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Dans le tournoi oratoire où la Chambre des Pairs en 1844 diseuta la loi sur la liberté d'enseignement, M. Rossi s'était mêlé aux combattants de ces fameuses journées, et, quoique universi-taire, il avait su prendre un rôle de modérateur. On l'avait vu s’efforcer de concentrer, de restreindre peut-être les colères dont la Société de Jésus était l'objet; et, pour faire cesser le feu, il s’exprimait en ces termes : « Je ne sais si l'humilité chrétienne est parmi les vertus de cette Congrégation ; mais certes elle aura quelque peine à ne pas céder aux séductions de l’orgueil , tellement est grande la place qu'elle a occupée depuis quelques jours dans nos débats. »
Les Jésuites, l’Episcopat, la France, l'Église elle-même, tout cela n’était que secondaire pour M. Rossi ; son but principal était de réussir, parce que la victoire lui servait de marchepied afin d'arriver à de plus hautes destinées. À Rome, où tant de défiances surgissaient autour de lui, où un cordon sanitaire semblait lui laisser le palais Colonna pour lazaret, M. Rossi ne voulut rien voir de tout ce qui se faisait, rien entendre de tout ce qui se disait. Il ferma les yeux et les oreilles, puis, à force d’intrigues croisées, il se mit à battre en brèche la Compagnie de Jésus. M. Rossi avait longtemps vécu dans une situation précaire. L'ambition lui inspira la science de la flatterie et de la souplesse ; elle jui révéla le point vulnérable de beaucoup d’amours-propres. Il possédait la clef des passions de l'humanité ; il se servit de cet art qui déjà lui avait été si fructueux. Il lui fallait des trompettes pour répandre dans les salons les rumeurs qu'il sentait le besoin d’accréditer, les promesses que son gouvernement s’engageait à ratifier, les menaces qu'en cas de refus il devait faire entendre au Saint-Siége. La prélature romaine se tenait sur ses gardes; le diplomate improvisé trouva dans quelques ecclésiastiques français l'appui qui lui était dénié par le Clergé d'au-delà des monts.
Comme tous les parvenus encore peu habitués aux dignités ct au pouvoir, M. Rossi, en mettant le pied sur le patrimoine de l'Eglise, avait espéré que sa présence seule aplaniraitles obstacles, et qu’il enlèverait de haute lutte la négociation dont il posait impérieusement les bases. Représentant de ce qu’en France on appelle le pays légal, M. Rossi s'était imaginé qu'il ne lui en coù-
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terait pas beaucoup pour effrayer le Saint-Siége, Les quelques prêtres aux yeux desquels il faisait briller dans un prochain ave nir des mitres épiscopales et de hautes fonctions comme récompense de leur jeune dévouement l'entretenaient dans ces idées. Il crut avoir partie gagnée avant même d'avoir commencé le jeu, et il se persuada que, par courtoises subtilités ou par intimidation, il n’y aurait rien de plus aisé que d'amener à son but le Vicaire de Jésus-Christ. Le rôle de l'ambassadeur espagnol Florida- Blanca l'avait séduit. Ainsi que lui, il se croyait destiné à commander dans la capitale du monde chrétien et à imposer à un nouveau Ganganelli les volontés de son maître. Clément XIV avait fléchi sous l’audacieuse étreinte du plénipotentiaire de Charles III, Grégoire XVI, plus calme et plus fort dans sa simplicité pleine de grandeur, n'était pas un Pontife à se laisser violenter. On prétendait en France qu’il n’y avait qu’à demander à Rome pour obtenir. Le caractère conciliant du Pape et du cardinal Lambruschini, son secrétaire d'Etat, était peint sous des traits qui faisaient présager la débilité. On ne tenait compte ni de leur amour pour la paix, ni de la condescendance que la Chaire apostolique est heureuse de témoigner dans toutes les
transactions ne préjudiciant en rien aux droits de l'Eglise et à
ceux de la justice. Le Pape s'était plus d’une fois montré généreux; on rêva que cette bonté irait jusqu'à la faiblesse. Ce fut sous de tels auspices que M. Rossi entama l'affaire des Jésuites. Les Jésuites avaient, dans le Sacré-Collége , dans la Prélature et dans les divers Ordres religieux , des juges, des maitres, des amis, des émules qui appréciaient sainement cette guerre incompréhensible. Ils voyaient tous la Société à l’œuvre; ils l'étu-
diaient ; ils la suivaient dans ses luttes et dans ses travaux; ils
se rendaient un compte exaçt de ses progrès et de ses défaites. Sur les lieux mêmes où l’on affirmait que son action avait quel que chose d’irrésistible , ils trouvaient dans la réalité le contrepoids des mensowges. Le prisme sous lequel on faisait mouvoir l'ombre du Jésuitisme ne séduisait personne. L'expérience du passé servait de leçon à l'avenir, et, forte de l'exemple du gouvernement pontifical, Rome attendait, dans un silence plein d’équité’, les terribles accusations dont M. Rossi se faisait l'organe.
Les abbés d'Isoard, de Falloux et Lacroix !, chacun selon la mesure de ses ambitions individuelles ou de ses complaisances conciliatrices, s'étaient mis aux ordres du plénipotentiaire de . l'Université. Ils n'attaquaient pas les enfants de saint Ignace; mais, tout en déplorant la malveillance dont l'Institut était l'objet, ils insinuaient que la bonne harmonie ne régnerait jamais entre la Cour apostolique et le cabinet des Tuileries, tant que satisfaction n'aurait pas êté accordée à l'opinion égarée. Sur ce thème, que les aides diplomatiques de M. Rossi brodaient, suivant le caractère, l'esprit ou les impressions de ceux auxquels ils s'adressaient, on commença à donner un corps aux allégations et aux menaces que l'ambassade tenait en réserve; on lui prépara les voies. Peu de jours après, la ville pontificale se trouva placée sous l'état de siége des terreurs intéressées.
Pendant ce, temps, l'Université et la presse parisienne ne cessaient de marcher à l'assaut de l'Institut de Loyola. Il importait de travailler au succès de la mission Rossi par toute espèce de combats et de persuader au Saint-Siége que, comme le royaume trés-chrétien, il allait lui-mème passer subitement sous la domination des Jésuites. On croyait avoir assez échauffé les imaginations et exalté les colères; on tenta de faire servir les Jésuites à un de ces coups de majorité législative qui ne réussissent que par lassitude. En 1840, M. Thiers avait joué la comédie de la guerre contre l'Europe entière, et il avait embastillé Paris au chant de la Marseillaise, ressuscitée pour la circonstance. En 4845, il fallait démontrer à la France qu’elle éprouvait le besoin
Le nom de M. l'abbé de Bounechose, aujourd’hui évèque de Carcassonne, a disparu de cette nouvelle édition ; en voici les motifs. Après deux conférences que nous avons eues ensemble à Rome, cet ecclésiastique m’a adressé une lettre datée du 29 janvier 1847. Elle contient le passage suivant : « 11 est très-vrai que j'ai pris une certaine part aux négociations qui, à la suite des séances de la Chambre des députés, du 2 et du 3 mai 1845, ont amené le Père Général à adopter de nouvelles mesures ; mais ce que j'ai fait, je lai fait spontanément et dans les vues les plus désintéressécs. Je n'ai été l'instrument de personne : je n'ai suivi que l'impulsion de ma conscience el je n'ai obéi qu’à des convictions résultant pour moi des événements qui se passaient sous nos yeux el qui pouvaient être diversement appréciés. On a donné à ma conduite, dans ces conjanctures difficiles , une autre couleur, Je recounals que de fâcheuses colncidences se sont élevées contre moi, eton a pu de trèsbonne foi interpréter ma démarche dans un sens défavorable, »
En présence de ces explications verbales et écrites dont la loyauté nous a paru entière, nous avous cru devoir séparer M. l'abbé de Bonucchose des troÿ autres prêtres français qui n’ont pas été aussi heureux que lui,
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de voir les fortifications se hérisser de canons. Pour enlever l'armement, M. Thiers se rua sur la Société de Jésus. Il ressentit une indignation constitutionnelle en apprenant qu'il existait sous le ministère de M. Guizot autant de Jésuites sur le sol natal, que lorsqu'il était lui-même à la tête des affaires. Les 2 et 3 mai 4845, ses interpellations tinrent les députés en émoi ; mais le peuple ne se préoccupa nullement de ce nouveau tour de prestidigitation. 11 sourit des frayeurs de M. Thiers, et surtout de ses élans de Foi. Le peuple ne daigna mème pas s'étonner du péril auquel la Chambre arrachait la France. Comme ce bruit, fait à propos des enfants de saint Ignace, n'avait pour but que de distraire les esprits, on lui donna le retentissement d'une solennité nationale. C'était la vérité et la liberté de conscience que, malgré un admirable discours deM. Berryer, on immolait à une peur convenue : M. Thiers fit de la religion; M. Dupin du courage qivil; M. Odillon Barrot de la vertu; M. Isambert de la pacification à l'égard du clergé. M. Martin (du nord), ministre de la justice et des cultes, resta seul dans son caractère. Il fut lâche.
M. Rossi avait attendu le résultat de ces séances pour entrer officiellement en campagne. Persuadé que les clameurs du Palais-Bourbon retentissent jusque dans l’intérieur du Vatican et qu'elles y sèment un effroi salutaire, il juge que l'heure est venue de porter un dernier coup. Il adresse au Saint-Siége un Memorandum, dans lequel sont relatés différents motifs que le cabinet des Tuileries fait valoir, pour prouver que l'Ordre de Jésus ne peut plus exister en France, et qu’il faut le dissoudre sans retard. Le plénipotentiaire ajoute : « Que son gouvernement n’a jamais eu l'intention de chasser du Royaume ou de molester les individus qui appartiennent à la Société de Jésus; mais ne pouvant pas se dispenser d'accomplir l'engagement contracté devant la Chambre, il se verrait forcé d'user des moyens qui lui sont propres. Îl enverrait aux Préfets et aux Procureurs-généraux l'ordre d'exécuter sur ce point les lois du Royaume, tt, en conséquence, le pouvoir civil fermerait les maisons non-seulement des Pères Jésuites, mais aussi des autres Congrégations religieuses, excepté celles qui se trouvent légalement autorisées ; et on ne saurait, dans ce cas, empècher les conséquences d’un
choc qui pourrait, entre autres choses, induire peut-être dans l'esprit public une confusion entre la cause des Jésuites et celle du Clergé en général. Pour éviter ces conséquences désastreuses, on demande que le Saint-Père, interposant salutairement son autorité, veuille bien ordonner aux Pères Jésuites la dissolution des Maisons et des Noviciats qu'ils ont en France. »
À la Chambre des Députés, la question ne fut pas ainsi posée par MM. Barrot, Thiers et Dupin, ainsi acceptée par le: ministres. Il avait été entendu qu'elle serait résolue sans le Saint- Siége et malgré le Saint-Siége 1. La négociation ne pouvait donc aboutir qu'à un affront pour lui. D'un côté, on invoquait le concours du Pape ; de l'autre, on proclamait à la face de l'Europe que l'on ne demandait pas mieux que de s'en passer. Le Memorandum de M. Rossi fut par cela même regardé comme non avenu, Ce silénce était alarmant; le négociateur espéra le vaincre en faisant mouvoir tous les ressorts préparés de longue main. L'esp.it révolutionnaire, dans ses nuances même les plus modérées, n’a foi qu'en la force brutale. L'échafaud ou la proscription sera toujours son dernier mot. La première tentative de M. Rossi périclitait ; il chercha à la releyer par des menaces, par des promesses et par des intrigues de toute nature. f
Il annonçait officiellement que les Jésuites seuls étaient la cause de la guerre entre le Clergé et l'Université; qu'ils devenaient de plus en plus impopulaires*? ; que leurs maisons servaient
1 Dans la séance du 3 mai 4845 (Monfteur du 4, p. 4188), M. Thiers avait proposé 4n ordre du jour ainsi motivé :
« La Chambre, se reposant sur le gouvernement du soin de faire exécuter les lois de l'Etat, passe à l’ordre du jour. »
Le Miuistre de la justice, M. Martin, y avait adhéré en déclarant que « le gouvernement ne subordonnait au concours de personne l’exercice de son droit, l'exécution des lois du pays. »
M. Thiers reprend la parole : « Les circonstances, dit-il, qui avaient foit «ue cer lois éisient restées inexécutées, ces circonstances ont changé; il devicii urgei d'appliquer ces lois. Maintenant le gouvernement qui est chargé de les exécuter doit avoir la liïet# » ‘cessuire ét employer les moyens qu’il jugera les plus convenables, 11 a eu recoxtrs à i’autorité spirituelle, je l’approuve; mais à une condition, c’est que, quelle ‘que soit la décision de l'autorité spiriluelle (Oui! oui!) »
M.'le Mirutrede iintérieur: C'a été dit, c’est entendu.
M. Thiers : C1 que soi’ le succès des négociations auprès de cette autorité spirituelle, «us je rispecte :' à laquelie je ne suumets pas les lois de mon pays, quel que soit le auecès de ‘:gos ialions, les lois de l'Etat seront exécutées.
De toutes paris : Qui! oui!
2 Ce repruche, qu tous les échos Je la presse et de la tribune ont tant contribué à jeter dans ja circulation, est venu échouer en France au moment même où la liberté
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de foyer au Légitimisme, et qu'on les trouvait partout où éclatait un mécontentement. Si, ajoutaient le plémipotentine et son escouade d'agents, si le Saint-Siége ne concilie pas les intérêts de Dieu avec ceux de César, une loi fermera pour toujours l’entrée du Royaume aux enfants de saint Ignace, et cette loi s'étendra à toutes les corporations religieuses. Le gouverne nent irrité fera retomber sa colère sur l'Eglise et sur le Clergé. Les esprits sont tout disposés à accepter le schisme, à se séparer du Saint- Siége. Que le pouvoir dise un mot, qu'il fasse un signe, et le Poyaume très-chrétien renoncera d'entraînement à la vieille Foi catholique. Il est voisin de l'Italie; il peut y souffler ou y apaiser les tempêtes; c'est au Pape et à la Cour Romaine à décider. Qu'on sécularise les Jésuites ; qu'au moins on les sacrifie pour un temps, qu'on leur ordonne de s’éclipser durant une année, six mois peut-être, et l’âge d'or de l'Eglise de France renaîtra. Le Saint-Siége demande, et non sans de justes motifs, la révision des articles organiques ; il y en a qu'il rejette. Le gouvernement s'empressera de présenter une loi dans ce sens : Le Clergé désire que la liberté d'enseignement ne soit pas un vœu stérile. Cette liberté ne sera plus refusée ; on accordera aux Chrétiens de Syrie une protection plus efficace ; mais, — et M. Rossi terminait toujours ainsi ses memorandum verbaux, corollaire de la note écrite, — il faut avant tout donner satisfaction aux plaintes, aux colères, aux préjugés peut-être, en sécularisant l'Ordre de Jésus.
Mise en présence de cet ultimatum, la Cour pontificale, tout en tenant compte, avec sa discrétion habituelle, des difficultés qui surgissaient autour des hommes d’Etat de France, ne se déguisa point qu'il lui restait un grand devoir à remplir. Elle pesa d'enseignement commenca à devenir une vérité. À peine une loi qui laisse les pères de famille à peu près libres de choisir les maîtres qu’ils donneront à leurs eufants est-elle votée pur l'Assemblée nationale que, sous la République de 4848, d’innombrables demandes affluent de tous les points chez les Jésuites. Des conseils généraux et municipat® , des pères de famille, appartenant aux diverses opinions politiques qui divisent lé pays, se moltent en instance auprès de ces disciples de saint Ignace que la veille en &éerftait d'impopularité. On leur fait prière, injonction presque d’avoir à fonder partout et sittultanément des colléges et des pensiounats. li y a un an à peine que la ueuvelle loi sur l'instruction publique est en voie d’exécution, et déja les Mésuñtes qui, dans le premier moment , n’ont pu réaliser toutes les espé-
rances el tous dés vœux, suit à la tôle de quinzo colléges , sur celle terre d'où quelques charlatans constituticinels voulaient les exiler suus prétexte d’impopulerité.
au poids de la justice du sanctuaire les motifs allégués par le diplomate de l'Université. Elle examina les griefs qu'il faisait valoir contre les Jésuites, les menaces et les promesses dont il s’armait tour à tour. Elle décida qu'il n'y avait, qu'il ne pouvait y avoir rien de sérieux dans les unes comme dans les autres.
Si, disait-elle , les maisons des Pères de l’Institut sont un foyer de Lég'’:misme, le gouvernement a une police pour les surveiller et de lois pour les punir. Or, comment se fait-il que, dans tous les complots vrais ou supposés qui depuis quinze ans ont troublé la France, il soit impossible de saisir la main d’un Jésuite agissant au grand jour ou dans l'ombre? Ils prêchent, ils instruisent, ils dirigent sous la juridiction de l’Ordinaire. Quelles paroles de révolte l'autorité a-t-elle entendues tomber de leurs chaires ? Quelles perfides insinuations , quels conseils malveillants a-t-elle recueillis de la bouche des Fidèles qui s'adressent à eux ? On impute aux Jésuites des tendances antiorléanistes, et, pendant ce temps, la Gazette de F';'ance s'essouffle à démontrer qu'ils ont été trop favorables à la dynastie de Louis-Philippe , et que c’est par leur influence qu'une portion du Clergé s’y est ralliée Aux yeux d'hommes impartiaux, ces deux accusations contradictoires s’annihilent donc l’une par l’autre. Rome demandait qu'on précisât un fait, et le plénipotentiaire, de même que ses agents ecclésiastiques, se renfermait dans de banales généralités. Il en dut être ainsi pour l’inculpation d’avoir semé la discorde entre l’Episcopat et l'Université. Les Evêques n'avaient pris conseil que de leur mission, de leur conscience et de l’effroi de leur troupeau. La Chaire apostolique était en mesure de savoir cela mieux que le cabinet français ; n’avait-elle pas été le confident de leurs tristesses pastorales si longtemps muettes et leur appui moral dans la lutte ?
On proclamait les Jésuites impopulaires; pour le démontrer, M. Rossi tirait son principal argument des interpellations de M. Thiers, de l'ordre du jour motivé qui en fut la conséquence, surtout du nombre des abonnés au Journal des Débats, au Siècle et au Constitutionnel. La Cour pontificale n'amoindrissait pas ainsi la question; elle l’élargissait au contraire. En étu diaut seulement l'histoire des cinquante dernières années qui ont
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LÉ LA CUMI'AGNIE DE JESUS, 393, passé sur la France, elle se demandait à quel signe visible on reconnaît la popularité dans un royaume où Louis XVI périt sur l'échafaud et où Marat fut déifié au Panthéon. La Cour pontificale voyait Bonaparte élevé sur le pavois, puis jeté aux gémonies, les Bourbons saluës comme les sauveurs de la patrie, et seize ans après proscrits encore au nom du peuple. Elle entendait la calomnie hurler à tous les noms illustres ; elle contemplait chaque fraction de parti distribuant à son gré la gloire ou l’infamie. Elle trouvait le généreux soldat, le magistrat intègre, l'écrivain conscienvieux, l'habile diplomate, le ministre sage ou éloquent, harcelés par l'insulte et conspués jusque dans leur vie privée, tandis qu'on improvisait grands citoyens des hommes médiocres ou pervers, dont au même moment d’autres opinions brisaient le piédestal. La Cour de Rome rappelait à M. Rossi que l’homme d'Etat dont il se disait le représentant, que M. Guizot s'était plus d'une fois à la tribune glorifié de son impopularité , et elle priait le plénipotentiaire de l'Université de vouloir bien mettre d'accord cet aveu et ses reproches officiels. On allait plus loin ; on plaçait sous les yeux de M. Rossi ce passage où M. Guizot définit et peint avec tant d’éloquence l'opinion publique, et le Saint-Siége répétait avec le ministre des affaires étrangères 1 :
« Dans les temps de fermentation et de désordre, le véritable vœu national, la véritable opinion publique sont méconnus, comprimés, insultés ; les partis seuls se montrent et agissent, et la nation n’est qu'une masse inerte , ballottée tour à tour dans les sens les plus contraires et façonnée, mutilée, au gré des passions ou des intérêts qui se combattent sur son sein. À chaque alternative de succès et de revers, le parti vainqueur se prétend l'interprète fidèle, le vrai défenseur de l'intérêt national et de l'opinion publique ; le parti vaincu n’est qu'un amas de révoltés, élrangers à la patrie qu’ils ont opprimée quelques instants et qui applaudit à leurs défaites. Que la chance tourne, le nouveau vainqueur tiendra le même langage, et se servira de la même illusion pour accabler son adversaire. »
Rome essayait de se rendre compte de cette mobilité, et, tout
* Notes de M. Guizot sur l'ouvrage De la souveraineté el des formes du gqouvernement, par M. Aucillou, p, 459 (Paris, 1816).
en avouant son insuffisance , elle confessait que la popularité en France a quelque chose de si insaisissable qu’il devient très-difficile de la caractériser. L’impopularité des Jésuites était bien constatée chez les ennemis de la Religion catholique ; mais, à part cetie évidence dont le Saint-Siége, sous peine de suicide, ne pouvait guëre punir la Compagnie, en était-il ainsi dans les rangs du Clergé, parmi toutes les familles chrétiennes, au milieu de ces populations laborieuses que les Pères évangélisent et de cette foule qui assiége leurs confessionnaux? Si les Jésuites, disait Grégoire XVI, sont éternellement frappés de la flétrissure morale sous laquelle passent tous les partis , tous les hommes, tous les systèmes, que peut donc craindre la France de quelques pauvres Prêtres dont la voix sera étouffée par l'indignation publique ? que fera leur stérile concurrence à l'Université? qu’importe au pouvoir que les Jésuites vivent ou meurent, s’ils n’ont point pris racine dans le Royaume? et dans quel article de la Charte ou des cinq Codes trouve-t-on qu’il faut bannir du sol natal les Français décrétés d'impopularité? Ce motif est un affront fait à la loi et au bon sens public. Si un gouvernement entrait dans cette voie d’ostracisme, à coup sûr ce ne serait pas le Saint-Siége protecteur , né des faibles et des persécutés, qui prêterait la main à une pareille violation de tous les droits.
La menace d’une loi excluant les enfants de Loyola du sol qui les a vus naître et frappant toutes les Congrégations autorisées ou tolérées semblait aux prélats même les plus timides une œuvre impossible à réaliser. Le Saint-Siége, par déférence pour le gouvernement de Louis-Philippe, ne daigna pas même s’en préoccuper. Cet appel à la proscription, dans un siècle et dans un pays qui a tant remué d'idées, tant sacrifié de millions d’hommes pour faire triompher la liberté individuelle, avait quelque chose de si étrange que personne ne le prit au sérieux. On se contenta de répondre aux subalternes de M. Rossi qu'ils calomniaient leur patrie. Dans cette occurrence, Rome interpréta plus noblement et plus justement qu'eux la véritable pensée nationale.
Quanc au schisme légal, qu’ils tenaient suspendu comme un épouvantail sur la capitale du monde catholique, et dont l'im-
té en diff bien ais , À cide, s les hilieu et de ites, ssure es, ques pu- ’im- ’ont je la atal fait dans iége nain
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minence leur paraissait pleine de dangers prochains, la Cour pontificale se montre encore plus incrédule. Elle sonda le trône de Louis-Philippe, pour savoir où était le Henri VII brisant d’un seul coup l'Unité et séparant la France de la Communion romaine. Elle n'y trouva qu'un vieillard fatigué de révolutions, un vieillard qui s’eflorçait, en prudent fondateur de dynastie, de consolider sur la tête de son petit-fils la couronne qui, dans un temps prévu, allait avoir à traverser une minorité toujours orageuse. Le Saint-Siége connaissait de longue date l’épiscopat français, et il y cherchait en vain les Cranmer qui se prêteraient à cet impossible caprie. En voyant le Clergé pauvre des biens de ce monde et riche seulement de sa Foi si souvent éprouvée, Rome, qui possède tous les secrets des schismes, se disait qu’ils ne sont réalisables que dans des circonstances données. Il faut que le prince ait des passions à satisfaire, des trésors à partager entre ses courtisans, des avidités à tenter en leur offrant les biens du Clergé. Il faut surtout que la Nation entière soit unie à sor. roi, et que les partis divisés par la politique ne puissent pas se faire un drapeau de leurs croyances religieuses pour s'insurger contre un gouvernement leur donnant l'exemple du parjure et de l’apostasie. Or, la France était-elle dans ces conditions? Le roi, dont le Saint-Siége connaissait la prévoyance dynastique, avait-il intérêt à jeter la perturbation dans les âmes? pouvait-il, de gaîté de cœur et sans espoir d’une compensation quelconque, imposer un nouveau culte au peuple français? Que, dans les conciliabules de leur impiété théorique, un petit nombre * d'hommes se soient imaginé de changer la religion du pays, cela est possible. Rome ne niait pas le fait; mais en voyant les provinces de l'Ouest, du Nord et du Midi si pleines de Foi; mais en étudiant la situation même de Paris, elle demeurait de plus en plus convaincue de l'inanité de ce rêve. La Révolution avait échoué ; l’empereur avait reculé en confessant son impuissance. Le royaume très-chrétien était catholique jusqu’au fond des entrailles. Personne en France, Louis-Philippe moins que tout autre, ne pouvait songer à réunir toutes les fractions de parti, pieuses ou incrédules, légitimistes ou républicaines, sous l’étendard de l'Unité que les ennemis de la famille d'Orléans arbore-
raient contre elle. L'idée d’une séparation n'était donc qu'une menace sans portée; car, lorsque les esprits sont tout prèts à aller au schisme, le schisme est déjà passé dans les mœurs, dans les croyances. Il existe, et, avec les ardeurs françaises, il entraîne le gouvernement lui-même.
La sécularisation des Jésuites, sollicitée par de tels moyens, n'avait aucune chance de réussite. M. Rossi avait en vain essayé d'intimider : il crut que ses promesses seraient plus efficaces. Les pouvoirs constitutionnels, dont il faisait bon marché, ne furent plus d’aveugles instruments de troubles religieux; le négociateur leur accorda de son chef une pensée toute différente. Le Saint-Siège n'avait qu’à dissoudre en France la Société de Jésus, et à l'instant même une loi serait présentée pour reviser les articles organiques, contre lesquels Rome avait toujours protesté. Afin d'obtenir un résultat favorable, M. Rossi avait inventé des menaces impossibles; en désespoir de cause, il arrivait à des engagements irréalisables. Le Saint-Siége tient sans doute beaucoup à voir tomber les chaînes que porte le Clergé, mais ce n'est pas par une iniquité qu'il convient à la Chaire de Pierre de préparer le triomphe de la justice. Protéger les Chrétiens de Syrie contre les cruautés musulmanes a toujours été un devoir des gouvernements chrétiens : Rome ne s’expliquait donc pas qu’on miît des conditions à l’accomplissement de ce devoir, toujours regardé par la France comme sacré. On berçait la Cour pontificale de l'espoir d’arracher l'Orient catholique aux maux qu'il endure; mais, pour faire cesser la persécution de Syrie, il fallait que le Pape se fit le persécuteur des Catholiques d'Europe et de la Compagnie de Jésus.
Cette espèce de prostitution de la charité, ce trafic de f.veurs et d'injustices, fut repoussé à Rome comme une mauvaise pensée. M. Rossi, après s'être décidé à passer son Memorandum, avait, pour l'appuyer, mis en jeu tous les ressorts, essayé de tous les piéges. Grégoire XVI se renfermait dans la dignité de son silence ; le cardinal Lambruschini restait impassible. Il se contentait de faire savoir à l'ambassade que le gouvernement de Sa Sainteté ne pouvait répondre que négativement au Memorandum et par la réfutation des assertions contenues dans cette dépêche,
Alors le plénipotentiaire changea de ton. Il ne menaça plus, il ne promit plus, il n’exigea plus. On le vit se borner à demander une concession, si légère qu’elle. fût. Par égard pour la France, le Saint-Siége qui, dans cette question complexe, ne voulait pas même avoir à se reprocher un défaut de formes, réunit, le 43 juin 1845, la Congrégation des affaires ecclésiastiques extraordinaires, et il lui soumit les demandes de M. Rossi. Huit cardinaux sur douze furent convoqués. Lambruschini, Ostini, Castracane, Franzoni, Patrizi, Polidori, Bianchi et Acton délibérérent en présence du Souverain-Pontife *, et ce fut sur les motifs suivants qu’ils basèrent leur vote :
4° Les lois qu’on allègue contre les Jésuites, ou plutôt contre toutes les Associations religieuses, sont contestées même en France. Elles ont été rendues sous un autre ordre de choses, et elles se trouvent en contradiction manifeste avec le Concordat et avec la Charte, établissant en principe la liberté du culte, puisque la pratique des conseils de l'Evangile appartient évidemment à la Foi catholique. L'Eglise n’a jamais envisagé la profession religieuse autrement que comme la pratique volontaire et libre des conseils que Jésus-Christ donne à ceux qui aspirent à être plus parfaits. Cette profession ne doit pas plus priver les Français de leurs droits de citoyens que la prefession même du Catholicisme. Les vœux religieux sont des liens purement spirituels ; ils ne dépendent jamais d’un gouvernement. Ceux qui les contractent n’en jouissent pas moins, aux yeux de la loi, de la plénitude de leurs droits ; ils peuvent s'unir, s'associer, vivre ensemble comme tous les autres nationaux. Que les lois ne reconnaissent pas ces sortes d'associations, qu'elles ne leur accordent aucun titre, aucune prérogative; qu'elles ne les admettent point à agir collectivement et comme sociétés légales, rien de mieux. Cela est de la compétence de l'autorité civile ; mais cette compétence ne s'étend pas au-delà.
20 Le Saint-Siége ne peut pas, sur les instances d'un gouvernement, condamner et immoler des innocents. Les Jésuites exis-
1 La loi du silence est imposée aux cardinaux qui prennent part à ces sortes de Congrégations , et, sous aucun prétexte, ils ne peuvent révéler ce qui s’y passe ou les mesures adoptées. Grégoire XVI, que le gouvernement français mettait de moitié daus ses actes, ne voulut pas accepter une solidarité semblable, Pour la manifestation de la vérité, il délia les cardinaux de la loi du silence.
tent en France depuis plus de trente années, et aucun d'eux n’a été cité devant les tribunaux comme coupable d’un délit. Aujourd’hui même on ne formule contre les Pères aucune accusation précise, et qui, de près ou de loin, serait justiciable de la loi. Comment donc le Saint-Siège pourrait-il les priver par une sentence du saint état qu'ils embrassérent avec l'approbation de l'Eglise catholique ?
3° Les vingt-cinq Evêques de France qui possèdent des Jésuites dans leurs diocèses leur rendent tous le témoignage le plus honorable. Ils se félicitent des fruits de salut que font germer ces ouvriers évangéliques. Un grand nombre d’autres Prélats ont écrit au Saint-Siége pour solliciter la conservation de ces auxiliaires indispensables. Le Saint-Siége repoussera-t-il une demande si juste et si bien motivée?
A l'unanimité, la Congrégation extraordinaire décida que le Souverain-Péntife ne pouvait et ne devait rien accorder. Grégoire XVI approuva.
C'était une grande démonstration ; elle ne coûta aucun sacrifice au Pape, car la justice de l'Eglise l’exigeait. Cet acte raviva toutes les colères ; et, dans le premier étonnement de leur déception, les héritiers du vieux Libéralisme oublièrent ces paroles toujours vraies que M. Guizot leur adressait en 1821 2vec autant c'e justesse que de prévoyance gouvernementale : « Partout où la liberté de conscience prévaut, disait l'écrivain protestant !, tout culte, toute croyance religieuse réclame, à juste titre, le respect non-seulement du pouvoir, mais du public. Leur droit contre l'outrage dérive du même principe que leur droit à la liberté. Pour se pénétrer de cette doctrine, la France a besoin, j'en conviens, de la voir hautement professée et pratiquée par le pouvoir. Non-seulement l'irréligion a eu parmi nous la force, mais elle s’est crue la vérité. Elle a persécuté, et parce qu'on résistait à ses décrets et parce qu’on se refusait à ses arguments, le principe de l'intolérance n'a été autre au dix-huitième siècle qu'au seizième. Quand ils sont convaincus et maîtres, les incrédules, comme les fanatiques , veulent qu'on croie en eux et comme eux.
1 Des moyens de gouvernement et d'opposition , par F. Guizot, p. 492 el 423 (Paris, 1821).
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» Ils ne sont pas tous guéris de cette coupable prétention; et, bien qu'il reste aujourd'hui peu d'hommes qui voulussent employer directement contre la Religion les armes du pouvoir, il en est encore un assez grand nombre qui, à chaque occasion où la Religion se déploie avec quelque hardiesse, s'en étonnent et s'en irritent comme d'un attentat à la liberté. Celleci a pour eux quelque chose de nouveau et d'imprévu qui les offense. »
Le cabinet des Tuileries et son envoyé à Rome se trouvaient dans ce cas; ils ne surent pas profiter de la leçon que M. Guizot leur avait donnée vingt-quatre ans auparavant. Il ne restait plus à M. Rossi qu'à s’épargner l’humiliation d’un refus ; c’est ce qu'il fit. Sa négociation finissait avec la cour de Rome ; le Pape et les cardinaux n'avaient plus rien à voir dans cette affaire. Le ministre de France espéra être plus heureux en demandant que les Jésuites se prètassent volontairement à quelques concessions. C'était présenter la chose sous un point de vue tout différent, et, pour transmettre son vœu, M. Rossi s’adressa au cardinal Lambruschini. Lambruschini n’agissait plus au nom du Pape ni en sa qualité de secrétaire d'Etat, mais uniquement comme médiateur officieux. M. Rossi eut avec lui quelques conversations. L'abbé d’Isoard leur servit d'intermédiaire, et il n'exista jamais de rapports, même indirects, entre le Général de la Compagnie et le plénipotentiaire français. L'honneur de la Chaire apostolique élait sauf; elle avait eu le courage de sa position. Le Père Roothaan fut appelé à donner au royaume très-chrétien un gage de son amour pour la paix et à montrer que la Société de Jésus sait faire tous les sacrifices.
Grégoire XVI n'avait donné aucun ordre, n'avait formulé aucun conseil positif; cependant la Compagnie de Jésus se vit dans la nécessité de faire quelques concessions momentanées. Les Maisons de Paris, de Lyon, d'Avignon et plusieurs autres Maisons de probation ou d'étude, subirent des dispersions passagères ou des diminutions.
Le 28 juin, le Père Rozaven, Assistant de France, écrivait aux Supérieurs de Paris : « Je pense que si nous cédons quelque chose, il doit être bien entendu que nous le faisons
par un motif de paix, et que nous voulons qu'il soit bien compris que nous faisons la réserve de nos droits, que nous voulons conserver intacts, et que nous ferons valoir toutes les fois que nous le jugerons à propos. S'il est reconnu qu'on ne peut chasser les propriétaires de leur maison, il doit l'être également qu'on ne peut les empêcher d'y donner domicile à qui il leur plaît. »
I n’y avait ni incertitude ni ambiguïté à Rome. Le Saint-Siége avait refusé de se joindre à l'Université et à une fraction des assemblées législatives pour violer les droits de tous les citoyens français dans la personre des Jésuites. M. Rossi, qui le 23 juin avait sagement retiré son Memorandun, rédigea une dépêche dans le sens des concessions indiquées ; il la communiqua au cardinal Lambruschini. On ignore si c'est à l'ambassade de Rome ou dans le cabinet du ministre que cette dépêche fut modifiée. Toujours est-il que, le 6 juillet, le Moniteur ne tint compte que des besoins parlementaires, et il annonça :
« Le gouvernement du roi a reçu des nouvelles de Rome. La négociation dont il avait chargé M. Rossi a atteint son but. La Congrégation des Jésuites cessera d'exister en France et va se disperser d'elle-même ; ses Maisons seront fermées et ses Noviciats seront dissous. »
A la nouvelle de ce succès que rien n'avait préparé, un sentiment de doute se manifesta dans toutes les classes. Cependant peu à peu on se familiarisa avec l’idée que le ministère ne pouvait pas avoir inventé une pareille dépêche, et la douleur des Catholiques égala à peine les joies des ennemis de l'Eglise. Les journaux dévoués à la Révolution ou à l'Université proclamèrent à grands cris leur victoire, et, dans le cynisme de leurs aveux, ils ne craignirent pas d'outrager le Pontife-Suprême. Le Courrier français, du 7 juillet 1845, refléta ces moqueuses injures, que la fausseté de la note officielle devait le lendemain transformer en louanges.
« Nous avions, dit-il, fait trop d'honneur à la Cour de Rome en supposant qu'elle laisserait au gouvernement français la responsabilité d'une mesure décisive contre les Jésuites; Rome a cédé. C’est un nouveau signe de la décadence du pouvoir spirituel
qui réside au-delà des monts. Sacrifier ses défenseurs est la marque la plus manifeste de sa faiblesse, et ce n'est pas la premiére fois que l'Ordre de Loyola éprouve l'ingratitude dut Saint- Siége. En prêtant les mains une fois de plus à un acte de rigueur contre ses janissaires, la Papauté continue lo désarmement et accomplit son suicide depuis longtemps commencé ; toute grande chose expire lentement.
» Que penser, en effet, de l'énergie et de l'habileté du chef de l'Eglise catholique! Alors que les Jésuites se propagent ouvertement sur la terre de France, où ils s'étaient glissés en contrebande, et rencontrent partout l'appui déclaré des Evêques ; alors que, de chaire en chaire, de mandement en mardement, de tribune en tribune retentit le cri d'une nouvelle croisade pour la conquête des Gaules à la Foi de Clovis et de saint Louis, le Pape vient en aide au ministère embarrassé de l'exécution des lois qui prohibent la Compagnie de Jésus ; 1l désavoue les siens et casse sa milice. À qui donne-t-il gain de cause ? A l'esprit philosophique qui a forcé le ministère à sévir.
» Ce sont les inspirations de MM. Quinet, Michelet, Cousin et Thiers qui triomphent au Vatican ; c'est du Collége de France, de l’Université, du Luxembourg et du Palais-Bourbon que la colombe sainte s’est abattue à l’oreille du Souverain-Pontife ; et l'habile M. Rossi complète sa naturalisation parmi nous en obtenant de Rome même, à la satisfaction de l'opinion publique, l'expulsion des héritiers de saint Ignace.
» Soit ! que la Papauté ait peur du bruit et préfère une agonie paisible aux efforts d'une tentative désespérée, nous ne nous en étonnons pas ; nous prenons acte seulement de ce nouveau trait d'impuissance du Pontificat romain en face de l'esprit des Sociétés modernes. Et qu’on le remarque, c'est sous le ministère de M. Martin (du Nord) que ce coup a été porté! On a fourni à ce petit homme le caillou et la fronde, et on l’a poussé en avant ; il est vainqueur. Hélas ! c’est que contre l’ombre de Goliath il suffit de l’héroïsme de Tom Pouce.
» Serait-ce par hasard que la Cour de Rome aurait cru servir la cause de la Religion en retirant les Jésuites de France ? On lui aura représenté que la France tout entière était prête à re-
tourner à la messe, n'étaient les Jésuites qu'elle avait en anti= pathie, et que la suppression de cet élément parasite ferait infailliblement refleurir parmi nous l'auguste Religion de nos pères, comme dit M. Thiers ; nul doute qu'on lui ait tenu ce langage. C'est la continuation de la plaisanterie du dix-huitième siècle. Chaque fois que la philosophie s’est efforcée d'amener l'Eglise à se mutiler, elle a toujours eu l'esprit de prétendre que c'était pour le plus grand bien des principes immortels de la Foi. Le Jésui.. tisme a trouvé ses maîtres, et a été vaincu par ses propres armes,
» C'est avec ces doucereuses paroles que l’on obtint de la Papauté, dans le siècle dernier, le sacrifice fameux de la Compagnie.” Est-ce que Rome ne s’en douterait pas? Elle est dupe de la même comédie, ou elle feint de l'être, aveuglément ou par débilité. La scène que la philosophie et l’Eglise jouent entre elles est absolument celle du médecin et du malade. « Que dian-
-tre faites-vous de ce bras-là? — Comment? — Voilà un bras que je me ferais couper tout-à-l'heure, si j'étais que de vous. — Et pourquoi? — Ne voyez-vous pas qu'il tire à soi ioute la nourriture, et qu’il empêche ce côté-là de profiter? Vons avez-là aussi un œil droit que je me ferais crever, si j'étais en vetre place. — Crever un œil? — Ne voyez-vous pas qu'il incommode l'autre ? Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tôt, vous en verrez plus clair de l’œil gauche. » Et l'Eglise suit les ordonnances de la philosophie!
» Un pouvoir est jugé quand il en est tombé là. »
L'Evêque de Langres éleva la voix au milieu de tous les blasphèmes et de toutes les doléances qui allaient fondre sur la Chaire de Pierre. C'était, avec le cardinal de Bonald, les archevêques de Paris et de Toulouse et l'Evêque de Chartres, un des plus vigoureux athlètes de l'Eglise et de la liberté religieuse. Le 14 juillet 1845, il s’exprima ainsi sur les Jésuites :
« Ces derniers étaient en butte aux préventions et aux menaces publiques : on invitait les Evêques à les sacrifier ou du moins à les désavouer ; on espérait opérer leur dissolution par le con-
. cours de l’Episcopat, et, pour y parvenir, on représentait que le
Clergé tout entier avait à souffrir des haines auxquelles ils étaient
en proie. Les Evêques ont répondu : « Les Jésuites, en tant que
» Religieux, sont l'œuvre de l'Eglise; en tant que citoyens, ils » ont à la liberté de conscience des droits qui nous sont com- » muns avec eux. Îls nous sont chers à ce double titre : nous » les défendrons, nous les soutiendrons, nous soufirirons pour » eux, parce que les coups qué l’on veut leur porter frapperaient » sur la Religion et sur la liberté de tous. Ainsi, nous ne les sa- » crifierons pas, nous ne les désavouerons même pas. »
» Les Jésuites, nous le savons, ont été profondément réjouis et reconnaissants de ces dispositions et de ce langage; mais on leur a fait croire au loin que cette générosité de l’Episcopat à leur égard était téméraire, qu'en acceptant l'appui des Evèques ils compromettaient certainement et gravement leurs protecteurs, et avec eux la Religion tout entière.
» On peut sans doute accuser ces représentations de mensonges, on peut plaindre les chefs de la Compagnie d'y avoir.ajouté foi ; mais, dès que les Jésuites ont accepté cette conviction, peuton ne pas admirer ce qu'ils viennent de faire ?
» Ce sacrifice soudain et spontané d'eux-mêmes ne révèle-t-il pas tout à la fois et la pureté de leurs intentions, et leur amour pour la paix, et l'élévation de leurs sentiments, et leur disposition constante à s'immoler instantanément pour le bien public ? Ceux qui depuis quelques années les accusent, les injurient et les menacent, pourraient-ils présenter de pareils exemples ? Toutes’ les apologies en paroles, tous les éloges imprimés valentils la justification éclatante qui résulte d’un par®il fait ? »
La solution annoncée par le gouvernement paraissait aux hommes sages un piége tendu à la crédulité. On attendait avec anxiété les explications qui devaient venir de Rome; mais ce fut dans cette ville que la nouvelle du Moniteur souleva la plus juste irritation. On n'y soupçonnait pas encore l'impudence de ces mensonges que les Constitutionnels acceptent comme des nécessités parlementaires. Sous le coup de l’indignation qu'il essayait de partager, M. Rossi déclina toute responsabilité dans un acte qu'il affirmait être contraire à ses dépêches ; l’abbé de Falloux fut même chargé par l'ambassade de faire une démarche dans ce sens auprès des Jésuites et de les rassurer. Le négociateur protestait contse le gouvernement dont il était le délégué.
L'un niait avoir écrit ce que l’autre prétendait avoir reçu. La cour de Rome, qui a une si haute intelligence de la dignité du pouvoir, ne voulut pas sortir de sa réserve habituelle même pour triompher de ces récriminations. Elle obtenait le désaveu, elle s'en contenta. Elle n'avait pas traité, elle n'avait rien accordé ; il ne lui vint donc pas à la pensée de réclamer le prix des concessions qu'elle s’attacha toujours à glorieusement refuser.
Pour aplanir les difficultés dont le ministère français s'était malencontreusement embarrassé, le Saint-Siége avait déclaré qu'il lui était impossible d'intervenir d'une manière contraire aux règles canoniques et aux devoirs du Pontificat. Grégoire XVI écrivait aux Evèques de France ! : « Nous n'avons jamais failli à nos fonctions, nous n'y faillirons jamais. » Le Vicaire de Jésus- Christ tenait admirablement une parole que l'épiscopat était digne d'entendre. Aucun document, ni public, ni secret, n'autorisait d'une façon quelconque l'opinion qui attribue au Souverain- Pontife ou au cardinal Lambruschini les mesures spontanément adoptées par les Jésuites. Dans ces mesures, qui fu:ent approuvées ou blâmées, mais que le Général de la Société a pu conseiller, ‘il n’a point été question que les Jésuites perdraient ou aliéneraient la propriété de leurs maisons. Leur droit d'existence ne fut pas mis en doute.
Rome ne s'était engagée ni verbalement ni par écrit; mais, dans les prévisions. d’une lutte orageuse à l'ouverture de la session des Chambres de 1846, le cabinet des Tuileries désirait obtenir au moins un témoignage, quelque peu positif qu'il fût, de l'intervention pontificale. Au commencement de septembre, M. Rossi reçut une note de son gouvernement qui le félicitait sur l'heureuse issue de la négociation. Cette note remerciait en mème temps le Pape et le cardinal Lambruschini du service qu'ils avaient tous deux rendu à la France en ordonnant aux Jésuites de se disperser. M. Rossi s’empressa de la communiquer officiellement au Saint-Siège. Ce stratagème n'avait pour but que de créer un document authentique et de le publier comme une preuve de l’action du Pape dans ces événements. Grégoire XVI et Lambruschini ne se laissérent pas prendre au
&« Huic nostro muneri nunquam defuimus , nunquam decrimus, »
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DE LA COMPAGNIÉ DE JÉSUS, 40ù
piège. Le cabinet des Tuileries, par l'entremise de son plénipotentiaire, demandait un acte émané de la secrétairerie d'Etat, Lambruschini répondit à peu près en cos termes : « Sa Sainteté est fort surprise des remerciments adressés à elle et à son ministre, puisqu'elle n'a rien accordé dans l'affaire des Jésuites. Si elle eût agi, elle n'aurait pu le faire qu’en se conformant aux saints Canons. Si le gouvernement du roi très-chrétien a des actions de grâces à rendre, c'est au Général des Jésuites qu'il faut les adresser ; car il a pris de lui-même, sans ordre ni conseil du Saint-Siége, des mesures de prudence pour tirer d'embarras le gouvernement du roi. Sa Sainteté, dans cette circonstance, admire la discrétion, la sagesse, l'abnégation de ce vénérable chef d'Ordre, et elle a lieu d'espérer qu'après les grands sacrifices que s'imposent les Jésuites français dans des vues de paix ct de conciliation, le gouvernement de Sa Majesté leur accordera protection et bienveillance. »
ILest au-dessous de l’histoire de s'occuper de toutes les intrigues souterraines et de tous les faux-fuyants mis en jeu à Rome ainsi qu'à Paris pour colorer cette négociation et la rendre au moins acceptable dans la forme. M. Guizot y consacra la puissance d’ün talent qui aurait dû être mieux employé ‘ ; mais cette puissance ne change point les actes, elle ne modifiera jamais les faits. Les uns et les autres sont produits. C'est à la France et à l’Europe qu'il appartient maintenant de commencer l'instruction de ce grand procès qui, selon une dernière imposture du Journal des Débats, semble être jugé par l'opinion publique et perdu par les Jésuites.
1 Daus la séance de la Chambre des pairs du 46 juillet 4845 (Moniteur du 47), M. Guizot, ministre des affaires étrangères, rendant comple de la négociation Rossi, fit très-bien pressentir les faits que nous venons de raconter, 11 disait: «Ce que le gouvernement du Roi a fait à l'égard de la cour de Rome, la cour de Rome l’a fait à Pégard de la Société de Jésus.
» Nous ne nous étions pas servis de nos armes temporelles; elle ne s’est pas scrvie de ses armes officielles et légales, Elle a fait connaitre à la Société de Jésus la vérité des choses, des faits, des lois, l’état des esprits en France , lui donnant ainsi à juger elle-même de ce qu’elle avait à faire, de la conduite qu'elle avait à tenir dans l'intérêt de la paix pu b'ique , de l'Eglise, de la Religion. J'ai une vraie et profonde satisfaction à dire que dans cette affaire la conduite de tout le monde a été seusée, honorable, conforme au devoir de chacun. La Société de Jésus a pensé qu’il était de son devoir de faire cesser l’état de choses dont la France se plaignait.,.. De toutes parts il y a eu acte de libre intelligence et de Lous procédés, »
« L'opinion publique, dit la feuille universitaire par excellence dans son numéro du 18 octobre 1845, était émue et faisait appel à l'exécution des lois. Cet appel a été entendu : les lois ont reçuleur exécution ; la Société de Jésus a été dissoute et ses maisons ont été fermées. L'opinion se repose et peut se reposer sur cette premiére satisfaction qui n’a rien d’équivoque ; car, à l'heure qu’il est, il n’y a plus de Jésuites en France. »