‹ Histoire religieuse, politique, et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 3)Chapitre 43 sur 76 · TRE · texte numérisé non relu

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 309 quelle vous daignez me parler des différents membres de ma famille, et me dire l'effet qu'a produit sur eux ma rése ation Je suis certain que, si quelqu'un d'entie eux l’a momentanément désapprouvée, c’est seulement parce qu’elle l’affligeait, Examinée sans prévention, elle se justifiera d'elle-même. Le premier mouvement est toujours de blâmer ce qui déplaît; reste à voir si souvent, alors même, il n'y a pas entier désaccord entre la conviction de l'esprit et le jugement précipité des lèvres. Tous se calmeront bientôt, je l’espère, et, une fois calmés, ils ne pourront manquer de m'approuver,

» Je désire, mon très-révérend Père, que vous voyiez toujours en moi un enfant soumis, qu'en cette qualité vous disposiez toujours de moi sans aucun ménagement, et que toujours enfin vous vous rappeliez que le sacrifice de ma volonté est un bonheur pour moi.

» Dans ces sentiments, j'ai l'honneur de me dire de » Votre Paternité, » Le très-respectueux et obéissant serviteur,

» CH. ODESCALCHI, Novice de la Société de Jésus. »

Le l'ère Odescalchi, Cardinal ou Jésuite, avait vécu de la vie des Anges; il mourut en Saint. Après trois années passées dans l’exercice des devoirs sacerdotaux et dans les missions, où sa parole touchait les cœurs comme un doux chant de mère, il expira à Modène le 17 août

Au milieu des événements qui agitaient l'Europe, l'année 1840 allait ouvrir aux Jésuites le quatrième siècle depuis le jour où Paul LE, en 1540, confirma l'Ordre de saint Ignace. C’était une époque solennelle pour les disciples de l'Institut. Ils l’avaicnt déjà célébrée deux fois avec une pompe que les Peuples et les Monarques

310 HISTOIRE encourageaient. Le 27 décembre 1839, le Pere Roothaan adresse à ses frères une encyclique. Il ne s’agit plus d’éclat ou de fête. Le Général de la Compagnie pressent l'orage qui va gronder, et il ne veut pas que les joies chrétiennes des Jésuites puissent servir de prétexte aux menaces où aux accusations. À la veille des tribulations qui attendent les enfants de saint Ignace, il leur rappelle leur destruction de 1773 comme pour les fortifier en face du danger : « Il y a cent ans, leur écrit-il, la Compagnie, entrant dans son troisième siècle, était florissante et pleine de vigueur; eu possession depuis longtemps d'une brillante réputation dans les lettres, dans les sciences et dans l’éloquence sacrée, elle s’occupait de l’éducation de la jeunesse chrétienne.

» Elle travaillait au salut des âmes dans tous les rangs, dans toutes les conditions, dans presque tous les États de l’Europe catholique et non catholique, dans les parties du moude les plus reculées et parmi les Infidèles. Elle jouissait partout d'une haute estime, et recueillait les fruits les plus abondauts. Pour comble de gloire, les applaudissements et la faveur des hommes n'avaient pu porter atteinte à la piété sincère de ses enfants, ni ralentir leur ardeur pour la perfection. Et, si la faiblesse humaine ne permet pas de supposer que, parmi vingt mille Religieux et plus que l'on comptait alors, il n’y en eut pas d’imparfaits, du moins dans ce grand nombre on en voyait bien peu qui affligeassent cette bonne mère par l'irrégularité de leur conduite. Dans chaque province, au contraire, une foule de Religieux d’une sainteté éminente répandaient au loin la bonne odeur de Jésus-Christ. Du reste, la Compagnie soutenait une guerre acharnée contre l'erreur et contre le vice; elle

combattait avec conrage pour la défense de l'Eglise et

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS,. s11 de l’autorité du Saint-Siége. Sentinelle vigilante, elle s’appliquait à démasquer les nouvelles erreurs qui dès lors pullulaient de toutes parts, et qui ne semblaient nées que pour renverser d'abord la Religion, puis, bientôt après, les trônes des Rois, et enfin bouleverser tout ordre public, toute société. Elle travaillait à les détruire ou du moins à les comprimer, et employait contre elles la parole, la plume, les conseils, tous ses soins, tous ses efforts, tous ses travaux. Aussi jouissait-elle d’un grand crédit auprès des Pontifes romains et des Évêques, des Princes et des Peuples. Elle était regardée comme le glorieux asile des sciences, de la vertu et de la piété, comme un auguste et vaste temple élevé à la gloire de Dieu pour le salut des âmes, et ouvert au monde entier. Qui eût pu s’imaginer alors que, par une révolution aussi complète qu'inattendue, on verrait cet édifice si beau, si admirable, dont l’utilité égalait la grandeur, et que ses vastes proportions semblaient devoir rendre immortel, frappé de mille coups redoublés, s’ébranler, fléchir et s’écrouler enfin! Et cependant ce qui paraissait incroyable, Dieu l’a permis pour apprendre à tous que ni la réputation de science et de vertu, ni les succès brillants, ni ce qu’on appelle des actions immortelles, ni la faveur des puissants du siècle, qui en est la suite ordinaire, ne sauraient soutenir nne institutirn humaine quelconque si Dieu, Dieu lui-même, ne la soutient; que c’est uniquement sur sa miséricorde et son assistance quil faut s'appuyer en tout temps. Dieu l'a permis pour nous apprendre, à nous surtout, à avoir de bas sentiments de nous-mêmes. Iustruits que nous sommes par la Foi, et aussi par l'expérience, que Dieu et sou Église n’ont pas plus besoin de notre secours que de celui d'aucun homme, et pour que nous

312 HISTOIRE ne cessions de dire avec le Psalmiste, tant pour chacun de nous que pour la Compagnie en général : « Conservez-moi, Seigneur, parce que j'ai espéré en vous, et en vous seul. J’ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu,

“vous n'avez pas besoin de mes biens. »

Après avoir déroulé le tableau de la chute de l'Ordre de Jésus, le Général appelait ses frères à l'humilité, et il leur disait : « Si nous devons reconnaître que Dieu s’est montré admirable en nos pères, qu’un jour aussi nos successeurs puissent se glorifier de la miséricorde dont il aura usé envers nous. Gardons-nous donc, mes révérends Pères et mes très-chers Frères, de nous élever jamais en nous-mêmes; et, quand nous ferions de grandes choses qui nous donneraient quelque droit à l'estime publique, n’ambitionnons pas les premières places ou le titre de bienfaiteurs parmi les hommes. Pensons, au contraire, que ce sont les largesses des personnes pieuses qui soutiennent notre existence , et que cela seul est un bienfait de voir que les hommes ne dédaignent pas nos services : bienfait de la part de ceux qui recourent à notre ministère, bienfait surtout de la part de Dieu, dont nous sommes ou du moins dont nous devons être les instruments, et devant qui, alors même que nous aurons accompli tout ce qui nous était ordonné, nous ne sommes que des serviteurs inutiles. Quant à moi, je suis persuadé que, si nous sommes humbles, il n’est rien que K nous ne puissions espérer de Dieu pour nous et pour la b | | | Compagnie; mais qu’aussi, sans cette condition, il n’est rien que nous ne puissions et ne devions redouter soit pour nous, soit pour la Compagnie tout entière. »

Ce fut ainsi que les Jésuites se préparérent aux combats qui les attendaient à peu de mois d'intervalle. La ville de Vérone, secondant les intentions de Grasser, son

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 315 Évêque, et celles des familles les plus illustres, ouvrait aux enfants de Loyola le Collége de Saint-Sébastien. De grands sacrifices avaient été nécessaires pour construire le nouvel édifice; les magistrats et les citoyens s’imposèrent volontairement. Les villes de Crémone, de Cividale-del-Friuli, de Plaisance et de ?urme suivent cet exemple. Nicolas Mattei, Archevèque de Camérino, le Cardinal Ferretti, Archevêèque de Fermo, confient aux Jésuites l'éducation de la jeunesse de leurs diocèses. Le 2 avril 1842, l’empereur Ferdinand signe le décret pour l'érection du Collége de Brescia. Les Jésuites se tronvent exposés à d’incessantes attaques; on les accuse dans les pays monarchiques de détourner les sujets de l’obéissance due au Souverain, et dans les Républiques de se montrer les suppôts du despotisme, On a prétendu que le prince de Metternich les tient complétement éloignés du Royaume Lombardo-Vénitien, parce qu'il redoute leur néfaste influence. Le chancelier germanique répond à ces bruits en laissant la Comoagnie de Jésus pénétrer dans Venise. Elle a eu jadis de longues luttes à soutenir contre cette fière République; le canon autrichien campe sur la place de Saint-Marc, et les Jésuites sont à ses portes. Le Patriarche et les autorités allemandes les accueillent avec le même rcipect que le Peuple. Depuis Fra-Paolo Sarpi, il existait une sourde inimitié entre les Pères et les héritiers du Conseil des Dix. Cette inimitié disparaît, et le 3: juillet 1844, jour de la fête de saint Ignace, le Patriarche, le gouverneur, la noblesse, le clergé et le peuple se réunissent pour rendre aux Pères de l’Institut l'église et la maison dont tant de lois les ont dépouillés.

Le calme succédait à la tempête, ct, dans les cœurs vraiment catholiques, le changement pour être com-

dl4 HISTOIRE

pris, n’a pas besoin d'explication. Les Vénitiens reconnaissaient les erreurs de leurs ancêtres; ils les abjuraient pour que leurs enfants pussent jouir d’une éducation chrétienne. Dans la vieille cité des Doges, les choses se passaient ainsi en 1944; le 29 mars 1845, l’île de Malte, devenue propriété britannique, fit entendre le même vœu à la Métropole. Ce vœu fut exaucé. Les Protestants anglais s’avouaient enfin qu'il importait même à leur pouvoir de ne plus soumettre l'éducation de la jeunesse catholique au joug de l'Église anglicane. Hommes libres par excellence, ils vouiurent laisser la liberté aux spoliés afin d’affermir plus complétement leur autorité. Malte sollicitait auprès de lord Stanley lPérection d’un Collége de la Société de Jésus. Ce Collége devait froisser tous les hommes qui font profession de n'appartenir à aucun culte : ils réclamèrent avec insistance, avec menaces. Le gouvernement de la Grande-Bretagne avait par expérience acquis la preuve que la persécution est tou— jours un mauvais moyen de propagande. Il venait de sortir dg cette voie périlleuse : il ne consentit pas à y rentrer pour plaire à quelques réfugiés italiens et à de vieilles inimitiés luthériennes. Le cabinet de Saint-James avait promis; lord Stanley, secrétaire d’État au départcment des Colonices, réalisa la promesse. Ce fut à cette occasion que les Maltais lui adressérent la lettre de re-

merciments qu’on va lire" :

« Ayant appris par une voie sûre que vous aviez bien voulu approuver l'érection dans notre île d’un Collége dirigé par les Pères de la Compagnie de Jésus, nous, membres du Clergé, pères de famille et autres habitants de Malte, nous nous empressons de témoigner à Votre

" Cette lettre, dont nous avons une cepic certifiée, a été couverte en peu de jours d'environ quatre mille signatures, dont six cent soisante-qninze sont données par

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 315 Seigneurie notre sincère gratitude pour une telle faveur. En nous acquittant de ce devoir, nous sommes heureux de penser que c’est à la bienveillance éclairée d'un ministre anglais que nous devons l’inappréciable avantage de pouvoir remettre aux mains des Pères de la Compagnie de Jésus l'éducation de nos enfants, avantage dont l’expérience a fait apprécier les heureux résultats et à nos ancêtres et à nos parents eux-mêmes qui ont placé ces îles sous le gouvernement paternel de la Grande-Bretagne.

» Convaincus comme nous le sommes que la félicité des nations aussi bien que celle des individus dépend essentiellement d’une éducation fondée sur les principes de la Religion, nous avons vu avec bonheur les habitants de Malte faire éclater la plus vive satifaction au moment où ils ont appris que Votre Seigneurie, accédant à nos désirs, nous a procuré le bonheur de pouvoir confier notre jeune génération à des Pères qui nous inspirent une entière confiance par l'intégrité de leurs mœurs, leur savoir et leur zèle pour la Religion.

» Nous retirerons encore de cette mesure un autre avantage, celui de voir nos enfants formés dès leur bas âge par ces maîtres expérimentés, devenir, nous avons lieu de l’espérer, de plus en plus capables de suivre avec succès les cours de l’Université, quand le temps en sera arrivé, et y recueillir aussi tous les fruits que ne manquent pas de produire les soins et les efforts des respectables professeurs de cette Compagnie.

» Oh! combien de pères de famille vont bénir le nom de Votre Seigneurie, qui leur procure la consolation de voir leurs enfants élevés au sein de la patrie, sous leurs

le Clergé séculier et régulier, et les trois mille autres par les gentilshommes, les avocats, les médecins, les propriétaires, les négociants et les magistrats du pays.

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yeux, sans ètre désormais obligés de les envoyer hors du pays en si grand nombre et avec d'énormes dépenses pour y recevoir une éducation étrangère l

» Nous ne voulons pas abuser plus long-temps de l’attention de Votre Seigneurie, dont les moments sont d’ailleurs si précieux, et nous finissons en déclarant que nous regardons cette bienveillante condescendance à nos désirs comme un nouveau lien qui unit les affections des Maltais au trône de la Grande-Bretagne; or, comme nous sommes principalement redevables de cette signalée faveur à Votre Seigneurie, nous la supplions de nouveau de daigner en reccvoir nos sincères et bien vifs remerciments, »

Ainsi que nous l’avons déjà dit, le roi Ferdinand des Deux-Siciles avait, dès l’année 1804, rétabli la Compagnie de Jésus en decà et au delà du phare. Il décida que les biens ñon aliénés seraient immédiatement restitués aux Pères. Ils recouvrèrent donc à Palerme leur maison Professe, le Collège Massimo et leurs églises. Le Roi avait pensé que les Jésuites allaient contribuer à rendre les études plus florissantes dans ses États; rien n'est effectivement plus favorable au développement des sciences et des lettres que l'émulation entre divers corps enseignants. On vit bientôt les Jésuites rivaliser avec l'Umiversité et faire sortir l'éducation publique de la torpeur dans laquelle un monopole exclusif la faisait lansuir. Plusieurs Colléges furent fondés en Sicile; mais, quand les troubles de 1820 eurent mis le pouvoir aux mains des Carbonari, ce gouvernement révolutionnaire installa ses représentants dans la demeure même des Jésuites. Les Pères connaissaient l'esprit du peuple; ils savaient que tôt ou tard légoïsme et l’avidité des démocrates améneraientune réaction:ils cherchèrent à la rendre aussi

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les maisons de l’Institut devinrent des lieux d’asile, où

les vaincus de la journée se retirèrent sous la protection l'at- des enfants de saint Ignace. Le rôle de médiateurs entre l'ail. les divers partis exposait leur vie à des périls continuels: que ils les bravèrent afin de calmer les passions. Ce déan vouement provoqua dans les cœurs une reconnaissance

ffec que le temps n'a point affaiblie. Les Jésuites firent tourner ce sentiment à l'avantage de la Religion et des

a bonnes mœurs. Ils furent tout à la fois Missionnaires et sup- Catéchistes; ils formèrent partout des Congrégations Rue d'ouvriers, de nobles et de marchands; et, lorsqu’en 1831 la crainte du choléra agitait les esprits, Joseph 1 des Spedalieri, provincial de Sicile, mit à la disposition du mpa- Vice-Roi tous les Pères de la Compagnie. Par leurs pré- 1 que dications et leur charité, ils avaient conquis une influence rés si légitime que les magistrats les appelaient sur tous les aison points où la révolte pouvait fermenter. , Roi En 1837 le choléra envahit la Sicile; ses ravages sont ndre affreux, et la mort a quelque chose de si rapide que la n'eié malveillance s'empare de la terreur générale pour accréde diter les bruits les plus sinistres. On ae préparait encore corps dans l'ile qu'un mouvement politique; on accuse le Roi e l'U- et le gouvernement d’avoir empoisonné les fontaines. tee autorité veillait; elle n’a point d'intérêt à laisser épor- Tee ger quelques victimes : ces bruits tombérent devant la ile fermeté des magistrats et sous la parole des Jésuites. ur Les riches avaient choisi les Pères comme leurs aumo- TU niers; c'était par leurs mains que passaient les secours : TE ce fut auprès d’eux qu'accoururent tous les désespoirs et la sas toutes les misères. Les liens d’affection entre la Comcrates pagnie et les Palermitains venaient de se resserrer en

aus face du fléau; il en fut de même sur le littoral et dans

Li AS HISTOIRE

l'interieur de l'île. Chaque cité voulut avoir sa maison de Jésuites : des fondations de toute nature, dues à la piété ou à la gratitude, consacrèrent cet enthousiasme que Naples partagea. Sous ie régne du vieux Ferdinand, comme sous celui de son pe'it-fils, les enfants de saint Ignace purent croître en toute liberté. Le Roi les estimait parce qu’il voulait rester juste; le peuple se prit à les aimer en Îles voyant toujours prêts à se jeter entre les douleurs des uns et les misères des autres. Naples ne croyait plus à la possibilité de nouvelles révolutions. Son jeune Souverain lui garantissait un long a :nir; le Royaume se laissa être heureux; et les Jésuites ne cherchèrent au pied du Vésuve qu'à développer le sentiment chrétien et l'amour des belles-lettres.

Dans cette histoire des enfants de Eoyola, que nous suivons au delà des mers et sur tous les continents, il ya un fait qui nous émeut profondément. C'est de trouver ceux qui ont survécu à la dispersion de l'Ordre, aux révolutions, aux guerres et à l'exil, venant, tout dégasés qu'ils sont de leurs vœux, reprendre à la fin de leur carrière le joug qu’ils avaient imposé à leur jeunesse, Cette constance d’opinion, cette fixité d’idées que l’âge n’altère point, que le bien-être et la liberté n’ont pas affaiblie dans les cœurs, est un de ces prodiges que l’Institut de Loyola seul a pu opérer. Nous avons vu en Allemagne, en France et en Italie tous les Jésuites abandonner d’enthousiasme la contrée où ils vivaient heureux

et respectés. On les a condamnés à l'indépendance, ils

veulent mourir esclaves de la Croix; et ce n'est pas sur un point spécial qu'éclate cette manifc:tation, elle se présente partout à la fois. Partout où se rétablit une maison de l'Ordre, on aperçoit quelque Jésuite octogénaire renoncer au pays devenu pour lui une seconde patrie, et

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 319 se croire tout à coup jeune et actif pour reprendre son existence de privations et de sacrifices. Cette Foi éternellement vivace au cœur des disciples de saint Ignace est vraiment digne de remarque. La France, l'Allemagne et l'Italie nous en ont déjà fourni plus d’une preuve ; la Péninsule va nous offrir la dernière.

Ferdinand VIE, long-temps captif, rentrait dans ses ftats. Il revoyait cette Espagne que les dissensions et les malheurs de la famille royale firent si héroïque. Ce Prince, pour qui tant de sang avait coulé, ne comprenait pas de quels égards il devait entourer ces glorieuses fdélités. lpoïste et défiant, vicieux par instinct et cruel sans passion, Ferdinand désenchantait les peuples. En le contemplant à l’œuvre, ils pouvaient encore respecter et défendre le principe de la légitimité comme base du bonheur public; il ne leur était plus permis de l'aimer dans sa personne. Cependant le Roi d'Espagne ne donna pas subitement la mesure de ses méchancetés. Comme sous son aïeul Charles IL et son père Charles IV, les Espagnols ne cessaient de réclamer l'abolition des lois portées contre les Jésuites : Ferdinaud se rendit au vœu de la Péninsule. Ce vœu lui était exprimé par toutes les grandes villes du royaume, par tous les ordres de l'État, et principalement par cette armée de volontaires qui, ressuscitant la Vendée dans la patrie de Pélage, avait combattu avec tant d’ardeur pour Dieu et le Roi. Fer-dinand comprit qu'il fallait accorder satisfaction à ces sublimes dévouements. Il s'adresse au Pape , il lui fait part de son dessein. Le 15 décembre 18314, Pie VII l’encourage et le félicite en ces termes :

« Nous nous sommes réjoui encore des biens immenses que l’Espagne retirera des Prètres réguliers de la Compagnie de Jésus ; car une longue expérience nous apprend

320 HISTOIRE que ce n'est pas seulement par la probité de leurs mœurs et par leur vic évangélique qu'ils répandent la bonne odeur de Jésus-Christ, mais encorc par le zèle avec lequel ils travaillent au salut des âmes. Pour rendre leur ministère plus fructueux, unissant à la vie la plus pure une connaissance approfondie des sciences, ils s'appliquent à propager la Religion, à la défendre coutre les efforts des méchants, à retirer les Chrétiens de la corruption, à enscisner les belles-lettres à la jeunesse et à la former à la piété chrétienne.

» Aussi n’avons-nons aucun doute que le rappel dans vos États de ces réligienx, qui se livreront absolument aux devoirs qui leu: sont imposés, n’y fasse refleurir l’amonr de la Relisian, le goût des bonnes études et fa sainteté des mœurs du Christianisme, qui augmenterent de jour en jour. À tous ces avantages s’en joindront d’autres d’une bien srande importance : les liens d'affection et d'obéissance qui unissent les sujets à leur Roi se resserreront; l'union entre les citoyens, la tranquillité et la sûreté renaîtront ; enfin, pour tout dire en un mot, on verra reparaître parmi les peuples confiés à Votre Majesté royale le bonheur public et particulier.

» Ce n’est pas seulement vous, notre cher fils en Jésus- Christ, que nous félicitons de tous ces biens, mais encore toute la nation espagnole. Cette nation, que nous chériss. en Notre-Scigneur d’un amour particulier, à cause de son constant attachement à la Religion chrétienne et des pr: 1ves de 1 délité qu’elle nous a données ainsi qu'au Siége apostolique, sera une des premières à ressentir les heureux effets qui résulteront de l’établissement de cette illustre Société, et que nous nous sommes efforcé de procurer à tous les Fidèles de Jésus-Christ. » Les maux dont le comte d’Aranda et Florida-Blanca

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 321 avaient accablé l’Institut des Jésuites, étaient réparés par le petit-fils même de Charles IIL. Dans son décret du 15 mai 1815, Ferdinand VII, faisant allusion aux 3ctes de 1767 et aux prières de ses sujets, s'exprimait en ces termes : « Les vœux de tant de notables person nes, qui m'ont donné les preuves les plus signalées de leur loyauté, de leur amour pour la patrie et de l’iniérêt qu’elles n’ont cessé de prendre à la félicité temporelle et spirituelle de mes sujets, n’ont déterminé à un examen plus approfondi des imputations faites à la Compagnie de Jésus. J'ai reconnu que sa perte avait été tramée par la jalousie de ses plus implacables ennemis, qui sont également ceux de la sainte Religion, base essentielle de la Monarchie espagnole. » Ce décret frappait de nullité les jugements et édits rendus sous Charles III. Une Junte royale, indépendante des autres ministères, est créée pour régler tout ce qui concerne le rétablissement de l'Ordre. 1” Évêque de Teruel la préside. Il faut rassembler les Jésuites dispersés depuis quarante-huit ans. Emmanuel de Zuniga, Provincial de Sicile, accepte le titre de Commissaire-Général : il arrive à Madrid avec les Pères Juan d'Ossuna et Joseph de Silva. Il y est recu aux acclamations du peuple. Les autres Instituts relisieux, Franciscains et Dominicains en tête, leur ouvrent processionnellement l’entrée de la capitale. Zuniga invite les anciens Jésuites à rentrer dans la Compagnie et à consacrer à leur Mère ce qui leur reste de forces. Cent quinze vieillards, presque tous octogénaires, traversent la Méditerranée, et regagnent leur première patrie avec un cœur qui ne reculera devant aucun sacrifice. Parmi ces Jésuites, que l'exil en Italie n’a jamais distraits de leurs soins apostoliques et de leurs travaux littéraires, on remarque Castaniza, Canton, Arévalo, François Mas-

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Des décrets spéciaux restituaient à la Compagnie les biens non vendus, ayant jadis été sa propriété. Le 29 mars 1816, la Junte, à laquelle s'est adjoint le duc de l’Infantado, conduit solennellement le Père Zuniga au Collége Impérial ; elle lui en remet les clefs. Le soir même, le Père Parada fait ouvrir les cours. Cinquantesix villes sont en instance pour obtenir des Jésuites ; les Évêques, les Chapitres, les antres Ordres religieux et les Municipalités en sollicitent au nom des provinces. Cet élan universel détermine le Commissaire-Général à ne plus différer l'érection d’un Noviciat. On voit déjà les enfants de saint Ignace à Murcie, à Trigueros, à l'ortose, à Villa-Garcia ; leur arrivée dans la Navarre et dans le Guipuscoa est une fête nationale. Lazaga, F'vêque de Pampelune, leur offre l’hospitalité dans son palais; les Pères Arévalo, Sorarrain et Oyarzabal vont prendre possession du célèbre Collége de Loyola qui entoure {e château où naquit saint Ignace. Ils ne peuvent se soustraire à l'accueil triomphal que leur préparent les montagnards et les habitants de ces vallées, au fond desquelles retentit le cri de guerre de l'insurrection monarchique. Le Collége n’a pas encore de revenus fixes; le peuple y supplée. Dans la Catalogne, à Manrèse surtout, le même enthousiasme se produit. |

Le 20 juillet 1816, quatre vieillards, dont le moins âgé a soixante-douze ans, se partagent à Valence les

1 Ces Jésuites espagnols avaient formé des élèves dont les noms seuls sont un titre de gloire, Le Père Soler comptait parmi les siens :e Cardinal Angelo Mai, le Théatin Ventura et Lojacono, Général du même Ordre.

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 323 classes et la garde des élèves, d’autres se dirigent sur Palma et sur Grao. La ville d'Ognate a des souvenirs d'Ignace et de François de Borpia; elle les invoque, afin de posséder dans ses murs des héritiers de leurs vertus. L’Aragon et l’Andalousie leur facilitent des voies de retour. Le Père Zuniga s'aperçoit que de nouvelles maisons de Noviciat sont indispensables pour répondre à tous les besoins: il en fonde deux autres à Loyola et à Séville. En 1819, Manrèse et Villa-Garcia jouissent da même avantage. Cadix faisait valoir ses titres auprès des Jésuites : au mois de novembre 1818, le Père Antoine de Herrera y conduit sept Pères de la Compagnie; six mois après, le Collége voyait huit cent soixante écoliers s’asseoir sur ses bancs. Un an ne s’est pas encore écoulé que la fièvre jaune sévit dans cette cité. Herrera, quoique octogénaire, se dévoue au service des malades. Atteint par le fléau, il meurt en léguant à la Compagnie l'exemple du martyre de la charité; il ne tarda pas à trouver des imitateurs. Les Pères André Morel et Philippe Zepeda expirent à la fleur de l’âge au milieu des moribonds, dont ils adoucissent les dernières souffrances.

La province d’Espagne renfermait déjà trois cent quatre-vingt-dix-sept Jésuites. Des progrès aussi rapides faisaient concevoir à l’Institut les plus belles espérances, lorsque, vers la fin de février 1820, se manifestèrent des symptômes de révolution. Le 11 mars, jour même

. de l’agonie du Père Zuniga, qui a tant contribné au

rétablissement de la Société en Espagne, l’'émeute gronde

autour du Collége de Saint-Isidore. Elle vient de pro-

clamer la Constitution de 1812; elle l’intronise à Madrid

par le blasphème et par la menace. Là, comme partout,

les Jésuites furent les premières victimes jetées aux 21:

324 HISTOIRE aveuglements démagogiques. T'insurrection devait triompher, car le Roi n'avait pas assez de cœur pour la regarder en face. Le Père Cordon, nommé Vice-Provincial après la mort d'Emmanuel Zuniga, comprend que la tempête sera affreuse; il voit que l'agitation des esprits et la lâcheté du Monarque en attireront d'autres sur la Péninsule; il s'y prépare par la prière. Les Révolutionnaires espagnols ne cachaient pas leur intention de spolier le Clergé, d'arracher de l’âme des masses le principe catholique que les siècles y ont si fortement enraciné; mais, pour consommer plus sûrement leur œuvre, ils couvraient le Clergé séculier d'un respect dérisoire et ils ne s’attaquaient qu'aux Jésuites.

Il n’y avait plus de Pyrénées entre la France libérale et l'Espagne constitutionnelle, Dans les deux pays, on marchait à l'assaut de l'Église et de la Royauté au cri de : Mort aux Jésuites! Ferdinand eut néanmoins l’intelligence de sa position; il essaya de défendre son trône et la Compagnie; néanmoins il cède bientôt aux menaces dont il ose se laisser accabler. 1l interdit aux enfants de Loyola d'admettre des Novices dans leurs Maisons, et il abandonne aux Cortès futures à décider du sort même de l’Institut. Le 31 juillet 1820, le ministère propose une loi portant suppression de la Compagnie; le 1 4 août, le projet fut accepté. Dans cette enceinte, où ne retentissaient que des voix ennemies, un seul orateur, le comte de Maule, eut le courage de servir d’interprète

aux vrais besoins et aux vœux de l'Espagne. Il parla de.

liberté à des hommes qui se prétendaient Libéraux, et il ne fut pas écouté. Les Cortès prononcèrent l'abolition de l’Ordre de Jésus. Ces députés s’arrogeaient le droit d'initiative royale et de suprématie ecclésiastique; cependant, afin de conserver aux yeux du public une apparence

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 825 de justice, ils accordèrent une pension de trois cent quatre-vingt-quinze francs à chaque Père engagé par les vœux du sacerdoce. La pension alimentaire fut une de ces promesses que les révolutions ne tiennent jamais. Les Jésuites étaient encore une fois dispersés : leur vie ne devait être qu’un combat ; ils acceptent le combat sous quelque forme qu’il se présente. En 1821, la peste ravage la ville de Tortose; un jeune scolastique, Ferdinand Heralt, et deux Coadjuteurs, François Jordan et Raymond Ruiz accourent pour servir les pestiférés. Le danger était imminent ; les autorités constitutionnelles s’empressent de mettre un pareil zèle à l'épreuve. On les place au poste le plus périlleux, ils y restent. On leur confie le soin des orphelins, ils deviennent des mères pour tous ces pauvres enfants. Le dévouement des trois Jésuites excitait l'admiration publique. Le fléau commençant à disparaître, on sentit que ce dévouement, salué par la reconnaissance des familles, serait un reproche adressé aux frayeurs administratives : les trois Jésuites sont jetés dans les fers. Cette ingratitude irrite le peuple : la prison se change en un lointain exil. Le 17 novembre 1822, le Père Jean Urigoitia fait partie d'un convoi de vingt-cinq Prêtres ou Religieux, que l’on di ‘ge sur Barcelone. Ces captifs sont soupçonnés de ne pas aimer la Constitution de 1812; à six milles de Maurèse, les soldats les massacrent pour leur prouver qu’elle est humaine. Ce ne sera pas la dernière fois que le sang d’un Jésuite coulera sous le fer des Révolutionnaires de la Péninsule. Ils avaient bien pu égorger des Prêtres sans défense; ils ne süvent pas se battre, lorsque les Français, commandés par le duc d'Angoulême, vinrent délivrer l'Espagne de cette honteuse tyrannie. Elle avait supprimé la Société de Jésus; trois années après, les

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