‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 2)Chapitre 48 sur 62 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Les Jésuites s'occupent de l'éducation ublique. — Le système ancien et moderne d'instruction. — La pratique avant ie précepte. — Avant de former des élèves , ils veulent former de bons professeurs. — Le Général de l'Ordre recommande d'ouvrir des Scolasticats, — But de ces maisons. — Ecoles normales de la Compagnie. — Lettres de Brzozowski au Père de Clorivière. — Le Père Rozaven ct les études philosophiques. — Préparation au professurat. — Demande de révision pour le Rulio studiorum. — Manera, Loriquet, Garofalo, Gil et Van Hecke nommés commissaires. — Leur travail. — Retranchements et additions faits au Ratio. — Proæmium du Général de la Compagnie. — Les deux années de noviciat. — Manière d'étudier des Jésuites, — Leur plan pour former les autres. — De quelle manière ils envisagent l'éducation publique, — Comparaison du système universitaire avec celui de la Compagnie. — Plan d’étude des Pères de Brugelctte introduit dans l’Université de France par M. Cousin. — La Gazette de l'Instruction publique et le Collége de Fribourg. — Le Convitto Dei Nobili à Naples. — Etat de l’éducation dans les Deux-Siciles. — Les Jésuites et l’Université de Naples, — Rapport au ministre de l'instruction publique par Petit de Baroncourt. — Causes de la guerre que les Universités font aux Jésuites. — M. Thiers et le patriotisme. — Les élèves des Jésuites accusés par M. Thiers de n’être pas aussi bons Français que lui. — Protestation des élèves, — Botta et Gioberti font un crime aux Jésuites d’arracher du cœur des enfants l’amour de la famille, — Les Jésuites et leurs œuvres. — Les théolagiens et les ascètes. — Perrone et Martin. — Patrizi et Rozaven, — Roothaan et Weninger. — Les orateurs Mac-Carthy et Finetti. — Ravignan et Minini, — Les philosophes. — Buczinski et Rothenflue. — Dmowski et Liberatore. — Vico et Taparelli. — Les découvertes astronomiques du Père de Vico. — Secchi et Caraffa. — Les Jésuites polémistes. — Charles Plowden et Deschamp, — Kohlman et Arrillaga. — Les Jésuites archéologues, — Travaux de Marchi, — Les Pères Charles Cahier et Arthur Martin, — Vico et Bresciani. — Les grandes familles e, la Compagnie de Jésus. — Conclusivn,

Au milieu des obstacles de toute nature qui surgissaient pour entraver la recomposition de la Société de Jésus, et qui glorifiaient son passé pour la tuer dans le présent ou dans l'avenir, elle avait su maîtr'. les entraînements comme le découragement. Elle s'était résiynée aux combats ainsi qu’à la persécution ; la lutte ne l’effrayait pas plus que la calomnie. Ces inimitiés permanentes, dont le caractère, depuis trois cents ans, n'avait

jamais varié, ne laissaient aucune incertitude aux Catholiques sur le but de tant de clameurs. Les révélations abondaient de tous les côtés ; les indiscrétions de la victoire expliquaient des attaques pour ainsi dire périodiques. Les Jésuites n'étaient que le cri de ralliement donné aux passions irréligieuses, le mot d'ordre pour battre en brèche l'Eglise universelle et les principes de Foi. Nous avons dit comment l'Institut repoussa cette guerre sans dignité et sans justice, que des barbares auraient rougi d'entreprendre et de soutenir. Il faut maintenant voir quel fut le plan d'existence que les Jésuites se tracèrent dans l’intérieur de leurs Maisons.

En dehors de la prière et des œuvres de piété ou de charité, qui sont un secret entre Dieu et le prêtre, les disciples de Loyola, à peine rendus à la vie religieuse, cherchèrent à offrir à l’éducation un puissant levier. Hommes de leur siècle par le savoir, ils comprirent, dès le premier jour du rétablissement de leur Ordre, qu'ils devaient populariser, l'instruction. C'était un des principaux buts que le fondateur leur assigna. Leurs devanciers l'a vaient atteint; les nouveaux Pères de la Compagnie ne voulurent pas se trouver en arrière. Le mouvement des esprits, l'impulsion donnée aux connaissances humaines, les découvertes signalées dans les arts et dans les sciences, les brillantes théories enfantées par la liberté, tout leur faisait une loi d'étudier les innovations. et de les appliquer dans ce qu'elles ont d'utile et de réalisable. La pratique chez eux vient toujours avant le précepte. Les Pères les plus versés dans l’enseignement s'étaient, durant plus de quinze années, consacrés à suivre pas à pas les améliorations que l'expérience leur conseillait d'adopter. Afin de former de bons élèves, ils furent unanimes pour déclarer qu’il importait avant tout de créer d'excellents professeurs. Ce fut de ce point que l’Institut partit. Cette base posée, il ne songea aux difficultés que pour les vaincre; il se mit à l’œuvre avec une patience qui est la plus féconde de toutes les activités.

Dès 1814, plusieurs royaumes, s’associant à la pensée de Pie VII, réclamaient les Jésuites comme les instituteurs des générations nouvelles. Les Jésuites répondirent au vœu des peuples catholiques. Le premier soin des chefs de l'Ordre fut de pré-

parer dans le silence les maîtres qui plus tard apprendraient à la jeunesse à être chrétienne et studieuse. Le Pére Brzozowski, Général de la Compagnie, et les supérieurs de Rome se font une occupation spéciale de ces labeurs de l'intelligence. La disette des régents est signalée dans beaucoup de Provinces; cela n’empêche pas Brzozowski de recommander avec instance que les jeunes gens admis dans la Société subissent leurs deux années de noviciat avant d’être employés à l’enseignement. Il faut qu'ils soient façonnés aux vertus de leur état pour qu'ils puissent initier les autres à la science. Ce n'est pas assez de demander aux Novices vingt-quatre mois de réflexion et de solitude. Lorsque ce temps de probation est écoulé, les chefs de la Compagnie exigent que le Scolastique se renferme dans une maison d’études, et que là il travaille à la littérature, à la théologie, à la philosophie, aux mathématiques et à la physique. Ces maisons d’études sont fort rares encore. Brzozowski presse les Provinciaux d'en ouvrir sur les points les plus favorables; il veut même qu'on sacrifie des établissements déjà fondés à ce besoin de l'avenir. « Les établissements, mande-t-il de Polotsk, le 7 septembre 1817, au Père de Clorivière, font grand bien, je n’en doute pas, mais je crains que , le bien que nous faisons à présent ne nous mette hors d'état d’en faire par la suite. Il n’est pas d'homme si pressé par la famine qui ne sacrifie une partie de son grain pour ensemencer ses terres dans la vue de l'avenir. — Mais, comment entretenir une maison d’études sans avoir de fonds assurés ? C’est là, je le vois, la plus grande difficulté. Je répondrai cependant que, toute grande qu’elle est, elle ne doit pas nous arrêter, puisqu'il s’agit d’une œuvre qui tend évidemment à la gloire de Dieu. Notre Compagnie n’a point d'autre dessein ; tâchons de nous rendre dignes des soins de la divine Providence, ct elle ne nous manquera pas.

Le18 juin 1817, le Général faisait une condition obligatoire pour les jeunes Jésuites du travail et d'une solide instruction. Nous ne devons pas perdre de vue, écrivait-il, que nous voulons former des Jésuites, et que dans un Jésuite la science est “absolument nécessaire, presque aussi nécessaire que la piété mé- “né. Je voudrais donc qu'avant de penser à de nouveaux établisse.

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ments, on s'occupât efficacement à créer une maison d'études, où nos jeunes gens pussent successivement acquérir le savoir que demandent nos Constitutions. Nous devons travailler solidement et penser à l'avenir. Notre Saint-Père a jugé devoir, dans les circonstances où nous nous trouvons, rétablir la Compagnie; et ce n'a pas été sans une direction particulière du Saint-Esprit, nous devons le présumer d’un si saint Pontife. C'est donc à nous à coopérer à ses desseins en faisant tous nos efforts pour rétablir effectivement la Compagnie de Jésus, c'est-à-dire une Compagnie de saints et savant ouvriers évangéliques. Mais, pour joindre la science à la sainteté, il faut nécessairement que nos jeunes gens aient le temps et le moyen de faire de bonnes et solides études. Ce point est décisif et fonda mental. »

Du fond de la Russie-Blanche , le Général de l’Institut s’est rendu compte des besoins de la société moderne : il désire que ses frères d'Europe puissent les satisfaire. Il presse donc ses subordonnés de créer une école normale dans chaque royaume, afin d’avoir une pépinière de professeurs distingués. C’est le vœu le plus ardent de Brzozowski ; le Père Rozaven, Assistant de France, n'est pas moins explicite. Rozaven sait par expérience que dans sa patrie toutes les idées ont été faussées , et qu’il est plus urgent que jamais de faire pénétrer quelque déduction logique dans ces têtes incandescentes. Le 29 décembre 1831, il écrivit au Père Richardot, Provincial :

« Sans doute qu'il est important d’avoir de bons professeurs de théologie, mais, à mon avis, la première nécessité en ce genre est d'avoirun bon professeur de logique, et je vous avoue que, si Je n'avais qu’un sujet également propre à enseigner la théologie et la logique, je n'hésiterais pas un seul instant à lui faire enseigner la logique. Une bonne logique est le fondement nécessaire de toutes les sciences supérieures, et sans ce fondement elles ne peuvent avoir aucune solidité. Un jeune homme qui a fait une bonne logique pourra bien faire sa théologie sous un professeur très-médiocre, et même sans professeur ; mais celui qui n’a pas ce fondement ne sera jamais un grand théologien , eût-il pour profes-

seur Suarez ct saint Thomas. Il pourraacquérir des connaissances,

de l’érudition; mais il n'aura jamais ce jugement sûr et cette exactitude de principe et d'expression qui sont indispensables à un théologien... »

Rozaven conclut ainsi : « 11 faut faire en sorte que les jeunes gens ne soient. envoyés dans les petits Séminaires, soit pour régenter , soit pour surveiller, qu'après avoir fait leur philosophie. La régence faite avant la philosophie ne leur sera jamais aussi avantageuse que s'ils la faisaient après. Dans ces commencements tout cela est difficile, mais il faut y tendre persévéramment , et aux dépens même de quelques!inconvénients, car, autant que j'en puis juger, la science du gouvernement ne consiste pas seulement à éviter les inconvénients, mais aussi à les permettre à propos dans la vue d’un plus grand bien. »

Tel était le plan des Jésuites pour les professeurs que la Compagnie allait former dans son sein. Ce plan ne manquait ni de prévoyance ni détendue ; il fut accepté et suivi partout. On créa dans la plupart des capitales, centres de hautes études, des maisons pour préparer les Scolastiques à l’enseignement. On voulut qu'ils assistassent à tous les cours des hommes célèbres dans les lettres ou dans les sciences. A Paris, l'on fonda même une maison où les jeunes Jésuites, sous la direction du Père Dumouchel, se livrérent spécialement aux mathématiques et à ia pysique. Binet, : Leroy , Cauchy, Ampère , Faüy* et Querret devinrent, avec Cuvier, leurs maîtres de prédilection. Ces jeunes gens n'étaient distraits de leurs travaux intellectuels que par la pratique des bonnes

à La plupart de ces savants connaissaient les auditeurs que la Société de Jésus euvoyait à leurs cours. Ces savants voulurent donner à J’institut de Loyola une preuve de leur estime et de leur dévouement. Ils offrirent donc des leçons particulières aux jeunes gens qui plus tard devaient propager le goût des sciences, et c’est à celte proposilion que l'abbé Haüy avait faite que répond une lettre du Père Richardot en date du 17 novembre 1821 :

« Monsieur Pabbé, j'ai appris par M. Dumouchel votre extrème bonté pour lui et pour les élèves que je lui ai conflés. 11 est de mon devoir de vous témoigner ma vive recontr aissance pour une offre aussi bienveillante, Je n’avais jamais eu la pensée hardie ’ e porter mes vues si haut, quoique je connusse déjà votre zèle pour l'honneur de la Religion et votre désir de voir le Clergé ressaisir la considération que les sc;-.ces lui avaient autrefois procurée, Mais le zèle ne vieillit pas, et la charité de Jésus-Christ vous presse. Croyez, Monsieur, que je sais apprécier une marque d'affection aussi distinguée, et que ma gratitude est sans bornes. Ces jeunes gens , que je destine à professer les sciences dans la suite, pénétrés euxmêmes de ce sentiment, le perpélueront parmi leurs élèves, et votre nom, si célèbre dans ie monde savant , sera révéré parmi nous d’une manière particulière. »

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œuvres. Îls se récréaient en visitant les hôpitaux et les malades, en instruisant les prisonniers, ou, pendant les vacances, en s’initiant aux labeurs de l’apostolat.

L'Ordre de Jésus avait demandé des professeurs dignes de con-

tinuer ceux qui avaient, dans l’éducation des siècles précédents, élevé si haut le nom de la Compagnie; les Scolastiques d'Italie, d'Allemagne et de France se présentérent. Mais depuis longtemps chacun exprimait le désir de voir le système des études acquérir de l’uniformité dans les colléges. Tous souhaitaient qu'on fit concorder les règles tracées pur les Constitutions de saint Ignace et le Ratio studiorum avec les besoins modernes. Les deux Congrégations Générales tenues depuis 4 814 s'étaient occupées de ce grave sujet. La vingtième, par son décret x, déclare que, sans rien changer d’essentiel au Ratio studiorum , on pourra y introduire les légères modifications exigées par le progrès des connaissances humaines. Le Général fut même chargé de réunir à Rome quelques Jésuites de savoir et d'expérience pour retoucher leur code d'instruction publique, en laissant aux Provinces le temps et le droit de faire les observations qu’elles jugeraient utiles. Des règles provisoires sont données en ce sens. La vingt et unième Congrégation émit le même vœu que la précédente , et par son décret xv elle renouvela la demande de révision pour le Ratio studiorum. Le Père Roothaan s’empresse de nommer une commission afin de remplir cet important travail. L'Italie y fut représentée par Manera, la Sicile par Garofalo, la France par Loriquet, l'Allemagne par Van Hecke, l'Espagne par Gil. Ces cinq Pères, déjà célèbres dans l'éducation, étaient une garantie pour la Compagnie et pour les familles.

À la fin de 4830 ils se mirent à l’œuvre; ils retranchèrent, ils modifièrent, ils ajoutèrent. Leur travail porta sur toutes les études, depuis les plus hautes jusqu'aux inférieures. La philosophie et la physique d’Aristote avaient vieilli ; le nouveau Ratio studiorum dut élaguer les règles 11, 111, IV, V et VI, qui recommandeient au professeur de philosophie de s'appuyer sur ces principes de l'antiquité. Ce qui venait de se réaliser à l'égard du péripatétisme, on le tenta pour quelques matières théologiques tirées de la

Somme de saint Thomas. On ne prohiba point leur enseigne-

ment; mais on crut qu'il ne fallait pas y astreindre les maîtres, afin de leur laisser la faculté de traiter un certain nombre d’autres questions, dont le besoin des esprits et des temps faisait une loi. Les mœurs avaient subi de notables changements. La différence des siècles aurait présenté comme inacceptables des pratiques bonnes ou utiles, mais qui n'étaient plus en rapport avec les usages actuels; ces pratiques furent omises. Le théâtre avait été un puissant moyen pour propager les langues grecque et latine, ou pour former des poëtes, 4cs savants et des hommes diserts. La règle x111 du recteur, où il s'agit de tragédie et de comédie, fut supprimée. Ce retranchement n'indique ni ordre ni défense.

L'enseignement moderne était en véritable progrès, surtout dans les mathématiques. Par d'ingénieuses modifications ou par des corrections qui répondaient aux nécessités de leur époque, les Jésuites tracèrent de nouvelles règles au professeur de mathématique. Ces règles furent appropriées à la splendeur que les hautes sciences ont conquise dans le monde; elles ouvrirent un vaste champ aux découvertes ot: à l’application.

Ce n’était pas assez d’avoir retranché ; il fallait ajouter dans une juste mesure, faire avec sobriété la part des innovations utiles et savoir trouver dans les systèmes les plus opposés le bien et le beau. Cette tâche fut sans contredit la plus ardue. Le Ratio studiorum n’a pas seulement pour objet de favoriser telle ou telle branche d’études; c’est un système complet qui doit créer des érudits et des orateurs, des maîtres habiles et des écoliers dignes d'eux. Îl embrasse dans sa généralité l'ensemble des connaissances humaines. Il importait donc d'y mettre à profit les bénéfices du temps. L'étude de la Religion et les sciences sacrées avaient été chez les jeunes Jésuites un devoir dont le génie ou le travail savaient faire une gloire. Les langues-mères, l’hébreu et le chaldéen, s'étaient toujours enseignées dans l’Institut ; on jugea que, pour les besoins des Missions comme pour ceux d'une éducation plus forte, il fallait ajouter l'étude des autres langues orientales. La règle vi du Provincial et du professeur d'hébreu ne laissa rien à désirer

Dans l'origine, la Compagnie n'avait point de leçons publiques d'histure ecclésiastique et de droit canon. Ceux qui se sentaient

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attirés vers ces études s'y livraient en particulier; d'immenses

travaux d'histoire et de jurisprudence furent accumulés ainsi.

Néanmoins longtemps avant la suppression, les Pères de la Com-

pagnie crurent devoir établir des cours publics de droit canon.

Jadis c'était une œuvre de surérogation, la règle 1x du Provincial, 8 2, la rendit obligatoire pour tous les Scolastiques. Des instructions furent adressées dans le Æatio au professeur de droit canon. Les annales ecclésiastiques, même au point de vue chrétien, permettent le doute sur quelques faits de peu de gravité,

mais que les légendes ont popularisés. La discussion arrivait en même temps que la crédulité s’affaiblissait. L'Eglise appela Ja lumière sur des événements qui n'avaient jamais été soumis à une judicieuse critique. Elle songea à dégager les âges futurs de ces récits mystérieux dont les adversaires du Catholicisme se forgeaient une arme. L'Eglise se prêtait à la controverse ; elle ouvrait même le trésor de ses archives, afin que les savants pussent débrouiller le chaos entretenu par l'ignorance au détriment de la Foi. Les Jésuites s’associèrent à cette idée, et la règle vi du professeur d'histoire ecclésiastique accorda toute latitude à l'impartialité des jugements. « En examinant, dit cette règle, l'autorité des écrivains et la valeur des actes contestés, le professeur appliquera une critique exempte de tous préjugés, équitable et modérée. »

Cet éclectisme dans les faits, recommandé aux Scolastiques qui plus tard répandront les lumières de l'instruction sur la jeu nesse, tendait à leur inspirer une piété solide, mais éclairée, afin qu'il leur fût plus facile de prémunir les autres contre un naufrage dans la Foi et dans les mœurs. La même précaution est prise pour les professeurs de métaphysique et d'éthique. Là, il ne s'agit plus de discuter humainement des dates, des récits, des croyances populaires ; c'est la morale philosophique, ce sont les plus hautes questions qui se traitent. Dieu, son existence et ses attributs ; la nécessité de la révélation ; la vérité et la crédibilité de la Religion chrétienne, la fin ou la béatitude de l’homme; la moralité des actions humaines; la loi naturelle; les devoirs de l'homme envers Dieu, envers ses semblables et envers lui-même sont les textes que le professeur est appelé à débattre.

Comme les devoirs de l'humanité restent plus immuables que ses passions, l’enseignement de la philosophie ne subit donc pas les variations continuelles auxquelles les sciences, les arts et la littérature se voient exposés. Ce qui fut jeune et beau la veille se trouve souvent vieux et laid le lendemain. Ce qui était vrai dans son essence demeure toujours vrai. Ce vrai, éternel comme l'Être, domine toute la discussion ; mais la discussion avait engendré l'esprit d’argutie. L'Ecole s'était jetée dans un monde de problèmes qui rendait à peu près inacessible le terrain de la science philosophique. Avec tous les hommes de leur époque, les anciens Jésuites avaient dû passer sous le joug de cette loi proclamée dans les chaires des maîtres les plus renommés d’Allemagne, de France, d'Italie et d'Espagne. Depuis, une révolution s'était opérée dans les idées. On simplifiait l’enseignement, on se détachait de toutes les vieilles traditions de l'école; on rompait avec un passé gros de dilemmes, de jeux d'esprit et de syllogismes inutiles. Les Jésuites s'empressent de faire un sacrifice qui ne dut pas coûter à leur raison. À toutes les règles données au professeur de philosophie on en ajouta une xive ainsi conçue : « Qu'il ait soin dans les disputes que les élèves ne présentent que des objections sérieuses et solides ; qu'ils s'expriment en termes clairs et précis, qu'ils évitent les subtilités et les vaines argnties. »

Cette séparation consommée, les Pères entrent dans un nouvel ordre d'idées. Par la règle xxvire ils établissent que le professeur de morale philosophique « donnera à ses élèves les principes généraux du droit public. » Ainsi, aucune des "grandes questions qui tiennent en éveil les intelligences ne restera étrangère aux Jésuites et à leurs disciples. Ils les élaboreront avec maturité; ils les développeront avec sagesse , car l'examen de ces principes est fécond en révolutions.

La révision du Æatio studiorum amenait de notables changements dans le système d'éducation religieuse et philosophique de la Compagnie. Elle en ‘introduisit de non moins remarquables dans le plan tracé aux professeurs de physique. Autrefois la physique n'était que l'accessoire de la philosophie. L'étude des sciences se trouvait en progrès réel , les Jésuites s’apprêtèrent à le seconder. Dans la règle xix° du Provincial on ajouta que les

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Pères chargés de l'examen des aspirants au degré de Profès devraient se souvenir du dix-huitièr lécret de la xxi° Congrégation générale touchant l'aptitude du sujet à enseigner la physique. Dans la règle xxe, l'étude des mathématiques est spécialement recommandée comme préparation à la physique, et il est enjoint de favoriser le goût de ceux qui désireraient se consacrer à cette science. La règle xxxtr1e ordonne de fournir aux Scolastiques tous les ouvrages et instruments nécessaires à l'étude de la physique et de l’histoire naturelle.

L'état des classes élémentaires ne s'était pas aussi sensiblement amélioré. Les Universités, comme tous les corps privilégiés, s'opposaient au progrès ; elles demeuraient stationnaires par tempérament et par calcul. La réflexion cependant démontrait aux Jésuites que , sans trop innover dans le système d'éducation première, il existait des abus qu’il devenait urgent de réformer. Ainsi, au fond des Collèges, personne ne songeait à l'étude de la langue maternelle. On parquait les enfants dai:s une classe de latin; on les trainait année par année sur les auteurs grecs ou romains ; on leur enseignait par routine les idiomes morts , les faits et gestes, [a géographie et l’histoire des peuples anciens ; on les façonnait à l'admiration pour Sparte ou pour Rome. Ils'savaient les révolutions d'Athènes et de Perse; mais ils ignoraient les événements dont leur propre patrie fut le théâtre. Ils connais saient toutes les fables qui se rattachent aux héros de l'antiquité ; les annales de l'Europe ainsi que celles du monde moderne restaient pour eux un livre fermé. Cette incurie était déplorable ; les Jésuites l'avaient compris. Dès qu'ils eurent un Collége à leur disposition, ils s’efforcèrent de prendre une heureuse initiative. Les règles x11, XvHI et XXVILT, concernant les professeurs des classes inférieures, rompent avec tant de vieux usages. Elles recommandent l'étude de la langue du pays, la pureté du langage dans les traductions, une bonne prononciation, la lecture et le commentaire à haute voix des meilleurs auteurs nationaux. Ce qui a été obligatoire pour les enfants, le devient pour les jeunes gens, et la règle première du professeur de rhétorique prescrit les mêmes tendances. , L'expérience avait conduit les Jésuites à innover; ils désirè-

rent que l'expérience encore sanctionnât leurs innovations. Elles ne durent avoir force de loi qu'après avoir été soumises à l'essai. Lorsque les cinq Pères de la commission eurent achevé leur travail sur le Æatio studiorum, ce travail fui examiné, discuté par le Général et par ses Assistants ; puis, le 25 juillet 1832, Roothaan adressa la nouvelle édition à tous les enfants de Loyola. Il leur écrivait en même temps pour expliquer les motifs qui avaient amené l'Institut à conformer son antique méthode aux circonstances présentes.

« Pourrions-nous en effet, leur disait-il dans son Proæmium, approuver et adopter pour nos écoles tous les systèmes nouveaux qui, depuis cinquante années, se sont tour à tour partagé le champ de l'instruction et de l'éducation de la jeunesse? Comment des méthodes qui se combattent, qui s’excluent les unes les autres , deviendraient-elles la règle de nos travaux? »

Et, développant les tristes résultats obtenus par cette variété infinie de systèmes dans les études supérieures, systèmes qui ont fait prendre en dédain la saine logique et la sévère dialectique, et qui, dans les classes secondaires, ont pour but unique d’apprendre artif.ciellement beaucoup en peu de temps et avec le . moins de peine possible, Roothaan ajoute : « Ce sont moins là des méthodes nouvelles que des inventions funestes, funestes à la Religion, funestes à l'Etat, funestes à la jeunesse. S’il ne nous est pas permis, s'il ne peut nous convenir d'admettre ces méthodes nouvelles en ce qu'elles ont de contraire à la vraie, à la solide instruction de la jeunesse et aux fins que l'Ordre de Jésus se propose en la donnant , il nous serait impossible, même en acceptant ces systèmes, de contenter les amateurs de nouveautés, puisqu'ils ne différent pas moins entre eux qu'avec les anciens, et qu'ils exigent des choses opposées et s’excluant entre elles. Toutefois, sur certains points qui ne touchent pas à l'essence d’une instruction saine et droite, l'exigence des temps nous force à renoncer aux usages de nos Péres. Cette sage manière d'agir ne nous est point interdite ; elle est au contraire très en rapport avec le but de notre Institution, qui est la plus grande gloire de Dieu.

« Ainsi, dans les hautes sciences, beaucoup de points qui n'étaient pas contestés autrefois sont maintenant attaqués avec véhé-

mence ; ils doivent être fortifiés par des preuves et par des raisonnemen{s solides. D'autres questions, qui jadis servaient plutôt à exercer les esprits qu'à faire triompher la vérité, ont,été mises de côté pour s'occuper de ce qui est vraiment utile ct nécessaire. Il faut consacrer plus de temps aux sciences physiques et mathématiques. Notre Société n'a jamais regardé ces études comme étrangères à son Institut ; mais nous conviendrait-il de les négliger. aujourd'hui que sans elles nos écoles ne pourraient soutenir leur réputation ct dignement répondre à l’attente publique ? »

La plupart des prescriptions du nouveau Æatio studiorum étaient déjà mises en pratique avant de se trouver formulées en lois. Dans les Scolasticats et dans les Colléges , on avait beau coup accordé au progrès ou à la nécessité des temps, sans se relâcher en rien de ce qu'exigeait une instruction pure et réelle. Comme par le passé , les jeunes gens qui se vouent à la Société de Jésus sont soumis à une épreuve de deux années. Cette épreuve, entièrem: at consacrée aux exercices de la vie ascétique, a pour but principal de jeter dans leurs âmes les fondements des vertus religieuses. On ne leur demande pas les sentiments ou les apparences d’une piété extérieure; on les appelle au vrai courage catholique , à l'abnégation chrétienne. Quand ces années de silence et de retraite sont écoulées, le Novice, devenu Scolastique, se livre avec une nouvelle ardeur au travail de l'intelligence. Les supérieurs ont mission de le préparer à la vertu ainsi qu'au savoir; mais, sans songer à les jeter tous dans le même moule, ils laissent à chacun son caractère et la physionomie particulière de son talent. Durant les douze premiers mois du scolasticat, le Novice reprend en sous-œuvre ses études classiques à peine ébauchées dans les Collèges. Après, il s'adonne à celles qui offrent le plus de charmes à son esprit ; il développe sous les yeux de maîtres éprouvés les talents qui doivent le pousser vers la littérature ou les sciences. Ce temps qui, dans la Compagnie, se nomme le Juvénat, est à peine accompli, que le jeune Jésuite commence son cours de ré gence. S'il annonce des dispositions pour l'éloquence de la chaire, s’il fait pressentir qu'il est né orateur ou qu'il a tout ce qui est indispensable pour le devenir, on lui confie durant deux ou trois années au plus une classe d’humanités ou de rhétorique. Ensuite

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