CHAPITRE VII
Les Jésuiles en Belgique depuis 4830. —Le Père Van Lil Provincial. — Fondation de nouveaux établissements. — Mort de Van Lil. — Léopold de Belgique et les Jésuites de Namur. — Les Jésuites constitutionnels en Relgique et démocrates en Suisse. — Leur neutralité dans les affaires d'Etat. — La Jeune-Suisse veut les forcer à sortir du Valais. — Combat du Trient. — Les Jésuites demandés à Lucerne. — Joscph Leu et les Catholiques. — Trois Jésuites en mission dans le canton, — Le grand Conseil consulte les Cantons et les peuples voisins. — Réponse de quelques Evèques. — La Jeune-Suisse s’oppose à l'entrée des Pères. — Les Lucernois sollicitent le Pape ct le Général de l'Ordre. — Altitude des habitants du canton. — Une convention intervient entre les Jésuites et les Lucernois. — Les Corps-Francs. — Ils envahissent le territoire de Lucerne. — Le Général Sonnenberg. :- Victoire des Catholiques. — On les calomnie. — Les Pères à Lucerne. — Leu est assassiné. -— Les Jésuites au Séminaire de Lucerne. — Leur situation en France après la Révolution de juillet. — ls se cachent. — Jls reparaissent au moment du choléra. — Les Pères Druilhet et Besnoin arrètés, — Charles X demande un Jésuite pour élever le duc de Bordeaux. — Situalion de la cour exilée, — Lettre du Général de l'Institut aux Pères. — Deplace ct Druilhet se rendent à l'invitation du vieux roi. —Le parti légitimiste. —Ses divisions, — Le Père Deplace et le duc de Bordeaux. —Intrigues nouées pour faire congédier les deux Pères, — Les Jésuites se retirent — Mort du Père de Mac-Carthy et du Père Potot. — L'éloquence de l’un, les vertus de l’autre, — Quelques Evèques appellent les Jésuites ‘ans leurs diocè:es. — ]11s secondent le mouvement religieux par la chaire et par la direction. — 1ls proragent les retraites ecclésiastiques. — Leur succès dans l'apostolat inquiète l'Université, — L'abbé de La Mennais ct le Corps enseignant. — M. Cousin ct sa philosophie, — 11 glisse au programme du baccauréat les deux premières Provinciales. — Plan de quelques Universitaires pour faire ajourne: la loi sur la liberté d’enscigneiment. — Personne, en 4839, n’a peur des Jésuites. -- M, Cousin décide l’Academie françai:e à proposer l'éloge de
Pascal pour prix d’éloquence. — L'éclectisme envahit tout 1e Corps enscignant. —
Son intolérance. — Ses premières attaques contre les Jésuites. — M. Thicrs ct
M. Guizot,— Caractère de ces deux écrivains au pouvoir, — L'Université pour-
suil son combat. — Sujet de composition. — Arnsuld contre les Jésuites. — La
presse révolutionnaire se fait la complice des Muiversitaires, — Les Pères de
l'institut accusés par les uns d’être légitimistes et par les autres de tendances or-
léanistes. — Le Monopole universitaire et l'abbé Des Garets. — Ce que! c'était
que ce livre et comment il fut critiqué. —MM. Michelet, Libri et Quinet. —
Leur cours écrit ou parlé, — Leurs attaques contre la Compagnis de Jésus et la
* Religion. — Les Evèques mis en cause prennent la défense des droits de tous ct
de la Foi catholique. — On les accuse d’immoralité, — Résurrection des vieilles
calomnies. — Le chancelier Pasquier, à l’Académie française, fait loge du L'ère
de Ravignan. — Ravignan à Notre-Dame de Paris, — Publication de sun ouvrage
sur l’{nstitut des Jésuites. —Royer-Collard et le Jésuite, — M. Villemain pré-
sente à la Chambre des pairs son rapport sur la liberté d’evscignement. — L’é-
piscopat proteste. — Discussion à la Chambre des pairs sur les enfants de-saint
Ignace. — M. Thiers, rapporteur à la Chambre des députés. — Les Jésuites
volés par Affnaer, — La presse révolutionnaire s'empare du malfaiteur
comme d’un levier.. = Condamnation d’Affnser. — M, Guizot répugne à
poursuivre les Jésuites. — Mission de M, Rossi, — M. Rossi n’est pas un
réfugié italien. — Accueil qu'il reçoit a Rome. — Son caractère. — Sa
politique pour capter la confiance du Sacré-Collége. — Ses agents ecclésias-
tiques. — Les premiers rèves de M. Rossi. — Position des Jésuites à Rome. — 1n-
terpellations de M. Thiers. — M. Rossi fait passer son Memorandum au cardinal
Lambruschini, — On n’y répond pas. — Melnorandum verbal de l’envoyé de
France. — Les Jésuites cause de la guerre entre l’épiscopat et le gouvernement.
— Les Jésuites impopulaires et légitimistes. — Les menaces et les promesses. —
Motifs que la cour de Rome leur oppose. — Le schisine en France et la suppres-
sion des articles organiques. — M. Rossi demande la sécularisation des Jésuites,
— Le Saint-Siége ne répond à aucune des ouvertures ministérielles. — La Con-
ation k grégation des affaires ecclésiastiques extraordinaires s’assemble, — Délibération
et les 3 des €ardinaux en présence du Pape. — Raisons sur lesquelles ils basent leur
es en ï refus. — M. Rossi retire son Memorandum.— 11 demande que les Jésuites sous-
; for- î crivent à quelques concessions. — Le cardinal Lambruschini médiateur officieux,
erne. À — Les cardinaux Acton et Patrizzi chez le Général de la Compagnie. — La
in, — ; note du 6 juillet 4845 au Moniteur. — Effet qu’elle produit à Rome et à
e de F3 Paris. — Le Courrivr Français et l'Evèque de Langres. — M. Rossi défend
s Lu- à officieusement la note du Moniteur. — Les Jésuites font quelques concessions.
8 du — M. Guizot adresse des remerciments au Pape et au cardinal Lambruschini.
- Les — Réponse du Saint-Siége. — Le Journal des Débats annonce qu’il n’y a plus ten de Jésuites en France. $
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lande
L'année 1830 ut fatale à deux trônes; au centre même de l'Europe, elle vit deux peuples chasser leurs princes légitimes en ii mêlant le nom des Jésmtes aux griefs que la France ct la Belgi-
qe à que reprochaient à ces souverains. La France libérale couvrait les x Le . .
Père enfants de saint Ignace de ses haines moqueuses ; la Belgique
sa constitutionnelle se glorifiait de son triomphe, parce qu’elle le
Leur faisait partager à la Société de Jésus. Ici, l'insurrection s'en pre-
tlid nait aux idées religieuses ; là, le mouvement politique s'était
pour inspiré d'elles. La révolution des Pays-Bas avait foi dans son nt | principe, on la vit aussitôt en proclamer les conséquences. En
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dehors de ces hommes sans conviction qui épousent tous les partis pour les souiller par le crime ou pour les avilir par le pillage, il y avait au fond du cœur des Belges un profond sentiment de liberté. À peine maîtres d'eux-mêmes, ils demandérent un monarque à j'Europe et des Jésuites à Rome. Le monarque leur fut donné, c'était Léopold de Saxe-Cobourg, qui, peu de mois auparavant, avait voulu honorer les Bourbons proscrits de France, en leur offrant pour asile son château de Claremont. Léopold était né Luthérien, mais il s’engageait à respecter, à protéger la Religion dcminante. Les Catholiques eurent foi en sa parole, le prince n'y faillit pas.
Vers la fin de 1830, quand la paix commença à renaître dans les esprits, les Jésuites sentirent qu’ils devaient se rendre au vœu de la Belgique. Le Père Bruson, accablé d'années , ne pouvait plus défricher le champ qui s’offrait aux disciples de l’Institut : Van Lil le rempläça. Il n’y avait qu’à moissonner: la lutte n'était plus possible. Van Lil recevait de tous côtés des secours et des encouragements ; le 4° mai 1831, le Collége de Namur est fondé. Quelques jours après, le Père Le Maître rentre dans celui d’Alost. La Belgique, devenue libre, veut s'attacher plus intimement que jamais au Saint-Siége. Il faut que les Jésuites servent de ciment à cette union. Un Noviciat est nécessaire, on le crée à Nivelles dans le Brabant. La Compagnie se développait avec tant de sécurité, ses accroissements promettaient d'être si rapides, qu'en 1832, la Belgique et la Hollande, divisées par les intérêts dynastiques , se confondent dans une seule Province de l'Institut dont le Père Van Lil est le premier chef. À Anvers , à Liége, à Tournay, à Bruges, à Turnhout , à Bruxelles , à Gand, d’autres Colléges s'élèvent. Le Collège des Pères français à Brugelette 1 devient l’héritier et le continuateur de Saint-Acheul. Les Nonces du Saint-Siège, Fornari et Pecci, les Evêques, la haute magistrature et les pouvoirs législatifs sécondent le mouvement imprimé par les Catholiques Belges. Comme partout, on voit les Jésuites Mis-
1 Le Collége de Brugelette, près d’Ath en Belgique, fut fondé le 29 octobre 1835, par les sains de M; Dubois-Fournier, de Valenciennes, Il avait pour but, comme ceux de Fribourg el du Passage, de faire revivre les établissements des Jésuites en France, établissements qu’un graud nombre de familles demandaient aux Kvèques età la Compagnie, M. Declplanque, Evèque de Tournai, et M, Labis , son successeur , approuvèrent celle idée, et bientôt le Collége prospéra.
sionnaires et instituteurs. Leurs maisons d'éducation prospèrent ; leur parole, qui retentit dans les cités et dans les campagnes, répand des fruits de salut.
Guillaume de Nassau perdit la Belgique, parce qu il ne sut point être juste envers les Catholiques. Son fils, roi de Hollande, ne veut pas marcher sur ses traces. Il permet aux Jésuites d’ériger à Katwik sur le Rhin et à Culembourg deux Colléges pour les Catholiques de ses Etats. La liberté d'enseignement et de prédication leur est accordée; les Pères n’en usérent qu'avec réserve. Îls étaient sur un terrain ennemi; leur zèle ne mit jamais la prudence en défaut. Le Père Van Lil avait été le créateur de cette Province. Il la gouverna depuis le 3 décembre 1832 jusqu’au 16 août 1839. Le 12 février 1841, il mourut à Rome. Le Père Franckeville lui avait succédé dans sa charge de Provin- «tal; il continua l’œuvre de Van Lil ; il établit des résidences de iissionnaires à Bruges, Mons , Courtrai, Lierre et Verviers. Et la progression a été si manifeste qu’en 1834 on comptait dans la Belgique cent dix-sept membres de la Compagnie, et qu’en 1845 le chiffre des Pères, des Seolastiques , des Novices et des Coadjuteurs s'élève à quatre cent cinquante-quatre. Leur position dans le royaume se ressent encore des enthousiasmes passés. La confiance des familles leur a partout donné droit de cité; ils n’ort pour adversaires que les ennemis de la Religion ; mais Léopold Ier, lui-même , se fait l'interprète de la reconnaissance du pays. Ce prince approuve leurs efforts , et, le 31 juillet 1843, il eut le courage de leur témoigner publiquement son estime. Ce jour-là, le roi des Belges adressait aux Pères du Collége de Namur l’allocution suivante ! :
« Messieurs, je suis charmé de me trouver au milieu de vous. Je sais que vous donnez à vos études une bonne et sage direction. Travaillez bien, Messieurs, la jeunesse a besoin de bons principes ; rien n’est plus important, surtout de nos jours, où l'on s’efforce d’en propager de mauvais et où l’on tâche d’exciter les passions. Il y a dans la société une lutte entre les honnes et les mauvaises doctrines. Il faut lutter, oui, Messieurs, il faut lutter contre cet esprit de désordre qui tend à bouleverser les
1 Ami de l'Ordre de Namur.
Etats. Si on ne s'y opposait pas dès le commencement, nous aurions beaucoup à craindre des jours orageux. Si, au contraire, on le surmonte, un bel avenir se présente pour la Beigique.
[a Belgique a une si belle et si heureuse position en Euroje ! Il ne dépend que d'elle de la conserver et de la rendre plus avantageuse. En conservant ses principes, elle sera respectable et respectée. Ce qui me plaît surtout, Messieurs, c'est l'éducation vraiment nationale que vous donnez à la jeunesse. Continuez à l'élever comme vous le faites dans cet esprit, elle . Sera le soutien de la patrie. »
Dans les Provinces belges, les Jésuites étaient constitution nels, le peuple catholique et le roi hérétique les entouraient ce respect ou de protection; dans les vieux Cantons suisses, où Guillaume Tell fit triomphèr la liberte, les Jésuites sont démocrates. Enfants de l'égalité, nés sous un gouvernement républicain, ils en acceptent toutes les lois. Les formes plus ou moins tranchées, plus ou moins variables des nations ne préoccupèrent jamais les disciples de saint Ignace. Ce n’est pas pour régenter les rois ou pour opprimer les peupi®s que leur Institut a été fondé. Ils doivent obéissance au pouvoir régulièrement établi, saus en discuter l’origine, sans chercher à l’entraver. Leur mission est plus haut. Ils sont créés pour sauvegarder la Foi et défendre l'Unité. La Belgique reconnaissante accepte leur enseignement : la Suisse catholique l’invoque. Dans le Valais, la fièvre de 1830 avait longtemps agité les esprits. De violentes secousses étaient nées du choc des opinions, et la guerre avait prononcé !.
Au milieu de ces troubles et de ces changements intérieurs qui marquent une période de dix années, les Jésuites comprennent que le travail et la rénovation des partis n'ont rien à démêler avec les devoirs qui leur sont imposés. Renfermés dans la sphère de leur apostolat, ils restent paisibles et neutres. Cette prudence fut regardée par les deux camps comme un gage futur de concilation. Mais un nouveau parti s'élève au sein du Radicalisme. Ce parti, qui veut tout régénérer par le Communisme, parce qu'il trouve le monde trop arriéré en religion, en morale et en
1 Voir l'Histoire du Sinderbund, par 3. Crétineau-Joly, 2 vol. in-8 (Plon, édi- {our à Paris),
droit public, s'appelle la Jeune-Suisse. Affilié à la Jeune -Europe, il tend à réformer les lois, les mcurs, la propriété principalement, et à tout faire passer sous le niveau de sa chimérique égalité. * La Jeune-Suisse s'attaquait aux institutions religicuses. Le culte protestont n'étant pas plus épargné que le Catholicisme, la Compagnie de Jésus devait nécessairement être l'objet de ses plus vives hostilités.
Avec cette audace qui a toujours distingué les révolutionnaires et qui est la meilleure garantie de leurs succès , la Jeune- Suisse commençait à répandre ses doctrines par le pillage. Pendant les vacances de 1843, un élève des Jésuites s’est enrôlé sous cette bannière; il.a pris part au sac du presbytère d’Ardon. A l'ouverture de l’année scolaire, les Jésuites refusent au jeune Suisse l'entrée de leur Collége. Une conjuration s'organise; ceux qui la forment sentent qu'ils ne pourront jamais la produire au dehors; ils essaient de contraindre les Pères à sortir volontairement du Valais. On leur propose d'accepter la surveillance immédiate du gouvernement dans l'administration disciplinaire de leur établissement. C'était déroger à leur Institut, aux conventions écrites, au maintien du bon ordre, les Jésuites refusent. Ce refus est porté à la nation assemblée. Les jeunes Suisses prévoient que la victoire leur échappera ; ils en appellent à la révolte. Un comité se fonde; il a pour but avoué l'extermination des enfants de Loyola, et, le 23 mai 1844, les Radicaux marchent sur Sion. Ils étaient attendus par le peuple, qui ne consent pas à sacrifier sa religion et sa liberté. Le peuple s’est levé en masse, ayant à sa tête des chefs qui, comme M. de Courten, savent aussi bien se servir de la parole que de l'épée. Il se précipite sur les assaillants; il les accule presque jusqu'au défilé du Trient. Là, il les écrase dans un dernier combat. Les rebelles avaient pris les armes au cri de : Mort aux Jésuites! Le peuple du Valais se donna pour cri de ralliement un vœu tout opposé. Cet échec dérange les projets des Radicaux ; :ls n'ont aucune chance de succès parmi les Valaisans, la Révolution modifie son plan de campagne. Les Jésuites ont pris racine dans le Valais, elle songe à les attaquer l\ où leur existence est encore un problème.
Ainsi que plusieurs autres cantons, Lucerne avait adopté les articles de la conférence de Baden et s'était mis en opposition avec le Saint-Siége. Le Nonce du Pape transporta sa résidence à Schwytz, et peu à peu la Foi s’affaiblit avec les mœurs. L'éducaticenr lique subit elle-même cette décadence. Ce fut dans ce momen: ,ac Joseph Leu, riche cultivateur d'Ebersoll, conçut la pensée de remédier à un pareil état de choses. Leu, c’est le Guillaume Tell de la Foi catholique dans les vieux Cantons. Sans instruction première, mais avec un sens droit et un amour inné de la justice, cet homme, dans la force de l’âge, se charge de combattre le Radicalisme par les principes mêmes de la liberté et de l’égalité. Il est aimé de l’ouvrier des villes; son nom devient un drapeau dan. les campagnes; il se fait centre du peuple, avec son ami ct son conseiller, le chanoine Melchior Kaufmann; il use de cette influence; pour inspirer des sentiments de vertu et de religion. Ce fut un missionnaire par l'exemple, un père de famille qui prècha le respect dû aux lois et à la propriété. Son ascendant sur toutes les classes avait quelque chose de magique; il voulut le faire servir à l'amélioration de ses concitoyens. Déjà, rar ses soins, en 1840, une pétition couverte de onze mille sept cent quatrevingt-treize signatures réclamait auprès du grand Conseil des garanties en faveur de l'éducation de la jeunesse. Selon Joseph Leu, la meilleure de toutes était de rappeler dans le canton les Pêres de la Compagnie de Jésus. On menaçait de détruire les droits confessionnels des Catholiques ; de nouveaux adversaires, avec l’indifférence ou l’athéisme pour armes, s’apprêtaient à combattre le Catholicisme. Les Fidèles se souviennent qu'au temps de la réforme de Zwingle et de Luther, les Jésuites ont sauvé l'Eglise : ils les invoquent dans leurs nouveaux besoins. Leu avait développé cette idée ; afin de la rendre plus populaire, trois Jésuites, Burgstahler, Damberger et Schlosser, vinrent, à différentes reprises, en 1841, 1842 ct 1843, évangéliser les Lucernois. Les préjugés mis en avant et les obstacles suscités par le Radicalisme cherchérent à neutraliser ces missions. L’aftitude prudente et la doctrine conciliatrice des Jésuites dessillérent les yeux de la multitude. Le peuple apprit à être meilleur parce qu'il crut. Le 1* mai 1841, il se donna une Constitution plus en harmonie avec ses croyances,
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et le 7 décembre, neuf voix du grand Conseil proposérent de se rendre au vœu émis concernant l'instruction publique. Joseph Antoine Salzmann, Evèque de Bâle, était dans le principe peu favorable aux Pères de la Compagnie. De mûres réflexions et une connaissance plus agprofondie de l'Institut amenérent sans peine la justice du prélat à adhérer au désir des Catholiques.
Le Conseil d'Etat ne voulut pas procéder à la légère. Ces paysans, dont l'éducation est libérale, se déterminent à interroger sur les Jésuites leurs voisins de Schwytz, de Fribourg, du Valais et de l'Autriche. Ils consultent les Evèêques de Sion, de Coire, de Lausanne, de Brixen dans le Tyrol, de Linz et de Gratz. Ils posent ainsi leurs questions :
L'éducation des Jésuites tourne-t-elle au profit ou au détriment des institutions démocratiques, et les employés sortis des écoles des Jésuites professent-ils les principes démocratiques? »
Le gouvernement Fribourgeoi 3ond : « L'éducation des désuites étant essentiellement basée sur les principes du Christianisme et de la Religion catholique, qui se concilient avec toutes les formes possibles de gouvernement, nous ne roncevrions pas que cette éducation püût tourner au détriment des institutions démocratiques, et nous n'avons rien aperçu de semblable dans les résultats que nous avons été à même de constater. »
« A-t-on remarqué que les Jési tes cherchent à s'immiscer dans les affaires politiques et dans la sphère d'action, politique des autorités? »
Réponse : « Nous ne l'avons jamais remarqué 1. Ces préventions, trop légèrement accueillies, sont dénuées de fondement, Si, ‘ans le développement de l’enseignement confié à leurs soins, notamment dans l'appréciation des faits historiques, les Jésuites
1 M. Fournier , ancien avoyer , député de Fribourg à la Dièle, s’exprimail ainsi sur le mème sujet (supplément au numéro 48 de l'Union Suisse) :
« Quant à leur influerce sur les affaires politiques , si on la rapporle aux siècles passés, nous ne devons plus nous en occuper, parce que déjà les contemporains ont marqué cette accusation du stigmate de la réprobation ; si c’est aux Jésuites actuels qu’on l'attribue, le député qui parle peut dire uvec assurance qu’il w’y a rien de vrai dans cette accusation. L'Etat de Fribourg peut en parler avec connaissance de cause, et son témoignage ne doit pas être sans importance : depuis bientot vingtsept ans que les Jésuites dirigent ses écoles supérieures , jamais ces hommes aposloliques, toui dévoués à leur importante mission, n’ont cherché à exercer la moindre influence sur les affaires politiques, »
sont appelés, comme professeurs, à émettre une opinion sur les institutions politiques des peuples anciens et modernes, ces dissertations constituent toute la part qu’ils prennent aux affaires politiques. !.eur attribuer en ce genre une participation plus éten- . due et en dehors de l’enseignement, ce serait, selon nous, s'écarter de la vérité. »
« Que pense-t-on généralement de l'esprit des Jésuites, de même que de leur influence dans le canton, sous le point de vue scientifique, religieux, moral et social? »
Réponse : « Les Jésuites ayant dans le canton de Fribourg, comme partout ailleurs, des partisans et des adversaires, cette question serait susceptible d’être résolue dans des sens bien différents, selon l'opinion politique des personnes appelées à y répondre. Nous croyons néanmoins pouvoir affirmer qu’on ne met point en doute l'heureuse influence des Jésuites sous le rapport moral et religieux. Chacun rend hommage à leur conduite pieuse, exemplaire, ainsi qu’à leurs efforts pour le maintien des bonnes mœurs et de la Foi catholique. Si, par la raison qu'on a indiquée plus haut, leur influence sous le rapport scientifique et social se trouve diversement appréciée, nous croyons encore être les interprètes de la grande majorité de nus concitoyens en attribuant à cett: influence des effets aussi bienfaisants qu'utiles. »
Les Evêques de Sion, de Lausanne et de Coire, témoins et surveillants directs de l’action des Jésuites, rendent le même témoignage. Ils apprécient en termes pleins d'équité, l'effet moral et scientifique produit par leur enseignement. Ceux de Linz, de Gratz et de Brixen s'associent aux mêmes éloges. On a accusé les Jésuites d’aspirer à dominer les Ordinaires et le Clergé ; l'Evêque de Linz répond à cette objection : « Non-seulement ils se montrent les ministres les plus obéissants du Divin Sauveur, mais encore des modèles vivants d’une soumission absolue. Oh! plût à Dieu que tous les prêtres fussent aussi faciles à gouverner. »
Les Lucernois n’avaient consulté que les gouvernements et les prélats dont ils porvaient espérer quelques avis dépouillés de toute prévention ; ils ne s'étaient pas imaginés de faire appel
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aux pasisons de parti. La lumière leur venait telle qu'ils l'avaient désirée; ils entrevoyaient l'abime au fond duquel des principes désorganisateurs allaicnt précipiter leur culte et leur indépendance; ils pensérent que le seul remède au mal était dans l'éducation. Les Jésuites avaient laissé à Lucerne de précieux souvenirs. Le nom de la Compagnie se liait aux noms les plus anciens du pays; elle avait vu parmi ses Pères des Am-Rhyn, des Keller, des Lampart, des Hug, des Sonnenberg, des Mohr, des Pfyffer, des Schindler, des Rüttiman, des Schumacher, des Zimmermann, des Segesser et des Zurlingen. Ces précédents et la position des esprits inspirèrent à Leu, à Segesser et au président Bossard l’idée de soumettre la question au jugement public. Dans des écrits qui parurent à Lucerne, ces trois Catholiques discutaient chacun à son point de vue les avantages ou les inconvénients qui résulteraient de l'appel des Jésuites. Leu en s'adressant aux membres de l'Association de Ruswyl, s'appuyait sur le désir manifesté par le Souverain-Pontife et par l'Evèque diocésain. Il prouvait par des chiffres les bénéfices moraux et , financiers que produirait l'introduction des Jésuites. Segesser, en écrivain plus lettré, parlait de l'accroissement des lumières et de la diffusion des sciences ; Bossa:1 accusait le Radicalisme. Le Radicalisme avait dit son dernier mot. Ce n'étaient pas les Jésuites qui l’effrayaient, mais le retour des esprits vers les idées de religion et d'ordre. Plus franc dans ses haines et dans ses projets, il s’exprimait ainsi ! : « Sans doute, les Jésuites sont nos plus dangereux ennemis; mais notre victoire ne serait pas encore complète quand nous aurions anéanti jusqu'au dernier disciple de Loyola. Il est une puissance qui conspire notre ruine et qui médite de nous donner des fers. Cette puissance, c'est le Papisme, qui va chercher dans l'arsenal du moyen âge les armes qu'il juge propres au combat contre la liberté; et les suppôts de celte puissance, ce ne sont pas seulement les Jésuites, mais en= core tous les moines et tous les funestes propagateurs. Nous persons donc que le combat que nous avons soutenu jusqu’à ce jour ne peut nous mener à la victoire. Il est temps de tourner nos
! Journal rudical de Zurich, RBeobuchter (Janvier 1843).
coups contre notre premier ennemi; attaquons directement le Romanisme tout entier, »
Dans ce même mois de janvier, à la veille des événements qui vont surgir, une autre feuille protestante, le Fédéral, s'épouvantant de l'imminence de la lutte, essayait de se porter médiateur entre les partis, et elle disait : « Comme il ne peut plus être question de principes politiques, pour recommencer en Suisse une nouvelle révolution au nom du Radicalisme, on se sert aujourd'hui des Jésuites pour amener un bouleversement dont on se promet bien de tirer meilleur parti. La haine contre les Jésuites, quelque vigoureuse qu'elle soit, ne peut pas tenir lieu d'amour pour la patrie ni de dévouement éclairé à ses intérêts. »
Aïnsi qu’en France, à la: même époque, le nom des disciples de saint Ignace n'était donc qu'un cri de guerre. La calomnie faisait feu sur eux; le pamphlet, la satire, les indignations de commande universitaire les mitraillaient de leur incessante artillerie. Le livre d’Ellendorf, pâle copie des œuvres de Pascal, de la Chalotais et de l'apostat Jdarrige, circulait partout, distribué par la malveïilance, accepté par la curiosité publique. Mais les coups portés à l'Institut devaient frapper plus haut. Les paysans de Lucerne ne se laissérent pas tromper par ces clameurs. Avec tous les Protestants modérés de Genève et des autres Cantons, ils savaient que les Jésuites n'étaient mis en cause que pour affaiblir le Catholicisme et changer le pacte constituant de l'indépendance helvétique. Les Lucernois avaient le droit incontesté de livrer l'éducation de leur Séminaire à qui leur offrait les garanties les plus sérieuses ; ils demandaient des Jésuites. Le Pape leur conscillait de les introduire dans leur Etat ; au droit acquis, ils surent joindre le pouvoir. On les cffrayait des excès du Radicalisme préparant la guerre civite, et des efforts que Berne tenterait pour asseoir sa suprématie. Les Lucernois ne se laissent intimider ni par les menaces ni par les outrages. Ils n'ignorent pas que, s'ils reculent une première fois, c’en est fait de leur nationalité ; ils se décident à attendre les événements.
Le Général des Jésuites a été longtemps sollicité; il cède enfin au désir du Souverain-Pontife et au vœu des Catholiques de Lucerne. Il a promis d'autoriser quelques Pères à se rendre dans le
canton. Un traité intervient, et quand le Radicalisme s'aperçoit que son intimidation est vaine, il a recours à la violence. Le décret d'admission des Jésuites à Lucerne doit être sanctionné par le peuple. Les Radicaux s'avouent que leur action sur les masses est paralysée. Ils comprennent que ces natures agrestes, mais pleines d'intelligence et de bon sens, ne se laisseront pas séduire par les fables inventées contre les Jésuites. Il n’y à point ici de préjugés convenus, de mensonges acceplés sans discussion par le seul fait qu'ils sont matériellement impossibles. Le rire ou la terreur, l'impiété parlementaire ou le sarcasme n'ont pas de prise. Dans ce pays tout est positif comme le droit, comme l'indépendance. Les sympathies se produisent avec autant de franchise que les répulsions ; maïs une formidable majorité se range du côté des Jésuites. Celte majorité est compacte; elle a ses chefs, Leu, Portmann, Kost, Siegrist, Pfster et Siegwart-Muller, qui ne reculeront pas. Il est impossible au Radicalisme de l’emporter par les moyens légaux, il invoque la force, il en appelle aux armes pour renverser le gouvernement établi. On espérait ainsi isoler les Jésuites de leurs élèves et faire tomber leurs Colléges. Ce dernier espoir fut déçu. On avait compté que la sollicitude des familles ne laisserait pas les jeunes gens à Fribourg et dans le Valais exposés au péril d’une guerre civile. Les pères écrivent alors à leurs enfants, et nous avons plusieurs de ces lettres entre les mains : « Si on attaque les Jésuites, vous devez les défendre; si on les chasse, vous devez les suivre; et, quoi qu'il arrive, vous êtes confiés à leur prudence. »
Depuis longtemps les Révolutionnaires de la Suisse, excités par des réfugiés ou des mécontents de tous les royaumes et de tous les cultes, avaient mûri ce projet que d’autres cantons encouragent. Le nom des Jésuites sert de prétexte à cette levée de boucliers. On forme des Corps-Francs, c’est-à-dire on réunit dans une espèce d'armée aux ordres de l'insurrection tous les étrangers sans patrie et sans asile, tous les Suisses dont les discordes intestines n’efraient pas le patriotisme, puis on confie à ces bandes le soin d'assurer le bonheur de l'Helvétie. On le; rallie au cri de : Mort aux Jésuites! on leur fournit des munitions et des armes; on croit les rendre invincibles en leur ap- VI. 22
prenant dans les clubs le métier de la guerre. La révolution devait éclater vers les premiers jours de décembre 1844; elle fut compriméoe par l'attitude du peuple. Le Vorort approuvait tacitement ces invasions. Le canton de Vaud proclame le Communisme, Îl ne veut plus de Dieu, plus de Catholiques, plus de Protestants, il met hors de la loi tous ceux qui ont des domestiques ou des propriétés. Sous prétexte d’expuiser les Jésuites, que Lausanne n’a jamais vus dans ses murs, la liberté installe un nouveau gouvernement qui, le jour mème, devient le tyran des consciences et l'arbitre de la vie des citoyens. Là, comme partout, l’idée révolutionnaire procède à l'affranchissement par le despotisme, à l'égalité par la spoliation.
Dans la nuit du 30 au 91 mars 1845, les insurgés, qui depuis quelques jours stationnent sur la frontière de Lucerne, pénètrent dans le pays. Forts de leur nombre qui, selon leur témoignage, s'élève à onze mille quarante hommes, et. comptant sur leurs affiliés répandus dans l’intérieur, ils avancent. Le Nonce apostolique, Jérôme d'Andréa, habitait alors le château de Son- … nenberg qu'entouraient les Corps-Francs. C'était un de ces prétres quine reculent jamais devant l'accomplissement d'un devoir. On essaie de l’intimider pour le forcer à prendre la fuite et pour se servir de sa faiblesse comme d’un moyen de découragement. D'Andréa résiste aux menaces. On l’accuse de Jésuitisme, on répand le bruit que le sang va couler par sa faute; sous ces mensongires inculpations, le Nonce comprend qu'il doit partager les périls des Catholiques, et, représentant du Saint-Siège, il se montra digne de la confiance de Grégoire XVI et de l'estime des honnêtes gens.
Le territoire de Lucerne est violé. Lucerne convoque les petits cantons. Les Confédérés catholiques étaient sous les armes; ils s'ébranlent, ils marchent au secours de leurs frères. Le général de Sonnenberg prend le commandement de cette petite armée, qui se dévoue à la mort pour sauver l'indépendance helvétique. Les enfants d'Unterwald se trouvent les premiers en vue de l'ennemi. 1ls constatent leur infériorité numérique, ils attaquent cependant:
Le signal était donné ; les carabiniers de Lucerne et d'Uri sui-
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vent le mouvement. Sonnenberg a pris d'heureuses dispositions militaires ; il a prévu le lieu où les Corps-Francs vont se présenter. C'est là qu'il les attend. Ce fut un spectacle digne des temps héroïques ou de la Vendée, que de voir ces paysans, improvisés soldats par le péril commun, marcher au feu la massue ou la hallebarde dans une main et le chapelet dans l'autre. Quand ils furent devant l'ennemi, ils ne reculèrent pas. L'ennemi, avec les canons de Berne et d'Argovie, accourait jeter la mort ou l'incendie dans le canton de Luccrne. Tous les moyens de destruction étaient à ses ordres; il avait la force, il eut le courage du fanatisme. Mais en face de ces impassibies laboureurs qui priaient avant le combat, qui priaient encore penuant la b:: taille, il s’aperçut bientôt qu'il ne pourrait ni vaincre ni teni:. La chance d'une défaite consterna les Radicaux ; ils eurent peur. Sonnenberg profite de leur hésitation , il fond sur us, les disperse ou les écrase. Joseph Leu, à la tête du Landstu:m, s’élance à leur poursuite.
C'était la première victoire que depuis trente ans la justice remportait sur l’iniquité révolutionnaire; elle était due à des paysans catholiques, elle sauvait peut-être l’Europe d'une conflagration générale. Ces paysans qu'on avait peints comme des fanatiques eurent pour leurs deux mille prisonniers un sentiment de pitié que les Radicaux ne leur auraient jamais témoigné. Les Radicaux ne purent comprendre ce respect tout chrétien : ils le calomniërent. La victoire avait coûté ; ‘ss de résolution que de sang ; les paysans en renvoyërent l'honns:r au Dieu des armées, et Leu conduisit vers le sanctuaire de Notre-Dame-des-Ermites plus de huit mille de ses compatriotes, allant remercier Marie du triomphe accordé à leur cause.
À la nouvelle de ce succès que les gouvernements légitimes regardèrent avec raison comme une victoire remportée sur les idées de désordre , il y eut dans l'Europe catholique un long cri de Joie et d'admiration. L'Europe catholique n’y était pas habituée. Les Protestants eux-mêmes s’unirent à ces manifestations, car ils n'avaient pas été les derniers à prévoir où les Corps-Francs aboutiraient. Les révolutionnaires seuls eurent encore de lâches paroles à faire entendre contre ces intrépides paysans. On ne
pouvait les attaquer dans leur bravoure, on les outragea dans leur mansuétude. On les représenta guidés par les Jésuites et foulant aux pieds avec eux les cadavres «es vaincus. Or, dans ces jours de sanglante et de glorieuse mémoire, il ne se trouvait sur le canton de Lucerne aucun disciple de l'Institut.
Quelques mois après seulement, le 26 juin, les Pères Joseph Simmen et Antoine Burgstahler arrivérent dans cette ville.
Ils y dannérent des conseils de modération et de salut. Ces conseils ne calmérent point l'irritation des Radicaux. Les Corps- Francs avaient espéré que la mission de M. Rossi leur serait profitable et que le Cabinet des Tuileries interposerait sa médiation pour leur donner une victoire diplomatique après un échec militoire. L'ambassade française essaya en eflet de faire comprendre au Saint-Siége et au Général des Jésuites qu'il fallait renoncer à Lucerne. Ses insinuations furent dédaignées, car elles étaient en opposition avec la volonté et les droits des Cantons. Les Corps- Francs se virent donc réduits aux encouragements honteux et à l'estime de M. Thiers.
Joseph Leu s'était montré le plus fervent promoteur de la Compegnie de Jésus. Tous les habitants de la Suisse , fidèles à l'unité, le saluaient avec vénération pour leur chef, et ce fut sur lui que le parti vaincu dirigea ses coups. Leu avait puissamm®nt contribué à la défaite. Ce parti qui vit d’intimidation ou d’égorgement résolut sa mort. Le 20 juillet, Leu est assassiné dans son lit à côté de sa femme et tout près du berceau de son enfant. Leu expiait le crime impardonnable d'aimer le Saint-Siége et les Jésuites ; il mourait parce que sa popularité étouffait les espérances révolutionnaires. On condamna le juste à un déshonorant, à un impossible suicide *. L'idée de ce crime soulevait des objections irréfutables ; le Radicalisme crut répondre à tout en annonçant que les Jésuites avaient tué le champion de la Foi et de l'indépendance ou que, pour exaspérer les masses, ils l'avaient décidé à se laisser assassiner.
Ce ne fut que le 15 octobre 1845 que les sept Jésuites demandés par le canton de Lucerne commencérent les cours de théo-
1 L’assassin de Leu , Jacques Muller , accablé par l'évidence , confessa sun crime, Condamné à mort, il la reçut de la moin du bourreau, le 81 janvier 4846,
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logie; le Séminaire ouvrit les études quelques jours après. En Suisse, les disciples de l'Institut n'avaient été qu'un prétexte pour les Corps-Francs ; dans le royaume très-chrêtien, ils apparaissent à la même époque comme les arcs-boutants d'un complot imaginaire. Les Jésuites ne cessèrent jamais d'éprouver un malheur qui, pour eux, est une véritable gloire. Ils s'entendirent calomnier par tous les ennemis de l'Eglise et des gouvernements établis ; ils furent défendus par les gens de foi sincère. Cet éternel combat qui dure depuis trois siècles et qui n’a lassé ni les amis, ni les adversaires de la Société, ni la Société de Jésus elle-même, est, sans aucun doute, l’un des plus rares phénomènes que la mobilité de l'homme puisse offrir. Tout ce qui, dans l’espace de trois cents ans, a cherché à corrompre les masses ou à tromper les rois, s’est mis en hostilité avec la Compagnie. L'Ordre de Jésus a eu à subir bien des phases diverses ; il s’est trouvé en face de toute sorte d'ennemis; il les terrassa par la logique; il a été vaincu par l'injustice. Il ne lui restait plus qu’un dernier combat à soutenir ; ce combat vient de se livrer aux yeux du monde.
La Révolution de Juillet 1830 dispersa les enfants de Loyola. Sans daigner les frapper par une loi, elle les proscrivit par la terreur ou par les menaces. Montrouge fut mis à sac ‘ ; d'autres maisons de l’Institut furent chaque jour exposées au pillage. Dans les previnces, le cri de mort aux Jésuites retentissait, souvent proféré par des hommes qui ne savent même pas ce que c’est qu'un Jésuite et qui n'auraient jamais voulu l’immoler à leurs préjugés constitutionnels. Dans les villes de Vannes et du Puy où les Pères sont mieux appréciés par leurs œuvres, les deux partis se réunissent pour protéger la tranquillité des enfants de saint Ignace. L’ouragan de juillet n'avait soulevé que des passions aussi factices que les causes dont naquit le mouvement. Il n’y a point de colère vraie dans les masses, et ceux qui s'emparent du pouvoir ne demandent pas mieux que de rétablir l'ordre matériel, afin d'arriver à faire triompher à leur profit l'ordre moral.
Les Jésuites, cachés au sein de pieuses familles , exilés, pour
1 Montrouge fut pillé le 29 juillet 4830, et le 44 février 4831; Saint-Acheul, le 29 juillet, ete, Le Père de Ravignan ayant voulu haranguer les émeutiers, fut blessé à la tête d’un coup de pierre,
ainsi dire, dans leur patrie, ne tardèrent pas à comprendre que le pouvoir n'avait aucun intérêt à les persécuter. Les préoccupations pohtiques leur accordaient un peu de tranquillité ; ils en usérent pour se mettre à la disposition des Evêques et pour enseigner la vertu du haut des tribunes évangéliques. Ils vécurent dans une atmosphère d’émeutes, au milieu de l'agitation fébrile des partis, et se tenant à l’écart de tous les excès, ils ne démandérent rien, ils n’offrirent rien au nouveau règne. Etrangers aux événements qui se déroulaient, ils devaient plus que jamais ne manifester aucune espérance, ne s'associer à aucun complot. Leur action en dehors des intérêts humains n'avait rien à démêler avec les passions. Il ne leur appartenait ni de soutenir, ni d'ébranler le trône ; les partis ne songèrent que plus tard à faire un crime aux Jésuites de cette neutralité.
Leur nom était oublié; il n’entrait même plus dans la polémique; mais lorsqu’en 1832, le choléra et la gucrre civile envahirent la France, les disciples de l’Institut ne purent se résoudre à rester dans l'obscurité. La capitale et les provinces étaient sous le coup d’un double fléau; comme l'archevêque de Paris, les Jésuites sortent de leur retraite. La mort plane sur le royaume ; les persécutions endurées ne les rendent que plus ardents à soulager le malheur. Il y a pour eux mille risques à courir, ils les affrontent tous, afin de mettre la piété du prêtre entre la colère de Dieu et les désespoirs de l'homme. Dans ces jours de deuil, les proscrits reconquirent leur titre de citoyens sur la brèche de la charité chrétienne. La France ne reconnaissait plus de Jésuites ; elle apprit à bénir le nom de ces Religieux alors ignorés, qui, les mains pleines de bienfaits, venaient sur les pas du Père Loriquet au secours de l'indigence et qui, à Paris comme au fond des provinces, forçaient les magistrats à consacrer cet héroïsme anonyme ‘. Saint-Acheul s'était transformé en hôpital
t Le Père Barthès avait été envoyé par l’'Evèque d'Amiens dans la paroisse de Moislains pour assister pendant l'épidémie le Curé , vieillard inflrme et octogénaire, Selon le rapport du secrétaire du conseil de salubrité de la ville de Péronne, « M, Barthès, pendant loute li durée de la maladie, n’a pas cessé de prodiguer aux pauvres choléricues, eu mème temps que le secours de la Religion, les soins de Pinfirmicr le plus intelligent elle plus empressé, administrant lui-mème à ces male heureux les remèdes qui leur étaient prescrits, les changeant de linge et ne craignant pas de descendre quelquefois pour eux jusqu'aux services les plus vils et les plus repoussants. » Cette charité trouva une récompense publique, et le 46 scp-
mil'tsire. Les Jésuites reçurent dans cette maison, tant de fois menacée, les soldats frappés du fléau ; ils adoucirent leurs souffrances, ils les fortifiérent contre les affaissements de l'agonie. Au nord comme au midi le dévouement des enfants de Loyola n'eut rien à envier au dévouement des autres classes de citoyens. Ils étaient redevenus Français par le droit de la charité ; les Pères Druilhet et Besnoin furent arrêtés l'un à Bordeaux, le 28 juin 1832, l’autre à Tours, le 29 septembre. Druilhet était Provincial ; il allait d’Espagne en Italie, chargé de la correspon-" dance et des secrets de la Société de Jésus. Tout fut examiné avec un soin inquisitorial, et l’on ne trouva rien qui pût compromettre les Jésuites. La police se vit forcée de lâcher sa proie à Bordeaux. A Tours, les choses se passérent de la même manière! ; mais dans cette dernière ville, Besnoin prisonnier a déjà commencé à év'ngéliser ses compagnons de captivité. Pour toute réparation , il demande à passer quelques jours de plus sous les verrous , afin d'achever l'œuvre qu'il a entreprise.
Les Jésuites étaient dans cette position difficile, toujours bal- . lottés entre les incertitudes du présent et les appréhensions de l’avenir, lorsque une prière faite par le roi Charles X raviva toutes les inimitiés assoupies et fournit aux adversaires de l’Institut un nouveau thème d'accusation. Le Général de la Compagnie appréciait sagement l’état des esprits en France. De la maison du Gesü, il suivait pas à pas la marche des idées. Il constatait le retour vers les principes religieux, retour d'autant plus sincère qu’il n'était inspiré ni par des ambitions de courtisan , ni par le désir de faire fortune. Le gouvernement de Juillet avait traversé ses plus mauvais jours; il triomphait de ses ennemis de l'intérieur, et, plus maître de lui-même, il cherchait, comme tous les pouvoirs qui veulent vivre, à se consolider par l’ordre. Cette espérance n’échaptembre 1833, le sous-préfet de Péronne écrivit au Jésuite : « Monsieur, le jury chargé d’examiner les titres des personnes qui ont le plus de droits aux récompenses honorifiques pour s'être distinguées d’une manière particulière par leur zèle et leur dévouement pendant la durée du choléra , vous a décerné une médaille en ms d’avoir à vous transmettre la nouvelle de cette distinction, je serais charmé de pouvoir vous faire moi-même la remise de l'honorable témoignage que
vous ont mérité de généreux services.
‘ Ce fut à l’intervention de M. Janvier , que le Jésuite, arrèté comme suspect, fut redevable de sa mise en liberté.
344 CUAP. VII. — HISTOIRE
pait point aux Jésuites ; mais, dans le cercle où leur action se restreignait, ils n'avaient pas d'influence politique à exercer; ils n'en briguaient aucune. Le 17 mai 1833, Roothaan écrivait au Pére Renault, Provincial de France : « Je finis par ce qui me tient le plus à cœur dans les circonstances actuelles. Que tous aient le plus grand soin de se tenir enfermés dans la sphère de notre vocation. Notre devise est : Pars mea Dominus. Nous n'avons aucune mission pour nous mêler des choses d'ici-bas. »
Au moment même où ces conseils étaient donnés, deux Pères français, Etienne Deplace et Julien Druilhet arrivaient à Prague, chargés de l'éducation du duc de Bordeaux.
C'est dans la cour des princes exilés que souvent les intrigues, nées d’une pensée de fidélité, éclatent avec le plus de violence. Auprès d’un roi détrôné, le zèle, qui n'attend pas de récompense ‘ immédiate, se trouve blessé par la moindre contradiction. Cha-
eun s'efforce de faire triompher ses idées et d’entourer sa personnalité d’une auréole de sacrifices. Des divisions de plus d’une sor- . te s'étaient manifestées. Ces divisions retentissaient du fond de la Bohème jusqu’à Paris. Charles X crut qu'il y mettrait un terme en confiant l'éducation de son petit-fils à la Société de Jésus. La proposition du vieux Monarque est transmise au Père Roothaan, qui décline ce périlleux honneur. Charles X insiste, le Souverain-Pontife engage le Général à accéder au vœu exprimé par le roi proserit; il parle d’enjoindre, si l’Institut ne défère point à ses prières ; « dès-lors, mande Rozaven aux Jésuites désignés, il n’y eut plus à délibérer. Si Charles X eût été sur le trône, heureux et entouré de toute la pompe royale, la Compagnie peut-être eût pu résister à ses instances ; mais, malheureux, dans l'exil, il nous appelait à son secours pour former à la Religion ce qu’il avait de plus cher au monde. » Le Général ne balança plus. Il n'ignorait point que cette démarche serait un nouvel écueil pour ses frères ; ilsavait que leur nom prononcé sous les voûtes du Hradschin blesserait vivement certaines susceptibilités légitimistes, révant de populariser le jeune prince avec des reparties fabriquées à Paris, ou des anecdotes qui n’allaient ni à son caractère ni à sa dignité. En acceptant ces fonctions, c'était s’exposer à un double danger, sans autre profit que de contribuer au développement des brillantes
ion se er; ils ait au etient ient le re vO— ns au—
Pères rague,
igues, lence.
pense Charson- 2 sor- | de la terme is. La haan, Juve ar le à ses il n'y lreux e eût nous it de jorait res ;
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qualités que le duc de Bordeaux annonçait. Le Général de la Compagnie de Jésus accomplissait un devoir ; il laissa au jugement des hommes le soin de mal interpréter sa pensée. Pour la bien faire saisir aux Pères Deplace et Druilhet, il voulut leur tracer la marche qu'ils auraient à suivre, et le jour de Pâques 1833, il leur adressa cette lettre :
« Nous ne devons pas nous le dissimuler; la gravité et les périls de l'emploi auquel on vous appelle surpassent infiniment son éclat. Si la Csmpagnie, déjà trop instruite par l’expérience, est forcée de penser que les charges de cette nature ne doivent jamais être ambitionnées par ses enfants, ni reçues par eux avec joie, elle ne peut, à plus forte raison dans les temps mauvais, ne pas se croire obligée de s'y soustraire de tout son pouvoir et de les fuir avec une sorte de terreur. Comment réussira cette importante affaire? Dieu, le bien public, la Société, le sentiment des hommes sages et de nos ennemis, tout, en un mot, nous fait concevoir à bon droit des craintes ou du moins doit nous inspirer une grande et très-juste inquiétude.
» Mais puisqu'il nous a été impossible de refuser ce qu'on sollicitait de nous avec tant d'instances et que vous avez élé choisis pour exercer cet emploi, je vous recommanderai certains points que vous aurez à observer. Je remplis ainsi un devoir de ma charge, car j'ai daus ie Seigneur une telle confiance en votre prudence religieuse que je ne doute pas que, sans aucune recommandation de ma part, vous eussiez fait de vous-mêmes, pour la plus grande gloire de Dieu, tout ce que je vais dire et peut-être plus encore.
» 4° Pour ce qui vous regarde vous-mêmes et votre manière de vivre. Prenez pour modèles les exemples de ceux de nos Pères qui, appelés autr, .:s dans les palais des princes, y vécurent si bien, selon l'esprit de leur règle, que plusieurs d’entre eux méritérent le nom de bons anges de la Cour. Uniquement appliqués aux devoirs de leur vocation, ils ne respiraient rien de cet air corrompu, dont les cours les meilleures et les plus pieuses sont, hélas! si rarement exemptes. Au milieu de l’éc'at qui les environnait, ils conservaient autant qu'il leur était permis une vie cachée en Dieu et très éloignée des tumultes du monde. Ils va-
quaient chaque jour à des heures réglées et selon nos usages aux exercices de la vie monastique. Si les occupations et les travaux de leur emploi leur laissaient quelques moments de loisir, ils en profitaient avec joic, en Religieux toujours fidèles , pour distribuer les secours de leur ministère aux âmes chrétiennes, surtout aux pauvres et aux infirmes. Vivant ainsi pour Dieu, pour euxmêmes et pour leurs devoirs, ils conservaient au milieu des Cours l'esprit religieux, et jusqu’à la liberté qui, d’ailleurs, leur était si nécessaire. [ls acquéraient en notre Seigneür, à eux-mêmes et à la Compagnie, une nouvelle estime de la part de ceux des courti-sans qui auraient désiré d'abord voir les Pères en user plus f: miliérement avec eux et se mêler plus souvent à la conversation. Ce qui est Le urincipal, leur vie modeste, recueillie, solitaire, entiérement unie & Dieu et uniquement attachée à leur emploi, faisait descendre les hénédictions du Ciel sur leurs importantes fonctions.
» Pour nous, c’est en Dieu et en Dieu seul que nous mettons notre espérance, lorsque nous vous confions une charge si difficile, et dont il nous faudra rendre aux hommes et à Dieu un compte si rigoureux. C’est pourquoi nous aurons soin, comme nous avons déjà commencé à le faire, d'offrir chaque semaine de nombreux sacrifices à la divine Majesté, sacrifices que nous puiserons au trésor spirituel de la Compagnie.
» Le chapitre XI des Ordonnances des Généraux contient plusieurs passages qui peuvent et doivent être appliqués à l’oflice que vous allez remplir ; principa'ement ce qui est dit aux 2 4, 9, 6, 7, 8, 12 et 13. Le premier de ces paragraphes traite un point qui atteint à la matière d’un précepte particulier en vertu de la sainte obéissance (Censures et préceptes, chap. V, no 4). C'est ce ‘précepte que vous devez scrupuleusement garder : de sorte que si quelqu'un essayait jamais de vous faire sortir des limites qu'il prescrit, vous lui répondriez aussitôt, quel que fût le respect qui lui serait dû : « Ces choses ne sont ni de notre emploi ni de notre vocation. Nous ne sommes pas ici pour nous occuper de tels soins ni de pareilles entreprises. Dieu n’a pro= mis à ceux de notre état aucune grâce pour réussir dans ces affaires. » Vous avez besoin sur ce sujet d’une extrême réserve,
même dans vos entretiens particuliers, et encore celte réserve extrème ne vous suffira-t-clle pas toujours.
» 2° Pour ce qui regarde votre emploi auprès du Prince, Dieu, à votre prière, vous donnera son esprit. Vous vous approcherez de lui, et il vous accordera ses lumières. Il est hors de doute que, si dans l'éducation d'un prince on ne doit pas négliger la littérature, l'éruuition et les différentes sciences, il faut bien plus encore avoir à cœur d'apprendre à son élève à porter un jugement sain et dri‘t sur les choses et sur les personnes, de l'aider à se revêtir d’une force d'âme assez grande pour suivre lui-même la justice, et la rendre un jour aux hommes qui vivront sous ses lois. La justice affermit les trônes, tandis que l’iniquité fait passer les royaumes en d’autres mains. Il faut lui faire connaître ses devoirs mieux encore que ses droits, enfin lui enseigner à défendre ces mêmes droits, sans toutefois s’arroger ceux qu’il n'a pas. Beaucoup de princes, il est vrai, ont méprisé cette maxime d'équité naturelle; mais aussi plusieurs, en voulant dépouiller les autres, se sont vu dépouiller eux-mêmes. Que le Prince s’efforce donc de comprendre quelle est la fin de l'autorité et quels sont les moyens de la bien exercer ; qu'il sache que, sans beaucoup de travaux, il n’est point d'administration bonne et heureuse; qu'il se garde bien de penser que cette fin est dans la jouissance des grandeurs, des honneurs, des richesses et des divertissements du monde; qu’il comprenne aussi que, dans les affaires qu'il est appelé à diriger un jour, il doit prendre pour règle l’éternelle et divine raison et non les idées humaines ; que si tant de personnes ont échoué et échoueront encore tous les joursdans leurs entreprises, c’est que, toujours courbés vers la terre, les hommes ne mesurent tout que d’après les idées terrestres. Leurs espérances, leurs craintes, leurs avantages, leurs appuis, tout est de laterre; et, non contents de subordonner à tout les choses éternelles, ils en bannissent le souvenir de leur esprit, et jamais ils n’élèvent au Ciel ni leurs yeux ni leurs cœurs. De là, l'inévitable chute des républiques, des royaumes et des empires. Le Psaume 106 dépeint des plus vives couleurs ce que nous avons la douleur de voir de nos jours. Inculquez à votre élève en temps opportun et avec suavité, mais le plus souvent et le plus effica-
ms me
PRES AIRE DST À ne Rte re à
cement possible, afin qu'il ne les oublie jamais , les enseignements que le Psaume second nous donne (V. 40 et suiv.). S'il est quelque espoir de salut pour un prince et pour un Etat, il est tout entier dans la pratique de ces divines règles, et sans elles les plus belles espérances ne sont rien. L'histoire, et surtout l'Histoire sainte aux Livres des rois, met sous les yeux ce que doivent espérer les princes, ce qu'ils ont à craindre; elle jette de vives lumières sur les tristes événements dont nous sommes les témoins. .
» Quant aux exercices de piété, il ne faut en imposer à un prince qu'avec modération. La raison en est claire. On ne doit pas, pour faire avancer un jeune prince dans la vertu, se servir d'une méthode, parce qu'on pourrait l'employer avec succès dans l'éducation des enfants ordinaires; et encore, à l'égard même de ces derniers, si l'on en croit l'expérience, des exercices de piété trop longs et trop multipliés sont-ils plus nuisibles qu'avantageux. « Ne cherchons pas à rendre trop religieux ceux qui vivent avec nous, » écrivait saint François de Borgia aux Pères de la Province de Guienne en 1568. S’il en est ainsi pour nos jeunes pensionnaires, que sera-ce donc pour un prince ?
» Mais, je l'ai déjà dit : le Seigneur, à votre demande, vous accordera son esprit. Ne négligeons ni soins, ni prières pour que la fin soit toujours en vue, et que les moyens proportionnés à cette fin soient bien connus, sans cesse et fidèlement mi: en œuvre. Espérez en Dieu, faites le bien, priez le Seigneur, et il agira lui-même pour vous. »
Tels furent les avis que le Général de l’Institut donna aux deux dJésu'tes partant pour Prague. Ces conseils devaient être suivis à la lettre. Deplace et Druilhet, depuis longtemps versés dans la connaissance des hommes, s’y coniormérent avec un respect filial; mais ils arrivaient auprès du duc de Bordeaux dans des circonstances difficiles, et leur vue devait exciter des passions de toute nature. Le tiraillement des partis, les enthousiasmes inconséquents des uns, les désespoirs pleins de fidélité des autres, tous les désastres enfin de la défaite sans combat se reproduisaient à Prague ainsi qu’à Paris. Chaque fraction royaliste se croyait obligée de discuter ou de sacrer le roi de l'exil. Chaque
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courtisan s'émancipait jusqu'à trouver dans le souvenir de ses obséquiosités passées assez d'indépendance monarchique pour tracer aux Bourbons un plan de conduite révolutionnaire. Quelques gentilshommes se faisaient lémocrates, afin de caresser les instincts du peuple; des journalistes se mettaient à la suite des opinions les plus exagérées, et ils les sutraient encore dans l'espoir d'acquérir une ombre de popularité. Pour tout plan de campagne, les royalistes ne savaient que s'attaquer. Les uns, retirés sous leur tente, se condamnaient à l'inaction ; les autres avaient soif de toute espèce de bruit. Par les salons, par la presse, ils agissaient sur les princes proscrits ; tandis que les hommes sages, et ce fut le pl; grand nombre, laissaient aux Bourbons le soin d'élever le dernier descendant français de Louis XIV. La Révolution s'était donné les Jésuites pour mot d'ordre contre la légitimité ; les légitimistes les plus effervescents, devenus les alliés de la future démagogie, n’osérent pas rompre le charine de ce mot.
Deux Pères de la Compagnie de Jésus se trouvaient investis de la confiance du roi, ils allaient présider à l'éducation du duc de Bordeaux. On s’imagina que cette mesure n'était prise qu'afin de déjouer les complots d'enlèvement ou d'inauguration de règne préparés pour la majorité de Henri de France. La guerre civile, qui s’éteignait dans la Vendée-Militaire, se ralluma tout-à-coup dans le faubourg Saint-Germain; elle fit porter ses efforts contre le vœu de la famille des Bourbons. Deux influences rivales étaient en présence : ce fut au milieu de cet étrange conflit que Deplace et Druilhet se virent engagés dès les premières heures de leur séjour à Prague. Ils connaissaient les difficultés que tant de mobiles secrets allaient provoquer ;ils s’avouaient même que le choix de leurs personnes n'était habile qu'autant que le Monarque saurait faire respecter sa volonté; mais, mis en avant par un pari contre un autre parti, ils ne se dissimulaient point que Charles X ne résisterait jamais aux obsessions dont il serait assiégé. Ils sentait leur Institut ballotté par les diverses nuances royalistes, et la correspondance du Père Druilhet, si pleine de curieux détails sur cette mission, laisse à chaque page percer de tristes regrets.
Ils n'avaient à s'occuper que d’instruire le jeune prince, que de le fortifier dans la vertu et dans la science. Les intrigues du
dehors ou du dedans, fomentées par la duchesse de Guiche, leur restaient indifférentes ; il n’en pouvait être ainsi du vieux roi, Les fautes passées l'avaient rendu meins confiant en sa propre force ; il redoutait tout ce qui avait l'apparence de contrarier ses partisans. On l’accusait d'avoir perdu la monarchie, on lui disait que son triomphe était assuré si rien ne dérangeait les plans concertés. Quoique Charles X n'ajoutât que très-peu de foi à ces décevantes promesses, il se croyait obligé, par affection dynastique, de laisser faire les entrepreneurs de restauration. Pour tous ces hommes qui accouraient de Paris les mains pleines de projets et ambassadeurs des divers comités, la famille royale devait être tenue en tutelle, puisqu'elle n'obéissait pas à leur impéricuse priére. Les Jésuites n'étaient bons qu'à dépopulariser le duc de Bordeaux, ou à lui inspirer des idées rétrogrades. Néanmoins, ees derniers se mirent à l’œuvre; ils travaillaient sur une heureuse nature; en quelques semaines ils purent eonstater ses progrès !.
Tandis que ces deux Pères développaient cette précoce maturité, se formant à l'école du malheur, l'orage s’amonceiait sur leur tête. Parti de tant de points à la fois, de /a Quotidienne et du Journal des Débats, du National et de la Gazetle, il ne laissait aucune chance d'opérer le bien. Quand les Jésuites s'étaient présentés au roi, Etienne Deplace lui avait dit : « Sire, nous sommes venus parce que vous l'avez voulu, nous nous en irons quand vous le voudrez. » Charles X ne souhaitait point leur départ ; mais les enfants de saint Ignace comprenaient qu'il aurait Ja main forcée; ils s'étaient d'avance résignés à cette disgrâce. L'intrigue les pressait de toutes parts; à peine étaient-ils appelës, qu'on cherchait à les congédier. Peut-être eût-il été plus sage de ne faire ni l'un ni l’autre. On les avait arrachés à leurs travaux, etils se voyaient un embarras diplomatique, un sujet de trouble autour des exilés, une cause involontaire de persécution
1 Une lettre du Père Druilhet, datée de Tæplitz, 8 juillet 4833, contient, sur les études et ie caractère du due de Bordeaux , des aperçus et des prédictions qui se son tous réalisés. On y lit: « Dès ce moment, la confiance s’établit entre le maitre et l'élève. — J'ai des défauts, lui dit le jeune Prince, mais je les connais et je désire siucèrement m'en corriger. — Monseigneur, il est deux moyens infaillibles. —
Oh! quels sont-ils? — Réfléchir et se vaincre, » Ces mots frappèrent tellement le jeune duc qu’il en M sa devise, »
pour la Société de Jésus. L'obéissance due au Général et la touchante confiance de l'orphelin royal les soutinrent dans cette épreuve. Le baron de Damas lutta avec eux , il se retira avec eux. L'Evèque d'Hermopolis fut désigné pour les remplacer avec le mathématicien Cauchy. Après avoir vu couler les larmes du duc de Bordeaux et avoir recueilli les regrets de la famille, les deux Pères abandonnèrent Prague, le 3 novembre 1833, Ils n’y avaient séjourné que quatre mois et demi ; mais , dans ce court espace de temps , il leur fut donné de faire prendre une nouvelle direction aux études et au caractère de leur élève, ils purent donc, en lui. disant adieu, bénir le Scigneur.
Cette évocation inaltendue des disciples de Loyola , cet appel d'une famille proscrite de France pouvait inquiéter la dynastie d'Orléans, etraviver parmi les Révolutionnaires la haine contre les Jésuites. Le roi Louis-Philippe et ses ministres apprécièrent sainement alors la véritable position de l'Ordre de Jésus. M. Thiers lui-même, qui eut à ce sujet des conférences avec le Provincial, ne s'alarma ni pour le présent ni pour l'avenir d’une conduite toute naturelle, et d'une déférence que les victimes des ordon nances du 16 juin 1828 témoignaient au Monarque signataire de ces mêmes ordonnances.
Le jour où Deplace et Druilhet se mirent en route pour remplir le vœu de Charles X , la Compagnie perdait une de ses gloires. Le Père Nicolas de Mac-Carthy expirait à Annecy le 3 mai. N6 à Dubiin en 1769, dans une de ces antiques familles irlandaises qui ont tout sacrifié à leur Foi, Nicolas de Mac-Carthy s’était, dès son enfance , destiné au Saccrdoce. La Révolution suspendit sa vocation, sans interrompre ses études etses bonnes œuvres. Quand la paix fut accordée à l'Eglise, Mac-Carthy se voua au service des autels, Dans le monde, il avait su, comme Tacite le dit d’Agricola , se faire excuser ou louer par la franchise de sa piété ; dans le sacerdoce, il éleva ses vertus jusqu’au sublime de la bonté. La perfection était un besoin de cette âme privilégiée ; il la chercha dans la Compagnie de Jésus. Il fut tout à la fois le Bourdaloue et le Massillon de son temps ; il régna par la parole, selon l'expression d’un des plus célèbres prédicateurs de l'époque. Il fut écouté, parce qu'il était convaincu; et, lorsque le trépas vint
le saisir , l'Evèque d'Annecy voulut assister le Jésuite à ses derniers moments, afin d'apprendre de lui les joies chrétiennes de la mort!.
À quelques années d'intervalle, le 2 mai 1837, la Compagnie voyait une pareille unanimité de regrets suivre au tombeau un autre de ses Pères. Un enfant du peuple, Nicolas-Marie Potot, né à Metz, le 22 juillet 1771, attirait autour de son cercueil les mêmes respects que le descendant des Mac-Carthy. La vie de Potot avait été aussi agitée que l’époque dans laquelle il avait vécu. Licencié en droit, avocat à dix-sept ans au Parlement de Metz , soldat de la République française, chef de bataillon sous l'Empire, il avait au barreau comme sur les champs de bataille déployé autant de science que de bravoure. C'était un de ces hommes que les révolutions seules peuvent produire. Ses blessures le mettaient dans l'impossibilité de parcourir plus longtemps la carrière des armes. À ce cœur , pour qui le repos était un tourment, il fallait une activité incessante. La gloire militaire lui était interdite ; il chercha dans la Religion un nouvel aliment. En 1818 ,il est ordonné prêtre; aussitôt il se jette dans les œuvres de la charité avec cette ardeur qui l'emportait dans les combats. {l devient le missionnaire du Pays-Messin , le père des pauvres, le consolateur de toutes les souffrances. Au milieu de ces dévouements, Potot qui, malgré ses soixante-deux ans, garde en son âme toute l'énergie de la jeunesse, aspire à entrer dans la Compagnie de Jésus. Il y est
* Le Prélat écrivait le lendemain, 4 mai 4833: « Sa belle âme n’a pas eu d’absence jusqu’au dernier moment : la Foi, la confiance et l'amour s’en élaient tellement emparécs , qu’il n’a jamais plus dit un seul mot qui ne fût un éclair céleste qui sortait de ses entrailles comme d’un sanstuaire de piété! Ah ! Monsieur , si le Père de Mac-Carthy élait si grand en chaire par sa sublime éloquence , il nous a paru à tous un vrai géant sur son lit de douleur, jamais sermon si touchant, ni paroles aussi brülantes que celles que nous avons entendues, peudant plusieurs jours, de celte bouche mourante, Ses confrères les Jésuites l'ont constamment assisté, Mes bons prêtres, mes pieux séminaristes ne l'ont quitté ni le jour ui la nuit: tous ont ambitionué de recevoir sa bénédiction, et tous l'ont reçue avec une religieuse reconnaissance. Jaloux de conserver ce précieux dépôt, le chapitre de ma cathédrale m'a demandé de le placer dans cette église, où saint François de Sales avait si longtemps jadis exercé son ministère. Je n’ai pas cru devoir refuser cel honneur et celle faveur à un Clergé qui y attachait un si haut prix; et, malgré les désirs et la modestie du vénérable défunt, qui aurait voulu reposer à Chambéry , au milieu de ses frères, uous le cunserverons dans la cathédrale d'Annecy, et dans quelques heures mon chapitre et mes autres prètres viendront enlever d'auprès de nai cet ancien ami pour le porter dans celte église antique qui tressaillera en recevant un tel dépôt. »
reçu en 1833, et le chef de bataillon de l'Empire et le chanoine de Metz veut vivre et mourir Jésuite. Son nom était aussi populaire dans le nord de la France que ses vertus. On honorait en lui le vieux soldat mutilé au service de-la République et le prêtre dont la parole fécondait la bienfaisance chrétienne. Sa mort précieuse devant le Seigneur fut un deuil publie dans toute la ville de Metz. Ses compagnons d'armes, ses collègues du chapitre, les magistrats, les indigents de tout Age et de tout sexe qui avaient été ses plus chers amis , l'état-major de la place et le Clergé, confondus autour de ses restes mortels , donnèrent un dernier témoignage d'estime au Jésuite, dont chacun célébrait le nom. ‘L'épée et les épaulettes du soldat étaiint déposées sur son cercueil à côté de l'étole du prêtre , et ce fut à travers les bénédictions de la foule, que les lugubres roulements du tanbour ne parvenaient pas à couvrir, que le Père Potot descendit dans la tombe.
Isolés au sein des villes et se livrant à l'étude des sciences sacrées, les Jésuites, protégés par l'indifférence gouvernementale, s'efforçaient de reprendre le cours de leurs travaux. À Paris et dans les provinces, ils revenaient sans bruit : avec cette persévérance que rien ne fatigue, ils poursuivaient l'œuvre interrompue. Ils avaient mis à profit ces quelques années de silence pour former des orateurs et des guides spirituels. La pénurie des pa- roisses, les besoins du Clergé leur laissaient un vaste champ à cultiver. Les Evêques commencèrent à les introduire dans leurs diocèses comme d'infatigables auxiliaires. L'administration et la magistrature se recrutaient dans un cercle hostile à la Compagnie. Tous les fonctionnaires nourrissäient contre elle de vieilles inimitiés, ou des préjugés que le maniement des affaires ne parvenait même pas à déraciner. Les Jésuites campaient au milieu de leurs ennemis ; ils agissaient, ils préchaient sous leur regard inquisitorial, et ils n’offrirent jamais à la malveillance une occasion de les incriminer. Les Jésuites n'étaient point chargés de détruire le gouvernement ou de veiller à sa sécurité. Sous la . branche aînée, on leur avait fait le reproche immérité de s’occuper des choses terrestres: afin de ne pas voir se renouveler ces imputations, ils jugérent utile de garder encore plus sévèrement une stricte neutralité. D'autres soins remplissaient leur vie, et VI. 23
.€e fut à. dater de cette époque que, toujours brülants du désir d'étendre le royaume du Christ, ils propagèrent le mouvement catholique par la chaire, par le tribunal de la pénitence et par les retraites spirituelles. ?
Avec le gouvernement de juillet, il n’était plus possible d'arriver aux honneurs et à la fortr:ne par une piété menteuse, L'Eglise ne devenait plus le piédestal des ambitions impatientes. La
tartuferie politique succédait à l'hypocrisie religieuse ; la con-
viction seule pouvait, et non sans peine, faire excuser la pratique
. des devoirs. En présence de cet état de choses, les Jésuites cru-
rent que le principe chrétien devait reconquérir son ancienne
. splendeur; ils se dévouèrent à re travail de recomposition. Les Evêques les soutinrent, ils les patronèrent, et la voix des disciples de saint Ignace retentit sur tous les points de la France. Ils avaient embrassé un rude apostolat. Ils annonçaient les vérités éternelles dans les cathédrales des grandes cités comme au fond de la plus modeste église de village; ils évangélisaient les riches et les savants de la terre en même temps qu'ils distribuaient aux petits enfants le pain de la parole divine. Cette multiplicité d'œuvres saintes ne réalisait pas encore l'espoir qu'ils s'étaient proposé. Il fallait, pour faire porter des fruits de salut aux nouvelles
‘générations, entretenir le feu sac dans le cœur du Prêtre, lui inspirer l'amour des devoirs sacerdotaux, le conduire par le recueillement à une perfection plus entière et ranimer les ardeurs de la charité que l'isolement affaiblissait quelquefois.
L'usage des retraites ecclésiastiques n'était pas très-répandu ; la disette d’orateurs parlant avec l'autorité de la vertu et de la science se faisait vivement sentir dans le Clergé, absorbé par les soins pastoraux. Il importait de créer une pépinière de prédicateurs qui expliqueraient chaque année aux Ecclésiastiques administrant les paroisses les obligations du sacerdoce. Les Jésuites se consacrérent à cette glorieuse mission. Le Clergé
accepta ayec reconnaissance des paroles qui le fortifiaient dans l'accomplissement de ses vœux. Les Jésuites furent ses guides dars l’oraison, ses frères dans la charité, ses vicaires dans la direction des églises. Un sentiment d'émulation les réunit dans
, la même pensée, et les Evêques, heureux de cette féconde fra-
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ternité, ne tardèrent pas à s’y associer. Les Pères de la Compagnie devinrent les orateurs de la plupart des retraites pastorales ; en 1844 ils en donnèrent soixante, et ils ne purent bientôt plus suffire aux demandes de l'Episcopat et du Clergé.
Pendant ce temps, d’autres enfants de l'Institut apparurent dans les chaires de la capitale et des villes les plus importantes. Ils apprirent aux Catholiques à bénir le nom de la Compagnie.
On avait fermé à l'Ordre de Jésus la carrière de l’enseignement; il lui était interdit de répondre à la confiance des familles et de jouir d’un droit proclamé par la Charte de 1830. Les Jésuites ne peuvent former des savants, ils travaillent à faire des Chrétiens. Les succès qu'ils obtenaient ne tardérent pas à éveiller l'attention des débris de la philosophie du dix-huitième siècle. 1l y avait des vétérans révolutionnaires qui prenaient au sérieux les exagérations de la presse libérale, et qui, en voyant un prêtre dans un disciple de Loyola, ne demandaient pas mieux que de le censurer ou de le flétrir par la seule raison qu’il était catholique. A côté de ces hommes n'ayant jamais eu que la brutale audace de la proscription, il surgissait une autre école qui, traduisant en apophthegmes éclectiques les principes de 1793, enveloppait ses jalousies de nuages transparents et les soufflait au cœur de la jeunesse avec une ferveur corruptrice. Cette école, dant les passions studieuses ne faisaient qu'irriter la soif de l'or, des plaisirs et des honneurs, envahissait toutes les avenues du pouvoir. Elle avait pris à bail la régénération de l'humanité, et, sous ses préceptes délétères, l'humanité tombait en dissolution comme un corps gangrené.
Ces deux systèmes, sans procéder par les mêmes moyens, tendaient au même but. Afin d'y arriver plus sûrement, ils avaient essayé de s’immobiliser dans l'Université de France. La plupart des professeurs que l'Etat donnait à la jeunesse ‘supportaient avec douleur le joug auquel ils se sentaient attachés. Ils rougissaient de honte en cherchant à comprendre les théories d'impiété ou d'indifférence religieuse qu’on leur inculquait, et plus d’une fois on avait entendu quelques Universitaires démasquer coura-
geusement de pareilles manœuvres. Mais, disséminés dans les villes de provinces ou sans influence dans Paris, ils n'avaient pas,
comme les antagonismes du Catholicisme, un centre d'action, un lien commun, une franc-maçonnerie philosophique. De même qu'aux meilleurs jours de la Restauration, l'Université se voyait débordée. Elle était sous la férule d’un petit nombre d'austères intrigants. Malgré M. Guizot et malgré M. de Salvandy, la minorité savait dominer par la crainte ce peuple d’instituteurs. Déjà, le 22 août 1823, l’abhé de La Mennais, s'adressant à l'Evêque d'Hermopolis, alors grand-maître, dénonçait les audacieux abus ‘introduits dans les colléges.
« Une race impie, dépravée, révolutionnaire, écrivait l’auteur de l'Æssai sur l Indifférence, se forme sous l'influence de l'Université. Déjà dans ses pensées aveugles et dans ses espérances sinistres, cette jeunesse turbulente médite des bouleversements ; elle sait que le monde lui appartiendra, et le monde, dans un temps peu éloigné, apprendra, si rien ne change, ce que c’est que d'être livré à des hommes qui dès leur enfance ont vécu sans loi, sans religion, sans Dieu.
» Une sorte de régularité extérieure, des actes de culte exigés par les réglements trompent encore, sur l’état des écoles, quelques personnes confiantes qui ignorent que ces actes dérisoires ne sont le plus souvent qu'une profanation de plus. Mais ce qui pourrait paraître incroyable, et n'est cependant que trop certain, c'est que, malgré des apparences commandées, on parvient quelquefois à ôter aux élèves jusqu’à la possibilité de remplir leurs devoirs religieux. Ainsi, le chef d'un collége avait réglé le nombre d'enfants que l'aumônier devait confesser en une heure ; un d'eux ayant dépassé le temps fixé, et voulant achever sa confession, fut enlevé de force du confessionnal par un des maîtres d'étude.
» Monseigneur, je lis dans l'Evangile que, les disciples de Jésus-Christ, éloignant de lui les petits enfants qu'on lui présentai, il fut ému d’ indignation et leur dit : « Laissez les petits » enfants venir à moi, et ne les empêchez pas d'approcher; car » c’est à ceux-là qu'est le royaume de Dieu. »
» Ne pouvons-nous pas adresser à l'Université les mêmes paroles? ne pouvons-nous pas lui dire : « Laissez les petits enfants qui vous sont confiés venir à Dieu, à Jésus-Christ, et ne les empèchez pas d'approcher : ne leur fermez point la voie du salnt :
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ne souffrez pas que l’on corrompe par des leçons d'impiété et des exemples de libertinage la pureté de leur foi et l'innocence de leurs mœurs. Un compte terrible vous sera demandé de ces jeu-nes âmes que Dieu appelle à son royaume : malheur à qui les dépouille de ce céleste héritage, ou qui permet qu'on le leur ravisse! Trop longtemps on les a séparés de leur père; laissez-les revenir à lui : que vos écoles cessent enfin d’être les séminaires de l’athéisme et le vestibule de l'enfer. »
Ces éloquentes colères, autorisées par la polémique, mais auxqueles l’impartialité de l’histoire ne peut pas souscrire sans examen, étaient un cri d'alarme qui retentit dans toutes les familles. La Mennais le jetait au nom de la Religion et de la patrie; jusqu'en 1840, les Jésuites se contentèrent de gémir en secret sur des maux dont il ne leur était pas permis de tarir la source. Leur action sur les masses et la confiance du Clergé furent pour les tyrans de l'Université un perpétuel sujet d'inquié-
-tudes. Une croisade contre le Clergé fut résolue. La dénomination de Jésuite avait encore dans quelques souvenirs un prestige de terreur ; on l’exhuma peu à peu.
Le premier symptôme de cette conspiration se manifesta chez M. Cousin. M. Cousin avait poussé sa philosophie aux grandeurs. Il la faisait riche, puisqu'il ne parvenait pas à la rendre intelligible. Brillant rhéteur, écrivain impétueux, :! avait, comme tous les sophistes, l'amour de la domination et üu paradoxe. Placé à la tête de l'instruction publique, il voulut y signaler son passage par une innovation décelant ses tendances. Il ne trouva rien de mieux que de glisser au programme «‘ficiel pour le baccalauréat és-lettres les deux premières Provinciales de Pascal. Imposer à la jeunesse un livre condamné par l'Eglise, c'était un défi au Clergé, à la famille, à l'Etat lui-même. M. Cousin s’avouait cela ; mais l'Université voyait son monopole sapé par toutes les intelligences et par toutes les probités. La liberté d'enseignement ne devait pas être comprimée plus longtemps pour le triomphe de l'éclectisme ; il importait d’en finir avec cette promesse qui ne se réalisait jamais. En habiles tacticiens, les Universitaires se firent de la Compagnie de Jésus un rempart. On songeait à émanciper la famille : toat aussitôt ils évoquent le fantôme du Jésuitisme
De 830 à 1840, les deux tribunes législatives, la presse et les divers partis n'ont cessé de railler les {rayeurs des Dupin, des Portalis et des Montlosier de la Restauration. Tout le monde alors confessa que leurs craintes étaient chimériques; chacun même admit le public au déploiement de ses forces, et M. Saint- Marc-Girardin, l’un des chefs de l'Université, disait à la Chambre des Députés ‘ en parlant des disciples de l’Institut : « Comment, Mess'eurs, vous avez peur de cette Société sans cesse traquée et toujours immortelle? vous en avez peur, et lorsque je consülle notre histoire, je vois qu’en 1763 vous l'avez vaincue, et aujourd’hui vous avez tout ce que vous ont donné nos péres : vous avez je ne sais combien d'éditions de Voltaire, espèce d'artillerie qui combat sans cesse les Jésuites ; vous les avez répandues partout ; vous avez plus que les anciens Parléments, vous avez la tribune, tous les pouvoirs publics ; vous êtes vous-mêmes debout, tout prêts à frapper avec les lois tous ceux qui voudraient attenter aux libertés publiques ou inspirer des doctrines funestes Et, malgré tant de pouvoir et de puissance qui vous viennent de vos }\ devanciers , de vous-mêmes, de vos écrivains immortels et de vos lois, malgré tout cela, vous avez peur! Mais je ne mets pas si bas la civilisation de 89 qu'elle ait peur des Jésuites. Je crois qu'elle est capable de supporter, de combattre la concurrence. Et, quant à moi, je ne ferai jamais un aveu qui nous abaisserait à ce point dans l'opinion de l'Europe. »
Le courage contre la Société de Jésus était si bien passé dans les mœurs que le Journal de Débats, à la date du 4 janvier 1839, en faisait parade lui-même. I! s'exprimait ainsi : « Est-ce bien L sérieusement que l’on redoute aujoard’hui les empiétements re- f ligieux et le retour dela domination, «léricale? Quoi! nous sommes | les disciples du siècle qui a donné Voltaire au monde, et nous craisnons les Jésuites!
» Nous vivons dans un pays où la liberté de la presse met le pouvoir ecelésiastique à la merci du premier Luther venu qui sait tenir une plume, et nous craignons les Jésuites ! » Nous vivons dans un siècle où l’incrédulité et le scepticisme coulent à pleins bords, et nous craignons les Jésuites !
1 Moniteur du 23 mers 1837, p. 655.
esse et in, des monde chacun Saintambre iment, uée et nsülle ujour- 15 avez rie qui tout ; ibune, , tout ttenter s Et, de vos et de ets pas e crois rence.
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» Nous sommes Catholiques à peine, Catholiques de nom, Catholiques sans Foi, sans pratiques , et l'on nons crie que nous allons tomber sous lc joug des Cengrégations uliramontaines ! "
» En vérité, regardonsinous miéux nous-mêmes, et sachons mieux qui nous sommes ; croyons à la force. à la vertu de ces libertés dont nous sommes si fiers. Grands philosophes que nous sommes, croyons au moins à notre philosophie. Non , le d ager n'est pas où le signalent nos imaginations phéoëe péeé: Vous calomniez le siècle par vos alärmes et vos clameurs pusillanimes. »
Telle était en 4839 la situation des esprits ; le Journal des Débats la constatait. Avec un luxe de raïlleries au moins ineonvenantes, il faisait trophée de la corruption ou de l'indifférence ; il inspectait les faisceaux d'armes philosophiques déposés dans les arsenaux de l'Etat, de l'Université et de la Presse contre les enfants de saint Ignace, et il souriait devant des frayeurs imaginaires qu'il n'avait pas intérét à propager. Le temps n'était pas où il allait s’écrier ‘ dans le paroxysme de son effroi : « Qu'importe que les Moines de la rue des Postes ou de la rue Sala soient des saints, s'ils cachent dans les plis de leur robe d’innocence le fléau qui doit troubler l'Etat ? Qu'ai-je affaire de vos vertus, si vous m’apportez la peste ! »
En 1839, le mot d'ordre était d’inspirer une sécurité parfaite et de voir les choses sous leur véritable aspect; en 1840, l’on. commence à croire qu'il faut donner un aliment à l'éternel besoin de controverse qui travaille la France. L'Université fit accepter le Clergé et les Jésuites. Dans l'intervalle de quelques mois, ils se préseniésent menaçants et redoutables. M. Cousin honorait l'auteur des Provinciales aux dépens ‘2 la jeunesse ; il inaugura cette levée de boucliers en faisant glorifier l’écrivain janséniste par l’Académie. Il proposa l'éloge de Pascal comme sujet du prix d'éloquence ; et le 15 mai 1842, M. Lherminier put dire avec toute raison dans la Revue des Deux-Mondes : « Pascai écrivit les Provinciales , et le démon de l'ironie fut déchainé contre les choses saintes. Les Jésuites reçoivent en apparence tous les coups; mais la Religion en est frappée avec eux. Pascal a préparé les voies, Voltaire peut venir. »
* Journal des Débats du #mars 1845.
Voltaire vint en effet; l'impudique insulteur de Jeanne d'Arc eut son ovation au sein de l’Académie française.
Cette émeute d'Universitaires, qu'aucune réaction, qu'aueune attaque n'avaient provoquée et qui s'élançait dans la rue pour maintenir le Monopole dont la liberté s'apprètait à faire justice, tira l’épiscopat de sa réserve habituelle. Les Evêques vivaient dans leurs diocèses, loin de la cour, et, concentrés dans . jeurs sollicitudes pastorales, ils ne s’occupaient qu'à développer le germe chrétien. Selon une parole de M. Guizot : « La majorité, la grande majorité du Clergé ne songeait qu’à accomplir sa tâche religieuse et morale; elle ne demandait pas mieux que de s’y dévouer en s'y renfermant. » Mais cette abnégation ne faisait pas le compte des turbulences et des vanités de rhéteur. Il fallait engager quelques prélats dans la querelle, afin d'acquérir le droit de les confondre tous sous la même accusation de connivence avec les Jésuites. L'Université, par son petit troupeau d'enfants perdus de l’éclectisme, avait jeté dans ses chaires ou dans ses ouvrages, de désolantes doctrines.
Tout y était Dieu, excepté Dieu lui-même; tout, dans leur théorie, devait être vrai, excepté la vérité. Les adeptes les plus fervents de cette nuageuse philosophie, qui crée l'obscurité afin d’introniser le scepticisme, envahissait les Facultés du royaume. On les plaçait à Paris, à Lyon, à Toulouse, à Strasbourg, à Bordeaux, comme des jalons. Leur enseignement était contraire aux intérêts de la Foi, de la Famille ef de l'Etat; l'Etat les laissait agir ; les Archevêques de Toulouse et de Lyon, les Evêques
g Chartres et de Belley furent les premiers à prendre en main la défense des principes sociaux. À part leur devoir de À des âmes, ils avaient, comme citoyens, un droit incontestable examiner, à juger des système: qui se produisaient par la M du professorat ou de la publicité. Dans un temps où l'on discute les rois et les Pontifes, où les bases de l'autorité religieuse et civile sont mises en question comme des problèmes, l'Université prétendait accaparer le privilége de lout nier, de tout détruire et celui plus exorbitant de condamner au mutisme les hommes qui refusaient de porter son joug. Elle était l'agresseur, et, au premier mot de réponse , elle criait à la persécution.
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. | Jô!
On devenait intolérant par cela seulement que l'on ne consentait pas à laisser quelques pédagogues répandre en paix leurs semences de doute. Avec les pères de famille, les Evêques réclamaient la liberté d'enseignement; on les peint comme des despotes tendant à asservir la pensée humaine. Îls trouvaient un appui naturel dans les journaux catholiques ou indépendants ; on se fait une arme de la polémique de ces journaux. L'on s’empare de leurs colères répondant à d’autres colères. La guerre était déclarée des deux côtés; les avocats de l'Université s’aperçoivent que la victoire ne tardera pas à leur échapper, et que le bon sens public fera tôt ou tard justice de leur complot permanent contre les droits de tous. Îls cherchent un type pour personnifier leurs passions rancunières. En 1842, ils se sonvinrent de 4827; ils jetèrent dans la mêlée le spectre du Jésuitisme.
Comme en 1828, on s'apprête à doter les enfants de saint Ignace d'une de ces puissances occultes, qu'avec les cent voix de la presse il serait impossible au prince le plus entreprenant de maintenir durant vingt-quatre heures. On procède par les mêmes moyens, et, chose qui confond la raison, on :btient le même résultat. Jusqu'à ce jour, l’existence des Jésuites n’a été un mystère ni pour le gouvernement, ni pour la révolution, ni pour l'Université. M. Thiers, connaissait cette existence lorsqu'il était à la tête des affaires. Alors il ne craignait pas d'entourer les disciples de l'Institut d’une modération bienveillante, 1l rendait justice à leur prudence ; il osait mème sourire des terreurs que leurs adversaires affectaient.
Mais, exilé du ministère, il essayait de remettre à neuf sa popularité, tant de fois compromise par des mesures aussi fatales à la liberté qu’à l'honneur de la France. Il n'avait pu tuer la presse sous ses coups, il l’achevait en lui dictant son éloge. Le journalisme constitutionnel souscrivit à ce marché, et, en échange d'un pareil sacrifice, il contraignit M. Thiers à prendre sous son patronage les attaques de l'Univeisité.
Ce n'était ni à l’Episcopat n. à la Compagnie de Jésus que M. Thiers prétendait être hostile ; mais à M. Guizot. Le publiciste protestant, plus magistrat, plus digne dans ses mœurs, dans son langage ct dans ses croÿances, se regardait tenu, par le seul
362 CILAP. VII. — HISTOIRE
fait de la différence des cultes, à de justes égards envers les Pontifes de l'Eglise catholique. Religieux par instinct et par raison, ne cherchant pas la célébrité, comme M. Thiers, sur chaque borne de la rue, il répugnait à l’idée de mêler son nom aux excès que le scepticisme moqueur de son rival allait inspirer. M. Guizot, aimant le pouvoir pour le pouvoir lui-même, le prenait au sérieux; M. Thiers n’y voyait qu'un moyen et jamais un but. L'un désaprouvait cette croisade sans motifs qui ne devait aboutir qu’à des résultats sans portée; l’autre s'y jetait, poussé par son insatiable besoin de mouvement.
Quand l'Université eut passé la revue de ses forces et calculé le nombre de ses auxiliaires, elle attaqua à visière découverte. Le 45 avril 1842, deux suppléants de l'Ecole Normale se présentent aux Collèges royaux de Ch:rlemagne et de Henri IV. Dans l'espoir d'imprégner les élèves de leurs passions, ils donnent pour sujet de discours français : « Arnauld accusant les Jésuites et défendant l’Université. » Le zèle avait emporté trop loin ces jeunes rhéteurs ; le grand-maître, M. Villemain, leur recommanda plus de circonspection. Mais, pour leur fournir un modèle d'agression parlementaire, on l’entendit, le 30 juin 1844, attaquer la Compagnie de Jésus : « Quel souvenie plus instructif aujourd'hui même, disait-il à l’Académie française, et quelle polémique plus intelligible pour notre temps que la résistance de tant d'hommes éclairés et vertueux , dont Pascal était l'âme et la voix, et leurs combats passionnés contre cette Société remuante et impérieuse que l’esprit du gouvernement et l'esprit de liberté repoussent également! » Ainsi, d'après le ministre de l'instruction publique, l'esprit de liberté procédait par l'intolérance aux yeux de l'autorité, il n’acquérait droit de vie qu’en repoussant une classe de citoyens. Ces singulières théories trouvaient de l'écho. On y applaudissait avec fureur; la presse les commentait chaque jour avec des frayeurs incompréhensibles. Le pouvoir jetait le cri d'alarme ; toutes les nuances de l'opposition anticatholique prirent ce cri au sétieux. M. Dupin, devant l'évocation des Jésuites, pâlit sur son siége de Procureur-général à la Cour de cassation : M. Mignret essaya ses forces’ contre
1 Séance de l’Académie française du 8 décembre 1842.
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« cette Société fameuse qui nie reconnaît d'autre gouvernement que celui de Rome, n’a d'autre patrie que la Chrétienté et ne sort dé sa mystérieuse obscurité que pour reparaître en, dominatrice parmi nous. »
Au dire des plus hauts fonctionnaires, les Jésuites étaient les maîtres de la situation ; ils absorbaient la France; ils régnaient à la place de Louis-Philippe; ils gouvernaient malgré les minis tres; du fond de la rue des Postes, ils avaient prise sur les deux Chambres. Les uns les accusérent de tendre au renversement du trône; les autres affirmérent qu'ils avaient la force et la volonté de bouleverser les Institutions. Ce fut la thèse la plus commune; la Gazette de France en inventa une nouvelle. Les Jésuites lui apparurent sous les traits des plus fermes appuis de la royauté de 1830. Ils avaient prêté leur concours à la dynastie d'Orléans; ils l'avaient patronée; et, puisqu'ils n'étaient ni Gallicans ni Réformistes, la Gazette les abandonnait à l'ingratitude de leurs anciens protégés ?.
1 On lit dans la Gazette de France du 29 décembre 4844:
« ILest hors de doute que les Jésuites ont rendu de très-grands services à l’ordre de choses actuel, Ce sont eux qui ont plaidé sa cause à Rome ; ce sont eux encore qui, pur leur action, ont rallié une partie du Clergé au nouveau gouvernement, Partout enfin où leur influence a pu s'exercer, elle a été favorähle à la dynastie de 4830. Ils ont blämé de la manière la plus formelle l'opposition qu’on fuisait à son gouvernement, 11s ont continuellement représenté l’avénement d’un régime nouveau comme un effet de la volonté de la Providence qu'il fallait respecter, et leur tendance a toujours été d’éloigner les esprits des luttes de la politique pour les occuper uniquement de la Religion; si bien que les Royalistes qui ont subi leur direction se sont ou ratiachés à la royauté de juillet, ou du moins détachés de leurs opinions, au point de ne plus les regarder que comme un souvenir qui ne devait devenir pour eux le principe d'aucune action politique. »
Et plus loin , la Gazette ajoute :
« Les services que les Jésuites rendaient avaient quelque chose d'intime et de confidentiel qui ne pouvait étre apprécié que par un gouvernement personnel,
» Ainsi les Jésuites étaient tout à la fois favorables à la dynastie et conirsires à ceux qui avaient élevé la dynastie sur le pavois; ils acceptaient le résultat de la révolution, mais ils repoussaient les principes de la révolution; ils étaient dynastiques sans être révolutionnaires,
» Ceci explique parfaitement la levée générale de houcliers qui a eu lieu dans tout le camp dynastico-révolutionnaire contre les Jésuites, L’alarine a été d'autant plus vive et les a: aques ont été d'autant plus violentes, que l'on a compris que l’on avait affaire non-seulement à des adversaires, mais à des concurrents. »
Telles sont les bases de la polémique soutenue par la Gazetfe contre les Jésuites. Nous n’incriminons pas les intentions dont Dieu seul resie juge; nous croyons même que le journal du Gallicauisme n’a poussé si loin les démonstrations de sa théorie que par un de ces jeux d’esprit dont certains publicistes prennent l'initia+ tive pour donner plus de saveur à leur politique. Dans ces artificieux mensonges, la Gazette ne vit qu’un moyen de débarrasser son parti de ce qu’elle appelle l'impopularité des Jésuites. Son plan de campagne ne réussit pas, quelque perfide qu’il
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Tous ces rêves de cerveaux malades, tous ces dangers factices auxquels chaque parti s'efforçait d'arracher la Francs, préoccupaient fort peu l'attention p'blique. Le peuple refusait de se laisser prendre au piége de 1828. On résolut de faire violence à cette attitude par une émeute de toutes les capacités philosophiques et législatives.
Dans les premiers mois de l'année 1843, un livre parut sous le titre : « Le Monopole universitaire, destructeur de la Religion et des lois. » Ce livre était signé par l'abbé Des Garels, Chanoine de la Métropole de Lyon. Jamais peut-être plus rude coup n'avait été porté à l'Eclectisme. C'était un acte formidable d'accusation, un réquisitoire accompagné de toutes les pièces probantes. Au premier coup d'un pareil canon d'alarme, retentissant aux oreilles de l’épiscopat, des familles et de l’Europe entière, l'Université, mise sur la sellette, se jugea blessée à mort. Cet ouvrage la saisissait dans ses œuvres vives, et il en étalait les plaies. Né d’une pensée catholique, il semblait avoir élé inspiré par ces paroles de M. Dubois, membre du Conseil de l'instruction publique et directeur de l'Ecsle Normale { : « Rien de stshic, ricr de grand ne peut se tenter, disons plus, rien de mors, cur aucune conviction libre ne peut vivre dans un corps comme celn: de l'Université, sans cesse exposée à démentir le lendemain ce qu'elle professait la veille. Il y a longtemps que, pour la première fois et les premiers, avec suite, méthode et fidélité, nous avons réclamé contre le monopole, destructeur de toute croyance et de toute instruction. »
Le Monopole, dont, comme on le voit, un des chefs de l'Université, a lui-même fourni le titre, développait cette terrible fat en apparence; il n'allait à rien moins en effet qu’à rendre les Jésuites odieux aux légitimistes et aux révolutionnaires de toutes les nuances. 11 dénonçait à l’Eurupe les enic:1ts de Loyola comane les points d'appui d’un gouvernemeu! personnel, comme les auailiaires secrets du roi Louis-Philippe. (était presque conseiller à ce prince de les persécuter pour prouver qu'il n'avait avec eux aucune alliance secrète, Ï n'est pas possible que de pareils calculs suicnt entrés dans le cœur d'écrivains religieux: nous ne nous y arrétons que pour indiquer quelle fut à cette époque la pénible situation de la Société de Jésus, Elle s'était tenue à l'écart de toute affection, de ‘oute hostilité politique. Elle se contentait de précher le bon ordre , la paix, et de faire surnager Pintérèt de la Religion au milieu de toutes les couvulsions des partis. On prit teste de cette prudence sacerdotale pour lui imputer des actes dont
l'impossibilité était évidente, mais dont le soupçon seul pouvait lui coûter fort cher. 1 Globe du 5 juillet 1828,
accusation portée par / National en septembre 1842 : « L'éducation que donne l'Université, disait la feuille républicaine, est impie, immorale, incohérente, Nous renonçons à tracer ici le sombre tableau qui est malheureusement sous nos regards ; mais que nos lecteurs songent un instant à Le que le régime où nous vivons a fait d'une grande partie de la jeunesse française, et ils pourront trop aisément suppléer à ce que nous taisons.
» L'éducation première "Université est responsable, x fait place chez nous à u: ‘me et de corruption prématurée. »
La plainte du National, passant dans les harangues des députés radicaux et calvinistes, empruntait quelque chose d'officiel au Journal des Débuts. Le 6 novembre 1842, on lisait dans ses colonnes : « L'école éclectique, pour l'appeler par son nom, est aujourd'hui maîtresse et maîtresse absolue des générations actuelles. Elle occupe toutes les chaires de l'enseignement ; elle en a fermé la carrière à toutes les écoles rivales ; elle s'est fait la part du lion; elle a tout pris pour elle : ce qui est assez politique, mais ce qui est un peu moins philosophique. Le publie a donc le droit de demander compte à cette école du pouvoir absolu qu’elle a pris et que nous ne lui contestons pas d’ailleurs ; elle a beaucoup fait pour elle, nous le savons; mais qu'a-t-elle fait pour le siècle? qu'a-t-elle fait pour la société? où sont ses œuvres, ses monuments, les vertus qu'elle a semées, les grands caractères qu’elle a formés, les institutions qu'elle anime de son souffle? Il est malheureusement plus facile de s'adresser ces questions que d'y répondre. » ‘
L'auteur du Monopole Universitaire ne s'était pas montré d'aussi facile accommode:nent que la feuille doctrinaire. Comme elle, il s’adressait la même interrogation ; mais dans les œuvres de ces philosophes, se faisant du professorat un marchepied pour arriver aux honneurs et aux richesses, il trouvait la réponse que leurs frères des Pébats n’osaient donner. Cette réponse, M. Thiers l'avait audacieusement livrée dans /e Na'ional le 6 mai 1830. Alors toutes ses doctrines fausses ou perverses n'étaient qu’en germe. Il n'y avait ni promesse de liberté d'enseignement ni déclaration implicite que l'enfant appartient à l'Etat avant d'ap-
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