VI
philosophie du Jésuitismo ? il faut premiérement ne s’occupèr que le moins possible de Dieu, et même n'en pas parler du tout. Qusstiones de Deo... prætereantur. Que l'on né s'arrête pas à l'idée de l'Etre plus de trois ou quâtre jours. Quant à la pensée de la substance, il faut absolument n’en rien dire, ni4il dicant ; surtout bien éviter de traiter des principes, et par-dessus tout s'abstenir, tant ici qu'ailleurs, multo vero magis abstinendum , de s’occuper en rien ni de la cause première, ni de la liberté, ni de l'éternité de Dieu.
» Qu'ils ne disent rien ! qu'ils ne fassent rien ! Paroles sacramentelles qui reviennent sans cesse et forment tout l'esprit de cette méthode philosophique. Qu'ils passent sans examiner, non eæaminando. C'est le fond de la théorie... Concevez-vous un moment ce que pouvait être cette prétendue science de l'esprit décapitée, rite) de l’idée de cause, de substance et même de Dieu, c'est-à-dire de tout ce qui en fait la grandeur ? »
* Dans ces débauches de l'intelligence universitaire, ameutant les passions sur les bancs du Collége de France, il y eut pour les esprits honnêtes quelque chose de profondément triste. Ils dé-
plorèrent cet abus de la science et de la parole ! que le gouverne-
1.M, Lherminier, professeur luismème au Collége de France, a, dans la Revue des Deux-Mondes du 15 vetubre 4843, porté un jugement impartial sur ses deux collègues : « Nous pouvons, dit-il à la page 482, parier en toute liberté des Jésus/es de MM. Michelét et Quinet. La publication « réussi; le coup & porté, trop bien peul-être. Les deux auteurs ne s’étonueront pas que, fut en défendent les mêmes prinvipes, la liberté de L'esprit huinsin, nous ne parlagions pas toutes leurs opinions.
» Eutraut pour la première fois dans la polémique, M. Michelet s’y est lancé à corps perdu, et il s’est mis à combattre avec une animation tout-à-fait extraordinuire. La vivacité des exclumations de M. Michelet, la franchise de ses exagéralions, dout, jusqu'au désordre de son stylé, montre combien il est sincère et convaincu; mais, qu’il nous perinctie de le lui dire, ni la nature de son esprit, ni le genre die sou talent ue le destineuüt à la polémique. Pour bien combattre, il faut moins d'emportement, L'esprit n’est véritablement puissant dans la polémique que lorsqu’il est maitre de lui-même et de sa colère; les combattants novices sont toujours eu fureur; l’athlète expérimenté reste calme, il prend son temps, choisit son terrain el frappe avec discernement, Enflu il est d'autant plus redoutable à ses adversaires qu'il leur fait équiteblement leur pert, et qu’il a pour eux une déscspérante e! .Magoanime justice. En lisant ce que M, Michelet a écrit contre les Jésuites, on se surprend parfois à prendre contre lui leur défense : à coup sûr ce n'est pas là l'effet qu’il a voulu produire...
» Ici me revient en mémoire celle phrase de M. Michelet : « Ou a dit que je » défendais, on a dit que j'atieudais, Ni l’un ni l’autre... j'enseigne, » Faut-il souscrire à celle prétention? Alors la critique historique serait obligée d’otre plus aévère, car elle aurait à demander comple à l'écrivain de ses jugements, si incom-
r que tout.
pas à ns68 ant ; tout lum , 6, ni
jacrait de non 18 un it déme de
utant ur les s déerne-
Revue s deux ésuiles p bien mümes rs opi-
lancé à ordi-
tions, aincu ; nre de moins 0 Jorsujours terrain saires nie e!
on se pas là
que je 1 souslus séncom
ment se condamnait à ne pas réprimer ; mais tous les échappés des Facultés du royaume étaient descendus dans l'arène. Ils jetaient à la publicité leurs noms ignorés, leurs écrits encure plus inconnus que leurs noms. A l'instant même la presse leur décernait une couronne murale. Ils furent de grands, d’ingénieux écrivains par cela seul qu'ils délayèrent dans un langage aussi plein de violence que d’incorrections grammaticales les naïves apostrophes d’Etienne Pasquier, les éloquentes accusations des Arnauld et les spirituelles calomnies de Pascal.
L'Ordré de Jésus était mis en cause; on ne tarda pas à faire intervenir l'Episcopat. Le Clergé et les familles chrétiennes réclamaient à haute voix les libertés promises ; la Révolution et l'Université leur répondirent par des injures ou par des menaces d’un éternel despotisme. L’Episcopat, les pères de famille et les
plets et si passionnés. M. Michelet se fait illusion à lui-même dans les leçons qu’il a publiées : ce n’est pas l’histoire, c’est la polémique qui est présente, polémique dont le retentissement et l’âpreté placent désormais M. Michelet dans les rangs des plus ardents adyersaires du Catholicisme. »
À la page 184, M. Lherminier juge ainsi M. Quinet :
«a Ce n’est pas M. Quinet qui se défendra d’avoir fait de la polémique dans ses remarquables leçons. On s'aperçoit en les lisant que les altaques qui ont si fort surpris M. Michelet et l'ont troublé outre mesure n’ont pas trop déplu à l’auteur d’Ahasvérus. 11 a compris sur-le-champ le parti qu’on en pouvait tirer pour traiter avec applaudissement des questions que les passions ecclésiastiques remettaient à l’ordre du jour...
» Cest l'Evangile à la main que M. Quinet attaque les Jésuites. I] oppose leur doctrine à l’esprit de liberté chrétienne, et il demande ce qu’il y a de commun entre le Christ et Loyola. Notre auteur a pensé, non sans raison, qu’il aurait beaucoup de force en parlant au nom d’un spiritualisme s’inspirant de l’Evangile. Toutefois cette situation, sielle a ses avantages, a aussi ses inconvénients. En effet, les Catholiques répondront à M. Quinet : Vous parlez en Prolestant. Les mêmes raisons par lesquelles vous condamnez les Jésuites peuvent s'appliquer à la Religion catholique elle-même, à ses développements, à sa Constitution, à Ja Papauté. Vouloir mettre les Jésuites en dehors du Christianisme, est une chose plus spécieuse que solide, C’est aussi plutôt penser en religionnaire qu’en politique et en philosophe. !
» Nous regrettons que M. Quinet n’sit pas accordé plus de temps & l’examen des Constitutious des Jésuites. Nous eussions désiré aussi que, tout en s’autorisant de la bulle de Clément XIV qui supprimait les Jésuites, M. Quinet examinät les causes qui avatent pu déterminer le Pape à ce grand coup d’Elat que ne tardèrent pas à déplorer les plus fidèles soutiens de l'Eglise. Au surplus, sans recourir à des témoignages catholiques, Jean de Müller, historien protestant, ne craint pas, dans son imnpartialité, de terminer le chapitre. qu'il a consacré à la cour de Rome et à la Compagnie de Jésus par ces paroles : « Les sages ne tardèrent pas à penser » qu'avec les Jésuites était tombée une barrière nécessaire et commune à fous “ les pouvoirs *, » 11 y a tout un ordre de considérations politiques dont l'absence est sensible dans les chaleureux développements de M; Quinet, »
* Histoire unicerselle de Jean Æiüler, livre xaur, chap. 1x de l'édit. allemande de 1847. Tubingue.
désuites exposaient leurs plaintes avec moins de rudesse que M. Ledru-Rollin, député radical ; ils ne disaient pas comme lui au mois de janvier 1844 : « Existe-t-il une souffrance plus grande pour l'individu que l'oppression de sa conscience, que la déportation de ses fils dans des écoles qu'il regarde comme des lieux de perdition, que cette conscription de l'enfance ‘traînée violemment dans un camp ennemi et pour servir l'ennemi? » Lamartine, le Protestant Agénor de Gasparin, les publicistes et les journaux eurentle droit de flétrir la servitude intellectuelle que l'éclectisme faisait peser sur la France; ce droit fut dénié aux Pasteurs des âmes, aux Prêtres à qui est confiée la mission d'enseigner. Ils accusaient plutôt avec douleur qu'avec passion. À ces hommes dont les vertus sont une des gloires de la nation, les pamphlétaires de l'Université se mirent à prêcher la morale dans des feuilletons immoraux. Au fond de quelques ouvrages latins destinés à révéler à la pureté du prêtre les crimes ou les vices qu'il doit combattre au tribunal de la pénitence, ils cherchérent une image obscène, et on les entendit pousser des cris de moqueuse pudeur, comme si la luxure découlait à pleins bords de l'enseignement théologique.
Pendant ce temps, les disciples de Loyola laissaient l'orage s’amoncelcr sur leurs têtes ; puis, retirés dans leurs maisons de Paris et des Provinces, ils s'étonnaient de l’omnipotence qu'on leur attribuait. Les choses furent poussées si loin que les chefs de l’Institut crurent devoir une explication publique.
Il y avait parmi eux un orateur dont la voix était connue, dont le loyales et chaleureuses inspirations avaient souvent excité dans les âmes des sentiments d'admiration et de respect. Le Père Xavier de Ravignan fut chargé d'apprendre au monde ce que c'était en réalité qu'un Jésuite. Sa parole retentissait dans les chaires, elle fécondait partout des germes de salut. Son nom méme, en une occasion solennelle, frappa les voûtes de l’Académie française, et il y fut justement glorifié par le chancelier de France. Le 8 décembre 1842, jour de sa réception à l'Académie comme successeur de l'Evèque d’Hermopolis, le duc Pasquier, le descendant d'Etienne Pasquier, eut le bon goût de répudier un rôle d’accusateur sans preuves qu’il trouvait dans ses traditions de
se que me lui grande dépors lieux iolemartine, arnaux ctisme xrs des er. Îls >mmes nphléns des s des- 8 qu'il ntune queuse
ensei-
l'orage ons de > qu'on s chefs
e, dont excité e Père ce que ns les
mêadémie rance.
omme e desn rôle bns de
famille ; et, au moment où les pouvoirs de l'Etat, ligués avec les écrivains irréligieux, apportaient chacun sa pierre pour écraser la Compagnie de Jésus, lui l'honora daus l'un de ses membres.
. « Il fut, disait-il en parlant'de Frayssinous, sacré à Issy, et le premier usage qu'il fit, en descendant de l'autel, des droits que l'Episcopat venait de lui conférer, eut lieu à l'occasion d’un jeune Néophyte qui était depuis quelque temps l’objet de ses soins particuliers, qu'il tonsura, auquel il adressa de touchantes, de prophétiques paroles, et dont la vocation devait être bien prononcée,
* car il renonçait, pour la suivre, à une carriére où ses débuts
avaient été marqués par de brillants succès. C'était l'abbé de Ravignan.
» Et voila qu'au mois de février 4839, monseigneur l'Evêque d'Hermopolis, courbé sous le poids des années, mais toujours plein de cette vie qui se puise dans les plus hautes facultés de l'âme, est aussi dans l'Eglise de Notre-Dame, sn face de la chaire où va paraître l'orateur dont la voix, depuis que ia sienne a cessé de se faire entendre, est en possession de remuer les âmes et d'entraîner les convictions avec une puissance qu'aucun autre peut-être n'exerce au même degré, et cet orateur qui semble avoir recueilli son héritage tout entier, c'est le Néophyte d'Issy, c'est cet abbé de Ravignan auquel il imposait les mains en 1822. Son apostolat a décidément passé sur la tête de son disciple. Admirable succession, profitable à tout le monde, et où le bonheur de celui qui la recueille ne pourrait être surpassé que pa. le bonheur de celui qu'il l'a transmise. »
Le Jésuite Ravignan avait obtenu à Notre-Dame de Paris de plus beaux triomphes que celui-là. Le 16 avril 1843, il avait vu, comme il voit chaque année au jour de Pâques, une foule d'hommes de tout rang et de tout âge, confondus dans la grande égalité chrétienne, s'approcher de la sainte table, et sa voix, qui avait inspiré à tant de cœurs ic sentiment catholique, faisait vibrer de saintes paroles. Il s’écriait : « Cetté multitude pressée autour de la Chaire sacrée, sous ces antiques voûtes, est la protestation la plus énergique contre le philosophisme du dix-huitième siècle. » Un journal mimstériel, le Globe, constatait lui-mème cette victoire du dJésuite. « L'on ne saurait dire, comme on l'a tant de
fois répété, publiait-il dans son numéro du lendemain, que la Religion catholique est la Religion des faibles, des ignorants et des vieillards. Ces objections tombent en présence de la foule qui se pressait hier dans la vieille basilique; car ces hommes pieusement réunis étaient des militaires, des gens du monde bien connus, des membres de l’Institut, des légionnaires, des méêdecins, des élèves de l'Ecole Polytechnique, des élèves en médecine, des élèves en droit, des élèves de l'Ecole normale, etc. La jeuvesse studieuse à laquelle on ne déniera probablement ni le savoir ni l'intelligence, et à laquelle personne sans doute n'avait caché les doctrines du dernier siècle, libre de choisir entre les maximes désespérantes du scepticisme et de l'erreur, ou les consolations de la vérité, est entrée franchement dans les antiques voies du Catholicisme, et nous l'en félicitons. Nous en félicitons encore plus le pays; car cette génération nouvelle, ramenée nécessairement à des pensées d'ordre et d'honnêteté par les principes évangéliques, se répandra dans toutes les parties de la France; c'est elle qui doit peupler les universités, les facultés, les cours judiciaires, l'armée, les barreaux; elle ne peut manquer d'y répandre l'irrésistible influence du savoir uni à la vertu, » :
Tel fut le Père que la Compagnie choisit pour ‘interprète. Jusqu'alors les enfants de saint Ignace avaient jugé prudent de n'être Jésuites que dans leur for intérieur. Ce nom est exposé aux anathèmes, il peut servir de titre de proscription ; l’orateur chrétien s’en empare avec amour. Son opuscule était une réponse aux imputations dont l'Ordre de Jésus se voyait l’objet, un résumé aussi lumineux qu'éloquent de ses moyens et de sa fin. Ravignan s’exprimait, ainsi dans son introduction ! :
« Qu’avons-nous fait, qu'avons-nous dit, nous Prêtres de la Compagnie de Jésus? d'où vient ce bruit? d'où naissent tant d'orages? Comment donc sommes-nous devenus de nouveau l'objet de tant de haines, le but de tant d'attaques, la cause de tant de craintes ?
» Vous qui appelez sur nous, sur des Prêtres , sur des Français,
‘ De l'existence de l’Institut des Jésuites, par le Révérend Père de Raviguan, de la Compagnie de Jésus, p. 13.
que la
ants et à foule ommes je bien méêdemédeetc. La it ni le n'avait tre les es conntiques licitons ée néprin- > de la cultés,
mani à la
rprète.
ent de )sé aux rchré- 1se aux 'ésumé vignan
s de la nt tant puveau use de
nçais,
aviguan,
sur des citoyens libres et dévoués, toute la rigueur des proscriptions , nous connaissez-vous? nous avez-vous vus, nous avezvous entendus ?
“ Quelle parole sortie de notre bouche a compromis li tranquillité publique et le respect dû aux lois? Cependant nos deux cents voix ont retenti dans un grand nombre de Chaires, depuis les cités les plus populeuses jusqu'aux plus humbles hameaux ?
» Où sont les autorités civiles qui nous accusent ? où sont les autorités ecclésiastiques qui nous condamnent ? |
» Un fit Rupyeraaes et positif est-il imputé à l'un d'entre nous ?
» Des préventions, des susceptibilités, des présomptions ne suffisent pas; elles ne sauraient tenir lieu ni des faits ni des preuves ; et la culpabilité d'une Société ne peut avoir une expression pratique et juste que dans les fautes de ceux qui la compo— sent. À ceux-ci, aux individus ; appartiennent l'action, le crime, Ja vertu.
» Quels sont parmi nous les coupables ?
» La vie, l'influence politique nous sont étrangères ; sitiontt de l'Eglise, nous vivons et poursuivons avec elle dans tous les temps et dans tous les lieux, sous tous les genres de gouvernement, l'œuvre du ministère évangélique.
» On nous transforme en ennemis des libertés et des institutions de la France; qu’en sait-on? Pourquoi le serions-nous ?
» Et quand nous sommes les seuls menacés, ou même les seuls exclus des bienfaits d'une législation Déesse , comment nous traduire en oppresseurs ?
» Le ridicule n'est-il pas égal à l'injustice ? »
Le Père de Ravignan concluait en ces termes : :
« Ou je me trompe, où, après cet exposé, le lecteur de bonne foi concevra comment un Magistrat, un Français, un homme du dix-neuvième siècle, a pu librement, consciencieusement se faire Jésuite sans abdiquer pour cela sa raison, sans renoncer à son temps et à son pays.
» Non, il n'a pas abdiqué sa raison, parce qu'il l'a mise dans
1 Ibidem, p. 181.
le port à l'abri de l'orage, sous la garde assurée du principe lutélaire de l'autorité.
» Non, il n'a pas renoncé à son pays. Il est bien vrai que lu charité catholique, embrassant dans son ardente expansion l'humanité tout entière, met au cœur de ses apôtres un dévouement plus étendu que celui du patriotisme ; il est vrai encore que le Missionnaire , allant porter la lumière de la Foi à ses frères idolâtres de la Corée ou des solitudes de l'Amérique, risque parfois, en présence des intérêts immortels, d'oublier les intérêts d'un jour qui s'agitent au sein de sa patrie. Mais oublie-t-il pour cela sa patrie elle-même? Cesse-t-il d'en porter la douce image dans son cœur ? cesse-t-il de prier pour sa félicité ? cesse-t-il d'invoquer les bénédictions du Très-Haut sur ceux qui portent le pesant fardeau du gouvernement des peuples ?
» Oh! ils ne savent pas, ces hommes qui interdisent au Jésuite l'amour de son pays, quelle délicieuse émotion de joie il éprouve en retrouvant parmi les tribus sauvages du Nouveau-Monde quelques-uns des sons de sa langue natale, ou en entendant dans les mers de la Chine et du Japon le lointain retentissement de la gloire de ses armes!
» Et la France nous serait moins chère, à nous, qui ne l'avons pas quittée! Nous ne serions pas fiers de ses triomphes dans la paix comme dans la guerre, de son génie pour les lettres et pour les arts, de ses hardies conquêtes dans le domaine de la science et dans les régions nouvellement ouvertes à l'industrie! Nous n’aimerions pas en elle le vrai foyer de la civilisation chrétienne! Nous ne serions pas heureux des ineffables consolations qu'aujourd'hui encore elle donne à l'Eglise?
» Non, il n'a pas renoncé à son siècle. Il est bien vrai que nous n'appelens pas du nom d'amélioration et de progrès tout ce que la sagesse moderne en son orgueil décore de ces titres pompeux ; il est bien vrai que nous n'attendons pas de l'avenir une Religion plus parfaite que la Religion de notre Seigneur Jésus- Christ, et que l'humanité fécondée par les systèmes ne nous parait pas en travail d'une ère indéfinie de vertu et de bonheur.
» Mais, sous cette autorité immuable de la Foi, nous n’en apparlenons pas moins à notre temps par nos idées et par nos cœurs,
DE LA COMPAGNIE LE JÉSUS. 977 et surtout nous le connaissons mieux qu'on ne se puit à le croire.
» Aussi, ne nous est-il jamais venu en pensée qne deux cents pauvres ouvriers évangéliques, distribués sur la vaste étendue du territoire de la France, pussent se proposer, en des jours comme ceux-ci, d'y.établir ce qu'on n’a pas eu honte de nommer leur domination.
» Cet anachronismo n'est pas le nôtre, il est celui de nos adversaires. Parce qu'il y a deux siècles, la Compagnie de Jésus a pu entreprendre sur une terre vierge, parmi les peuplades qui naissaient à la civilisation, de réaliser le règne de l'Evangile, on nous suppose aujourd'hui l'absurde projet de régner sur la France. Ce serait un rêve d'insensés..… Mais, encore un voup, il n’est pas le nôtre; nous le renvoyons aux cerveaux malades de ceux qui se sont faits nos ennemis.
» À les en croire, une partie de cette œuvre serait déjà accomplie, et l'Eglise de France, ayant abjuré ses vieilles traditions, subirait tout entière le joug des influences ultramontaines.
» Faut-il donc que nous soyons obligés de renvoyer aux leçons de l’histoire ceux qui aiment tant à se servir contre nous de son autorité? Ils oublient donc ce qui s’est passé depuis soixante ans... Grâce à Dieu! l'Episcopat français en a gardé meilleure mémoire; il a compris qu'après de semblables épreuves; il ne fallait pas, par des controverses désormais sans objet, faire courir à l'Unité de nouveaux périls; il s'est réuni, il s'est serré tout entier, confondu en un seul corps et en une seule âme, autour de la Chaire de saint Pierre, et il a répété, d'une voix unanime, les immortelles paroles de Bossuet : « Sainte Eglise Romaine, mère des Eglises et mère de tous les Fidèles, Eglise choisie de Dieu pour unir ses enfants dans la même Foi et dans la même charité, nous tiendrons toujours à ton Unité par le fond de nos entrailles. Si je t'oublie, Eglise Romaine, puissé-je m'oublier moi-même! »
» Et moi aussi, humble soldat de l'Unité catholique, c'est pour lui donner, s'il était possible, plus intimement et plus complétement mon âme et ma vie tout entière, que je suis allé chercher une place obscure dans les rangs de la Compagnie de Jésus.
» Dans l'état où je voyais la sainte Religion de mon maître en
ce monde, après la grande guerre déclarée à Jésus-Christ par l'incrédulité du dix-huitième siècle, la Catholicité apparaissait comme une armée rangée en bataille sur.un front d'une vaste étendue, pour faire face de toutes parts à l'impiété et à l'erreur, et porter secours à la société en péril. Il n'y avait plus de camps divers ni de drapeaux divisés.
» Au centre, je voyais la Chaire de saint Pierre dans sa majestueuse immobilité, et auprès d'elle, au premier rang du dévouement et de la fidélité courageuse, l'Eglise de France avec ses Evêques et ses Prêtres, belle et forte encore malgré les jours de malheur.
» Certes, en m'enrôlant sous la bannière du saint fondateur de la Compagnie de Jésus, je n'ai pas prétendu me séparer de la milice sacrée de mon pays; simple combattant, j'ai pris seulement un autre poste dans la même armée, »
Ce livre, auquel était jointe une savante consultation de M. de Vatimesnil, l'ancien ministre de l'instruction publique en 1828, fut un événement. Il plaçait la question sur le ierrain que les Jésuites n'avaient jamais déserté. Aux yeux des gens de bonne foi, il les rendait forts de leur faiblesse, peut-être aussi de cette inertie trop résignée que leurs amis ne cessaient de stimuler, et que leurs adversaires transformaient en un inexplicable besoin d'action et d'autorité. Le Père Cahour publia de sen côté son ingénieux ouvrage : Des Jésuites, par un Jésuite. Dans ce long conflit, ils ne poussèrent pas plus loin la démonstration de la vérité. Ils l'avaient dite de deux manières différentes : ici avec effusion, là avec esprit. Ils laissérent à l'Episcopat, au Clergé, aux orateurs et aux écrivains indépendants le soin de les venger. L'Université s'était flattée de l'espoir qu’elle aurait enfin raison de cette Compagnie, dont le succès lui semblait un remords et un péril. Les rhéteurs et les sophistes appelaient à leur aide tous les hommes dont le nom passait pour une autorité ; ils les enrôlaient de gré ou de force. Mais plus d'une fois l'Institut dé Jésus trouva dans les intelligences d’élite une justice que la médiocrité lui déniait. Il existait encore à cette époque un vieux philosophe, un célèbre orateur qui avait gouverné l'Université. Il se faisait gloire d'avoir formé par ses leçons et par ses discours toute la
Xavier de Ravignan + « Votre éloquent plaidoyer pour l'Institut
génération libérale. Royer-Collard , du fond de la retraite où il achevait sa vie, entendii les clameurs retentissant autour des Péres. Il prit en pitié ces violences, et écrivit le 45 février 1844 à
des Jésuites me fait comprenüre l'énergie de cette création extraordinaire et la puissance qu’elle a exercée. Autant qu'on peut comparer les cheses les plus dissemblables, on pourrait dire qu’à la distance de la terre au ciel, Lycurgue et Sparte sont le berceau de saint Ignace. Sparte a passé, les Jésuites ne passeront pas. Ils ont un principe d’immortalité dans le Christianisme et dans les passions guerrières de l'homme. »
Pour colorer ses résistances à la loi sur la liberté de l'enseignement, l'Université montrait les Jésuites envahissant les écoles et y implantant leurs doctrines avec l’Inquisition. Îls se tenaient à l'écart de toute intrigue politique. Le duc de Bordeaux, dans son voyage d'Angleterre, va visiter le collége de Sainte-Marie d'Oscoit. Sur-le-champ, le Messager et le Journal des Débats annoncent que les Jésuites ont reçu ce prince avec des honneurs inaccoutumés. Le docteur Wiseman, évèque de Mélipotame et directeur de l'établissement, déclare qu’il n’y a jamais eu de Péres de la Société à Oscott. Ce démenti, fondé sur un fait matériel, n'arrête pas la calomnie. Il faut à tout prix mêler les Jésuites à la flétrissure que les députés dynastiques prétendent infliger à ceux de leurs collègues qui sont allés porter au petit-fils de Henri IV l'hommage d’un respectueux souvenir.
La tempête battait les disciples de l’Institut ; M. Villemain, ministre de l'instruction publique, saisit ce moment pour présenter son projet de loi sur l'enseignement. Ce projet accuse de funestes tendances ; il prend contre le Clergé d’injurieuses précautions, et, touten consacrant une dérisoire liberté, il fraie une voie plus large que jamais au despotisme universitaire. L'Episcopat ne pouvait rester spectateur indifférent de ces luttes dans lesquelles se joue l'avenir du royaume très-chrétien. Il avait des devoirs à remplir, il les remplit tous avec une prudence n’excluant ni la
dignité ni l'énergie. Dans cette guerre acharnée faite aux Jésuites, . on avait essayé de séparer la cause du Clergé de celle des Pères ; on ayait dit que leur tyrannie était odieuse aux ecclésiastiques sé -
culiers, et que ces derniers ne demandaient pas mieux que de s'y soustraire. L'heure était venue ; aucun Evêque ne se fait l'écho de ces doléances. Tous combattent pour la liberté, tous rendent hommage au zèle et à la science des Jésuites, leurs coopératcurs dans les soins du ministère. L'épiscopat refusait d'accepter le rôle que lui offrait cette conspiration ourdie par l’incrédulité, on lui fit expier ce refus en le frappant de la même proscription. Les archevêques et leurs suffragants s’adressaient au roi des Français, aux assemblées législatives et à l'opinion publique pour savoir si enfin l'éducation chrétienne serait esclave ; l'Université, ayant ses porte-étendards aux deux tribunes parlementaires, répondit à ce cri de détresse par des outrages nouveaux.
Le projet de loi amena de vives discussions. D'un côté les calculs d'une peur intéressée grandirent outre mesure les Jésuites; de l’autre on apprit à la France à scruter les doctrines que les générations nouvelles devaient subir. Sous les convictions nobiement formulées de plusieurs orateurs, en face des panthéistes de l'Université, dont les emportements dissimulaient mal la déroute, la Chambre des Pairs ne voulut pas sanctionner tout le système prohibitif invoqué par le corps enseignant comme la seule digue à opposer aux Jésuites et au Sacerdoce. Il y avait dans ce vieux sénat des magistrats, des diplomates, des administrateurs de foi et d'expérience, tels que le premierprésident Séguier, le comte Beugnot, le marquis de Barthélemy, le duc d'Harcourt, de Brigode, de Fréville et de Courtarvel; des temporiseurs qui pressentaient un désir royal sous les amendements du comte de Montalivet; des hommes plus jeunes , plus audacieux, et qui, sur les pas du comte de Montalembert ou du vicomte de Ségur-Lamoignon , exprimaient les besoins et les rpugnances catholiques. L'Université avait essuyé un grave échec dans ces débats. Les chefs de l’éclectisme espérèvent que la Chambre des Députés, plus mobile, plus révolutionnaire contre le Clergé, saurait raviver les passions amorties et cicatriser par une loi de défiance les blessures sous lesquelles saignait encore leur orgueil. M. Thiers leur parut le plus apte à faire sortir le despotisme d’un projet de loi sur la liberté.
Sa dextérité de paroles, que les principes religieux ne gênaient
pas plus que les convictions politiques , l'abus qu'il avait fait de tous les dons de l’esprit afin de fausser l’histoire, d’énerver ou de fortifier le pouvoir selon ses caprices ou ses espérances du moment, le prestige que sa fanfaronne intelligence des affaires exerçait sur une fraction de députés s'irritant à l'aspect d'un prêtre et pâlissant d’effroi au nom de désuite, tout indiquait M. Thiers comme le dernier médecin de l'Université. M. Thiers seul devait la sauver par une de ses jongleries législatives. Il fut donc le confident de son martyre et le vengeur de son innocence. IL s’engagea à prouver qu’elle était plus catholique que le Saint- Siége, plus gallicane que l'Episcopat français, plus orthodoxe que l'Eglise universelle, plus désintéressée que les Jésuites dans la manière de propager l'éducation, plus morale que ces prélats et ces familles condamnant ou déplorant tant de théories subversives. Un pacte intervint entre les rhéteurs compromis et le panégyriste des excès de 1793. Les Universitaires se chargèrent de recrépir la célébrité de M. Thiers, qui a toujours besoin d’avoir à sa suite quelque entrepreneur de gloire artificielle. M. Thiers prit à forfait l’éloge de l'Université et la censure du Clergé. La proscription des enfants de Loyola fut offerte comme arrhes aux deux parties contractantes sur l'autel de la liberté d'enseignement.
Quand il s’agit de sa personne, M. Thiers, dont les instincts égoistes et mercantiles prennent toujours les grandes questions par les peits bouts, possède un rare talent de mise en scène. Il avait décidé dans les coulisses parlementaires qu’il serait nommé rapporteur du projet de loi sur l'instruction publique, et, désirant que son dernier coup de foudre contre la Société de Jésus fût annoncé par quelques éclairs précurseurs de la tempête, il commanda le Juif Erränt dans les ateliers du Constitutionnel. C'était une mauvaise action en dix volumes, un outrage au bon sens ainsi qu’à la littérature, et dont, pour fermer à tout jamais la bouche à la calomnie, les Jésuites devraient imposer la lecture à leurs adversaires les plus aveugles. Le Juif Errant patrona le rapport de M. Thiers. Le rapport de M. Thiers commenta les impuretés de M. Eugène Su:. L'un se confectionna un Catholicisme de hasard, il parla de l'auguste religion de
ses, pères pour tromper les simples; l’autre se créa humanitaire et socialiste dans le but de faire descendre l’imposture jusqu’au fond du cœur dés artisans séduits par ceîte décevante pitié. Le Constitutionnel établit une solidarité qui porta malheur au romancier et à l’homme politique.
Les Jésuites avaient été subitement élevés au rang de ces puissances fatidiques que le moyen âge pressentait dans de superstitieuses terreurs. Pour donner une idée de l'effroi que leur nom provoquait, M. Michelet, s'appuyant sur les fantômes entrevus dans le délire, disait, aux applaudissements de ses auditeurs ! : « Le Jésuitisme, l'esprit de police et de délation, les basses habitudes de l'écolier rapporteur transportées du: Collége et du Couvent dans la société entière, quel hideux spectacle !.… tout un peuple vivant comme une maison de Jésuites, c’est-àdire du haut en bas occupé à se dénoncer. La trahison au foyer même, la femme espion du mari, l'enfant de la mère... Nul bruit, mais un triste murmure, un bruissement de gens qui confessent les péchés d'autrui, qui se confessent les uns les autres et se rongent doucement. Ceci n’est pas, comme on peut croire, un tableau d'imagination. Je vois d'ici tel peuple que les Jésuites enfoncent chaque jour d’un degré dans cet enfer de boues éternelles. »
A la mème époque cependant, ces prêtres, qui ont un pied dans chaque famille, une oreille ouverte à tous les secrets, un espion et un dénonciateur à chaque porte, sont inopinément dépouillés par un vol domestique d’une somme de plus de 200,000 francs. Jean-Baptiste Affnaer, d’une famille belge où la probité et la religion étaient héréditaires, frappe, vers le mois de janvier 4841, à la maison de la rue des postes. Il est sans ressources, sans pain ; il se dit malheureux. Les Jésuites auxquels un ecclésiastique, son compatriote, le recommanda, l’accueillent avec charité. Il a été condamné dans la Flandre occidentale comme faussaire et banqueroutier frauduleux ; il cache cet épisode de sa vie, et, par d'hypocrites démonstrations, il capte peu à peu la bienveillance des disciples de l'Institut. Placé à l'économat, sous les ordres du Père Moirez, il a des appointements aussi modestes que ses fonctions; il vit dans une retraite absolue qui convient,
1 Des Jésuites, par MM. Michelet et Quinet, p. 42.
dit-il, autant à sa fortune qu'à sa piété. Tandis qu'il berce les Jésuites de son détachement des plaisirs du monde, Affnaer commence dans Paris une existence de luxe et de ruineuses prodigalités. Pour subvenir à ses folles orgies, il place sous sa main la caisse où sont contenus les titres de rente et les diverses valeurs servant à entretenir les Missions au-delà des mers, et à pourvoir les autres Provinces de l’Institut de tous les objets religieux ou scientifiques qu'on ne trouve qu’à Paris. Affnaer vole, il dépense, il vole encore, il vole toujours. Il a des chevaux, des maîtresses, des amis et une fausse clef. Il lacère les feuillets des livres de compte, il transporte, il surcharge les chiffres afin de ne pas éveiller l'attention. Pendant deux années et demie, il vécut, jusqu’au jour de sa fuite en Angleterre, sur la confiance qu'il inspira. Ces Jésuites à qui rien n'échappe, restent dans la plus complète ignorance de ce qui se passe à leur porte. Quelques maisons seulement les séparent de celle qu’Affnaer habite, il ne leur revient aucun bruit, aucun soupçon des débauones que leur argent alimente.
Affnaer est de retour à Paris, les Jésuites ont dénoncé son larcin : Affnaer est arrêté le 28 juin 1844. Ce n'était qu'un vagabond spéculant sur l’incommensurable bonne foi de ses dupes. A peine la Justice Jui a-t-elle fait subir un premier interrogatoire que le fripon se transforme en misérable. 11 sait qu’il rencontrera dans la presse de complaisants échos pour reproduire ses délations. Il ne manquera pas d'appui pour étayer un échafaudage d’impostures. La presse révolutionnaire, en effet, prend le voleur sous son patronage. Elle devient son courtisan à la geôle ; elle dramatise ses mensonges ; elle s'efforce de poétiser le rôle infâme que cet homme a joué. Elle menace la Compagnie de Jésus de toutes les révélations qu'il peut faire ; bientôt, dans le Constitution nel, Affnaer arrive au niveau de la grandeur de M. Thiers et de la véracité de M. Sue. On lui fabrique une gloire qui éclipse momentanément celle des Cousin, des Quinet et des Dupin. Les Jésuites étaient victimes d’un de ces abus de confiance qui frappent les honnêtes gens seuls ; la presse révolutionnaire plaignit le fripon. Par la plus cynique de toutes les aberrations d'esprit, elle tenta d’accréditer les rumeurs qu’elle inventait sur un événement aussi simple.
La Justice était saisie par les Jésuites eux-mêmes : la Justice informa. Affnaer comparut enfin, les 8 et 9 avril 1845, devant la Cour d'assises de la Seine. De toute cette fantasmagorie qui avait cherché à égarer la crédulité publique, il ne resta plus alors qu'un voleur de bas étage dont le courageux réquisitoire de l'avocat général, M. de Thorigny, brisa pour jamais le masque constitutionnel. Affnaer fut flétri par le jury et oublié par les hommes qui avaient voulu le doter d'une impudence à laquelle la fermeté des magistrats le contraignit de renoncer. Pour instruire ce procès, pour démontrer que toutes les versions de l'accusé étaient autant de fables, il avait fallu que l’œil investigateur des juges d'instruction et des membres du parquet étudiât les registres de la Compagnie. On descendit jusqu'aux plus minutieux détails de ses affaires. Le voleur s'était imaginé que les Jésuites ne consentiraient jamais, à livrer le secret de leur existence à un pouvoir qui ne demandait pas mieux que de les saisir en faute. La publicité devait, selon lui, effrayer les Pères; ce fut cette idée qui le ramena audacieusement à Paris. On leur imputait tous les crimes; dans le même moment, ils ouvrent aux préventions de la Magistrature le plus court chemin pour les dévoiler. La Magistrature se tut. Ce silence, en face de l'ardente hostilité des partis, est le plus significatif des éloges pour la Compagnie.
Cependant le ministère, sans cesse harcelé par les clameurs de l'opposition, résolut de sacrifier les Jésuites. 11 ne les avait ni soutenus ni encouragés ; mais dominant de toute la hauteur de sa pensée philosophique ces clameurs auxquelles son protestantisme éclairé répugnait à s'associer, M. Guizot avait jusqu'alors refusé d'immoler la liberté religieuse à d'absurdes préjugés. Il ne se prêtait qu'à contre-cœur aux persécutions dont il confessait l'iniquité ; néanmoins, les choses étaient poussées si avant, qu'il fallait offrir une satisfaction quelconque à ces écrivains, à ces orateurs se blessant eux-mêmes sur le champ de bataille où ils ne rencontraient pas d'adversaires. La position des Jésuites, vivant en France comme citoyens soumis aux lois du pays, était inattaquable, On pouvait les égorger dans une émeute, leur appliquer un des cent mille décrets de proscription oubliés dans les limbes du Comité de salut public, être implacable selon le con-
seil peu libéral de M. Dupin; mais ces mesures avaient leur côté odieux ou ridicule. Le gouvernement, désintéressé dans la querelle, reculait devant de pareilles violences ; il disait avec Portalis, le savant ministre des cultes dans les premières années du règne de Napoléon‘ : « Les lois’ne peuvent régler que les actions ; la pensée et la conscience ne sont pas du ressort des lois. L'empire sur les âmes est un genre de domination que les gouvernements humains ne connaissent pas et ne peuvent pas même connaître. Les lois ont donc fait ce qu'elles peuvent et tout ce qu'elles doivent pour la liberté humaine lorsqu'elles ont annoncé qu’elles ne recônnaîtraient et qu’elles ne sanctionneraient aucun. vœu perpétuel. Elles n'ont pas d'ailleurs à s'inquiéter de ce qui n’intéresse que la conscience ; il ne leur appartient pas de forcer le retranchement impénétrable du cœur de l’homme. »
Convaincu de cette vérité, le gouvernement avait les mains liées; il jugea plus opportun de demander au Saint-Siége un service que ses promesses escomptèrent à l'avance. Les Jésuites, n’existant dans le royaume qu’à l’état d'individus , de prêtres séculiers autorisés par l'Ordinaire, n'avaient rien à déméler avec les chicanes de police administrative. Ils n'appartenaient à l'Ordre de Jésus que dans leur conscience ; la loi était donc impuissante à connaître d’un vœu ou d’une intention ne se manifestant point au dehors et ne réclamant d'autres priviléges que ceux dont jouit chaque Français, Il était légalement, constitutionnellement impossible de forcerles disciples de l'Institut derrière ce rempart de la liberté individuelle ; on crut que Rome se prêterait , sans trop de difficultés, à une complaisance. La mission de M. Rossi fut décidée.
Pellegrino Rossi, né à Massa, dans les Etats de Modène, et dont la mort si courageuse fut un glorieux démenti donné à toute sa vie, Pellegrino Rossi était un de ces condottieri de l'intelligence, n'ayant d'autre patrie que le lieu où il leur est permis d'abriter la fortune sous leur tente. Les premières années d'une vie nomade avaient vu cet italien professer des doctrines peu en harmonie avec la foi catholique et les principes conservateurs. Un hasard, heureux pour lui, le poussa vers la France.
t Rapport à l'Empereur (24 mars 1807).