‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 4)Chapitre 17 sur 51 · RÉAL · texte numérisé non relu

RÉAL

Pasquier-Brouet et Salmeron s'arrachent aux larmes des malheureux qu'ils ont soutenus; ils leur promettent aide et appui, car un projet qui ne pouvait naître que dans la pensée d’un disciple de Loyola tenait leur dévouement en éveil. Ces: deux proscrits avaient formé un noble complot. Ils espéraient arriver à Londres et trouver moyen de se présenter à Henri VIII.

Là, ils auraient, à force: d’éloquence et de charité, désarmé la colère du roi, et préché devant le tribunal de sa conscience la cause de la religion catholique et celle des mœurs. Ce plan était impraticable. S'il eût réussi en partie, si les deux Nonces eussent pu mettre le pied à Londres. leur arrêt de mort et leur exécution chargerait d'un nouveau crime l'histoire de Henri VIIT. Mais ce martyre était à leurs yeux chose de peu de conséquence. Ils avaient un but, ils y marchaient en aveugles comme un soldat court à la victoire.

A peine ont-ils touché le sol écossais que d’insurmontables obstacles s'élèvent de toutes parts. L'Ecosse est en feu. À l'exemple de l'Angleterre, elle a sa révolution religieuse. Ses apôtres de schisme, ses prédieants poussent encore plus loin que le schisme le désordre de leurs principes et l'interprétation abusie deB textes sacrés. Knox, disciple de Calvin. s’est mis à la tête d’une armée de Puritains, et, par le fer et par le feu, il gouverne dans les campagnes.

Toutes les avenues se fermaient devant les deux Pères. Ils s'embarquent pour Dieppe; de là ils se rendent à Paris. où les attendaient des missives du Saint-Siége. Paul IIT leur enjoignait de retourneren Ecosse. Avant d'exécuter cet ordre, qu’ils avaient déjà accompli sans connaître les intentions du Pape,

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ils lui transmettent les informations détaillées qu'ils ont recueillies sur l’état de ces contrées, et ils attendent ses instructions. L'ordre de revenir sur-lechamp en Italie leur est intimé. Zapata reste à Paris pour terminer ses études ; eux partent à pied comme ils ont toujours voyagé.

La France était en guerre avec }’Éspagne. La duplicité, les ruses de Charles-Quint, rendaient les autorités soupgonneuses. La présence à Lyon de deux étrangers dont les vêtements, usés par de longs voyages, contrastaient d'une manière si tranchée avec leur langage. éveillèrent les défiances. Salmeron était Espagnol, Brouet ne se réclamait de personne. On les accuse d’être des espions : on les emprisonne. Les cardinaux de Tournon et Gaddi résidaient dans la ville. Ils reconnaissent les deux Pères, les font traiter avec tous les honneurs dus aux légats de la cour Romaine; puis, afin d'achever la route en sécurité , ils leur fournissent de l'argent, des chevaux et des guides.

Ainsi se termina la nonciature d'Irlande. En apprenant qu'il n’avait pas été donné aux deux jésuites d'accomplir tout le bien qu’il se promettait, l’archevêque d’Armagh s'écrie : « Si les brebis n’entendent pas la voix de leur pasteur, j'obtiendrai peu. » Et cet évêque, qui n'avait que les yeux de la foi, paffle jour même. Il échappe à tous les dangers, s'introduit en Irlande, parcourt son diocèse en tcus sens, et donne au bien commencé par Salmeron et Brouet toute l'extension possible.

Jis n’avaient pas encore eu le temps de goûter quelques jours de repos que le travail de l’apostolat se présentait à eux sous une autre forme. On était au mois de décembre 1542, et de toute l'Italie il ne s’é-

levait qu'un cri. Le schisme et l'hérésie l'enveloppaient. La catholicité avait besoin de paix, et les deux royaumes à la tête de la civilisation. la France et l'Espagne, rompaient le traité que Paul III avait eu tant de peine à leur faire conclure. Le Turc, avec sa flotte, menaçait l'Italie; mais ce n’était pas là le plus formidable ennemi. Le Pape désirait, avant tout, conjurer les maux de l'Eglise.

Les Pères de la compagnie de Jésus se dispersaient dans toutes les villes comme des sentinelles avancées. Brouet et Salmeron étaient disponibles. Il les charge de partir pour‘Foligno, où livraie avait déjà presque étouffé le hon grain. La ville de Foligno se rend à la voix de la religion. Le cardinal Moroni, évêque de Modène, prie Loyola, en 1545, de lui envoyer un de ses enfants. Salmeron est désigné. Il veut se faire entendre. L’hérésie avait dans cette cité des auxiliaires si actifs que pel$ônne ne se présenta pour l'écouter.

Salmeron ne se décourage pas. On l’accuse d’être hostile à l'Eglise, parce qu'il va prouver au peuple que les sectaires trompent sa bonne foi. On le défère même aux tribunaux de Rome pour qu’il ait à justifier sa doctrine. Ignace le rappelle sur-le-champ. Salmeron comparaît devant ses juges ; il se défend; il invoque le témoignage des trois principaux citoyens de Modène. Ces témoins rendent hommage à la vérité. L'imposture est confondue même par ses propres arguments, et le missionnaire acquitté rentre dans la ville où son zèle avait été mis à de si rudes épreuves. Il y resta pendant deux ans.

Une mission plus rude était échue à Pasquier- Brouet. Il ne lui avait pas été trop difficile de faire pénétrer le repentir dans l’âme des habitants de Fo-

ligno; mais il lui restait à introduire la réforme dans les mœurs du clergé. Les prêtres, les moines et les religieux vivaient dans une telle dépravation que cette dépravation n'avait d'égale que leur ignorance.

Le Père avait rétabli l'observation des lois ecclésiasques; il se vit obligé d'apprendre lui-même à plus d’un ecclésiastique les premiersrudiments de la grammaire.

De Foligno, où il extirpa les erreurs, il court à Montepulciano. De Montepulciano il va, sur les instances du cardinal Carpi, réformer un couvent de religieuses à Reggio de Modène. Brouet, selon la parole de Loyola, avait la bonté et le regard d'un ange. Il soumet, par sa douceur, ces vierges folles, et le cardinal le conduit à Faenza, cité où l’hérésie avait élu domicile à l'ombre de tous les vices. Là se réunissaient, comme dans une espèce de cénacle, les professeurs de schisme. #4

Ochin, si fameux par lePYérités de discipline qu’il introduisit dans les couvents de Saint-François-d'Assise, et qui, plus tard, devenu l'ami de Jean Calvin, renia sa foi et son ordre, présidait ces assemblées d'hérésiarques. Pasquier-Brouet avait donc de vigoureux antagonistes, Ils flattaient les passions du peuple; ils mettaient la théologie au service des plus grossiers instincts, et s'efforçant de corrompre tout ‘en préchant la vertu, ils s'étaient créé dans la Lombardie un parti puissant.

Brouet ne prit pas la discussion de haute lutte. Dans des entretiens familiers, il ne parla que d'établir des confréries de charité pour secourir les pauvres, dont le nombre était considérable. Les pauvres adoptèrent cette idée. Du soulagement des indigents il passa à la gutrison morale des associés de son œuvre. Peu à peu le bon exemple gagna. Brouet fit

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un pas de plus : il discuta en public la doctrine catholique; il l'expliqua avec tant de lugigité qu'Ochin lui-même se vit forcé de battre en retraite. La ville de Faenza fut renouvelée. Ses habitants s'embrassaient dans les rues en signe de réconciliation avec Dieu et avec les hommes. Il n’y avait plus de haine, plus de schisme dans cette cité, qui naguère en était le boulevard. Afin de consolider son œuvre, Brouet consacra deux années à Faenza.

Lefèvre et Laynès, de leur côté, déployaient la même vigilance. En abandonnant Parme et Plaisance, ils avaient communiqué leur esprit à des prêtres chargés de continuer leur mission. Le plan avoué des sectaires était d'envahir l'Italie pour détacher du culte de l’unité les contrées qui, par leur voisinage de Rome, étaient destinées à la soutenir. Les catholiques connaissaient ce projet; ils le déjouaient selon leurs forces; mais ils faiblissaient dans le combat : car les adversaires de l'Eglise se servaient dé toutes les armes. Par malheur, dans l'Ég':se elle-même, on trouvait des arsenaux de corruptior: et de scandale; il était facile d'y puiser à pleines mains les arguments et les reproches.

À Venise, ce vaste entrepôt de tout le commerce

* du Levant, les hérétiques abondaient comme dans

une cité qui semblait n'avoir pas d'autre passion que l'or et le plaisir. Chaque secte y entretenait des émissaires pour se créer partout des prosélytes. Ils s'é taient d’abord glissés dans l'ombre, accomodant leurs turbulences aux lois soupçonneuses de la république. Mais, quand ils eurent constaté leurs progrès, ils jetèrent le masque et annoncèrent à haute voix lestriomphes partiels qu’ils avaient obtenus dans le silence. Le Doge Pierre Lando et son conseil ne voient pas

de meilleur remède à opposer au mal que la parole de Laynès. Îls le demandent au Pape, Laynès accourt, et, dèfles premiers mois de 1549, il met obstacle à la propagation de l'erreur.

Son éloquence était vive. Elleavait de fortes images, de profondes pensées qui frappaient de leur éclat la riche imagination du peuple vénitien. Dès le matin, il prêchait dans les différentes chaires. La foule était si avide de l'entendre que souvent elle passait la nuit à la porte des temples. Le soir, il expliquait dans l'église du Sauveur l'Evangile selon saint Jean. Là il prenait corps à corps les nouvelles doctrines, les produisait dans toute leur amertume, et les réfutait avec une vigueur de logique qui ne laissait plus même la possibilité au doute.

Sur ces entrefaites, le carnaval ouvrait ses joyeuses bacchanales. Laynès fit parler le deuil de l'Eglise. Il pria de donner moins de splendeur à ces bruyants plaisirs, qui sont passés en proverbe. Les Vénitiens y renoncèrent en partie. C'est peut-être le plus beau triomphe oratoire du Père. Le plus fructueux et le plus durable se manifesta dans la conversion d'un grand nombre de chrétiens que déjà l’hérésie avait infectés.

Laynès, dont la parole subjugait cette ville, n’a-

vait pas consenti, malgré les prières du Doge, à laisser l'asile qu'il s'était choisi à l'hôpital de Saint-Jean et de Saint-Paul. Il recevait dans ce refuge de l'indigence ces puissants sénateurs, ces marchands, plus riches que des rois, qui faisaient de leur petite république un glorieux empire. Tls abandonnaient leurs palais de Canal-Grande, leurs tapis d'Orient , leurs salons de marbre, pour venir s'asseoir sur l’escabeau du missionnaire, el recueillir les leçons que

seul d'un

Laynès leur donnait du haut de 5a pauvreté. Plus heureux que le Doge, André Lipomani vainquit la résistance du Père. Il le contraignit à venir partager sa demeure , et il attacha un tel prix à cette faveur qu'aussitôt il destina son prieuré de Padoue à la formation d'un collége de la compagnie.

Polanque et Frusis avaient été envoyés par Loyola dans cotte université célèbre, où ils achevaient leurs études. En travaillant à acquérir les sciences humaïnes, ces deux jeunes gens propageaieut parmi leurs condisciples la science de Dieu. Novices dans la société, ils s’occupaient déjà de lui amener de brillantes recrues. Jérôme Otelli fut de ce nombre. Après avoir mis Venise à l'abri des séductions de l'hérésie, Laynès songea à profiter des dons de Lipomani. Il se rendit à Padoue afin d'établir la discipline intérieure du collége. L'université de cette ville voyait parmi ses membres de nombreux sectaires qui y accouraient pour faire germer dans le cœur de la jeunesse des opinions d'’indépendance. Laynès exerça à Padoue le même ministère, la même influence qu'à Venise. Au mois de février 1544, il paraissait à Brescia, où pénétraient les disciples et les ouvragés de Luther et de Calvin.

Dans cette ville, dont il eut bientôt ravivé la foi, habitait un moine apostat qui. par sa dialectique pleine de verve, s'était fait beaucoup de prosélytes. Fort de sa science théologique, il déclara publiquement que, s'il proposait à Laynès quelques objections sur le purgatoire , Laynès lui-même resterait muet ou se ferait luthérien.

Alors le champ-clos de la discussion n'était pas seulement un plaisir, mais un besoin. Accompugné d'une multitude avide de ces joutes, le moine se pré-

sente devant le jésuite qui, patiemment et les yeux baissés, l'écoute développer ses arguments tout à son aise. Quand ils furent tous énumérés, Laynès, dont la mémoire était prodigieuse, reprend une à une les objections dans l’ordre même où elles lui ont été proposées : il les réfute avec tant de clarté que l'apostat avoue son erreur, rentre dans le giron de l'Eglise et devient le plus chaud partisan de son vainqueur,

De pareils succès. sous les yeux même du Pape, donnaient à l'institut naissant une magique influence : il se propageait à l'ombre du Saint-Siége; en même temps il pénétrait dans d’autres pays.

L'université de Paris avait été la première éculede la compagnie ; on n’y avait pas oublié les talents des uns, l'intelligence des autres, les vertus de tous. Déjà plusieurs personnes riches y entretenaient un certain nombre de jeunes gens reçus dans la société et qu'Ignace faisait étudier dans ce foyer de lumière. Le berceau de l'ordre devait en être aussi le séminaire.

Dèsle printemps de 1540 le Navarrais Jacques d'Eguia fut établi par Loyola supérieur de ces écoliers. Jérôme Domenech lui succéda en 1541; Paul Achille, Ridadeneira, Viole, François Strada. l’un des plus célèbres prédicateurs de son siècle, André Oviédo, qui fut patriarche d'Ethiopie, et d'autres moins connus. mais tout aussi fervents qu'eux, se livraient avec l'ardeur ordinaire des novices aux travaux dont l’université ouvraient le champ. La v'2 qu'ils menaient au milieu de Paris était celle dont leurs devanciers venaient de leur léguer le modèle ; ils célébraient les saints offices, ils communiaient à l’église des Chartreux. Mais comme la piété pour soi-même n'exclut

pas la charité pour les autres, ces jeunes gens dont le zèle était aussi éprouvé que la science, commencèrent à donner les exercices spirituels. A la suite de ces prédications qui sortaient du cercle tracé à chaque orateur chrétien et qui faisaient entrer l'éloquence dans une ‘voie nouvelle, Jacques Miron postule le noviciat dans la compagnie. François Picard, ce fameux docteur en théologie dont le nom n’est pas encore oublié, et maître à Cornibus se déclarent hautement les amis et les propagateurs de l'institut.

Eguia et Domenech avaient senti le besoin de réunir dans une même maison les membres encore si peu nombreux de la compagnie. Le collége des Boursiers fut leur première demeure à Paris; en 1542. ils allèrent à celui des Lombards. La confiance d'Ignacé dans les progrès futurs de sa société était si entière qu'il ne craignait point, pour la dilater, d’arracher à leurs études et à leur patrie les membres enrôlés sous son étendard. En cette même année il apprend que le Portugal sollicite des colléges de la compagnie; elle ne comptait que dix-neuf frères à Paris, Il ordonne à Miron. à Ponce Cogordan et à François de Royas de se rendre à Lisbonne.

Le roi de France: et l'empereur, ces deux rivaux quiremplissent l’histoire du bruit de leurs querelles, couraient encore aux armes. Il était enjoint aux sujets de Charles-Quint de passer la frontière sous huitaine, Domenech était Espagnol : il partit pour Bruxelles avec sept de ses compatriotes engagés dans l'institut, Pendant les années suivantes le tumulte des affaires et des plaisirs empécha les Pères qui étaient restés à Paris de propager leur ordre.

- Cet ordre était fondé par un Espagnol ; la plüpart de ses membres appartenaient à la même nation.

Cette nation se posait éternellement en rivalité avec la France : il y avait donc préjugé., antipathie; la

différence des mœurs et des caractères était fla-

grante. Les ciameurs contre les jésuites poussées par les hérétiques d'Allemagne et d’Etalie retentissaient dans tout le royaume, où ils comptaient beaucoup de sectateurs.

Ignace avait placé à Paris une pierre d'attente ; il comprit que la situation était foreée et qu'il fallait laisser au temps le soin de calmer les esprits. Cette prudence porta d'heureux fruits. En 1545, Guillaume Duprat, évèque de Clermont et fils du chancelier de ce nom, s'offrait comme protecteur de la compagnie. T1 lui fonda un collége dans la ville de Billom. II logea les Pères dans son hôtel de Clermont, qui plus tard se transforma en maison de l’ordre. Après l'avoir prise sous son égide, Duprat institua la société héritière d’une partie de ses biens.

Elle avait pour appui avoué un prélat francais. En France même, le génie le plus universel de cette époque désira embrasser sa règle. Guillaume Postel, que Marguerite de Valois appelait la merveille du monde, était un homme dont les plus doctes disaient que de sa bouche il sortait autant d’oracles que de paroles. Esprit délié, imagination ardente, il possédait toutes les langues et toutes les sciences. C'était l’ami des rois, et il avait en quelque sorte pour courtisans les plus grands seigneurs de ce temps-là.

Sur le bruit que la compagnie de Jésus fait en Europe, Postel, qui est dans toute la force de l'âge, abandonne la cour; il va demander à Ignace de le recevoir comme un de ses enfants. La conquête était précieuse : Loyola s'en réjouit d'abord; mais il reconnut que l'apparence l'avait ébloui. La solitude st

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l’abnégation de soi-même réagirent violemment sur cette active intelligence, pour qui l'étude n'avait plus de mystère. Postel avait entrevu la compagnie de Jésus portant la lumière aux idolâtres, dogmatisant, préchant, combattant. Les épreuves auxquelles elle soumet ses novices lui étaient échappées; il essaie de se livrer aux exercices spirituels; mais bientôt Postel est en proie à des visions extravagantes. Il rêve un nouvel avénement du Christ; il se lance dans toutes les erreurs du rabbinisme ; il fait reposer sur l’astrologie judiciaire les principes mêmes de sa foi.

Un pareil état de choses était intolérable ; Salmeron et Laynès tächent de ramener à la raison ce génie que l’orgueil aveuglait. Le cardinal Savelli entreprend de guérir Postel; ses soins sont aussi inutiles que ceux d’Ignace. Par l’ascendant de sa réputation, Postel aurait pu devenir dangereux à la compagnie : il en est exclu; mais cet événement, mal interprèté et surtout présenté sous de fausses couleurs, devait retarder, en France, l'établissement des jésuites.

La plupart des universités s'opposaient à l’admission de la société nouvelle comme corps enseignant; elles luttaient contre elle. En France, cette lutte a duré trois siècles; et elle se continue encore quand tout a changé , excepté les passions. Lorsque nous analyserons le système d'éducation des jésuites et que nous aurons à faire connaître leurs coiléges, leur méthode et ses résultats, nous comparerons les principes qui servaient de base à ces grands établissements. Mais avant d'examiner cette question si long-temps débattue, et qui n’a jamais été tranchée que par la force, il nous a semblé utile de reporter

plus haul notre pensée et d'arrêter nos regards sur l'origine des universités anciennes et sur leurs constitutions. Nous avons dit comment s'était formée la société de Jésus , il importe maintenant d'apprécier l'esprit primitif des universités et de -savoir quels furent les besoins sociaux qui eninspirèrent l’idée.

Le berceau de la première université, son fondateur, et le siècle où elle fut créée sont encore des mystères historiques. Les villes de Paris et de Bologne se disputent la préséance; cependant nous croyons que l’université de Paris est l’atnée de celle de Bologne; les autres viennent à la suite de ces deux sœurs à des distances plus ou moins rapprochées.

L'université de Paris ne fut pas constituée sur un plan régulier et complet. Un homme aux conceptions bardies , tel qu'Ignace de Loyola , ne médita point son ensemble, ne l’entrevit pas dans toutes ses parties. Charlemagne. il est vrai, encouragea dans son empire d'Occident l'étude des sciences et des belleslettres, qui répandaient un vif éclat autour de son trône. Sorties de ce foyer impérial, elles rayonnèrent dans le monde; mais d’une salle du palais, école improvisée (1), d'une réunion de quatre:savants étrangers ayant pour bénévoles auditeurs des rois, des évêques et des guerriers, à une université digne de ce no, il y a loin.

Avant et après le règne si glorieux de Charlemagne, il exista d’autres sanctuaires de bonnes études. L'église avait ses chapitres, ses couvents et la maison épiscopale. Du monastère de Saint-Martin de Tours, s'élançaient , au témoignage de Sulpice-Sévère, plusieurs savants et un grand nombre de prélats. Lab-

(1) Schola palati,

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, 163 baye de Lérins était une école fameuse dont saint Honorat porta les ‘traditions dans le Jura. Saint Colomban et saint Benoît appelaient leurs religieux au travail de l'intelligence. Chaque monastère devenait un collége. Au onzième siècle, des écoles publiques se formaient dans les cathédrales de Reims, de Poitiers, du Mans , d'Auxerre, et dans plusieurs autres églises; celle de Châtillon-sur-Seine jouissait d’un grand renom, et c’est là que Saint-Bernard fut élevé.

Mais ces établissements créés par le catholicisme, qui sentait le besoin de l'éducation et quiessayait de la répandre, parce que l'éducation faisait sa force, sont encore bien éloignés d’une université. La naissance de ces corporations ne date, à proprement parler , que de l’époque où se forma l’université de Paris ; elle-même n’a vie pour l’histoire que du jour où la renaissance et l'approbation des rois et des Papes lui donnèrent une existence légale, des statuts, des priviléges et son nom caractéristique d'université.

Au milieu des guerres civiles du dixième siècle et lorsque les Normands envahissaient la France , les

. professeurs et les étudiants désertèrent l’école du

Palais pour se réfugier dans le Parvis Notre-Dame; de là ils s'étenidirent, avec le temps, jusqu’à la montagne Sainte-Geneviève. Deux autres écoles avaient alors presque autant de célébrité que celle du palais; elles se plaçaient sous l’invocation de Saint Germain et de saint Denis. Les souverains Pontifes les appelaient leurs trois filles spirituelles.

Geofroy de Boulogne, évêque de Paris et chancelier de France, fonda, sur la fin du onzième siècle, la première école séculière; Guillaume de Cham-

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peaux y professa la rhétorique et ià théologie; Abailard, son élève, son rival et soi successeur, accrut la renommée de cetétablissement. L'émulation donna une nouvelle activité aux études ; elle multiplia les savants , elle enfanta des auditeurs. Au commencement du treizième siècle cette agrégation de maîtres et disciples prit le nom d'université.

Cette appellation n’a point son origine dans l’universalité des sciences que ces gymnases enseignaient (1), ni dans l’agglomération de tous ceux qui étaient susceptibles d'étudier. Ce mot n’a pas une étymologie aussi ambitieuse. Les Papes Innocent IIT, Honorius III, Innocent IV et Alexandre IV accordaient à de pareilles corporations des priviléges et des faveurs. Pour les maintenir dans les voies littéraires, ils écrivaient souvent aux maîtres et aux écoliers ; chaque lettre commençait par une de ces formules : Noverit Universalitas vestra ou Universalitas magistrorum et scholarium (2).

De ce mot adressé collectivement naquit le nom d'université. Robert de Courson, légat du Saint- Siége en France, dressa ses premiers statuts : ils portent la date de 1215 et ne mentionnent pour objets d'enseignement que les arts et la théologie (3). Innocent IIT leur ad'signit la faculté de droit. et, dans une bulle de 125: . le F ape Grégoire IX suppose l'existence des maitres de théoiogi:, de droit, de

. (1) Toutes lessciences n’y étaient pas enseignées. À Orléans, à Bourges, par exemple on ne professait que le droit; à Montpellier, que la médecine.

(2) Votre universalité saura, — ou bien : L’universalité des maitres t des écoliers.

(3) Les maitres ès-arts étaient chargés de la philosophie ; les théologiens, de l’Ecriture Sainte.

physique et des arts. L'université elle-même, à la date de 1253, expliquant aux évêques ses démélés avec les dominicains , compare les quatre facultés aux quatre fleuves du paradis terrestre.

En dehors de l’université, il existait beaucoup d'écoles : les cordeliers, les frères précheurs ou dominicains, les carmes et les Augustins ouvraient leurs colléges aux jeunes gens de toutes les nations. Cette concurrence amenait sans aucun doute beaucoup de conflits, car la jalousie est de tous les temps; mais l'autorité royale ou le Saint-Siége y mettait un terme. Les passioñs rivales étaient jugées et condamnées; il y avait des vainqueurs ou des vaincus. Personne cependant ne songeait à porter atteinte à la liberté d'enseigner ; elle était hors de cause : l’université naissante en respectait le principe, et les ordres religieux l’acceptaient.

A cette époque. l’université n’était qu’une agrégation libre, dans laquelle on ne connaissait encore ni examen, ni grades, ni diplômes; la capacité seule donnait le droit de mattrise. Le souverain Pontife Grégoire IX créa les degrés de bachelier, de licencié, de maître et de docteur.

Le nom de bachelier (1) fut par lui attribué au premier grade, ainsi que dans la milice on appelait l'officier inférieur bas chevalier.

Le licencié fut celui qui, après les épreuves voulues, obtenait la licence ou permission d'enseigner partout.

Le maitre et le docteur portent avec eux l’explication de leurs titres (2).

(1) Bacillarius ou bacularius.

(2) Voici les épreuves qu'il fallait subir pour l'admission à ces différents grades, Après trois ans d’études théologiques, l’é-

Dans le principe, l'université n'eut pas d’admi: nistration spéciale, elle se gouvernait selon le droit commun à tous les citoyens; mais peu à peu elle se fit corporation et elle régularisa sa forme. Ce n'était pas aux rois de France qu'elle demandait son institution ou les prérogatives qu’elle ambitionnait. L'université tournait toujours ses regards vers Rome. Ainsi, Innocent LIL lui permettait de se nommer un procureur ; Innocent IV l’autorisait à se servir de sceaux, ce qui créa la charge de chancelier. L’université était donc sous la dépendance des Papes ; elle reconnaissait cette dépendance; elle avait même parmi ses dignitaires un représentant spécial du Saint-Siége, chargé par lui de veiller à l’orthodoxie de la doctrine. Ce représentant pontifical s'appelait le syndic.

tudiant soutenait sa première thèse, nommée la tentative, sur la première partie de la somme de saint Thomas. S'il la défendait victorieusement, il était reçu bachelier. Il entrait en jicence, il y passait deux ans, il subissait deux examens, le premier sur toute la scolastique, le second sur les sacrements, l’Ecriture Sainte, l’histoire ecclésiastique. Pendant ces deux ans de licence, qu'on appelait étre sur les bancs, les bachcliers faisaient plusieurs actes ou soutenaient plusieurs thèses, qu'on nommait la grande ordinaire, la pelite ordinaire, la sorbonnique. La sorbonnique était ainsi nommée de la Sorbonne, où elle se soutepait toujours depuis six heures du matin jusqu’à six heures du soir. Après ces actes et les disputes aux thèses pendant deux ans, les bacheliers passaient licenciés. en recevant la bénédiction du chancelier de Notre-Dame de Paris. Enfin , après un autre acte appeié vespertes parce qu'il avait lieu de trois heures à six heures du soir, le licencié que les docteurs avaient interrogé allait recevoir des mains du chancelier de l'université, à Notre-Dame de Paris, le bonnet de docteur. Le dernier acte qu’il faisait dans cette occasion se nommait aulique, de la salle de l’archevêché où il était soutenu, Ces grades donnaient droit d'éligibilité à des charges importantes, à des hautes dignités.

heuallait Dame dans vêché à des

Les fonctions de Doyen (Decanus) ou supérieur de dix sont attribuées au chef d'une faculté particulière. Le chef de la Faculté des arts était aussi celui de l’université, sous le nom de recteur.

Les priviléges ne manquèrent pas à cette corporation; elle en sollicitait souvent ; les papes luien accordaient beaucoup. Pour elle ce devait être un motif de réserve, et dans plusieurs circonstances on n'aurait pas dû la voir si àpre à reprocher aux autres ce qu’elle-même avait obtenu ou espérait obtenir de Ja libérale .gratitude du Saint-Siége. Ces priviléges , que le temps a détruits, peuvent se réduire aux suivants :

Droits d'aubaine, de bénéfices, de committimus, d'excommunication, de grade , de péage, de résidence, de service militaire et de subsides.

Le droit de committimus , étendu et varié dans ses applications, était accordé tantôt par le Saint- Siége, tantôt par les rois. Il enlevait l’université à la juridiction ordinaire et lui donnait des juges particuliers et des protecteurs. Pour les faits universitaires, elle était soustraite à l'excommunication des évêques et soumise aux conservateurs apostoliques ; elle avait le droit d'enseigner partout ; ses docteurs prenaient la préséance sur tous les autres docteurs.

La Sorbonne et le collége de Navarre étaient à Paris ses principales, ses plus cèlèbres maisons. C’est du collége dé Navarre que vient le nom de Grand- Maître; le docteur qui représentait le premier professeur de théologie de cet établissement les portait toujours.

Sur la fin du quatorzième siècle, l'université de Paris possédait cinquante colléges.

A limitation des écoles d'Athènes et de Rome,

elle divisa ses élèves en quatre nations. Pour elic, ces quatre nations furent la France, la Picardie, la Normandie et l'Allemagne, qui fut substituée à l’Angleterre pendant les guerres du quatorzième siècle. Ces nations se subdivisaient elles-mêmes en provinces. Les autres universités adopièrent ces distinctions. L'université d'Oxford se partagea en deux nations, puis en quatre. Celles de Vienne, de Prague et de Leipsick enrent aussi leurs quatre nations. Les universités dans les grandes villes du royaume de France introduisirent parmi elles le même usage ; Orléans prit les dénominations de Paris; Poitiers se sépara en France, Aquitaine, Berri et Touraine. Ces distinctions avaient pour but de faciliter le classement des élèves pour le logement, les assemblées, les processions, et pour la distribution des bourses et des secours. Elles maintenaient surtout chez les jeunes gens l'esprit de provincialisme à une époque où la provinces était à peu près la seule patrie.

Les universités étaient fondées, soit par les Papes, soit par les rois, souvent par le concours des deux puissances. En 1312, Clément V et Philippe-le-Bel créent celle d'Orléans ; en 1289, le pape Nicolas IV avait établi l’université de Montpellier, et Boniface VIII celle d'Avignon en 1303. Jean XXII, en 1532, forma celle de Cahors ; en 1409, Alexandre IV celle d'Aix; en 1450, Pie IT celle de Nantes. Les universités de Reims et de Tournon sont dues, la première, en 1548, à Charles, cardinal de Lorraine; la seconde, en 1560, à François, cardinal de Tournon. Lesrois saint Louis, Charles V , Charles VIT, Louis XIII et Stanislas de Pologne fondèrent les autres.

Elles étaient au nombre de vingt-trois ne coûtant rien à l'Etat et répandant l'instruction sur une masse

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d'élèves dont l'université moderne n'a pas en’ore pu atteindre le chiffre.

Sous ce régime, que nous avons sommairement défini, les études furent fortes et libres, Par une tendance naturelle à tous les corps privilégiés, l’université, à diverses reprises, essayabie !e fairefermer les autres écoles publiques. On la me aspirer au monopole de l'éducation ; mais « e incessante, et par le fait infructueuse, est un nouveau témoignage qu'elle-même rendait au principe de liberté. Ce principe avait été, il était encore le sien. Dans leurs édits en sa faveur, les souverains ne craignaient pas de se proclamer les protecteurs de tous les droits et de toutes les écoles. Les vieux princes de France et les autres monarques de l’Europe comprenaient que, dans l'intérêt de leurs couronnes et de leurs peuples, il fallait laisser aux pères de famille la concurre:ce.

Ecclésiastique dans son origine, dans ses progrès, dans ses hommes, dans ses doctrines. l'université, fille atnée des rois très-chrétiens. le fut encore dans son mode à peu près gratuit d'instruction. Le chancelier de Notre-Dame de Paris, au nom de l'autorité pontificale, accurdait à ses professeurs, dans une bénédiction, la licence d'enseigner. La religion était le tronc auquel se rattachaient toutes les branches des sciences humaines; mais quand l’hérésie, le schisme ou de funestes jalousies envahirent ces grands corps, ils perdirent peu à peu leur influence, et, comme les parlements, ils expirèrent sous les coups d’une révolution qu’ils avaient préparée.

L'université de Paris, l'irréconciliable adversaire des jésuites, est connue. Nousallons la voir à l’œuvre, tantôt avec ses préventions tantôt avec ses calculs,

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