CHAPITRE VIIL
Les Jésuites s'occupent de l'éducation publique. — Le système -ancien et moderne d'instruction, — La pratique avant le précepte. — Avant de former des élèves, ils veulent former de bons professeurs, — Le Général de l'Ordre recommande d'ouvrir des scolasticats. — But de ces maisons, — Écoles normales de la Compagnie. — Lettres de Bzrozowski au Père de Clorivière. — Le Père Rozaven et les études philosophiques. — Préparation au professorat, — Demande de révision pour le Ratio studiorum — Manera, Loriquet, Garofalo, Gil et Van Hecke nommés come missaires. — Leur travail. — Retranchements et additions faits au Ratio, — Proæmium du Général de la Compagnie. — Les deux années de noviciat. — Manière d'étudier des Jésuites. — Leur plan pour former lé autres. — De quelle manière ils envisagent l'éducation publique. — Comparaison du système universitaire avec celui de la Compagnie. — Plan d'études des Pères de Brugelette introduit dans l'Université de France par M. Cousin, — La Gazette de l'instruction publique et le Collége de Fribourg. — Le Convitto dei Nobili à Naples. — Etat
* de l'éducation dans les Deux-Siciles. — Les Jésuites et l'Université de Naples. — Rapport au Ministre de l'instruction publique par Petit de Baroncourt, — Causes de la guerre que les Universités font aux Jésuites. — M, Thiers et le patriotisme, — Les élèves des Jésuites accusés par M. Thiers de n'être pas aussi bons français que lui. — Protestation des élèves. — Botta et Gioberti font un crime aux Jésuites d’arracher du cœur des enfants l'amour de la famille. — Les Jésuites et leurs œuvres. — Les théologiens et les ascètes, — Perrone et Martin. — Patrizi et Rozaven, — Roothaan et Weninger. — Les orateurs Maccarthy et Finetti, — Rae viguan et Minini. — Les philosophes, — Buczinski et Rothenflue, — Dmowski et Liberatore. — Vico et Taparelli. — Les découvertes astronomiques du Père de Vico. — Secchi et Caraffa. — Les Jésuites polémistes, — Robert Plowden et Rozaven. — Kohlmann et Arillaga. — Les Jésuites archéologues. — Travaux de Marchi, — Les Pères Cahier et Arthur Martin, — Les Jésuites littérateurs, — Vico et Bresciani, — Les grandes familles et la Compagnie de Jésus. — Conclusion,
Au milieu des obstacles de toute nature qui surgissaient pour entraver la recomposition de la Société de Jésus, et qui glorifiaient son passé pour la tuer dans le présent ou dans l'avenir, elle avait su maitriser les entraînements comme le découragement. Elle s'était résignée aux combats ainsi qu’à la persécution; la lutte ne l'effrayait pas plus que la calomnie. Ces inimitiés permanentes, dont le caractère, depuis trois cents ans, n'avait jamais varié, ne laissaient aucune incertitude aux Catholiques sur le but de tant de clameurs. Les révéla-
tions abondaient de tous les côtés; les indiscrétions de la victoire expliquaient des attaques pour ainsi dire périodiques. Les Jésuites n’étaient que le cri de ralliement donné aux passions irréligieuses, le mot d’ordre pour battre en brèche l'Église universelle et les principes de Foi. Nous'avons dit comment l’Institut repoussa cette guerre, sans dignité et sans justice, que des Barbares auraient rougi d'entreprendre et de soutenir. Il faut maintenant voir quel fut le plan d'existence que les Jésuites se tracèrent dans l’intérieur de leurs Maisons.
En dehors de la prière et des œuvres de piété ou de charité, qui sont un secret entre Dieu et le Prêtre, les disciples de Loyola, à peine rendus à la vie religieuse, cherchèrent à offrir à l'éducation un puissant levier. Hémmes de leur siècle par le savoir, ils comprirent, dès le premier jour du rétablissement de leur Ordre, qu'ils devaient populariser l'instruction. C'était un des trois grands buts que le fondateur leur assigna. Leurs devanciers l’avaient atteint; les nouveaux Pères de la Compagnie ne voulurent pas se trouver en arrière. Le mouvement des esprits, l'impulsion donnée aux connaissances humaines, les découvertes signalées dans les arts et dans les sciences, les brillantes théories enfantées par la liberté, tout leur faisait une loi d'étudier les innovations et de les appliquer dans ce qu’elles ont d'utile et de réalisable. La pratique chez eux vient toujours avant le précepte. Les Pères les plus versés dans l’enseignement s'étaient, durant plus de quinze années, consacrés à suivre pas à pas les améliorations que l'expérience leur conseillait d'adopter. Afin de former de bons élèves, ils furent unanimes pour déclarer qu’il importait avant tout de créer d'excellents professeurs. Ce fut de ce point que l’Institut partit. Cette base posée,
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 537 il ne songea aux difficultés que pour les vaincre; il se mit à l’œuvre avéc une patience qui est la plus féconde de toutes les activités.
Dès 1814, plusieurs royaumes, s'associant à la pensée de Pie VII, réclamaient les Jésuites comme les instituteurs des générations nouvelles. Les Jésuites répondirent au vœu des peuples catholiques. Le premier soin des chefs de l'Ordre fut de préparer dans le silence les maîtres qui plus tard apprendraient à la jeunesse à être chrétienne et studieuse. Le Père Bzrozowski, Général de la Compagnie, et les Supérieurs de Rome se font une occupation spéciale de ces labeurs de l'intelligence. La disette des régents est signalée dans beaucoup de Provinces; cela n’empêche pas Bzrozowski de recommander avec instance que les jeunes gens admis dans la Société subissent leurs deux années de noviciat avant d’être employés à l’enseignement. Il faut qu’ils soient façconnés aux vertus de leur état pour qu’ils puissent initier les autres à la science. Ce n’est pas assez de demander aux Novices vingt-quatre mois de réflexion et de solitude. Lorsque ce temps de probation est écoulé, les chefs de la Compagnie exigent que le Scolastique se renferme dans une maison d’études, et que là il travaille à la littérature, aux mathématiques, à la théologie, à la philosophie et à la physique. Ces maisons d’études sont fort rares encore. Bzrozowski presse les Provinciaux d’en ouvrir sur les points les plus favorables; il veut même qu’on sacrifie des établissements déjà fondés à ce besoin de l'avenir. « Les établissements, mande:t-il de Polotsk le 7 septembre 18:17 au Père de Clorivière, font grand bien, je n’en doute pas, mais je crains que le bien que nous faisons à présent ne
nous mette hors d’état d’en faire par la suite. Il n'est pas
d'homme si pressé par la famine qui ne sacrifie une partie de son grain pour ensemencer ses terres dans la vue de l'avenir. — Mais, comment entretenir une maison d’études sans avoir de fonds assurés ? C’est là, je le vois, la plus grande difficulté. Je répondrai cependant que, toute grande qu’elle est, elle ne doit pas nous arrêter, puisqu'il s'agit d’une œuvre qui tend évidemment à la gloire de Dieu. Notre Compagnie n'a point d’autre dessein; tâchons de nous rendre dignes des soins de la divine Providence, et elle ne nous manquera pas. »
Le 18 juin 1817, le Général, écrivant au Provincial de France, faisait une condition obligatoire pour les jeunes Jésuites du travail et d’une solide instruction. « Nous ne devons pas perdre de vue, lui mandait-il, que nous voulons former des Jésuites, et que dans un Jésuite la science est absolument nécessaire, presque aussi nécessaire que la piété même. Je voudrais donc qu'avant de penser à de nouveaux établissements, on s’occupt efficacement à créer une maison d’études, où nos jeunes gens pussent successivement acquérir le savoir que demandent nos Constitutions. Nous devons travailler solidement et penser à l’avenir.… Notre Saint-Père a jugé devoir, dans les circonstances où nous nous trouvons, rétablir la Compagnie; et ce n'a pas été sans une direction particulière du Saint-Esprit, nous devons le présumer d’un si saint Pontife. C’est donc à nous à coopérer à ses desseins en faisant tous nos efforts pour rétablir effectivement la Compagnie de Jésus, c’est-à-dire une Compagnie de saints et savants ouvriers évangéliques. Mais, pour joindre la science à la sainteté, il faut nécessairement que nos jeunes gens aient le temps et le moyen de faire de bonnes et solides études. Ce point est décisif et fondamental, »
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 539 Du fond de la Russie-Blanche, le Général de l’Institut s’est rendu compte des besoins de la société moderne: il désire que ses frères d'Europe puissent les satisfaire. Il presse donc ses subordonnés de créer une école normale dans chaque royaume, afin d’avoir une pépinière de professeurs distingués. C’est le vœu le plus ardent de Bzrozowski ; le Père Rozaven, Assistant de France, n'est pas moins explicite. Rozaven sait par expérience que dans sa patrie toutes les idées ont été faussées, et qu’il est plus urgent que jamais de faire pénétrer quelque déduction logique dans ces têtes incandescentes. Le 29 décembre 1821, il écrit au Père Richardot, Provincial :
« Sans doute qu’il est important d’avoir de bons professeurs de théologie; mais, à mon avis, la première nécessité en ce genre est d’avoir un bon professeur de logique, et je vous avoue que, si je n’avais qu'un sujet également propre à enseigner la théclogie et la logique, je n’hésiterais pas un seul instant à lui faire enseigner la logique. Une bonne logique est le fondement nécessaire de toutes les sciences supérieures, et sans ce fondement elles ne peuvent avoir aucune solidité. Un jeune homme qui a fait une bonne logique pourra bien faire sa théologie sous un professeur très-médiocre, et même sans professeur; mais celui qui n’a pas ce fondement ne sera jamais un grand théologien, eût-il pour professeurs Suarès et saint Thomas. Il pourra acquérir des connaissances, de l'érudition; mais il n’aura jamais ce jugement sûr et cette exactitude de principe et d'expression qui sont indispensables à un théologien... »
Rozaven conclut ainsi : « Il faut faire en sorte que les jeunes gens ne soient envoyés dans les petits Séminaires, soit pour régenter, soit pour surveiller, qu'après avoir fait leur philosophie. La régence faite avant la philoso-
phie ne leur sera jamais aussi avantageuse que s'ils la faisaient après. Dans ces commencements tout cela est difficile, mais il faut y tendre persévéramment, et aux dépens même de quelques inconvénients, car, autant que j'en puis juger, la science du gouvernement ne consiste pas seulement à éviter les inconvénients, mais aussi à les permettre à propos dans la vue d’un plus grand bien. »
Tel était le plan des Jésuites pour les professeurs que la Compagnie allait former dans son sein. Ce plan ne manquait ni de prévoyance ni d’étendue; il fut accepté et suivi partout. On créa dans la plupart des capitales, centres de hautes études, des maisons pour préparer les scolastiques à l’enseignement. On voulut qu'ils assistassent à tous les cours des hommes célèbres dans les lettres ou dans les sciences. A Paris, l’on fonda même une maison où les jeunes Jésuites, sous la directian du Père Dumouchel, se livrèrent spécialement aux mathématiques et à la physique. Binet, Leroy, Cauchy, Ampère, Haüy ‘ et Querret devinrent, avec Cuvier, leurs maîtres de prédilection. Ces jeunes gens n'étaient distraits de leurs travaux intellectuels que par la prati-
* La plupart de ces savants connaissaient les auditeurs que la Société de Jésus envoyait à leurs cours. Ces savants voulurent donner à l'Institut de Loyola une preuve de leur estime et de leur dévouement. Ils offrirent donc des leçons particulières aux jeunes gens qui plus tard devaient propager le goût des sciences, et c’est.à cette proposition que l'abbé Haüy avait faite que répond une lettre du Père Richardot en date du 17 novembre 1821 :
« Monsieur l'abbé, j'ai appris par M. Dumouchel votre extrême bonté pour lui et pour les élèves que je lui ai confiés, 1l est de mon devoir de vous témoigner ma vive reconnaissance pour une offre aussi bienveillante. Je n’avais jamais eu la pensée hardie de porter mes vues si haut, quoique je connusse déjà votre zèle pour l’honneur de la Religion et votre désir de voir le Clergé ressaisir la considération que les sciences lui avaient autrefois procurée. Mais le zèle ne vieillit pas , et la charité de Jésus-Christ vous presse. Croyez, monsieur, que je sais apprécier une marque d’affection aussi distinguée, et que ma gratitude est sans bornes, Ces jeunes gens, que je destine à professer les sciences dans la suite, pénétrés eux-mêmes de ce sentiment, le perpétueront parmi leurs élèves, et votre nom, si célèbre dans le monde savant, sera révéré parmi nous d'une manière particulière, »
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 541 que des bonnes œuvres. Ils se récréaient en visitant les hôpitaux et les malades, en instruisant les prisonniers ou, pendant les vacances, en s’initiant aux labeurs de l’Apostolat.
L'Ordre de Jésus avait demandé des professeurs dignes de continuer ceux qui avaient, dans l'éducation des siècles précédents, élevé si haut le nom de la Compagnie ; les Scolastiques d'Italie, d'Allemagne et de France se présentèrent. Mais depuis long-temps chacun exprimait le désir de voir le système des études acquérir de l’uniformité dans les colléges. Tous souhaitaient qu'on fit concorder les règles tracées par les Constitutions de saint Ignace et le Ratio studiorum avec les besoins modernes. Les deux Congrégations générales tenues depuis 1814 s'étaient occupées de ce grave sujet. La vingtième, par son décret X, déclare que, sans rien changer d'essentiel au Ratio studiorum, on pourra y introduire les légères modifications exigées par le progrès des connaissances humaines. Le Général fut même chargé de réunir à Rome quelques Jésuites de savoir et d'expérience pour retoucher leur code d'instruction publique, en laissant aux Provinces le temps et le droit de faire les observations qu’elles jugeraient utiles. Des règles provisoires sont données en ce sens. La vingt et unième Congrégation émit le même vœu que la précédente, et par son décret xv elle renouvela la demande de révision pour le Ratio studiorum. Xe Père Roothaan s’empresse de nommer une commission afin de remplir cet important travail. L'Italie y fut représentée par Manera, la Sicile par Garofalo, la France par Loriquet, l'Allemagne par Van Hecke, l'Espagne par Gil. Ces cinq Pères, déjà célèbres dans l'éducation, étaient une garantie pour la Compagnie et pour les familles.
A la fin de 1830 ils se mirent à l’œuvre : ils retranchèrent, ils modifièrent, ils ajoutèrent. Leur travail porta sur toutes les études, depuis les plus hautes jusqu'aux inférieures. La philosophie et la physique d’Aristote avaient vieilli; le nouveau Alatio studiorum dut élaguer les règles H, I, IV, V et VI, recommandant au professeur de philosophie de s'appuyer sur ces principes de l’antiquité. Ce qui venait de se réaliser à l'égard du péripatétisme, on le tenta pour quelques matières théologiques tirées de la Somme de saint Thomas. On ne prohiba point leur enseignement; mais on crut qu’il ne fallait pas y astreindre les maîtres, afin de leur laisser la faculté de traiter un certain nombre d’autres questions dont le besoin des esprits et des temps faisait une loi. Les mœurs avaient subi de notables changements. La différence des siècles aurait présenté comme inacceptables des pratiques bonnes ou utiles, mais qui n'étaient plus en rapport avec les usages actuels; ces pratiques furent omises. Le théâtre avait été un puissant moyen pour propager les langues grecque et latine, ou pour former des poètes, des savants et des hommes diserts. La règle xu1 du Recteur, où il s’agit de tragédie et de comédie, fut supprimée. Ce retranchement n’indique ni ordre ni défense.
L'enseignement moderne était en véritable progrès, surtout dans les mathématiques. Par d'ingénieuses modifications ou par des corrections qui répondaient aux nécessités de leur époque, les Jésuites tracèrent de nouvelles règles au professeur de mathématiques. Ces règles furent appropriées à la splendeur que les hautes sciences ont conquise dans le monde; elles ouvrirent un vaste champ aux découvertes ou à l'application.
Ce n’était pas assez d’avoir retranché; il fallait ajouter
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 543 dans une juste mesure, faire avec sobriété la part des innovations utiles et savoir trouver dans les systèmes les plus opposés le bie: et le beau. Cette tâche fut sans contredit la plus ardue. Le Ratio studiorum n’a pas seulement pour objet de favoriser telle ou telle branche
’études; c’est un système complet qui doit créer des érudits et des orateurs, des maîtres habiles et des éçoliers dignes d’eux. Il embrasse dans sa généralité l’ensemble des connaissances humaines. Il importait donc d'y mettre à profit les bénéfices du temps. L'étude de la Religion et les sciences sacrées avaient été chez les jeunes Jésuites un devoir dont le génie ou le travail savait faire une gloire. Les langues-mères, l'hébreu et le chaldéen, s'étaient toujours enseignées dans l’Institut; on jugea que, pour les besoins des Missions comme pour ceux d’une éducation plus forte, il fallait ajouter l’étude des autres langues orientales. La règle vi du Provincial et la même du professeur d’hébreu ne laissa rien à désirer.
Dans l’origine, la Compagnie n’avait point de lecons publiques d’histoire ecclésiastique et de droit canon. Ceux qui se sentaient attirés vers ces études s'y livraient en particulier; d'immenses travaux d'histoire et de jurisprudence furent accumulés ainsi. Néanmoins, longtemps avant la suppression, les Pères de !: Compagnie crurent devoir établir des cours publics de droit canon. Jadis c’était une œuvre de suréroÿation, la règle 1x du Provincial, S 2, la rendit obligatoire pour tous les Scolastiques. Des instructions furent adressées dans le Ratio au professeur de droit canon. Les annales ecclésiastiques, même au point de vue chrétien, permettent le doute sur quelques faits de peu de gravité, mais que les légendes ont popularisés. La discussion arrivait en
ae errant gras es .
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(à Li!
54h HISTOIRE même temps que la crédulité s’affaiblissait. L'Église ap-
pela la lumière sur des événements qui n'avaient jamais
été soumis à une judicieuse critique. Elle songea à dé-
rager les âges futurs de ces récits mystérieux dont les
adversaires du Catholicisme se forgeaient une arme.
L'Église se prétait à la controverse; elle ouvrait même
le trésor de ses archives, afin que les savants pussent
débrouiller le chaos entretenu par l'ignorance au détri-
ment de la Foi. Les Jésuites s’associèrent à cette idée et la règle vi du professeur d'histoire ecclésiastique accorda toute latitude à l’impartialité des jugements. « En examinant, dit cette règle, l'autorité des écrivains et la valeur des actes contestés, le professeur appliquera une critique exempte de tous préjugés, équitable et modérée. »
Cet éclectisme dans les faits, recommandé aux Scolastiques qui plus tard répandront les lumières de l’instruction sur la jeunesse, tendait à leur inspirer une piété solide, mais éclairée, afin qu’il leur fût plus facile de prémunir les autres contre un naufrage dans la Foi et dans les mœurs. La même précaution est prise pour les professeurs de métaphysique et d’éthique. Là, ilne s’agit plus de discuter humainement des dates, des récits, des croyances populaires; c’est la morale pbhilosophique, ce sont les plus hautes questions qui se traitent. Dieu, son existence et ses attributs; la nécessité de la révélation; la vérité et la crédibilité de la Religion chrétienne; la fin ou la béatitude de l’homme; la moralité des actions humaines; la loi naturelle; les devoirs de l’homme envers Dieu, envers ses semblables et envers lui-même sont les textes que le professeur est appelé à débattre.
Comme les devoirs de l’humanité restent plus immua-
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, 545 bles que ses passions, l’enseignement de la philosophie ne subit donc pas les variations continuelles auxquelles les sciences, les arts et la littérature se voient exposés. Ge qui fut jeune et beau la veille se trouve souvent vieux et laid le lendemain, Ce qui était vrai dans son essence demeure toujours vrai, Ce vrai, éternel comme l’Étre, domine toute la discussion; mais la discussion avait engendré l'esprit d’argutie. L'École s'était jetée dans un monde de problèmes qui rendait à peu près inaccessible le terrain de la science philosophique. Avec tous les hommes de leur époque, les anciens Jésuites passèrent sous le joug de cette loi proclamée dans les chaires des maîtres les plus renommés d'Allemagne, de France, d'Italie et d'Espagne. Une révolution s'était opérée dans les idées. On simplifiait l'enseignement; on se détachait de toutes les vieilles traditions de l’école; on rompait avec un passé gros de dilemmes, de jeux d'esprit et de syllogismes inutiles. Les Jésuites s’empressent de faire un sacrifice qui ne dut pas coûter à leur raison. A toutes les règles données au professeur de philosophie on en ajouta une xIv° ainsi conçue: « Qu'il ait soin dans les disputes que les élèves ne présentent que des objections sérieuses et solides; qu'ils s'expriment en termes clairs et précis, qu'ils évitent les subtilités et les vaines arguties. »
Cette séparation consommée, les Pères entrent dans un nouvel ordre d'idées. Par la règle xxvur ils établissent que le professeur de morale philosophique « donnera à ses élèves les principes généraux du droit public. » Ainsi, aucune des grandes questions qui tiennent en éveil les intelligences ne restera étrangère aux Jésuites et à leurs disciples. Ils les élaboreront avec maturité; ils les développeront avec sagesse, car VI. 35
546 HISTOIRE l'examen de ces principes est fécond en révolutions. La révision du Aatio studiorum amenait de notables changements dans le système d'éducation religieuse et philosophique de la Compagnie. Elle en introduisit de non moins remarquables dans le plan tracé aux professeurs de physique. Autrefois la physique n’était que l'accessoire de la philosophie. L'étude des sciences se trouvait en progrès réel, les Jésuites s’apprétèrent à le seconder, Dans la règle xix° du Provincial on ajouta que les Pères chargés de l’examen des aspirants au degré de Profès devraient se souvenir du dix-huitième décret de la xxi° Congrégation générale touchant l'aptitude du sujet à enseigner la physique. Dans la règle xx’, l'étude des mathématiques est spécialement recommandée comme préparation à la physique, et il y est enjoint de favoriser le goût de ceux qui désireraient se consacrer à cette science. La règle XXxIN1 ordonne de fournir aux Scolastiques tous les ouvrages et instruments nécessaires à l'étude de la physique et de l'histoire naturelle. L'état des classes élémentaires ne s'était pas aussi sensiblement amélioré. Les Universités, comme tous les corps privilégiés, s’opposaient au progrès ; elles demeurajient stationnaires par tempérament et par calcul. La réflexion cependant démontrait aux Jésuites que, sans trop innover dans le système d’éducation première, il existait des abus qu'il devenait urgent de réioriner. Ainsi, au fond des Colléges, personne ne songeait à l'étude de la langue maternelle. On parquait les enfants dans une classe «2 latin; on les traînait année par année sur les auteurs grecs où romains; on leur enseignait par routine les idiomes morts, ies faits et gestes, la géographie et l’hisioire des peuples anciens ; on les façonnait à l’admiration pour Sparte ou pour Rome, Ils savaient les révo-
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ros de du m conip ils se Les r seurs usage!
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS,. 547 lutions d'Athènes et de Perse; mais ils ignoraient les événements dont leur propre patrie fut le théâtre. Ils connaissaient toutes les fables qui se rattachent aux héros de l'antiquité; les annales de l'Europe ainsi que celles du monde moderne restaient pour eux un livre fermé, Cette incurie était déplorable; les Jésuites l'avaient compris. Dès qu'ils eurent un Collége à leur disposition, ils s'efforcèrent de prendre une heureuse initiativé Les règles x11, XVIII et XXVIN, concernant les profes seurs des classes inférieures, rompent avec tant de vieux usages. Elles recommandent l'étude de la langue du pays, la pureté. du langage dans les traductions, une bonne prononciation, la lecture et le commentaire à haute voix des meilleurs auteurs nationaux. Ce qui a été obligatoire pour les enfants le devient pour les jeunes gens, et la règle première du professeur de rhétorique prescrit les mêmes tendances.
L'expérience avait conduit les Jésuites à innover’; ils désirèrent que l'expérience encore sanctionnât leurs innovations. Elles ne durent avoir force de loi qu'après avoir été soumises à l'essai. Lorsque les cinq Pères de la commission eurent achevé leur travail sur le Rati: studiorum , ce travail fut examiné, discuté par le Général et par ses assistants; puis, le 25 juillet 1832, Roothaan adressa la nouvelle édition à tous les enfants de Loyola. Il leur écrivait en même temps pour expliquer les motifs qui avaient amené l’Institut à conformer son antique méthode aux circonstances présentes.
« Pourrions-nous en effet, leur disait-il dans sa lettre, appromer et adopter pour nos écoles tous les systèmes nouveaux qui, depwis cinquante années, se sont tour à tour partagé le champ de l’instruction et de l'éducation de la jeunesse? Comment des méthodes qui se com-
548 HISTOIRE battent, qui s’excluent les unes les autres deviendraientelles la règle de nos travaux ? »
Et, développant les tristes résultats obtenus par cette variété infinie de systèmes dans les études supérieures, systèmes qui ont fait prendre en dédain la saine logique et la sévère dialectique, et qui, dans les classes secondaires, ont pour but unique d'apprendre artificiellement beaucoup en peu de temps et avec le moins de peine possible, Roothaan ajoute : « Ce sont moins là des méthodes nouvelles que des inventions funestes, funestes à la Religion, funestes à l’État, funestes à la jeunesse. S'il ne nous est pas permis, S'il ne peut nous convenir d’admettre ces méthodes nouvelles en ce qu’elles ont de contraire à la vraie, à la solide instruction de la jeunesse et aux fins que l’Ordre de Jésus se propose en la donnant, il nous serait impossible, même en acceptant ces systèmes, de contenter les amateurs de nouveautés, puisqu’ils ne diffèrent pas moins entre eux qu'avec les anciens, et qu'ils exigent des choses opposées et s’excluant entre elles. ‘Loutefois, sur certains points qui ne touchent pas à l’essence d'une instruction saine et droite, l’exigence des temps nous force à renoncer aux usages de nos Pères. Cette sage manière d’agir ne nous est point interdite; elle est au contraire très en rapport avec le but de notre Institution, qui est la plus grande gloire de Dieu.
» Ainsi, dans les hautes sciences, beaucoup de points qui n'étaient pas contestés autrefois sont maintenant attaqués avec véhémence; ils doivent être fortifiés par des preuves et par des raisonnements solides. D’autres questions qui jadis servaient plutôt à exercer les esprits qu’à faire triompher la vérité, ont été mises de côté pour s’occuper de ce qui est vraiment utile et nécessaire. IL faut consacrer plus de temps aux sciences physiques
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 519 et mathématiques. Notre Société n'a jamais regardé ces études comme étrangères à son Institut, mais nous conviendrait-il de les négliger aujourd'hui que sans elles nos écoles ne pourraient soutenir leur réputation et dignement répondre à l'attente publique ? »
La plupart des prescriptions du nouveau Ratio studiorum étaient déjà mises en pratique avant de se trounver formulées en lois. Dans les Scolasticats et dans les Colléges, on avait beaucoup accordé au progrès ou à la nécessité des temps, sans se relâcher en rien de ce qu’exigeait une instruction pure et réelle, Comme par le passé, les jeunes gens qui se vouent à la Société de Jésus sont soumis à une épreuve de deux années. Cette épreuve, entièrement consacrée aux exercices de la vie ascétique, a pour but principal de jeter dans leurs âmes les fondements des vertus religieuses. On ne leur demande pas les sentiments ou les apparences d’une piété extérieure; on les appelle au vrai courage catholique, à l'abnégation chrétienne. Quand ces deux années de silence et de retraite sont écoulées, le Novice, devenu Scolastique, se livre avec une nouvelle ardeur au travail de l'intelligence. Les Supérieurs ont mission de le préparer à la vertu ainsi qu’au savoir; mais, sans songer à les jeter tous dans le même moule, ils laissent à chacun son caractère et la physionomie particulière de son talent. Durant les douze premiers mois du scolasticat, le Novice reprend en sous-œuvre ses études classiques à peine ébauchées dans les Colléges. Après, il s’adonne à celles qui offrent le plus de charmes à son esprit; il développe sous les yeux de maîtres éprouvés les talents qui doivent le pousser vers la littérature ou les sciences. Ce temps qui, dans la Compagnie, se nomme le Juvénat est à peine accompli, que le jeune Jésuite
commence son cours de régence, S'il annonce des dispositions pour l’éloquence de la chaire, s’il fait pres- -entir qu'il est né orateur ou qu’il a tout ce qui est indispensable pour le devenir, on lui confie durant deux ou trois années au plus une classe d’humanités ou de rhétorique. Ensuite on l’applique à la théologie, et les Supérieurs la lui font professer trois ou quatre ans pour mürir sa raison et le fortifier dans les études sacrées. Les Pères de l’ancienne Compagnie avaient, par de longs essais, acquis la preuve que cette laborieuse solitude était la sanction à donner à l’éloquence. Bourdaloue et tous les princes de la parole l’avaient expérimenté; les nouveaux Jésuites marchèrent dans la même voie.
Une dernière année est laissée aux orateurs futurs, pour se nourrir des Saints Pères et des modèles qui les ont devancés. Ces préliminaires remplis, l'homme d’énergie et de conviction se révèle. Il a eu le temps de méditer, d'approfordir les vérités éternelles qu'il doit annoncer. Il ne se jette pas, en enfant perdu de l'inspiration, dans une chaire où parfois le culte du beau et du vrai est sacrifié à de chimériques impossibilités ou à des utopies d’alliance fraternelle. L’orateur jésuite est plutôt plein d’enseignements pratiques que de théories; il ne se livre ni aux écarts du zèle ni aux intempérances de l'improvisation. Chez lui, chaque parole a sa portée; on ne saisit pas, dans son discours, une phrase, un mot, un geste peut-être, qu' puisse prêter à fausse interprétation. Sûr de lui comme de ses préceptes, il se domine avant de vouloir dominer les autres. C’est cette force intime qui rend les disciples de l’Institut si puissants en présence de tant de passions religieuses, politiques ou littéraires, qu’il leur serait facile de soulever pour s’attirer les applaudissements de la foule.
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 551 Le chemin des prédicateurs est tout tracé; la route des autres Novices n'offre pas plus de difficultés. Les Scolastiques qui finissent leurs quatre années de théologie et qui n’ont d'aptitude marquée pour aucune science spéciale subissent encore de nouvelles épreuves de travail ou de méditation, puis enfin le ministère pastoral leur est ouvert. Ils se chargent de ces redoutables fonctions dans la maturité de l’âge; ils n'ont ni besoins ni ambition à satisfaire. Les dignités de l'Église leur sont interdites; ils y renoncent par leurs vœux; ils peuvent donc apparaître dans le monde comme les guides du Chrétien et les modèles vivants du Prêtre. Les Pères de la Société de Jésus, en entrant au Noviciat, s’astreignent à un plan d’études et de conduite auquel ils ne doivent apporter aucun changement, aucune modification. Le Ratio studiorum est le Code des professeurs; il sera en même temps celui des élèves qui fréquentent les Colléges de l’Institut. Dans un siècle où les principes sont, comme les royautés, remis chaque jour en question, la méthode adoptée par les Jésuites offrait aux familles des avantages incontestables. En ne la supposant pas meilleure que celle des Universités, cette méthode renfermait néanmoins un germe de salut. Elle a pour base une stabilité qu’on cherche inutilement ailleurs; elle ne dédaigne ni les améliorations ni les perfectionnements; elle les fait au contraire servir à son unité de vues, à son unité de plan, à sa persévérance dans la même route. Les derniers venus profitent des lumières et de l'expérience de leurs devanciers. Il y a tradition de famille pour les moyens à employer; et les hommes comme les idées, tout tend au même point, tout marche du même accord vers le même but. Les Jésuites, dans leurs Noviciats ainsi que dans leurs mai-
sons d'éducation laïque, n’ont aucune vanité à satisfaire, aucun intérêt à contenter; ils ne s’exposent à aucune oscillation de parti ou de système; ils ne sont pas pressés d'assurer le triomphe de leurs idées bonnes ou mauvaises, parce qu'ils savent que le temps seul les légitimera. Ils n’arrivent point au pouvoir pour renverser ce que leurs prédécesseurs édifièrent et ce que ces prédécesseurs, héritiers hypothétiques du gouvernement, cherchent à maintenir dans des tiraillements continuels. L'autorité, qui a toujours besoin d'être une et respectée, ne se laisse ni discuter, ni absoudre, ni condamner publiquement. Elle agit avec réserve, sans se compromettre; elle est prudente, parce qu’elle se sent forte; elle inspire confiance aux autres, parce qu’elle sait en avoir en elle-même.
Les Jésuites connaissent le monde des enfants; ils n’ignorent pas que, pour dominer ces volontés étourdies, il faut tenir en respect leur turbulence naturelle et celle que l'instinct des révolutions développe. Dans les siècles de calme et de repos, ils avaient ainsi gouverné les générations qui ne sont plus. De nouveaux errements les ont rattachés plus énergiquement que jamais à ce grand principe de sécurité. L'éducation pour eux ne fut pas un métier ou un moyen de fortune, mais un besoin social. Ils voulurent améliorer l'humanité et non trafiquer du désir que chaque homme a de voir ses enfants participer au bienfait de l'instruction publique. Débarrassés de tout souci terrestre et trouvant dans cette jeunesse, venue de tous les points à la fois, une famille et des amis, les Jésuites ne portèrent pas leurs vœux au delà de l'horizon qu’ils se limitaient. Suivant le précepte d’Horace, ils circonscrivirent nne longue espérance dans un étroit espace. Sans arrière-pensée
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 553 comme sans ambition personnelle, ils s’efforcèrent d’étendre le règne de la vertu en propageant l’amour des devoirs et des belles-lettres.
C'était une tâche difficile; ils ne restèrent jamais au-dessous. Au quatrième volume de cette Histoire nous avons raconté les moyens et les ingénieux artifices qu'ils avaient su mettre en œuvre pour changer en plaisir <e travail aride auquel l’enfance est condamnée. A peine la Société de Jésus est-elle reconstituée, qu’on voit ses membres les plus distingués se vouer avec un indicible bonheur à l’éducation de la jeunesse. Ceux qui leur succédèrent se firent une obligation de marcher sur leurs traces. Bientôt les Colléges de l’Institut acquirent une incontestable supériorité. À mérite égal dans les professeurs universitaires et dans ceux de la Compagnie, cette supériorité devait évidemment résulter et de la perfection toujours progressive du plan et de la stabilité même des principes. Au Collége Romain ainsi qu’à Saint- Acheul', à Fribourg et à Clongowes, à Brugelette
" Sous des maîtres aussi habiles que les Jésuites, les classes des divers établissements confiés à l’Institut de Loyola s'élevèrent rapidement à un haut degré de prospérité. Nous avons entre les mains beaucoup de compositions sur tous les sujets et dans toutes les langues qui prouvent jusqu'à l'évidence ces progrès. Nous n’en citons qu'une, et elle remonte à l'année 1815. C'est l'Oiseau en classe qu'un élève de rhétorique de Saint-Acheal, aujourd'hui le Père Albin Leroux, de la Compagnie de Jésus, écrivit presque en se jouant et que l’Hermès romanus vecucillit comme une bonne fortune, Cette pièce de vers latins, que beaucoup de professeurs ne désavoueraient pas, et qu'un plus grand nombre ne saurait peut-être égaler, fut faite à l'occasion d'un moineau entré par une fenêtre dans la salle d'étude,
«“ At diversi animi trahunt juventam.
Pars, sed rara tamen, fugit labores;..….
Si quà forte oculos severus argus Avertat, leve valgus æstuare,
Raucæ parcere nec loquacitati :
At vir respiciat, silens, residunt.
Sed pars multa libris libenter acres Sudant ; nam culices, genus molestum, Nequicquam volitant per ora circum :
Illos marmora stare dura credas.
Tôm decepta locos per insuetos
comme à Madrid, à Naples et à Stonyhurst, à Turin et à Polotsk, à Gênes et à Tarnopol, ils ne déviaient jamais de la voie tracée. Cette apparence d'immobilité, qui devient pour les enfants une force attractive à laquelle ils n’osent se soustraire, n’empêcha jamais l’Institut de prendre l'initiative des améliorations. Les disciples de Loyola fournirent même à l’Université de France des préceptes que le philosophe Cousin, alors ministre de l'instruction publique, s’empressa d’adopter, tout en cachant aux yeux profanes la source où il puisait ces modèles. Les Jésuites appliquaient sans bruit les innovations que leur expérience jugeait utiles. Ils n’en tiraient parti que pour le bien de la jeunesse; d’autres exploitèrent leurs idées pour la glorification d’un amourpropre ministériel.
Ainsi en 1838, les Pères du Collége de Brugelette en Belgique formulaient un nouveau plan d’études; ils le publiaient en 1839. Le voici dans toute sa simplicité :
« L'enseignement se divise en trois cours principaux :
» Le cours préparatoire, qui comprend les éléments de gramriaire française, d'histoire, de géographie, d’a-
Circumfertur avis volans vagansque, Flectit mille vias, fugamque tentat Mendaces, malesana, per fenestras :
Petebat vitro pipilans, et ungue
Et rostro, trepidantibusque pennis, Vulgus, tunc operam immemor, volucrem, Vestigans oculis, hiabat ore :
Necnon undique passerem ad misellim Carthæ, pileoli, libri volabant,
Et per scamna susurrulus strepebat.
At custos rigidus cathedrâ ab altà, Vultu, voce, mauu increpat, minatur, Incassum! ora animosque captat ales, Romanum populum tumultuantem Frustra non secùs ipse sæpè consul Tentabat retinere, jactitando
Sævas terribili manu secures,
En passer pueri in sinum, vigore Effæœto, cadit... »
rithr Il di sait genc appr poés dant grès.
grec.
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 565 rithmétique ct les premiers principes de la langue latine. Il dure le temps nécessaire pour s’assurer que l'enfant sait écrire sa langue correctement, et que son intelligence assez développée est capable de l’étude.des lettres. — Les jeunes élèves de ce cours suivent un règlement approprié à leur âge.
» Le cours des lettres, qui comprend la grammaire; la poésie et l’éloquence. La grammaire occupe l'élève pendant trois ou quatre années, selon sa capacité et ses progrès. IL apprend alors les langues française, latine et grecque. Les deux années suivantes sont consacrées à la poésie et à l’éloquence. On enseigne l’arithmétique dans les classes de grammaire, les éléments d’algèbre et de géométrie dans celles d'humanités, l’histoire et la géographie dans toute la durée du cours. Des maîtres de langues modernes sont donnés à ceux qui, désirant se livrer à cette étude, sont jugés en état de le faire avec fruit.
» Le cours des sciences, qui est de deux ans. Il comprend des cours de oo de mathématiques, de physiqu>, ue chimie, d'histoire naturelle, particuliers à chaque année, et des conférences sur la Religion, l’histoire et la littérature, communes aux deux années.
» Un cabinet de physique, un laboratoire de chimie, des collections de minéralogie, de conchyliologie, de zoologie, offrent aux élèves le moyen d'étudier avec autant d’intérêt que de fruit les sciences physiques ét naturelles.
» S'il se présentait un nombre suffisant de jeunes gens pour former une troisième année de philosophie, on leur ferait suivre des cours spéciaux, tels qu’ils sont indiqués dans le programme général du Cours d’ études du Collége. »
M. Cousin, grand-maître de l’Université, était l’antagoniste systématique des Jésuites; mais, ce plan si sagement conçu.et présenté d’une manière si lucide, frappa son esprit; il résolut de le cacher sous des mots plus s0nores. Il l’avait donné comme étant son œuvre. M. Villemain, qui lui succéda à l'instruction publique, n’eut vien de plus pressé que de briser l'édifice dont son prédécesseur avait emprunté l’idée-mère et les détails aux disciples de Loyola. Le 27 août 1840, M. Cousin adressa aux Recteurs des Académies une circulaire par laquelle il fait connaître le nouveau règlement des études dans les coliéges royaux et dans les colléges communaux de plein exercice. Cette circulaire, paraphrase affaiblie du plan des Jésuites de Brugelette, est ainsi conçue :
« Monsieur le recteur, je viens appeler toute votre attention sur les modifications apportées au règlement des études des Colléges par l’arrêté que je vous communique.
» Il est incontestable que l’éducation n’est ni vraie ni complète, si elle n’embrasse pas, avec les études classiques proprement dites, de suffisantes connaissances de mathématiques, de physique, de chimie et d'histoire naturelle. Mais comment l’enseignement scientifique doit-il être combiné avec l’enseignement littéraire dans l’économie du Collége ? C’est un problème souvent agité et diversement résolu. Voici la pratique actuelle :
» Dans les Colléges de Paris, l'histoire naturelle est placée en sixième et en cinquième; dans les Colléges de département en troisième. L’arithmétique est enseignée à Paris en quatrième, et en troisième dans les départements ; la géométrie en troisième et en seconde à Paris, en seconde seulement dans les départements ; la chimie en seconde à Paris seulement ; la cosmographie en rhé-
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 557 torique, dans tous les Colléges. Enfin partout l’enséignement de la physique est renvoyé dans l’année de philosophie : car il ne vous échappera point, monsieur le recteur, que les classes de mathématiques élémentaires et de mathématiques transcendantes sont particulièrement réservées aux élèves qui se destinent aux Écoles spéciales, et sont plutôt annexées qu’intimement unies au Collége. A la rigueur, il ne faut donc pas les compter dans le cadre ordinaire des études, dont la fin commune est le baccalauréat ès-lettres. Or, il est évident, même en théorie, que cette combinaison des études scientifiques et des études classiques est entièrement défectueuse. La chimie enseignée deux années avant la physique est une véritable anomalie. L'histoire en sixième est au moins inutile, et elle est oubliée quand on arrive à la physique et à la philosophie. L'enseignement de l’arithmétique et de la géométrie en troisième et en seconde surcharge les études si variées de grec, de latin, de français, d’histoire et de langues vivantes, auxquelles ces deux classes suffisent à peine. Enfin, après la seconde, tout enseignement de mathématiques cesse, au moment même où l’âge des élèves et les forces croissantes de leur esprit leur rendraient cet enseignement convenable et utile.
» Telles sont les objections solides que fait la théorie à la combinaison actuelle; et l'expérience de bien des années confirme ces objections. Deux points sont aujourd’hui mis hors de doute par les rapports de MM. les inspecteurs généraux et par ceux de MM. les proviseur : 1° Les portions d'enseignement scientifiques réparties depuis la sixième jusqu’à la rhétorique inclusivement ne produisent aucun bon résultat; 2° cet enseignement accessoire, infructueux en lui-même, nuit considérable-
558 HISTOIRE ment aux études classiques. Il a donc fallu, monsieur le recteur, chercher une autre combinaison.
» C’est un principe reconnu que les études doivent être proportionnées à l’âge des élèves. C’est un autre principe également reconnu que, dans un même âge, toutes les études doivent être analogues pour produire une impression forte et durable. Voilà pourquoi l'expérience générale a placé d'abord les études classiques, si bien appelées humanités, parce qu’elles forment l'homme et cultivent à la fois la mémoire, l'imagination, l'esprit et le cœur. La philosophie, les mathématiques, les sciences physiques et naturelles doivent venir après : elles s’adressent à la réflexion naissante. Tel m’a paru le plan vrai et régulier des études du Collége. Je n’ai donc point hésité à supprimer tous les accessoires scientifiques répartis depuis la sixième jusqu’à la rbetorique, afin de fortifier par là l’enseignement classique; et j’ai rassemblé dans l’année de philosophie tout l’enseignement scientifique, qui alors devient lui-même plus important et plus sérieux. Les mathématiques auront trois classes par semaine; la chimie est annexée à la physique, ainsi que l'histoire naturelle; et ces divers enseignements, joints à celui de la philosophie, se prêteront un mutuel appui et prépareront directement au baccalauréat.
» Ce plan, monsieur le recteur, serait achevé et définitif s’il instituait deux années de philosoph'e, au lieu d’une seule. Alors les divers enseignements rassemblés dans cette seule année se développeraient mieux et pourraient devenir obligatoires pour tous lesélèves. Cette addition d’une année pourrait être utilement compensée par le retranchement d’une de ces classes élémentaires, dans lesquelles on apprend peut-’re le latin de trop bonne heure. Il me paraît que six années d’études, de-
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, 559 puis la sixième jusqu'à la rhétorique, avec la classe préparatoire de septième, sont parfaitement suffisantes. Les classes qu’on a établies dans plusieurs Colléges sous le nom de huitième, de neuvième même, doivent être complétement dégagées de toute étude latine, et offrir une instruction primaire d’un ordre élevé pour les familles qui ne veulent pas envoyer leurs enfants aux écoles primaires ordinaires. »
Entre ces deux plans d'éducation il n'existe qu’une différence, et elle n’est pas à l’avantage de M. Cousin, mettant son éclectisme à la suite des idées de quelques obscurs disciples de saint Ignace. Au lieu de supprimer totalement les lecons de mathématiques, de physique, de chimie et d'histoire naturelle dans les classes inférieures et de les renvoyer à la philosophie, les Pères de Brugelette veulent qu’on donne aux enfants des notions élémentaires d’arithmétique usuelle et de géographie, notions indispensables à tout âge. A part ce léger changement, qui fut peut-être un calcul, le projet de M. Cousin est servilement celui des Jésuites; et, s’il n'y a pas eu contrefaçon, il faut au moins avouer que les Pères de la Compagnie ne sont pas si arriérés en fait d'éducation, puisqu'ils précèdent même dans cette voie de progrès le grand-maître de l’Université et l’éloquent traducteur de Platon, leur adversaire.
Le ministre de l'instruction publique en France rend aux Jésuites un hommage tacite. Dans le mois de mars 1845, la Gazette de l’Instruction publique ne craignit pas d’avoir son jour de franchise. En examinant le cours d’études du Collége et du pensionnat de Fribourg, elle osa dire: «On verra qu'il ne manque ni d’étendue ni de variété. Si, d’un côté, les ouvrages théoriques adoptés pour l’enseignement des langues sont peu connus et ne
560 RISTOIRE
sont point suivis dans nos Colléges, d’un autre côté, il faut reconnaître que ce cours d’études offre dans son ensemble quelques bonnes améliorations et qu’il remplit plusieurs lacunes de notre enseignement universitaire.
» Ainsi, on peut voir quelle attention les Révérends Pères apportent à l’enseignement de la langue et à l’étude de la littérature française. Dans toutes les classes, ils ne cessent d'exercer les élèves sur l'orthographe, l’apalyse logique et grammaticale, et les divers genres de composition française ; ils ne bornent pas leur enseignement aux stricts préceptes de la grammaire et de la rhétorique. Dès la troisième, les élèves apprennent les règles du genre épistolaire, et y sont façonnés par des exercices fréquents. En seconde, ils reçoivent des notions complètes de littérature, et on leur fait passer en revue ces différents genres en prose et poésie. En rhétorique, ils étudient avec étendue les préceptes de l’art oratoire, et en particulier l'éloquence de la chaire, du barreau et de la iribune. Des talents trop négligés et dont les résultats peuvent être précieux pour l’avenir des jeunes gens, la lecture à haute voix et la déclamation sont l’objet d’études spéciales dans chaque classe. Les principes d’après lesquels l’histoire est enseignée sont indiqués par les livres mêmes portés au programme.
« Le cours de la philosophie de l'histoire, dit le prospectus, en présentant les événements historiques dans leur enchaînement moral et providentiel, donne une connaissance approfondie d'après les vrais principes. »
« Quant au choix des auteurs d'explications, il se compose en grande partie des auteurs français, latins et grecs, suivis dans nos Colléges, et surtout pour le baccalauréar. Quelques auteurs, qu’on ne voit pas dans nos
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, 561 établissements, Juvénal, Perse, T'ibulle, Catulle, etc., sont expliqués dans les classes supérieures, »
De l’aveu des Universitaires de France eux-mêmes, la Compagnie de Jésus, dans ses Colléges de Suisse et de Belgique, marche au moins de pair avec eux; un autre Universitaire va venir, le 12 novembre 1845, nous apprendre que l’enseignement donné par les Jésuites dans les DeuxSiciles ne le cède ni en améliorations ni en succès à celui qui est imposé et vendu aux sujets du Royaume très-chrétien. On-a proclamé sur mille tons différents que l'Italie moderne était une terre de plaisir et d'ignorance. Naples surtout a eu sa large part de ces invectives cosmopolites. Sans se préoccuper des mœurs du pays, les touristes et les romanciers l'insultèrent parce qu’il n’adoptait pas leurs lois, leurs usages ou leurs préjugés. Les uns maudirent le soleil versant ses plus généreux rayons sur ce peuple de princes et de lazzaroni; les autres déplorèrent l’abrutissement intellectuel des habitants de la vieille Parthénope qui refusent de secouer le joug des Bourbons et des Prêétres. On plaignit ou on calomnia les Napolitains. Ils se montraient peu empressés de mettre leur bonheur à l'enchère des révolutions ou de l’impiété dont ils avaient fait une assez triste épreuve. Ils étaient trop voisins du Vésuve pour laisser fermenter dans le sein de leurs villes d'autres volcans constitutionnels, plus dangereux que le Mongibello. L'Europe libérale les dota d’une paresse voluptueuse; elle ne les vit qu’à travers l’atmosphère de ses préventions ou de ses mécomptes, qu’ils ne consentaient plus à partager.
A la fin de 1845, M. Petit de Baroncourt, chargé par le Ministre de l’instruction publique en France de visiter les divers établissements d'éducation dans le