‹ Histoire religieuse, politique, et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 3)Chapitre 39 sur 76 · MEN PE · texte numérisé non relu

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 279 sait d'accorder la liberté aux Pères vivant dans ses États. Cette situation avait été pour Bzrozowski un perpétuel sujet d'inquiétudes; à ses derniers moments il parut en être débarrassé. « Voici que je meurs, disait-il aux Jésuites rassemblés autour de son lit d'agonie. Quant à vous tous, on vous expulsera d'ici. » Le pressentiment du Général se réalisa, et l'exil devint le salut de la Compagnie. On eût dit que la Providence avait conservé sans interruption les enfants de Loyola en Russie, qu’elle leur avait laissé connaître et appliquer les traditions pratiques de l’ancienne Société afin de pouvoir répartir dans les Provinces naissantes, et principalement en Italie, ces bannis qui y portaient le germe de l’obéissance et l'amour de la discipline.

Le Père Fortis était né à Vérone le 26 février 1748. Entré dans l’Institut à l’âge de quatorze ans, il en avait subi toutes les vicissitudes. La suppression le trouva professeur de rhétorique à Ferrare; il ne voulut pas se séparer de la mère qui venait d'ouvrir son cœur à la piété et aux belles-lettres. Dès que la Compagnie fut ressuscitée dans l'empire russe, il demanda à y être agrégé, puis il s’efforça de la faire accepter à Parme et à Naples. C'était déjà un vieillard en 1820 ; néanmoins, avec une profonde expérience du cœur humain, il possédait une âme fortement trempée. Il savait que le bien lui-même ne doit pas être précipité. Il marchait donc avec prudence au milieu des obstacles entravant la route, mais il arrivait au but. Ce but était l'amélioration plutôt que l'agrandissement de la Société. Les révolutions dont l'Espagne et une partie des États italiens étaient le théâtre devaient réagir sur les Jésuites; on les chassait au cri de Vire la liberté! Fortis les soutient dans ces nouvelles épreuves. Il fonde à Rome la maison de re-

traite de Saint-Eusèbe ', Au mois de novembre 1821, le Père T'artagni crée le Collége de Forli; quelques jours après, les Pères Rigoli, Gianotti et Chiavero prennent possession de celui de Modène. Le marquis Antoine Visconti de Milan l'avait doté; le duc François IV en fait l’objet de sa sollicitude spéciale. Il confie au Jésuite Gianotti l'éducation des princes ses fils, et il demande que le Père Camille Pallavicini soit nommé Évêque de Reggio. Pendant ce temps d’autres Jésuites s'élancent sur le sommet des montagnes et au fond des bois qui avoisinent la ville de Frosinone: c’est le repaire des bandits de la Romagne. Les Jésuites s'efforcent de faire naître le repentir dans ces hommes farouches; ils y parviennent.

‘ Cette maison de Saint-Eusèbe est célèbre à Rome par la retraite que les Jésuites y donnent chaque année pendant la semaine sainte. En 1833, Augustin Theiner, l’un des plus brillants écrivains de l'Allemagne, y entra, toujours poursuivi par ses doutes et par ses incertitudes en matière de religion, 1 conféra avec le Père Kohlmann , l'ani de l'historien protestant Schlosser, et dans son ouvrage intitulé : Le Séminaire ecclésiastique où Huit jours à Saint-Eusébe, Theiner rend ainsi compte de ses sentiments : « Je pénétrai donc dans cette maison de retraite de Saint-Eusèbe, mais dans quelle attente! J'étais fermement convaincu que je ne pourrais y passer seulement trois jours. Attiré là peut-être, plus par curiosité que par un autre sentiment, je voulais étudier d’un peu près ces fameux Jésuites dont on parlait tant, d'autant plus qu'on m'avait dit à Vienne beaucoup de mal de leur maison de retraite, Jd'espérais au moins, si je pouvais m'eu tirer salva cute, trouver là le sujet d'un piquant article de journal. J'avais aussi pris la précaution de charger mon ami, l'artiste français dont j'avais pris congé sous prétexte d’une course à la campagne, de me faire réclamer avec instance à telle adresse, si je n'avais pas reparu le douzième jour.

» Mais que je fus surpris! Le pieux silence qui régnait dans cette aimable demeure parlait intimement à mon âme; et déjà de si heureux commencements promettaient une heureuse fin. On me conduisit dans une petite chapelle décorée avec goût, dont le style gothique, en portant au recueillement, ajoutait encore à l'impression produite par l’orateur, et où tout contribuait à éveiller et à nourrir la piété. Le discours d'ouverture de Îa retraite captiva toute mon âme et calma ses agitations, L'exposition simple et lumineuse de l'objet élevé de ces exercices, l’exhortation tou chante adressée à tous les assistants de s'éloigner s'ils ne se sentaient ni assez de courage ni assez de force pour suivre cette retraite avec les dispositions et les vues exigées par Île saint fondateur ; tout cela fit sur moi l'iupression que je souhaitais et ue me laissa pas douter un instant que je n'en retirasse pour mon âme la force qui m'était nécessaire, et cette paix après laquelle je soupirais depuis si Jong-temps, et qui depuis plusieurs mois était l'objet de tant et de si sérieuses démarches, »

Augustin Theiner sortit de Saint-Eusèébe le 29 avril 1833. 11 était fervent Catholique ; il est aujourd'hui prètre de l'Oratoire de Saint-Philippe de Néri.

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À peine la Compagnie était-elle rétablie que, fidèle à ses traditions de famille, le Roi Victor-Emmanuel de Piémont s'occupe de rappeler les Jésuites dans ses États. Il leur ouvre successivement le Collége de Saint-Ambroise à Gênes, ceux de Turin, de Novarre et de Nice. Le Père Thomas Pizzi conduit les disciples de saint Ignace à Cagliari, dans l’île de Sardaigne; Joseph Bellotti forme le Noviciat de Chieri. Jean Roothaan est le premier Supérieur de la Maison des Provinces à Turin, vaste école où la jeunesse studieuse embrasse d'un seul resard le cercle de tontes les connaissances, et où s’enseignent en même temps la‘théologie, les belles-lettres, le droit, la médecine et la chirurgie. La révolution de 1821 et les conséquences qu'elle entraîna firent naître dans le cœur du Monarque de si tristes prévisions, qu’il ne se jugea pas capable de réprimer un mouvement dont il avait suivi les progrès avec effroi. Il crut que, pour l'honneur du trône, il devait abandonner le soin des affaires à un caractère-plus vigoureux. Charles-Félix, son frère, jusqu'alors connu sous le titre de duc de Genevois, fut forcé par luide prendre les rênes du Royaume. Comme partout, la Révolution piémontaise s’accomplissait pour imposer de nouvelles lois au Souverain, pour annihiler le pouvoir et l’offrir dans la rue au premier venu qui saurait corrompre les multitudes. Le nom des Jésuites était un signal de proscription. Les Carbonari italiens, allemands et espagnols avaient contracté alliance avec les Révolutionnaires français, ces fils ainés de l'anarchie. Ils tendaient au même but, ils espéraient y arriver par les mêmes moyens. Ils flattaient les princes que les illusions de la jeunesse ou l'inexpérience laissaient à leur merci; ils s’en faisaient un drapeau pour cacher leurs plans subversits; ils les entouraient d’hv-

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pocrites respects, de vœux menteurs et de perfides amis, afin de les dominer ou tout au moins de les compromettre. Le mot d'ordre, le secret des Ventes cachait la ruine des Rois sous l’anéantissement de l'Ordre de Jésus.

Charles-Félix, qui résista autant qu'il put à l'abdication de Victor-Emmanuel, prend les dispositions les plus efficaces. Il veut sauver la Royauté et le Peuple d'un double danger. La Révolution sent qu'elle ne sera pas la plus forte : elle n'ose même pas expulser ‘es enfants de saint Ignace. Le rouveau Monarque ne s'arrête pas à ce premier triomphe. Il sait que les démagogues ne sont audacieux qu’en présence de la faiblesse; il va leur offrir, au commencement de son règne, la mesure de son inébranlable fermeté, Les Universitaires de Turin ont vu avec une jalousie mal contenue le Père François Mancra réunir autour de sa chaire de littérature italienne la foule toujours plus enthousiaste de ses auditeurs. Manera est, par l'élégance de son esprit et par la richesse de son imagination, l’un des professeurs les plus renommés de l’Université; Roothaan, par la modération de son caractère et la multiplicité de ses devoirs toujours dignement remplis, possède la confiance des familles. Charles-Félix se propose de donner aux Jésuites un témoignage encore plus manifeste de son estime. Les

jarbonari leur sont hostiles: le vœu des Ventes est d'anéantir cette autorité morale, Le Roi, afin de faire comprendre toute sa pensée, choisit pour confesseur le Père Jean Grassi. L'épreuve était décisive; on respecta la volonté d'un prince qui savait si bien répondre au défi de quelques turbulents. Sous son règne, il ne s’éleva pas une plainte adressée à l'Institut; le Père Grassi lui-même n’eut jamais à subir le contre-coup des récri-

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Grassi était à la source des faveurs; il ne ‘demanda rien pour lui, rien pour son Ordre, rien pour les autres. [l laissa le Souverain régler avec ses Ministres les affaires de l'État; il ne s’en méla ni en bien ni en mal. Quand Charles-Félix expira dans les bras du Jésuite, qui avait eu seul le courage de lui annoncer que sa dernière heure allait sonner, ce fut la justice que les adversaires de l'Institut et les courtisans rendirent au confesseur. Le prince de Carignan n'avait pas toujours eu à se louer des intentions monarchiques du vieux Souverain. Charles-Albert tint compte aux Jésuites de la neutralité si fidèlement gardée, et, en remerciant le Père Grassi des soins prodigués à Charles-Félix dans sa dernière maladie, il lui dit : « La Compagnie a perdu dans le Roi défunt un protecteur et un père; elle trouvera en moi autant d'estime et d'amour. »

Le Roi a tenu plus qu'il n’avait promis. Les Jésuites de Piémont forment alors une Province séparée; avec l'appui du Monarque, ils ouvrent un Noviciat à Caeliari et un Collége dans la ville d'Aoste. Le général comte de Boignes dote Chambéry, sa patrie, d'un de ces établissements; le saint abbé Ducrey leur cède celui de Mélan, dans les belles solitudes du Faucigny, entre le Mont Blanc et le Mont Buet, En 1838, Charles-Albert fonde la résidence de San-Remo dans la rivière de Gênes. Les Pères ne possédaient à Turin que le Collège des Nobles, et, sous les deux derniers Rois, ils n'avaient

jamais pu obtenir une église pour appeler le peuple à

de pieux exercices ou à d'utiles dévouements. Celle des Saints-Martyrs, dans Dora-Grossa, et la maison qui y est annexée appartenaient jadis à la Compagnie. Au temps

de la suppression, l'église s'était transformée en Paroisse de la ville; la maison était devenue tout à la fois un centre d'administration publique, un hôtel où habitaient de hauts fonctionnaires et une prison. Trois ans après être monté sur le trône, Charles-Albert a vaincu tous les obstacles et rendu à la Société l’église et le collége de Dora-Grossa,

L'Université de Gênes avait suivi l'exemple de ses sœurs; elle s'était emparée de l’ancien Collége des Jésuites pour en faire son palais. Il n'était pas possible de la dépouiller de cette maison, qu’elle regardait comme le prix de sa victoire; mais Charles-Albert n’en persistait pas moins à établir l'Institut dans la capitale de l’ancienne république. Des obstacles surgissaient à chaque pas : les uns prenaient leur source dans des craintes de concurrence, les autres dans des prévisions politiques. L’on ne s’opposait pas en face au désir du Roi, l’on cherchait seulement à l’entraver par toutes les chicanes administratives. Charles- Albert comprend qu'il n’est pas de sa dignité d’entrer en lutte avec tant de petites rivalités ou de passions secrètes. D’un mot, il peut les réduire au silence; il aime mieux paraître les ignorer. « Puisque je ne peux, dit-il, venir à bout de trouver à Gênes une maison pour les Jésuites, je leur donnerai la mienne; qui pourra m'en empêcher? » Aussitôt il leur assigne le palais Doria-Tursi, dit Palazzo della Regina, parce que Marie-Thérèse, veuve de Victor-Emmanuel, l’habita avec ses filles, l’impératrice d'Autriche, la reine de Naples et la duchesse de Lucques.

A cette marque inespérée de confiance royale, les adversaires de la Compagnie sentirent qu’ils avaient fait fausse route, et que, pour perdre les Jésuites dans un temps plus ou moins éloigné, il ne fallait pas les atta-

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 285 quer de front. Charles-Albert était aimé et estimé de ses peuples. Législateur et guerrier, aussi habilement économe que prodigue, il poursuivuit activement ses utiles réformes. Mais, après s'être rendu compte de la situation , il ne voulait pas reculer devant les préjugés d’un autre âge, que Îles amis des lumières et du progrès constitutionnel s’efforçaient de répandre. On espéra qu'il serait plus facile de miner la place que de l'enlever d'assaut. On essaya de dire d’abord que les Jésuites feraient repentir le Roi de sa protection. Les Jésuites imposèrent à la Cour et aux Ministres leur immuable volonté; ils gouvernèrent; ils régnèrent. Ces'mensonges furent accueillis avec dédain ; on en fit circuler d’autres. On apprit à Charles-Albert que les Pères étaient d’excellents Religieux, de bons directeurs, des orateurs éloquents, de saints missionnaires ; mais leur éducation ne se trouvait plus en rapport avec les besoins du siècle, elle ne concordait plus avec la civilisation moderne, car les Jésuites étaient les ennemis de toute idée nouvelle. Il faudrait, aux enfants élevés par eux, un Roi absolu comme Amsdé Il et saint comme Humbert. Le Monarque sourit, et laissa au temps le soin de trancher la question. Chaque jour elle se résout dans le sens qu'il a indiqué.

La Société de Jésus cessait d’être en contact avec les révolutions d'Italie ; elle voit son existence compromise dans l'élection d’un nouveau Pape. %e 20 août 1823, Pie VIL était mort, plein de jours et de bonnes œuvres; et le Conclave allait donner un autre Pontife à l’Église. Pour l’Ordre de Jésus, le choix n’était pas indifférent; l'Ordre avait des adversaires dans le Sacré-Collége ; depuis la Congrégation générale, il soupçonnait le Car-

dinal della Genga de lui être peu favorable. Ce Cardinal

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