‹ Histoire religieuse, politique, et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 3)Chapitre 44 sur 76 · PA E · texte numérisé non relu

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326 HISTOIRE Jésuites rentraient dans leur droit et dans leurs maisons dévastées.

Ces intermittences de bien et de mal, de vie et de mort portaient un grave préjudice à l'éducation ; l’armée surtout avait besoin d’une organisation aussi forte que sage. Ferdinand VIE, arraché de sa prison, redoutait de se voir de nouveau exposé aux trahisons que ses coupables faiblesses et son ingratitude avaient encouragées. On lui persuada qu’il fallait reprendre l'édifice par la base et former une nouvelle génération d'officiers qui, par leur aptitude militaire et leur dévouement monarchique, ne compromettraient pas à chaque instant l'obéissance du soldat et l'avenir du royaume. En 1825, on créa donc à Ségovie un Collége général militaire, où l’on se proposa d'élever les jeunes gens destinés à l'infanterie, à la cavalerie, à l'artillerie et au génie. Cette pensée était féconde,; pour la développer, on chargea deux Jésuites, les Pères Gil et Sauri, d'enseigner aux élèves les principes de foi religieuse, de fidélité politique, d'histoire, de belles-lettres et de géographie. Au commencement de 1827, la même idée présida à l'établissement du Collére des Nobles, dont les Jésuites acceptèrent encore la direction. Il prospéra avec tant de rapidité que, peu de mois après, les plus grandes familles et les infants eux-mêmes s’y réunirent. La mort de Ferdinand VII interrompit toutes ces œuvres, dont le succès ne faisait plus doute pour personne. Cette mort laissait la Péninsule en proie aux factions; elle avivait une plaie que le temps n’a pas encore cicatrisée. Le testament du Roi donnait la couronne à un enfant, et la régence à Marie-Christine, mère de la jeune Isabelle. Don Carlos, déjà exilé, se voyait exclu du trône. De nouvelles calamités allaient fondre sur ce pays; les Roya-

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, 327 listes espagnols crurent les conjurer en courant aux armes pour défendre la loi salique, qu'à leurs yeux Ferdinand, à son lit d’agonie, n'avait pas eu le droit d’anéantir, La guerre civile éclata; elle fut longue et sanglante, Les Jésuites n'étaient point forcés d'y prendre part; ils se renfermérent dans les soins de leurs divers ministères : ils instruisirent la jeunesse ; ils furent prêtres lorsqu'on les appelait à se transformer en hommes de parti; ils essayérent de calmer les passions surexcitées. Leurs paroles, leurs actes ne pouvaient être incriminés; on suspecta leurs intentions. Par: l'état même des choses, la Reine-mère était obligée de se précipiter dans les bras des ennemis de sa famille et de son époux. L'ambition du pouvoir l'avait faite leur auxiliaire, leur drapeau et leur servante ; elle se prêta à ce triple rôle; elle subit les exigences que l'émeute lui imposa. Christine vit couler le sang autour d'elle; elle fut tour à tour l'idolc et la victime des insurrections. Mais, dans cette période de désastres religieux et d’affaissement monarchique, ce fut surtout à la Compagnie de Jésus que s’adressèrent les coups portés par les prôneurs de la Constitution de 1812.

Les Jésuites étaient l'avant-garde du SaintSiége : il fallait les détruire afin d'amoindrir le Clergé et de s’emparet de son-patrimoine par la violence législative. Un plan aussi cruel qu’habile fut dressé dans ce sens. La liberté de la presse inaugura sa puissance en s'improvisant l'écho des outrages contre l’Institut; elle dénoncça quelques Pères, elle en accnsa d'autres. Isabelle était le principe jeté en avant par les ennemis de la Religion et de la Royauté; on représenta les Jésuites comme les adversaires nés du trône constitutionnel. La Franc-Maconnerie mourait en France sous le ridicule, de même que

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328 HISTOIRE les Templiers, les sectateurs de Châtel et les Saint-Simoniens; en Espagne, elle eut une ‘action puissante. Elle organisa des loges qui devinrent des clubs, et dans ces clubs certaines sociétés secrètes décrétèrent la ruine de toutes les associations religieuses. On médita, on résolut le massacre des Répuliers. Un prétexte était nécessaire, le choléra l'offrit. Aux premiers symptômes de l’épidémie, la reine Christine et les plus chauds amis du peuple l’abandonnèrent à ses frayeurs. On fit circuler dans les masses que l’eau des fontaines était empoisonnée, et que les Moines et les Carlistes avaient seuls pu commettre un pareil attentat. Des enfants sont arrêtés sur la voie publique. Ils jouaient avec des poisons actifs, et en plein jour ils les semaient au milieu de la rue afin d'attirer les regards de la foule. La police leur demande qui leur a inspiré cet atroce passe-temps, ils répondent à haute voix : « Ge sont les Jésuites. »

Ce prologue d’un horrible drame n’était déroulé que pour exaspérer la multitude. On la croyait découragée, on espéra la disposer à suivre l'impulsion de colère qui lui serait donnée comme un mot d'ordre. Dans la journée et dans la nuit du 16 juillet 1834, les bruits les plus sinistres circulèrent à Madrid; l’arsenic, tombé en paquets des mains de quelques enfants, était retiré des fontaines et exposé sous les yeux du peuple. Le nom des Jésuites se mélait à tout ce complot, il en faisait la base ;

Quand le but que la Révolution se proposait fut atteint, elle flétrit les manœuvres qu'elle-même avait mises en jeu, et le 18 juillet le gouvernement espagnol, toujours à Saint-lldefonse, adressa à l’Europe cette dépêche télégraphique : « Le choléra ayant éclaté avec une extrême violence le 16, la population s'est persuadée qué les fontaines publiques avaient été empoisonnées et a imputé aux Moines ce crime imaginaire, »

Le 19 juillet, M. Martinez de la Rosa, ministre des affaires étrangères, écrivait encore de Saint-ldephonse aux autorités pour leur affirmer « que la tranquillité s'était rétablie d'une manière inaltérable qui ne donne plus le moindre symptôme d’incuiétude et qui ne montre plus dans les esprits que le vif désir de voir un châtiment exemplaire tomber sur les auteurs de ces atrocités, »

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no- leur mort devait lui servir de dénoûment. On avait at- Elle tisé le feu de la sédition, il éclatait. I/autorité elle ces même se fit un jeu de le diriger sur les Pères. Le 17 > de Juillet, à trois heures de l’après-midi, la foule, enivrée olut . de terreur, marchait avec la garde nationale au cri de : ire, Poison! poison! Mort aux Jésuites! et Vive la Répuidé- blique! Afin de stimuler les cruels appétits de cette aple tourbe, on lui a déjà donné quelques citoyens inoffensifs s les à dévorer. Ce sang lui monte à la tête; le peuple a le , et vertige, c’est le moment de le lancer sur le Collége Imoin- périal. Les portes viennent d’en être fermées par ordre sur du Supérieur. Elles sont ébranlées sous les hurlements, s, et elles tombent sous les haches. À ce premier moment, afin l'effroi s’empara des Jésuites; ils furent hommes, ils inde cherchèrent à mettre leur vie à l'abri d’une sauvage dent agression. Mais bientôt, ramenés à leur devoir par le Provincial et le Recteur, ils s’assemblent dans la chapelle que domestique. Ils se fortifient mutuellement, et, en priant gée, les uns pour les autres, ils se résignent au trépas que qui tant de clameurs leur annoncent. Les Descamisados se our- ruaient pour égorger les Jésuites, ils criaient Vive la liplus berté! Mort aux Moines et aux Prêtres! On suppose le pa- peuple assez exalté pour se livrer à de plus terribles des blasphèmes; on veut le forcer à répéter ceux que dicdes tent la Franc-Maconnerie et les Clubs. Il faut jurer mort ase ; à la Religion, mort à Dieu, et fondre sur l'ennemi qu’on

lui désigne en proférant la malédiction de : Vive l'Enfer! La populace recule indignée. On tâche de l’entraîner à tout prix; on la corrompra plus tard jusqu’à la moelle. En attendant, il s’agit de lui faire goûter du sang de Jésuite. Le Séminaire est envahi. L'église du Collége se voit le théâtre de sacriléges dévastations. Pour enflammer l’ardeur des tièdes, quelques coups d’arquebuse se font

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330 HISTOIRE entendre. « Ce sont, vocifèrent les meneurs, des Jésuites qui tirent sur le peuple.» A ce mot, prononcé après

” tant d’excitations, la fureur ne connaît plus de bornes.

On arrive enfin à la chapelle.

Au Séminaire, les élèves avaient été réunis dans la salle commune; rangés autour du Recteur, Édouard Carassa, ils priaient ou pleuraient. A la vue des baïonnettes, un cri de détresse se fait entendre. Ces enfants se croient menacés; un des gardes nationaux les prend sous sa protection, il déclare que le massacre ne com— mencera que lorsqu'ils seront tous en sûreté. Cette parole d'humanité, arrachée sans doute à un cœur de père au milieu même de l’orgie à laquelle il prenait part, ne suspend qu'à moitié les vengeances nationales. Le Coadjuteur Jean Ruedas tombe le premier criblé de coups. Le sous-diacre Dominique Barrau expire auprès des enfants dont il est le préfet; Martin Buxons périt au même instant, ainsi que Garnier, Sancho, Casto Fernandez, Juan Urreta et Firmin Barba. Le Frère Joseph Fernandez a d'autres outrages à subir avant l’assassinat; les Descamisados lui coupent une joue et une oreille, puis ils le traînent par les rues en le couvrant à chaque pas d’insultes et de blessures. Le Père Celidonio Unanue est destiné au même sort. Frappé d’un coup de baïonnette dans la région du cœur, il va tomber comme les autres; la pitié d’un soldat l'arrache à ses bourreaux. François Sauri n’a pas le même bonheur, il expire en priant Dieu pour ses meurtriers.

Dans ce > septembre espagnol, dont d’autres crimes n’étoufferont pas le souvenir, il a fallu tromper le peuple, l'enivrer presque de terreur pour l’amener à voir ainsi passer ses effroyabies vengeances. Le peuple sent le courage lui manquer à chaque pas qu'il fait dans

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 331 cette voie sanglante. On l'anime par de nouveaux spectacles. Les Descamisados n’ont encore tué qu'à l'intérieur; le savant Père Artiaga, le Scolastique Dumont, le Coadjuteur Manuel Ostalaza sont fusillés à la porte du Collége, et leurs corps nus exposés aux regards de la foule. Joseph Elola succombe sous les baïonnettes.

Le Séminaire était témoin de ces scènes d’horreur; au même moment d’autres crimes se commettaient dans le Collége Impérial. Les bourreaux s'y introduisent; ils pénètrent jusqu'à la chapelle , mais là ils sont arrêtés par un ordre supérieur et par le dévouement d’un Jésuite. Munoz, duc de Rianzarès et déjà peut-être l'époux de Marie-Christine, avait un frère dans la Compagnie. Quelques assassins promettent au Père Edmond Carassa de se montrer moins barbares . 1 veut leur livrer Jean- Grégoire Munoz. Ce jeune homme s’était, comme les autres, réfugié dans la chapelle, et il priait en attendant sa dernière heure. Le chef des Descamisados s'approche de lui : « Ne craignez rien, dit-il, je suis ici pour ous sauver la vie. Je dois la mienne à votre frère, et je suis heureux de trouver une occasion de lui témoigner ma reconnaissance. » Munoz avait compris qu'ux bras puissant veillait sur ses jours. « Je reste, s’écrie-t-il, parmi les Jésuites mes frères. Leur sort sera le mien. Sauvezles avec moi, ou je mourrai avec eux.» Le massacre était organisé avec tant de régularité, les meurtriers se montraient si bien disciplinés que, sur l'erdre d’un garde du corps de la Reine, les colères, tout à l'heure si terribles, se calmèrent comme par enchantement. Les victimes et les assassins restaient en présence, lursque tout à coup le capitaine-général de Madrid, Jose Martiney de San- Martin, qui n’a pris aucune précaution militaire, qui a laissé grandir et se développer l’émeute, parait dans la

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chapelle. Pour y arriver, il s’est vu forcé de marcher sur les cadavres des Jésuites; sa première parole est un outrage. Il reproche aux Pères l’empoisonnement des caux de la ville; puis, pour sanctionner cette calomnie, il court montrer aux égorgeurs une fiole qu’il a trouvée et qui, dit-il, contient le poison. La fiole venait de tomber des mains d’un spectateur. Ce dernier la réclame; il offre d’en avaler le contenu pour prouver qu’elle ne renferme aucun breuvage mortel. Le capitaine-général rougit de honte; mais l'œuvre de dévastation ne s’arrête ni au dedans ni au dehors. On a massacré; on ravage maintenant sous les yeux de Martiney el avec son approbation. On profana les choses saintes, on dépouilla les autels ; tout ‘ut mis à sac. Quand on eut habitué la populace à ces excès, dont le caractère espagnol répudiait la honte, la force armée intervint à sept heures du soif pour régulariser le désordre et veiller sur les ruines amoncelées auprès des cadavres.

Le cartiage ne cessa dans la maison des Jésuites que pour recommencer immédiatement chez les Dominicains et les Pères de la Merci. La Révolution avait pris le parti d'abolir les Ordres religieux; elle égorgeait les hommes afin de tuer l'idée. Elle se faisait violente et calomniatrice pouf inaugurer ses projets de spoliation et d'athéisme légal. Le Couvent des Franciscains avait été soumis au même régime du sabre que le Séminaire et le CoHépe des Jésuites. Le tour des autres Instituts était arrivé, Les Dominicains et les Pères de la Merci succombèrént sous les même; inculpations. Ils périrent, comme les Franciscains, par le feu, par l’eau, à coups d'épée , de poignard où de massue. On en précipita quelques-uns du haut des toits; on en étrangla d'autres. fes scènes de meurtre et de nillage se propageaient dans

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 333 tous les quartiers. La capitale de la catholique Espagne se voyait le théâtre d’un de ces drames que la démagowie prépare pour épouvanter ses adversaires et couvrir le peuple d’une sanglante solidarité. Le 18 juillet, au matin, la consternation régnait dans la ville avec le choléra. Le gouvernement avait reculé devant l’émeute; Christine avait fui; l’armée s’était rendue complice de ces attentats, ou du moins elle y avait assisté impassible comme à une exécution militaire. Ce coup porté à la Religion et à l'autorité devait retentir au loin. Le 19 juillet, quand les soixante-treize victimes furent déposées dans leur tombeau, un décret royal parut pour annoncer que des mesures inutiles étaient enfin prises contre l’'émeute. On destituait les magistrats coupables et le capitaine-généra]l San-Martin. On emprisonnait les Descamisados les plus forcenés. Cette tardive justice révélait son impuissance et sa participation au forfait, jusque dans la manière de le réprimer. Les assassins avaient commencé l’œuvre révolutionnaire ; ils imposèrent aux pouvoirs constitutionnels la tâche de l’achever.

Le 7 juillet 1835, la Société de Jésus fut législativement supprimée en Espagne. On ne s’appuya sur aucun prétexte religieux ; on ne donna aucun motif politique pour expliquer cette mesure. Les Jésuites possédaient des terres et des maisons * : ce fut leur plus grand crime

" Pendant cette journée, il périt quatorze Jésuites, sept Dominicains, quarantequatre Franciscains et huii Pères de la Merci, On ne compta que onze blessés, et parmi ces derniers plusieurs moururent à peu de jours de distance,

2 Lorsque les Jésuites subirent l'ostracisme des ordonnances du 16 juin 1828, ils cédèrent à la prière d'un grand nombre de familles catholiques et fondèrent immédiatement un Collége à l'embouchure de la Bidassoa, dans nn bourg appelé los Passages, à une lieue de Saint-Sébastien, Ainsi placés entre la France et l'Espagne, ils pouvaient répondre au vœu des deux peuples. Le Roi d'Espagne, le comte de Fon-vas, capitaine-géuéral de la province, et l'Évêqne de Pampelune se montrèrent favoral'es au nouvel établissement. Après la mort de Ferdinand VIH, il devint un

abjet de persécution, Mina l'inquiéta souvent, et enfin, le 14 juillet 1834, Rodil le fit fermer par la force,

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aux yeux de la loi que de cupides gouvernants, que des vénalités subalternes se chargeaient d'appliquer. Les Pères de l’Institut obéirent sans résistance à ce nouveau décret de proscription, qui allait s'étendre aux divers degrés de la hiérarchie ecclésiastique. On ne jugeait pas, on ne condamnait pas le Clergé; on le dépouillait et on l’expulsait. Les Jésuites espagnols étaient sans asile, sans secours d'aucune sorte. La plupart se retirèrent dans d’autres provinces de la Compagnie, d’autres ne voulurent pas abandonner leur patrie. Une seule maison restait debonit dans le royaume, c’était le sanctuaire de Loyola. Le général Rodil en avait déjà chassé les Jésuites, mais, quand l'insurrection carliste eut pris l’otfensive sous Zumalacarreguy, les Pères ne se crurent pas tenus à l’obéissance envers des édits de proscription. Ils se réunirent, et, sans se préoccuper de la guerre civile dont le Bastan était le théâtre, ils se livrent à l’enseimement et à la prédication. Ils fondent un Noviciat dans le Guipuzcoa; ils y recueillent les Jésuites dispersés par la tempête. Iis sont sur le territoire occupé par l’armée carliste, territoire qu’ils n’ont pas choisi, mais qui leur est indiqué par la force des choses. On prend text de la situation même de leur ancien Collége de Loyola pour ïes accuser de carlisme. On annonce que le Père Gil est en f:veur auprès du Prince et que les Jésuites dirigent tous les mouvement.

Ainsi que cela était arrivé dans d’autres tourmentes intestines, la Compagnie s’abstenait de toute participation aux luttes des partis. Elle intervenait quelquefois dans les deux camps; elle ÿ remplissait les devoirs du

ministère ecclésiastique : elle consolait les affligés, elle:

scignait les blessés, elle apprenait à tous à vivre, à mourir chrétiennement; mais son action politique n’est

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signalée sur aucun point. L'armée constitutionnelle proscrivait ou éporgeait les Jésuites, celle de don Carlos leur offrait aide et protection. Ils restèrent là où leur présence était regardée comme un bienfait. Le Père Unanue fut le confesseur du prince et les infants continuërent, comme du vivant de Ferdinand VII, à être élevés par les Jésuites. Toujours soumis à l’autorité, les disciples de saint Ignace obéirent au quartier-général carliste comme ils obéissaient à Madrid. Ils crurent que leur prudence ne leur susciterait pas de nouvelles calamités. Après la convention de Vergara, ils rouvrirent leur Collége; et, comme Espartero voulait se débarrasser de la Reine-régente et des derniers Jésuites, l'établissement de Loyola fut supprimé. La Société de Jésus n’existe plus dans Ja patrie de saint Ignace, de saint François-Xavier, de saint François de Borgia et de Laynès.

De même que l'Espagne, le Portugal, appauvri, épuisé par les guerres de Napoléon, se trouvait livré aux discordes intestines. La désunion éclatait dans la famille de Bragance presque en même temps que dans celle de Bourbon. Ces princes n’avaient su ni gouverner leurs royaumes ni résister à l’oppression étrangère. Après avoir donné à l’Europe le spectacle de leur inertie, ils venaient se disputer quelques débris de trône et wettre l’usurpation à la place du droit. Cet exemple de querelle fratricide dans les maisons royales était un encouragement accordé aux révolutions. Elles en profitèrent pour rendre odieux les infants qui n’invoquaient pas leur secours ou pour avilir ceux qui le sollicitaient. Les guerres de don Carlos contre Christine, les luttes

© Ce fat le Père Mariano Puyal qui, dés 1824, se vit chargé de l'éducatiou du fils

aîné de dou Carlos,

entre don Pedro et don Miguel produisirent des résul- Com

tats funestes aux Monarchies; la Société de Jésus en Por- , deno tugal en ressentit le contre-coup. Ce

Don Miguel n’ignorait pas la popularité dont, après justice soxante-dix ans d’exil, le nom des Jésuites jouissait en- Il ne

core sur les rives du Tage. Son trône était mal affermi, les ir

il pensa qu’en rendant à ses sujets les apôtres que Pom- que ©

bal leur avait arrachés, il ferait un acte aussi agréable étaien

qu'utile à sa patrie. Il n’existait plus de Pères portugais: | qu'il

il demande à Godinot, Provincial de France, d'envoyer aggra

à Lisbonne quelques Missionnaires de la Compagnie. Le dans

généralat est vacant par la mort de Fortis. Le Vicaire dateu

donne-son agrément à cette mesure : Godinot désigne sans d six Jésuites et deux Frères coadjuteurs qu’il place sous ils arr la direction du Père Delvaux. Rétablir les enfants de les rec saint Ignace sur cette terre où la mémoire de leurs ser- de leu

vices et de leurs souffrances restait gravée dans les verne cœurs, était une pensée qui devait produire d’heureux sère su résultats; mais il fallait l’accepter avec courage et ne leurs | reculer devant aucune de ses conséquences légales. Le : duche: décret du 10 juillet 1829, que Delvaux reçut à Madrid, pague ne pouvait pas satisfaire les amis de la Compagnie; il Jgnace semblait n’être destiné qu’à irriter ses adversaires. Don de doi E Miguel avait pris un moyen terme: sans se prononcer sur Dor n LS le passé, il offrait les Jésuites comme de nouveaux terreu l'a auxiliaires au Clergé séculier. « Considérant, disait-il | avoir in à dans cet acte officiel, le grave préjudice que souffrent nète h ÿ } l'éducation chrétienne et la civilisation des domaines craint à de ces royaumes par le manque de ministres évangéli- prude | ques, et voulant aller au-devant des maux de toute na- chaîn: :f ture que la durée rendrait irrémédiables, ayant toujours armes à Ë en vue le bien de la Chrétienté, et par lui la félicité. de un in l mes fidèles sujets, j'ai pour bon d’appeler à cette fin la Prono

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 337 Compagnie de Jésus et de permettre qu’elle s’établisse de nouveau. »

Ce laconisme, décelant tant de craintes, cachait les justices d’une réhabilitation sous des besoins trop-réels. Il ne dut guère rassurer les Jésuites sur l'avenir, il ne les intimida point cependant. Les Pères comprirent que don Miguel et le duc de Cadaval, sou ministre, étaient placés dans une fausse position; ils crurent qu'il n’appartenait pas aux disciples de l’Institut d'en aggraver les périls. Une porte s’entrouvrait devant eux dans ce pays si cher à saint François-Xavier et aux fondateurs de la Compagnie, ils résolurent d'y pénétrer sans discuter le protocole d'admission. Le 13 août 1829 ils arrivent à Lisbonne. Rien n'avait été préparé pour les recevoir. Ces Jésuites, toujours si opulents, au dire de leurs adversaires, revenaient à la demande du gouvernement, et ils se trouvaient exposés à mourir de misère sur la voie publique. Les Lazaristes pourvurent à leurs premiers besoins, ils leur offrirent un asile. La duchesse de La Foens mit plus tard sa maison de campague la Maraviglia à la disposition des enfants de saint Ignace, et ce ne fut que le 24 octobre que le ministère de don Miguel s’occupa de leur entretien.

Don Miguel, maître du Portugal et régnant par la terreur, ainsi que l’affirmaient les Libéraux, n’osait ni avoir une volonté ni manifester un désir. Prince honnête homme, mais irrésolu et toujours dominé par la crainte de déplaire à ses ennemis, il n'avait pas jugé prudent de mettre encore les Jésuites à l’œuvre. On enchaînait leur zèle afin de ne pas fournir de nouvelles armes aux hostilités du dehors. Ces précautions étaient un inutile palliatif; le Cardinal Alexandre Justiniani, Prononce du Saint-Siége, le comprit au mois de mars V£. 22

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1830. Il y avait à Lisbonne l’église du Laureto destins: aux étrangers, et qui, exempte de la juridiction du Patmiarche, restait, par un privilége spécial, soumise à l'autorité des Non.es apostoliques. Justiniani détermine les Jésuites à y prècher le carême et à ÿ donner les exercices de la retraite. Les: Pères Barelle, Mallet, Bukacinski et Pouty se livrent avec ardeur aux travaux de la prédication et de la confession. Les Jésuites étaient avoués: leur voix se faisait entendre; les habitants de Lisbonne se pressent autour de ieurs chaires. La réaction tentée par le marquis de Pombal, les doctrines désolantes qu'il répandit pour corrompre le cœur des peuples n’y avaient laissé aucune trace. Il avait affaibli le pouvoir moral de la noblesse en la dépouillant de sa foi « de son prestige; mais le Peuple était resté fidèle aux sentiments reliyienx. Le Peuple saluait dans les Jésuites les maîtres des yénérations éteintes; il accourait à leur passage, il se prêtait docilement à leurs leçons, et, pour protester contre les désastres du dix-huitième siècle, il entourait de ses hommages les Pères de la Compagnie. Ce retour d’opinion était si manifeste que la comtesse d’Oliveira, petite-fille de Pombal, voulut elle-même s'y associer. Elle se rendit auprès du Père Delvaux, et, dans une lettre du 27 mai 1830 adressée par ce Jésuite au Père Druilhet, nous lisons :

« La comtesse d’Oliveira m’a offert quatre de ses fils, toute fière qu’ils fussent les premiers acceptés par les Pères de la Compagnie. Je n'ai pas besoin, nous dit-elle, d'examiner ni de condamnsr la conduite de mon aïcul. S'il a pris à la destruction de la Compagnie la part qu’on lui attribue, c’est à nous, ses enfants, à réparer une aussi grande injustice, autant qu’il est en nous; s'il a été calomnié, s’il en est innocent, c’est à nous à

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Telles étaient les dispositions du Portugal à l’épard des Jésuites. Au mois de décembre 1830, ils s'établirent dans la maison de sainit Antoine où François-Xavier, Simon Rodriguez, Ignace d'Azevedo, Alvarès et Gon-

alves de Camara avaient prié, enseigné cu; puis ils commencèrent à donner à leurs ti lirection plus uniforme. Les uns, comme | utY ,

s'efforcèrent, par les secours religieux, d alléger les chaînes des prisonniers; les autres cherchèrent à réveiller dans les âmes des sentiments de repentir, de vertu et de piété. Témoin des succès de ces quelques Jésuites, le Cardinal Patriarche de Lisbonne ne veut plus demeurer indifférent au bien qui s'opère par leur intermédiaire : il rend un décret en faveur de l’Institut. A peu de mois d'intervalle dom Fortuné de Saïnt-Bonaventure, Archevèque d'Évora et Grand-Maître des études publiques, imite cet exemple. Il conseille de restituer aux Jésuites leur ancien Collépe des Arts à Coïmbre : le 9 janvier 1832, don Miguel signe l’édit qui les remet en possession de cet établissement.

Le jour de leur entrée dans la province de Beïra fut un triomphe pour eux , une véritable fête pour le Clergé et pour le Peuple. Sur les routes que les Pères Delvaux, Pallavicini et Martin parcouraient, à tous les villages, à toutes les cités, la foule se portait à leur rencontre. Le temps et les révolutions n’avaient pas affaibli son amour traditionnel. La reconnaissance et l’espoir éclataient en chants d’allégresse, en démonstrations unanimes, accueillant le cortége. Le Clergé des diverses paroisses, les Ordres religieux accouraient, bannières en tête, pour s’unir aux transports et aux bénédictions de la multitude; partout, à la vue des enfants de Loyola, on faisait entendre

des cris d'enthousiasme ; partont on leur appliquait ces paroles de l’Écriture : Euntes ibant et flebant , venientes autem, venient cum exultatione. C'était peindre par un seul mot les douleurs de l’exil et les joies du retour.

La première ville qui s’offrit aux Jésuites après leur entrée dans le diocèse de Coïmbre, ce fut Pombal, là où avait été exilé, là où était mort le ministre de ce nom. Ils. sont en face de leur persécuteur. Écoutons le Père Delvaux raconter leur vengeance : « Nous fûmes reçus, écrit-il le 6 mars 1832, au son des cloches, complimentés et conduits en triomphe par le Curé-Archiprêtre, accompagné de tout son Clergé. L'église, où deux de nos Pères allèrent dire la sainte messe, était magnifi- . quement illuminée, comme aux plus grandes solennités. Pour moi, pressé d’un sentiment religieux impossible à exprimer, je m'étais esquivé avec un Père et un Frère avant la rencontre du bon Curé, et j'avais couru à l’é-

glise des Franciscains, pour y prier sur la tombe du marquis, mais l’infortuné n’a point de tombe. Nous trouvâmes à peu de distance du maître-autel une bière couverte d’un méchant drap mortuaire, que le Père gardien du couvent nous dit être la sienne. Il y attendait en vain les honneurs de la sépulture depuis le 5 mai 1782.

C'est donc en toute vérité que je puis dire qu'après plus

d’un demi-siècle de proscription, le premier pas de la Compagnie, rentrant solennellement à Coïmbre, fut d’aller célébrer une messe d'anniversaire, le corps présent, pour le repos de l’âme de celui qui l’avait proscrite, et dans le lieu où il passa les dernières années de sa vie, disgracié, exilé et condamné à mort. Quel concours d'événements ne fallait-il pas pour amener cet événement ? . Je sortis de Pombal sans bien savoir si c’était songe ou

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 841 réalité. Le cercueil présent, le nom de Sébastien prononcé dans l’oraison, le son de toutes les cloches de la paroisse qui célébraient le retour de la Compagnie, tout cela à la fois! Je crois bien que cette impression ne s’effacera jamais de mon cœur. »

Au milieu des divers sentiments que provoquaient dans leurs âmes tant de souvenirs et les joies si chrétiennement expansives de la multitude , les Jésuites arrivèrent à Ceimbre. De nouvelles fêtes, des sollicitudes de toute espèce les y attendaient, et, à l'annonce de ces transports d’allégresse , le Général de la Compagnie leur écrivait : « Aujourd’hui hosanna ; humilité. Bientôt peutêtre ce sera : tolle, crucifige! » Te pressentiment du Père Roothaan se réalisa ; mais il ne prit point les Jésuites au dépourvu.

Don Pedro, pour combattre son frère don Miguel et imposer aux Portugais un gouvernement national, avait rassemblé une armée. Cette armée s’était recrutée d’Anglais, de Français, d’Italiens, de Polonais et de tous les mercenaires que la Révolution tient à sa solde. Repoussés de leur patrie, tantôt par la loi, tantôt par la crainte, ils n'avaient pour la plupart qu'une vie de débauche ou de honte à expier. L'Europe s’en débarrassait en les jetant à la suite d’un souverain dépossédé qui s’improvisait constitutionnel afin de trouver des alliés. Une guerre fratricide leur ouvrait le Portugal : ils s'y précipitèrent au nom de la berté; ils y introduisirent le pillage et la licence. En face de tant de périls, le courage des disciples de l’Institut ne resta point au-dessous de leur tâche. Le Portugal était en feu ; les familles se divisaient selon leurs passions ou leur intérêt. Chacun prenait parti

pour le prince ou pour le gouvernement de son choix,

quand un fléau, encore plus terrible que la guerre, vint

342 HISTOIRE consterner ce pays. Le choléra est »":x portes de ses cités : il envahit les campagnes, il entasse partout victimes sur victimes; il & fait irruption sous la tente; il frappe sans relâche au fond des hôpitaux. Par une de ces incuries que les préoccupations de la guerre civile peuvent seules expliquer sans les excuser, la misère et la famine se joignent à l'épidémie.

Pour affronter une mort, apparaissant sous tant de formes différentes, il fallait un de ces dévouements qui ne reculent devant aucun péril : les Jésuites en firent preuve. Pendant plus de six mois, on les vit à chaque heure du jour et de la nuit prodiguer aux mourants les consolations de la Foi et les secours de la bienfaisance; ils furent les prêtres de Pagonie et les médecins de la souffrance ; ils s’élancèrent partout où une douleur était signalée. Les soldats de don Miguel, ceux de don Pedro faits captifs, les prisonniers politiques, les coupables, les innocents devinrent des frères que la charité des enfants de Loyola confondit dans le mème amour et dans les mêmes soins. L’: ée miguéliste campait sous les murs de Coïmbre : el. .e repliait pour couvrir Lisbonne. Ce mouvement militaire provoqua de nouveaux désastres : le choléra engendra le typhus. La contagion, que tant de causes réunies devaient alimenter, épargna les Pères; mais le typhus ne leur fit pas grâce. Bientôt ils se virent presque tous en même temps aux portes du tombeau. Trancart seul succomba.

Dans ce drame, qui se jouait au milieu des combats et auquel trois armées assistaient, il y eut, de la part des Jésuites ainsi exposés, une longue, une sainte lutte en faveur de l’infortune. Les deux prétendants de la maison de Bragance se battaient, dans l'espoir de con- . quérir un trône. Leurs adhérents de l’intérieur ou du

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 343 dehors avaient les armes à la main pour faire u'iompher un principe politique ; les disciples de saint Ignace se sacrifièrent seuls en l’honneur de l’idée chrétienne. Seuls ils restèrent sur la brèche, afin de faire entendre quelques paroles d'humanité au milieu des imprécatious de la défaite royaliste et des chants de joie de la victoire constitutionnelle. Trop habitués à prendre en pitié ces guerres d'opinion pour se créer les serviteurs d’un parti, les Jésuites n’ont cherché dans la tourmente qu’à sauvegarder les principes de Foi. Ils y ont réussi autant que les passions déchaînées le permirent; et, dans une lettre du Père Soimié à Godinot, on trouve la preuve de cette estime inspirée aux Pédristes et aux Miguélistes. Soimié écrit le 21 juillet 1834 : « Ce qui nous avait attiré la confiance des deux partis, car nous l’avions autant qu'il est permis d’unir les deux extrêmes, n’était pas seulement le dévouement que nous avions montré dans le temps du choléra ni la bonne volonté avec laquelle nous nous prêtions à toute sorte de ministère, ce fut surtout la discrétion avec laquelle, autant qu’il nous fut possible , nous nous comportions avec les uns et les autres. Dans nos classes, il n’y avait aucune distinction entre le fils d’un Royaliste et celui d’un Constitutionnel : c’est ainsi que le voulait d’ailleurs Sa Majesté. Dans nos instructions, nous nous contentions d'expliquer l'Évangile sans entrer dans la politique. Pour tout le reste, nous ne cherchions également qu’à être utiles à tous sans égard pour les opinions , dès qu’il n'y avait rien contre la conscience et l'honneur de la Compagnie. Ce. n’est pas toujours ainsi, malheureusement, qu'il en était ailleurs. On faisait peut-être trop ressortir la différence d’opinion. La politique ne venait pas à propos dans les ser- mons; elle y entrait pourtant assez ordinairement et

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