‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 4)Chapitre 3 sur 51 · L'Eglise ne proposait à la vénération publique que · texte numérisé non relu

L'Eglise ne proposait à la vénération publique que

‘ceux qui, durant leur vie, avaient pratiqué d’une manière éminente les vertus chrétiennes.

L'Europe ne s'inclinait devant l'épée d’un guerrier "que lorsque ce guerrier, par d'étonnants succès unis au courage et à la naissance, parvenait à changer la face de la terre. Il y avait donc des obstacles pour arriver à ces deux genres de célébrité. On en trouvait moins lorsqu'on se contentait d’aspirer au troisième.

Le chemin de l'hérésie était ouvert à toutes les passions ambitieuses, à tous les caprices orgueilleux, à toutes les imaginations malades; et l’on rencontrait toujours sur sa route assez d’espritscrédules ou exaltés, assez de corruption chez les grands, assez d'amour de nivellement chez les petits pour faire masse.

Du fond de ces sectes ignorées qui s'étaient proposé d’anéantir le christianisme, et qui n'avaient abouti qu’à sa glorification, il surgissait pourtant, à des époques indéterminées , certains novateurs. Ils s'échappaient du clottre ; ils se dérobaient à l'ombre de l'auteis ils venaient apprendre aux fidèles combien était pesant le joug de l'Eglise, et combien seraient heureux les peuples qui marcheraient dans les ténèbres que l'amour de la controverse épaissait sur Icurs pas.

Le Saint-Siége avait tenu tète à tous ces dangers. Il les avait bravés. Sorti vainqueur de la lutte, il se

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préparait à de nouveaux combats ; mais, avec le seizième siècle , le champ de bataille ne devait plus être le même. Le choc si prolongé des idées et des iütelligences, choc qui n'avait encore produit que l'obscurité , jetait en ce moment solennel une éclatante lumière sur l'état de l’Europe. Les nations arrivaient à la vie politique sans avoir passé par l’enfance. Les hommes grandissaient subitement. Les caractères , le génie , les mœurs , tout semblait jeté dans un moule exceptionnel. Tout se colorait d’une énergie que les âges précédents avaient montrée bru-

. tale, et dont les àges suivanis, corrumpus par l'excès

même de la civilisation, constateront l'affaiblissement graduel.

Le Bas: Empire succombait à Constantinople sous lefer de Mahomet II. Ce long règne de pédants sur le trône ou dans les chaires, qui avait abruti tout un peuple par de misérables querelles de mots, s’évanouissait devant la force et le génie. Mahomet IT ordonnait a ces rhéteurs. si vains de leurs sophismes . d'humilier leurs fronts dans la poussière. Les rhéteurs se précipitaient dans la servitude. Ils n'avaient pas su défendre leur patrie, ils ne savaient pas défendre leur honneur. Seulement , à la suite de Constantin Lascaris, quelques hommes de science et de courage renonçaient à leur pays esclave pour venir cherche la liberté sous d'autres cieux.

L'Italie , sœur de la Grèce par son climat, par ses mœurs, par ses révolutions ; ouvrait les portes de ses villes aux émigrés qui lui apportaient l'amour des artset des belles-lettres. À Florence, dans la cité des Médicis, ils trouvaient une magnifique hospitalité ; et tandis que les royaumes du nord de l'Europe; sous Jean Huniade , sous Mathias . son fils. et sous

Mathias Corvin, arrétaient par leurs victoires les progrès de l'armée ottomane ; tandis que les chevaliers de Rhodes, commandés par d’Aubusson , leur grand maître , se dévouaient pour la Chrétienté, la Chrétienté entrait dans une ère de nouvelles idées.

La guerre civile, qui , par la surexcitation même des passions, retrempe le génie des peuples et prépare de sublimes destinées aux nations assez fortes pour résister à ces déchirements , la guerre civile agitait l’Angleterre. Les factions d'York et de Lancastre . Rose-Rouge et Rose-Blanche, divisaient cette île. Marguerite d'Anjou ‘apparaissait sur-les champs de bataille, vengeant son mari et combattant pour son fils. Louis XI abattait l’orgueil des granGs vassaux, leur tête tombait sous la hache. Au même moment il soutenait contre Charles-le-Téméraire cette lutte d'astuce raisonnée et d'impétueuse colère qui finit par donner la Bourgogne à la France. |

L'Orient était en feu, l'Europe aussi. Chaque pays enfantait son héros, chaque famille royale naissante S'appuyait sur un grand homme. Ici. c'est Georges Scanderberg qui combat; là, ce sont les Suisses qui, à Granson et à Morat, triomphent de la valeur de Charles-le-Téméraire. Plus loin, Charles VIII de France fait la conquête du royaume de Naples et triomphe à Fornoue. Le cardinal Ximénès, majestueuse figure échappée du cloître pour régner sur l'Espagne, jette ses armées sur l'Afrique. Gonsalve de Cordoue poétise la guerre. Les papes Alexandre VI et Jules II augmentent la puissance temporelle du Saint-Siége, souverains pontifes terribles, dont les mœurs et l'ambition préparèrent à l'Eglise tant de calamités. Borgia; par une déplora-

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ble exception , fait asseoir le crime sur la chaire de saint Pierre ; Jules IT y fait monter avec lui les passions militaires. Pape chevalier ; on le voit au siége de la Mirandole tenir tête à Bayard et n'échapper que par la fuite à son audacieux adversaire.

Pour communiquer une activité encore plus dévorante aux esprits, ce n’est pas assez de ces guerres. Le génie déborde dans tous les rangs, il sort de toutes les classes.

Guttemberg invente les caractères mobiles de l'imprimerie; Schæffer et Fust le secondent, et, comme si ce siècle devait épuiser toutes les merveilles, de hardis navigateurs se mettent à la recherchegle nouveaux mondes.

Barthélemy Diaz arrive au cap de Bonne-Espérance; Christophe Colomb se dirige vers l’Amérique ; Vasco de Gama trace la route des Indes orientales; Magellan . le premier , entreprend le voyage autour du monde; Pizarre pénètre dans le Pérou ; les Portugais, dans le Brésil, et Améric Vespuce donne son nom à des contrées qu’il n’a pas découvertes.

À ces prodiges, l'esprit humain s’enflamme; le siècle des grandes guerres commençait. Le siècle des grands hommes va s’ouvrir. Le Dante, Pétrarque et Boccace d’un côté ; Christine de Pisan, Alain Chartier , Chaucer , Monstrelet et Villon de l’autre. ont rendu aux belles-lettres le cuite que la barbarie des àges passés avait étouffé. Théodore de Gaza, Ambroise Camaldule , Georges de Trébizonde et Laurant Valla unissent leurs efforts jusqu'alors isolés pour réaliser une pensée de restauration.

Ce qu'ils tentent pour l’histoire et pour la poésie Brurelleschi l'entreprend en faveur de l’architec-

ture ; Ulugbeg, prince de Samarkand, en faveur de l'astronomie. Ghiberti et Donatello rivalisent d’ar-

leur pour faire passer sur la pierre ou dans le marbre. la: pensée qui les domine, Thomas: A-Kempis lègue au monde chrétien l'Zmitation de Jésus, le plus beau livre, selon Fontenelle, qui.soit sorti de la main des hommes. Maso invente l'art des estampes ; Charles, duc d'Orléans, chante ses douces tristesses; Chalcondyle l’Athenien se fait l'historiographe des Tures vainqueurs de sa patrie; Jean de Montréal étudie les. mathématiques : Alexandre d'Imola, Littleton Fortescue et Cujas ressuscitent la jurisprudence ; Bessarion, Juvénal des Ursins. et Philippe de Commines deviennent historiens.

Ange Polilien ; Barbaro et Mérula inoculent à l'Europe la science des langues antiques ; le Boïardo, Laurent de Médicis, Jean Michel d'Angers, Guarini eties deux Strozzi parlent de Dicu et de leurs amours dans des vers dont le temps n’a pas fait perdre le souvenir. Léonard de Vinci fonde l'école de peinture de Florence ; le Giorgione. celle de Venise; Albert Durer, celle d'Allemagne. Machiavel, enfant d'une

” république , donne aux princes des leçons que l'histoire flétrira sans peut-être en comprendre toute la portée. Sannazar célèbre en beaux vers latin la religion que, dans son couvent d'Augustins , Luther se dispose à attaquer.

Le Catholicisme va voir s'élever contre lui des multitudes d'adversaires. Les uns marcheront en armes pour le détruire ; les autres se précipiteront contre Rome avec la parole, arme plus redoutable que l'épée ou que le canon. Et lorsque ces légions d’ennemis, venues de tous les points à la fois, se réuniront pourfrapper, l'Eglise, qui sait que les portes de

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l'enfer ne prévaudront jamais contre elle, osera leur porter le plus majestueux de tous les défis.

Les passions des rois, des peuples et des moines se liguent pour abattre sa puissance.

Elle leur répond en commandant à Bramante de jeter les fondements de la basilique de Saint-Pierre. Michel-Ange achève le gigantesque édifice. Il: lui donne pour coupole le Panthéon d'Agrippa. Raphaël et Jules Romain’ couvrent les murs du Vatican de leurs fresques immortelles. Bembo et Sadolet écrivent sous la dictée de Léon X.

Rome est menacée de ruine. Le connétable de Bourbon l’assiége, la prend et la saccage. Qu'importe à Rome celle calamité nouvelle? Les hommes passent où, comme Bourbon , ils meurent à ses portes; mais elle, elle:est destinée à leursurvivre et à conduire le deuil de toutes les dynasties. :: ‘

- Raphaël a disparu; le Corrége et le Parmesan, Titien et Véronèse, les Carrache et Tintoret succèdent à sa gloire. Le Primatice, Jean Goujon et Palladio construisent des palais: Guicciardini, Machiavel , Paul Jove, Juste-Lipse et Buchanan racontent aux peuples l’histoire de leurs princes: Clément

Marot, du Bellay et Marguerite de Valois font goûter à la cour de François I: les charmes naïfs d'une langue à peine formée. L'Arioste chante des héros imaginaires; le Tasse en peint de plus réels en révélant aux siècles futurs les miracles de courage qu'a enfantés la délivrance de Jérusalém. Le Portugal , comme l'Italie, a son poème épique.: Lé Camoëns , dans la misère, glorifie son pays, qui nelui accordera même pas un tombeau. Erasme , Montaigne , Rabelais, Cardan et Charron se font les apôtres du scepticisme. Thomas’ Morus; chancelier d'Angleterre ;

expire pour sa foi en philosophe et en chrétien. Des mers inconnues, de vastes empires deviennent la proie de l'Espagne et du Portugal. Des révolutions éclatent dans la religion, dans les mœurs, dans la politique, dans les arts. Copernic, Tycho-Brahé et Galilée en font une nouvelle dans la science des astres. Tandis que ces événements se préparaient ou s'accomplissaient , que tant de capitaines illustres , que tant de génies marchaient à la conquête d’un nouveau monde:et de nouvelles idées ; tandis que la lumière dissipait partout les ténèbres avec une si merveilleuse rapidité que parfois il était permis de craindre qu'au lieu d'éclairer la terre cette même lumière ne l’'embrasâät dans un immense incendie, un homme gisait en Espagne sur un lit de douleur : cet homme se nommait Don Ignace de Loyola. C'était un soldat. Né en 1491, sous le règne de Ferdinand et d'Isabelle, il appartenait à l'une des familles les plus distinguées de la Biscaye. Il devait ses services à son pays et à son roi; il acquittait cette dette avec un rare désintéressement, avec un de ces courages qui reportent aux temps de la chevalerie. Afin de se livrer tout entier à sa passion pour les armes, Ignace , presque encore enfant, renonce aux plaisirs de la cour , et, pour suivre l'exemple que ses sept frères lui donnaient, il marche sous la bannière d'Antoine Manrique , duc de Najare et grand d’Espagne. son parent.

L'armée espagnole avait déjà appris à voir dans ce jeune gentilhomme l’un de ses plus brillants officiers, lorsque, en 1521, André de Foix, à la tête des Français , vint mettre le siége devant Pampelune. Charles-Quint retenait celte place sous ses lois, au mépris d’une clause du traité de Noyon. Ignace

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Il se trouvait dans la ville assiégée s, il fallait s’opposer aux premiers succès qui couronnaient la valeur de l’armée française. Loyola se fit l'âme: et le.chef de cette résistance. Pampelune comprend bientôt qu'il est impossible à ses défenseurs de repousser les assiégeants : Pampelune ouvre ses portes; mais Ignace s'est retiré dans la citadelle, dépourvue d'hommes et de munitions. Il croit que son courage peut suppléer à tout.

Une capitulation est proposée : il la fait rejeter, et sur la brèche il attend l'ennemi l'épée à la main. Au milieu de l'assaut , un éclat de pierre le frappe à la jambe gauche; au même instant un boulet lui casse la jambe droite. Ignace tombe ; sa chute entraine la reddition de la citadelle. Mais les Français avaient, dans la mélée.; admiré leur terrible adversaire : ils voulurent lui donner une preuve. de leur estime. Après avoir fait panser ses blessures, ils le transportèrent au château de Loyola.

La jambe avait été mal rejointe; les chirurgiens déclarèrent qu'il fallait la casser de nouveau. Le blessé subit cette seconde opération sans laisser paraitre sur son visage la moindre trace des souffrances qui devaient l’assaillir.

Arraché à la mort, il veut encore affronter la douleur. Un os fait saillie au-dessous du genou; il le menace de difformité. Ignace se décide: à faire scier cet os. On lui représente que l'opération sera cruelle, dangereuse peut-être. Le malade ne tient aucun compte de ces avertissements ; l'os est tranché jusqu’au vif. Ce n’était pas le seul tourment que le siége de la citadelle allait lui causer. Depuis sa blessure,

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une de ses cuisses était devenue plus petite que l'autre. Dans l’espérance de l'allonger , il se soumet au supplice d'une machine de fer qui tire cette jambe avec violence. Ce supplice :ne l'empêcha pas de rester boiteux.

Ce fut dans ce moment que. pour tromper l'ennui et offrir en aliment à son amour de la gloire les hauts faits vrais ou fictifs des héros ses modèles, il demanda les histoires alors en vogue des chevaliers errants. Comme tous les manoirs de cette époque, le château de Loyola en possédait sans aucun doute, Cependant , au lieu d'en livrer quelques-unes à son impatience, on lui apporta la Vie de Jésus-Christ et la Fleur des Saints.

Une révolution subite s'opère dans son cœur.

Après de grands combats intérieurs, combats où l'amour des plaisirs et la passion de la gloire: lé disputaient aux idées de renoncement à lui-même et de solitude, Loyola prit une détermination irrévocable. Il s'était couché soldat, il se releva chrétien, mais un de ces chrétiens comme il s’en rencontrait à cette époque, un chrétien qui, dans les transports de sa charité, pouvait et devait entreprendre des choses gigantesques, car alors l’homme ne mesurait pas ses forces à la faiblesse humaine.

Avec la foi il savait que l’on peut transporter les montagnes. De tous côtés , du haut des Pyrénées ainsi que du fond de l'Allemagne, de la: France comme de l'Italie, il surgissait des dévouements qui se sacrifiaient au triomphe d'un principe et qui. généreux martyrs de la religion ou de la science, ne demandaient à Dieu qu'un champ, le plus vaste champ possible, pour faire germer les idées dont leur tête était en travail.

Ignace renonce donc subitement à tout ce qui jusqu'à ce jour a fait le rêve et le charme de sa vie. Il aimait. une dame de la cour de Castille ; il dompte cet amour. Il avait pour les armes un de ces penchants qui font pressentir les grands capitaines: il foule aux pieds les idées de gloire militaire comme il a vaincu les séductions de la volupté, et il se pré cipite dans la pénitence.

Ge n'est plus le beau cavalier dont les souvenirs d'enfance se perdaient au milieu des prodigalités et des plaisirs de la cour du roi catholique. 11 n'y a plus rien er: lui du jeune seigneur qui naguère encore, à traver: la licence des armes, savait répandre le par: fum de l’urbanité la plus exquise et de la galanterie la plus poétique. Ignace de Loyola se dépouille de toute affection terrestre, et ce gentilhomme si plein de lui-même, si bouillant, si généreux , si susceptible sur toutes les choses qui tiennent au point d'honneur, court à la conquête de l'humiliation, comme si l’humiliation allait devenir pour lui une nouvelle source de gloire.

Il n’a encore aucun plan arrêlé dans sa tête. il ne sait ni quel monde, Christophe Colomb de la sanctification, il va découvrir, ni quels adversaires il aura à combattre , ni à quels dangers il s'expose. Loyola n'en demande pas autant à Dieu. Il n’a pas besoin d'en savoir davantage des hommes.

Son sacrifice était consommé en esprit; il ne lui restait plus qu'à l’accomplir en réalité, Ignace abandonne secrètement la maison paternelle , et, avant d'arriver au monastère de Mont-Serrat , où les pèlerins venaient en foule honorer une image miraculeuse de la Vierge, il fait vœu de chasteté pour s’attirer d'une façon plus privilégiée la protection de Marie.

«Le chrétien est encore revélu de sa. cuirasse. L'Amadis des Gaules et les romanesques histoires dont son imagination s'était nourrie lui ont appris qu’au moment de recevoir l'ordr . de chevalerie les postulants veillaient toute une nuit dans leur équipement militaire. Cette nuit ainsi passée s'appelait la veille des armes. Loyola s'est déjà constitué le chevalier de Jésus et de Marie. Il: passe la nuit en face de l'autel de la Vierge, priant, pleurant, et se consacrant à une nouvelle et plus difficile milice. Le lendemain il suspend sôn épée à un pilier de la chapelle, donne à un pauvré ses riches vêtements, souvenir d’un luxe qu'il dédaigne ; puis, couvert d’un sac:et le corps ceint d’une grosse corde , il se dirige à pied vers la petite ville de Manrèse. Ce jour-là de l’année 1522, l'Eglise célébrait la fête de l’Annonciation.

Indigent volontaire , il va frapper à la porte de l'hospice. Pour ce gentilhomme si raffiné dans ses goûts, l'ordinaire de l'hôpital est une superfluité. 11 se condamne au jeûne et aux macérations. Ses reins sont couverts d’une chaine de fer; un cilice se cache sous la toile dont il est revêtu. Couché sur la terre, il fait violence au sommeil. La nuit. il combat le démon de la chair; le jour, il prie ou il mendie. Tout en mendiant, il aspire à se voir en butte aux injures des hommes et aux moqueries des enfants.

Ces outrages qu’il ambitionnait n’apaisent point sa soif de sacrifices. Il cherche, il trouve un lieu encore plus misérable qu’un hôpital. À six cents pas de Manrèse, il découvre uné caverne creusée dans le roc et inaccessible à tout regard hümain ; il s’y glisse à travers les ronces. Là, dans les extases de l'amour divin ou dans les rudes travaux d’une incessante austérité, il fit à son corps et à son esprit une de ces guerres

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dont les anachorètes du désert ne lui avaient laissé qu'un exemple affaibli. Tantôt rayi par de-célestes ardeurs, tantôt livré aux langueurs inséparables d’une pareille surexcitation , il parvint peu à peu à briser les derniers liens qui l’attachaient au monde.

Il avait déjà beaucoup fait pour Dieu; Dieu le lui rendit avec usure. Ignace courtisan, homme de plaisirs ou soldat, n'avait eu ni-le temps ni la volonté de chercher la science dans les livres. La science des hommes, la plus difficile de toutes, lui fut révélée. Le maitre qui devait en former tant d’autres fut tout à coup formé par une illumination divine. Il composa le livre des Exercices spirituels, ouvrage qui a une si grande part dans sa vie, et qui: se réfiète avec tant de puissance dans l’histoire de ses disciples.

*Dans le manuscrit où le Père Jouveney parle avec sa belle latinité de ces étranges événements, on lit : « Cette lumière répandue divinement sur Ignace lui montra comme à voile découvert le mystère de l’adorable Trinité et les autres secrets de la religion. Pendant huit jours. il resta comme privé d'existence. Que vit-il dans ces extases de l'esprit, ainsi que dans beaucoup d’autres qui lui arrivèrent durant sa vie? nul ne le sait, Il avait retracé sur le papier ces céles- Les visions; mais, peu avant sa mort, il brüla ce livre afin qu'il ne tombât point entre les mains des hommes. Quelques pages trompèrent ses prévisions, et par celles-ci l’on peut facilement conjecturer que, de jour en jour. il ne cessa d'être comblé de faveurs plus grandes. D'abord il était doucement ravi en contemplant la dignité du Seigneur Christ et son incroyable charité pour le genre humain. Comme Ignace avait les idées militaires, il se proposait le Christ ainsi qu'un général combattant les ennemis de

la gloire divine et appelant tous les hommes à se ranger sous son drapeau. De là lui naquit le désir de former une armée dont Jésus serait le chef et l’empereur ; la devise : « Ad majorem Dei gloriam ; » le but et la fin, le salut des hommes. Ce fut sous cette image que la société de Jésus se présenta tout d'a bord à l'esprit d'Ignace. »

Ainsi s'exprime le Père Souvencey. Ce livre, qui, selon le même écrivain, a produit autant de saints qu'il a eu de lecteurs, n'est donc pas un de ces ouvrages que l'on se contente de mesurer avec le compas de la critique humaine. C’est la conversion du pécheur réduite en art et s'éloignant de toutes les routes battues pour conduire à la perfection. Fruit d’une profonde pensée ou émanation de là Divinité, ce livre, examiné au point de vue catholique, devait, par son originalité même et par les préceptes substantiels qu’il renferme, amener de grands résultats. Il saisit, pour ainsi dire, l’homme dans les langes du péché ; il le subjugue par la rapidité des images et des prescriptions , le force à sortir du monde et le laisse tout palpitant de crainte et d'espérance entre les mains de Dieu. OEuvre ascétique, mais joignant la pratique à la mysticité , il garde une vigoureuse teinte de la pensée militaire qui n’abandonne jamais son auteur. Ainsi, dans la seconde semaine, à la contemplation du règne de Jésus-Christ par comparaison à un roi de la terre convoquant ses sujets pour les conduire à la guerre, trouve-t-on cette image, qui est le résumé de la société dont Ignace fut le père :

« J'imaginerai, dit-il, et je me mettrai devant les yeux un homme que le choix de Dieu même a placé sur le trône, et à qui tous les princes et tous les peuples chrétiens doivent le respect et l'obéissance. J'i-

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Au quatrième jour de la seconde semaine, continuant la comparaison qu’il a établie, Loyola ne voit plus seulement le roi qu'il s’est choisi. L’ennemi apparaît, et déjà flottent au-dessus des combattants les deux étendards. « Le premier prélude, dit Ignace, est de considérer comme historiquement Jésus-Christ d’une part, et Lucifer de l’autre, qui tous deux appellent les hommes et les invitent à venir se ranger sous leurs étendarts. »

Comme tout:ce qui tient à la compagnie de Jésus, le livre des Exercices spirituels se vit exposé, même avant d'être achevé, à de violentes accusations et à une admiration dont les témoignages ont ueique chose de merveilleux.

On le taxa de présomption téméraire, comme prétendant avoir le secret d'attirer l'Esprit Saint par ke moyen des exercices et de rendre le néophyte para en trente jours.

On l'accusa de trompeuse vanité. parce que, disaient ses détracteurs, il semblait enseigner lat de donner des extases ou des visions.

Les conversions extraordinaires qu'il opérait dans les âmes, l'obscurité et la solitude que les Exercices recommandent et imposent procédaient de la magie oceulte. Ils devaient, selon les ennemis d’Ignace, conduire à la folie.

Sa doctrine était suspecte aux yeux des uns; pour les autres, elle était entachée d’hérésie, parce que le secret est obligé, et que le secret, ajoutaient-ils, est l'indice et le caractère de l'erreur.

Ces quatre chefs d'accusation furent et sont encore reproduits sous toutes les formes. Du temps d’Ignace de Loyola, les églises et les chaires des professeurs en retentirent souvent. Les accusations se répandirent dans leurs écrits. Portées devant les tribunaux ecclésiastiques, elles n’ont abouti qu’à faire examiner le livre avec plus de scrupule, et à démontrer ce qu'il était véritablement en cherchant-à prouver ce qu'il n’était pas.

Sans doute dans cet ouvrage il y a des paroles, des prescriptions qui frapperont l'esprit prévenu ou inattentif. Elles préteront même facilement au ridicule, l'arme avec laquelle on peut toujours paralyser les meilleures intentions et tuer les hommes les plus dignes d'estime ; mais, à part ces étrangetés que l'esprit du siècle , que celui de son auteur principalement devait y déposer comme une trace de son passage , il ne faut pas oublier que saint François de Sales, si bon juge en matière de mysticité, disait : «“ Les Exercices spirituels ont converti plus de pécheurs qu'ils ne renferment de lettres. »

Il y a surtout dans le procès de la éanbnisation d'Ignace une déclaration qu'il est bon d'enregistrer comme donnant la clef de l'ouvrage. Ce sont les auditeurs de Rote qui s'expriment ainsi : « Lesdits

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Exercices furent composés en ce temps où le bienheureux Père était ignorant des belles-lettres , nous sommes donc forcés d’avouer que l’intelligence:et la lumière lui sont plutôt venues sur naturellement ; qu'acquises. »

Et dans sa bulle du 31 juillet 1548, le pape Paul IH], couronnant tous les suffrages et répondant d'avance aux adversaires des Exercices spirituels , faisait la déclaration suivante : « De notre science certaine, nous approuvons, nous louons, et par l'autorité de cet écrit nous confirmons les instructions et les exercices sus-mentionnés, et tout ce qu’ils contiennent en général et en particulier; exhortant vivement dans le Seigneur les fidèles de l’un et de l’autre sexe et de tous les pays à ne pas refuser de faire usage de si pieux exercices et à les pratiquer dévotement. »

En présence de pareilles autorités, il serait impossible de discuter sur cet ouvrage, qui est un livre scellé pour le lecteur qui n’a pas de guide; mais en l'étudiant avec la foi ou simplement avec la raison, il est aisé de se rendre compte de l'impression qu'il a dû produire. C'est le moule dans lequel tous les jésuites sont jetés: ‘is en sortent avec leurs caractères, avec leurs talents divers ; mais l'empreinte reste ineffaçable.

Possesseur de ce trésor intellectuel, que dans sa solitude il venait de dérober au ciel, Loyola , après en avoir éprouvé sur lui-même et sur les autres la salutaire influence , se: décide à quitter la ville. de Manrèse. Sa mémoire est pleine des traditions de la croisade. Il y a dans les lieux où vécut, où enseigna, où mourut le Christ , des infidèles , des juifs et des catholiques tièdes. Il part seul pour Jérusalem, refusant toute espèce d'appui humain, vous secours, sans

provisions d'aucune sorte, et s'abandonnant entre les mains de la Providence. Il s'embarque à Venise, arrive en Terre-Sainte, et, le 4 septembre 1525, il s'agenouille devant letombeau du Sauveur. Mais la faculté de séjourner en Palestine n'ayant pas été accordée à ses instances, il se remet en mer. À la fin de janvier 1524 il touche au port de Venise.

Durant la traversée, le pèlerin sentit que pour tra-

vailler au salut des autres il avait besoin de la science des lettres humaines, sans le secours de laquelle une piété, condamnée à l'ignorance et à l'aveuglement, devient plus nuisibie qu’utile. Ilavait trente-trois ans. À'cet âge, et avec l'éducation qu'il s'était donnée, il devenait difficile de se livrer aux premiers rudiments de la grammaire latine. 11 se dévoua pourtant à ces études, que l'insouciance des petits enfants peutseule leur rendre supportable , et il s’achemina vers Barcelône.

:: Quelques jours après il s'asseyait au milieu des enfants , il partageait leurs études. Ces travaux ne ralentissaient point son zèle pour le bonbrur du prochain; ils n’apportaient aucun obstacle a ses austérités. Ici il mortifiait sa chair ou soumettait les ardeurs de son imagination aux difficultés premières de la langue latine ; là, redevenu l’auteur ispiré des Exercices spirituels , il appelait à la pénitence les cœurs rebelles. Par la vivacité de sa foi, il convain- ‘quait les incrédules ; par: l'énergie de sa parole; il ‘faisait pénétrer le remords dans l'âme de ceuxque le crime ou l'amour des plaisirs poussait hors des sentiers.de la vertu. ist

Cette vie d’abnégätion , que des persécutions de -toute sorte rendaient encore plus intolérable, ne suffit pas à son:besoin d'apprendre et de souffrir. Il a

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passé près de deux ans à Barcelone ; maintenant le voilà qui court prendre ses grades de philosophie à l'université d’Alcala. De nouvelles tribulations l'y attendaient; il en triomphe, va étudier à Salsmanque, et enfin se décide à prendre la route de Paris, dont l’université était à cette époque dans tout son éclat; Il y arriva au commencement de février 1528.

Dans ce temps, où la scolastique occupait tous les hommes sérieux et. où les discussions les plus religieusement arides avaient la puissance d’une armée, la politique du monde, la science de la plupart des diplomates, ne sortait pas du cadre tracé aux études par les graves docteurs du collége de France et par les maîtres de l’université de Paris. Une foule d'auditeurs attentifs accourait de tous les points de l'Europe pour assister aux savantes leçons de Gombaut ; de Buchanan, de Govea , de Latomus, de Guillaume Budé, de Pierre Danès, de Lascaris, de Jean de Salignac et de Ramus.

Ici, les uns se passionnaient pour l’enseignement donné par l'Eglise ; là, d’autres, imbus des nouvelles doctrines prèchées par Luther, développée par Zwingle, par Calvin, par OEcolampade et par Mélancthon, apportaient dans les luttes de l'esprit cet enthousiasme pour les innovations qui bientôt devait se traduire en guerre européenne et en guerre civile. L'université de Paris était un champ-clcs où les principes tenaient encore lieu d'armes meurtrières; mais, dans ces têtes incandescentes que la théologie faisait fermenter., le besoin de recourir à des arguments plus terribles se laissait partout pressentir. Sur les bancs on combattait avec la parole; mais les rois et les peuples, entratnés par ces disputesecclésiastiques, s’apprètaient à combattre avéc l'épée : car dans cha- Hist. de la Comp. de Jésus. — T. 1. 2

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que: siècle ilen est toujours ainsi. H faut pour conduire les:mrasses des mots qui, aux yeuk:de leur foi. empruntent l'autorité de La chose jugée, ou qui, aux yeux de leur libre arbitre, viennent.en flattant d'autres instinets, faire appel à des sghtiments d'indépendance et d’affranchissement. ::

Au seizième:siècle, nee bite dans lrucou dans: les écrits, l’élaquence- qüi commentait les passages des livres saints ou: qui expliquait l'obscurité des Pères de l'Eglise, prêtait aux croyances de Fhomme une force que les. peuples désenchantés de tout sentiment religieux ne peuvent pas comprendre. Mais cette force, dontil est impossible de-nier les:effets, ne se perd: pas parce qu'ém de ses mobiles: lui manque:

Quand, à des jours: marqués par Dieu, les multitudes ne:se précipitent plus sur les champs de hataille pour soutenir leur:foi.mise en: périb, eHes: marchent au: combat afin de:cohquérir la liberté. Les ressorts de la religion sont-ils momentanément: usés chez un peuple que de décevantes lumières, que d’étranges doctrines , que: les: besoins du luxe ont porté à l'in erédulité, aussitôti se présente de nouveaux docteurs qui le poussent vers un: nouvel ordre:de: choses,

La passion des idées religieuses s'éteignait sous indifférence: ou le sarcasme: on l& ravive en: li donnant une: antre formc que les: âges suivants ne comprendront pas: davantage que nous-mêmes ne comprenons la plupart des pieuses querelles qui. si souvent divisèrent l'Europe:

Au:milieu:de 0e fewcroisé desintelligences, Tynaee; dont un travail continu, dont de périHeux et longs voyages ne: satisfaisaient pas les impatientes ardeurs; reprend au collége: de Montaigu les humanités qu'en Espagne.il-n’a faites qu'à la dérobée:st d'une-manière

incoæplète. Ilimposc:un mode à ses offices de piété. Poar avoir plus ée:temps à donner aux belles-lettres, ik creonscrit l'heure ide. ses prières, et c'est le plus grand sacrifice qugfcet homme d'oraison puisse faire. Du ocllége: de Mfi il passe à celui de Suinte- Barbe. et il commence enfin ses cours de théolsgie chez les dominieains.

La soifde s'instraire ne faisait point. négliger à Egnace le salut des autres. El y avait dans son cœur

te surabondance: de vie, un besoin de mouvement

que larmisère à laquelle ik s'était voué, que les souffrances et les persécutions ne rendaient que plus actifs. En cherchant la science, Loyeola se proposait un but plus élevé que la science elle-même. L'institut:qu'il: croyait avoir vu dans ses extases, et qui apparaît dans ses Exereices spirituels sous l'emblème des deux étendards, existait au fond de:sa pensée. IE était seul encore , mais, dans sa volonté que rien ne pouvait ébranler, la compagnie: de Jésus était née. Pourformersonarmée, il ne manquait à Ignace quedes soldats. IT les recruta parmi ses compagnons d’études.

Pierre Lefévre, écolier venu de Villaret en Savoie, et Francois, Xavier, jeune gentilhomme navarrais, fureni ses premiers disciples.

Lefèvre était doux, pieux et savant. Il ne fut pas difficile à Ignace de Ie dominer par lascendant de ses vertus; maïis il trouva plus de résistance chez François Xavier, qui, en eaurant la. carrière. des lettres, ambitionnait de se faire. un beau nom.

Né le 7 avril 1506, la même année et presque le même jour que Lefèvre, it n'avait encore que vingtdeux ans, et déjà. il professait avec éclat l9 philosophie. au collége de Beauvais. Les exhortations d'Inace sur le-renoncement à soi-même effleuraient. à

peine la vive imagination de Xavier voyant s'ouvrir devant lui un avenir de renommée littéraire. Loyola ne se rebuta cependant pas. Il n'avait pu le gagner par les austérités ; il le tenta, il le séduisit par l'attrait de la louange. 11 lui chercha des auditeurs , il lui amena des disciples, il se fit son admirateur; puis, peu à peu s’insinuant dans sa confiance et mattrisant ses ambitieux désirs, il l'entratna sur ses pas.

Dans cette condescendance il y avait un caleul; la fin allait sanctifier les moyens; mais l’histoire ne peut pas oublier qu’en se faisant tout à tous, comme l'apôtre saint Paul , Ignace savait aussi s'imposer de plus grands sacrifices. À la même époque, on le voyait en effet se jeter presque nu dans l'étang de Gentilly couvert de glace, et par cet acte de charité il triomphait de l'amour qu'une femme inspirait à l’un de ses amis (1).

(1) Dans la Vie de Saint Ignace de Loyola, le père Boul:«ars

raconte cet événement : « Un homme de sa connaissance était éperdûment amoureux d’une femme qui demeurait dans un village proche de Paris, etil avait avec elle un mauvais commerce. Ignace employa toutes les raisons divines et humaïînes pour le guérir d’une passion si honteuse. Mais sesremontrances nefirent rien sur un esprit que les plaisirs de la chair avaient aveuglé;; et, sans le remède étrange qu’il imagina , le mal était incalculable. Ayant appris le chemin que tenait cet homme pour aller voir la femme qui était la cause de sa perte, il va l’attendre auprès d'un étang quele froid de la saison avait presque tout glacé. U'se dépouille dès qu’il l’aperçoit de loin, et, s’étant mis dans l'eau jusqu’au cou : « Où allez-vous, malheureux? lui crie-t-il quand il le voit approcher ; ne voyez-vous pas le glaive de la justice divine prêt à vous frapper? »

» L'impudique, effrayé de ces paroles et ravi en même temps de la charité d'Ignace , dont il reconnut la voix, commença à ouvrir les yeux, eut honte de son péché, et retourna sur ses pañ dans le dessein de changer tout à fait de vie. » (Page 132.)

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Jacques Laynès, de la ville d’Almazan, et Alphonse Salmeron, de celle de Tolède, ne lui coûtèrent pas autant d'efforts : ils vinrent s'offrir d'eux:mêmes, attirés par la réputation de sainteté qu'Ignace avait laissée en Espagne. Nicolas Alphonse , surnommé Bobadilla, parce que le village de ce nom l'avait vu naître, et Simon Rodriguez d’Avedo, acceptèrent aussi sa direction. A l'exception de Lefèvre, ils étaient tous nés au delà des Pyrénées, tous jeunes, tous pauvres, tous doués des qualités du cœur et de l'esprit, tous animés des mêmes pensées , tous prêts à l'obéissance comme au dévouement.

Loyola avait plus d'expérience que ces six hommes, dont Salmeron, le plus jeune d’entre eux, comptait à peine dix-huit. ans. Il connaissait l’inconstance humaine ; il voulut donc lés attacher plutôt à Dieu qu’à luimême. Après avoir jeûné et prié en commun, ils se réunirent le 15 août 1534 dans une chapelle souterraine de l'église de Montmartre, où la piété croit que saint Denis fut décapité. C'était la fête de l'Assomption de la Vierge. Ignace avait choisi ce jour afin que la société de Jésus naquit dans le sein même de Marie triomphante. Là, ces sept chrétiens encore ignorés du monde, que Pierre Lefèvre. déjà prêtre. avait communiés de sa main, font vœu de vivre dans la chasteté. Ils s'engagent à une pauvreté perpétuelle: ils promettent à Dieu qu'après avoir achevé leur cours théologique ils se rendront à Jérusalem pour sa glorification; mais que , si au bout d’une année il pe leur est pas possible d'arriver à la ville sainte ou d'y demeurer, ils iront se jeter aux piéds du souverain, Pontife et lui jurer obéissance sans acception de temps ou de lieu.

Pour ne pas détourner ses nouveaux compagnons

de leurs études et ne point tes:exposer aux tentations de !a patrie et de la famitle, Ignade se chargea d'aller en Espagne, où Xavier, Salmeron et Laynés avaient à régler quelques affrires domestiques avant de renoncer à leurs biens. H partit au commencement de l'année 1535, et il leur assigna rendez-vous à Venise pour le 25 janvier 1537.

Quant à lui. il se sentit la fonce de visiter les Heux où s'était écoulée son enfanæ. Il revit le château de Loyola, ses frères, ses parents. ses amis ; mais il les revit pour leur montrer ce que la Providence avait fait de lui. Le manoir paternel aurait dû le recevoir: Egnace résiste à tontes les prières de son frère ainé, æt, afin de donner un exemple de la vie qu'il embrasse , il choisit l'asile des pauvres d’Aspetia pour demeure. Il prèche avec tant d'onction; sa parole, ses vertus surtout produisent une telle impression ur le peuple, que bientôt il est contraint de donner ses instructions en pleine campagne. À sa voix, des miracles de conversion s'opèrent. |

{l a fait rentrer la foule dans le Chemin de l'Evangite; il va, chose plus étonnante! forcer le viergé à réformer ses mœurs. Ignace avait des propriétés ; il les répand.en aumônes, il les partage en fondations pour les pauvres honteux ; il établit la prière si connue dans l'Eglise sous le nom de l'Angelus ; puis, se dérobant à l'admiration que le peuple tai témoignait, à se hâte de partir pour mettre ordre aux affaires de ses compagnons.

Pendant son absence. sa naissante famille s'était secrue de quelques membres. .Trois théologiens ‘de l'université de Paris, dont Pierre Lefèvre avait éprouvé la vocation, vinrent compléter le nombre de dix. Ce: furent Chaude Le Jay. du diocèse de Genève;

Jean Codure, de la ville d'Embrun, ét Pasquier: Brouet, né à Brétancourt en Picardie. Par leur soience et par leurs vertus, ils'étatent dignes de s'associer à l'entreprise que méditait Ignace. Le 8 janvier 1587, ils parvinrent à Venise, à pied, comme ils étsient sortis de Paris, comme Ignace, qui les attén: dsit sur les bords de l'Adriatique, avait tui-même fait le voyage. (

Cette agrévation de talents et de sacrifices ‘cotnmençait à porter ses fruits. Ignace avait des jaloux, des adversaires et des ndmirateurs. Le retentisse. inent que ses prédications , que les prodiges opérés par:s0n entremise avaient:eu en Espagne, les discussions religieuses que ses compagnons avaient ‘souteaues sur leur route, les vivtoires que leur implacable logique avait rermportées sur les protestants d'Allemagne, tout cela s'était répandu dans le monde.

Le cardinal Jean-Pierre Caräffa, archevèque de Théate. et fondétour de l'ordre des clercs réguliers qui tirent leur nom de son titre archiépiscopal, était alors à Rome, Ignace avait refusé de faire partie de ot ordre. H pouvait avoir lieu de redonter que Careffa fot contraire à ses desseins. T1 crat donc devoit se dispenser de saivre ses frères allant. avant leur départ pour la Terre-Sxinte, demander au Pape dé bénir teurs travaux apostotiques. Pierre Ortiz, député de l'empéreur Charles-Quint auprès du Souverain Pontife, parla à Paul TI ‘de ces nouveaux misbionnaires. Le Pape les vit, les entendit ét teur #ocorda ve qu'its demandaient, la faculté de recévoir les ‘ordres sacrés ‘de quelqure évéque que ce fût. Le 24 join. ils ferent-ordonnés prêtres à Venise par Tè: vêque d'Arbe. .

La tigue formée entre Chartes-Quint. la réptibfique

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de Venise et le Saint-Siége contre les Tures était conclue. L'Orient se fermait devant Ignace : car l’interruption de toute relation commerciale et la crainte des pirates ne permettaient pas de faire sortir des ports un navire marchand. Ce fut dens l’alternative de ce voyage et dans l'exercice de la prédication à Vicence, Montsalice, Trévise, Bassano et Vérone que s'écoula l’année 1538. Par la force des événements, les futurs jésuites se voyaient dégagés de la première partie de leur vœu. La porte de la Palestine leur était fermée, mais celle de Rome restait ouverte. Là, en se mettant à la disposition du Pape, ils pouvaient accomplir la seconde partie du vœu fait à Montmartre.

Ignace, Lefèvre et Laynès prirent seuls d’abord le chemin de la capitale du monde chrétien ; les autres se répandirent dans les plus célèbres universités d'Italie pour grossir leur nombre. A tous ceux qui, en voyant ces figures étrangères, pâles d’austérité, se demandaient sur les routes qui ils étaient et à quel institut ils appartenaient, les voyageurs répondaient : « Nous sommes réunis sous la bannière de Jésus- Christ pour combattre les hérésies et les vices : nous formons donc la compagnie de Jésus. » Depuis sa retraite de Manrèse , Loyola avait toujours ce nom présent à l'esprit. Il le révélait déjà dans la méditation des deux étendards. Il en reçut la confirmation d’une manière miraculeuse.

A deux lieues de Rome, à la Storta, il pénètre seul dans une pelite chapelle pour recommander à Dieu sa société naissante et son entrée dans la ville, Là, soit puissance d'imagination, soit intervention divine, Ignace tombe dans une profonde extase. Avec les yeux de Ja foi, il voit le Père ÆEternel qui le recom-

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