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h92 HISTOIRE
Jésus-Christ par l’incrédulité du dix-huitième siècle, la Catholicité m’apparaissait comme une armée rangée en bataille sur un front d’une vaste étendne, pour faire face de toutes parts à l’impiété et à l'erreur, et porter secours à la société en péril. Il n’y avait pl:s de camps divers ni de drapeaux divisés.
» Au centre, je voyais la Chaire de saint Pierre dans sa majestueuse immobilité, et auprès d'elle, au premier rang du dévouement et de la fidélité courageuse, l’Église de France avec ses Évêques et ses Prêtres, belle et forte encore malgré les jours de malheur,
» Certes, en m'enrôlant sous la bannière du saint fondateur de la Compagnie de Jésus, je n'ai pas prétendu me séparer de la milice sacrée de mon pays; simple combattant, j'ai pris seulement un autre poste dans la même armée. »
Ce livre, auquel était jointe une savante consultation de M. de Vatimesnil, l’ancien ministre de l’instruction publique en 1828, fut un événement. Il plaçait la ques-
tion sur le terrain que les Jésuites n'avaient jamais déserté. Aux yeux des gens de bonne foi, il les rendait forts de leur faiblesse, peut-être aussi de cette inertie trop résignée que leurs amis ne cessaient de stimuler, et que leurs adversaires transformaient en un inexplicable besoin d’action et d’autorité. Le Père Cahour publia de son côté son ouvrage: Des Jésuites, par un Jésuite. Dans ce long conflit, ils ne poussèrent pas plus loin la démonstration de la vérité. Ils l'avaient dite de deux manières différentes : ici avec effusion, là avec esprit. Ils laissèrent à l'Épiscopat, au Clergé, aux orateurs et aux écrivains indépendants le soin de les venger. L'Université s'était flattée de l'espoir qu’elle aurait enfin raison de sette Compagnie, dont le succès lui semblait un remords
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 193 etun péril. Les rhéteurs et les sophistes appelaient à leur aide tous les hommes dont le nom passait pour une autorité; ils les enrélaient de gré ou de force. Mais plus d'une fois l’Institut de Jésus trouva dans les intelligences d'élite une justice que la médiocrité lui déniait. Il existait encore à cette époque un vieux philosophe, un célèbre orateur qui avait gouverné l’Université. Il se faisait loire d’avoir formé par ses leçons et par ses discours toute la génération libérale. Royer-Collard, du fond de la retraite où il achevait sa vie, entendit les clameurs retentissant autour des Pères. Il prit en pitié ces violences, et écrivit le 15 février 1844 à Xavier de Ravignan : « Votre éloquent plaidoyer pour l'Institut des Jésuites me fait comprendre l’énergie de cette création extraordinaire et la puissance qu’elle a exercée. Autant qu’on peut comparer les choses les plus dissemblables, on pourrait dire qu’à la distance de la terre au ciel, Lycurgue et Sparte sont le berceau de saint Ignace. Sparte a passé, les Jésuites ne passeront pas. Ils ont un principe d’immortalité dans le Christianisme et dans les passions guerrières de l’homme. »
Pour colorer ses résistances à la loi sur la liberté de l'enseignement, l’Université montrait les Jésuites envahissant les écoles et y implantant leurs doctrines avec l’inquisition. Ils se tenaient à l’écart de toute intrigue politique. Le duc de Bordeaux, dans son voyage d'Angleterre, va visiter le collège de Sainte-Marie d’Oscott. Sur-le-champ, le Messager et le Journal des Débats annoncent que les Jésuites ont reçu ce prince avec des honneurs inaccoutumés. Le docteur Wiseman, évêque de Mélipotame et directeur de l'établissement, déclare qu'il n’y a jamais eu de Pères de la Société à Oscott. Ce démenti, fondé sur un fait matériel, n’arrête pas la ca-
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lomnie. Il faut à tout prix méler les Jésuites à la flétrissure que les députés dynastiques prétendent infliger à ceux de leurs collègues qui sont allés porter au petit-fils de Henri IV l’hommage d’un respectueux souvenir.
La tempête battait les disciples de l’Institut; M. Villemain, ministre de l’Instruction publique, saisit ce moment pour présenter son projet'de loi sur l’enseignement. Ce projet accuse de funestes tendances; il prend contre le Clergé d’injurieuses précautions, et, tout en consacrant une dérisoire liberté, il fraie une voie plus large que jamais au despotisme universitaire. L'Épiscopat ne pouvait rester spectateur indifférent de ces luttes dans lesquelles se joue l’avenir du Royaume très-chrétien. Il avait des devoirs à remplir, il les remplit tous avec une prudence n’excluant ni la dignité ni l’énergie. Dans cette guerre acharnée faite aux Jésuites, on avait essayé de séparer la cause du Clergé de celle des Pères; on avait dit que leur tyrannie était odieuse aux ecclésiastiques séculiers, et que ces derniers ne demandaient pas mieux que de s’y soustraire, L'heure était venue ; aucun Évèque nese fait l'écho de ces doléances. Tous combattent pour la liberté, tousrendent hommage au zèle et à la science des Jésuites, leurs coopérateurs dans les soins du ministère. L'Épiscopat refusait d’accepter le rôle que lui offrait cette conspiration ourdie par l'incrédulité; on lui fit expier ce refus en le frappant de la même proscription. Les Archevéques et leurs suffragants s’adressaient au Roi des Français, aux assemblées législatives et à l'opinion publique pour savoir si enfin l’éducation chrétienne serait esclave; l’Université, ayant ses porte-étendards aux deux tribunes parlementaires, répondit à ce cri de détresse par des outrages nouveaux.
Le projet de loi amena de vives discussions. D'un
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côté les calculs d'une peur intéressée grandirent outre mesure les Jésuites; de l’autre on apprit à la France à scruter les doctrines que les générations nouvelles devaient subir. Sous les convictions noblement formulées de plusieurs orate":s, en face des panthéistes de l'Université, dont les emportements dissimulaient mal la déroute, la Chambre des Pairs ne voulut pas sanctionner tout le système prohibitif invoqué par le corps enseignant comme la seule digue à opposer aux Jésuites et au Sacerdoce. Il y avait dans ce vieux sénut des magistrats, des diplomates, des administrateurs de foi «1 d’expérience, tels que le premier-président Séguier, le comte Beugnot, le marquis de Barthélemy, le Anc d’Harcourt, de Brigode, de Fréville et de Courtarv:1l; c'es temporisateurs qui pressentaient un désir royal sous les amendements du comte de Montalivet; des hommes plus jeunes, plus audacieux, et qui, sur les pas du comte de Montalembert ou du vicomte de Ségur-Lamoignon, exprimaient les besoins et ies répugnances catholiques. L'Université avait essuyé un grave échec dans ces débats. Les chefs de l’éclectisme espérèrent que la Chambre des Députés, plus mobile, plus révolutionnaire contre le Clergé, saurait raviver les pa:::0ns amorties et cicatriser
‘ par une loi de défiance les blessures sous lesquelles
saignait encore leur orgueil. M. Thiers leur parut le plus apte à faire sortir le despotisme d’un projet de loi sur la liberté.
Sa dextérité de paroles, que lesprincipes religieux ne génaient pas plus que les convictions politiques , l'abus qu’il avait fait de tous les dons de Pesprit afin de fausser l’histoire , d’énerver ou de fortifier le pouvoir selon ses caprices ou ses espérances du moment, le prestige que sa fanfaronne intelligence des affaires exerçait sur
une faction de députés s’irritant à Paspect d’un Prêtre et pâlissant d’effroi au nom de Jésuite, tout indiquait M. Thiers comme le dernier médecin de l’Université. M. Thiers seul devait la sauver par une de ses jongleries législatives. Il fut donc le confident de son martyre et le vengeur de son innocence. Il s’engagea à prouver qu'elle était plus catholique que le Saint-Siége, plus gallicane que l’Épiscopat français, plus orthodoxe que l'Église universelle, plus désintéressée que les Jésuites dans la manière de propager l'éducation, plus morale que ces Prélats et ces familles condamnant ou déplorant tant de théories subversives. Un pacte intervint entre les rhéteurs compromis et le panégyriste des excès de 1793. Les Universitaires se chargèrent de recrépir la célébrité de M. Thiers, qui a toujours besoin d'avoir à sa suite quelque entrepreneur de gloire artificielle. M. Thiers prit à forfait l'éloge de l’Université et la censure du
Clergé. La proscription des enfants de Loyola fut offerte.
comme arrhes aux deux parties contractantes sur l'autel de la liberté d’enseignement.
. Quand il s’agit de sa personne, M. Thiers, dont les instincts égoistes et mercantiles prennent toujours les srandes questions par les petits bouts, possède un rare talent de mise en scène. Il avait décidé dans les coulisses parlementaires qu’il serait nommé rapporteur du projet de loi sur l'instruction publique, et, désirant que son dernier coup de foudre contre la Société de Jésus fût annoncé par quelques éclairs précurseurs de la tempête, il commanda le Juif Errant dans les ateliers du Constitutionnel. C'était une mauvaise action en dix volumes, un outrage au bon sens ainsi qu'à la littérature, et dont, pour fermer à tout jamais la bouche à la calomnie, les Jésuites devraient imposer la lecture à leurs adversaires
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 497 les plus aveugles. Le Juif Errant patrona le rapport de M. Thiers. Le rapport de M. Thiers commenta les impuretés de M. Eugène Sue. Lun se confectionna un Catholicisme de hasard; il parla de l’auguste religion de ses pères pour tromper les simples; l’autre: se créä humanitaire et socialiste dans le but de faire descendre l’imposture jusqu'au fond du cœur des artisans séduits par cette décevante pitié. Le Constitutionnel établit une solidarité qui porta malheur au romancier et à l’homme politique.
Les Jésuites avaient été subitement élevés au rang de ces puissances fatidiques que le moyen âge pressentait dans de superstitieuses terreurs. Pour donner une idée de l’effroi que leur nom provoquait, M. Michelet, s’appuyant sur les fantômes entrevus dans le délire, disait, aux applaudissements de ses auditeurs" : « Le Jésuitisme, l'esprit de police et de délation, les basses habitudes de l’écolier rapporteur transportées du Collége et du Couvent dans la société entière, quel hideux spectacle !..: tout un peuple vivant comme une maison de Jésuites, c’est-à-dire du haut en bas occupé à se dénoncer. La trahison au foyer même, la femme espion du mari, l’enfant de la mère... Nul bruit, mais un triste murmure, un bruissement de gens qui confessent les péchés d'autrui, qui se confessent les uns les autres et se rongent tout doucement. Ceci n'est pas, comme on peut croire, un tableau d'imagination. Je vois d’ici tel peuple que les Jésuites enfoncent chaque jour d’un degré dans cet enfer de boues éternelles. »
A la même époque cependant ces Prêtres, qui or t un pied dans chaque famille, une oreille ouverte à tous les secrets, un espion et un dénonciateur à chaque porte,
* Des Jésuites, par MM. Michelet et Quinet, p. 12. vL 32
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sont inopinément dépouillés par un vol domestique d’une somme de plus de 200,000 francs. Jean-Baptiste Affnaer, d’une famille belge où la probité et la religion étaient héréditaires, frappe, vers le mois de janvier 1841, à la maison de la rue des Postes. Il est sans ressources, sans pain ; il se dit malheureux. Les Jésuites, auxquels un ecclésiastique, son compatriote, le recommanda, l’accueillent avec charité. Il a été condamné dans la Flandre occidentale comme faussaire et banqueroutier frauduleux; il cache cet épisode de sa vie, et, par d'hypocrites démonstrations, il capte peu à peu la bienveillance des disciples de l’Institut. Placé à l’économat, sous les ordres du Père Moirez, il a des appointements aussi modestes que ses fonctions ; il vit dans une retraite absolue qui convient, dit-il, autant à sa fortune qu'à sa piété. Tandis qu’il berce les Jésuites de son détachement des plaisirs du monde, Affnaer commence dans Paris une existence de luxe et de ruineuses prodigalités. Pour subvenir à ses folles orgies, il place sous sa main la caisse où sont contenus les titres de rente et les diverses valeurs servant à entretenir les Missions au delà des mers, et à pourvoir les autres Provinces de l’Institut de tous les objets religieux ou scientifiques qu’on ne trouve qu'à Paris. Affnaer vole, il dépense; il vole encore, il vole toujours. Il a des chevaux, des maîtresses, des amis et unc fausse clef. Il lacère les feuillets des livres de compte, il transpose, il surcharge les chiffres, afin de ne pas éveiller l’attention. Pendant deux annés et demie, il vécut,
jusqu'au jour de sa fuite en Angleterre, sur la confiance qu'il inspira. Ges Jésuites, à qui rien n'échappe, restent dans la plus complète ignorance de ce qui se passe à leur porte. Quelques maisons seulement les séparent de celle qu'Affnaer habite, et il ne leur revient aucun bruit,
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 199 aucun soupçon des débauches que leur argent alimente. Affnaer est de retour à Paris; les Jésuites ont dénoncé : son larcin : Affnaer est arrêté le 28 juin 1844. Ce n'était qu'un vagabond spéculant sur l’incommensurable bonne foi de ses dupes. A peine la Justice lui a-t-elle fait subir un premier interrogatoire que le fripon se transforme en misérable, Il sait qu'il rencontrera dans la presse de complaisants échos pour reproduire ses délations. Il ne manquera pas d'appui pour étayer un échafaudage d’impostures. La presse révolutionnaire en effet prend le voleur sous son patronage. Elle devient son courtisan à la geôle; elle dramatise ses mensonges; elle s'efforce de poétiser le rôle infâme que cet homme a” joué. Elle menace la Compagnie de Jésus de toutes les révélations qu’il peut faire ; bientôt, dans le Constitutionnel, Affnaer arrive au niveau de la grandeur de M. Thiers et de la véracité de M. Süe. On lui fabrique une gloire qui éclipse momentanément celle des Cousin, des Quinet et des Dupin. Les Jésuites étaient victimes d’un de ces abus de confiance qui frappent les honnêtes gens seuls ; la presse révolutionnaire plaignit le fripon. Par la plus cynique de toutes les aberrations d’esprit, elle tenta d’accréditer les rumeurs qu'elle inventait sur un événement aussi simple.
La justice était saisie par les Jésuites eux-mêmes : la justice informa. Affnaer comparut enfin les 8 et 9 avril 1845 devant la Cour d’assises de la Seine. De toute cette fantasmagorie qui avait cherché à égarer la crédulité publique, il ne resta plus alors qu’un voleur de bas étage dont le courageux réquisitoire de l’avocat général, M. de Thorigny, brisa pour jamais le masque constitutionnel, Affnaer fut flétri par le jury et oublié par les hommes qui avaient voulu le doter d’une impudence à laquelle
500 HISTOIRE « la fermeté des magistrats le contraignit de renoncer. ‘Pour instruire ce procès, pour démontrer que toutes les versions de l’accusé étaient autant de fables, il avait fallu que l’œil investigateur des juges d'instruction et des membres du parquet étudiât les registres de la Compagnie. Ou descendit ] jusqu ’aux plus minutieux détails de ses affaires. Le voleur s'était imaginé que les Jésuites ne consentiraient jamais à livrer le secret de leur existence à un pouvoir qui ne demandait pas mieux que de les saisir en faute. La publicité devait, selon lui, effrayer les Péres; ce fut cette idée qui le “amena audacieusement à Paris. On leur imputait tous les crimes ; dans le même moment, ils ouvrent aux préventions de la Magistrature le plus court chemin pour les dévoiler. La Magistrature se tut. Ce silence, en face de l’ardente hostilité des partis, est le plus significatif des éloges pour la Compagnie. Cependant le Ministère, sans cesse harcelé par les clameurs de l'opposition, résolut de sacrifier les Jésuites. I ne les avait ni soutenus ni encouragés; mais, dominant de toute la hauteur de sa pensée philosophique ces clameurs auxquelles son protestantisme éclairé répugnait à s’associer, M. Guizot avait jusqu'alors refusé d'immoler la liberté religieuse à d’absurdes préjugés. Il ne se prêtait qu'à contre-cœur aux persécutions dont il confessait l’iniquité; néanmoins, les -hoses étaient poussées si avant, qu'il fallait offrir une satisfaction quelvonque à ces écrivains, à ces orateurs se blessant euxmêmes sur le champ de bataille où ils ne rencontraient pas d’adversaires. Ta position des Jésuites vivant en France comme citoye”s soumis aux lois du pays était inattaquable. On pouvait les égorger dans une émeute, leur appliquer un des cent mille décrets de proscription oubliés dans les limbes du Comité de salut public, être
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 501 implacable selon le conseil peu libéral de M. Dupin; mais ces mésures avaient leur côté odieux ou ridicule. Le gouvernement, désintéressé dans la querelle, reculait devant de pareilles violences; il disait avec Portalis, le savant ministre des cultes dans les premières années du règne de Napoléon : « Les lois ne peuvent régler que les actions; la pensée et la conscience ne sont pas du ressort des lois. L’empise sur les âmes est un genre de domination que les gouvernements humains ne connaissent pas et ne peuvent pas même connaître. Les lois ont donc fait ce qu’elles peuvent et tout ce qu’elles doivent pour la liberté humaine lorsqu'ellés ont annoncé qu'elles ne reconnaîtraient et qu’elles ne sanctionneraient aucun vœu perpétuel. Elles n’ont pas d’ailleurs à s'inquiéter de ce qui n’intéresse que la conscience; il ne leur appartient pas de forcer le retranchement impénétrable du cœur de l’homme. »
Convaincu de cette vérité, le gouvernement avait les mains liées; il jugea plus opportun de demander au Saint-Siége un service que ses promesses escomptèrent à l’avance. Les Jésuites, n’existant dans le Royaume qu'à l’état d'individus, de prêtres séculiers autorisés par l’Ordinaire, n'avaient rien à déméler avec les chicanes de police administrative. Ils n'appartenaient à l'Ordre de Jésus que dans leur conscience; la loi était donc impuissante à connaître d’un vœu ou d’une intention ne se manifestant point au dehors et ne réclamant d’autres priviléges que ceux dont jouit chaque Français. Il était légalement, constitutionnellement impossible de forcer les disciples de l’Institut derrière ce rempart de la liberté individuelle; on crut que Rome se prêterait, sans
" Rapport à l'Empereur (24 mars 1807),
502 HISTOIRE trop de difficultés à une complaisance. Ïa mission de M. Rossi fut décidée.
M. Rossi était un de ces condotiicri te l'intelligence qui n’ont d'autre patrie que le lien où il icur :st perrais d’abriter la fortune sous leur tente. 1.°s premières années d’une vie nomade avaient vu cet Italien professer des doctrines peu en harmonie avec la Foi catholiqne et les principes conservateurs. À Genève, il avait servi tous les dieux, il aurait courbé la tête sous tous ::: cultes. Un hasard , heureux pour lui, le poussa vers la France. Il y prit racine, bientôt il fut un des truchements les mieux rétribués du pouvoir. La Faculté de droit, l'Université, ja Chambre des Pairs s'ouvrirent devant lui et, afin de le mettre à même de mériter les faveurs dont on l'avait accablé, on l’envoya négocier auprès du Souverain Pontife l'expulsion à l’amiable des Jésuites.
Jamais ambassade allait proposer un glorieux traité de paix ou tracer la délimitation de provinces conquises ne tira de la presse autant d'importance; jamais nom ignoré ne recueillit en quelques jours autant de félicitations et d'outrages. Il se dirigeait vers Rome pour mendier l'exil ou la mort religieuse des Jésuites français; tous les partis s’occupèrent de lui. Les uns chantèrent son triomphe hypothétique, les autres ne virent dans le nouveau plénipotentiaire qu’un affront jeté au Saint- Siége. L'humble étranger qui était venu quelques années auparavant tenter le sort à Paris prenait des proporiions colossales. Il grandissait sous les vœux des adversaires de l'Église, comme sous les malédictions des Catholiques. On le fit tout à la fois ami de Grégoire XVI et Carbonaro réfugié, on suivit pas à pas son itiné-—
1 On à souvent affirmé que M. Rossi était un Suisse, réfugié italien, et sur ce
thème on a brodé beaucoup de versions : ici, pour accuser le gouvernement fran-
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 503 raire; on annonça d'un côté que le Pape l’avait reçu avec une touchante cordialité; de l’autre, on prétendit que les portes du Vatican avaient été fermées devant lui et que sa négociation se terminait avant même d'être commencée. Ainsi qu’il arrive souvent, les deux extrémes tombèrent dans l'erreur.
Le choix de M. Rossi n’était ni habile ni heareux, à moins que Louis-Philippe n'ait eu le secret désir‘ de
çais d'avoir choisi un pareil agent diplomatique, à, pour blämer le Saint-Siége de l'avoir accueilli en cette qualité. Nous allons rétablir les faits.
Eu 1815, lorsque Mura’, sur le trône de Naples, résolut de s'emparer de la Romagne afin de seconder l'entreprise de Napoléon et de faire une diversion jugée utile au complot des Cent-Jours, M, Rossi était jeune et inconnu; mais déjà il cherchait à percer par tous les moyens, Dans l'impuissance où étaient les partisans de Murat de trouver des complices, ils jetèrent les yeux sur M. Rossi, qui habitait la ville de Bologne, et on lui donna une commission révolutionnaire, Ce titre commença à développer en lui la morgue doctrinaire. A peine en fut-il investi qu'il se rendit chez l'avocat Gambara, professeur à l'Université, Ce Gambara était un de ces Italiens à l'esprit caustique, et joignant une vaste érudition à la connaissance du cœur humain, M, Rossi pénètre dans le cabinet de son ancien maître avec un air si tranchant, que Gambara court à sa rencontre, fait un profond salut, et, sans lui laisser le temps de notifier les motifs de sa visite, dit à haute voix : « Sire, que commande Votre Majesté? elle sera servie à l’instaut même. » L'expression de figure du jurisconsulte bolonais avait quelque chose de si railleur que M. Rossi, écrasé sous ce persiflage, s'échappa rouge de honte et. de colère. Gambara ne tit point mystère de la plaisanterie, elle fut connue, elle donna une triste célébrité à la première mission de M. Rossi, Quand les Cent-Jours furent accomplis, le fonctionnaire improvisé et bafoué sentit que la place n'était pas tenable pour sa vanité et que son début politique ne lui laissait aucune chance dans les États de l'Éplise. M s’exila à Genève où le travail et l'élasticité de ses principes mirent.eu relief son ambition et ses talents.
Ce fut dans cette ville que, vers l’année 1823, il fit paraître un écrit que le Père Maur Capellari, aujourd'hui le Pape Grégoire XVE, se chargea de réfuter, On lit dans cette réfutation, empreinte de toutes-les qualités de style, de logique et de prudence qui distinguent les ouvrages du Camaldule couronné, une appréciation de M. Rossi que le rapprochement si étrange des deux auteurs doit faire remettre en lumière. Le Père Maur Capellari s'exprime ainsi sur le futur ambassadeur de Louis-Philippe auprès de Grégoire VE: « Un certo advecato del nuome di Rossi, catholico rinegato. »
Nous avons entendu raconter à Roine par des personnages qui ont lieu de se croire bien informés que: M. Rossi, avant de songer à devenir l’une des lumières de la France libérale, avait fait d’actives, de pressantes démarches auprès de l'empereur Nicolas de Russie pour diriger l'éducation du jeune Grand-Due: héréditaire. Le professeur genevois aurait aussi bien réussi à igculquer au Prince, qu’il ambitionuait d'élever, les doctrines du plus pur absolutisme qu'il est parvenu à se faire adopter comme l'un. ces régulateurs de opinion constitntionnelle, Tout cela néanmoins ne le fait pas réfugié italien, et c’est cette erreur trop accréditée qu'il nous importait de combattre avec des faits précis dans l'intérêt et pour la dignité des deux cours.
504 HISTOIRE montrer au Pape et au Sacré-Collége la facilité avec laquelle il transformait à son gré en fervents Catholiques les plus fougueux adversaires de l'Église. M. Rossi passait auprès du Saint-Siége pour le chargé d’affaires des doctrines de MM. Dupin, Cousin et Michelet. Le jour où il se présenta au Vatican afin de remettre ses lettres de créance, la Cour de Rome, applaudissant à la juste sévérité de l'Épiscopat français, publia la condamnation portée contre tous les manuels de la jurisprudence gallicane et de l'éclectisme. Le froid accueil que le Sacré-Collége et les Princes romains firent au négociateur dut peu flatter sa vanité; mais il savait qu’un succès diplomatique rejetterait dans l’ombre toutes ces impressions fâcheuses. M. Rossi ne songea point à marcher de pair avec les égaux que lui donnait son titre provisoire. Il n’était pas de taille à exercer le prestige d’un ambassadeur de Roi très-chrétien; il chercha à se dédommager de cette première déception. Dans le tournoi oratoire où la Chambre des Pairs en 1844 discuta la loi sur la liberté d'enseignement, M. Rossi s’était mêlé aux combattants de ces fameuses journées, et, quoique universitaire, il avait su prendre un rôle de modérateur. On l'avait vu s'efforcer de concentrer, de restreindre peut-être les colères dont la Société de Jésus était l’objet, et pour faire cesser le feu, il s’exprimait en ces termes : « Je ne sais si l'humilité chrétienne est parmi les vertus de cette Congrégation; mais certes elle aura quelque peine à ne pas céder aux séductions de l’orgueil, tellement est grande la place qu’elle a occupée depuis quelques jours dans nos débats. »
Les Jésuites, l'Épiscopat, la France, l’Éplise cellemême, tout cela n’était que secondaire pour M. Rossi; son but principal était de réussir, parce que la vic-
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 505 toire lui servait de marchepied afin d’arriver à de plus hautes destinées. À Rome, où tant de défiances surgissaient autour de lui, où un cordon sanitaire semblait lui laisser le palais Colonna pour lazaret, M. Rossi ne voulut rien voir de tout ce qui se faisait, rien entendre de tout ce qui se disait. Il ferma les yeux et les oreilles, puis, à force d’intrigues croisées, il se mit à battre en brèche la Compagnie de Jésus. M. Rossi avait long-temps vécu dans une situation précaire. L’ambition lui inspira la science de la flatterie et de la souplesse; elle lui révéla le point vulnérable de beaucoup d’amours-propres. Il possédait la clef des passions de l'humanité; il se servit de cet art qui déjà lui avait été si fructueux. Il lui fallait des trompettes pour répandre dans les salons les rumeurs qu’il sentait le besoin d’accréditer, les promesses que son gouvernement s’engageait à ratifier, les menaces qu'en cas de refus il devait faire entendre au Saint-Siége. La Prélature romaine se tenait sur ses gardes; le diplomate improvisé trouva dans quelques ecclésiastiques français l'appui qui lui était dénié par le Clergé d’au delà des monts.
Comme tous les parvenus encore peu habitués aux dignités et au pouvoir, M. Rossi, en mettant le pied sur le patrimoine de l'Église, avait espéré que sa présence seule aplanirait les obstacles et qu’il enlèverait de haute lutte la négociation dont il posait impérieusement les bases. Représentant de ce qu'en France on appelle le pays légal, M. Rossi s'était imaginé qu'il ne lui en coûterait pas beaucoup pour effrayer le Saint-Siége. Les quelques prêtres aux yeux desquels il faisait briller dans un prochain avenir des mitres épiscopales et de hautes fonctions comme récompense de leur jeune dévouement l’entretenaient dans ces idées. Il crut avoir partie
gagnée avant même d’avoir commencé le jeu, et il se persuada que, par courtoises subtilités ou par intimidation, il n'y aurait rien de plus aisé que d’amener à son but le Vicaire de Jésus-Christ. Le rôle de l'ambassadeur espagnol Florida-Blanca l’avait séduit. Ainsi que lui, il se croyait destiné à commander dans la capitale du monde chrétien et à imposer à un nouveau Ganganelli les volontés de son maître. Clément XEV avait fléchi sous l’audacieuse étreinte du plénipotentiaire de Charles H; Grégoire XVE, plus calme et plus fort dans sa simplicité pleine de grandeur, n’était pas un Pontife à se laisser violenter. On prétendait en France qu'il n’y avait qu'à demander à Rome pour obtenir. Le caractère conciliant du Pape et du Cardinal Lambruschini, son secrétaire d’État, était peint sous des traits qui faisaient présager la cébilité. On ne tenait compte ni de leur amour pour la paix, ni de la condescendance que la Chaire apostolique est henreuse de témoigner dans toutes les transactions ne préjudiciant en rien aux droits de l'Éplise et à ceux de la justice. Le Pape s'était plus d'mne fois montré généreux; on rêva que cette bonté irait jusqu'à la faiblesse. Ce fut sous de tels auspices que M. Rossi entama l'affaire des Jésuites.
Les Jésuites avaient, dans le Sacré-Collége, dans la Prélature et dans les divers Ordres religieux, des juges, des maîtres, des amis, des émules qui appréciaient sainement cette guerre incompréhensible. Ils voyaient tous la Société à l'œuvre; 1ls l’étudiaient ; ils la suivaient dans ses luttes et dans ses travaux; ils se rendaient un compte exact de ses progrès et de ses défaites. Sur les lieux mêmes où l’on affirmait que son action avait quelque chose d'irrésistible, ils trouvaient dans la réalité le contre-poids des mensonges. Le prisme sous lequel on faisait
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 507 mouvoir l'ombre du Jésuitisme ne séduisait personne. L'expérience du passé servait de leçon à l'avenir, et, forte de l'exemple du gouvernement pontifical, Rome attendait, dans un silence plein d'équité, les terribles accusations dont M. Rossi se faisait l'organe. Les abbés d’Isoard , de Falloux, de Bonnechose et Lacroix , chacun selon la mesure de ses ambitions individuelles ou de ses complaisances conciliatrices, s'étaient mis aux ordres du plénipotentiaire de l'Université. Ils n’attaquaient pas les enfants de saint Ignace; mais, tout en déplorant la malveillance dont l’Institut était l’objet, ils insinuaient que la bonne harmonie ne régnerait jamais entre la Cour apostolique et le cabinet des Tuileries, tant que satisfaction n'aurait pas été accordée à l'opinion égarée. Sur ce thème, que les aides diplomatiques de M. Rossi brodaient, suivant le caractère, Fesprit ou les impressions de ceux auxquels ils s’adressaient, on comment: à donner un corps aux allégations et aux menaces que l'ambassade tenait en réserve; on lui prépara les voies. Peu de jours après, la ville pontificale se trouva placée sous l’état de siége des terreurs intéressées.
Pendant ce temps, l’Université et la presse parisienne ne cessaient de marcher à l'assaut de l’Institut de Poyola. Il importait de travailler au succès de la mission Rossi par toute espèce de combats et de persuader au Saint- Siége que, comme le Royaume très-chrétien, il allait lui-même passer subitement sous la domination des Jésuites. On croyait avoir assez échauffé les imaginations et exalté les colères; on tenta de faire servir les Jésuites à un de ces coups de majorité lépislative qui ne réussissent que par lassitude. En 1840, M. Thiers avait Joué la comédie de la guerre contre l'Europe entière, et 1l avait embastillé Paris au chant de la Marseillaise,
ressuscitée pour la circonstance. En 1845, il fallait démontrer à la France qu'elle éprouvait le besoin de voir les fortifications se hérisser de canons. Pour enlever l'armement, M. Thiers se rua sur la Société de Jésus. Il ressentit une indignation constitutionnelle en apprenant qu’il existait sous le ministère de M. Guizot autant de Jésuites sur le sol natal que lorsqu'il était lui-même à la tête des affaires. Les 2 et 3 mai 1845, ses interpellations tinrent les députés en émoi; mais le peuple ne se préoccupa nullement de ce nouveau tour de prestidigitation. Il sourit des frayeurs de M. Thiers, et surtout de ses élans de Foi. Le peuple ne daigna même pas s’étonner du péril auquel la Chambre arrachait la France. Comme ce bruit, fait à propos des enfants de saint Ignace, n’avait pour but que de distraire les esprits, on lui donna le retentissement d’une solennité nationale. C'était la vérité et la liberté de conscience que, malgré un admirable discours de Berryer, on immolait à une peur convenue : M. Thiers fit de la religion; M. Dupin du courage civil, M. Odilon Barrot de la vertu; M. Isambert de la pacification à l'égard du Clergé. M. Martin (du Nord), ministre de la justice et des cultes, resta seul dans son caractère. Il fut lâche.
Au milieu d’un débat dont les intempérances étaient calculées pour amortir la discussion sur l'armement des forts détachés qui suivait immédiatement, on entendit tomber des paroles qui projetaient une triste lumière sur la situation. Le garde des sceaux avait reçu ordre de pactiser avec l’opposition révolutionnaire et de sacrifier les idées gouvernementales à un plan concerté d'avance. Sa molle nature d’avocat se prêta indolemment à cette humiliation volontaire du pouvoir ; il s’effaça, ou quand il parut à la tribune, ce fut pour accepter la loi qu’on
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lui dictait. Les orateurs hostiles à la Religion de la majorité des Français avaient voulu circonscrire leur haine et ne la diriger que sur les Jésuites. Ils se virent entraînés au delà de leurs prévisions; et bientôt de coupables tendances, d'injurieuses menaces se firent jour. L'effet était produit; le Ministère se laissait mettre en demeure; le Pays savait qu’il venait d'échapper à un désastre immense, désastre que les disciples de Loyola portaient dans chaque pli de leurs soutanes.
Pour se rassurer plus complétement, la Chambre dont le courage s'était épuisé contre les Jésuites, vota d’emblée l'armement des fortifications de Paris.
M. Rossi avait attendu le résultat de ces séances pour entrer officiellement en campagne. Persuadé que les clameurs du Palais-Bourbon retentissent jusque dans l’intérieur du Vatican et qu’elles y sèment un effroi salutaire, il juge que l'heure est venue de porter un dernier coup. Il adresse au Saint-Siége un Memorandum, dans lequel sont relatés différents motifs que le cabinet des Tuileries fait valoir, pour prouver que l'Ordre de
Jésus ne peut plus exister en France, et qu'il faut le
dissoudre sans retard. Le plénipotentiaire ajoute : « Que son gouvernement n'a jamais eu l'intention de chasser du Royaume ou de molester les individus qui appartiennent à la Société de Jésus; mais, ne pouvant pas se dispenser d'accomplir l'engagement contracté devant la Chambre, il se verrait forcé d’user des moyens qui lui sont propres. Il enverrait aux Préfets et aux Prucr reursgénéraux l'ordre d’exécuter sur ce point les lois du Royaume, et, en conséquence, le pouvoir civil fermerait les maisons non-seulement des Pères Jésuites, mais aussi des autres Congrégations religieuses, excepté celles qui se trouvent lésalement autorisées; et on ne saurait, dans
ce cas, empêcher les conséquences d’un choc qui pourrait, entre autres choses, induire peut-être dans l'esprit public une confusion entre la cause des Jésuites et celle du Clergé en général. Pour éviter ces conséquences désastreuses, on demande que le Saint Père, interposant salutairement son autorité, veuille bien ordonner aux Pères Jésuites la dissolution des Maisons et des Noviciats qu'ils ont en France. »
A la Chambre des députés, la question ne fut pas ainsi posée par MM. Barrot, Thiers et Dupin, ainsi acceptéc par les Ministres. Il avait été entendu qu'elle serait résolue sans le Saint-Siége et malgré le Saint-Siége”. La négociation ne pouvait donc aboutir qu'à un affront pour lui. D’un côté, on invoquait le concours du Pape; de l’autre, on proclamait à la face de l’Europe que l’on ne demandait pas mieux que de s’en passer. Le Memorandum de M. Rossi fut par cela même rey, rdé comme non avenu. Ce silence était alarmant; le négociateur espéra le vaincre en faisant mouvoir tous les ressorts préparés de longue main. L'esprit révolutionnaire, dans ses nuances même les plus modérées, n’a foi qu’en la
* Dans la séance du 3 mai 1845 (Moniteur du 4, p. 1185), M. Thiers avait proposé un ordre du jour ainsi motivé :
« La Chambre, se reposant sur le gouvernement du soin de faire exécuter les lois de l'État, passe à l'ordre du jour. »
Le Ministre de la justice, M. Martin, y avait adhéré en déclarant « que le gouvernement ne subordonnait au concours de personne l'exercice de son droit, l'exécution des lois du pays. »
M. Thiers reprend la parole : « Les circonstances, dit-il, qui avaient fait que ces lois étaient restées inexécutées, ces circonstances ont changé; il devient urgent d'appliquer ces lois. Maintenant le gouvernement qui est chargé de les exécuter doit avoir la liberté nécessaire et employer les moyens qu'il jugera les plus convenables, H a eu recours à l'autorité spirituelle, je approuve; mais à une condition, c’est que, quelle que soit la décision de l'autorité spirituelle. (Ou! oui!) »
M. le Ministre de l'intérieur : Ga été dit, c'est entendu.
M. Thiers : Quel que soit le succès des négociations auprés de cette autorité spirituelle, que je respecte ec à laquelle je ne soumets pas les lois dé mon pays, quel que soit le succès des négociations, les lois de l’État seront exécutée:
De toutes parts : Oui ! oni!
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 541 force brutale. L’échafaud ou la proscription sera toujours son dernier mot. La première tentative de M. Rossi périclitait, il chercha à la relever par des menaces, par des promesses et par des intrigues de toute nature. Les porte-voix cléricaux de l'enveyé de France calomniérent leur patrie et la Magistrature ; ils eurent mission de circonvenir les Cardinaux et les Prélats influents. Aux uns, ils déclarèrent que, si les Pères de la Compagnie, lésés dans leurs droits de citoyens, en appelaient aux tribunaux, les tribunaux, sans respect pour la loi, se «ondamneraient à une iniquité raisonnée, car, disaient ces prêtres, la corruption a pénétré jusque dans le temple de la justice. Aux autres, ces mêmes prêtres assuraient qu'ils entendaient mieux les intérêts des Jésuites que les Jésuites eux-mêmes. Faciliter le projet du gouvernement, ce serait les sauver sur le bord de l’abime. Les Pères sont, affirmaient-ils, poussés à faire valoir leurs droits constitutionnels par des Lépitimistes qui les mettent en avant pour susciter des embarras au pouvoir, ou par des Catholiques qui, la veille encore, Saint-Simoniens ou Fouriéristes, défendent l'Église avec les armes émoussées au service de l'erreur.
De son côté, M. Rossi ne restait pas inactif, il annonçait officiellement que les Jésuites seuls étaient la cause de la guerre entre le Clergé et l’Université; qu'ils devenaient de plus en plus impopulaires; qgne leurs maisons servaient de foyer au Légitimisme, et quon les trouvait partout où éclatait un mécontentement. Si, ajoutait le plénipotentiaire et son escouade d'agents, si le Saint-Siége ne concilie pas les intérèts de Dieu avec ceux de César, ane loi fermera pour toujours l'entrée du Royaume aux enfants de saint Ignace, et cette loi s'étendra à toutes les corporations religieuses. Le gou-
vernement irrité fera retomber sa colère sur l’Église et sur le Clergé. Les esprits sont tout disposés à accepter le Schisme, à se séparer du Saint-Siége. Que le pouvoir dise un mot, qu’il fasse un signe, et le Royaume trèschrétien renoncera d’entraînement à la vieille Foi catholique. I est voisin de ltalie; il peut y souffler ou y apaiser les tempêtes; c'est au Pape et à la Cour Romaine à décider. Qu'on sécularise les Jésuites; qu'au moins on les sacrifie pour un temps, qu’on leur ordonne de s’é-
clipser durant une année, six mois peut-être, et l’âge
d’or de l’Église de France renaîtra. Le Saint-Siége demande, et non sans de justes motifs, la révision des articles organiques; il y en a qu’il rejette. Le gouvernement s'empressera de présenter une loi dans ce sens : Le Clergé désire que la liberté d'enseignement ne soit pas un vœu stérile. Cette liberté ne sera plus refusée ; on accordera aux Chrétiens de Syrie une protection plus efficace; mais, — et M. Rossi terminait toujours ainsi ses memorandums verbaux, corollaire de la note écrite, — il faut avant tout donner satisfaction aux plaintes, -aux colères, aux préjugés peut-être, en sécularisant l'Ordre de Jésus.
Mise en présence de cet ultimatum, la Cour pontifiale, tout en tenant compte, avec sa discrétion habituelle, des difficultés qui surgissaient autour des hommes d’état de France, ne se déguisa point qu'il lui restait un grand devoir à remplir. Elle pesa au poids de la justice du sanctuaire les motifs allégués par le diplomate de l'Université, Elle examina les griefs qu’il faisait valoir contre les Jésuites, les menaces et les promesses dont il s’armait tour à tour. Elle décida qu’il n’y avait, qu’il ne pouvait y avoir rien de sérieux dans les unes comme dans les autres.
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Si, disait-elle, les maisons des Pères de l’Institut sont un foyer de lépitimisme, le gouvernement a une police pour les surveiller et des lois pour les punir. Or, comment se fait-il que, dans tous les complots vrais ou supposés qui depuis quinze ans ont troublé la France, il soit impossible de saisir la main d'un Jésuite agissant au grand jour ou dans l'ombre. Ils prêchent, ils instruisent , ils dirigent sous la juridiction de l’Ordinaite. Quelles paroles de révolte l'autorité at-elle entendu tomber de leurs chaires? Quelles perfides insinuations, quels conseils malveillants a-t-elle recueillis de la bouche des Fidèles qui s’adressent à eux? On impute aux Jésuites des tendances antiorléanistes, et, pendant ce temps , la Gazette de France s’essouffle à démontrer qu'ils ont ét‘ trop favorables à la dynastie de Louis- Philippe, e: que c’est par leur influence qu’une portion du Clergé s’est ralliée. Aux yeux d'hommes impartiaux, ces deux accusations contradictoires s’annihilent donc l’une par lautre. Rome demsicait qu’on précisât un fait, et le plénipotentiaire, de même que ses agents ecclésiastiques, se renfermait dans de banales généralités. Il en dut être ainsi pour l’inculpation d’avoir semé la discorde entre l'Épiscopat et l’Université. Les Évêques r’avaient pris conseil que de leur mission, de leur conscience et de l’effroi de leur troupeau. La Chaire apostolique était en mesure de savoir cela mieux que le cabinet francais; n’avait-elle pas été le confident de leurs tristesses pastorales si 1ong-temps muettes et leur appui moral dans la lutte?
On proclamait les Jésuites impopulaires; pour le démontrer, M. Rossi tirait son principal argument des interpellations de M. Thiers, de l'ordre du jour motivé qui en fut la conséquence, surtout du nombre des