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beira fécondait les inspirations de pieuse charité, terminait ainsi :
« Ces Pères, outre ce que vous en connaissez , sont très-dévoués au Pontife et au Siége apostolique : je suis leur patron. Vous pouvez donc tenir pour certain que toutes les faveurs que vous leur.accorde-
rez me seront comme personnelles. Je vous prie de:
prendre ces mêmes Pères sous votre recommandation. »
De pareils suffrages mirent fin à une lutte qui existait plutôt. dans des jalousies de monastère qu'au fond des cœurs.
Quelques jours après commença la discussion sur la Messe, Laynès ne faisait que d'arriver ;. mais le
concile manifestait le désir d'entendre le père sur
une question aussi grave. Salmeron l'avait déjà traitée avec tant de supériorité, que son discours. sur l'Eucharistie fut réservé ad acta. Habituellement les orateurs parlaient deleur place ; les légats, à la prière des évêques, firent disposer une chaire.afin quela foule des prélats et des docteurs ne perdit rien de la harangue de Laynès.
Il parut à cette tribune improvisée, le front haut, les yeux brillants, le regard doux et le sourire aux
lèvres, commeil se montrait dans toutes les occasions
de la vie. Son visage placide, sonteint pâle, sa frèle complexion et son nez fortement aquilin donnaient à l'ensemble de sa personne un air de souffrance que ses travaux de toute nature, que ses veilles, queses voyages pouvaient confirmer. Debout en face de
cette assemblée, Ja plus savante de l’univers, il parla.
pendant deux heures et demie, presque sans préparation: il aborda le mystère de l'eucharistie : il.en résolu les difficultés ; il précisa les points du dogme
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en
catholique avec une si admirable clarté, que le concile n'eut qu'une voix pour déclarer qu'il avait vaincu toutes lés incertitudes et dissipé tous les doutes.
Sa réputation comme orateur, comme controversiste, était faites il lui restait à conquérir celle d’un esprit libre et courageux. Aux yeux des évêques espagnols et français, la tendresse dont le Saint-Siége ne cessait de donner des témoignages publics à la compagnie devenait une occasion toute naturelle de suspecter ses doctrines en faveur de l'autorité pontificale. Plusieurs croyaient, et le président du Ferrier était de ce nombre, que Laynès, théologien du Pape et général des jésuites, se garderait bien d’avoir un autre sentiment que celui de Rome. Dans la question sur les mariages clandestins, Laynès donna un dementi à cette opinion.
Par mariage clandestin on entend une union secrètement contractée et sans autre formalité que le consentement mutuel des époux. La Cour de Rome proposait de déclarer la clandestinité ou le mariage fait sans l'assistance du prêtre , nouvel empêchement dirimant.
Durant plusieurs mois, des séances particulières s'étaient tenues pour élaborer la doctrine sur ce sacrement. La clandestinité y fut longtemps l’objet des plus vives discussions. Lorsque la rédaction du canon sur ce point, qui importait tant au Siége Apostolique, fut soumise à l'assemblée générale, le cardinal de Lorraine, protecteur de la Compagnie de
“Jésus à Paris, l'archevêque de Grenade, Mendoza, évèque de Salamanque ; le dominicain Foscarari et Zamorra, général des Mineurs Observantins, se prononcèrent énérgiquement pour la loi que le Pape,
de concert avec la couronne de France, voulait faire prévaloir. Le cardinal Madrucci, le patriarche de Venise et d'autres prélats présentaient quelques timides objections, lorsque Laynès prit la parole.
Le manuscrit de ce discours existe encore ; seulement, comme tout ce qui reste de la main de ce Père, il n’est lisible qu'après des heures d'étude consacrées à chaque phrase. Laynès se prononce contre le sentiment de la Cour Romaine, et il demande que sur ce point on ne change rien à la discipline établie. Il prouve que le mariage clandestin n’est pas criminel de sa nature, puisque c'est ainsi que les premiers hommes le contractaient, et que dans plusieurs cas les mattres de la théologie morale le regardèrent comme licite. « Bien plus, ajoute-t-il, saint Thomas, au IV° livre des Sentences, question 26, article 5, ne blâme nullement ces unions ; sous la réserve du mal qui peut résuller par accident de cette forme de contrat. » Le jésuite explique le texte du Pape Éva riste, que le cardinal de Lorraine apportait à l'appui de son sentiment ; il soutient l’inulilité du décret; il démontre qu'à l'aide de ce décret les parents pouvaient, pendant plusieurs années , émpêcher le mariage de leurs enfants et ainsi les livrer à la débauche.
Se laissant entrainer par son sujet ; Laynès va plus loin ; ik établit que le Canon, tel qu'il est proposé, ne sera pas reçu par les hérétiques, et que même il peutêtre refusé dans plusieurs nations catholiques. De là, conclut-il, nattra' une infinité d’adultères et une déplorable confusion dans l'ordre des successions. « Il me semble fort douteux, s’écrie-t-il, que l'Eglise puisse porter une semblable loi, et cela pour une raison que d'autres ont déjà exposée, à savoir, qu'il nesera jamais donné à l'Eglise d’altérer le droit di-
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vin ni de restreindre ce que l’évangile accorde. Le. mariage est offert pour rémède contre l’incontinence, à quiconque ne peut autrement vivre avec chasteté; or , chacun étant tenu de prendre les moyens d’assurer: son salut, il n'est pas au pouvoir de l'Eglise d'empécher les mariages, ou jusqu’à un certain âge, ou en fixant certaines formes solennelles. »
L'Espagne et la France soutenaient le Saint-Siége, parce que, la clandestinité une fois admise, ces couronnes craignaient de voir les fils de famille contracter des mésalliances qui détruiraient à la longue l'influence de la noblesse. Ces considérations, quelque puissantes quelles parussent dans les discours de Ferrier, ne convainquaient point Laynès. Il avouait bien que la clandestinité entraînait plus d'un danger, mais il les croyait compensés et au-delà par le retour aux principes de l'Évangile, à l'égalité sociale par: conséquent.
Avec les mœurs et la jurisprudence actuelle, cette doctrine semblera étrange dans la bouche d'un jésuite; mais en se reportant à l'époque où elle fut professée, on comprend que Layhès répondait à un: besoin moral,et que sonoppositionaux vœux du Saint- Siége était chez lui une affaire de conscience. Plusieurs rédactions du décret furent acceptées, modifiées, puis rejetées. Après beaucoup de délibérations, on décida que l'article des mariages clandestins ne serait pas contenu dans le décret de la doctrine, mais bien dans celui de la réformation. .
. Laynès a donné une preuve de son indépendance. Dans la célèbre session du 20 octobre 1562, il en offrira une autre. Pour cette fois encore, il va se placer en opposition avec le célèbre Charles, cardinalde Lorraine, etla plupart des prélats de France et d'Espagne.
L'origine du pouvoir des évêques était en discussion. Il s'agissait de déterminer si ce pouvoir vient immédiatement de Dieu ou seulement de la commucation intermédiaire que le Saint-Siége fait d’une partie de son autorité. La seconde difficulté était celle-ci : la résidence des évêques dans leurs diocèses est-elle de droit divin?
Ces questions, qui furent si long-temps controversées, qui ont fourni la matière de tant de volumes, intéressaient aussi bien le Pape que les prélats et les princes séculiers. Les cours de France et d'Espagne surtout y attachaient une extrême importance.
La compagnie de Jésus n'existait que depuis vingtdeux ans. L'Espagne et la France pouvaient s'opposer à son accroissement, en lui fermant les portes de leurs villes, si, par une doctrine contraire aux droits que les monarques et les prélats aspiraient à faire triompher, Laynès et Salmeron prenaient parti pour le Saint-Siége. D'un côté se trouvait l'extension de leur société; de l’autre le devoir que, comme théologiens du Pape, que, comme prêtres convaincus, il leur restait à remplir.
L'extension de l’ordre passa après le devoir. À tout risque, et sans s'arrêter à des considérations personnelles, Laynès, dans le plus-fameux de tous ses discours, expose la double question présentée.
Ce discours, déposé aux archives du Vatican, et dont le cardinal Pallavicini, dans son Histoire du Concile, reproduit de nombreux fragments, a été altéré, falsifié dans une autre histoire de ce même concile qu'a publiée le Servite vénitien Sarpi, plus connu sous le nom de Fra-Paolo. Nous avons eu sous les yeux le discours authentique et la première édition de Fra-Paolo, qui écrivait son ouvrage sur les notes
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du président Ferrier, que, vers la fin de sa vie. le protestantisme avait gagné à sa cause. Les deux textes sont toujours en désaccord. Ce ne sera donc pas sur la foi de Fra-Paolo, espèce de moine renégat, que nous nous prononcerons dans cetle grande.querelle. Nous avons lu avec la profonde attention qu'il mérite ce traité de la puissance pontificale, dont le cardinal de Lorraine, l’éloquent adversaire et l'ami de Laynès, disait ; « C’est le plus beau coup de canon tiré en faveur des Papes, et qui avait forcé les Légals à s’écrier en plein concile » Le Saint-Siége doit beaucoup à un seul homme pour tout ce qu’il a fait en un seul jour. »
Mais ce résumé de la doctrine romaine ne nous a pas aussi pleinement convaincu qu’un grand nombre d'évèques et de théologiens qui l'entendirent et qui votèrent dans son sens. Il trace, il est vrai, avec netteté les limites entre le pouvoir du Pape et l'institution et la juridiction des évêques. Il combat corps à corps le cardinal de Lorraine et les principes gallicans de la Sorbonne, que défendait cet oncle des Guise. Selon Laynès, l'institution des évêques-n'est pas de droit immédiatement divin, et l'autorité ecclésiastique doit se concentrer absolument dans la personne du Souverain Pontife, qui la communique en partie.
Une semblable théorie n’était pas nouvelle alors. Elle l’est encore moins de nos jours. Ce n'est ici nile lieu ni le temps de la débattre. Nous ne sommes pas * théologien; nous n'avons qu'à raconter les faits, et, sans discuter les deux opinions controversées, il ne nous appartient que de constater le résultat de la lutte.
Elle avait été animée, orageuse même : afin de laisser aux passions le temps de se calmer, on ajourna la
difficulté pour les dernières sessions. En 1563, le concile déclara que, dans les canons ou décrets, on dirait seulement en général que les évêques étaient institués d’ordination divine et non pas institués par Dieu, ainsi que le demandaient les prélats de France et d'Espagne.
Ce moyen terme futadopté par les deux partis ; car, comme dans toutes les assemblées délibérantes, on ‘s'entendait beaucoup plus à Trente dans la pratique que dans la théorie. La résidence des évêques dans leurs diocèses fut reportée aux articles de la réforme, et elle passa sans opposition, tout le monde en sentant la nécessité.
Maintenant, que l'institution épiscopale vienne de Dieu immédiatement ou médiatement, là. pour nous, n’est pas la question à vider ; ce qui importe à l’histoire, c’est de dire que, siles évêques sont institués immédiatement de Dieu. le souverain Pontife ne peut, dans aucun cas, les transférer d’un diocèse à un autre ou pourvoir à leur office sans le consentement des titulaires.
Cependart, lors du concordat de 1801, quand l’Eglise Gauicane, battue par la tempête, se reconstitua à l'abri de l’épée victorieuse de Bonaparte, premier consul. le Pape, aux applaudissements de la France entière et à la prière du gouvernement républicain, investit, de sa seule autorité, de nouveaux évêques. Ils remplacèrent ceux que lexil ou des raisons de conscience politique tenaient éloignés de leurs sièges.
Le principe de la révolution française était l'anéantissement de la religion. Elle avait proscrit, massacré, ou fait monter sur l’échafaud les évèques et les prêtres. Leculte de la raison succédait, dans les temples, à celui de Dieu. Rome subissait la loi du vain-
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queur. Le souverain Pontife mourait dans la captivité, et, à moins de trois ans d'intervalle, la révolution française , abjurant son principe, demandait au successeur de Pie VI d'étendre son autorité au delà des limites que le Concile de Trente et la Cour de Rome avaient adoptées (1).
La part des temps et des circonstances doit, sans aucun doute, être faite. Nous la faisons largement, mais il n’en surnage pas moins un événement en contradiction avec les principes soutenus par le clergé gallican; et presque admis par le Concile de Trente. En théorie, on discutait; en pratique, on se soumet ; parfois même on va au-devant de la soumission. Ainsi que dans le cas présenté, on accorde au pouvoir séculierle droit de forcer la main au Saint-Siége. Lesgallicans, en 1801, étaient dans une position inextricable. Pour en sortir, ils condamnèrent le Pape à l'omnipotence,
Tandis que le concile rendait ces canons devenus si célèbres, le Cardinal-Légat Hercule de Gonzague donnait à la compagnie de Jésus une preuve de l’estime qu'il professait pour elle. Le président de ceconcile allait mourir, et, le 2 mars 15653, il appel:it Laynès auprès de lui afin quele Père, par se; exhortations, lui adoueit le passage de la vie à la mort. Ce choix, en face de la chrétienté réunie, était un témoignage, de confiance aussi bien rendu à l’ordre qu’à son général.
(1) Le concordat de 1801 , un des faits les plus remarquables de l’histoire, a été accepté par les gallicans comme par les ultramontains. Dans les provinces de l'Ouest seules il souleva une opposition partielle connue sous le nom de Petite-Eglise, Dans l'Histoire de la Vendée Militaire, deuxième volume, p. 520 et suivantes, nous avons déduit les causes de cette opposition.
Quand l'Eglise eut prononcé sur. les matières de la foi, on mit en discussion les moyens à employer pour. parvenir à la réforme des ecclésiastiques. L'éducation etla prédication étaient implicitement comprises dans, ce sujet. Nous avons dit l’état du Clergé, état si déplorable que, par la dissolution de leurs mœurs, les catholiques auraient donné gain de cause au luthéranisme. si les dogmes et la religion pouvaient avoir à souffrir quelque chose des déréglements introduits par les prêtres de cette même religion. Il appartenait à l'honneur de l'Eglise assemblée de proposer et d’accepter des mesures efficaces pour extirper le mal jusque dans sa racine. Le mal était avoué de tous ; tous cherchaient le remède avec la même foi, avec le méme empressement. Ils erurent remonter jusqu’à lasource du désordre en s'occupant principalement de l’éducation. Unefoule d’évêques demandaient que la compagnie de Jésus mullipliàt partout ses séminaires et ses colléges. Le comte de Lune, ambassadeur de Philippe IT, connaissait à fond l'Allemagne et la Péninsule, Le concile l’interroge sur les dispositions à prendre. « Je n’en connais pas d’autres que ces deux, répondit-il.
. Faites de bons prédicateurs, et propagez, autant que
vous pourrez, la compagnie de Jésus. »
Commendon, Nonce en Pologne, interpellé à son tour, s'exprime dans les mêmes termes, et rédige par écrit son opinion, pour qu'elle soit envoyée à Rome.
Les ministres de l’empereur déclarent que « l'introduction de la réforme dans le clergé germanique souffrira beaucoup de difficultés; mais, ajoutent-ils, — et nous traduisons littéralement sur les procèsverbaux mêmes, — les jésuites ont enfin prouvé à l'Allemagne ce qu'elle peut espérer : car, par la pro- Hist. de la Comp. de Jésus. — T. 1. 13
.* bité de leur vie, par leurs sermonset par leurs gymnâses, ils ont conservé et conservent encore la religion catholiqué. C’est pourquoi il n'est plus permis de douter qu'on recueillerait des fruits incroyables si l'on établissait beaucoup de colléges où gymnases, dont l'Eglise retirerait une foule d'ouvriers. Mais il faut commencer. »
La société de Jésus n'avait pas attendu ces encouragements pour se mettre à l’œuvre. Le concile alait se séparer après avoir réglé les affaires dé l'Eglise et pris tes mesures les plus énergiques pour rendre à la religion et au clergé leur ancien lustre. Le 4 décembre 1563, it termina ses sessions ; mais Loyola et ses compagnons avaient su, pendant ce : temps, gagner du terrain. Il est donc nécessaire de : reprendre le cours des événements que'le résumé des travaux de l'assemblée de Trente à interrompus.
Ferdinand, roi des Komains (1), et frère de l’em:
(1) Dans l'ancien empire germanique on nommaît Ros des Romains le prince qui était élu et désigné pour successeur l'empire, Charlemagne le premier donna à son fils aîné la qualité de roi d’Italie. Louis-le-Débonnaire et Lotliaire ler accordèrent le même titre à leurs héritiers nrésomptifs. Ce titre équivalait à celui de César sous les ancie:is empereurs de Rome. En 966 on changea le nom de Roi d'Italie en celui de Roi des Romains, « dans la pensée, dit Moréri, que la qualité d'Empereur ne pouvait être donnée que par le Pape, à qui ce droit appartenait, »
A partir de cette épaque, la plupart des Empereurs n’ont pris
+ que le titre de roi des Romains jusqu’au jour de leur couronnement par les Souverains Pontifes, et c’est dans ce sens qu'il faut interpréter le deuxième chapitre de la Bulle d’or parlant de la nomination du roi des Romains.
Le roi des Romains était élu par les princes électeurs d’Alemagne du vivant mêmede l’Empercur, 1] gouvernait en son absence comme vicaire-général de l’Empire, et il lui succédait
pereur Charles-Quint, était un prince qui ne laissait échapper aucune: occasion d'être utile à ses sujets. Le siége de Trieste vaquait par la mort de l’évêque titulaire, Ferdinand; qui, dans les notes de ses plénipotentiaires, a souvent lu le récit des travaux de Lejay à Ratisbonne, à Ingolstadt et à Nuremberg . ne croit pouvoir mieux faire que d'offrir cet évéché à ce même Lejay. C'était opposer une barrière au pro-: testantisme entre l'Allemagne et l'Italie.
A la nouvelle des honneurs qui viennent le chercher dans son humilité, Lejay s'épouvante. Il écrit au roi des Romains de ne pas charger ses faibles épaules d'un pareil fardeau. Il écrit à Loyola de supplier le Pape en son nom et au nom de la compagnie pour qu'on ne le contraigne pas à accepter la dignité épiscopale. Ce refus confirme Ferdinand dans son projet. Le prince s'adresse à Paul IIT; il fait valoir: auprès du Souverain Pontife tous les motifs réligieux et politiques qui l’ont déterminé. Il le presse d'interposer son autorité. La cour de Rome applaudit aux raisons alléguées. Lejay va être nommé; mais Loyola, qui, par l'entremise de Marguerite d'Autriche, a pu faire retarder cette nomination, prend un parti désespéré. Il en appelle du roi Ferdinand au roi Ferdinand lui-même, et, dans le mois de décembre 1546, il lui mande :
après:sa mort, sans qu'il fût besoin d'une nouvelle élection où d'une confirmation; :
Napoléon, en brisant par la victoire de l’Empire germanique,
. avait, par le faitmême, aboli cette qualité ; mr. ce prince nou-
veau, à qui les anciennes traditions monerchiques étaient si
chères, essaya de la faire revivre en nommant roi de Rome son fils au berceau.
«Grand prince, nous savons quel est le zèle de votre majesté pour le salut de ses peuples, et combien ellé a d'affection pour notre compagnie. Nous louons Dieu de l'un et de l’autre, et nous prions la bonté divine de vous inspirer les moyens d'accomplir heureusement tout ce que votre piété vous fait entreprendre. Mais, en vous rendant de très-humbles actions de grâces pour les faveurs dont vous nous comblez, nous osons vous dire que vous ne pouvez nous en faire une plus insigne que de nous aider à marcher dans la voie de notre institut. Les dignités de l'Eglise lui sont tellement opposées que, selon l'idée que j'en ai, rien ne sera plus capable de l'altérer et de le détruire. Ceux qui ont établi cette société se sont prôposé de porter l'évangile en tous les pays; son véritable esprit est de travailler au salut des âmes et à l'honneur de Dieu sans rechercher les emplois. Or, les ordres religieux ne: vivent qu'autant qu'ils conservent leur premier esprit : comment l& société se maintiendrait-elle en perdant le sien ?
» Nous ne sommes encore que fort peu de profès. et quatre ou cinq déjà ont refusé des prélatures, Si l'un de nous accepte un évêché. les autres ne penseront-ils pas être en droit d'agir de même; et, si les:membres se séparent, que deviendra le corps? Cette petite compagnie a fait, depuis sa naissance, d'assez rapides progrès par l'humilité et la pauvreté : que les peuples nous voient en des postes éclatants, - et ils auront lieu de se scandaliser de notre changement, et ils prendront de nous une opinion qui rendra tous nos travaux inutiles,
« Mais pourquoi, très-noble prince, vous déduire ces motifs? Nous implorons votre bonté et votre sagesse; nous nous mettons sous votre royale pro-
tection. Par le sang de Jésus-Christ, par le salut des âmes, pour la gloire de la majesté divine, je vous supplie de maintenir cette petite Société naissante (1). »
Un homme tel qu'Ignace adressant une semblable lettre à un roi comme Ferdinand ne devait pas manquer d’être entendu. Le prince mande au Souverain Pontife que l'humilité de Loyola a triomphé; mais le jésuite ne se contente point de cette victoire. La tentation n’en devait pas rester là : le Pape lui-même ou:ses successeurs renouvelleraient peut-être une demande pareille. Malgré les constitutions, à cause même de ces constitutions, ils pouvaient d’un jour à l'autre arracher à l'Institut ses plus brillants sujets. C'eût été la mort de la société, et le général, bien persuadé que l'intention du Pape était diamétralement opposée a cette destruction, prit le parti de s'en expliquer en toute franchise. Il lui déduisit sous une forme plus étendue les arguments qui avaient réussi auprès du roi Ferdinand ; il lui fit valoir qu'il ne fallait pas laisser germer d'ambitieux désirs dans le cœur des hommes de talent, car les autres en nourriraient de semblables, et, par la connaissance même de leur infériorité relative, ils. chercheraient à s'étayer sur des brigues coupables. f
Tout à coup. cédant aux souvenirs militaires dont sa jeunesse avait été bercée : Très-Saint-Père, repritil, je considère toutes les autres sociétés religieuses comme des escadrons de soldats qui demeurent au poste assigné par l'honneur, qui gardent leurs rangs, quifont face à l'ennemi en maintenant tou-
(1) Dans toutes les lettres où saint Ignace de Loyola parle de
la Compagnie de Jésus, il est à remarquer qu’il la désigne toujours sous le nom de petite sociélé ou de petite compagnie.
jours le même ordre de bataille et la même manière de se servir de leurs armes : mais nous, nous sommes. des éclaireurs qui, dans les alarmes, qui, dans les surprises de jour et de nuit, doivent sans cesse être prêts à vaincre ou à mourir. Nous devons attaquer, défendre selon les circonstances, nous porter partout et tenir partout l'ennemi en éveil. »-
Cette harangue produisit l'effer attendu : le Pape promit à ces hommes singuliers d'exaucer leur vœu, et il ajouta, dit-on : « C'est la première fois qu'un prince se l'est entendu adresser. »
En 1546, Lejay avait décliné les honneurs de l’épiscopat ; l’année suivante, la même dignité était offerte à Bobadilla, qui refusait à son tour l'évêché de Trente.
Bobadilla venait d'abandonner Cologne, où, avec Canisius, il avait soutenu le choc des luthériens, et il accompagnait le nonce du Pape à la cour de l’empereur. Charles-Quint espérait encore vaincre par ses atermoiements les résistances que le protestantisme lui suscitait à chaque pas.
Grand capitaine, grand politique, il aimait peutétreun peu tropà s'appuyersur les ressources que lui fournissait son esprit fécond en ruses et en temporisations. Ce prince qui commandait à l'Allemagne et aux Pays-Bas, qui régnait sur l'Espagne, et qui, par ce dernier royaume, possédait les mines d’or et d’argent encore vierges que ses navigateurs découvraient dans le Nouveau-Monde, cherchait autant à gouver- . ner par l'adresse que par la force. Il avait menacé les luthériens, d’avoir recours aux armes; mais les luthériens, qui redoutaient l'inégalité de cette lutte, obtinrent encore de l’empereur un dernier colloque. Charles-Quint l'avait assigné à Ratisbonne, mais il
mettait pour condition que tout ce qui y serait décidé se verrait soumis à l'approbation du concile de Treü:e. Les protestants trouvaient. un moyen d’ajournement, ils en profitaient, et Bobadilla, appelé par l'empereur, se rendait pourlieur tenir tête. Ilavaitun auditoire de princes, d'évêques et de courtisans; ildémontrait le vide des doctrines nouvelles; mais les sectaires ne se laissaient pas entamer. Ils ne discutaient plus; ils se contentaient, par de sourdes manœuvres, de répandre la désunion dans le camp catholique.
La position faiteà Cherles-Quint par l’habileté des chefs protestants devenait intolérable. Il se croit joué par eux ; il comprend qu’ils ont intérêt à semer partout la discorde pour moissonner dans la division : et, cédant à un mouvement de colère réfléchie, il se décide à la guerre.
La guerre est déclarée au duc de Saxe et au lardgrave de Hesse. Le Pape reçoit cette nouvelle, et aussitôt il joint ses troupes à celles de Charles-Quint. Le cardinal Alexandre Farnèse était son légat auprès des armées.
Bobadilla vient de perdre sa tribune pacifique; il s’en improvise une autre sur les champs de bataille : il suit l’armée, que commande le duc Octave Farnèse. Le 23 avril 1547, il estaÿ premier rang au passage de l’Elbe. Nommé préfet des ambulances, il devient le médecin des corps, le médecin des âmes : il pense les blessés, il console les mourants, il encourage ceux qui courent aux armes; il leur promet la victoire. Le cielet l’empereur réalisent sa prophétie. Mais, dans les plaines de Muhlberg, Bobadilla tombe frappé à la tête ; il est blessé. Le soldat a rempli son devoir, il en reste un autre pour le‘prêtre, Le prêtre
se relève toutcouvert desang, ctil vaporteraux blessés comme lui les encouragements qu'il puise dans son énergie morale. Ce: fut le 24 avril: 1547 que se livra la bataille de Muhiberg, où le duc de: Baxe resta prisonnier des impériaux.
Quelques jours après, Bobadilla, dédaignant, les soins nécessaires à sa santé, préchait à Passau. La majorité du sénat et des habitants de cette ville était luthérienne; Bobadilla, du haut de sa chaire, veut que l'on rende à Dieu de solennelles actions de gràces pour le triomphe que l’armée catholique 'a rem porté. De solennelles actions de grâces sont rendues ; puis il s’élance seul à travers l'Allemagne ; il la par: court en véritable apôtre, suivant l'expression de l'évêque de Vienne.
- A Augsbourg,son éloquenceaussiardente qu'incisive contribue au rétablissement du culte catholique. H s'arrête à Cologne et visite Louvain, où commençait à fleurir le collége fondé par Lefèvre. Tout en ännonçant là parole de Dieu et en prenant à partie les ministres protestants et les anabaptistes qu'il rencontre sur son chemin, il arrive à la cour de l’empereur. L’ empereur, à cette époque même (1548), faisait publier à la Diéte d'Augsbourg une formule de Joi qu'il appelait l'Antérim.
Cette déclaration paraît avoir été conçue dans-des sentiments pacifiques ; mais souvent elle se trouve en désaccord avec les institutions de l'Eglise, sans pour cela être plas agréable aux luthériens. Ils se plaig- -nsient du peu de concessions qui leur étaient faites, et cependant le mariage des prêtres et la communion sous les d#ux espèces y sont à peu près adoptés. ““Bobadilla se plaignit à son tour : il avait la confiance des princes électeurs eatholiques, des seigneurs
espagnols et italiens composant la cour de l’empereur. Fort de cette confiance, et emporté par un excès de zèle peu réfléchi, il combat de vive voix, il combat par écrit l’Znteérièm que Charles-Quint a fait publier. Bobadilla ne connaissait pas l’art des ménagements ; c'était une de ces natures enthousiastes qui, pour mener à bien les choses qu’elles conçoivent, ont besoin d'avoir à leur côté un guide prudent qui leur fasse éviter le danger. Le jésuite était Là, mr quement entouré d’adversaires hérétiques et d'ami catholiques.
Charles-Quint n 'aurait peut-être pas permis la discussion sur son œuvre, mais à coup sûr il n’était pas homme à souffrir patiemment qu’on mit en jeu sa digaité impériale, Bobadilla frappait fort, même en présence de ce: prince. Le prince répondit au jésuite parun commandement de sortir à l'instant même des terres de l'empire ; ille chassa de sa cour, et'Bobadilla, tout glorieux de son bannissement, accourt à ani où l'Intérim comptait fort peu ‘d'ipproba-
urs, : :.
Loyola lui refuse l'entrée de la maison professe. Loyola, dans cette circonstance, saisit l’occasion de relever la majesté des rois, que les ardeurs de la dispute ne doivent pas essayer d'atteindre. Le pape approuve lacitement le religieux; Ignace le condamne publiquement, parce qu'il a péché au moins dans la forme.
: Cet événement, qui avait pour témoin toute la cour impériale, devait retentir au loin: les protestantss'en emparèrent, ils s'en firent une arme pour exciter Charles-Quint contre la société de Jésus et contre le Saint-Siége, qui, proclamaient-ils à haute voix, tenait à sa solde de pareils aventuriers de paroles, Si la co-
lère de l’empereur était bonne à exploiter pour les sectaires, elle ne le parut pas moins à quelques membres du clergé.espagnol.
Dès l’année 1546, les villes de Gandie, de Barcelone,:de Valence et d’Alcala avaient reçu des colléges de la compagnie. Les: uns.commençaient à devenir riches; les autres, comme celui d’Alcala, souffraient dans la pauvreté, parce que le nombre des élèves s’accroissait d’une manière disproportionnée avec les revenus. Des prêtres, des docteurs d'université accouraient pour être reçus au nombre des novices de l'institut, On accueillait tous les postulants, sauf à régler avec la providence le moyen de les nourrir. A Salamanque, en 1548, on voit arriver Sévillan Sanci, Capella et Turrian, qu’à cause de sa candeur Ignace a surnommé : «la pupille de son œil. » Ils étaient dansun dénûment si absolu, que, pour orner la chambre dont ils: faisaient leur chapelle domestique, ils n'avaient pas pu se procurer un tableau. En conséquence, l’un d'eux s'était misà crayonner sur un morceau de papier une image de la Vierge. Ce papier, attaché au mur était l'unique décoration du mattreautel.
L'indigence néanmoinsne leur fait pas oublier leurs devoirs; ils s’y livrent avec persévérance: Bientôtles magistrats de Salamanque se prennent d'estime pour des religieux qui savent si bien compatir aux misères des pauvres et instruire le peuple. Mais à Salamanque il. se rencontrait un dominicain nommé Melchior Cano; ce dominicain était un prédicateur fameux, un. écrivain dont il reste plusieurs ouvrages estimés, entre autres celui qui a pour titre : Le /ocis theologicis.
Il avait entendu parler des jésuites : ; il savait
qu'avec peu ils parvenaiént à faire beaucoup, et que, pour les empêcher de réussir, il fallait les entraver dès le principe. Cano était moine, et quoique Turrian fût un de ses amis, Cano voulut combattre pour son couvent. L'occasion paraissait favorable Charles- Quint était courroucé contre l'ordre. Le dominicain ouvre les hostilités; la chaire, la tribune, le pamphlet, tout entre ses mains devient arme offensive. Il annonce que le dernier jugement approche, que l'Antechrist va descendre sur la terre et qu'il y compte des précurseurs. Les marques auxquelles on doit les reconnaître, il les aperçoit dans les jésuites, et il se dit appelé lui-même par les Saintes écritures pour démasquer ces perfides. « Si je me trompe, ajoutait-il, mon erreur m’est commune avec beaucoûp de Saints; on s’est trompé en cela, même du temps des apôtres, v Dans cette véhémence de paroles, il ne se contente pas d'attaquer comme des précurseurs de l’Antechrist les Pères de la Société de : Jésus. sd JE Cependant, avec la crédulité espagnole, ‘il n’en fallait pas davantage, soit pour les perdre, soit pour les faire brûler dans un auto-da-fé. L'Ant .hrist n'a pas encore rencontré de précurseurs dans les ordres religieux ; mais ce que Cano n'aurait pas dû oublier; c'est qu'à l'apparition des sociêtés fondées par saint François et par saint Dominique, les mêémesclameurs s'élevèrent contre ces sociétés, dont l'Eglise devait et doit encore retirer tant d'avantages. Aux chapitres 24 et 25. de son ouvrage contra impugnanies eligiones, saint Thomas d'Aquin avoue que cette fable fut reproduite. C'était, dans un cercle plus restreint, la guerre éternelle des Guelphes et des Gibelins qui se renouvelait, mais qui quoique moins
sanglante, n'en était pas pour cela moins dangereuse,
Cano se contentait donc de rajuster à la taille de ses envieuses colères les lambeaux d’une calomnie déjà vieille et qu'il avait combattue jadis pour son propre compte; mais il entra plus avant dans son sujet. Il fit le tableau de la vie de l'inigiste ou de l'Ignacien ; il le montra s'insinuant dans les maisons, enseignantle catéchisme aux enfants, ne portant pas d'habit religieux pour avoir plus de licence à prêcher, ne voulant pas même obéir pour la forme à des constitutions qui n’existaient pas et qui n’existeraient jamais, « Ce sont des illuminés, des visionnaires, répétait-il; à tous ils communiquent leurs exercices Spirituels, mais les fruits d’une plante mauvaise ne peuvent être bons. Or, Ignace n’est pas conduil par le bon esprit; sa vie n’est pas glorifiée par des miracles comme la vie desaint Dominique. Ils vivent dans les palais où ils trompent les rois et les grands. Ce sont donc des hérétiques et des émissaires de l’Ante: christ: »
La réputation de Meichior Cano était grande: il avait des vertus et il semblait parler de conviction. Le peuple se montra persuadé. Peut-être ne lui en fallait il pas autant; et il traduisit ses croyances en moqueries d'abord, en persécutions ensuite. Turrian et:ses compagnons se rendent auprès de Cano: ils lui font lire ls Bulle d'institution ; ils lui montrent Xavier, nonce du Pape, dans le “Nouveau-Monde, Laynès et Salmeron, ses théologiens, au concile. Melchior rencontre des opposants jusque dans son propre monastère de Salamanque. Le Dominicain Jean Penna, qui a suivi de sang froid les progrès
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de la compagnie, prend sa défense de vive voix; il
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écrit en sa faveur. Le général des dominicains luimême intervient.
L'ordre des Frères Précheurs savait par expérience que le passant ne jette la pierre qu'aux arbres en fruit. Cet ordre, à son berceau, avait vu fondre sur lui toutes les calomnies et toutes les invectives: il crut donc devoir, dans une semblable occurrence, donner un gage public de son amour pour la paix et de son estime pour les jésuiles, ses nouveaux frères dans l'apostolat. Ce gage était un acte officiel dont voici la teneur :
« À tous les vénérables Pères et Frères de l'ordre des précheurs, en quelque lieu qu'ils soient :
» Frère François Romée de Châtillon, professeur de théologieethumble ministregénéralet serviteurde toutle susdit ordre, salut et la grâce del'EspritSaint.
» Qu'il soit notoire à vous tous qu’en ces temps calamiteux, où la religion chrétienne est attaquée par les traits des hérétiques et souillée par les mœurs perverses des mauvais chrétiens, un nouvel ordre de prêtres réguliers et sous le titre du nom de Jésus.a été envoyé de Rome par la bonté divine, comme un bataillon de réserve, lequel, à cause des biens qu'il produit dans l'Eglise par les leçons et lessermons en public. les exhortations privées, l'assiduité à entendre les confessions et les autres” exercices du saint ministère, et aussi par les exemples d’une vie sainte qu'il donne, a été approuvé et confirmé par notre Très-Saint Père en Jésus-Christ le Pape Paul III. C'est ce que nous avons voulu vous notifier, de peur que quelqu'un d’entre vous, trompé par la nouveauté de cet Institut, n’attaque par ignorance peut-être les compagnons d'armes qui ont avec nous un mémé but, et que le seigneur nous a envoyés comme un
renfort, et ne calomnie les constitutions de ceux dont il devrait plutèt applaudir les succès et imiter la piété. Nous croyons, il est vrai, que vous tous, comme amis et bien-aimés de l'époux, loin de murmurer contre la variété dont son épouse est ornée, vous l'émbrasserez et la chérirez dans la charité qui se réjouit de la vérite. Néanmoins. pour ne pas manquer à notre devoir et pour prévenir toutes les dissensions, nous ordonnons à tous et à chacun de vous, par ces présentes avec l'autorité de notre charge, par la vertu de l'Esprit Saint et de la sainte obéissance, £t sous les peines à déterminer à notre choix, nous commandons que vous n'ayez pas l'audace, soit dans les leçons, les scrmons et les réunions publiques, soit dans lés entretiens privés, de calomnier le susdit ordre approuvé et confirmé par le Siége apostolique, ou ses constitutions, ni d’en parler défavorablement; mais qu’au contraire vous vous efforciez d'aider cet ordre et ses prétres, comme vos compagnons d'armes, et de les protéger et défendre contre leurs adversaires. En foi et confirmation de quoi nous avons ordonné que ces présentes fussent expédiées et signées du sceau de notre charge. Donné à Rome, te 10 décembre 1548.
» F.-François Romée, maître de l'Ordre des Précheurs , troisième année de notre généralat. »
Le général des dominicains faisait acte de justice et de sagesse. Cano ne suivit pas cet'exemple : c'était un théologien opiniâtre ; il continua donc la guerre. Ces hostilités tenaient la compagnie de Jésus en "échec à Salamanque. Le succès qu'obtenait Melchior allait, du sein des autres universités espagnoles, faire surgir de nouveaux agresseurs. Cano ne se taisait ni devant l'autorité de son général, ni devant
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celle du Saint Siége. En 1552, il est nommé évêque aux îles Canaries.
Si ce fut une vengeance de la compagnie, elle ne pouvait être plus douce, plus ingénieuse surtout. Melchior accepta ces honneurs, mais jamais il ne s'en montra reconnaissant. De loin comme de près, il altaqua les ‘jésuites. Aux Canaries, il n’avait plus son adversaire sous la main. L'ennui s'empara de cet esprit qui consacrait toutes ses facultés à la poursuite d’une idée, car ce n’était pas de la haine. Melchior soupirait après cette vie d'agitation; il donna démission de son siége. il revint en Espagne, ilrecommença la guerre. Avant sa mort, en 1560, il écrivit à Regla, moine augustin, ancien confesseur de l'empereur Charles-Quint , une lettre qui, au moment de la destruction des jésuites, deviendra une arme entre les mains de leurs ennemis.
« Plaise à Dieu, disait l'évêque des Canaries, qu'il ne m'arrive pas ce que la fable dit être arrivé à Cassandre, aux prédictions de laquelle on n'ajouta foi qu'après la prise et l'incendie d'Ilion. Si les religieux de la société continuent ainsi qu'ils ont commencé. Dieu fasse qu'il ne vienne pas un temps où les rois voudront leur résister, etne trouveront aucun moyen de le faire. »
Melchior Cano avait levé l’étendard contre les jésuites. Il ne manqua pas d’imitateurs en Espagne. Pierre Ortiz, l'ami de Loyola, venait de mourir. A Alcala, on mit à profit cette mort, qui privait la sociélé d’un protecteur, pour s’acharner sur elle. Les paroles de Melchior retentissaient jusque dans cette université; elles y faisaient naître des échos. Le Père Villanova ne s'effraie pas : il introduit le recteur . de l’université dans la maison des Novices, ‘il lui
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duvre toutes les pories, il lui, communique tous les secrets. Le recteur établit, en 1548, un tribunal, composé des trois adversaires les plus déclarés de l'institut. Ce.tribunal examine l'affaire avec la minutieuse vigilance d'un juge qui, par sa rivalité, est partie au procès. |
La conviction , qu’ils ne désiraient pas obtenir , se fait jour dans leurs esprits. Ils étaient probes : ils prononcent avec leur probité. Mais le docteur Casa n'accepte pas la chose avec autant de désintéressement. Ce théologien était violent dans ses idées. Les j'isuites se faisaient des amis de ceux mêmes qui devaient les condamner ; il pousse la guerre aussi loin qu'elle peut aller. Le tribunal déclare que, dans l'institut, tout est conforme à l’évangile et à la morale. Casa s'en prend à la bulle de Paul IIT. Il l'attaque. Un diplôme, lancé de Rome, le cite à comparaître devant le Saint-Office. Le Père Villanova fait averuir son antagonisie, et Casa s’estime heureux de racheter, par son silence, la peine qu'il a encourue.
Cependant le Père Strada paraissait dans les chaires de Salamanque ct d'Alcala. Son élocution imagée, les élans d'inspiration qu'il communiquait à ses auditeurs produisaient partout une magique impression. Le dominicain Melchior et le docteur de l’université d’Alcala n'avaient pas réussi dausleurs projets. On pensa.qu'un prélat serait peut-être plus heureux. Don Martinez Siliceo, cardinal-archevêque de Tolède . €t ancien précepteur de Philippe II, est mis en campagne. Il y avait dans son diocèse, en l’année 1550, un grand nombre de prêtres dépourvus de: science. Ils permettaient aux fidèles de communier deux fois par jour, et, dans leur ignorance pleine de ferveur,
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ils essayaient de se conformer aux institutions de Loytu.
De leur côté, les jésuites, qu’à Tolède on appelait Théatins, savaient que don Siliceo leur. était contraire. Cette opinion, à laquelle mille circonstances prêtaient une apparence de vérité, inquiétait les Pères. Le Concile de Trente n'avait pas encore abrogé une partie des privilèges du clergé régulier. Ils en usaient dans le diocèse de Tolède et à Alcala sous les yeux mêmes de l'archevêque. Confondant les ecclesiastiques ignorants et les jésuites dans le même. anathème, don Siliceo publie un mandement par lequel, après des plaintes amères contre les usurpations de la compagnie sur la juridiction épiscopale, il défend, sous peine d'excommunicat'on , à tous ses diocésains de se confesser à eux. Il autorise les curés à les exclure de toute administration des Sacrements, et il frappe d'interdit le: collége d'Alcala.
:L'orage grondait sur la société. Il importait de le conjurer. Le Père Villanova, recteur de ce collège, s'adresse à Poggi; nonce du Saint Siége à Madrid. Poggi cherche à calmer l'irritatioz de: l'archevèque. L'intervention du Légat reste sans effet. Le cardinal Mendozza, archevêque de Burgos, et qui jetait dans sa ville les fondements d'un établissement de jésuites, se porte caution pour eux auprès de son collègue . dans l'épiscopat. Le souverain Pontife fait écrire à Tolède par son secrétaire, le cardinal Maffei. Don Siliceo demeure inébranlable devant ces sollicitations et ces reproches. Ignace n'avait pu le vaincre par la soumission : il en appeite au conseil royal d'Espagne: Les bulles et les priviléges sont produits. Le conseil: prononce sa sentence : elle condamne l'archevêque,
qui, s'exécutant de bonne grâce rapporte ses crdon nances d'excommunication.
« L'existence de la société était donc, mème en Es. pagne. agitée et:encore incertaine. Elle formait bien des maisons, elle gagnait bien des prosélytes ; mais ces maisons et ces prosélytes lui suscitaient de nouveaux embarras. En 1552, don Antoine de Cordoue, recteur de l’université de Salamanque, va être revêtu de la pourpre romaine, à la demande de l'empereur, quand tout à coup une pensée d'abnégation pénètre dans son âme. Cet homme n'a que vingttrois ans; mais ses talents le grandissent assez aux yeux de Rome pour être placé parmi les princes de l'Eglise. Jeune, riche, favori de Charles-Quint il ne veut plus entendre parler des honneurs qu'il a mérités. 1} renonce aux dignités ecclésiastiques pour se faire jésuite. Le lendemain, le futur cardinal n'était qu'un simple novice.
Un témoignage encore plus décisif du prestige qu'exerçait la société fondée par Loyola avait êté rendu quelques années auparavant dans cette même Espagne. Le 27 mai 1546, Éléonore de Castro duchesse de Gandie, mourait à la fleur de l’âge. Son époux, don François de Borgia, n'avait que trentesix ans. Il était parent de l'empereur, allié à toutes les plus illustres familles de l'Europe, et, chose préférable aux grandeurs de la naissance, il avait dans le cœur les qualités qui font les hommes éminents. Il était beau, il était généreux, il était savant, il + était brave. Il signala son courage dans les guerres d'Afrique contre Barberousse. Il suivit Charles- Quint fondant sur la provence pour réaliser, par la conquête du royaume très chrétien, son rêve de monarchie universelle.
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Mais toutes les richesses du monde et du cœur, tous les enivrements de la puissance ne le rendaient que plus humble et plus pieux. Père de huit enfants, il avait vu, jusqu'à ce jour, tout sourire à ses vœux. La mort brisait l'union qui avait fait son bonheur. Borgia ne plaça plus ses espérances que dans le ciel.
A peine libre, son souvenir s'arrête sur la compagnie de Jésus, dont il a toujours été le protecteur. Le deuil de son âme était profond. Pour calmer ses douleurs, il se précipite dans la religion. Il compose un ouvrage ascétique intitulé /e Collyre Spirituel ; il écrit /e Miroir du Chrétien, exercice d’humilité et d’anéantissement de soi-même. Il se voue à la solitude, aux austérités, et il demande à don Ignace de Loyola de le recevoir dans son ordre. C'était tout à la fois un honneur et un péril. Dans les premiers
‘jours d'octobre 1546, le général des jésuites répon:
dait en ces termes au duc de Gandie :