‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 4)Chapitre 36 sur 51 · CHAPITRE VTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VTE

Élection d'un nouveau Général, — Causes qui retardent cette élection, — Laynès est nommé. — Première Congrégation générale. — Le Pape Paul 1V veut modifier l’Institat des Jésuites — Les Pères s’y opposent. — Entrevue du Pape et du Général. — Leur discussion. — Françuis de Borgia au monastère de Saint-Just avec l’empereur Charles-Quint. — Leur entretien. — François de Borgia en Portugal, — Le Père Louis Gontalès précepteur de dom Sébastien de Portugal. — Les Hérétiques à Séville. — Accusations contre François de Borgia et contre les Jésuites. — Philippe II. — Lettre de François de Borgia à ce prince. — Il part pour Rome. — Les assistants des Provinces. — Laynès est proposé pour Pape par une fraction dé Cardinaux. — Le Conclave. — Pie IV Souverain Pontife. — Supplice des neveux de Paul IV. — Le Père Pcrucci les exhorte à la mort. — Les Jésuites poursuivis à Venise. — Le Patriarche Jean Trévisani leur ennemi, — Le Père Palmio et le Doge Priuli. — Bulle de Pie IV en faveur des Jésuites, — Laynès part pour le colloque de Poissy avec. Hippolyte d’Est, cardinal de Ferrare. — Le Père Ponce Cogordan. — François II se décide à faire entériner les lettres patentes de Henri II son père, — Opposition de l’Université, du Parlement et de l’Évêque de Paris. —. Les Jésuites se désistent de leurs priviléyes. — Adhésion conditionnelle d’Eustache du Bellay à l'Institut. — Lettres de jussion de Charles 1X au Parlement. — La reine régente Catherine de Médicis.— Cogordan au Parlement.—Les Jésuites à Pamiers, à Marseille et à Avignon.

L'arbre planté par Ignace jetait déjà de profondes racines ; il étendait au loin ses rameaux naissants. François Xavier venait d'ébranler le nouveau-monde

par une révolution pacifique. Ses frères en Europe s'élançaient partout à la traverse d’une autre révo- Jution qui menaçait de précipiter dans l'abime les trônes et le Saint-Siége. Mais la mort du général compliquait singulièrement les difficuités. La transmission du pouvoir dans les états à peine créés est toujours un temps d'agitalions. Celui qui a fondé une société religieuse ou un royaume électif peut le gouverner avec les moyens qui lui sont propres. Il connaît les sujets qui marchent sous ses ordres : il les a façgonnés de sa main. Quelques-uns lui doivent de la reconnaissance; d'autres, une partie de leur gloire ou de leur fortune ; tous lui témoignent au moins ce respect apparent qui est encore de l’obéissance. Avec lui, on se garde bien de discuter la source du pouvoir. C’est lui , créateur et chef, qui a conçu les lois; il est tout naturel qu'il les explique et qu'il les fasse exécuter comme il les a entendues.

Dans de pareilles circonstances , on trouve toujours de ces hommes qui se résignent à ètre soldats sous Alexandre; mais, à sa mort, ils aspireront tous à étre rois. L'ambition, les mécontentements, les rivalités ont fait silence pour ne pas troubler l'agonie du maître. Il est presque impossible que tant de sentiments contenus dans le cœur humain n'éclatent point lorsque le trépas ouvre le champ aux récriminations et aux espérances. Loyola était devenu le lien qui unissait ces prêtres inconnus les uns aux autres et vivant sous la même loi. Loyola descendu dans la tombe , il ne restait plus que des égaux.

Cette dernière épreuve à subir allait être décisive pour la compagnie de Jésus , car elle était toute d'in. térieur. Elle mettait face à face des nalions ennemies et des caractères différénts. Tous avaient acquis dans

différents royaumes, une influence ct un nom que les passions de l'humanité devaient leur faire espérer d'agrandir en succédant à leur père commun.

Jacques Laynès, quoique bién malade, fut choisi comme !vicaire-général pendant la vacance , et la congrégation générale indiquée pour le mois de novembre 1556. |

La congrégation générale, en qui réside le pouvoir suprême et législatif de lu société de Jésus , a seule droit d'élection. Elle est composée des assistants, des provinciaux et de deux profès de chaque yrovince. Elle se tient à la maison-mère ; au Gésu. Le général est nommé à la majorité absolue et par scrutin secret.

Douze provinces formaient , au 51 juillet 1556 , la compagnie de Jésus. Ces provinces étaient ainsi distribuées : le Portugal, l'Italie, la Sicile, la Germanie supérieure et inférieure , là France, l’Aragon, la Castille, l'Andalousie, les Indes , l'Ethiopie et le Brésil, dont, dans un chapitre particulier, nous raconterons le commencement des missions.

Cinq des premiers compagnons d'Ignace vivaient encore. Outre ces Profès, il n’y en avait pas plus de trente-cinq dans l'Institut, tant Loyola s'était montré réservé ou sévère pour les admissions. Cependant ou comptait déjà plus de mille jésuites répandus sur le globe , et l’ordre possédait cent maisons ou colléges. Commander à une armée aussi bien disciplinée et, en seize années d'existence, devenue déjà si forte, devait sourire à plus d’une ambition. Reste à voir comment la congrégation générale sortit de cet emburras.

La guerre entre le pape Paul IV et Philippe II d'Espagne venait d’éclater. De futiles motifs, mis en

avant par le cardinal Carlo Caraffa et par le due de Palliano , tout-puissants sur le cœur du Pape, leur oncle; l'ambition de ces deux hommes, celle du duc d’Albe , des Sforce. et des Guise , qui dominaient les cours d'Espagne, d'Allemagne et de France, amenèrent cette rupture. Dans les circonstances .: elle devenait pour les protestants un répit et même un avantage dont ils ne manquèrent pas de se saisir. Le cardinal Caraffa et le duc de Palliano abusaient de l’ascendant qu'ils exerçaient sur le souverain Pontife pour se livrer à tous les excès. Des condottieri à leur solde parcouraient la Toscane et la Romagne. Au nom et par ordre des neveux du Pape, ils pillaient les églises, frappaient des impôts sur les couvents , et se révélaient partout aussi avides, aussi licencieux que leurs maîtres, Pour empêcher les plaintes de monter jusqu'au trône pontifical , il fallait détourner l'attention publique. Le premier prétexte qu'ils rencontrèrent , ils le mirent en jeu. Paul IV crut que ses droits temporels avaient reçu une atteinte de la part du vice-roi de Naples. Comme , par la disposition des esprits , toute satisfaction était impraticable , la guerre fut déclarée. Elle rendait impossible le concours des pères espagnols à la nomination du général. Laynès l’ajourna au mois d'avril

Philippe 11 avait fait défense aux jésuites ses sujets, et même à François de Borgia, de partir pour Rome. Ce prince si prévoyant, et qui rapportait tout à ses intérêts, avait-il voulu forcer la compagnie à tenir dans ses états la congrégation, ou cédait-il tout simplement à un mouvement de colère? C'est ce qui reste problématique. Cependant, avec le caractère que l’histoire donne à ce Roi d'Espagne, il est bien

permis de conjecturer que ce n'était point une passion irréfléchie qui avait déterminé sa conduite. Philippe possédait le don de seconde vue, et peut-être se r'éjouissait-il d'avance à l’idée que les jésuites, une fois installés dans son royaume, choisiraient une de ses villes capitales pour centre de leur ordre.

Le besoin d'élire un général se faisait vivement sentir. Quelques-uns parlaient même, pour abréger d'interminables délais, de se rendre en Espagne, puisque le roi persistait dans sa défense. Mais le Pape et la cour Pontificale ne consentirent pas à se prêter à un pareil dessein. Le bruit se répandit dans Rome que l'aynès y avait acquiescé. et qu'ainsi la compagnie cherchait à se soustraire à l’autorité du Saint- Siége.

En présence des obstacles de toute nature qui sur gissaient, cette accusation était une difficulté de plus. Paul IV avait bien sans doute répudié les divergences d'opinion qui avaient existé entre le cardinal Caraffa et don Ignace de Loyola; mais dans le cœur du vieux Pontife il subsistait toujours un levain de soupçon, de vagues inquiétudes, auxquels ces accusations servaient d'excuses. Il défendit à tous les profés de quitter Rome sans son autorisation. Profitant de ce premier pas fait, il ordonna de soumettre les constitutions de la société à un nouvel examen.

Laynès était Espagnol; la cour de Rome guerroyait contre Philippe, et, quoiqu'il fût déjà démontré que l'institut des Jésuites n’était établi au détriment d'aucun état, mais seulement dans l'intérêt de la Foi, ie Pape ne s’en rapporta pas à cette démonstration; il chargea le cardinal Carpi d'approfondir l'affaire. Carpi interroge Laynès et les autres Pères. Tous lui répondent que, dans l’emparras où les place la sépa-

ration forcée des disciples d’Ignace, il est vrai qu'une fraction a ouvert l’avis de passer en Espagne pour. faire l'élection du général; mais cet avis, ajoute Laynès, a été repoussé. L'ordre du Souverain Pontife anéantirait toute décision contraire, en supposant qu'elle eût été prise:

Un tel langage convainquit le cardinal Carpi; il calma les appréhensions de Paul IV, qui néanmoins fit continuer l'examen des constitutions. Le cas était difficile. Paul IV avait des idées arrêtées sur beaucoup de points, et. forts des bulles antérieures, les Jésuites ne paraissaient pas très-disposés à consentir à des modifications qui altéreraient l'essence de leur institut.

Cependant la paix conclue entre le Saint-Siège et l'Espagne rendait libre la route de Rome. Les Jésuites espagnols, convaoués pour le mois de mai1558, se virent réunis au Gésu avec leurs frères des autres provinces. Le 19 juin, la congrégation générale s'ouvrit : elle n’était composée que de vingt électeurs, Les provinciaux, avec deux profés choisis dans la congrégation provinciale, devaient y assister; mais en France, en Sicile et ailleurs, il n’y avait pas encore deux profés, Les autres, comme François de Borgia, comme les missionnaires au delà des mers, étaient malades ou trop éloignés. Les einq premiers disciples de Loyola, Laynès, Salmeron, Bobadilla, Rodriguez et Pasquier-Brouet, s’y trouvaient avec Canisius, Natal, Polanque, Turrian, Domenech, Miron, Viole, Jean de Parme. Nicolas de Lannoy, Louis Gonzalès, Evérard Mercurian, Michel de Torez, Gonzalve Vas, Godin et Jean de Plaza.

Georges Serraro, Usmar Goyson, Antoine Winch, Pelletier, Cristophe Madride, don Diego de Gusman

et don Diego d'Avellaneda ne purent assister à Pélection; ils prirent seulement part aux actes de la congrégation.

Le 2 juillet 1558, jour où se fit l'élection. le cardi nal Pacheco se présenta ïans l’Assemblée au nom du souverain Pontife : il dit aux Pères : « Paul IV ne prétend point influencer un choix qui doit être fait seulement d'après l'institut. Le Pape désire être considéré comme le protecteur de l'ordre non dans un sens général comme 1! j’est de tous les Fidèles et de toutes les sociétés religieuses, mais dans un sens tout spécial: et particulier. »

Après ce discours, le cardinal annonça qu'il était chargé par Paul IV de faire lui-même les fonctions de sécrétaire-et le dépouillement du scrutin. Cette précaution se prenait habituellement, parce que, en ces temps de troubles, la division éclatait’dans presque tous les ordres religieux au moment où le choix d’un nouveau chef surexcitait les passions monastiques.

Laynès fut éluà la majorité de treize voix ‘ur vingt. Nâtal'en obtint quatre, François de Borgia, Lannoy et Pasquier-Brouct chacun une.

Quand les constitutions avaient été promulguées, Loyola, qui voulait laisser à son successeur et à la congrégation générale le droit de modifier ce qui, dans la pratique, aurait paru trop absolu, avait décidé qu’elles seraient examinées de nouveau. Il avait en outre demandé que, pour acquérir force de loi, elles fussent approuvées par cette même congrégation.

Un décret les admit telles que Loyola les avait faites.

Le souverain Pontife intervint alors; il avait chassé de Rome, il avait même puni en prince irrité ses ne-

veux dont les crimes passaient toute mesure. Cette sévérité prouvait les bonnes intentions de ce vieillard toujours impétueux; mais elle ne réparait qu'à demi les désordres qui, à l'abri de tant de déportements, s'étaient glissés dans l'administration ecclésiastique. Le Pape sentait que, pour faire respecter son autorité compromise, il importait de donner de grands exemples. Les vices pullulaient dans le clergé séculier et régulier, La préoccupation de. Paul IV était d’en triompher. Pour réussir dans son dessein, il prend à partie la société de Jésus, innocente de ses désespoirs de famille, plus. innocente encore des. malheurs de l'Eglise. La société, par sa congrégation générale, acceptait les constitutions de Loyola; le Pontife désire mettre des entraves à cette acceptation. Le. cardinal Trani le s'pnife en son nom aux: Pères assemblés. |

IlLexigeait que la. compagnie de Jésus. fit les offices du chœur comme les autres.ordres, et que le gènéral ne fût élu que pour-un temps déterminé : pour trois ans, par exemple,

De pareilles altérations apportées dans l'institut en bouleversaient toute l’économie.Lesjésuites n'eurent pas de peine à comprendre que le Pape cédait à des suggestions étrangères au, Saint-Siége, suggestions quelanouveauté et les merveilleux progrès de la compagnie étaient, jusque dans de certaines limites, assez capables de faire naître. Le Pape ordonnait, sa volonté jetait le trouble parmi eux; ils protestèrent avec tout le respect possible. Ils protestèrent, non pas ostensiblement et en criant sur les toits à la foi violée, c'eût été du scandale ; mais, dans leur séance du 24 août, ils déclarèrent qu'on soumettrait au Pape l'avis unanime de la congrégation pour la perpé-

tuité du généralat. Leur mémorial était ainsi conçu :

« Très-Saint-Père,

« Lorsque le très-révérend cardinal Pacheco assista, par ordre de votre sainteté, à l'élection de notre général, il déclara, avant qu'elle eût lieu, les sentiments'de votre béatitude sur les qualités du sujot que nous devions élire, et il dit que vous jugiez plus convenable qu'il fat élu perpétuel et non pour un certain nombre d'années seulement. Nous reçûmes tous avec la plus grande joie cette expression de la volonté de votre béatitude comme la manifestation de la volonté de Dieu, lequel inspirait à chacun de nous les mêmes désirs et lès mêmes sentiments. Plus tard, lorsque votre béatitude daigna nous admettre au baisement des pieds et nous exciter et presser avec tant d'ardeur à servir Dieu; entre: autres faveurs spéciales qu’elle nous a accordées très-libéralement dans le Seigneur, ellea confirmé avec empressement l’élec tion du général que nous avions choisi perpétuel. Pour une telle faveur, nous rendons àla divine bonté et à votre béatitude toutes les actions de grâces dont nous sommes capables. Cependant, ces. jours-ci, le très-révérend cardinal Trani nous a signifié que votre béatitude avait encore queique doute sur la perpétuité du général, et que, par conséquent, nous devions réfléchir sur ce point. C'est ce que nous avons fait après avoir adressé à Dieu nos prières; et, après que cette question a été une première et une seconde fois approfondie dans la congrégation. tous, à la plus parfaite unanimité, sans exception aucune, nos avons jugé qu’ilétait beaucoup plus convenable, pour notre société, que notre général ne fût point changé sa vie durant. Quoique les choses se soient passées

ainsi, nous sommes enfants d’obéissance, tout prêts à exécuter ce que votre béatitude ordonnera. Et comme il peut se faire que votre sainteté désire peutêtre acquérir plus de certitude de notre manière de juger, nous avons signé cet écrit, le soumettant hum-

blement, quel qu'il soit, à l'appr éciation de votre béatitude.

» Le 5 des calendes de septembre (30 août) 1558. »

Au jour convenu, Laynèset Salmeron se rendirent au Vatican pour remettre à Paul IV ce mémorial, qu’à l'exception du général tous les Profès avaientsigné. Le Pape accueillit froidement les Pères. En présence du cardinal de Naples, son neveu, il leur témoigna son mécontentement par des paroles irritantes. Laynès et Salmeron lui expliquèrent les motifs de leur persistance. « Vous êtes des insoumis, s'écria le souverain Pontife, des entêtés qui frisez l'hérésie, et je crains fort de voir sortir de la compagnie quelque sectaire. Au reste, nous sommes bien déterminé à ne plus tolérer pareil désordre (1).

La position de Laynès était embarrassante, il s'en tira par une respectueuse franchise. Sans présenter le mémorial au pape : « Je n'ai jamais, lui dit-il, re-

(1) M. Macaulay, ancien ministre de la guerre cn Angleterre, a publié dans Edinburg Review un remarquable article de critique sur les Jésuites. Cet homme d’État, quoique Protestant, et plus juste à leur égard que Paul 1 On lit dans la Revue d'Edimburg.

« Toutes les pages des annales européennes, dure’it grand nombre de générations, témoignent de la véhémence, de la politique, de la discipline parfaite, du courage intrépide, de l’abnégation, de l'oubli des liens les plus chers à l’homme privé, du

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cherché ni désiré le généralat ; et, quant à ce quime touche personnellement, non-seulement je ne répugne pas à le déposerau bout de trois ans, mais je regarderai comme une faveur si aujourd'hui même votre sainteté me délivre de ce fardeau, pour lequel je n'ai ni goût ni aptitude. Néanmoins. vous savez que les pères; en procédant à l'élection, ont eu l'intention d’élire un général perpétuel, suivant l'esprit de nos constitutions. Le cardinal Pacheco nous a de-

profond et opiniâtre dévouement à atteindre le but proposé, de la prudence infinie dans l'emploi des moyens, qui distinguërent les Jésuites dans la lutte pour leur Eglise. L’epsrit catholique s'était concentré dans le sein de l'Ordre de Jésus, ct son histoire de la grande réaction catholique. Cette Société s'empara de la direction de tontes les institutions qui agissent le plus puissammént sur les esprits, la chaire, lu presse, le confessionnel, les académies. Où préchait le Jésuite, l’église était trop petite pour l'auditoire, Le nom de Jésuite, en tête d'un ouvrage, e.1 ‘ssurait le succès, C'était à l'oreille d’un Jésuite que les puissants, les nobles et les seigneurs confiaicnt l’histoire secrète de leur vie. C'était de la bouche du Jésuite que les jeunes gens des classes hauteset moyennes apprenaient les premiers rudiments des études jusqu’à la'rhétorique et la philosophie. La littérature et la science, compagnes jusque-là de l’iucrédulité et de l'hérésie, se montrérent les alliées de la foi orthodoxe. Devenue reine du sud de l'Europe, la Société de Jésus victoricuse se prépara à d’autres conquètcs. S’inquiétant peu des océans et des déserts, de la faim, de la peste, des espions ct des lois pénales, des prisons et des tourments , des gibets et des haches, les Jésuites apparurent sous toutes les formes, dans tous les pays; écoliers, médecins, marchands, serviteurs, on les vit à la cour hostile de Suède , dans les vieux châteaux du comté de Chester, au milieu des compagnies du Connaught; ils disputaicnt, instruisaient, consolaient, attirant à eux les cœurs dela jeunosse, ranimant le courage des timides, et portant le crucifix aux lèvres ales agonisants. »

cläré que votre sainteté désirait deux choses : 1° que le général fixât sa demeure à Rome; 2% qu'il fat nommé à vie. Les pères ont eté du même avis. L'élection faite de la sorte, nous sommes venus à votre sainteté, qui l'a approuvée et confirmée. Mais je n’hésiterai pas un instant ; j'obéirai volontiers, ainsi que je l'ai dit. »

«— Je ne veux pas, répond Paul IV, que vous vous démetliez de votre charge, ce serait fuir letravail ; bien plus, après trois ans je pourrai prolonger.»

Laynès reprit : « Nous enseignons, nous prêchons le contraire des hérétiques ; à cause de cela, ils nous haïssent et nous appellent Papistes. C’est pourquoi votre Sainteté devrait nous protéger, nous montrer des entrailles de Père, et croire que Dieu nous sera propice. »

Malgré ces explications, le Pape tint bon. Il était octogénaire : les jésuites attendirent.

L'office en commun n’était pas pour la compagnie une question que le temps serait appelé à vider. PaulIV exigeait que le chœur füt établi à l'instant même et qu'on ajoutàt cet article aux actes constitutifs de l'ordre comme expression de sa volonté souveraine.

La société de Jésus s'était mise en règle avec son devoir particulier ; il lui en restait un ostensible à accomplir : il fallait donner l'exemple de la soumission à l'autorité pontificale, Le 29 septembre de la même année, les offices du chœur commencèrent. Mais Paul IV. dans ces divers commandements, n'avait jamais fait mention des bulles antérieufes qui établissaient le régime de la société. On consulta les cardinaux les plus doctes : ils répondirent que ces modifications n'élaient que l'effet d’un simple com-

mandement du Pape, etnon pas une décision du Saint- Siége ; ce commandement n'altérait donc en rien l'essence de l'institut.

A la mort de Paul IV, un an après que ces choses se passaient, la compagnie reprit ses usages, et les Papes ne se portèrent pas solidaires de la volonté de leur prédécesseur.

Laynès et les Pères assemblés étaient des hommes qui voyaient de loin. Ignace, dans ses constitutions, avai prescrit qu'avec la théologie on étudierait l’ancien et le Nouveau Testament et la doctrine scolastique de saint Thomas.

Cette prescription, prise à la lettre, pouvait un jour apporter des entraves au développement de la science. Comme toutes choses, la théologie ellemême était susceptible de progresser; il fut donc déclaré : « On lira le Maître des Sentences; mais, dans la suite des âges, si un auteur plus utile aux étudiants apparaissait, ou si l’on venait à composer une somme ou un livre de théologie scolastique qui serait jugé plus approprié à nos temps, on, pourrait le lire pourvu que cefût par une délibération faite avec poids. et après que cela aurait été bien pesé par les personnes qui parattront dans toute la société être les plus aptes à en connaître, etsous l'approbation du général.»

La congrégation termina ses séances le 10 septembre 1558 ; tout s'était passé sans brigues, sans éclat. Dans l'élection du futur général on venait de se conformer littéralement à toutes les volontés du général mort; on avait même semblé vouloir, par une minutieuse exactitude, inspirer à tous un respect encore plus profond pour le testament de Loyola. Ce fut de l’habileté et de la vénération, La compa-

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gnie avait traversé sans orages intérieurs cette crise queles événements politiques. lesexigences de Paul IV et les ambitinns, aussi actives dans les clottres que dans le monde, devaient rendre dangereuse. Elle revenait à son état normal plus forte qu'avant la mort de Loyola. Elle était plus unie, puisqu'elle sortait de faire l'expérience de son union.

Laynès avait un caractère qui, en beaucoup de points, différeit de celui de Loyola. Doué des mêmes vertus que le premier général, il avait cependant des qualités et des défauts qui, aux yeux de l'histoire, devaient établir entre eux des profondes dissemblances. Laynès était plus homme que Loyola : aussi les écrivains se sont-ils complu, à tort selon nous, à prêter au successeur d'Ignace des pensées qu'il ne nourrit jamais. L'un était un saint; l’autre ne dut être qu'un grand politique, parce qu'il développa et régularisa ce que le fondateur avait préparé. Loyola s'était fait une part d'héroïsme chrétien que tout le monde reconnaissait; pour attaquer son ordre, on se vit obligé de juger moins impartialement ses successeurs, et l'historien protestant Jean de muller a parfaitement résumé ces dissidences d'opinion. Au tome IV de son Histoire universelle, il s'exprime ainsi :

« La règle primitive de l’ordre des jésuites était simple et ne contenait rien qui pût faire présager sa grandeur future; mais le plan de Loyola fut agrandi et développé par les pères Laynès et Aquaviva. habiles connaisseurs du cœur humain, et véritables fondateurs d'une institution dont les résultats peuvent être comparés à ceux que produisirent les plus importantes institutions des législateurs de l'an tiquité. »

La compagnie de Jésus s'était sans secousse nommé un chef; suivons-la maintenant sous la direction de celui qu’elle a choisi.

Le père François de Borgia n'avait pu, pour des raisons de santé et des motifs politiques, abandonner l'Espagne, à qui l’abdication de l'empereur Charles- Quint (1) laissait pour roi Philippe IT. La compagnie, quoique déjà bien assise dans la Péninsule, pouvait, avec ses ennemis secrets et un nouveau règne, se voir exposée à quelques périls. François était l'ami personnel de Charles-Quint et celui de son fils. Cette double amitié devenait elle-même un danger, car Philippe, dans le gouvernement de ses élats, tenait fort peu compte de ce que son père avait établi. Ce prince rigide, qui s’effrayait si facilement de toute | espèce d'innovation, avait paru quelquefois prêter l'oreille aux adversaires des jésuites; il en comptait parmi ses courtisans ; il s’en rencontrait plus d'un au fond des universités et des couvents. Borgia jugea donc utile de rester en Espagne.

Cependant l’empereur Charles-quint, après avoir à: Bruxclles renoncé à tous ses royaumes, arrivait dans l’Estramadure au monastère de Saint-Just. S'il faut en croire don Alvare de Tolède. comte d'Oropesa, son confident, Charles-Quint ne s'élait décidé à abdiquer qu'en réfléchissant longuement sur l’exemple que le duc de Gandie avait donné au monde. Son sacrifice consommé, il désira de revoir sous l’habit de jésuite celui qui avait produit dans son àme une telle impression. Charles-Quint, mort aux affaires dont sa vie avait été si occupée, ne songeait

(1) Le 25 octcbre 15335.

plus qu'à se reposer des agitations et des guerres qui sous son règne, avaient troublé l'Europe. Le conquérant désenchanté était devenu philosophe chrétien. :

A peine entré dans la nouvelle fortune qu’il arrangeait ses désirs, enfin restreints à l'horizon d’un cloître et à une vallée de quelques arpents, l’'empereur déchu écrivit à Francois de Borgia, dont il espérait faire le compagnon de sa retraite. La princesse Jeanne connaissait le projet de son père; ce projet devait être funeste à l'ordre des jésuites : elle en prévint Borgia.

« Je n'ai pas voulu manquer, mon révérend, à vous envoyer au plus tôt cet avis, lui mandait-elle, afin que vous ayez le temps, avant que de visiter l'empereur, de penser à vous devant Dieu et délibérer sur la réponse que vous lui ferez. C’est de sa propre bouche que je sais tout ce que je viens de vous écrire, et ce ne sont plus des bruits ni des nouvelles douteuses. Je suis persuadée que si vous vous souvenez en cette occasion de ce que vous devez à votre compagnie, vous n'oublierez pas non plus l'obligation que vous avez de servir et de satisfaire l’empereur, mon seigneur. »

François aimait la solitude; il avait fallu l'autorité de Loyola pour l’arracher au tranquille bonheur qu'il s'était préparé à Ognate. D'un autre côté, il devait à Charles-Quint une vive reconnaissance pour tout ce qu'il avait fait en sa faveur et à l'avantage de ses enfants. Rien pourtant n’ébranle sa volonté : il estauprès dupuissantempereur qui vient de léguer aumondeun de ces exemples de désenchantement ou de philosophie que l'on ne rencontre dans l'histoire qu’à de rares intervalles. Charles-Quint l’accueille avec un

sentiment de bonheur qui se trahit même par la violation de l'étiquette. François veut se jeter aux genoux de son ancien maître, l'empereur le reçoit dans ses bras; l’empereur ordonne que le jésuite demeure sous le même toit que lui, honneur qu'il n'avait accordé à personne, et l'entretien commença.

Ces deux hommes, auxquels le monde avait si souvent envié la gloire, l'éclat, l'ambition et la fortune. et qui n’ont perdu tout cela que parce qu’il leur a plu d'y renoncer, sont en présence. Ils portent un regard sur le passé, ils interrogent leur vie ; mais ce n'était, pas seulement des souvenirs que l'ancien empereur d'Allemagne voulait demander à l’ancien duc de Gandie: les vertus de l’un étaient connues de l’autre. Pour entretenir dans les saintes pensées son esprit quelquefois obsédé de regrets ou de cet ennui que l’inaction subite produit dans les âmes longtemps occupées, le solitaire impérial de Saint-Just entra en matière.

Sur le trône, il avait montré fort peu d'’inclination pour la compagnie de Jésus ; ces préventions, que les besoins de la politique étaient de temps à autre parvenus à vaincre, se réveillaient dans la cellule. Charles-Quint avait eu, pendant son règne, tant de condeseendance pour les Euthériens, qu’au fond du clottre il s'imprégnait encore du levain de leurs prédications contre les jésuites, Il avait abdiqué ; mais. pour le père François, cette abdication devenait un titre de plus à son respect. L'empereur lui donne à entendre ce qu'il espère de son ancien favori : il l’a associé à ses grandeurs, il souhaite de l’associer à sa pénitence.

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temps de se prémunir contre la tentation. Il fit connaître à Charles-Quint ce qu'était la société de Jésus; il en développa le plan. il en expliqua la fin. L’empereur n'eut pas de peine à en saisir la portée ; mais il vieillissait , il se complaisait en un repos si laborieusement acheté , et, comme tous les vieillards, il n'aimait que les choses dont sa jeunesse avait été entourée. Le but de la société de Jésus lui apparaissait dans son ensemble. Cette intelligence. si pénétrante l’'approuvait ; cependant, tout en l’approuvant, il crut devoir objecter : « Ce que vous dites est très-sensé ; néanmoins il mereste des doutes : pourquoi n’y a-t-il que des jeunes gens dans votre compagnie? pourquoi n’y voit-on pas de cheveux blancs ? »

François sourit et répond : » Sire, quand la mère est jeune , comment votre majesté vent elle qu’elle ait des enfants déjà vieux ? Si c’est un défaut, le temps y remédiera bientôt, et ceux qui sont jeunes aujourd'hui ne manqueront pas de cheveux blancs dans une vingtaine d'années. Mais nous ne sommes pas tous aussi jeunes qu’on le dit : j'ai quarante-six ans, et, dans la compagnie , il n’est pas rare de rencontrer des novices de soixante. »

Don Bustamance , qui accompagnait le Père, était dans ce cas.

Charles-Quint avoua qu'il s'était laissé induire en erreur sur l'institut des jésuites, mais en faisant cet aveu peut-être espérait-il le placer à usure sur son interlocuteur : en effet , il lui proposa de vivre avec lui en commun ainsi que deux frères fatigués du bruit. Le Père déclina respectueusement une offre qui avait pourtant bien ses séductions, et, après trois jours passés à Saint-Just, il se retira pour continuer son apostolat.

Charles-Quint avait régné avec tant de splendeur , il avait fait l'Espagne si forte, que, du sein même de son monastère, ilexerçait une influence à laquelle la cour de Philippé IL n’osait pas se soustraire. Pour les ministres et les courtisans c'était toujours cet empereur qui les avait formés ou enrichis ; cet empereur qui, dans un jour de victoire, avait conduit à Madrid le roi de France prisonnier. Du palais de Philippe on suivait tous les pas , on écoutait tous les discours de la cellule de Saint-Just. Le père Frangois venait d'y passer soixante-douze heures dans l'intimité de Charles Quint ; à tous ceux que le prince voyait il faisait part de ses nouvelles idées sur l'ordr£ des jésuites : ces idées réagirent favorablement. Don Jean de Véga, président du conseil de Castille, protégeait la société : ce sontre-poids lui fut favorable ; car, dans le même temps, le luthéranisme se glissait à Séville. Par ses livres, qui avaient l'attrait du fruit défendu, il séduisait beaucoup de catholiques. Là encore, les jésuites se jettent au-devant de ses coups.

D'un empereur enseveli dans la retraite, le père François passe sans transition à un roi inort. Le 11 juin 1557, dom Jean III de Portugal rendait le dernier soupir à Lisbonne; la reine Catherine, sa femme, était plonsée dans l’affliction. Charles-Quint ne trouve pas de meilleure consolation à lui adresser que de faire partir Borgia pour le Portugal. Le jésuite était chargé tout à la fois d’une ambassade de famille et d'une autre de confiance. Il remplit cette double mission; puis, après avoir visité les Maisons de la Compagnie, il retourne en Espagne. Le Collége de Coimbre était dans une situation florissante ; en 1558, il comptait plus de cent cinquante Scolastiques. À la

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même date à peu près. d'autres s’élevaient à Tolède, Ocana, Montella, Palencia, Ségovie, Bellemar et Madrid : le Père François était l'âme de toutes ces Maisons. Charles-Quint l'appelait à son lit de mort, il l'instituait son exécuteur testamentaire. Le Père François, en présence de toute la cour, prononçait l'oraison funèbre de cet Empereur, qui, selon le. Roi prophète, avait pris la fuite et s'était éloigné pour demeurer dans la solitude.

L'Université d’Alcala devenait une succursale des Jésuites ; en cette année 1558, trente-quatre de ses docteurs s'incorporaient dans la Compagnie. Deza, son recteur, et François Tolet, que le célèbre Dominique Soto appelait dès lors un prodige de science, renonçaient aux dignités pour marcher sur les traces du Père François. Dans les montagnes des Asturies, d'où Pélage s'échappa un jour pour commencer contre les Maures une guerre qui a duré des siècles entiers, l'ignorance avait produit l'abrutissement; François envoie des missionnaires à ce peuple menacé de retomber dans la barbarie. Ce peuple soumet à la Foi la brutalité de ses passions; mais le Cardinal dom Henri de Portugal et la Reine Catherine ont besoin des conseils de Borgia.

Le père Louis Gonzalès de Camara, assistant de Laynès dans son généralat, est, en 1559, appelé à la Cour; la famille royale veut le charger de l’éducation du jeune rci, dom Sébastien. Gonzalès résiste ; de pareilles fonctions étaient délicates : un prince à instruire est toujours chose fort difficile. Le caractère impétueux de dom Sébastien, son amour pour les armes, sa passion pour les combats, passion qui plus tard amènera la ruine du Portugal et celle de sa dynastie, tout cela est déduit dans les lettres même

de Gonzalèsau Général de la compagnie (1). Le Jésuite redoutait ces inclinations trop martiales, il reculait devant ce périlleux honneur; mais Laynès, mais François de Borgia, mais tous les Provinciaux consultés déclarent que la Société est dans l'imposibilité de refuser au petit-fils de Jean III et au neveu de Charles-Quint un témoignage de sa reconnaissance. Dom Sébastien fut le premier roi élevé par les jésuites.

Dans le même temps, le Dominicain Barthélemi des Martyrs, à peine archevêque de Braga, écrivait à Laynès : « J'ai recours aux Pères de votre Crdre, si remplis de zèle et de capacité, pour en faire mes coadjuteurs dans l'ouvrage du Seigneur et les plus actifs instruments de la gloire divine sur un pays qui a un extrême besoin de leur charité, »

Les Hérétiques et quelques moines catholiques se désolaient de tant de succès ; ils mirent leur haine en commun et tentèrent de soulever la tempête contre les Jésuites, contre François de Borgia principalement. La calomnie est, dans tous les pays et dans. tous les rangs, la condition tacite de la gloire.

A Séville, l'Hérésie faisait des progrès : elle s’insinuait à Valladolid. Elle n'avait pour adversaire sérieux que la Compagnie de Jésus, qui, sur chaque terrain choisi par les Sectaires, apnaraissait pour les combattre.ou pour les démasquer. Un artifice toujours neuf, avec l'ignorance ct la crédulité des masses, fut employé. Les sectaires savaient qu’à Valladolid ainsi qu'à Séville ils allaient voir les Jésuites se prononcer contre eux; ils les accusèrent d’être entachés des

(1) Ces lettres sont dénosées aux archives du Gesu.

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doctrines que le Luthéranisme espérait semer sur la terre espagnole.

D'abord on procéda avec quelques ménageinents ; on répandit le bruit que les fauteurs des nouvelles idées étaient enfin connus, et on donna à entendre que ce pourrait bien être des Théatins ; on désignait encore les Pères sous ce nom. Cette rumeur était tellement incroyable que la foule y ajouta foi. De là au san-benito et à l'auto-da-fé il n’y avait qu'un pas; on le fit aisément franchir à la multitude. On cita des

témoins qui, dans quelques villes éloignées, avaient

vu condamner et brûler des Frères de la Compagnie. François de Borgia était incontestablement le plus coupable ; mais la considération due à son haut rang et ses alliances de famille avaient seules pu faire différer son supplice. Les intéressés à la calomnie en connaissaient fort bien la fausseté ; ils parurent cependant y croire. Les moins audacieux se contentèrent de se renfermer dans des réticences plus perfides que les plus robustes convictions.

Don Ferdinand de Valdez, archevêque de Séville, était grand-inquisiteur. Par acte officiel émané de son tribunal, il rend témoignage à l’orthodoxie des enfants de Loyola et à la sainteté de François. Afin d'enlever tout prétexte au doute, don Valdez veut se servir d'eux dans l'exercice de sesredoutables fonctions :ils refusent. L'Inquisition étaitla source du pouvoir, en Espagne surtout ; et lesJésuites, qu’on s’est plu à représenter comme des ambitieux, sacrifiant tout à l'accomplissement de leurs desseins, n’acceptent pas la proposition. Avec l'Inquisition, ils allaient gouverner; et ils aiment cependant mieux ne pas se charger de cette magistrature, dont leur mansuétude, devenue proverbiale, aurait su adoucir les rigueurs

On n'avait pu les convaincre d'hérésie ; les Hérétiques, en désespoir de cause, les transformèrent en inquisiteurs : ils les accusèrent detoutes les sévérités de l’inquisition. Les Sectaires n'avaient pu faire brüler les Jésuites; ils les déclarèrent brûleurs. La Compagnie trouva la calomnie si absurde qu’elle n’y répondit pas, et elle eut tort. Quand les passions sont excitées , il importe de ne jamais leur laisser prise, même par un silence dont elles abusent. La Compagnie se taisait; on en concluait qu'au milieu même de ces mensonges il pouvait bien exister un fond de vérité. Les moines et les Hérétiques, coalisés pour perdre l'Institut et voyant les Pères d'aussi facile composition. revinrent à leurs anciens errements.

François de Borgia était depuis dix mois en Portugal. Cette absence sert de point d'appui à de nouvelles intrigues. François a eu de fréquentes relations avec Dominique Rosas, un Sectaire qui depuis fut condiané au feu. Il est lié d’une étroite amitié avec don Carranza de Mirande, de l'Ordre des Frères Précheurs et archevêque de Tolède. Celui de Séville envie son siège : Carranza est traduit au Saint-Office. On accuse Borgia d'intimité avec lui; Borgia l'avoue, il s'en fait gloire; il prend même sa défense. Don Carranza est prisonnier, tantôt en Espagne, tantôt à Rome. Ses amis, ses clients l'abandonnent ; Borgia lui reste fidèle avec la compagnie de Jésus. Carranza est reconnu innocent ; mais le Père François ne rencontre pas la même justice pour lui-même.

Avant d'entrer dans la société de Jésus, ila publié deux opuscules ascétiques ; on y glisse des passages suspects. des phrases qui ont besoin d’explications. À ces livres, ainsi pollués par des mains

étrangères ou avides, on arrange ‘ e célébrité que le texte primitif n'avait jamais obtenue,

:Sain. Augustin, parlant de son siècle , disait que la crainte des hérésies faisait juger de tout avec rigueur. Il en était de même au seizième siècle ; l'inquisition se montrait soupçonneuse. Les ouvrages attribués au duc de Gandie sont soumis au saintoffice, qui les frappe d’interdit. Sa justification était facile ; il se contente de sourire et d'attendre du ciel une défense que son humilité ne lui permet pas de dévanrer.

Cetté patience que les hommes n2 comprennent pas, car ils savent que dans le monde on doit avoir soin de sa bonne réputation; cette patience redouble l'audace des adversaires de Borgia. L'inquisition se contentait de censurer les livres apocryphes qu'on mettait sous le nom de l'ancien duc de Gandie; ils font jouer les ressorts de la politique . bien persuadés que Philippe IT ne sera pas aussi tolérant sur ce sujet que les inquisiteurs en matière de foi.

Borgia ne pouvait être ni hérétique ni inquisiteur : on l'improvisa criminel d'état.

Durant le séjour de Philippe II dansles Pays-Bas, apanage de sa couronne, ce prince avait laissé la régence à l’infante d'Espagne. Dans toutes les affaires importantes elle en avait appelé à la sagesse du père François; elle s’en était aussi bien trouvée que le royaume. Ces conseils furent un prétexte tout naturel pour déprécier ce qui s'était fait d’utile sous la régence : on accusa Île jésuite, d'une manière détournée d'abord, et plus explicitement ensuite, d'avoir manqué de fidélité à son roi et d'entretenir des relations secrètes avec les ennemis de l’état. Du père François l'accusation retombait directement sur les

membres de la compagnie, ses subordonnés et ses complices.

Philippe IT avait trop de perspicacité pour ajouter créance à des allégations dépourvues de toutes preuves; mais il était roi, par conséquent facile à tromper. Il savait François de Borgia innocent; mais il entrait dans sa politique d'être soupçonneux, même envers ses amis, pour ne pas laisser à ses ennemis la chance de compter sur le pardon ou sur l'oubli. Borgia était appelé à Rome par le souverain Pontife Pie IV et par Laynès, Général de la compagnie. Il allait obéir à cet ordre; le prince d'Éboly et le duc de Féria, tous deux favoris du roi Philippe et amis du père François, ne lui cachèrent pas que le monarque attendait de lui une démarche de justification. » Le roi sait très-bien que vous n'êtes pas coupable, lui disaient-ils, maisil veut, pour l'exemple, que vous ayez l'air de vous disculper , et, par la même occasion, de venger votre institut, qui peut avoir à souffrir du mécontentement affiché par le souverain.

Celle dernière considération fut loute-puissantesur Borgia. Pour sa réputation personnelle il n’aurait pas consenti à se justifier d’un crime imaginaire; par intérêt pour ses frères en religion il adressa à Philippe II une lettre où sa conduite dans les affaires politiques et dans celles de la compagnie de Jésus est expliquée avec franchise. Philippe IL aurait dû se rendre à cette démonstration; il n’en fit rien. Le père François lui annonçait son départ pour Rome, et il partait sans attendre son agrément. Il s’éloignait d'Espagne dans un moment où le roi se défiait de tous ses voisins et où Laynès allait à la cour de France, peut-être pour entraver ses projets. aussi vastes que ceux de l’empereur Charles-Quint ,

son Père. Il n’en fallut pas davantage. On ramassa une à unetoutes ces circonstances produites par le hasard et on en dressa un nouvel acte d'accusation. Philippe se mit à reprocher à la société de Jésus d'avoir trop de penchant pour :la France; et, dans le même moment, la France reprochait aux Pères de ne pas savoir assez dissimulerleurs inclinations trop espagnoles.

Le 7 septembre 1561, François de Borgia entrait dans la ville de Rome. Laynès devait accompagner à Paris Hippolyte d'Est, cardinal de Ferrare et légat du Saint-Siége. Avant de se mettre en route, le général des jésuites pourvut au gouvernement de l’Institut. Salmeron avait été nommé par lui son vicaire ; mais Salmeron, obligé d'assister au concile de Trente, était dans l'impnssibilité de remplir cette charge. Elle échut à François de Borgia, dont la cour Pontificale, et le cardinal Charles Borromée, neveu du Pape, prenaient et suivaient tous:les avis.

Le général dela compagnie vapartir pourlaFrance, où un concile national est indiqué à Poissy, C'est le moment d'apprécier les premiers actes de sa gestion.

En 1558, des assistants avaient été nommés au général. La société de Jésus était alors divisée en quatre assistances, qui partageaient ainsi les provinces de l’ordre :

L'assistance d'Italie, dont le père Madride était le délégué, comprenait l'Ilalie et la Sicile. Le royaume de Naples, la Lombardie et la Sicile formèrent en cette même année trois provinces distinctes. Celle d’allemagne, contenant la France, les Provinces de la Germanie supérieure et inférieure, avait pour assistant le Père Natal.

L'assistant de Portugal était le père Gonzalès. Les

provinces de Portugal, du Brésil, d'Ethiopie et des Indes étaiont comprises dans cette assistance.

Le père Polanque, secrétaire-général de la compagnie, se trouvait chargé des fonctions d'assistant des trois provinces d'Espagne: la Castille, l'Aragon et l'Andalousic.

Deux ans de vacance dans le généralat n'avaient point nui à l'extension des jésuites, On a vu quels étaient leurs progrès en Espagne ; nous dirons bientôt ce qu'ils faisaient en France, en Savoie, en Allemagne et partout. Laynès marchait sur les traces de Loyola ; mais à la mort de Paul IV, le 18 août 1559, un événement inattendu vint presque remettre en question tout ce qui avait été si sagement arrangé. Le conclave était assemblé. Dans ces siècles, où la Papauté n'était pas seulement comme de nos temps un fardeau spirituel, les factions ne manquaient pas de se faire jour auprès du sacré collége. La France briguait la tiare, tantôt pour le cardinal de Tournon, tantôt pour d'Armagnac ou du Puy. Jean du Bellay travaillait pour son propre compte. L'Espagne présentait son candidat; L'Allemagne avait les siens. Les cardinaux d'Italie et ceux de Rome repoussaient ces influences; mais, tout en les écartant, chacun läâchait de les disposer en sa faveur.

Ce qui s'était vu dans les nominations précédentes se renouvelait à celle-ci. Les noms propres avaient changé, les ambitions et les brigues restaient toujours les mêmes. Le conclave menaçait de s'éterniser, parce que les cardinaux, ayant la voix des couronnes, pe parvenaient jamais à mettre d'accord les intérêts opposés qu'ils représentaient. Sur ces entrefaites, le

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