‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 4)Chapitre 14 sur 51 · RE RATES TS RTE · texte numérisé non relu

RE RATES TS RTE

outrance chez les jésuites le md principe et les mêmes effets.

“A cela il y a une raison bien simple : les frères mineurs et les dominicains ne portaient alors ombrage à pérsonné. Ils n'avaient que des ennemis tièdes et plus de jaloux: Ils n’excitaient point l'envie. On les laissa dans leurs couvents de France , d'Italie et d'Allemagne se dénoncer :tout à leur aise pour leur perfection. On ne contiüt même leur-doctrine délatrice que lorsque les jésuites , attaqués sur ce point, apportèrent pour leur justification les textes de saint Bonaventure et de saint Dominique. On pesa chaque mot, on interrôgea chaque syllabe , on étudia chaque virgule. De cette comparaison dut néceSsairement ressortir l'innocence des frères mineurs et précheurs , et la culpabilité des jésuites.

Cependant une semblable injustice devrait avoir un terme. Rapprochés l’un de l’autre, mis en regard, les trois textes sunt identiques. Celui de Loyola développe un peu plus la pensée, appuie davantage sur lé bien spirituel que les postulants et les profès retirerônt d’une coutume aussi répandue ; mais il ne lui donne pas une plus forte extension, il n’en fait pas un aêté plus comminatoire.

Il va plus loin, il entoure cette régle de précuutions multipliées. Il veut d’abord qu'on demande à tout novice s’il y souscrit ; il ne s'attache qu'à recher-cher le bien du particulier ét l'édification des autres. Il astreint le supérieur à qui est faite la dénonciation à examiner scrupuleusement les circonstances et l'auteur de cette dénonciation , à n’employer pour ramener le délinquant qué des moyens paternels , que la persuasion et une vigilance plus particulière. Les châtiments corporels, la captivité, le jeûne et

les macérations n'entrent sous aucune forme dans son code. Loyola gouverne par l'intelligence et non par l'intimidation.

Ce premier point débattu, qu'arriverait-il si, prenant la question telle que les hommes la présentent, avec la honte toujours attachée au délateur ou à celui qui provoque à la délation, nous prouvions que ce système tant blämé chez les jésuites est chose reçue et permise dans le monde ?

Dans les sociétés secrètes, ci ce n’est pas là qu'ils cherchent leur justification, chez les francs-maçons surtout, fort amis de la liberté, et adversaires trèsprononcés de l'institut de Jésus, l'espionnage a force de loi. Par l'espionnage, les tribunaux véhémiques du moyen àge faisaient juridiquement assassiner ; par l'espionnage encore , les franes-maçons se sont longtemps donné une puissance qui aujourd'hui ne fait plus même illusion. Les sociétés secrètes sont mortes depuisque tout lemonde conspire à visage découvert ; mais l’espionnageest resté dans les statuts dela francmaçonnerie. Il passe même dans les mœurs politiques.

Que sont en effet la tribune et la presse, ces deux grandes voix qui retentissent si loin?

A la tribune. un membre d’une assemblée délibérante a le droit de dénoncer les fraudes, les actes de lâcheté, les concussions , les violations de loi que les fonctionnaires publics de fous les rangs peuvent autoriser ou commettre.

Le ministre, de son côté. peut accuser le député d'ambition et de conspiration.

Pour que les choses parviennent à ce point, que de peines, que de dégradations n'a-t-il pas fallu subir! À quel ignoble métier les uns et les autres ont-ils été obligé de se résigner !

Ici on aura séduit à prix d'argent la fidélité d'un commis, dérobé le secret des lettres, friponné du regard , épié les démarches , interrogé le géste et souvent dressé un acte d'accusation sur des indices trompeurs ou sur des révélations dont la sourc: était immorale.

Là on n’agira pas avec autant de mystère ; on violera tout simplement !e domicile du député ou du citoyen. On portera un œil investigateur dans les papiers de la famille, dans les relations de l'individu; on saisira même à la poste: les lettres qu'il confie sur la foi des traités à la discrétion publique. Ces lettres, devenues la propriété de ses ennemis, déposeront contre lui en justice , et, dans notre ère de liberté, personne ne flétrit un pareil système.

On vous l'applique aujourd'hui : mais vous pourrez l'appliquer demain. Cette espérance ferme la bouche sur des principes beaucoup plus étranges que ceux de la manifestation de l'intérieur ; principes que, malgré l'exemple de Loyola, on se garde bien de soumettre à l'approbation de ceux qui sont destinés à vivre sous un tel régime.

Dans tous les pays libres, c'est-à-dire constitutionnels, en France , en Angleterre, en Espagne, en Belgique et aux États-Unis , cela se présente aussi bien dans l'opposition parlée que dans l'opposition écrite et dans la presse gouvernementale. Pourtant cela ne se fait qu'au nom d'un parti, que dans la satisfaction d’une haine ou d’une vulgaire ambition. Ce sont des individus qui s'attachent sans aucune solidarité aux actes d'un autre individu dont les fautes ; les erreurs ou les crimes ne sont imputables qu’à lui seul, dont lui seul est responsable. Chez les jésuites, au contraire, en dehors de la perfection

chrétienne, il:y.a. un intérêt permanent , un intérét de:corps, car le, reproche que peut encourir un membre isolé devient un reproche, une accusation contre toute la compagnie.

Ce qu'il y a d'odieux dans l'espionnage, c'est le mystère dont il. s'entoure. Dès qu'il n'est plus protégé par le secret, il devient une protection pour tous et. une garantie que chaque frère donne librement aux autres. IL:s’ensuit donc que ce qui se pratique dans le monde peut très-bien et à plus forte raison être employé dans Le clottre pour la sanctification de celui qui accepte de plein gré une pareille loi.

Dans son histoire de la Papauté, le docteur Léopold Ranke, quoique protestant, ne se montre pas aussi susceptible ou aussi injuste que beaucoup de catholiques. IL dit (1): « Ce qui caractérise évidemment l'institution des. jésuites, c’est que d'un côté , non-seulement elle favorise le développement individuel . mais elle l’impose ; et de l’autre. elle. s’en empare et se l'identifie. Voilà pourquoi tous les rapports entre les membres sont une soumission et une surveillance réciproques. Et cependant ils forment une unité intimement concentrée, une, unité parfaite, plein de nerf et d'énergie. Voilà pourquoi cette congrégation a donné tañt.de force au pouvoir monarchique ; elle lui est entièrement soumise , à moins qu'il n’abdique lui-même ses principes. »

Une sixième objection est particulière à à la France. Elle consiste à demander pourquoi. sur les vingt généraux qui ont gouverné la société de Jésus, il ne s'est pas rencontré un Français. Les uns font de

(1) Histoire de la Péphubl par Léopold Ranke, prose à l'Université de Berlin, t, 1, p. 301.

cette exclusion une injure, les autres, sur cette exclusion même, bâtissent des: arguments: dont il nous paratl utile de citer lés plus eoncleants.: 1:

La compagnie, disent-ils, étant établie: sur des lois toujours en opposition avev'eelles du royaume, it devenait impossible de confierle gouvernement de li société à un Français, qui, quoique jésuite ; aurait pu, en certainés virconstances , ne pas perdre: com: pléterent de vue le souvenir de son pays. El y a tou: jours au fond du cœur dés Français un levain d’indépendance, un germe de liberté, qui ne pouvait s'accorder d’un côté avec l'omnipotenee du souverain Pontife, de l'autre avec celle que les constitutions attribuent au général. L'uu. est à Rome, selon les Italiens eux-mêmes, le pape blanc, l'autre le pape noir. Ils excercent tous deux une active, une réelle influence sur la compagnie. Par la compagnie, cette influencé s'étend sur toutes les nations.

Or serait-il trop téméraire de dire que les considérations précédentes, jointes à éelles que le caractère français a dû suggérer à des esprits italiens, aient puissamment réagi contre lui quand la mort ouvrait l’urne du scrutin pour la nomination d’un général. À tort ou à raison, on accuse les Français d'instabilité dans les désirs, de légèreté dans les actes l'es plus sérieux, et d'un besoin de changement que leur impétuosité naturelle rend aussi dangereux à l’ordre politique qu’à une société religieuse.

Les Italiens, au contraire, les romains surtout, sont graves, mais de cette gravité ‘qui a platôt son centre sûr le visage que dans l'esprit. Ils se croient réfléchis parce qu'ils sont lents; ils s’estiment habiles parce qu'ils n’ont foi que dans leur intérêt.

L'élection se fait à Rome, sous l'inspiration du

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 101 Es per une majorité de religieux nés en Italie, en

gné, en Allémagnié et dans les Pays-Bas, nations quellés il importe peu de reconnaitre la supréniätie du souverain Pontife. Cette élection a done dé, elle doit done toujours être faite à l'exclusion des Français.

La compagnie de Jésus, répliquent ses-apologistes et ses membres, n’est instituée ni au détriment d'un peuple ni à l'avantage d'un autre en particulier. Par l'ensemble même de ses constitutions , elle s'adresse au bien-être, elle embrasse la félicité de tous. Elle n'est donc pas plus contraire aux lois du royaume de France que favorable à celles des autres peuples. Ignace appelait dans son ordre des prêtres de tous les pays. N'eût-il pas été au moins étrange de voir ce profond politique exclure par le fait même les auxiliaires dont sa sagesse devait lui faire apprécier l'indispensable concours? Quand il fonda là compagnie de Jésus , la France était déjà à la tête de la civilisalion. Ses rois ét ses universités accordaient de: la meilleure grâce possible le ‘champ le plus vaste au développément des lumières et des arts. Françoise". régnait : n'est-ce pas tout dire?

Il y aurait donc injustice à prétendre que les con: stitutiôns de la société sont contraires à nos lois anciennes, et qu'elles oht été rédigées en ce sens. C'eût été se fermer volontairement la porte du plus beau , du plus riche royaume. Ignace n'en était pas là, et fl faut bien convenir que les continuateurs de son œuvre se montrèrént aussi sagaces que lé fonda: teur.

Le caractère français, ainsi que celui de toutes les autres nations, peut avoir ses défauts; mais ces défauts, qui deviénnent dés qualités lorsqu'on sait

Hist. de la Comp. de Jésus. — T. 1. 5

en tirer parti, n'ont jamais été placés dans le jour.et dans la balance que l'objection fait pressentir. Le Saint-Siège et la compagnie de Jésus ont toujours véeu en parfaite intelligence, à quelques difficultés près difficultés quiaurontleur place dans l'histoire; mais cette bonne harmonie que l’on constate, est-ce que par hasard l'épiscopat et le clergé gallican ont jamais songé à la troubler? N'est-ce pas en France que l'Eglise a toujours trouvé la vénération la plus éclairée, les plus courageux défenseurs de ses. justes droits et les plus dévoués de ses enfants? Le contrat tacite d'exclusion passé entre Rome et les jésuites au préjudice des Français n'a donc pas existé,

Mais alors, objecte-t-on, pourquoi n'y a-t-il jamais eu de général de cette nation, qui a fourni à l’Institut des membres si distingués et dont il a tiré tant de gloire?

À cel exposé de l'objection, les amis de la compa-

gnie répondent : Elle eut pour père un Espagnol. L'université de Paris était sa mère ; l'université avait nourri du lait de sa science Loyola, Xavier, Laynès, Lefèvre, Salmeron , Lejay, Codure. Brouet, Rodriguez, Bobadilla, et presque tous ceux qui s’enrôlérent les premiers sous la bannière de Jésus. Bientôt

l’université devint jalouse. La mère se fit marâtre,

mais une marâtre qui, pour ne pas admettre l’ordre religieux conçu dans son sein, épuisa toutes les chicanes, et.souléva tous les obstacles, Ces dissensions,

dont l'honneur du gallicanisme était le but apparent,

dont le véritable mobile prenait sa source dans un

ordre d'idées beaucoup moins élevé, ces dissensions retardèrent les progrès de la compagnie dans Je royaume. Elle n’eut d'abord que quelques collèges. | peu de maisons. Encore ces colléges et ces maisons

se Voyaient-ils ince Jnenten guerre avec la Sor-

onne ; avec les anivers (és et avec les parlements, qui, tantôt domini 18 pr leur équité naturelle, tantôt POussés par d'envieuses colères, ne purent jamais Pervenir à se faire sur les jésuites une législation stable,

aurait pu disposer; car c'est N ces qui fixe le nombre des électeurs. Quand l'ordre ne fut pl .SColastiques e judiciaires

Loyola, le père l 4-Lhartres, élait appelé aux impor.

tantes fonctions de secrétaire gé

En 158

lin d'élection en ballotage viva, qui fut nommé. : : :

En 1649, le général Vineer nommait pour vicaire | Montmorency. +

Ainsi encore et de nos Re: en 1829, le père Rossven, né à Quimper en Bretagne, s s'est vu porté au généralat en concurrence avec le père Jean Roothaan, général actuel.

Il n'existe donc pas d'exclusion de parti pris contre les Français; à toutes les époques ils ont rempli les charges les plus importantes de la compagnie, et ils y ont conservé la prépondérance due à d'éminents services.

Une septième objection se fait souvent. Pourquoi, se demande-t:on, le jésuite en particulier est-il toujours un homme aimable, instruit et compatissant aux faiblesses du monde? pourquoi en corps devient-il un objet d'effroi ? Individuellément il a des vertus. des talents que'chacün se plaît à reconnaitre ; en masse, ses vertus, ses talents mal appliqués, placés dans un faux jour, ne tendent plus qu'à troubler le monde. Il y a: donc su fond de l'Institut un vice caché, une espèce de poison qui corrompt les meilleures natures.

La compagnie de Jésus ut ses amis Jévent ainsi cette difficulté .

HISTOIRE :Caraffa mourant

La plupart des hommes ne connaissent que par’

out-dire la base'et les règles de l'Enstitut. Ils acceptent sans réflexion , sans méchanceté riême , ce que ses adversaires en: ont dit; ils y ajoutent foi, car, leur a-t-on répété sous toutes les formes, les aecusa-

tions sont de notoriété publique. L'ordre créé par

Ignace. a voulu dominer l'univers, il a régné par l'hypocrisie, il espère reconquérir sa puissance par l'intrigue.

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 105 Pour croire à une inculpation loncée contre des

prêtres, et surtout.oontre des jésuites , les gens les

moins prévenus n'ont guère besoin de preuves. L'assurance avec laquelle ces preuves sent offertes , sans jamais être fournies, met la crédulité en sûreté de conscience, L'on juge l'ordre sur le tableau d'imagination qu'il a plu à quelques-uns d'en tracer. Ce jugement, c'est la goutte d'huile quis'étend. Lorsqu'après l'avoir formulé, on se trouve en contact avec un jésuite, il faut bien s'avouer qu'ils ne sont pas tous des hypocrites et des intrigants. Alors on tourne la dificulté en faisant de ce jésuite une exception. I est trop estimable, dit-on, pour que ses chefs lui aient confié le secret de l'ordre. La même expérience se renouvelle ainsi et partout. Du général jusqu'aux derniers coadjuteurs temporels , elle s'est faite, elle se fait à chaque heure.

Ms ont chacun , au moins dans une famille, des cœurs qui apprécient leurs qualités personnelles, qui rendent justice à leur mérite ; et cependant ces vertus aui, prises isolément, sont encore des vertus au jugement du monde, ne doivent produire , mises en commun, que des erreurs ou des crimes.

Mais s'il en était ainsi , ce serait la condamnation de tout esprit d'association, et il ne faudrait plus songer à le propager, ni dans le catholicisme, ni dans les affaires publiques ou commerciales.

En effet. selon l'opinion de chaque famille ou de chaque individu ayant des rapports avec un jésuite, ce jésuite est un prêtre prudent, un homme aimable. Il reatre dans sans ordre, il discute avec ses frères les intérêts de la morale; il apprend, par la pratique de l'obéissance, la conduite des àmes ; il prie, il enseigne, il se prépare dans le secret de l'étude à de-

CLOLLS LÉ RE ne. Ne era

Re

venir un orateur chrétien, un missionnaire ou un savant, De cette agrégation où il n'existe rien de plus . rien de moins , on tire la c;nséquence que , bon en particulier, le jésuite est devenu méchant ou corrupteur par esprit de corps. -

La contradiction est flagrante; mais personne ne peut la révoquer en doute. C’est un préjugé mis en circulation, et que la raison elle-même n'a pu encore détruire, On se voit contraint de rendre justice au bien individuel que l’on connait, dont on éprouve les effets; mais comme il faut que les passions mauvaises aient leur cours. du bien individuel on conclut au mal général que l’on ne connaît pas. On se fait équitable par injustice , et, après s'être ainsi arrangé une double conscience, on laisse au temps le soin de vider le procès intenté.

Mais, continuent les adversaires de la compagnie, pourquoi avoir adopté comme nom usuel et populaire une dénomination aussi magnifique? Jésuite , cela signifie compagnon , associé de Jésus ; et n’y at-il pas un orgueil trop haut placé dans cette appellation? Les ordres religieux prennent modestement le nom de leur fondateur. Les enfants de saint François d'Assise sont Franciscains ; ceux de saint Dominique sont dominicains ; ceux de saint Benoit, Bénédictins; les disciples de saint François de Paule s'appellent Minimes ; ceux de saint Philippe de Néri se nomment les pères de l'oratoire ; voilà tout.

A aucune de ces religions il n’est venue en pensée de se donner le titre et d’usurper l'association au moins tacite du Christ, Aucune n’a pris pour devise le monogramme ambitieux de I HS (1), Jésus sau-

(1) Jésus hominum salvator.

veur des hommes, par les jésuites sans doute. Les anciennes religions étaient humbles, même dans le uom qu'elles prenaient; pourquoi les ci-devant soidisant jésuites, ainsi que les traitent les parlements et les Universités, n’ont-ils pas suivi cet exemple ? La compagnie et ses défenseurs répliquent que c’est le peuple qui, dans son besoin de tout abréger et de tout traduire à sa guise, a commencé à les appeler de cette manière. Quelques-uns prétendent que les hérétiques furent les premiers à désigner ainsi par mépris les disciples de Loyola. Dans une édition de son Zastitution de la religion chrétienne , imprimée à Genève, en 1560, sous ses yeux mêmes (1), Calvin les met sur la même ligne que les Anabaptistes et felle racaille. « Je parle, dit-il, de plusieurs anabaptistes et principalement de ceux qui appètent être dits spirituels et telle racaille, comme sont les jésuites et autres sectes. » Ce passage de Calvin est, avec les registres du parlement de Paris en 1552, une des premières traces écrites de la dénomination donnée aux membres de la compagnie. On en rencontre mille autres dans les lettres ou dans la polémique des protestants: mais aucune , soit dans les bulles des souverains Pontifes concernant la société , soit dans ses eonstitutions ou dans ses écrivains. Il n’y a pas vestige de ce nom ailleurs que chez leurs ennemis. Ce nom ne venant pas d'eux, ils ne l’employaient jamais ni en public ni dans leurs relations privées. On le leur a imposé, ils ont laissé faire; mais qu'on parcoure leurs ouvrages, leurs lettres, leurs catalogues depuis leur fondation jus-

(1) Institution de la religion chrétienne, liv. 11, $ 11, p.25, à Genève. chez Crespin.

qu'en 1600, on verra partout la même formule, partout la même réponse : « Ils sont de la compagnie de Jésus. »

Ce qui corrobore ces preuves sans réplique, c’est que l'appellation de jésuite n'était pas dans les pre. mières années de la société usitée chez toutes les nations où ils avaient des résidences. En Portugal le peuple les nommait apôtres; en Espagne ils étaient connus sous le nom de Théatins, d'Ignatiens ou d'Inigistes, mais jamais comme jésuites. Cette accusation n’est donc pas fondée.

Mais quand ils se seraient ainsi désignés euxmêmes, quel reproche d’orgueil ou d'innovation pourrait-on en tirer? Deux siècles avant la création de la société, un ordre religieux s'était formé sous l'inspiration de saint Jean Colombino; les membres de cet ordre se nommaient les jésuates.

Le sens est identique : il n’y a de différence dans les deux termes qu’une voyelle n'ajoutant, ne retranchant rien à la force même de la chose. Dans l'Eglise et dans le monde il ne vint jamais à l'esprit de personne de blämer les jésuates de s'être exclusivement approprié un titre qui honore la généralité des chréticns:; de quel droit en faire un crime aux jésuites ? Pourquoi n'a-t-on jamais reproché à l'ordre des trinitaires, établi par un Français, par saint Jean de Matha, le litre orgueilleux qui, au dire des adversaires, doit faire de ces modestes religieux des associés de la Sainte Trinité? Les jésuites ont été plus modestes que leurs devanciers, et ee sont les jésuites qu'on accuse!

L'Eglise gallicane, par la bouche de son plus grand orateur, a fait pour les siècles justice de cette imputation. Bossuet, dans la péroraison de son troi-

sième sermon sur la circoncision, s'écriait en s’adressant à l'ordre des jésuites :

« Et vous, célèbre compagnie qui ne portez pas en vain le nom de Jésus, à qui la grâce a inspiré ce grand devoir de conduire les enfants de. Dieu dès leur plus bas âge jusqu'à la maturité de l'homme parfait en Jésus-Christ; à qui Dieu a donné, vers la fin des temps, des docteurs, des apôtres, des évangélistes, afin de faire éclater par tout l'univers et jusque dans les terres les plus inconnues la gloire de l'Évangite ; ne cessez d'y faire servir, selon votre sainte institution , tous les talents de l'esprit, de l'éloquence, la politesse, la littérature; et, afin de mieux accomplir un si grand ouvrage, recevez, avec toute cette assemblée, en témoignage d'une éternelle charité, la saiate bénédiction du Père, du Fils et du Saint-Esprit (1). » |

Pourquoi, se demande:t-on dans une dernièré objection. la société de Jésus s’entend-elle admirable! ment avec tous les pouvoirs de quelque nature qu'ils soient ?

Fondée par un homme qui avait au plus haut degré l'instinet despotique , mais qui savait le mettre sous la sauvegarde du ciel, la compagnie a tour à tour été la protégée, Famie, la conseillère des rois légitimes. Cela ne l’a pas empêchée de vivre en trèsbonne intelligence avec les usurpateurs ou avec les gouvernements démocratiques.

Dans cette facilité à accepter toutes les révolutions

(1) OEuvres de Bussuet , t. 1V p. 459, édit, 1772. Pans oette édition on trouve, au mot célébre, la note suivante ajoutée par

l'abhé Bossnet, neveu de l’évêque de Meaux :

a L'auteur avait d'abord mis sainte et savante, qu'il a éffacé pour y subatilucor de sa main célébre, »

accomplies , — les jésuites n'en font qu’à leur avantage, — il y a sans doute une profonde abnégation de sentiments personnels ; mais cette abnégation ne cache-t-elle pas un piége? La compagnie se persuade qu'elle seule sait élever la jeunesse. Maintenant, que les peuples soient régis par le despotisme d’un seul ou par l'arbitraire légal de plusieurs formant ce qu’on appelle la liberté constitutionnelle, qu'importe à la compagnie? Elle entre dans l'intérieur d’un royaume par l'enfance, elle s’y maintient parles jeunes gens qu'elle a façonnés; comme elle sait être patiente , parce qu’elle croit à sa durée , elle se trouve à la troisième génération maîtresse de tous les esprits. Le but est évident; mais les moyens sont-ils aussi licites? Nous le pensons pas, ajoutent les adversaires. {

Les jésuites ont beaucoup trop mis la main dans les affaires publiques pour n'avoir pas à eux une opinion ou une conscience politique. Comment se fait-il done qu'ils s'offrent à servir tous les partis. et qu’ils soient aussi aptes pour former des Espagnols du temps de Philippe II que des hommes du dixneuvième siècle ?

Comment peuvent-ils concilier avec leurs doctrines passées les théories modernes? Comment faire concorder la liberté de la pensée et de l'expression avec le mutisme si recommandé dans les constitutions d'Ignace, et qui, après avoir servi de règle au novice, doit s'asseoir dans la chaire de ce même novice devenu professeur ou prédicateur? Une transformation aussi radicale nous paraît impossible. Il s'ensuit donc que, si les jésuites ont eu jadis de leur bon côté, que s'ils ont.été utiles. nécessaires peut-être , leur temps est à tout jamais passé ; car les siècles sont

comme les fleuves, ils ne remontent pas vers leur source.

Nous ne discutons plus ici les sérvices que la société a pu rendre au monde et à la religion. Ces services ont été payés par les richesses et par l’ascendant dont elle a joui. Les souverains Pontifes , les rois et les magistrats ont cru devoir, en un commun accord , éteindre un ordre dangereux par sa puissance même : ils l'ont fait; les générations actuelles se portent solidaires pour ce grand acte.

Les jésuites Sont morts ; ils ne comprennent plus rien, ils ne peuvent plus rien comprendre à nos lois, à nos besoins nouveaux. Leurs constitutions ne sont modifiables dans aucun de leurs points substantiels. Or, ces points mêmes sont en hostilité flagrante avec nos principes, avéc nos préjugés peut-être. Le monde marche vers une nouvelle ère ; pourquoi les jésuites, avec les haines qn'ils ont amassées sur leur’ nom, viendraient-ils galvaniser un vieux cadavre ? Leur général Ricci disait au pape Clément XIV : « Sint ut sunt aut non sint : qu'ils soient comme ils sont ou ”.. ils ne soient pas. » Nous avons prouvé qu'ils ne peuvent plus être ce qu’ils ont été ; il faut donc qu'ils se r'ésignent à n'être plus.

Cette objection, répondent les défenseurs de la compagnie de Jésus, ést spécieuse : elle pénètre dans la conscience de l'homme; elle violerait même ce que chacun a de plus sacré sur la terre, sa liberté intime; mais. après ces considérations préliminaires, nous ne craindrons pas de l’aborder de front.

Et d'abord nous ferons observer que la première partie de la proposition est en flagrante contradiction avec la seconde : en effet, on accorde pendant: trois cent ans aux jésuites un esprit de conduite

FR en

assez bien dirigé pour planer au-dessus de tous les orages: on les montre , durant ces époques si diverses, favoris ou conscillers de rois et de gouvernements qui n'ont aucun point de contact entre eux. Sous ces régimes si variés, l'Institut marche à travers les écueils de la politique sans se voir exposé au plus petit naufrage. Tout à coup la scène change avec l'ordre des idées : les jésuites, qui se sont entendus avec Philippe IT, Henri IV, Louis XIV, l'impératrice Marie-Thérèse, Catherine de Russie et Frédéric IL de Prusse; les jésuites, qui vivent dans la meilleure intelligence avec les républiques de l’Amérique et avec les cantons suisses, sont condamnés à ne pouvoir faire bon ménage avec les systèmes constitulionnels.

Si ce désaccord était palpable, ce ne serait pas la compagnie q''il faudrait plaindre, mais bien le gouvernement représentatif; car ou la liberté qu’il prête à usure est un leurre , ou une vérité. Si elle est un leurre, nous comprenons qu’elle erclue des. gens dont le tact est si sûr. Si elle est une vérité, qu’a-telle à redouter d’un Institut qui a toujours su donner de la force à ce qui était fort par soi-même ?

Quoi! parce qu'il a plu à quelques lansénistes, à madame de Pompadour, aux pêriements et à des ministres énivrés d'adulations philosophiques. de se coaliser contre un ordre célèbre, et qu'un Pape importuné par des sollicitations de toute espèce, a consenti à priver l'Eglise de ses plus fermes appuis, il faudra que cet ordre se condamne au silence et au néant. Il ne doit plus exister parce que tous les systèmes, toutes les hiérarchies, tous les pouvoirs, toutes les dynasties qui ont cru le tuer sont morts quelques années après sous les coups d'une

révolution que leur vaniteuse incurie avait préparée? La tempête a englouti tout cela; l'ordre des jésuites a été plus fort que la tempête.

Les arrêts rendus par les Parlements, les décrets promulgués en Espagne cet en Portugal , le bref de Clément XIV sont anéantis, les uns par de nouvelles lois plus en harmonie avec les mœurs , l’autre par une bulle d'un successeur de ce souverain Pontife.

La révolution Française a fauché les vieux Parlements; elle a, par un code nouveau, annulé tout ce qu'ils avaient fait; de leur succession elle n’a pas même dû accepter la haine sous bénéfice d’inventaire. Or, cette révolution a-t-elle été combinée pour amener un autre despolisme ou pour établir le règne uniforme de la loi? Malgré des exemples contraires, nous pensons qu'elle a désiré être juste.

Les jésuites, prétend-on , sont incompatibles avec les idées modernes; ils sont en hostilité flagrante avec les principes et les préjugés du jour.

Qui a dit cela ? qui a prouvé cela?

Ceux qui tout à l'heure démontraient que les jésuites savent admirablement s'accommoder de tous les principes d'autorité.

Mais, ajoute-t-on, cela était bon pour le passé ; ce ne serait plus la même chose aujourd'hui.

Sur quoi se base une pareille allégation ? c’est ce qu'il est impossible d'apprendre. Les jésuites ont élevé les Espagnols du temps de Philippe IT; mais ils ont aussi formé les Français du dix-septième siècle et ceux qui, au dix-huilième, marquèrent avec tant d'éclat dans le bien ainsi que dans le mal. Ils leur donnèrent les mœurs et l'éducation en rapport avec les mœurs et les lois de l’époque ; ils n'ont pas songé à en faire des légistes et des homines de notre temps.

PEER dore PUS TTL EST 2 ni 0 #

REVIE 2

C'est une garantie de plus de leur respect pour les gouvernements établis ; ils se montrent sincèrement attachés au pays et au prince qui les reçoivent. C'est leur intérêt d'abord ; pourquoi craignez-vous donc, vous qui vous dites les maîtres de l'avenir, qu'ils ne s’abritent pas sous votre puissance ?

Voltaire lui-même a été plus juste à leur égard. Le 7 février 1746 il écrivait (1) : « Pendant sept années que j'ai vécu dans la maison des jésuites, qu'aije vu chez eux? la vie la plus laborieuse et la plus frugale . toutes les heures partagées entre les soins qu’ils nous donnaient et les exercices de leur profession austère. J'en atteste des milliers d'hommes élevés comme moi; c'est pourquoi je ne cesse. de m'étonner qu'on puisse les accuser d'enseigner une morale corruptrice. »

Bacon, le génie le plus universel de l'Angleterre, Bacon, protestant , mais esprit trop élevé pour ne pas être équitable , écrivait (2) : « La partie la plus belle de l’ancienne discipline à été en quelque façon rappelée dans les colléges des jésuites. Je ne puis voir l'application et le talent de ces maitres pour cultiver l'esprit et former les mœurs de la jeunesse sans me rappeler le mot d'Agésilas sur Pharnabuze : « Etant ce que vous êtes, faut-il que vous ne soyez » pas des nôtres! »

Les points substantiels des constitutions ne sont autres que les maximes de l'Evangile adaptées au but que la société de Jésus se propose. Ce but c'est la perfection de l’un par l’autre.

(1) OEuvres complètes de Voltaire, correspondance, tome 55, édition de 1831, : (©) De dignitate et augmentis scientiarum.

Quant aux points accessoires, Loyola exprime, il est vrai, le désir de voir tous ses disciples tendre à l’uniformité ; soit pour les choses extérieures, soit pour la manière de penser; mais il ajoute au premier chapitre de la huitième partie de ses constitutions : « autant que le permettra la variété des temps, des lieux et des autres circonstances. »

L’Evangile, c’est-à-dire lareligion de Jésus Christ, subsiste depuis dix-huit cent quarante-quatre ans à côté de quelque forme de gouvernement que ce soit. Cette religion a vécu dans les monarchies les plus absolues comme avec les républiques les plus favorables au développement des idées démocratiques. Elle a traversé les révolutions en essuyant leurs contre-coups; mais quand le pouvoir expirait dans la lutte ou donnait lâchement sa démission . elle a continué , sous le nouveau pouvoir , à enseigner . à consoler et à vivifier. |

La compagnie de Jésus renferme dans son sein des frères venus de toutes les parties du mondé: par cela même elle est obligée d’avoir un code de loi qui convienne à l’universalité. Ne peut-elle pas s'adapter aussi bien que l'Eglise et de la même manière que l'Eglise à toutes les variations politiques, elle qui a su si bien se plier. à tous les régimes passés ?

Personne jusqu’à ce jour n’a rêvé d'introduire le système représentatif dans l’armée. Là, l'autorité est toujours monarchique, toujours absolue; cependant les républiques anciennes, celles même que nous avons pu voir à l'œuvre, ont eu des soldats tout aussi bien disciplinés, tout aussi braves que les monarchies. Sous lé principe républicain, c’est-à-dire sous un régime où l'existence mème du pouvoir peut être mise en cause par la liberté de discussion,

l'obéissance militaire, la plus passive de toutes , n'implique pas de contradiction. Qu'est-ce donc qui pourrait empêcher un ordre religieux, de forme plus ou moins absolue , de vivre paisiblement dans un état constitutionnel? Qui entraverait son ministère tout spirituel, et, de sa nature, étranger aux affaires du monde ?

Il n'y a donc rien d'étonnant, rien de mystérieux dans ces accommodements de conscience, dans ces capitulations de parti qu'on attribue à la compagnie. Le respect dû au pouvoir séculier dans l'ordre séculier ne change pas de nature , parce que ce pouvoir se trouve réuni dans une seule personne ou dans plusieurs. C'est toujours l'autorité.

La fameuse parole Sin£ nf sunt aut non sint ne fait. point partie des constitutions de la société de Jésus, Ses membres ne peuvent ni l’approuver ni la répudier; ils doutent que le général Ricci l'ait prononcée : voilà tout. Mais avant d'accepter l'acte de décès qu'il peut convenir à quelques-uns de leur délivrer, les jésuites veulent voir plus clair au fond des choses ; ils demandent sur quel texte législatif on base une expulsion aussi contraire aux lois de la religion qu’à celles de la liberté. Cette demande n'obtiendra sans doute pas de réponse catégorique, et on laissera à de haineuses préventions ou à des préjugés surannés la faculté de statuer sur ce que les hommes ont de plus précieux au monde, le droit de prier. d’instruire et de se dévouer pour les autres.

Sans entrer dans le labyrinthe des discussions dont la compagnie de Jésus fut l’objet, nous avons avec impartialité posé , examiné et résumé les plus fortes objections faites contre elle. Ces difficuités , que souvent le récit des faits mettra davantage en

lumière, ne sont cependant pas encore toutes passées au creuset de la critique; il reste à jeter un rapide coup d'œil sur les vœux et sur les priviléges de la société.

Les vœux sont de deux sortes : vœux simples et vœux solennels. Les vœux que l'écolier approuvé prononce après son noviciat ne renferment point une promesse au général et à l’Institut. Ces vœux sont seulement faits dans la société; ils ne rendent pas celui qui s'engage membre de la compagnie, mais ils l’obligent à y entrer et à prononcer des vœux solennels , si la compagnie juge à propos de les accepter. En voici la formule :

« Dieu éternel et tout-puissant, moi, tout indigne que je suis de paraitre en votre divine présence, cependant confiant en votre amour et en votre miséricorde infinie, et poussé par le désir de vous servir, je fais à votre divine Majesté, en présence de la trèssainte Vierge Marie et de toute la cour céleste, vœu de pauvreté, de chasteté et d'obéissance perpétuelle en la compagnie de Jésus.

« Je promets d'entrer dans cette même compagnie pour y passer ma vie en comprenant tout selon les constitutions de cette même société. »

Le coadjuteur tempôrel , l'écolier approuvé, le coadjuteur spirituel et le futur profès'se vouent à la pauvreté , à la chasteté et à l’obéissance, Ces vœux sont communs à tous les Instituts réguliers.

On appelle vœux simples les engagements que prennent les Profès relativement à la compagnie. Ils consentent à ce qu'il ne soit jamais rien entrepris pour modifier la loi de pauvreté ; ils déclarent qu'ils n'aspireront jamais à aucune dignité dans l'ordre, qu'ils ne feront rien pour y parvenir ; que. hors de

la société, ils ne prétendront à aucune distinction ou charge honorifique ; qu'ils n'accepteront aucune nomination qu'autant qu'ils y seront forcés en vertu de l'obéissance ; ils s'engagent en outre à découvrir au général ou à la société ceux qu'ils sauraient rechercher des fonctions ou dignités soit au dedans, soit au dehors de la compagnic ; ils promettent que si le soin d’un diocèse ou d’une église leur était confié, ils ne refuseraient jamais d'écouter les avis que le général pourrait leur donner par lui-même ou par un délégué ; ils s'engagent à suivre ces conseils s'ils jugent qu'ils soient meilleurs que leur propre sentiment. Le Pape seul peut dispenser de cette partie du vœu.

Les Profès, c'est-à-dire l'élite, les parfaits de l'Institut , et dont la classe se nomme même par excellence la Société professe , sont seuls appelés à prononcer des vœux solennels, Ils ne se font pas autrement que ceux des coadjuteurs; mais l'intention de celui qui les fait et de celui qui les reçoit est que ces vœux soient solennels ; c’est l'unique différence qu'y mettent les constitutions. Telle est ia formule de ces VŒUX :

« Je fais profession et promets à Dieu tout-puissant , en présence de la sainte Vierge sa mère , de toute la cour céleste et de toutes les personnes présentes, et à vous, révérend Père général qui tenez la place de Dieu, et à vos successeurs, pauvreté perpétuelle, chasteté et obéissance, et, en vertu de cette obéissance, un soin particulier pour instruire les enfants selon la règle de vie contenue dans les lettres apostoliques accordées à la société de Jésus et dans ses coustitutions.

» Je promets en outre une obéissance spéciale au

Pape pour ce qui concerne les missions , ainsi qu'il est contenu dans les dites lettres apostoliques et dans les constitutions. »

Les jésuites, d'après les constitutions de Loyola, doivent tous chérir la pauvreté comme une mère. Ils s’astreignent à n'avoir aucune espèce de revenus dans les églises des maisons professes. Ils ne reçoivent aucun tribut à l'autel, ils n’en imposent aucun à la piété. Ils n’acceptent jamais de rétribution pour les messes, ils n’ont pas de tronc dans leurs temples. Le fondateur exige qu'ils soient sans cesse prêts à mendier ou à passer d’une contrée à une autre sans demander un vialique pour le voyage.

De grandes précautions sont adoptées par les constitutions afin de maintenir dans tout son éclat le vœu de chasteté. Elles imposent à tous les sens, ministres habituels de la passion, principalement aux oreilles et à la langue, la retenue et la pudeur. Elles proscrivent toute démarche indécente, tout maintien immodeste , tout jeu indiscret, toute apparence de faiblesse. Afin de couper l'oisiveté jusqu'à ses dernières racines , il faut que les jésuites aient sans cesse une occupation déterminée. Ils ne peuvent sortir de la maison qu'avec un compagnon assigné par le supérieur. Dans les visites et dans les confessions des femmes, ce compagnon est à portée , non d'entendre ce qui se dit, mais de voir ce qui se passe.

Si toutes ces précautions ne sont pas suffisantes pour protéger la faiblesse de la nature humaine, l'Institut exige que le postulant ou le Profès atteint ou soupçonné de dépravation soit renvoyé sur-lechamp, de peur qu'un seul membre gangrené n'infecte tout le corps.

Le vœu d'obéissance au général et aux supérieurs a été discuté.

Par un quatrième, les Profès seuls promettent une obéissance spéciale au souverain Pontife pour ce qui concerne les missions, selon la règle de vie contenue dans Les lettres apostoliques et dans les constitutions de la société de Jésus.

C'est cette promesse qui, en tous les temps, suscita de violentes tempêtes contre l'ordre. Quelques mots en préciseront le sens, ils en feront com:prendre la portée.

Loyola avait sous les yeux, lorsqu'il rédigea ses constitutions, les exemples de révolte et d’insubordination cléricale que donnaient une multitude de moines, de prêtres et même d'évèques. Le Saint- Siége voyait se détacher de l'unité un grand nombre de diocèses. des royaumes entiers. IL fallait ramener la chrétienté à son point de départ, à Rome, Ignace se lia par ce quatrième engagement. Cet engagement pris à la lettre, ne concerne sans nul doute que les missions, c'est-à-dire la propagation de la foi chez les infidèles ou barbares; en outre, la prédicalion de l'Evangile dans les pays européens où la foi sommeillait et où elle courait quelque danger.

Mais , en étudiant à fond la pensée de Loyola, en se pénétrant de l'idée de respect qu’il attachait à la chaire de saint Pierre, on conçoit que ce vœu, tout restreint qu'il soit, ait pris dans son esprit de pins larges développements. Dans les déclarations annexes par lui à la cinquième partie de ses constitutions. le fondateur ne s’en cache pas. « Toute l’intention de ce quatrième vœu, dit-il, fut d'obéir au souverain Pontife par rapport aux missions, el c'est

ainsi que les lettres apostoliques ayant trait à cette obéissance doivent être comprises en tout ce qu'ordonnera le souverain Pontife et partout où il enverra, » elc.

Ignace a voulu que le Pape eut toujours à sa disposition, dans Îles cas urgents, un corps d'avantgarde ou une réserve pour répandre la Inmière parmi les Gentils et éclairer les nations chez lesquelles l’hérésie tarissait la source des vocations ecclésiastiques. Ce vœu ne fut pas une vaine formalité. Dès le principe, les fruits qu’il porta le rendirent odieux aux hérétiques. Ils le dénoncèrent sous toutes les formes, et, afin de se convaincre de cette vérité, il n’y a qu'à ouvrir les œuvres des sectaires du seizième siècle.

Lermœus avoue que, « non contents d'attaquer les ministres du culte réformé, les Jésuites infectent la jeunesse d’Allemagne et de France. Ils sont si habiles, ajoute-t-il, à l’affectionner au Siége romain, qu’il serait plus facile de faire pérdre sa couleur à la laine teinte en pourpre que d’arracher à cette jeunesse la fleur de doctrine papiste dont ils la pénètrent. » Lithus Misenus les nomme « les Atlas de la Papauté ; » Elias Hasenmaller, “les sergents de l'évêque de Rome;» Eunius, «les Évangélistes du Souverain Pontife combattant pour sa cause avec tant decourage qu'il serait difficile de trouver quelque chose de plus inquiétant. » Charmerius, David et Philippe Paréus, Calvisius et les deux Douza tiennent le même langage. ca C'était confirmer, par des accusations qui l'hono raient , l’œuvre de Loyola. Il ne crut pas devoir s’en départir ; mais. comme il savait que Rome n'est point ingrate, il s’efforça de mettre des bornes à la recon-

naissance des Papes. Il astreignit ses disciples à ne jamais briguer les honneurs ecclésiastiques. Cette prohibition. faite par le fondateur en termes si explicites, était un bienfait pour la compagnie d’abord, pour l'Eglise ensuite, Elle conservait à la Société ses membres les plus éloquents; elle fournissait à l'Eglise des soldats désintéressés. Dans ce temps-là, un désintéressement aussi palpable privait les novateurs de leurs arguments les plus captieux. ja:

En effet, le cardinal d'Angleterre , Guillaume Allen (1), dans son Apologie pour le Séminaire des Anglais, cite le témoignage de Roscius, qui constate que Tapper, Eschius, Morus, Hosius, Hesselius, Sander et d’autres lumières du Catholicismenejouissaient d'aucun crédit auprès des hérétiques. On les soupconnait, on les accusait de travailler beaucoup plus pour leurs intérêts que.pour le triomphe de la vérité. On disait qu'ils défendaient leur foi par:le désir. de conserver leurs revenus.et leurs dignités. :..:. «C'est pourquoi, ajoute le cardinal d'Angleterre, il parut peu utile au Seigneur de susciter des hommes nouveaux sans fortune, sans siège, sans évéché, sans abbaye, vils aux yeux du. monde. ne craignant que Dieu, n’espérant rien qu’en Dieu, regardant la mort comme un bienfait ; des hommes qui pouvaient être. tués, mais qui ne pouvaient être vaincus. »

‘Dans la pensée du cardinal, ces hommes étaient

ce Fa à

les Jésuites.

“Leur quatrième œb, même en étendant ses bornés. était donc un acte plein de prévision; mais ce vœu, dans les temps ordinaires, ne, donne-t-ils pas eux Papes une trop grande autorité sur une Compagnie

EEE z Re sg ee, ee = © jm 79 Om >

iniour Foot Sup disrc: à 1 (1) Des auteurs anglais’ et français écrivent Aluin.

ET Re CRE = De rer re

ER

aussi active ? Ne doit-il pas enfanter de tristes dissensions dans les Etats qui, comme la France, limitent le pouvoir du Saint-Siége ?

., Le quatrième vœu, répliquent les Jesuites, n a ja-

mais pu les soustraire aux lois du pays où ils s’établissaient. Ces lois ont toujours été respectées. par eux. C'était aussi bien l'intention des Papes que la leur.

Quelques-uns de leurs théologiens ont peut-être soutenu des thèses dans lesquelles la puissance des Souverains Pontifes acquerait une: extension qui blessait les susceptibilités des peuples et l'orgueil des princes. Mais, avant de juger ces théologiens. on doit faire la part du siècle dans léquel ils vécurent et de la fause position que les docteurs opposés cherchaient à faire au successeur des apôtres.

Ces discussions, du reste n'infirment en rien le principe du vœu, Son texte porte seulement sur les missions. Il engage donc l'Ordre que pour les missions. Sortir de la, c’est vouloir substituer l'arbitraire à la loi, et en forcer l'interprétation pour se procurer des arguments auxquels cette même ji n'a jamais songé. : .

Dans la Compagnie de Jésus, il y a obéissance soumission, si l’on veut, envers le Vicaire de Jésus- Christ; il n'existe aucune vassalité, Elle sert l'Église sans espoir de récompense terrestre ; elle la sert

parceque l'Eglise est le lien des nations ; elle lui est dévouée. non pas pour son bien temporel, mais pour le bien de tous. C’est ainsi que les Profés de l'Ordre comprennent leur quatrième vœu. C'est ainsi que, dans la compagnie. il a toujours été interprété.

Vient. maintenant la question des priviléges, épineuse et. aride question : car, depuis le Pape Paul III

jusqu'à Renoît XIV, elle embrasse quatre-vingtdouze bulles ou lettres apostoliques; elle repose sur des concessions dont l’origine et le souvenir sont à peu près perdus. Cependant, comme ces priviléges accordés à la Compagnie d'une main si libérale ont, du‘moins en certaines clauses, excité. à diverses ré: prises, de bruyantes et justes récriminalions, il sera bon de les soumettre tous à une critique impartiale.

Au paragraphe douze de la dixième partie de ses Constitutions, Loyola déclarait :

« Il faudra aussi que l'usage des grâces accordées par le Siège apostolique soit discret et moderé, ne nous proposant très-sincèrement pour fin que le secours des âmes, »

C'est la seule fois dans ses Constitutions que le fondateur parle des privilégés dont il prévoit que les Papes gratiferont la Société. Il n'en parle que pour recommander la modération. Les disciples se sont-ils toujours conformés à la leçon du maître.

Leurs ennemis affirment que non ; eux prétendent qu'ils ont été aussi fidèles à observer ce précepte que tous les autres. Le récit des faits montrera de quel côté penche la balance de la Justice.

P-t privilèges, l'Eglise entend les lois particulières qu'elle établit pour le maintien de l'état religieux, les grâces dont elle l'a comblé pour le bien spirituel de ses membres , enfin lés faveurs que, dans l'ordre civil, les rois lui ont accordées en reconnaissance de ses ‘services.

Les privilèges religieux se divisent en trois classes.

La prémière embrasse toutes les grâces ou facultés communes au Clergé, tant séculier que régulier; la

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 725 deuxième comprend les priviléges dont jouissent seulement les Orûres monastiques ; à la troisième se rapportent les faveurs pontificales dont chaque Institut'a été doté.

Les privilèges de la première classe sont : l'immunité des charges incompatibles avec la dignité et les occupations des religieux; l'immunité de la juridiction des tribunaux civils; l’inviolabilité personnelle, et l’immunité locale.

Dans les cultes anciens, chez les peuples d'Egypte et de Chine, en Grèce et à Rome, les prêtres obtenaient certaines prérogatives. Le respect dont ces nations voulaient entourer leurs prêtres, Constantin

4e recommanda pour le Clergé. L'élat monastique

alors n’etait pas organisé. Il ne participa donc point aux faveurs impériales ; mais sous les règnes des empereurs Théodose, Marcien et Zénon, le privilége de

J'immunité fut étendu aux moines. Charlemagne l’é-

tablit en Occident , et il y subsiste en toute'son intégrité.

Dans les Etats réguliers. formés ou reformés de-

puis la révolution de 1789, le Clergé s’est toujours

vu exempté des. charges incompatibles avec ses .de-

voirs; mais on n’a rien fait en faveur .des religieux - non élevés aux Saints Ordres. Cependant ne serail:il

-pas iuste que ceux qui renoncent aux biens tem-

-porels, aux-dignités, aux emplois de la société civile,

fussent, par le fait même, délivrés de ses charges * onéreuses?

L'immunité de la juridiction des tribunaux civils a la: même origine, suit les mêmes progrès et ls même décadence que le premier privilége. En l’accordant,

Constantin et ses successeurs non-seulement reçon-

naissaient la juridiction ecclésiastique. :mais ils lui Hist. de la Comp..de Jésus. —.T,.1. 6

assurajent encore l'appui du bras séculier. Cette exemption, autrefois admise dans tous les Etats, n'est même pas reconnue aujourd'hui dans plusieurs royaumes catholiques. Les motifs de ce changement diffèrent selon les temps, selon les lieux, plus souvent selon les passions.

En Allemagne, par exemple, on croit avoir découvert et prouvé que l'Eglise ne peut exercer ou posséder un pouroir coërcilif et judicaire. C'est côtoyer de fort près l’hérésie.

Ailleurs, en France principaiement. on ne reconnaît plus cette immunité . par le motif plus spécieux que juste que tous les Français sont égaux devant la loi. Cette prétendue égalité n'empêche pas l'armée de terre et de mer d'être soumise à une législation exceptionnelle, ainsi que plusieurs universités d’outre-Rhin.

L'inviolabilité personnelle consiste en une censure d’excomimunication portée contre toute attaque violente et mal fondée à l'égard des personnes consacrées à la religion. Les conciles de Reims et de Clermont décrétèrent cette immunité en faveur du clergé séculier. Le deuxième concile général de Latran l'étendit à l'Eglise universelle, à tous les clercs réguliers et jusqu'aux novices.

L'immunité locale, c’est le droit d'asile concédé d'abord aux temples chrétiens , ensuite aux monastères. Dieu enjoignait à Moise de bâtir des villes de refuge en faveur des coupables de certains délits. L'Eglise l’a imité dans la loi nouvelle. Les lois civiles avaient reconnu, adopté et confirmé ce droit. La jurisprudence actuelle l'a banni de tous les codes. Sans entrer dans la discussion, nous pensons que c'est un bien. Les Papes, depuis long-temps. s’ap-

pliquaient à modifizr, à restreindre ce pouvoir. Marchant en cela avec les idées pontificales, l'administration de la justice a reçu une meilleure direction et a permis de supprimer un droit qui souvent dégénérait en abus.

La seconde classe de priviléges comprend ceux qui ne sont propres qu'aux ordres religieux seuls. Le plus important, celui qui a soulevé le plus de réclamation , tant à cause de son usage qu'à raison des préjugés, c'est l'exemption de la juridiction de l'Ordinaire ou des évêques. L'histoire des anciens couvents et des premières sociétés monastiques est, à proprement parler, l’histoire de chaque royaume de l'Europe ; car c'est aux moines que l’Europe doit sa civilisation et peut-être son équilibre. Avant de pousser plus avant l'examen de la question, il importe donc de l'établir sur les faits.

La base et le but de ce privilége tant contesté, en France surtout, est la conservation de l'état religieux en général et de chaque ordre en particulier. L'état religieux a une fin qui lui est propre, et des moyens spéciaux pour atteindre cette même fin. Il est donc tout naturel qu’il ait son gouvernement à lui. Ce gouvernement n'aurait jamais pu avoir une force suffisante s’il n'eût été indépendant en sa sphère.

Cette exemption n'existait pourlant pas dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, et la raison en est bien facile à saisir. Alors l’état religieux n'avait même pas complété son organisation. Les moines existaient très-long-temps avant qu'il y eût des ordres monastiques. L'Eglise n'ayant aucune uniformité dans sa discipline . les moines dépendaient nécessairement de l'autorité épiscopale. Les: évèques approuvaient, modifiaient, changeaient leurs règles.

Ils avaient la nomination des abbés ou supérieurs; ils visitaient les couvents; ils se faisaient rendre compte de l'administration des biens, ainsi qu’en témoignent les canons de plusieurs conciles provinciaux et le concile æcuménique de Galcédoine.

Mais cette situation ne dura pas long-tems. En se constituant en société, les ordres religieux sentaient plus que jamais le besoin de restreindre la juridiction des évêques. La plupart des moines n'étaient point admis à la prétrise, Soit pour parvenir à cet honneur, soit afin de se délivrer des ennuis du cloître, ennuis que l'étude ne changeait pas en plaisir pour tous, il s’en rencontrait qui s’insinuaient dans la familiarité de l’évêque ; d’autres se voyaient, malgré eux, élevés au sacerdoce et employés dans les diocèses. Ces deux cas, fort communs au moyen âge et aux siècles antérieurs, devenaient une plaie faite à la discipline conventuelle. Différents conciles, celui d'Agde, le premier d'Orléans, et letroisième d'Arles, espérèrent y porter remède en interdisant aux reli- £ieux de sortir de leurs monastères et en défendant aux évêques de leur conférer la prétrise sans l'as- ‘entiment de l’abbé. C'est le premier exemple d’une vestriction portée à la juridiction de l'ordinaire sur les moiues, ét ce sont trois conciles français qui le donnent.

Les discussions au sujet de l'administration des biens et dela nomination.des supérieurs ne vinrent qu'après.‘

On n'a pas manqué de faire de l’exemption des religieux un texte d'accusation ‘contre la cour Romaine. Lorsqu’en France il y avait encore des Jansénistes et des gallicans, lorsqu'en Allemagne il se trouvait des théologiens joséphistes. la thèse pour

DE LA COMPAsNIE DE JÉSUS. 129

ou contre se soutenait avec plus ou moins de logique: ou d'âcreté, Maintenant qu'une pareille controverse est mise à néant en Allemagne et en France par la suppression légale d'à peu près tous les ordres religieux, cette thèse, qui amassa tant de flots d'encre et d'injures contre les deux partis, est devenue un point historique comme un autre. On doit le juger avec impartialité : c'est ce que nous allon

faire

Nous ne croyons pas à l’eficacité du Gallicanisme actuel. A notre sentiment, c'est un hors-d'œuvre bon tout au plus à entretenir dans de vieux préjugés quelques professeurs de séminaire, des légistes et des universitaires.

Nous ne sommes pas ultramontrain:; nous n'accordons pas aux Papes tous les pouvoirs temporels ou politiques dont certains partisans trop exaltés du Saint-Siége ont tâché de l’investir. Ils croyaient à la suprématie pontificale, ils étudiaient cette grande question plutôt avec les lumières d'une foi enthousiaste qu'avec celles de la raison. Sans doute il était beau dans les siècles d’ignorance ou de barbarie de donner aux princes, emportés par leurs passions, un contre-poids, un juge et presque un maitre : c'était le seule garantie accordée aux peuples; mais les choses ne sont plus dans la même situation, et la haute intelligence des souverains Pontifes a parfaitement su le comprendre. Ils ont, par leur diserétion, mis un terme à ces querelles.

Nous n'acceptons des anciennes discussions que la nécessité bien démontrée de les éviter. Mais, tout en adoptant cette doctrine de conciliation, qui entre dans les intentions de la cour Romaine et du clergé français el aiiemand , nous pensons qu'il est indis-

pensable de poser nettement l'état de la question.

Avant donc que les Papesse fussent occupés de cette exemplion , elle existait déjà : ainsi que toutes les inesures disciplinaires, elle a été le fruit de l'expérience de plusieurs siècles. Etleest l'ouvrage des évêques eux-mêmes et de leurs synodes. En effet, ce sont les évêques qui ont provoqué celte disposition dans leurs assemblées provinciales ; disposition qui, fut ensuite confirmée par les Conciles généraux de Latran, de lyon et de Trente, limitée et modifiée par les souverains Pontifes.' ‘

Vers l'an 455, il s'éleva une controverse fameuse entre l'évêque Fréjus et l'abbé de Lérins. Le concile d'Arles fut convoqué à cet effet; l'abbé de Lérins obtint gain de cause.

Dans le siècle suivant, les mêmes différends s'étant renouvelés entre plusieurs prélats et abbés, le Pape Pélage les termina en décidant que le gouvernement des moines appartenait à leurs abbés.

Ce fut saint Grégoire-le-Grand qui, le premier, concéda l’exemption entière en faveur d'un ordre religieux. L'ordre qui l’obtint est celui de Saint- Benoit.

La (roisième classe de priviléges comprend ceux propres à chaque ordre en particulier. En faire une énumération détaillée serait superflu; il importe seulement de savoir qu’ils se réduisent à deux espèces : 1° exemption des charges incompatibles avec le but et la fin de l’ordre ; 2° faveurs, grâces et pouvoirs spirituels concédés pour atteindre plus facilement cette même fin et pour encourager le religieux a tendre sans cesse vers le but qu'ils se sont proposé.

Ainsi les instituts monastiques s'attachant à la vie contemplative , au silence et à la solitude ; ceux qui

se vouent à l'instruction de la jeunesse dans les universités , dans les écoles, dans les séminaires, dans les colléges; ceux qui desservent les hôpitaux et secourent les mourants, se sont vus exemptés par les souverains Pontifes de l'obligation d'assister aux processions ct à quelques autres cérémonies déterminées : tels sont les Chartreux , les Ermites, les Camaldules, les Carmes Déchaux, les Clercs réguliers de la société de Jésus, des écoles Pies, les frères Somasques, ceux de Saint Paul, les ministres des infirmes de Sainte-Camille , les hospitaliers de Saint- Jean de Dieu et d'autres ordres. à

Parmi les faveurs accordées aux religieux voués plus particulièrement au saint ministère, c'est le pouvoir de précher et de confesser, d’absoudre des censures et cas réservés, de donner certaines dispenses et de commuer les vœux , qui tient le premier rang. Ce privilége , qui parait exorbitant, a excité bien des troubles dans l'Eglise, On l'a reproché aux ordres mendiants et surtout aux jésuites. Contre les premiers, ce ne fut jamais qu’une question cléricale; pour les seconds, on en fit à diverses ere une véritable question politique.

L'histoire parlera souvent de ces débats ; mais afin de juger sans passion , il est rationnel de distinguer deux époques, celle qui précède et celle qui suit le Concile de Trente.

Les priviléges des Clercs réguliers, avant le concile œcuménique, nous apparaissent comme d’intolérables abus, maintenant que nous les étudions avec les habitudes introduites dans le Clergé par la discipline de l'Eglise. La pluralité des: bénéfices à charge d'âmes a disparu. Chaque diocèse a son chef et son administration déterminée. L'intervention

d'un si grand nombre de prédicateurs et de confesseurs appartenant à des ordres religieux munis des pouvoirs les plus étendus, entièrement indépendants de l'ordinaire, exerçant le ministère sans aucun conteste de la part du gouvernement diocésain , rendrait sans doute l'administration impraticable ; elle l'entraverait à chaque pas et jetterait partout la plus déplorable confusion. Cela est évident; personne ne songe à le contester, Mais il n’en était pas ainsi avant le Concile de Trente. Les croisades , les guerres civiles, le grand Schisme d'Occident éloignaient beaucoup d'évêques de leurs diocèses. Ceux qui occupaient les siéges les plus éminents, les prélats eu faveur ou les dignitaires ecclésiastiques que les rois faisaient asseoir à leurs côtés, dans les conseils de la couronne, possédaient en même temps plusieurs évéchés souvent très-éloignés les uns des autres. Par malheur ils ne résidaient dans aucun.

Des premiers pasteurs qui devaient donner l'exemple, le désordre passant dans les rangs inférieurs de la hiérarchie. L'Eglise aurait pu s'abimer sous le poids de tant d'excès. Les peuples oubliés par leurs évêques oubliaient à leur tour les principes, perdaient la foi que personne ne venait rappeler à leurs cœurs. .

Dieu suscita les ordres de Saint-Dominique, de Saint-François, les Ermites de Saint-Augustin et les Carmes. Alors une multitude de Religieux sortit de ces différents ordres. Ces religieux , qu'avait frappés le délaissement dans lequel les peuples languissaient, parcoururent l’Europe; ils préchaient, ils administraient les sacrements, ils suppléaient au vide fait par l'absence des pasteurs titulaires.

Les Papes, conservateurs et distributeurs des tré-

sors de l'Eglise, étaient témoins du zèle des uns, de la négligence des autres. Il leur sembla juste, même pour l'avantage des peuples, de témoigner la gratitude du Saint-Siége à des hommes dont la vie se consumait en travaux apostoliques. D'abord ils ne voulaient pas être ingrats; bientôt leur reconnaissance ne connut plus de bornes, elle accabla de faveurs et de privilèges les états religieux.

Nécessaires dans des circonstances données, ces mesures devaient à leur tour dégénérer en abus : : le Concile de Trente y remédia en imposant à tous les évèques et pasteurs l'obligation de résider. On coupait court ainsi à la pluralité des bénéfices à chirge d’âmes. En même temps , et afin de donner satisfaction aux évèques, le concile statua que dorénavant ilne serait permis à aucun régulier de précher ou de confesser sans le consentement de l'ordinaire. Cette loi, toujours en vigueur. est obligatoire pour toutes les sociétés religieuses.

Quand à l’absolution des censures et cas réservés par l’évêque. les Cleres réguliers ne peuvent en absoudre que sous son aulorisalion.

Il n'en est pas de même pour les censures papales : après le Concile de Trente. les souverains Pontifes ont plus d’une fois accordé le pouvoir d'absoudre de plusieurs de ces cas réservés ou censures. Le Pape avait-il ce droit? Tel-est le point à débattre.

Le Saint-Siége en a fait jouir l’ancienne compagnie de Jésus et les autres ordres mendiants en général. De là est née cette polémique incessante dans laquelle les parlements et les évèques intervinrent, tantôt contre la cour de Rome, tantôt contre les:

ordres religieux, a rars et partout contre les: jésuites.

Le temps a usé ces récriminations. Les nouvelles lois qui régissent une partie de l’Europe les ont rendues impossibles; mais, en nous reportant aux siècles passés, nous croyons qu'il y a eu erreur et injustice d'un côté.et de, l’autre, Quoi qu'il en soit, tout catholique sincère ne doit pas se hâter de taxer € imprudence ou de légèreté les mesures. générales prises par les Papes pour le gouvernement de l'Eglise. Personne ne leur conteste le pouvoir de porter des censures. Il’ est inhérent à la chaire de Pierre ; qui donc alors révoquera en doute leur droit de déléguer qui bon leur semble pour relever. de ces mêmes censures ?

Mais, dit-on, pourquoi les souverains Pontifes n'accordent-ils pas ces pouvoirs au Clergé séculier , aux curés, plutôt qu'aux réguliers mendiants? Ces faveurs n'iraient elles pas mieux aux prêtres, qui, par vocation et en vertu de leurs charges, participent au ministère pastoral des évêques, et sont leurs coopérateurs d'office pour la direction des âmes ?

. Avant de répondre à cette difficulté, il est bon de

constater un fait. Le clergé séculier, et surtout les

curés, par leur position dans le monde , par les de-

voirs qui leur sont imposés, par leurs relations ex-

térieures et nécessaires avec leurs paroissiens, se

voient constamment exposés au blâme . à la critique ,

aux soupçons et à des défiances injustes. Quelque prudents, quelqu’habiles qu'ils soient, ils ne peuvent pas, ils ne doivent pas contenter toutes les exigences.

‘De cette situation forcée, il résulte que parfois les fidèles répugnent à ouvrir le fond de leurs consciences aux prêtres avec lesquels ils vivent tantôt dans la même cité, tantôt sous le même toit. Ces

CR a CS EE

fidèles préfèrent s'adresser à des confesseurs religieux, à des missionnaires dont ils ne sont pas connus, et avec lesquels ils n'auront jamais de relatior suivie. Accorder ces pouvoirs aux curés deviendrait donc à peu près chose inutile. Le but de la concession ne serait pas atteint précisément à l'égard des personhes qui éprouvent le besoin le plus direct de cette concession.

Le tempérament adopté par le Saint-Siége ne froisse aucune susceptibilité. Il permet, au contraire, d'utiliser ces réserves et même d'en adoucir la rigueur. De cette déiégation, il ne résulte aucun embarras dans le gouvernement des évêques. Ces pouvoirs , en effet, n’ont de valeur que pour le for de la conscience. Ils cessent du moment où le crime, et le. péché par conséquent, sont portés au tribunal de l'ordinaire.

Quand aux jésuites, dont les adversaires se sont plu à exagérer les priviléges et à en presser le sens jusqu’à l'impossible, un fait seul les justifie : c'est la fameuse déclaration des évêques de France, réunis en assemblée générale du clergé en 1762 (1).

Quatre seulement sur cent trente évêques protestèrent contre ce manifeste, duns lequel l'Eglise Gallicane témoigne publiquement qu'elle n’a aucune plainte à faire à ce sujet contre l'institut, Cet acte officiel, et sur lequel nous reviendrons en son temps, répond à beaucoup de défiances; car ce ne seront certainement pas les prélats français qu’on accusera de trop de condescendance lorsqu'il s’agit de la dé-. fense de leurs droits.

(1): Collection des procès-verbaux des assemblées du clergé : de France, t. Vini, 2° partie, pnge 334.

Et, chose remarquable, mais qui n’est pas connue, les jésuites, à la destruction de leur ordre,.-en 1775, perdirent tous leurs privilèges. Lorsque. le’ 7 août 1814, Pie VII jugea à propos de rétablir la Compa-

gnie. “il craignit de donner un aliment à des passions:

que les révolutions les plus étonnantes n'avaient pas amorties; ilrefusa donc de rendre à l'institut de Jésus ses anciennes prérogatives.

Les jésuites n'en ont aucune; mais en vertu de la communication usitée entre les divers corps réguliers les autres ordres religieux participent encore à ces faveurs, dont ceux qui les ont obtenus se voient privés.

H reste à les faire: connaitre : le voici ;

1" Perpétuité du général.

2° Durée du noviciat au détà d’un an et prolongætion du temps d'épreuves pendant plusieurs années

avant les vœux publics ou solennels.

3° Admission aux ordrés sacrés après les vœux.

simples et avant les vœux publics ou solennels.

4 Admission aux ordrés sacrés sans interstices.

5° Renvoi ou démission de la compagnie de Jésus, avec dispense des vœux tant publics que simples par l'autorité du général,

6° Exemption du chœur.

7° Distinetion des différentes classes de personnes qui forment la société avec leurs attributions et capacités respectives

8° Faculté d’avoir dans toutes leurs demeures un oratoire où ils peuvent célébrer la Sainte Messe, même sur un autel portatif, et y recevoir les Sacrements, même en temps d’interdit, et cela non-seu--

Page 1