’hui dimanche, grand vent, ciel grisâtre, froid plus que glacial, point d’herbe pour les chevaux, les buffles mis en fuite par les Nez-Percés. Le 7 le froid est plus piquant, l’aridité plus triste, la neige plus embarrassante ; mais hier le repos a été sanctifié, aujourd'hui la résignation est parfaite : confiance! Vers le milieu du jour nous atteignons le sommet d’une haute montagne. Quel changement! le soleil luit, le froid a perdu de son: intensité, nous avons sous les yeux une plaine immense ; dans cette plaine, de bons pâturages, dans ces pâturages des nuées de buffles ; le camp s’arrête, les chasseurs se rassemblent ; ils partent, et le soleil n’a pas encore achevé sa carrière que déjà cent cinquante-trois buffles sont tombés sous leurs coups. Il faut en convenir, si cette chasse ne fut point miraculeuse , elle ressemble beaucoup à la pêche qui le fut. Au nom du Seigneur, Pierre jeta ses filets, et prit cent cinquante-trois gros poissons : au nom du Seigneur, le camp des Têtes-Plates eut con-
fiance, et abattit cent cinquante-trois buffles. La belle pèche ! mais aussi , la belle chasse! » ô
Les Tètes-Plates avaient pour ennemis les Pieds-Noirs et les Banax. Jusqu’alors ils étaient vaincus et pillés presque sans combat. Le Christianisme, en les dotant d'une famille, d’un temple, . d'un patrimoine, leur révéla le besoin de la défense et la bravoure qui fait mépriser le péril. [ls étaient en garde contre les invasions, le Père de Smet profite de cette trève pour visiter les Stict-Shoi ou Cœurs-d'Alène, les Spokanes, les Shuyelpi, les Okanakanes, la tribu des Corbeaux et celle des Serpents. La Robe Noire était partout attendue, partout saluée comme un bienfaiteur. Les sauvages, en l'admirant si patient et si affable , lui demandaient de leur enseigner la prière qui lui inspirait tant de vertus. Une immense montagne rocheuse domine tout le pays. En reconnaissance des leçons qu’ils ont reçues, les sauvages nomment cette montagne Leeeyou-Pierre (le Père Pierre) afin d'éterniser le souvenir du Jésuite. Quand il est de retour à Saint-Louis, après ces courses merveilleuses , qu'il continue encore , le Père de Smet écrit le 3 novembre 184% :
« Je n'ai plus que quelques mots à ajouter. Depuis ma dernière lettre, j'ai baptisé une cinquantaine de petits enfants, principalement dans les forts. L’eau du fleuve était basse, les bancs de sable et les chicots arrètaient à chaque instant le bateau, et le mettaient parfois en danger d'échouer. Déjà les pointes de rochers cachées sous l'eau l'avaient percé de trous; les innombrables chicots qu'il fallait sauter à tout risque avaient brisé les roues et les parties qui les couvrent; un vent violent avait renversé la cahute du pilote, et l'aurait jetée dans le fleuve si l’on n’eût eu soin de l’attacher avec de gros câbles; enfin le bateau ne présentait plus qu'un squelette, lorsque, après quarante-six jours de travail pénible plutôt que de navigation, j'arrivai sans autre accident à Saint-Louis. Le dernier dimanche d'octobre, à midi, j'étais à genoux au pied de l'autel de la sainte Vierge à la cathédrale, rendant mes actions de grâces au bon Dieu pour la protection qu’il avait accordée à son pauvre et indigne ministre.
» À compter du commencement d'avril de cette année, j'ai parcouru cinq mille milles : j'ai descendu et remonté le fleuve
Colombie, vu périr cinq de mes compagnons de voyage dans les dalles de ce fleuve, longé les rives du Wallamette et de l'Orégon, parcouru différentes chaines des Montagnes-Rocheuses, traversé une seconde fois le désert de la Roche-Jaune dans toute son étendue, descendu le Missouri jusqu’à Saint-Louis; et dans tout ce long trajet, je n'ai pas unc seule fois manqué du nécessaire, je n'ai pas reçu la moindre égratignure... Dominus memor fuit nostri et benedirit nobis. »
C'est au prix de tant de fatigues, c'est en s'appuyant sur une volonté inébranlable et quelquefois en recevant avec joie les secours des Anglais attachés à la riche Compagnie de la baie d’Hudson que les Jésuites parviennent à opérer ces prodiges. Les Montagnes-Rocheuses étaient ouvertes à l'Evangile : sur les pas de Pierre de Smet et de Nicolas Point, d'autres disciples de Loyola veulent à leur tour porter la lumière au sein de ces peuples. Les Pères de Vos; Hoocker, Zerbinatti, Joset, Accolti, Vércruysse, Ravalli et Nobili se vouent à ce martyre de la civilisation. Les vastes déserts entre les Etats-Unis et la Mer Pacifique , au nord de la Californie, forment maintenant une province ecclésiastique administrée par M. Blanchet, archevêque d'Orégon-City, et par deux autres Evêques.
Au moment où les Jésuites implantaient la Foi dans ces tribus indiennes, un événement extraordinaire signalait leur popularité dans l'Amérique protestante. Le 4 juillet de chaque année est un &rand jour pour les citoyens des Etats-Unis. Ce jour-là, en 1776, le Congrès, assemblé à Philadelphie, proclama l'indépendance de la patrie, et jura de l’affranchir du joug de l’Angleterre. C'est la fête de l'armée et du peuple : tous y prennent part, car tous jouissent également du bienfait de la liberté. Le 4 juillet 1843, le Père Larkin fut invité par l'état-major des troupes de l’Union à prononcer le discours commémoratif dans le camp même de Louisville. C'était pour le Jésuite un honneur et une tâche difficile. Larkin comptait parmi ses auditeurs les ministres anglicans, les dfficiers de terre et de mer, les autorités et la foule. En présence de cette Assemblée, il devait tout à la fois être orateur, démocrate et prêtre catholique, américain et membre de la Société de Jésus. Larkin ne faillit à aucun de ces titres. Les ci-
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toyens et les fonctionnaires de l'Union déployaient leurs drapeaux et leurs brillants uniformes; lui paraît, au milieu de cette multitude, revêtu de son costume sacerdotal. L'effet que sa parole produisit dut être bien grand, car le journal protestant du pays 74e Advertiser du 7 juillet s'exprime ainsi :
« Nous avons entendu dimanche soir un discours adressé, par le révérend Père Larkin, à une immense assemblée composée de citoyens et de militaires. L'orateur n'aurait pu choisir un sujet mieux approprié à la circonstance ni remplir d’une manière plus heureuse la tâche vraiment difficile qui lui était imposée. La profonde érudition et le style châtié de cet illustre Jésuite revêtirent le sujet monotone de notre régénération nationale de formes nouvelles et polies, et entièrement inconnues à son auditoire, en joignant aux solennels enseignements de l’histoire et de la sainte Ecriture une dignité et une chaleur qui subjuguèrent les âmes et ravirent de plaisir et d’admiration ses nombreux auditeurs.
» Vu de loin dans son sanctuaire champêtre, sa taille majestueuse s’élevant, de la plate-forme sur laquelle il était debout , presque jusqu'aux branches du chêne qui le couvrait ; ses vêtements sacerdotaux, contrastant admirablement avec les brillants uniformes ; sa figure animée et son geste rapide, commandant l'attention du soldat immobile et du Chrétien respectueux , ranimérent les souvenirs presque éteints des scènes merveilleuses du moyen âge, et nous reportèrent à ces temps chevaleresques où un humble ministre de l'Eglise romaine passait en revue des légions de Chrétiens qui, tout hérissés de fer, allaient combattre contre l’Infidèle pour la délivrance du Saint-Sépulcre. »
Chez un peuple libre et protestant, les Jésuites ont en quelques années recouvré leur ancienne influence. Il leur est encore permis de se sacrifier et de mourir pour le salut des autres. En 1837, le Franciscain Benito Fernandez, Vicaire apostolique de la Jamaïque , leur offre de féconder ce sol, où jadis ils furent persécutés par l’Anglicanisme. C’étaient de nouvelles épreuves à subir; les Pères Duperron et Cotham reçoivent ordre de s'embarqner. Les circonstances sont critiques. On pousse les Noirs à la révolte, sous prétexte de les préparer à la liberté. Rien ne les a disposés à ce changement de condition; ils peuvent en abuser ;
ils entendent autour d’eux des apôtres de toutes les sectes qui, cherchant à donner à leur paresse native une consécration biblique, leur apprennent d'avance à mésuser du principe émancipateur. Les Jésuites ne se demandent pas, avec le comte de Maistre, si les Nègres sont dignes du bienfait de l'éducation. Ils ne disent pas comme l’éloquent publiciste ‘ . L’immense charité du sacerdoce catholique a mis souvent, en nous parlant de ces hommes, ses désirs à la place de la réalité. On ne saurait fixer un instant ses regards sur le sauvage, sans lire l’anathème écrit, je ne dis pas seulement dans son âme, mais jusque sur la forme extérieure de son corps. Il est visiblement dévoué ; il est frappé dans les dernières profondeurs de son essence morale. » Cette terrible question, soulevée par le comte de Maistre et combattue par les philanthropes, ne préoccupe point les enfants de saint Ignace. Libres ou esclaves , natures incapables de développer les facultés de l'esprit, ou hommes courbant sous la servitude une intelligence seulement engourdie , les Nègres ne seront pour les Jésuites que des Chrétiens. Ils les savent susceptibles d'impressions de Christianisme profondes et durables : c’est de ce point de vue qu'ils étudient leur mission; c’est de là qu'ils partent. Leur présence fut un stimulant pour le Clergé; ils parcourent l'île, leur exemple fit plus que leurs paroles.
Ferdinand VII, encore maître du Mexique, avait rétabli la Compagnie de Jésus. Le Cabinet de Madrid connaissait l’irritation des colonies espagnoles. Ils les savait disposées à la révolte : il espéra que les Pères de l’Institut, tant regrettés dans le Nouveau- Monde, pourraient conjurer la tempête dont la métropole était menacée. L'Amérique du sud n’attendit pas l'effet de cette tactique. En 1817 elle proclama son indépendan.e, et , parmi les reproches que ces colonies adressent à la cour d'Espagne , elles l’accusent « de nous avoir arbitrairement — c’est le texte même de leurs griefs que l'histoire va citer — privés des Jésuites, à qui nous devons notre état social, la civilisation, toute notre instruction, et des services desquels nous ne pouvons nous passer. » Ainsi, à cinquante ans de distance , l'Amérique du sud ne pardonnait pas encore à l'Espagne de lui avoir ravi ses missionnaires,
1 Soirées de Saint-Pétersbourg, \. 4er, p. 98 et 401.
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qui avaient formé les générations mortes ; elle se faisait un titre de l'injustice envers les Jésuites pour briser le lien unissant la métropole à la colonie. Au Mexique les choses ne s’arrangérent pas de cette façon : il s’y trouvait quelques vieux Péres pour travailler à la reconstitution de l'Ordre : Joseph Castañiza, Pierre Canton, Anwoine Barroso et Ignace Plaza se mirent à l'œuvre. Ils succombèrent bientôt, et Canton seul se vit chargé du fardeau. Ce fardeau était lourd, il le porta sans chanceler. Le Collége de Saint-Ildephonse fut rétabli, un Noviciat fondé , et en 1819, les Jésuites, guidés par le Père François Mendizabal, s'avancérent vers Durango , où l’Evêque ne cessait de réclamer leur concours. D'un autre côté, le Père Lerdo marche vers la Puebla de Los- Angelès, où l'attendent les acclamations et les chants de reconnaissance du peuple.
La Compagnie se voyait aussi respectée dans ces contrées qu'aux jours de sa plus grande puissance : elle allait y reprendre ses projets interrompus et donner cours à ses Missions, lorsque, le 21 janvier 4821, le décret de suppression voté par les Cortès est promulgué au Mexique. La Compagnie n’y existait plus légalement ; elle se dispersa, et ses membres ne s'occupèrent qu’à faire isolément le bien. Au milieu des révolutions dont ce pays devint le théâtre, les uns se renfermérent dans l'exercice du ministère sacerdotal, les autres, comme les Pères Marquez et Arrillaga, honorèrent leur patrie par des ouvrages littéraires ou religieux. Basile Arrillaga surtout se créa une position politique par l’activité de son esprit, l'étendue de ses connaissances et la vigueur de son style. Jésuite toujours et partout, il fut néanmoins forcé de siéger pendant deux législatures au Sénat de la République mexicaine. Il défendit les immunités de l'Eglise si souvent attaquées dans le Congrès ; il repoussa avec énergie les outrages dont quelques écrivains essayaient de couvrir la Société de Jésus, et ce fut peut-être aux lumineux écrits d’Arrillaga qu'elle dut son rétablissement partiel dans ce pays. Le 21 juin 1843, le Général Santa Anna rappelait les Jésuites au Mexique. Il ouvrait à leurs Missionnaires les Californies, la Sonora, Cinaloa, Chiguagua, Durango et d’autres intendances, « afin qu'ils s'y appliquent exclusivement à civiliser les tribus regardées comme
barbares, parce que, mentionne le décret, nous mettons de cette manière l'intégrité de notre territoire beaucoup plus en sûreté. »
Les citoyens des Etas-Unis ont sur les Pères de la Compagnie la même opinion que le dictateur Santa-Anna. Ils savent combien est honoré le nom de la Robe-Noire des Missionnaires. Depuis vingt ans, des désordres de toute espèce, désordre dans les lois, désordre dans les intelligences, n'ont pu affaiblir le respect inné que tous ces peuples portent aux Jésuites. Charles III d'Espagne, un roi catholique, les chassa de cette terre fécondée par leurs ancêtres dans l'apostolat. Par un contraste providentiel, ils y rentrent, ramenés en triomphepar des républicains protestants. L'armée d’invasion qui, commandée par le général Taylor, marcha sur le Mexique en 1846, comptait dans ses rangs deux Jésuites, les Pères Mac-Elroy et Rey. Sous la bannière de l’indépendance américaine et brevetés par le président des Etats-Unis, ils allaient reprèndre possession, au nom de l'Institut, de ces pays dont ils furent les créateurs et les législateurs. Dans cette armée de protestants, ils furent les apôtres de la charité chrétienne; ils se dévouërent pour secourir les blessés et les malades. Leur zèle fut récompensé par d'éclatantes conversions que décida leur prudent prosélytisme. Ces conversions au Catholicisme n’effrayèrent jamais les chefs d’un peuple libre.
Dans le pêle-mêle d’insurrections qui affranchissent ou désolent le Nonuveau-Monde et l'ancienne Grèce, et qui, de toutes les extrémités de la terre, semblent se donner la main pour des régénérations que la force seule ne pourra jamais consacrer, les Jésuites ne prennent aucune part à ces tumultes de l’indépen- . dance. République ou monarchie, colonie ou Etat libre, toutes les formes de gouvernement leur sont indifférentes, pourvu que la Foi catholique y prospère avec les bonnes mœurs. Il ne leur appartient pas de se jeter dans les sanglants conflits, d'épouser les querelles des uns au détriment des autres; ils doivent rester neutres tant que la Religion n’est pas en péril. Leur apostolat n'a pour drapeau que la croix; qu’elle triomphe en assurant le le bonheur des peuples, et l'ambition des Missionnaires sera satisfaite. Ils tendent à ce but aux Etats-Unis et au Mexique; dans les îles de l'archipel grec; en Albanie ct en Syrie, c'est encore
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le même vœu qu'ils font entendre sous le poids de l'oppression et de la misère. Il y a des Catholiques délaissés dans ces derniéres contrées, la Société de Jésus dut inévitablement y avoir ses représentants. Deux disciples de saint Ignace furent envoyés dès 1805 pour soutenir la Foi parmi les Hellènes. Dominique Venturi et Ferdinand Motté acceptent l'héritage de douleur qui leur est offert.
De longues années s’écoulèrent sans apporter de notables chan. gements à cette situation. Le roi Othon encouragea le dévouement des Pères, il les visita; mais cette protection ne conjure point les souffrances; car, le 7 février 1837, le Père Franco écrit de Syra au Père Guidée : « C'est à la grande pauvreté de nos Missions que la Compagnie est redevable de l'avantage de les posséder encore. C’est parce qu’elles étaient si indigentes que les autres Missionnaires ne les ont pas acceptées après la suppression de l’Institut. Nous n'avons dans l'archipel que deux Résidences, l'une à l'ile de Tenos, l'autre à Syra. C'est à Syra qu'en 1778, le jour de Noël, un de nos Missionnaires apprit, en commençant la messe, qu'un vaisseau français faisait à l'instant même naufrage presque à l'entrée du port. Aussitôt se tournant vers le peuple : « Mes amis, dit-il, voici de nos frères Français qui se trouvent dans le plus pressant danger. Allez, volez à leur secours. C’est ce que vous pouvez faire de plus agréable à Dieu dans cette grande fête. » A l'instant l'Eglise est abandonnée. Hommes et femmes, grands et petits, tous courent à la mer, se jettent à l’eau, en retirent trente-quatre personnes, et donnent au moins la sépulture à ceux des naufragés qui avaient péri.
» Les deux Résidences sont si pauvres qu'avec nos rentes annuelles.et les aumônes de nos messes nous pouvons à peine nous procurer la nourriture et les vêtements de première nécessité. Aussi notre très-révérend Père Général nous envoie-t-il de temps en temps quelques secours pécuniaires. Mais outre notre pauvrité personnelle, la Résidence de Tine n'est qu'une vieille masure complétement inhabitable, d'abord parce qu'elle menace ruine tous les jours et qu'elle peut nous écraser d’un moment à l’autre, ensuite parce qu’elle est sur une hauteur, exposée à tous les vents et à des brouillards fort malsains qui ne se dissipent presque jamais. VE 20
Ce qui est encore plus fâckeux, ç'est qu'elle est éloignée de toute habitation. Ainsi nous sommes forcés de la transporter dans un endroit plus sain pour nous et plus avantageux pour le bien spirituel du prochain. Mais pour cela nous devons recourir à Votre Révérence et la supplier de nous aider de tout son pouvoir et de tout son zèle charitable à bâtir une nouvelle demeure.
» Nous sommes en tout sept Jésuites, cinq Pères et deux Frères coadjuteurs. Les Pères de la Résidence de Syra y sont professeurs au Séminaire fondé l’année dernière par monseigneur Louis Blanci, légat apostolique. Le Père Henry enseigne la philosophie, la shéologie dogmatique et morale; de plus il a la charge de Théologien de Monseigneur. L'autre Missionnaire, le Père Quéralt, professe la grammaire et la rhétorique ; et, comme il possède bien la langue du pays, il s'occupe aussi à prècher et à confesser. ,
» Syra est une ville sans aucun village aux alentours et peuplée d'environ 4,000 Catholiques ; elle est entièrement séparée de l'autre petite ville bâtie récemment au bord de la mer par les Grecs schismatiques qui l'ont appelée Hermopolis. L'île de Tine peut avoir 8,000 Catholiques répandus dans plusieurs villages ; mais la plupart ne sont point mêlés avec les schismatiques. La Résidence se compose de trois Missionnaires (je suis l’un des trois) et de deux Frères coadjuteurs. Le Père Kuzyriski, ne pouvant, à cause de son grand âge, apprendre la langue du pays, dit seulement la messe et a soin de la maison en notre absence. Le Père Osmolowski prêche et entend les confessions dans notre église ; c’est là son occupation ordinaire. De temps à autre il fait aussi des excursions dans les villages. Quant à moi, je n’ai rien de fixe ; mon emploi est de parcourir les villages de l’île et les différents diocèses de l'Archipel pour y donner les exercices spirituels et y faire des Missions. Souvent même je suis invité à me rendre à Smyrne ou à Constantinople pour le même objet.
» De toutes mes Missions, la plus périlleuse fut celle que je fis alors du soulèvement des Grecs, à Constantinople. Dans la première crise de cette révolution, des troupes d’Infidèles armés et furieux infestaient tous les chemins et à toute heure. Le Grand- Seigneur avait donné des ordres sanglants qui s'exécutaient avec
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une cruauté inouïe ; et, tandis que le sang de tant de malheureux Grecs coulait ailleurs et le jour et la nuit, nos bons Catholiques ne laissaient pas de venir courageusement en plein jour aux exercices de la Mission. Ils affluaient dans l'Eglise non-seulement pendant ces huit jours, mais aussi toutes les fois que j'y préchais dans l’espace de trois mois environ. Longtemps avant la fin de la nuit, une foule de Fidèles se pressaient autour du saint tribunal pour faire leurs confessions générales : tout cela sans qu'une seule personne éprouvât d'accident fâcheux, grâce aux bons soins de la Providence et à la protection spéciale de la sainte Vierge.
» Vous désirez savoir, mon révérend Père, si nous recueillons des fruits abondants de nos travaux apostoliques. Hélas! je vous le dis en gémissant, depuis cette malheureuse révolution nos pauvres Missions se gâtent peu à peu, des vices sans nombre s’introduisent, et surtout l'incrédulité. Nous sommes obligés de travailler beaucoup, de souffrir extraordinairement, je ne dirai plus pour étendre et accroître la piété, mais pour conserver seulement ce qui reste encore de religion dans le cœur des fidèles, reste précieux qui va diminuant tous les jours. »
A Scutari, cette situation pour les Jésuites demandés par l'Evèque se complique de toutes les vexations que peut inventer le fanatisme musulman. Ils ont l'appui des Consuls européens ; mais, pour se soustraire à l’insatiable cupidité des Pachas et des Cadis, ce n'est pas assez. En Syrie, où le mouvement catholique est plus prononcé, les enfants de saint Ignace, sous l'inspiration du Père Maximilien Ryllo, ne désertent ni la cause de Dieu nicelle de l’indépendance religieuse. Les Pères Planchet, Soregna, Vatout ct d'Houtant, à Beyrouth ; Riccadonna, à Zahlet ; Estève, à Bifkaia ; Canuti et Obrompalski, à Gazir, essaient de recommencer les grandes missions d'autrefois. Le 28 mars 1844, Planchet écrit au Père Maillard : « Vous êtes persécutés et nous le sommes aussi ; mais nous ne le serons qu’autant que Dieu voudra. Une partie de notre œuvre est de souffrir la persécution , et ce n'est pas Ja partie la moins glorieuse. Nos Pères qui travaillaient autrefois dans ce pays que nous habitons furent aussi persécutés ; ils n’en ont pas moins fait de grandes choses pour la gloire de
Dieu, et leurs noms vivent encore environnés de l'amour et de la reconnaissance des peuples. »
Ces. peuples, ici sédentaires et agricoles, là errants et pasteurs, forment autant de races variées qui se naturalisent dans cette étrange patrie sans s'y mélanger. En état permanent de guerre les uns avec les autres, ils survivent aux vicissitudes qu'enfante leur turbulence. Il y a des Grecs schismatiques, éternels ennemis de l'Unité, toujours divisés entre eux, mais se réunissant toujours contre Rome; des Arabes conquérants, avec les Druses leur farouche postérité ; des Arméniens, des Kourdes, des Grecslatins et des Maronites, qui, depuis quinze siècles, sont seuls restés debout et fidèles à la mère commune des églises. Le sabre de l’Ottoman domine toutes ces tribus épuisées par les massacres périodiques et par les exactions du maître. Ce maitre règne en alimentant les discordes intestines, et en livrant au massacre les populations qu’il veut affaiblir ou dépouiller.
Sur ce coin de terre où se débattent maintenant de si graves intérêts, au milieu des questions politiques évoquées par l'état incertain de l'Orient et par.la chute prévur de l'islamisme, les Jésuites exercent leur part d'influence. Ils scuffrent avec les Chrétiens, ils les encouragent ; ils ont besoin de l'appui des puissances, mais un jour viendra où les puissances se féliciteront de le leur avoir accordé. L'Angleterre a déjà compris ce besoin: on l’a vue offrir son protectorat aux Jésuites de Syrie. C'est la France qui dans les siècles passés, les couvrait de son égide ; ils désirent rester fidèles aux traditions de l'Ordre. L’Autriche et la Sardaigne leur renouvellent les mêmes propôsitions, mais les Pères français tournent toujours leurs regards vers la patrie. Il leur en coûterait trop de la priver de l'ascendant moral qu’elle doit exercer sur ces rivages ainsi que dans la montagne , et le ministre des affaires étrangères, M. Guizot, a plus d’une fois applaudi à ce sentiment national.
La Compagnie avait jadis introduit la Foi dans les divers continents indiens; elle avait successivement créé les nombreuses Chrétientés disséminées depuis le cap Comorin jusqu’au Thibet. Le sang et les sueurs de ses enfants avaient arrosé ces plages où la trace des pas de François-Xavier est encore empreinte.
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En 1833, la Mission de Calcutta fut confiée aux Jésuites per le Souverain-Pontife Grégoire XVI, le Pape missionnaire !; et Saint- Léger, ancien Vice-Provincial d'Irlande, partit avec quatre autres Pères.
Calcutta, c'est la capitale de l’Indostan, le siége de l'autorité britannique, le centre de toutes les transactions politiques ou commerciales. Son immense population se compose d’Anglais et d'Arméniens, de Portugais et d'Indigènes. Tous les cultes y ont des temples et des représentants ; Moïse et Mahomet, le schisme grec et l'idolâtrie, Luther et Calvin y forment un véritable chaos de synagogues et de pagodes, d’églises et d’Universités. Les uns cherchent des prosélytes; les autres, entraînés par le plaisir ou par les affaires, se renferment dans une négation absolue de tout principe et de toute religion. Au milieu de ce bazar que la liberté ouvre aux sectes les plus opposées, il existe huit mille Catholiques , pauvres et abjects pour la plupart, privés de tout moyen de s’instruire et abandonnés à tous les genres de séduction. Ce sont les débris de cette Chrétienté de quarante mille Fidèles que les Jésuites léguèrent à l'Unité. Il y a dans leurs rangs des hommes qui reçurent le caractère sacerdotal, mais qui, par leur ignorante paresse ou par leurs vices, ont plus puissamment contribué que les efforts mêmes des Protestants à la ruine de cette Eglise. Trahis par leurs pasteurs, les Chrétiens s’adressent au Père commun; ils lui expriment leur douleur ; ils le conjurent d'y remédier en leur envoyant des Jésuites héritiers des
1 Parmi les Pontifes romains, il en cst peu qui se soient occupés avec plus de suite et d'intelligence que Grégoire XVI de la Propagation de la Foi chez les nations infdèles. Préfet de la propagande ou Pape, Maur Capellari s’attacha avec un soin tout particulier à encourager, à développer le zèle du Clergé séculier et régulier. À ce litre, les disciples de saint Ignace lui étaient encore bien chers. 11 voulait les bénir à leur départ, afin de leur donner plus de force dans les périls et dans les travaux. Iladmirait tout haut leur vertu : mais souvent cette adiniration se traduisait en regrels, et plus d’une fois on l’entendit se plaindre de ne pas trouver autant de Missionnaires parmi les Romains que parmi les Français ct les Allemands, Les Romains, en effet, aiment peu à s’expatrier, même pour aller porter la croix aux peuples assis à l'ombre de la mort. Un jour cependant le Général de la Compagnie présentait au Pape une troupe de Missionnaires qui partaicnt pour différents pays. Grégoire XVI les bénit avec effusion, puis le Père Roothaan, bien sûr de complaire au Pape, lui diten désignant un des Jésuites : « Saint Père, celui-là est Romain. — west un Romain ! s’écrie le Pontife avec cette verve de spirituelle bonhomie qui ne labandonnait jamais, il faut donc que je le bénisse deux fois, car les sept monts
de la ville éternelle sont pour mes Romains les colonnes d’Hercule. Ils ue poussent pas leurs Missions plus loin que Monte-Mario. »
vertus de leurs anciens apôtres. Le Pape investit Saint-Léger du titre de Vicaire apostolique, et, le 8 octobre 1834, les disciples de l'Institut arrivent à Calcutta. Ils se trouvaient en face d’innombrables difficultés. Il fallait se faire estimer des magistrats anglais, ne pas effaroucher les sectes rivales, réformer les mœurs du Clergé et gagner la confiance des Catholiques. Le zèle de ces Missionnaires, toujours prêt à plier devant la loi, leur prudence et leurs vertus obtinrent promptement de consolants succès.
L'installation des Jésuites à Calcutta présageait la chute des prêtres portugais qui avaient trafiqué de leur Dieu et de leur ministére. Ils ourdissent des complots contre les Pères , ils soulèvent la tempête, ils cherchent à les rendre suspects et odieux. Le Gouverneur de Goa intervient : au nom de la cour de Lisbonne il demande l'expulsion des enfants de Loyola. Les Anglais connaissent la source de tant de récriminations. Ils sont hérétiques ; mais ils ont intérêt à maintenir l'équilibre entr: les différents cultes ; et, Catholiques pour Catholiques, ils aiment mieux avoir affaire à des Jésuites qu'à de mauvais prêtres. Le besoin le plus urgent de la Mission de Calcutta, celui qui préoccupait le plus Saint- Léger et ses compagnons, c'était l'éducation de la jeunesse. On devai: arracher les enfants aux écoles protestantes ou renoncer au bien dont on commençait à entrevoir le germe. Jeter les bases d’une institution est pour les Pères une garantie d'avenir et de stabilité, le seul moyen de féconder un Clergé indigène. Ils sont dénués de tout et ils vivent au milieu de Chrétiens aussi pauvres qu'eux. Un riche Arménien offre de transformer sa maison en Séminaire; d’autres subsides leur arrivent, et le 4e juillet , ils ouvrent le Collége de Saint-François-Xavier. Le Père Moré était allé secourir les Fidèles épars dans le Bengale; à peine initié à l’idiome national, il avait à supporter tous les dangers des voyages et des chaleurs ; il réussit cependant à se faire accepter. Ces Catholiques par tradition n'avaient point d'église; quelques prêtres schismatiques résidaient parmi eux. Moré, en se multipliant, trouve le secret de bâtir un temple à Dakkah. Il gagne peu à peu du terrain, il défriche le champ livré à sa charité, et se donne pour auxiliaires les Ecclésiastiques mêmes qui furent si hostiles à son apostolat.
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. su
Dans l'intervalle de quelques années, le Collége de Saint-François-Xavier, dirigé par le Père Chadwich, avait prospéré au-delà même des prévisions. Fabert, Evêque de Cochinchine, et Carew, archevêque de Calcutta, favorisaient son accroissement ; ils étaient les amis et le conseil des Jésuites : ils les secondaient dans leurs œuvres. Le Gouverneur-Général des Indes suivait l'exemple des prélats. En 1842, Babou-Moussi-Lolle-Seal, l'un des plus riches princes du Bengale, a vu, a étudié avec une sagacité toute indienne les progrès des élèves de la Compagnie. Il est idolâtre ; néanmoins il conçoit l'idée de fonder à ses frais un établissement où ses jeunes compatriotes seuls seront admis. Il veut que les Jésuites se chargent de leur éducation, mais cette éducation doit être toute morale, toute littéraire. La maison projetée ne contiendra que les Gentils ; Babou-Moussi exige que les Péres ne leur parlent de Religion que par la candeur d’une vie chrétienne.
Saint François-Xavier avait coutume de dire à ses compaguuns : « Prenez de chaque homme non ce que vous voudriez, mais ce que vous pouvez en tirer. » En face d’une proposition aussi extraordinaire, les Jésuites, qui n'avaient point oublié le conseil de l'Apôtre des Indes, hésitèrent cependant. On les pressait de souscrire aux conditions de Babou ; on leur disait que c'était l'unique moyen de vaincre chez les naturels l'horreur qu'ils éprouvent pour le nom chétien. La Propagande fut consultée; elle donna son assentiment, et les Jésuites furent introduits dans leur Seal. Collége par l'archevêque de Calcutta, par les princes du pays et par les magistrats anglais, à la tête desquels apparaissait sir Lawrence Peel. Il représentait à cette solennité le Gouverneur- Général ; il parlait au nom de la Grande-Bretagne, et il fit le plus magnifique éloge de l’Institut de Loyola. Les Jésuites ne tardèrent pas à se rendre dignes des encouragements que le Protestantisme leur accordait.
Tant de succ*: =:éparés et conduits à leur fin, avec le dévouement pour tout levier , annonçaient de nouvelles humiliations. Les rivalités de corps ou de secte ne purent voir sans effroi les progrès qu'en moins de dix années la Compagnie avait su réaliser. Elle était revenue pauvre aux Indes, elle y restait pauvre au
milieu des richesses qui l’entouraient ; mais elle avait acquis ur
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