‹ Histoire religieuse, politique, et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 3)Chapitre 25 sur 76 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les Jésuites et l'enseignement, — Dispositions des Évêques en faveur de la Compagnie. — Ses succès, — Jalousie de l'Université, — Le Père Loriquet à Saint-Acheul, — Son Histoire de France, — Examen des reproches qu'on adresse à cet ouvrage. — Le marquis de Buonaparte, lieutenaut-général au nom de Louis XVI, — Im. précations contre l'Empereur, — M. Dupin à Saint-Acheul, — Ses relations avec les Jésuites, — Les cordons du dais et les vengeances de parti, — Prévisions du Père Loriquet. — Les Jésuites de Saint-Acheul accusés de gouverner la France, — Leur influence véritable, — Le Constitutionnel et ses mensonges, — Le comte de Montlosier publie son Mémoire à consulter, — Tout tend à pervertir l'opinion, — Le Parti-Prêtre dévoilé par Montlosier, — L'Uliramontanisme et les Libéraux. —Le Noviciat de Montrouge. — Attentat contre la vie du Père de Brosse, — Sa lettre. — Ce qu'était Montrouge au dire des feuilles libérales et ce qu'il fut en réalité, — Animosité contre le Clergé entretenue par la presse, — Martial Marcet de lu Roche-Arnaud compose ses pamphlets. — Éloges que lui donne le Constitutionnel. — Repeutir de l'apostat, — La presse monarchique en présence de cette conspi. ration, — La Gazette de France veut des Jésuites, — Le ministère Villèle, — Le Nonce apostolique Louis Lambruschini conseille de présenter une loi pour donner une existence légale à la Compagnie de Jésus, — Chute du ministère, — Le ministère Martignac s'engage à persécuter les Jésuites, — 11 est gppuyé par la Révolation, — Entrevue du Ror et de Lambruschini, — Décision que formulent MM. Frayssinous, de C heverus et Branlt, Évêque d'Hermopolis, Archevêques de Bordeaux et d'Alby. — Commission d’ enquête sur les Écoles ecclésiastiques, — La minorité et la majorité, — La commission déclare qu'il est inconstitutionnel de descendre dans les consciences, — Les petits Séminaires et l'Université, — Rapport de la Commission, — M, Feutrier, Évêque de Beauvais, ministre des affaires ecclésiastiques. — Les deux ordonnances du 16 juin 1828. — Joie des Libéraux, —

Douleur des Catholiques. — Labbey de Pompières à la tribune de la Chambre des députés, — Attitude de l'Épiscopat, — Les Évéques réunis à Paris adressent une circulaire à leurs collègues, — Gravité de la situation, — Le Roi fait appel à la prudence du Nonce, — Leur conférence à Saint-Cloud, — Lambruschini et l' lpiscopat français. — Lettre de l'Archevèque d'Amasie à ses collègues, — Les Évéques ne veulent se soumettre à aucune transaction, — Soixante- dix Prélats se pronouncent contre les ordonnances Portalis et Feutrier. — Les Cardinal de Clermont-Tonnerre présente au Roi le mémoire des Évêques. — On convient que ce mémoire restera secret et que la rigueur des ordonnances sera adoucie dans l'exécution, — L'abbé de La Chapelle et ses circulaires, — Mission de M. Lasaguy à Rome, — Note de Lumbruschini au cardinal Bernetti, — Mesures conseillées par le Nouce, — Léon XI ne veut pas se prononcer, — Le cardinal Bernetti écrit au Ministre de” affaires étrangères, — Le mémoire des Evêques est publié, — Le cardinal de Latil prend l'initiative pour faire cesser la guerre, — 11 annonce la note de Bernetti. — Soupçons des Évêques, — La presse monarchique. — Le minisière, voyant l'Épiscopat désuni, recule devant ses promesses, — Note des Évêques pour concilier tous les intérêts, — MM, de Vatisménil et Feutrier forcent les Evêques à déclarer que leurs professeurs ne font partie d'aucune Congrégation non autorisée par les lois, — Les Jésuites abandonnent leurs Colléges, — [ecommandations que leur fait le Père Godinot, provincial. — Protestation de

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la France catholique, — Les Conseils généraux et le Constitutionnel, — Popularité des Jésuites, — Le ministère Polignac, — Les Jésuites promoteurs des coups d'Etat, — Les Jésuites, la Camarilla et le Nonce du Pape, — Les Jésuites incendiaires, — Dénonciation d'un repris de justice, — La Révolution de juillet et la comédie

de quinze ans expliquées par le Globe et le National. — Aveux sur les Jésuites après la Révolution,

En attaquant la Congrégation, les ennemis de l’Église et de la Monarchie avaient admirablement calculé leurs coups. Ils dépopularisaient les Royalistes; ils jetaient sur les épaules des Chrétiens un manteau d’hypocrisie. Ce n’était cependant encore qu'une partie de leur tâche; ils annihilaient la génération présente , mais il importait surtout de tuer l'avenir. Les Jésuites, soutenus par l'Épiscopat, encouragés par les pères de famille, faisaient, dans les limites de la loi, une rude concurrence à l'Université. Ils n'avaient, en 1826, que douze maisons : huit Golléges, deux Noviciats et deux résidences. Au lieu de chercher à s'étendre, ils préféraient se fortifier. On les voyait à l’œuvre; on appréciait leur système d'éducation en le comparant à celui de l’Université. Le parallèle une fois établi, on désertait les Colléges royaux psur entrer dans les petits Séminaires. Les Évêques de Strasbourg, de Luçon, de Limoges, d'Avignon, de Bayonne, d'Aire, d'Orléans, de Belley, de Toulouse, du Mans, de Coutances, d'Angers, de Montpellier, de Carcassonne, du Puy, de Périgueux, de Rennes, de Châlons, de Besançon, de Sens et d’Alby, se faisaient en 1821 et en 1822 les interprètes de leurs diocésains. Ils demandaient des Jésuites. L'abbé Mongazon, fondateur du Collége de Beaupreau, et dont le nom est encore béni par les Angevins; abbé Capitaine, qui élevait à un haut point de prospérité le petit Séminaire de Servière, suppliaient les chefs de l'Ordre d'accepter de leurs mains la direction de ces établissements. Les maisons de Magnac et du Dorat

198 HISTOIRE leur étaient offertes aux mêmes conditions. Du fond des Ardennes ainsi que de la Normandie, de l'Ardèche et du Haut-Rhin, de l'Yonne et de la Vendée, un grand nombre de riches personnages écrivaient au Provincial pour mettre à sa disposition des propriétés qu’il transformerait en Colléges. Un Collége tenu par les Jésuites était une fortune pour le département. Ils n’avaient aucun hénéfice à réaliser ; ils ne prélevaient aucun traitement : il leur était donc permis de donner au plus bas prix possible une éducation que souvent ils s’empressaient d'accorder gratuitement.

Leurs petits Séminaires n'étaient pas assez vastes pour répondre à toutes les demandes; l'Université ne se déguisa pas le danger dont elle était menacée : elle fit tause commune avec les adversaires de l'Institut. Les Jésuites possédaient à Saint-Acheul, près d'Amiens, une école dont le nom était devenu un cri de ralliement pour les libéraux. Saint-Achcul recevait dans ses murs les enfants des familles les plus illustres de France. Les belles-lettres y florissaient avec la piété; les devoirs, les études, les plaisirs, tout y était réglé dans une mesure parfaite. Cette maison modèle avait pour chef un homme d’un caractère tout à la fois doux et ferme, d’un esprit pénétrant et plein d’aménité antique. Le Père Loriquet, né à Épernay le 5 août 1767, se consacrait à l'éducation de la jeunesse; il avait écrit dans ce but plusieurs ouvrages élémentaires et entre autres une Histoire de France. Composé à une époque où les passions politiques étaient dans leur effervescence, cet abrégé en portait de temps à autre une vive empreinte. Les événements et les hommes de la Révolution y étaient jugés sans ménagement, comme ils avaient agi. On remar- ‘quait surtout dans la seconde édition des passages aux-

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 199 quels personne ne s'était arrèté d’abord, mais que la réaction en faveur de Napoléon et la haine du Libéralisme contre les Jésuites, acceptaient comme l'opinion immuable de la Société de Jésus. On ne s’inquiétait pas si le Père Loriquet, ramené, ainsi que ses contemporains, à des idées plus calmes, avait corrigé, émondé ou adouci ces passages dans les éditions subséqnentes. On ne tenait compte pour le Jésuite ni des enthousiasmes de 1814 ni de l’irritation de 1815; il avait partagé l'entrainement général; on ne prenait que lui à partie. Son ouvrage fut le type du fanatisme et de la mauvaise foi. On y lisait' :

« Ainsi se termina la journée dite du 18 brumaire. Les Parisiens, depuis long-temps accoutumés aux révolutions, restèrent tranquilles spectateurs de celle du 18 brumaire. Ils avaient oublié, ce semble, que le chef qu’elle leur donnait était celui-là même qui avait égorgé leurs frères dans les rues de la capitale ; du moins ils me savaient pas encore ce que sa longue domination devait coûter de sang et de larmes à la France ; mais il entrait dans les desseins de la Providence d'établir sur leurs têtes celui q''e'le destinait à être la verge de l’Europe et l’exécuteur de la justice contre un peuple coupable de tous les forfaits de la Révolution. »

Après avoir raconté la campagne de Russie «et ses fatales conséquences, Loriquet ajoute des réflexions qui disparurent plus tard de son œuvre.

« Telle fut, dit-il’, l'issue de l’entreprise la plus insensée , mais aussi la plus funeste, dont les annales du monde nous aient conservé le souvenir. En parcourant l’histoire ancienne et moderne. on reconnaîitra que jamais réunion

1 Histoire de France, t. n, p. 285 (édition de 1816). à Ibidem, p. 321,

. d'hommes si formidable, soit par le nombre, soit par la valeur, soit par la discipline, n’éprouva de plus affreux revers. Pour trouver une catastrophe qui y soit comparable, il faut remonter jusqu’à Pharaon et aux six cent mille Égyptiens engloutis dans la Mer Rouge.

» Que si l’on veut se rendre attentif aux vues de la Providence, on reconnaîtra dans le désastre des Français le châtiment des dévastations, des massacres, des sacriléges, des atrocités de toute espèce, dont se rendait coupable depuis vingt ans cette armée toujours recruiée d'enfants de la Révolution, et dévouée, moins encore par état que par habitude et par goût, à tous les genres de crimes et de forfaits. La justice divine s’en était servie pour promener Ja terreur et la désolation sur toute l’Europe. Dès que cette verge redoutable eut rempli sa mission, elle fut à son retour brisée par le souffle du Tout-Puissant, et elle disparut de la terre. Si l’on considère de plus que Dieu avait sur la France et sur la famille de saint Louis des vues de miséricorde, on concevra sans peine qu'il entrait dans l’exécution de ses desseins de les délivrer l’une et l’autre d’une génération impie et sanguinaire, qui, après avoir dévoré l’Europe, aurait dévoré son propre pays, et éternisé la domination du tyran dont elle étayait la puissance et servait les fureurs. »

Le récit de la bataille de Waterloo se términe par ces cruelles paroles de Loriquet :

« Ce moment fut décisif. Bonaparte perdit la tête; il ‘abandonna son armée et disparut. Bientôt la plupart des corps se débandèrent, et la déroute commença. Dans cette situation, la garde impériale se signala par un acte

! Ibidem, p. 335,

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 201 de désespoir, dont l'histoire offre bien peu d’exemples. Éavironnée de toutes parts et placée sous le feu de la mitraille anglaise, elle fut invitée à se rendre. La yarde impériale meurt et ne se rend pas! telle fut la réponse, et aussitôt on vit ces forcenés tirer les uns sur les autres et s’entretuer sous les yeux des Anglais, que cet étrange spectacle tenait dans un saisissement mélé d’horreur. »

Nous blâmons ces erreurs et ces jugements. Loriquet lui-même, dans des éditions postérieures à celle de 1816, fit justice de la plupart des exagérations; mais alors chacun se croyait obligé de jeter la pierre à Napoléon et à son armée. Quand le Jésuite s’exprimait ainsi, l’homme dont tous les partis proclament le patriotisme, Chateaubriand, faisant expier à l'Empereur sa gloire et ses attentats, s’écriait' en 1814, et réimprimait en 1816:

« Comment expliquer les fautes de cet insensé? Nous ne parlons pas encore de ses crimes. » Puis, après avoir raconté l'assassinat du duc d’Enghien, l’auteur de /a Monarchie selon la Charte ajoute : « Il ne reste à celui qui s’est abaissé au-dessous de l’espèce humaine par un crime qu’à affecter de se nlacer au-dessus de l’humanité par ses desseins, qu'à donner pour prétexte à un forfait des raisons inaccessibles au vulgaire, qu’à faire passer un abime d’iniquité pour la profondeur du génie.

» Il a, continue Chateaubriand en parlant de Napoléon ?, il a plus corrompu les hommes, plus fait de mal au genre humain dans le court espace de dix années, que tous les tyrans de Rome ensemble, depuis Néron jusqu’au dernier persécuteur des Chrétiens. Les principes qui servaient de base à son administration passaient de son gouvernement dans les différentes classes de la so-

* De Buonaparte et des Bourbons, par M. de Chateaubriand, ». 2. 2 Ibidem, p. 9.

202 . HISTOIRE ciété : car un gouvernement pervers introduit le vice chez les peuples, comme un gouvernement sage fait fructifier la vertu. L'irréligion, le goût des jouissances et des dépenses au-dessus de la fortune, le mépris des liens moraux, l'esprit d’aventure, de violence et de domination descendaient du trône dans les familles, Encore quelque temps d’un pareil règne, et la France n’eût plus été qu'une caverne de brigands. »

Arrivant à la conscription, qu'il appelle le code de l'enfer, Chateaubriand raconte : :

« On en était venu à ce point de mépris pour la vie des hommes et pour la France d'appeler les conscrits la matière première et la chair à canon. On agitait quelquefois cette grande question parmi les pourvoyeurs de chair humaine, savoir : combien de temps durait un conscrit; les uns prétendaient qu'il durait trente-trois mois, les autres trente-six. Buonaparte disait lui-même : « J'ai 300,000 hommes de revenu. » 1i a fait périr, dans les onze années de son règne, plus de cinq millions de Français; ce qui surpasse le nombre de ceux que nos guerres civiles ont enlevés pendant trois siècles, sous les règnes de Jean, de Charles V, de Charles VI, de Charles VIT, de Henri HE, de François IT, de Charles IX et de Henri IV. Dans les douze derniers mois qui viennent de s’écouler, Buonaparte a levé (sans compter là garde nationale) treize cent trente mille hommes, ce qui est plus de cent mille hommes par mois. Et on a osé lui dire qu’il n’avait dépensé que le luxe de la populatior.

» Saigné à blanc par le bourreau, ce corps, vide de sang, n’a pu faire qu’une faible résistance; mais la perte des hommes n’était pas le plus grand mal que faisait la

! Ibidem, p. 2, 6 et 17.

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 203 conscription ; elle tendait à nous dise nous et l’Europe entière, dans la barbarie. ;

Chateaubriand ne s'arrête pas T Il trace de l'Empereur tn portrait qui a plus d'un point de ressemblance avec celui qu'a ébauché le Jésuite. « Lorsque Dieu, écrit Chateaubriand ', envoie sur la terre les exécuteurs des châtiments célestes, tout est aplani devant eux : ils ont des succès extraordinaires avec des talents médiocres. Nés au milieu des discordes civiles, ces exterminateurs tirent leurs principales forces des maux qui les ont enfantés et de la terreur qu’inspire le souvenir de ces maux : ils obtiennent ainsi la soumission du peuple au nom des calamités dont ils sont sortis. Il leur est donné de corrompre et d'avilir, d'anéantir l'honneur, de dégrader les âmes, de souiller tout ce qu’ils touchent, de tout vouloir et de tout oser, de régner par le mensonge, l’impiété et l’épouvante, de parler tons les langages, de fasciner tous les yeux, de tromper jusqu’à la raison, de se faire passer pour de vastes génies lorsqu'ils ne sont que des scélérats vulgaires; car l'excellence en tout ne peut être séparée de la vertu. Traînant après eux les nations séduites, triomphant par la multitude, déshonorés par cent victoires, la torche à la main, les pieds dans le sang , ils vont au bout de la terre comme des hommes ivres, poussés par Dieu, qu’ils méconnaissent. »

En 1814 et en 1815 il tomba sur l'Empereur une de ces immenses imprécations dont tous les écrits de l’époque retentissent. Carnot est aussi explicite que Louis- Philippe, duc d'Orléans; Benjamin-Constant et Pasquier ne le cèdent pas au maréchal Soult et à Lainé. Les feuilles | quotidiennes, les ouvrages périvdiques, la prose ainsi

‘ De Buonaparte et des Bourbons, p. 42.

que les vers, tout porte l'empreinte de cette colère d’un peuple qui passera si vite des excès de la fureur à l’admiration la plus exagérée. Bonaparte a été pour tous l'ogre de Corse, le tigre qui se repaît du sang de la France. Chacun a maudit cette gloire déchue que la comparaison ou l'enthousiasme devait élever si haut. Avec le vicomte de Chateaubriand, chacun inventa de nouveaux mots, des apostrophes plus amères les unes que les autres, pour flétrir celui « qui est descendu, comme Genseric, là où l’appelait la colère de Dieu. Espoir de tout ce qui. avait commis et de tout ce qui médite un crime, il est venu, il a réussi’. » Ces iniquités des partis s’adressant aux vaincus et les confondant tous dans le même anathème, ont été oubliées *; une seule a survécu. Le Père Loriquet est souvent montré comme un insul-

* Moniteur de Gand du 12 mai 1815, Rapport du vicomte de Chateaubriand sur l'état de la France, .

2 Le Journal des Débats du 10 août 1815 va, en fait de récriminations, beaucoup plus loin que le Jésuite, 1 dit : « Buonaparte, qui se croyait encore sûr du trône il ya deux mois, flotte en ce moment entre la question de savoir s'il doit se laisser conduire à l'île de Sainte-Hélène et celle de quitter la vie, Celui que tant de bras dévoués environnaient il y a peu de temps ne saurait même se flatter aujourd'hui de trouver uue main d'esclave qui lui rendît le service de le tuer. Au-dessous de l'efféminé Othon, qui du moins sut mourir sans balancer, et plus malheureux que Néron, dout un affranchi termina les jours, il n'a pas su se donner la mort et n’est pas assuré maiutenant de l'obtenir, Tous ces princes de sa façon, que nous avons vus figurer avec lui sur le théâtre du Champ-de-Mars, dans des costumes et avec des attitudes plus ou moins dramatiques et grotesques, furent dispersés comme une troupe de masques le lendemain du carnaval, jetant leurs couronnes, leurs sceptres et leurs manteaux. Le roi Murat, surnommé Franconi à cause de l'affectation de sa parure nulitaire, et qui n'a pu venir étaler au Champ de-Mai ses plumes, ses broderies et tout son oripeau, erre maintenant presque seul dans les défilés les plus détournés des Alpes, sous un déguisement beaucoup moins pompeux, Il paraît qu'on nous ramènera, et qu'on va rendre à la justice de nos tribunaux Lallemand et Rovigo, qui, certes, ne croyaient guère que leur dévouement intéressé à l'ex-Empereur aurait un pareil résultat, Brune, que Buonaparte n'a cessé d'abreuver des humiliations les plus amères, et qui n'avait de courage que pour les supporter, termine le cours de ses exploits par se bruler la cervelle, et se voit réduit à se tuer, en dupe, pour la cause d'un homme dont il n’a reçu que de mauvais traitements, etc, »

Le 8 mars 1815, le maréchal Soult, duc de Dalmatie, publie un ordre du jour à l'armée, Le vieux soldat de la République et de l'Empire s'adresse en ces termes aux compagnons d'armes de l'Empereur :

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La défense de Loriquet était péremptoire : il dédaigna d’user de ces moyens. Il paraissait passer condamnation sur les injures dont son nom était l'objet : on profita de ce silence pour accréditer une fable dont l’absurdité fit la fortune. Les journaux annoncèrent qu’on lisait, qu'ils avaient Ju eux-mêmes dans l'ouvrage du Jésuite, que « M. le marquis de Buonaparte était le lieutenant-général des armées de Louis XVIIL. » Née dans l'officine du Constitutionnel, cette niaiserie devait être dédaignée par le plus simple bon sens. Le parti libéral l’accepta comme une vérité incontestable, et il fut avéré pour lui que telle

dont il avait fait un si fatal usage, Bonaparte est descendu sur le sol français, qu'il ne devait plus revoir,

» Que veut-il? la guerre civile ; que cherche-t-il? des traîtres ; où les trouverait il? serait-ce parmi ces soldats qu'il a trompés et sacrifiés tant de fois en égarant leur bravoure? serait-ce au sein de ces familles que son nom seul remplit encore d’effroi ?

» Bonaparte nous méprise assez pour croire que nous pouvons abandonner un souverain légitime et bien-aimé pour partager le sort d'un homme qui n’est plus qu'un aventurier ; il le croit, l’'insensé! et sou dernier acte de démence achève de le faire connaitre, »

Le procès-verbal de déchéance et des constitutions du Sénat, en 1814, n'accusait-il pas encore Napoléon « d’avoir entrepris la guerre dans l'intérêt de son ambition démesurée, d'avoir trahi ses serments, d'avoir mis le comble aux malheurs de la patrie en régnant dans lu seule vue de son intérêt personnel, d'avoir rendu de son chef plusieurs décrets portant peine de mort, »

Qui a signé de pareils actes? le duc de Plaisance , Barbé-Marbois , Chasseloup-Lanbat, Chollet, d'Haubersaert, Destutt de Tracy, Garat, Grégoire, Lanjuinais, Malleville et tant d'autres,

Louis-Philippe d'Orléans, en acceptant le commandement de l'armée de Catalogne destinée à agir contre les Français, répondait à la Régence espagnole le 7 mai 1810 : « En prenant ce commandement, je remplis ce que mon honneur et mon inclination me dictent, Je suis éminemment intéressé aux snccès de l'Espagne contre le tyran qui a voulu ravir tous ses droits à l'auguste maison dont j'ai l'honneur d’être issu, Heureux si mes faibles efforts peuvent coniribuer à relever les trônes renversés par l'usurpateur, à maintenir l'indépendeace et les droits des peuples qu'il foule aux pieds depuis si long-temps. »

En face de pareilles imprécations sorties de toutes les bouches, que sont ies pages accusatrices du Père Loriquet?

206 4 HISTOIRE était l'éducation donnée à Saint-Acheul et dans les colléges où l’on suivait le cours de Loriquet".

Saint-Acheul, comme la Congrégation, servit de cri de gucrre au parti. C’était le plus brillant collége d'Europe, on en fit if séjour où l'ignorance et l'hypocrisie furent le point de départ à la jeunesse. Les hommes les plus éminents de l’époque y faisaient élever leurs enfants, de grands orateurs, d’illustres écrivains, des chefs de l'Église, tels que le vicomte de Bonald, le comte de

1 Nous n'avons pas besoin de dire que cette stupidité ne s'est jamais trouvée sous la plume du Jésuite. L'Histoire de France a eu un grand nombre d'éditions; nous les avons toutes vérifiées, et ces paroles ne se rencontrent dans aucune. D'autres ont fait le même travail, ils ont obtenu le même résultat. Ce résultat fut souvent opposé à ceux qui prétendaient avoir lu les paroles incriminées. On les défiait d'apporter la preuve de leur assertion; tous répondirent que le passage se trouvait dans la première édition. Elle est sous nos yeux; composée en 1810, elle parut en 1814 ; mais, par malheur pour la véracité des feuilles libérales, elle s'arrête à la mort de Louis XVI. C’est dire assez qu'il ne peut y être question du marquis de Buonaparte, alors jeune et complétement ignoré, Cela est démontré comme une vérité mathématique; cela n'a pourtant été jamais reconnu par les adversaires de la Société de Jésus. La plaisanterie leur paraissait de bonue guerre ; ils ont continué à la propager. Du pamphlet elle s'est élevée à la tribune de la Chambre des pairs. M. Passy la ramassa un jour dans la boue pour en faire un texte d'accusation. Le Père Loriquet allait mourir : il ne voulut pas d'abord laisser la Société de Jésus sous le coup de cette ridicule imputation ; le 9 mai 1844, il écrivit à M. Passy. Quand la lettre dont nous citons quelques fragments eut été rédigée, on la lui fit sacrifier à uu sentiment d'humilité ; il l’ensevelit dans ses papiers. Le Père Loriquet n’est plus : nous croyons devoir publier un passage de la réponse qu’il adresse à ce membre de la Chambre des pairs. |

u Monsieur , c’est l’auteur d'une Histoire de France attaquée par vous devant la Chambre des pairs qui prend enfin la liberté de vous écrire. Le 29 avril dernier, vous m'avez appris, et à bien d’autres encore, que, daus cet ouvrage, j'avais donné à Napoléon les titres de marquis de Buonaparte et de lieutenant-général des armées de Louis XVIII, Non content de le dire, vous l'avez soutenu devant la noble Chambre; vous n'avez pas reculé même en présence de toutes les éditions réunies, lesquelles vous donnaient, pardonnez-moi l'expression, le démenti le plus formel.

» Je dois à la vérité, combattue par vous avec tant de persistance, d'en appeler au tribunal de votre conscience et de réclamer personnellement contre une assertion mensongère, que, du reste (car je crois à votre bonne foi), vous n'avez pu reproduire que trompé vous-même par des oui-dire, par des rapports dénués de tout fondement.

» Sans doute, il peut se trouver un faussaire capable de faire ce qu’on appelle un carton, de mettre telle sottise qu'il voudra sur un feuillet détaché, et de substituer, daus quelques exemplaires, le faux texte au texte véritable de l'auteur,

» Supposez donc que le feuillet postiche existe, et qu'il vous tombe sous la main, et que vous puissiez le présenter à la Chambre des pairs. Mais les cent mille exemplaires, tirés et répandus de toutes parts depuis 1814, sont encore là pour protester

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Sèze', premier président de la Cour de cassation, Frayssinous, de Bombelles, de Quélen et plusieurs autres dignitaires du Clergé ou de la science, venaient rendre hommage à cet établissement. Au mois d’août 1825, dans la chaleur des attaques dont le Libéralismelpoursuivait la Compagnie de Jésus, Saint-Acheul reçut une autre visite. M. Dupin, l’un des coryphées du parti, y arriva, et fit demander à saluer les maîtres pour qui Charles Ledru, son jeune introducteur, professait une affectueuse estime. M. Dupin fut accueilli par le Père Loriquet avec cette courtoisie des anciens jours qui, en présence d’un adversaire, sait laisser à la porte les hostilités de la veille ou du lendemain. De son œil investigateur, l'avocat constitutionnel parcourut la maison, il embrassa l’ensemble des études; il s'honora en honorant cette maison

contre l'imposture ; mais l’ouvrage stéréotypé existe, toujours le même depuis près de trente ans, chez l'imprimeur, et son immuable existence est une réclamation perpétuelle, irrécusable ; mais le feuillet, ou peut-être la feuille entière clandestinement substituée à la véritable, si toutefois elle existe, examinée de près par des connaisseurs, donnera toujours, par la différence même du caractère et du papier, de quoi confondre le coupable et le ridicule auteur de cet odieux guet-apens. Enfin il y a aujourd'hui, soit à Paris, soit à Lyon et dans toute la France, tant d'établissements, tant de maîtres et de maïtresses, tant de milliers d'élèves qui, depuis 1814, ont eu, ont même encore cet ouvrage entre leurs mains! Veuillez les interroger en tel nombre qu'il vous plaira ; pour abréger les recherches, indiquez-leur seulement le chiffre de la page maudite; faites-vous même aider, dans cet important travail, par M. Portalis, qui a été pour vous une autorité : vous me direz ensuite, ou plutôt encore à la Chambre des pairs, devant laquelle vous vous êtes fait mon dénonciateur , combien vous aurez trouvé de personnes qui aient Ju, dans mon Histoire de France, la sotte phrase du marquis de Buonaparte, lieutenant-général des armées de Louis XVHI, » ‘ M. de Sèze, défenseur de Louis XVI devant la Convention, fut accueilli à Saint- Acheul par les maîtres et par les disciples avec toute sorte de respects. L'hymne

O Richard! 6 mon roi!

L'univers t’abandonne!

Sur la terre il n’est donc que moi Qui s'intéresse à ta personne;

salua son entrée. Ce chant émntt vivement le vénérable magistrat, et, en présence de tous les élèves, il rappla qu’il devait son éducation aux Jésuites, « Ah! monsieur le comte, reprit le Père Loriquet, il faut convenir que vous avez bien mal profité de nos leçons. — Comment cela ? dit M. de Sèze tout étonné. — C'est, ajouta le Père, que les Jéfuites, ainsi que chacun le sait, ont dû vous enseigner comme aux autres à tuer Îles rois, et que tout au contraire vous les avez défendus au péril de votre vie, »

208 HISTOIRE où tout rappelait les souvenirs des Porée, des Jouvency et des Tournemine. Le jour suivant M. Dupin revint encore; il fut accueilli avec les mêmes égards, il rencontra partout la même affabilité. Les jeunes Royalistes s'élevant sous l’aile des Jésuites eurent l’art de glisser dans leurs travaux du jour un éloge plein de délicatesse qui émut vivement M. Dupin. Alors, prenant la parole, il s'écria : « Je vois que Saint-Acheul est justement célèbre ; l'éducation qu’il vous donne ne peut avoir que d’heureux succès. N’est-elle pas fondée sur la vérité, c'est-à-dire sur la Religion, hors de laquelle il n’y a point de salut, parce qu’elle seule est la vérité? Oui, comme une autre Cornélie, cette maison pourra se glorifier de tels enfants, elle pourra les montrer avec une égale confiance à ses amis et à ses ennemis. Pour ce qui est de moi, messieurs, je vous remercie sincèrement de la douce satisfaction que vous m'avez procurée. » L'avocat du Libéralisme et les Jésuites s’étaient connus et appréciés. Îls s’estimaient, ils échangeaient leurs ouvrages * avec des témoignages réciproques d'amitié; une correspondance suivie s'était établie entre lui et les Pères. Le 2 juin 1826, il fit trêve à ses éloquentes occupations pour venir se reposer auprès de ces Jésuites que la presse attaquait avec une véhémence inouïe. Le 2 juin était le jour de la fête du Sacré-Cœur. M. Dupin y assista, Au moment où la procession déroulait ses nombreux anneaux d’écoliers chantant les louanges de Dieu, le Père Loriquet s'approche du célèbre légiste ; il l'invite à prendre l’un des cordons du daïs. M. Dupin s’excuse en disant : « Mais je n’en suis pas digne. » Aver ‘ Le premier opuscule que M. Dupin adressa aux Jésuites est intitulé : Des magistrats d'autrefois, des magistrats de la Révolution, des Avocats à venir, On y lit çn

dédicace manuscrite de la main de l'anteur : « Offert à messieurs de Saint-Arheul comme une marque de mon respect et de mon estime, DUPIN, »

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une spirituelle malice, le: Jésuite reprend : « Personne, en effet, n’en est digne sur la terre. » Forcé dans les derniers retranchements de sa modestie intéressée, M. Dupin accepte l’honneur qui lui est déféré, et, la joie au front, marchant à côté de Roger de Beauvoir déguisé en ange, il traverse les verdoyantes allées et les chemins jonchés de fleurs que le Saint- Sacrement dut parcourir. M. Dupin s’éloigna le 3, mais le spectacle qu’il avait eu sous les yeux était encore présent à son cœur. Au moment de quitter Amiens, il écrivit au Père Loriquet pour lui, témoigner sa reconnaissance. « J'emporte avec moi, lui mandait-il dans ce billet, le souvenir des plus douces émotions que j'aie éprouvées de ma vie. »

Ces émotions trouvèrent à Paris un violent correctif.

M. Dupin a le courage de la ‘vérité jusqu'au moment du,

danger. Ce moment arrivé, il recule, parce que, avarit

tout, il a besoin d’éloges. Le 1 7 juillet de la même année,

quelques jours après la procession de Saint-Acheul, Île

Père Loriquet, écrivant à 5a famille, diisait : « Toute : la France retentit de la visite que M. Dujin nous a faite. Les plaisanteries ont plu sur lui de tout es les plum es libérales, je ne sais s’il aur'a le courage d erevenir.'»,

M. Dupin ne revint pas, et Loriquet , dans les , annales inédites du petit Séminaire de Saint-, icheul, € n donne les véritables motifs : « Il avait, dit-il en ract yntant l’odyssée du Démosthèn es libéral, l’aml ition © e parvenir à être député, et à ce tte époque ilne pouva' it l'être que par l’appui d’une fac tion. Or les jour naux « de cette faction, ayant v. ce qu’il venait de fai ‘e à S aint-Acheul, s'élevèrent tous à la f ois contre lui, le traitè rent de transfuge, de dévot, de cagot, de Jésuite :. En même temps, les pamphlets en vers, en prose, l'es tr gits malins, les

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