‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 4)Chapitre 13 sur 51 · LEE · texte numérisé non relu

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Reims, l'université de Paris elle-même, l'infatigable adversaire de leur société , ne pouvait s'empécher de

rendre hommage à cet esprit d'unité , à ce principe

toujours conséquent avec lui-même, et, en attaquant

les jésuites, l'université se prenait d’un bel enthou-

siasme pour leur institut. Elle disait : « Et certes, si

l'on fait attention à l'admirable harmonie avec la-

quelle ce grand'corps répandu dans tout l'univers se

gouverne, au merveilleux concours de tous ses mem-

bres pour le bien général de la société, et à toutes les

différentes opérations qui auraient paru impossibles

avant cet établissement, et qui passeraient pour fabu-

leuses dans la postérité si elles venaient à cesser et si cet ordre disparaissait, on conviendra aisément que ni la république romaine, si bien réglée et si

bien pénétrée de l'amour de la patrie qu'elle ait été , ni aucune monarchie dont les ministres ont été les plus habiles politiques , les plus fins négociateurs , n'ont jamais pu et ne pourront jamais opérer avec un

pareil concert ni avec un pareil succès les entreprises que cette société a formées dans toutes les parties dn monde, qu’elle a conduites avec une adresse qui va jusqu'au prodige, dans lesquelles elle svrait infailliblement succombé et qu'elle n'aurait même osé tenter si toutes les parties de son corps n'avaient été réunics au chéf par des liens aussi forts, aussi serrés et aussi sacrés que ceux qui les y attachent, »

::C'est l’université qui tient ce langage; c'est:elle qui justifie, qui loue, qui grandit outre mésure:l’harmonie.que les constitulions établissent. L'université s’anéantit devant les œuvres que l'institut a produites. Alors que devient donc ce reprochesi souvent renouvelé d'ambition, puisqu'au dire de l’université, {oujours partie adverse des jésuites, cetle ambition a

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été un bonheur pourile monde et un modèle de gouvernement pour tous les politiques ?

La troisième difficulté n’est pas moins compliquée. Elle s'attache à démontrer que, dans les constitutions de la compagnie, tout est fait contre l'individu ‘en faveur de la société.

En effet, disent les adversaires , a-t-on: jameis vu, même dans les ordres les plus rigoureux, une pareille suite de lois s’altachant toutes à faire de la renonciation à soi-même le fondement et la règle de la société? Ici vous ne devez pas obéir à telle ou ‘telle heure de la journée ou de la nuit. C'est toujours, c'est sans cesse qu'elle vous rappelle votre vœu d'obéissance, qu’elle vous l'applique, sans daigner même vous faire part des motifs qui l'ont guidée. Vous êtes calme, on vous aime dans un collége ou dans une province; elle vous envoie par delà les mers, sans consulter vos forces , sans prendre souci de votre santé. Et ce n’est pas là le plus cruel tourment infligé à la volonté humaine. La compagnie vous tient en une‘espèce de servage. Des fonctions les plus éminentes de l'ordre, à l'exception de celles de général, elle organise un partage arbitraire qui aujourd’hui vous place au faite, et qui demain vous rejettera sur le dernier plan. Le jésuite doit à la société ses veilles, sa liberté, ses désirs les plus innocents, ses plus intimes affections. Il n'a rien en propre, pas même l'habit grossier qui le couvre. On le garrotte dans toutes les chaînes que l'imagination a pu inventer. Il n'est à lui que pour travailler à la gloire de Dieu, se commentant , se traduisant inévitablement par celle &c la société.

Un doute contre l'Institut , a dit, dans une de ses instructions , le général Aquaviva, sera regardé

comme un doute dangereux. Au nom de l'Institut, il faut donc courber la tête et obéir.

Le jésuite , entre les mains de son supérieur , est comme le bâton du vieillard, comme un cadavre. Il faut qu’il aille où on le pousse : à la mort ou a l'esclavage, à la scie. e ou à la vertu, à l’humiliation ou à la gloire. Dans soc arsenal de lois , la compagnie en à qui vous portent :rdifféremment dans toutes ces voies si différentes. Vous ne pouvez lire ou composer un ouvrage que sur permission. Vous n'avez le droit d'être orateur , historien, poète où savant que par: autorité. On coupera les ailes au génie, on grandira la médiocrité, on étouffera le talent selon les caprices du général, qui ne rend compte qu'à Dieu de la direction imposée à chaque scolastique ou à chaque profès. Chez les jésuites, l’homme perd son individualité pour se confondre, pour s'éteindre dans la masse.

Ce n'est plus qu'une chose à peu près saris nom, un instrument qui, sous des doigts exercés, devient harmonieux, et qui, dans une main inhabile, ne rend que des sons discordants. La société, par le fait même des constitutions, dispose donc arbitrairement de la vie, de la liberté de ceux qui s’y soumettent. Tout en elle est donc établi pour elle et contre l'individu. |

A cet argument les jésuites répondent que juger les règles d'intérieur d’un ordre religieux par des considérations humaines ou avec les idées reçues dans les salons, c’est condamner tous ces ordres à un tribunal qui n’est même pas en état de comprendre leur défense. La vie du cloître en effet est l’antipode de la vie du monde. Ici l'on essaie tout, l'on met tout en œuvre afin de se procurer des plaisirs.

afin d'acquérir richesses et grandeurs. Le bruit et l'éclat, l'ambition et la satisfaction des sens sont choses licites. Là au contraire on se voue à toutes les privations.

Il n'y a pas parité dans les existences:, il est donc impossible qu'il y ait équité dans les jugements. Mais, à part ces observations, le reproche présenté répose-t-il sur une base solide? Les membres de la compagnie ne le pensent pas. À tout prendre, ils sont évidemment les plus intéressés au procès. Ils immolent leur volonté particulière à la volonté générale, leur passion à la loi, l'intérêt d’un seul à l'intérêt de tous. Ce sacrifice est volontaires ils le font à chaque heure, parce qu’il leur plairait de le consommer à chaque minute. Ils obéissent, parce qu'ils se jugent trop faibles pour se diriger euxmêmes et pour commander aux autres. Cet acte de soumission n’a donc rien de contraire à la volonté ou à l'indépendance.

« Jamais l'oppression, dit Raynal (1), n’est dans uue:;soumission volontaire des esprits, ni dans la pente et le vœu des cœurs en qui la persuasion opère et précède l'inclination, qui ne font que ce qu'ils aiment à faire et n'aiment que ce qu'ils font. C'est là ce doux empire de l'opinion, le seul peut-être qu'il soit permis à des hommes d'exercer sur des hommes, parce. qu’il rend heureux ceux qui s’y abandonnent.

Mais.lorsqu’un esprit calme met en parallèle les prescriptions léguées par Ignace à ses disciples et les règles auxquelles sont soumises les armées de terre'et de mer dans les états européens que devient

(1) Histoire philosophique et politique, livre Viir, chap. x1V (édit 1793 ).

cet esclavage. dont on fait tant de bruit? Dans les armées, la subordination est le premier des devoirs ; depuis l’officier-général jusqu'au simple soldat, tous obéissent sans réflexion , au premier signal. Dans la société de Jésus, il n'en est pas ainsi. L'obéissance s'offre sous une forme moins absolue, et, dans la lettre où il exalte cette vertu, Loyola s'explique ainsi : « Cependant; s'il vous arrive d’avoir un avis différent de celui des supérieurs ,.-et.si, après avoir consulté humblement le seigneur , vous jugez devoir le leur exposer, il ne vous est point défendu de leur faire là-dessus vos remontrances. »

Le jésuite peut donc raisonner son obéissance ; le soldat, l'officier lui-même n’a pas ce pouvoir, et c’est un bien.

Si maintenant la société ou le général . qui parle, qui agit toujours en son nom ‘et de la manière la plus paternelle, car avant tout il est père, croit utile à la compagnie et à l'un de ses membres de placer ou de déplacer ce même membre , de l'investir de telle autorité ou de lui confier une mission quelconque; est-ce à ce membre ou à la société qu'il appartient de savoir ce qui sera plus opportun à la compagnie ou plus agréable à Dieu? Les coadjuteurs temporels et spirituels, l'écolier et le profès ont reconnu par leur soumission le bienfait de l'obéissance presque aveugle. Ils sont heureux ainsi, ils n’ont pas à en demander davantage.

Mais cette servitude morale doit, dit-on, étouffer la pensée, arrêter l'essor du génie. et écarter de leur voie:naturelle beaucour de talents naissants.

Jusqu'à présent les jésuites ont vécu sur une réputation qui donne un démenti assez complet à cette assertion. Personne , pas même leurs adver-

saires les plus décidés , ne leur a refusé la connaissance des hommes et l'art de les appliquer à l'œuvre qui s'accordait le mieux à leur caractère ou à la nature de leur esprit,

Pour que l'objection ne. soit pas sans valeur , il faut donc supposer que la société cherche à se nuire à elle-même. ou que tout à coup elle se sent privée de cet instinct qui, depuis trois cents ans, lui a toujours fait placer ses membres dans la position la plus favorable au développement de leurs qualités particulières. Tant que la preuve de cette absence de tact ne sera pas fournie surabondamment et au delà, il sera bien avéré que le général est dans la meilleure situation pour savoir tirer parti de ceux qui se confient à sa garde.

Une quatrième objection naît de la contexture des constitutions, On s'est demandé mille fois : Pourquoi ces mêmes constitutions ont-elles l'air de simples extraits de quelque recueil authentique qui est caché aux regards profanes? Quels sont les articles substantiels fondamentaux et non exposés aux variations des temps et des lieux ? Qui a le droit de changer ou de modifier ces constitutions ? |

Ces demandes fuites, tantôt avec passion. tantôt avec le désir de s'instruire, ne laissent pas que d'offrir de graves difficultés. Elles ne sont pas chimériques; bien au contraire. Elles reposent sur des jugements. fondés: elles méritent donc un examen approfondi.

Les constitutions de Loyola sont telles qu’il les a laissées à sa mort. Nous les avons nous-mêmes comparées sur le texte espagnol, à la maison-mère, au Gesu de Rome. Elles ont été composées à différents intervalles et adressées en manuscrit aux premiers

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membres de la compagnie pour les approuver et les promulguer. Quelques-unes, il est vrai, semblent à l'œil inattentif se détacher des autres par la rédaction ; mais , à la réflexion, elles s'eucadrent toutes dans une pensée identique. Fgnace n'a donné que celte législation, et elle est en vigueur dans tout l'ordre. Quant aux: prescriptions cach ..:s, aux monitions secrètes qui devraient, selon les ennemis des jésuites, régler leur for intérieur ou leur apprendre les moyens de gouverner la terre, il n’en a jamais été question dans la compagnie. La compagnie ne les a connues qu'avec tout le monde, lorsqu'elles furent inventées et jetées à la malignité publique.

L'histoire du Vieux de la Montagne ne lui est pas applicable; car elle serait, depuis sa fondation , en flagrant délit avec toutes les lois ecclésiastiques. Cette accusation n'est donc qu'un mot avec lequel on occupe les désœuvrés , et dont l'impossibilité même devait faire le force auprès de la crédulité humaine. Il n’y a rien de mystérieux dans l’ordre de Jésus, parce qu’il n’y a rien de coupable. Incriminer sans preuves et sur des soupçons dont le vague est insaisissable, c’est se condamner à l'erreur volontaire.

Les articles substantiels, fondamentaux, non exposés aux variations des temps et des lieux, sont, il est vrai, épars dans les constitutions ; mais on les trouve réunis dans la bulle de Paul IIT qui institue l'ordre, et dans celle de Jules III qui le ner, le 21 juillet 1550.

Tout ce que ces deux bulles contiennent sur les constitutions, sur les moyens. le gouvernement et la fin de l’ordre, est substantiel, fondamental . et n’a jamais été. exposé à une modification quelconque. Les autres constitutions, qui ne touchent pas à ces

-points substantiels , peuvent être modifiées selon les temps, mais avec la plus excessive prudence. Une congrégation seule a ce droit, le général n'ayant que celui de faire des règles.

Une cinquième objection, beaucoup moins sérieuse que les précédentes , est celle-ci : Les jésuites s’espionnent Îcs uns les autres. Cette objection est fondée sur le texte suivant :

« Le postulant sera interrogé si, pour son plus grand avancement spirituel et surtout pour sa plus grande soumission et son humiliation propre, il sera content que toutes ses fautes, ses défauts et tout ce qui aura été remarqué en lui suient manifestées aux supérieurs par quiconque en aura eu connaissance hors de la confession ;

» De plus, s’il prendra en bonne part d’être ‘corrigé par les autres et d’aider à leur correction ; et

s'ils sont prêts à se faire connaître mutuellement “avec la charité requise pour leur plus grand profit spirituel, surtout si le supérieur qui les dirige le leur ordonne ou les interroge sur ce point .. à la plus grande gloire de Dieu. »

Partant de ce texte renfermé dans l’Examen, - mais , ainsi que l’EZvamen lui-même ; faisant partie des constitutions, les adversaires de la compagnie ont tourné, retourné en tout sens ce passage. Avec lui ils espèrent démontrer que la délation est recommandée, mise en pratique et devenue obligation de conscience dans la compagnie.

C'est, disent-ils, le plus vaste système d'inquisition perpétuelle qui ait pu être inventé ; c'est le principe aclif du régime intérieur de la société. En vain nous

‘affirmeront-ils que cet usage des délations secrètes a été recommandé et loué dans la plupart des ordres

religieux. En vain citeront-ils la règle des dominicains, le sentiment de saint Bonaventure et celui de ‘saint Thomas dans :ses questions quodlibétaires ; nous ne prendrons pas le-chänge. Nous reconnaissons, ajoutent les mêmes adversaires, et nous avons garde de blâmer la manifestation de l'intérieur que les mattres de la vie spirituelle ont recommandée si vivement. Ilest utile à un religieux de révéler à son supérieur ses penchants, sesimperfections, les tentations qu'il éprouve, enfin tout ce qui peut le retarder dans les voies de la perfection.

En est-il ainsi de ces délations cintsiestiite prescrites d'une manière si impérieuse; délations qui accueillent le postulant à son entrée dans la société, qui le suivent dans toute sa vie et jusqu’à la porte du tombeau? Est-ce aux fautes réelles qu’on en veut, ou plutôt aux vices de caractère , aux imperfections d'humeur et de tempérament? L'observation perpétuelle dont ils ont reçu le précepte ne les porte-t-elle point à la trahison? N'est-ce pas vouloir, par un art funeste, corrompre le cœur, avilir les sentiments, former à la dissimulation ,. éteindre la charité chrétienne et substituer l'hypocrisie à la vertu? Introduire de pareilles maximes dans une société religieuse, c'est facililer au général la connaissance intime de chacun de ses membres, et par cette connaissance lui laisser la faculté de les manier à son gré et de les employer suivant ses vues. Un gouvernement fondé sur des précautions aussi despotiques devient une inquisition toujours agissante, Sous les apparences d’une plus grande perfection évangélique, il contient un plan d'asservissement el de terreur par lequel le despote , c'est-à-dire le général , s'attache plusfortement les instruments aveugles de sa volonté,

A cette objection présentée dans toute sa vivacité, les défenseurs des Damien les A: eux-mèmes font;cette réponse :

Pour :accuser.un :corps, ce n'est pes la première fois que l'on fait l'éloge d'un autre corps et que l'on admire chez les.uns le même précepte contre lequel on s'élève avec sévérité chez les autres. La manifestation. des..défauts. ‘d'autrui fait partie de presque toutes-règles des ordres religieux. Au chapitre 15 des constitutions des frères précheurs, saint Dominique s'exprime ainsi :

« Chacun doit rapporter au supérieur ce qu'il

aura vu , de peur que les vices ne lui soient cachés.»

Les frères mineurs étaient soumis à cette règle. même avant le fondateur des dominicains. Au chapitre 7 des constiipians de:ces premiers religieux on lit =.

“ Qu’ aucun de nous ne. professe ou ne croie qu'on n'est pas obligé de dénoncer les fautes de ses frères au. supérieur , qui doit y appor ter remède ; car . d'après le sentiment: de saint Bonaventure , des maîtres de l'ordre et de tout le chapitre général , il est décidé qu'une pareille opinion est pestilentielle et destructive de l’ordre êt d’une discupline régulière, ,»

Ilne s'agit pas ici d'équivoquer rie mots, de torturer leur.sens et de dire qu'il y a plus ou moins dans da-pensée ou dans l'expression des fondadeurs. Les textes sont formels. traduits littéralement , et il faut avouer qu'ils ont au moins.entre eux un grand air de ressemblance. Pourtant les adversaires de la compagnie respectent le principe et les effets de cette prétendue manisfestation de l'intérieur chez les frères mineurs et chez les dominicains. Ils combattent à

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