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coreligionnaires, avait, le 9 septembre, pris la parole après le chancelier de l'hopital, dont les historiens protestants ont si étrangement altéré le discours. Bèze fit sa profession de foi, et le lendemain il entendit tomber de la bouche du cardinal de Lorraine cette apostrophe : « Plût à Dieu qu’il fût muet ou que nous fussions sourds (1)! » Juste éloge accordé au talent, plus juste reproche adressé au fatal emploi que Bèze en faisait.
Laynès avait écouté les discussions sans y prendre part; mais enfin l’audace des Dévoyés de l'Eglise alla si loin qu'il ne put se contenir davantage. Pierre Martyr surtout, ancien chanoine régulier de Saint- Augustin, dont il avait renié la règle, s'était signalé par ses blasphèmes. II était Florentin, et la reine, sa compatriote, lui avait demandé de se servir de la langue italienne plutôt que de la latine. Cette coquetterie de femime espérant ainsi captiver le calviniste tira Laynès de son silence, et, le 26 septembre. il prononça le discours suivant (2) :
« Madame,
» Sans doute il ne convient pas à un étranger de se méler des affaires publiques d’un pays autre que le sien; cependant, comme la foi n’est pas de quelques royaumes seulement, mais de tous les temps et
(1) Utinam mutus faisset aut surdi fuisames! (Actes du “ergé de France).
(2) Cette harangue, qui a été si souvent défigurée dans les Actes du clergé de France, dans l’ Histoire du Concile deTrente, par Fra-Paolo, et dans tous jes ouvrages protestants ou anticatholiques, se trouve en original aux archives du Gesu à Rome. Nous l’avons littéralement traduite sur le texte primitif.
Hist. de la Comp. de Jésus. — T.. 19
de tous les lieux, il ne me parait pas déplacé d'exposer à Votre Majesté queixques considérations qui s'offrent ici à mon eiprit. Je parlerai en général sur ce qui se traile dans cette assemblée, et je répondraien particulier à quelques objections de frère Pierre Martyr (1) et de son collègue. : |
» Quant au premier point, si je me rappelle ce que j'ai lu, si je consulte les leçons de l'expérience , il me semble très-dangereux de traiter avec ceux qui sont hors de l'Eglise. Il ne faudrait pas même les écouter ; car, comme dit très-bien le sage, au livre de l’ecclésiastique : « l'enchanteur mordu par un serpent et ceux qui s'approchent de trop près des hètes féroces, ont-ils droit à notre compassion? Quis miserebitur inoantatori à@ serpente percusso, et omnibus qui appropinquant bestiis (2) ? »
» Pour nous apprendre à nous garder de ceux qui se sont séparés de l'Eglise, l'Ecriture les traite
de serpents , et, sans doute à cause de leurs perfides artifices, elle les appelle loups cachés sous la peau de brebis, iw westimentis ovium (8), elle les appelle encore renards (4). Telle à été en effet la conduite ordinaire des hérétiques. Les Pélagiens, par exemple, niaient la nécessité de la grâce de Dieu et reconnaissaient dans la nature des forces qu'elle n'a pas ;
(1) Lorsque Pierre Martx: s’entendit nommer par Laynès Fra- Pietro, il rougit et ne put cacher son dép. Cette expression lui rappelait la robe doni ii s'était dépouillé et ies vœux sacrés auxquels il avait renoncé.
(2) Eecli., xir, 138.
(3) Matth., vus, 15.
(4) ant , xit, 155 Luc., ur, 81.
mais, pressés par les supérieurs ecclésiastiques. ils ayouaient en leur vrésence que la grâce était nécessaire au salut. Ce qui ne les empéchait pas de dire secrètement à leurs disciples que la grâce n’était autre chose que la nature, dont le Seigneur nous avait fait un don purement gratuit. D'autres sectaires niaient la résurrection des corps ; ils prétendaient que c'est l'âme seule qui ressuscite quand elle est justifiée. Etaient-ilsinterrogés publiquement sur leur croyance touchant la résurrection, et plus explicitement touchant la résurrection de la chair. ils répondaient d'une manière orthodoxe; mais en particulier et devant leurs adeptes ils affirmaient avoir voulu dire seulement que c’est l'âme qui ressuscite dans la chair au moment où elle est justifiée.
» Ilen a été ainsi de la plupart des hérétiques. Cependant toutes les sectes s'accordent en genéral à reconnaitre une Eglise catholique, des ministres légitimes, l'autorité des livres de l'Ecriture Sainte, au moins de quelques-uns. Ilest vrai qu’elles se constituent elles-mêmes Eglise catholique ; leurs ministres en sont les prêtres légitimes ; l'interprétation qu'ils font des Ecritures est l'interprélation véritable et orthodoxe. Mais, s’il faut dire la vérité, ils ne présentent qu’une ombre, qu'un fantôme de l'Église catholique, de son sacerdoce sacré, et de l'autorité infaillible qu’elle a pour expliquer et proposer le vrai sens des divines Ecritures.
» Il est donc bien nécessaire que celui qui les écoute se mette en garde contre la séduction. Dans ce dessein, je dois, Madame, indiquer à Votre Majesté deux moyens , dont l’un me semble tout à fait bon et l’autre ne me paraît pas absolument mauvais.
» Le premier moyen que je propose pour se dé-
fendredcs séductions de l’hérésie, c'est de bien comprendre qu’il n'appartient ni à Votre Majesté ni à aucun autre prince temporel de traiter des choses qui-regardent la Foi, parce qu'ils n’ont pas le pouvoir de décider ces sortes de questions, et parce que d’ailleurs ils ne sont point exercés à approfondir ces matières subtiles et abstraites. Et s’il est juste, comme dit le proverbe, de laisser son art à l’artisan (1), il faut aussi laisser aux prêtres le droit de s'occuper des affaires de la Religion; il faut surtout laisser au souverain Pontife etau concile général à prononcer sur les choses de la foi, causæ majores, qui sont exclusivement de leur ressort.
» Maintenant donc qu'un concile général est ouvert. ilne me parait ni légitime ni convenabie de tenir des assemblées particulières. Ce fut par cette raison que les pères du. concile de Bâle défendirent que, pendant leur réunion et même six mois auparavant, on convoquât aucun Concile provincial.
» Voilà donc le premier moyen que j'ai à proposer à Votre Majesté, moyen de tous le meilleur et le plus concluant. Ce serait d'envoyer à Trente les prélats, les théologiens et tous les religionnairesici présents. Ce concile est le rendez-vous des savants de tous les pays. Il a un droit certain à l'assistance infaillible du Saint-Esprit, ce que, certes, l’on ne peut se promettre dans ces séances particulières.
Les docteurs de la nouvelle religion, si toutefois. comme ils s’en vantent, ils ont la volonté sineère de connaître la vérité, peuvent s’y rendre avec une en-
(1) Tractent fabrilia fabri,
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tière sécurité. Le souverain Pontife leur donnera les sauf-conduits et toutes les assurances nécessaires. Quoiqu'à vrai dire, je ne pense pas qu'ils désirent d'être instruits mais bien plutôt d'instruire ou de redresser les autres et de répandre partout le venin de leurs préceptes. En effet, au lieu d'écouter les oracles ét les pasteurs de l'Eglise, nous les voyons empressés de précher eux-mêmes et de prononcer d'interminables harangues.
n Quant au second moyen, qui, sans étre bon, n’est pas mauvais, le voici : Puisque Votre Majesté, par indulgence pour les modernes sectaires et pour essayer de les gagner, a bién voulu permettre des conférences ; je demanderai qu’elles se tiennent senlement.en présence de gens instruits; parce que, pour ces personnes, il n’y aurait point danger de perversion, ét quelles seraient même capables de convaincre et d’éclairer les esprits plutôt entrainés par l'erreur que par l'entétement de l’orgueil. Il y aurait encore cet'avantage, qu'on épargnerait à Votre Majesté et à ces trèshonorables seigneurs l'ennui de discussions longues et embrouillées.
» Si j'ai promis en second lieu de répondre à à quelques ‘objections, ce n’est pas que je le croie nécessaire, puisque, grâce à l'illustrissime cardinal de Lorraine et à l'argumentation savante de plusieurs maîtres, les partisans de la nouvelle religion ont été suffisamment convaincus de mensonge, surtout en ce qui concerneteur prétendue mission et la profession qu'ils ont faite de ne reconnaître aucune vérité, à moins qu'elle ne fût expressément contenue dans les divines Ecritures. Il me reste donc fort peu de chose à ajouter.
» Nos adversaires objectent que desévèques entrés
dans la prélature par simonie ne sont pas de légitimes pasteurs ; je leur réponds, après tout ce qui a été dit et si bien dit sur cesujet. Supposez qu’il y ait réellement quelque prélat simoniaque qui ne soit pas eutré par la vraie porte dans le bercail de Jésus-Christ, et qui, par conséquent, devienne devant Dieu répréhensible:et criminel ; toutefois, tant qu'il n'aura pas été convaincu et déclaré coupable dans le for extérieur, il est évêque légitime aux-yeux des fidèles et de l'Eglise, qui ne juge point des secrets intérieurs de la conscience (1). Dieu lui-même, pour ce qui regarde l'administration des sacrements et l'exposition de la vraie doctrine, se servira du ministère de cé prélat indigne aussi bien que du ministère des autres évêques bons et fidèles; car le droit de commander dans l'Eglise est une grâce qui est accordée pour l'avantage des autres, ét le Seigneur ne rend pas le monde chrétien responsable des péchés. sous de ceux quile gouvernent.
». Pierre Martyr a prétendu qu'il vaudrait. mieux que le peuple nommât, comme autrefois, ses:pasteurs; et par làila montré évidemment qu'il était venu ici plutôt pour dicter la loique pourla recevoir. -» Il yaeu différentes forme” ‘élection;:je l'avoue, mais totites ont été sujettes à. Abus, c’est une vérité incontestable.
» Ainsi les Papés étaient élus autrefois par le clergé et par le peuple romain; ensuite ils:le furent par le clergé seulement, Ce mode d'élection se pratique encore aujourd'hui non-seulement à- Rome pour le
(1) Ecclesia non judicat de interiori
itiété éeleuist, >répas xtés et eurs i retion e cé itres manpour as le is: de
ieux pasétait voir.
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Pape, mais aussi pour les évèques dans toute l’étendue de l'Allemagne. En d’autres temps, ce furent les empereurs qui désignèrent les Papes, comme de nos jours les rois de France et d'Espagne nomment les évêques.
» Or, dans tous ces modes d'élection, il s’est glissé ouilapu se glisser des abus. En effet, ilest au moins aussi facile de corrompre plusieurs personnes parmi le peuple que de gagner par des voies illicites les électeursecclésiastiques ou lesprinces temporels. Cesfaits une fois admis, on se rend également coupable de simonie.
» Ainsi, l'argument qu'on prétend tirer du danger de simonie dans le choix des évêques peut-être employé aussi bien contre l'élection populaire que contre l'élection faite par le prince, au nom du peuple qu'il représente et dont il a l’assentiment présumé.
» Viennent ensuite les sophismes de Pierre Martyr pour prouver la mission des apôtres du nouvel évangile. « Les apôtres, dic:il, les prophètes ont prêché sans avoir reçu l'imposition des mains; et, comme la femme de Moïse circoncit elle-même son fils dans le cas de nécessité, et comme un Turc peut. dans le même cas, baptiser celui qui désire d’embrasser le christianisme ; de même, conclut:il, les nouveaux docteurs exercent par nécessité et légitimement les ministères de l'Eglise, bien qu'ils n’aient point été envoyés par les supérieurs ecclésiastiques et qu'ils ne soient pas consacrés par l'imposition des mains. »
» D'abord j'ai lieu d'être surpris que nos adversai-
‘res se comparent aux apôtres et aux prophètes : les
prophètes et les apôtres. outre la sainteté de leur vie. avaient mission immédiate de Dieu. Or, le Seigneur n'est pas tenu d'imposer les mains à ses ministres ;
il peut, sans employer ni matière ni forme sacramerttelle, produire l'effet attaché aux sacrements. De plus, les prophètes et les apôtres ne préchèrent rien qui fut en opposition avec les vérités déjà révélées ; ils confirmèrent leur mission par un grand nombre de prodiges et d'œuvres surnaturelles, commé nous le voyons écrit des apôtres et de plusieurs d’entre les prophètes. Si quelques-uns parmi ses derniers ne firent point de miracles, la prophétie elte-même, qui est un effet surnaturel, était la preuve de leur mission. Quand à nos nouveaux précheurs, où est la sainteté de leur vie? et la doctrine qu'ils enseignent n'est-elle pas formellement contraire aux vérités telles qu’elles sont définies par FEglise universelle ?
» Enfin, puisque frère Pierre Martyr a exhorté ses auditeurs à confesser leur foi ; moi aussi, Madame, je confesse tout ce que j'ai dit de la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharstie en mémoire de sa passion. Je confesse que c’est une vérité de [a foi catholique pour laquelle, avec la grâce du Seigneur. je suis prêt à mourir. Je supplie donc Votre Majesté de défendre et de professer toujours la vérité catholique, ainsi qu’elle ie fait, et de redouter plus Dieu que les ‘hommes. Alors ee souverain maître vous protegera, vouset votre filsleroi très-chrétien: ilvous conservera votreroyaume temporel et vous donnera l'éternel. Si, au contraire, vous faisiez moins: de cas de la crainte de Dieu, de son amour et de la foi en lui que de la crainte et de l'amour des hommes, ne vousexposeriezvous pas au danger de perdre le royaume spirituel avec celui de la terre? J'espère de Dieu notre Seigneur que cette calamité ne vous frappera point. J'attends au:contraire de sa bonté qu’il vous accorde,
ainsi qu'à votre fils, la grâce de persévérer. Il ne permettra: pas qu'une noblesse comme celle qui est ici réunie, qu'un royaume très-chrétien et qui a servi d'exemple et de règle aux autres, abandonne la religion catholique. Iline faut pas que ce royaume et cette noblesse se laissent souiller par la contagion des nouvelles sectes et des erreurs modernes. » :
Catherine de Médecis ne s’atlendait point à l’énergie de ce langage. L'impression que Laynès produisit sur elle fut si forte qu’elle ne put retenir ses larmes. Deux jours après, 12 prince de Condé, qui, malgré son protestantisme, témoignait au. Jésuite une affectueuse confiance, dit à ce dernier :
«Savez-vous, mon père; que la reine est trèsindisposée contre vous. et qu'elle a pleuré?» Laynès répliqua en souriant : « Je connais de longue date Catherine de Médicis : c'est une grande comédienne: mais, prince, ne craignez rien : elle ne me trompera pas. »
Il avait parlé avec tant d'autorité de l'inutilité du Colloque, des dangers qu'il offrait pour la foi, le cardinal de Tournon l'avait si bien secondé, que te roi, que Catherine, les princes et les conseillers de la couronne s’abstinrent d'assister aux autresiséanees. La parole de Laÿnès mit un terme à'ces discussions solennelles, dans lesquelles les calvinistes, en face du roi mineur et de toute sa’cour de prélats et de gentilshommes, prenaient à partie les dogmes de la religion catholique. Ainsi était exaucé le vœu le plus ardent du souverain Pontife. Les conférences n'eurent plus lieu qu'entre les évêques et les théologiens.
La conclusion de ce Colloque fut un formulaire de foi sur la sainte. Eucharistie.. Les deux partis de-
vaient l'adopter ; mais les Huguenots refusèrent de le signer, et l'assemblée fut dissoute le 14 octo: bre 1561,
Du fond de sa ville de Genève, Calvin suivait toutés les évolutions de ses disciples. Il savait leur défaite, il connaissait les dissentions qui s'étaient fait jour entre eux, les jalousies qui avaient éclaté, les hésitations de Bèze, et il sentait le besoin de rendre aux siens le courage. Il adressa donc au marquis du Poët, chambellan du roi de Navarre, et chef des protestants du midi de la France , une lettre qui est tout à la fois un acte de politique et de cruauté.
Lorsque les novateurs et les révolutionnaires n'ont pas encore la force en main, ils parlent de liberté, ils implorent là tolérance. Ainsi Calvin ne demandait à François 1°" que le droit de répandre ses enseignements. Il a grandi, son parti est devenu puissant : Calvin se fait persécuteur, et il écrit le 30 septembre 1561 : .
«Monseigneur, qu'avez-vous jugé du colloque de Poissy? noùs avons conduit fièrement notre affaire... Vous n'épargnez ni conseil: ni soins... Nous savons la récompense de tant d'espérance. Surtout ne faites faute de défaire le pays de ces zélés faquins qui exhortent les peuples par leurs discours à se bander contre nous, noircissent, notre conduite. et veulent faire passer pour réveries notre croyance. Pareils monstres doivent estre étouffés comme je fis ici en l'exécution de Michel Servet, Espagnol (1).»
(1) L’original de la lettre de Calvin est entre les mains de M. d'Arlissac de Vaulréas. Elle. est extraite par nous d’un ouvrage intitulé : Notice historique sur la ville et le canton de Vulréas (Péris, 1838), ouvrage qui a été l’objet d'un rapport à
Ces paroles ont. un arrière-goût du bûcher sur lequel l’apostat de Noyon fit monter à Genève l'apostat d'Espagne; mais ces paroles, tout affreuses qu'elles sont, démontrent que Calvin voulait rassurer ses partisans sur les résultats du colloque de Poissy. Loynès avait fait échouer leur tentative. Ils ne pouvaient plus combattre avec la parole, Le maître conseillait de faire appel à l'assassinat.
:-Les rapports qui s'étaient établis entrele prince de Condé et le général des Jésuites devinrent de plus en plus intimes. Le prince aspirait à voir cesser des dissidences religieuses qui, tôt ou tard, devaient faire . éclater la guerre. Il demandait à Laynès le remède aux maux qu'ils entrevoyaient tous deux dans un prochain avenir. Le roi de Navarre lui-même se mélait à ces entretiens. Une note adressée par Laynès an prince de Condé en fait connaître toute l'importance.
la Société royale des Antiquaires: de France. Voltaire cite un fragmeut de cette lettre dans son Essas sur les Mœurs, p. 491 du neuvième volume de la collection de ses œuvres imprimé: à Genève. Cette épitre coïncide d'une manière frappante avi: u: autre de ce même Calvin, dans laquelle on lit à propos de Mich.1 Servet : Spero capitale saltem fore judicium : J'espère que du moins la condamnation sera capitale. (Joannis Calvini Epistolæ et Responsa, p. 70, t. 1x, édition d'Amsterdam en 1667, chez Jean-Jacob Schipffer.)
Dans cette même édition, Théodore de Réze annonce qu’il a fait un choix; én delacto ipso, dit-il, des lettres de Calvin. 11 déclare qu'il a cru pouvoir changer et supprimer des mots ct des pensées. Ainsi Théodore de Bète, plus prudent, a mutilé les paroles de cruauté que son maître donnait pour mot d'ordre à ses sectateurs, Nous n’avons donc que la pensée affaiblie de Calvin. Qu'on juge, par les citations que nous venons de faire,
des suppressions qu'ont dû subir les papiers de ce chef de la Réforme.
Cette note répond aux difficultés que Condé avait élevées contre la réunion des deux Eglises ; elle démontre surtout que Laynès était aussi franc pour ses amis qu'avec ses adversaires : car on y lit: « La principale cause de la séparation est la conduite des ecclésiastiques, qui à commencer par le éhef suprême et les prélats jusqu'aux membres inférieurs du clergé, ont grand besoin de réforme quant aux mœurs et à l'exercice de leurs charges. Leur mauvais exemple a produit tant de scandales que leur doctrine est devenue un objet de mépris sinsi que leur vie. »
La note a pour but de déterminer les calvinistes à se rendre au concile de Trente. Elle se termine et en signée de cette manière :
« Pour voir cette union tant désir ée, je sacrifierais . cent vies, si j'en avais autant à offrir. Ainsi, du malheur de ces divisions, la bonté divine tirerait, — outre l'union, — le bienfait de la réforme de l'Eglise dans la tête et de ns les membres.
»* De votre Excellence le très-humble serviteur en Jésus-Christ,
» Celui qui parla à votre excellence dans la chambre du roi de Navarre, et à qui elle commanda de vous par écrit ce qu'il avait dit de vive voix.
Le pr des Jésuites, en communication fréquente avec le chef militaire des protestants, prévoyait bien les malheurs qui résulteraientdu colloque de Poissy. Un funeste exemple y avait été donné : on avait t'aité avec les calvinistes sur le pied de l'égalité. Ils allaient donc tirer parti de ces concessions. Laynès résolut de séjourner en France pendant quelques mois, afin de vivifier dans les cœurs le principe
catholique exposé à tant de périls. 11 prêcha en italien l’avent et le carême à l'église des Augustins. Là,
il se faisait entendre quatre fois par semaine. Dans le même temps. il montait dans la chaire du collége de Sainte-Barbe et dans celles de plusieurs autres églises. Il parlait tantôt en latin, tantôt en français. Cet apostolat, que sa réputation d'éloquence rendait encore plus fructeux, ne suffisait point à l'ardeur du Père. Il visitait le roi, la reine-mère.et les princes; il conversait avec les plus célèbres docteurs de Sorbonne. À tous il démontrait que faire une concession aux calvinistes, de quelque nature qu'elle fût, c'était perdre la religion. Il s’opposait surtout à ce que des temples leur fussent accordés dans l'intérieur du royaume, Il présent même à Catherine de Médicis un mémoire qui est une étude politique et l’un des documents les plus précieuxsur la question de liberté religieuse (1).
« Puisqu'il s’agit d'examiner s’il est utile d’accorder des temples ou lieux d’assemblée à ceux de la nouvelle religion, on propose à la reine très-chrétienne plusieurs raisons qui peuvent servir à décider la question d’une manière conforme à la gloire de Dieu, à l'honneur, à la dignité et à la conservation du roi son fils ‘et au bien commun de tout le royaume.
»* La France, qui a reçu depuis un grand nombre de siècles la foi de Jésus-Christ , et qui a persévéré jusqu'à présent dans la communion de l'Eglise catholique romaine, ne pourrait pas, sans un très-grand
7 (D) Le teste do ce document est on italien, comme le'discours de £aynès au Colloqne de Poissy. : Deutit
préjudice , admettre une autre religion, qui, sans parler des dogmes nouveaux qu'elle enseigne, romprait les liens de cette antique union. Et puisqu'il n'y a qu’un roi, qu'une religion, qu’une Eglise véritable hors laquelle on ne peut espérer de salut, ‘si cette: religion véritable ‘est celle qui a été constamment professée dans ce royaume depuis son origine jusqu'à nos jours, ceux qui en embrassent une autre entrent donc par là dans une voie de perdition. Si, au-contraire, la religion réformée est vraie ; il faudra avouer qu'aucun des rois qui ont précédé, qu'aucun de leurs sujets n'ont marché dans la voie du salit. Décider si l’on doit introduire dans le royaume cette secte récente et si. l’on doit accorder des temples à ceux qui la pratiquent , ce n’est pas une affaire de peu de gravité et qu'on puisse terminer à la légère. IL conviendrait donc à la sagesse, au zèle et à la piété de la reine-mère de ne point permettre'en France un changement de si grande portée dans un temps: où le roi très-chrétien , son fils , est mineur, et ne peut pas juger par lui-même de:ce qui est le plus opportun.
», Par la même-raison , les princes du sang et messieurs, du conseil privé. ne devraient. pas presser l'exécution d’une telle mesure, si l'on considère surtout qu'il n'y a aucune nécessité d'adopter sans délai un parti aussi désespéré. On peut. en:effet, apaiser les troubles sans ouvrir des temples anx hérétiques; et quand même les exigences du temps demanderaient qu'on délibérât promptement sur cet objet, on devrait y procéder avec maturité à cause de son importance . le faire examiner par des personnes de savoir et de mœurs irréprochables . et qui fussent capables de donner au roi de salutaires conseils tou-
chant son propre salut et le bien de son royaume.
» Au contraire , si l'on se hâte de décider une question de si haut intérêt par les voix et par les suffrages d'un petit nombre de personnes, comme à:la réunion de Poissy. certes une démarche si précipitée ne tournera pas à la gloire de la reine ni de ses conseillers. On opposera à leur décision'une assemblée convoquée légitimement à Paris etun édit juridique approuvé par tous les Parlements du royaume; qui repoussaient la religion nouvelle. On leur rappellera que, dans ce même temps , d'après les requêtes etiles instances de ce royaume, on a convoqué un concile général qui, d’après le sentiment constant de nos: ancêtres, est le meilleur et l'unique remède contre-la diversité des opinions en matière de foi ou de culte,
* Ainsi donc il faut espérer de la bonté de Dieu qu'il voudra bien faire cesser les divisions par rapport à la doctrine, et détruire les abus et scandales qui corrompent les mœurs.
* Sans doute:il. y a des changements à faire , des améliorations à introduire; mais ce n’est que par le
moyen: d’un concile qu'on pourra y parvenir de ma-
nière à ne point blesser la confiance des fidèles. Chacune des nouvelles sectes qui se multiplient en Allemagne, en Suisse et dans d’autres pays dela chrétienté, chacune de ces sectes contraires l'une à l'autre, prétend avoir la véritable interprétation des Ecritures, et appelle les autres hérétiques. Il n'y a d'autre voie dé résoudre les difficultés qui concer-
nent la foi que la decision d'un concile général légi-
timement convoqué et agissant pour toute l'Eglise;
décision à laquelle nous devons créance ‘entière,
puisque l'Eglise est le fondement et la cobonne de la
vérité, que Jésus-Christ lui a promis son assistance et celle du Saint-Esprit jusqu’à la fin du monde , et, par conséquent, que’, dans ce qu’elle définit relativement à la foi. elle ne peut pas se tromper. Le concile ainsi légitimement assemblé et libre ne peut pas errer, de même que l'Eglise qu'il représente. Il fau drait donc que la reine, qui » déjà envoyé au concile plusieurs prélais distingues, des théologiens et d'autres personnes respectables, y envoyät aussi les principaux ministres de la nouvelle religion , que ceux-ci y alttirassent les ministres des autres provinces, et que l'on donnàât à tous des assurances dela plus grande sécurité. S'ils regardaient comme suspects les suffrages des évêques catholiques , on pourrait procéder avec eux par voie de conférence , en faisant disputer quelques-uns de chaque parti,
comme il se pratiqua autrefois au concile de Flo- rence. où l'Eglise orientale opéra sa réunion à l'église romaine avec un sentiment de paix qui devenait pour tous une consolation.
». La concession des temples , faveur publiquement accordée aux nouveaux Hérétiques, serait trèsfuneste à la vraie religion ; car , quand on refusa des temples aux autres sectes. elles s'éteignirent peu à-peu, n'ayant point occasion d'entendre d'autres instructions que celles des catholiques : si, au contraire, l’on permet aux hérétiques d’avoir des temples, leurs ministres peuvent conserver leurs: rites et leurs cérémonies pendant de longues années. C'est ainsi:que nous voyons se soatenir durant plusieurs sièclés l’hérésie d'Arius et beaucoup d’autres sectes, comme celles des Grecs, des Arméniens , des Ethiopiens, des Cophtes, qui sont Nestoriens, celle des Vaudois et celie des Bohémiens. Elles persévèrent
histoit ret sil quels
par le Suriut
de nos jours, au très-grand préjudice du christianisme , parce qu'elles ont des temples et des ministres. Au contraire , les sectes des Novatiens, des Phrygiens, des Valentiniens, des Marcionites, des Pauliniens, et d’autres hérétiques , auxquels, par un édit public, l'empereur Constantin ôta les chapelles et les églises, et auxquels il défendit de s'assembler , soit en public , soit en secret , furent bientôt anéanties, comme on lit dans le life livre de l'Histoire tr partita (1).
» Nous en avons encore un exemple dans les Juifs et dans les Sarrasins, qui reçurent ordre de sortir d'Espagne s'ils ne se convertissaient pas. Une notable partie de ceux qui restèrent, quoiqu'ils eussent été baptisés, furent constants en leur infidélité pendant plusieurs années, parce qu'on leur avait laissé leurs synagogues et leurs mosquées; mais après qu'elles leur eurent été enlevées, ils devinrent sincèrement catholiques. En voici la raison : l'homme est naturellement porté à pratiquer la religion. et, quand il ne lui est plus permis de professer celle qu'il voudrait, il en embrasse une autre pour ne pas vivre sans culte. Il en arriverait de mème à ces sectaires , si on leur refusait la commodité des temples. Au bout de quelques années ils retourneraient à l'unité catholique.
(1) Epiphane le Scoliaste ou le Jurisconsulte, qui vivait an commencement du sixième siècle, traduisit du grec en latin les histoires ecclésiastiques du Socrate, de Snzomène et de Théodoret ; il en fitensuite un abrégé, qu’il divisa en done livres. auxquels il donna le titre d'Æsstoria trépartita. Cot ouvrage, cité par le père Luynés, a été inséré dans l'édition des Conciles de Surius.
» Ainsi cette prétendue, concession leur deviendrait réellement funeste , puisqu'elle leur fgrmara à l'avenir la porte de l'Eglise. LR >.» Si l'on accordait des temples par Mers c'est: à-dire pour. maintenir la tranquillité du royaume, comme la politique exige quel’on permette quelquefois de.moindres maux pour en éviter de plus-graves —, loin d'obtenir l'effet qu'on se propose , il'arriverait tout le contraire. Pour contenter la partiela.plus minime et la moins bonne, la reine se rendrait odieuse à lai partie la plus:saine.et la plus nombreuse de son royaume ; car, quoiqu'on compte beaucoup de personnes qui aient embrassé cette religion, néanmoins, comparativement aux catholiques romains, elles sont en minorité. Sion accordait des temples aux hérétiques, leur joie n'égalerait pas le mécontentement des catholiques : or, il est plus essentiel de conserver la bienveillance de ceux-ci que celle des premiers : car siles catholiques étaient poussés au désespoir, et s'ils pensaient à changer de gouvernement , ils ROME raient faire plus de mal.
.» On.prétend. peut-être éviter cerlains scandales occasionnés par le défaut de temples ; mais n'est-il pas plutôt à craindre d’en exciter par là de plus graves et de plus universels? Après s'être trouvé jusqu'à présent en pelit nombre et de peu d’autorité, les sectaires, par la connivence des magistrats et par l'impunité, sont arrivés à une telle insolence qu'ils ont eu la hardiesse d'occuper des villes entières de ce royaume, d'en chasser les catholiques, d'ôter aux religieux leurs monastères, de brûler et de piller les églises, de briser les images, et méme de fouler aux pieds le Très-Saint-Sacrement ; je ne disrien des meurtres et d'autres cruautés,
ce sont des choses trop odieuses à rapporter.
» Que feraient-ils donc à l'avenir s'ils devenaient plus nombreux, et s'ils se croyaient ainsi plusfavorisés par les princes ?
». Leur insolence croîtrait certainement, elle se montrerait intolérable. Pour ce qui regarde les catholiques. si, lorsque ces héréliques étaient hors des villes et dans des maisons particulières, ils ont eu souvent des démélés avec eux, combien cette occasion ne sera-t-elle pas plus fréquente lorsqu'ils verront des temples élevés par les sectaires au milieu de Jeurs cités ou dans leurs campagnes ? et ne pourrontils pas alors craindre raisonnablement que, le nombre de'ceux de la nouvelle religion augmentant, ils ne soient eux-mêmes chassés de leurs temples. et même des villes, comme on l’a vu dans d’autres endroits où les hérétiques se sont trouvés en force ? Aussi voyons-nous dans l'histoire les persécutions que les. Ariens ont suscitées aux. catholiques ; nous savons, par le livre IV° de la Tripartita , que Maccdonius, lorsqu'il se sentait assez fort, chassait les catholiques de leurs Eglises , et, de plus, il les obligeait à recevoir sa communion, Quelques-uns fléchissaient sous les cruautés de la persécution ; pour les autres, ils étaient privés de leurs biens ou de leurs dignités, et on en voyait même marqués au front d'un signe d’infamie. Ainsi le désespoir pourrait porter les catholiques à la révolte et à la guerre civile, comme il est arrivé en Allemagne et ailleurs. Ce n'est donc pas en donnant des temples aux hérétiques que l’on assurera la tranquillité de la France.
» Cette concessibn serait un crime non-seulement contre la Majesté divine ; mais encore contre la Majesté du roi très-chrétien , puisqu'elle affaiblirait de
beaucoup les forces de ce royaume, qui a été jusqu'à présent très-puissant à cause de son union et de l’amour des sujets envers leur prince ; car la division des cœurs une fois introduite avec la diversité des religions, il n’y aurait ni obéissance ni dévouement dans le service du roi, parce que le parti dissident n'aimerait pas le monarque , mais il en désirerait plutôt un autre qui fût de la même religion que lui. Ainsi la fidélité s'éteindrait dans les cœurs, et si des ennemis étrangers menaçaient la France , ‘elle se trouverait plus exposée à leurs attaques. Il ne faut pas croire qu'on pourrait si facilement contenter les deux partis; car, comme dit Notre-Seigneur Jésus- Christ, on ne peut pas servir deux maîtres à la fois ; et n’arrivera:t-il pas plutôt ce que le sauveur dit autre part : qu'un royaume divisé en lui-même sera désolé, de plus, si, tant que l'ancienne religion a fleuri dans ce pays, Dieu l’a conservé et couvert d’une protection’ spécisle, ne doit-on pas craindre que, dans le cas où la religion viendrait à s’éteindre , Dieu n'abandonnât la France comme il a abandonné l’empire d’orient, en le laissant s’affaiblir par les hérésies que cet empire avait reçues dans son sein.
» Et lorsqu'il se sépara de l'Eglise romaine après la réunion opérée au concile de Florence, par un juste jugement de Dieu , Mahomet, sultan des Turcs, s'empara de Constantinople et de toutes les provinces, qui furent ainsi réduites à un misérable esclavage.
» Par cette concession. on s'écarterait de la conduite qu'ont tenue avec tant de gloire les anciens empereurs et princes chrétiens. En effet, loin d’accorder des temples aux hérétiques , ils leur ôtèrent même ceux qu'ils avaient déjà, comme nous l'avons
dit de Constantin I:'. C'est en suivant l'exemple de cet empereur , — comme le raconte Sozomène au livre IX de son histoire. chapitre x1x, — que Théodose ordonna par des lois sévères que les hérétiques n’eussent point d'Eglises , qu'ils n’enseignassent pas la foi, et qu'ils n'ordonnassent ni évêques ni prêtres. Il expulsa des villes plusieurs des sectaires, écarta les autres des honneurs publics, et enfin il publia des édits contre eux. Marcien. excellent empereur , par un décret qui lui fui très-honorable, Ôta les Eglises aux Eutychéens (xix° acte du concile de Calcédoine).
» Il est donc évident. si l'on accorde des temples aux sectaires, que la mémoire de la reine, des prin-
ces du sang et des membres du conseil sera flétrie
d’une tache honteuse et dans les histoires de notre temps et dans les annales de la postrité la plus reculée. Et cette condescendance parattra d'autant plus blämable que ceux de la nouvelie religion et les autres hérétiques n'accordent aucune Eglise au culte catholique dans les pays ou dans les provinces dont ils sont mattres. À Genève, par exemple, à Zurich et en d’autres villes, ils punissent rigoureusement les catholiques, qui sont en grand nombre parmi eux, lorsqu'ils veulent pratiquer quelque exercice de leur culte, L’attachement que ces hérétiques ont pour leur secte devrait donc nous exciter
à en avoir un semblable pour l'ancienne et véritable
religion.
» Que l'on ne croie pas que, si la gangrène gagne le corps social, il soit au pouvoir des princes de l'arrêter à leur gré; que, si le feu de cette hérésie croit avec la concession des temples, ils puissent l'éteindre quand ils voudront. La licence effrénée de
la chair, que les nouveaux prédicants favorisent si effrontément, a beaucoup trop d’attraits sur les cœurs; et si jamais ces sectaires se trouvent en force, il'est certain qu'ils n’épargneront rien pour détruire en France le culte catholique comme ils l’ont fait en Saxe, en Angleterre, en Danemark et dans d'autres Etats du nord.
» Par cette concession on ôterait à une infinité d'âmes le moyen de faire leur salut, et cependant Jésus-Christ menace d’une manière terrible le téméraire qui scandalise le plus petit de ceux qui croient en lui. Cet exemple serait aussi très-funeste et contagieux pour les nations étrangères; et ce danger est d'autant plus réel que l'autorité de la France apparaît plus grande et qu’elle exerce plus d’influence sur lés autres peuples de l'Europe. On ferait aussi injure au concile déjà assemblé sur les instances de ce royaume, parce qu'il semblerait que, par le fait, on approuverait la doctrine des nouveaux sectaires ; c'est cependant pour se prononcer sur cette doctrine et pourvoir aux besoins de l'Eglise que tant de prélats de tous les pays de la chrétienté se réunissent à Trente. Ce serait enfin un coup funeste porté à la religion et à toute l'Eglise catholique si l’on commençait par retrancher de son corps un membre aussi noble que le royaume très-chrétien de France, dont les princes se sont toujours distingués par le zèle pour la gloire et les intérêts du Saint- Siége. dL
» L'introduction de l’hérésie dans cet Etat semblera d'autant plus étrange que l’on se rappelle le serment que le roi Charlemagne et les Français d’un côté, et de l’autre le Pape Adrien 1°" et les Romains, firent sur l'autel de saint Pierre de se conserver amitié
perpétuelle et de se défendre gg a contre leurs ennemis.
» On doit encore remarquer que les princes chrétiens qui ont favorisé les séctes et qui ont attaqué la religion véritable et ancienne se sont vus châtiés de Dieu, même dans ce monde. Quelques-urs, en effet, ont été tués par leurs ennemis, d’autres par leurs pro: pres sujets; plusieurs sont morts soudainement à la fleur de l’âge: et souvent Dicu a retiré de leur famille l'empire et la royauté et les a donnés à d'autres : ce qui est confirmé par les histoires d'empereurs ét de rois très-puissants, par exemple, de Valens, d'Anastase , de Constant, de Léon, de Théodoric, et de beaucoup d'autres que nous pourrions citer. Ainsi donc, tout considéré, un si grand changement, c’estàä-dire la concession des temples, semble étre contraire’à la gloire de Dieu, à l'honneur, à la dignité, à la conservation du roi très-chrétien, au bien commun du royaume et de l'Eglise universelle. Mais pour concilier les différences de la doctrine et pour réprimer les désordres et les abus, on doit avoir recours au Siége apostolique, à limitation de l'empereur et roi de France Louis I‘. Ce prince, consulté par les ambassadeurs de l'empereur dé constantinople Michel sur les images à exposer dans lés temples, remit toute l'affaire au Pape, comme à celui qui dévait juger ce point en dernier ressort. Si ce moyen ne satisfait pas les Devoyés de l'Eglise, qu'ils confient au concile général la décision de tontes ces difficultés. »
Ce langage posait nettement la question éhuré les catholiques et les Huguenots. Au-dessus des droits alors mal définis et encore plus mal compris de la liberté, il y avait une considération qui dominait (ous
ces droits et qui devait les annihiler, puisqu'ils étaient hostiles à la religion du pays. C’est par l'unité dans la foi que les nations conservent long-temps leur unité politique. C’est par elle que les peuples sont fort. C’est elle qui empêche de discuter la source du pouvoir, et qui ainsi mâintient le respect dû à la loi dont ce pouvoir est l'organe,
La tolérance pour les esprits novateurs s'arrête devant le salut de la société tout entière. Laynès possédait le génie de la politique et la science du gouvernement des hommes. Il sentait que c'est par les concessions que les rois se perdent, et il conseillait de ne jamais accorder de temples aux Dévoyés de l'Eglise, Les raisons qu’il déduit sont concluantes. Catherine de Médicis s’y. rendit. Le jésuite avait triomphé de l'opiniâtreté même du calvinisme ; mais sa prévoyance devint inutile par les faiblesses du gouvernement,
Les rois de l'Europe avaient trop fait en faveur des sectaires. Chaurles-Quint s'en était servi contre les Papes, François I‘ contre Charles-Quint. Instruments politiques entre les mains de ces princes, ils avaient tour à tour épousé leurs querelles, afin de donner.une. consistance au nouveau culte. Ils l'avaient propagé. et. peu de temps après avoir essayé ce refus provoqué par Laynès, les protestants demandaient des temples les armes à la main ; ils les obtinrent. La conjuration d'Amboise, tramée par eux contre le roi, avait effrayé la régente. On crut que, par des complaisances, il serait facile de les contenir; on se trompa. Selon la pensée du général de la compagnie, c'était élerniser l'hérésie. Il ne restait plus à ses soldats qu’à la combattre. Laynès ne.s'y. épargna pas plus qu'eux,
Le colloque de Poissy était dissous; mais Pierre Martyr, Pérosel, favori du prince de Condé, et les autres ministres brûlaient de continuer cette lutte de paroles qui préparait leurs adeptes à des mélées. plus sanglantes. Un autre colloque fut indiqué à Saint-Germain-en-Laye. Bèze, Pierre Martyr, Pérosel et Marlorat attaquèrent le culte des images. Le docteur Pelletier, Polanque et Layaës leur répondirent ; mais on ne tarda pas encore à s’apercevoir que ces discussions ne produisaient que de tristes résultats. 11 fut enjoint aux membres de la réunion de mettre leurs sentiments par écrit, afin que, s'ils n'étaient pas tous d'accord. la controverse pat être dévolue au Saint-Siége et au concile. Le 9 février 1562, cette assemblée cessa ses conférences.
Deux mois après, elle perdait son président. Le cardinal de Tournon mourait entre les bras du père Polanque, son confesseur.
Le séjour que Laynès faisait à Paris avait retardé les progrès du calvinisme et avancé les affaires de la Compagnie de Jésus. Quatre jours après la clôture du synode partiel de Saint-Germain, le Parlement de Paris acceptait ce que le colloque de Poissy avait décidé relativement aux jésuites. Son arrêt est ainsi libellé :
« Et tout considéré, ladite cour a ordonné ei ordonne que ledit acte de réception et approbation faite audit concile et assemblée tenue à Poissy, sera enregistré au greffe d’icelle cour, par forme de société et collége qui sera nommé le collége de Clermont, et aux charges et conditions contenues en leur susdite declaration et lettres d'approbation susdites; c'est à sçavoir que l’évêque diocésain aura toute superintendance. jurisdiction et correction sur
Hiet. de la Comp. de Jésus. — T. 1. 20
ladite société et collége, ne feront les frères d'icelui, en spirituel ne temporel , aucune chose, au préjudice des évêques, chapitres, curés, paroisses et universités, ne des autres religions: ains seront tenus de se conformer entièrement à la disposition du droit.commun.... Fait en Parlement, le 15 février 1561. » |
L'acte de Poissy entériné au parlement refusait aux jésuites la qualité de société religieuse. Il disait qu'ils n'étaient reçus que comme prêtres et écoliers du eollége de Clermont. Les Pères ne tinrent aucun compte de cette condition. Au frontispice de leur nouvel établissement ils firent graver ces mots, qui différaient de leur titre, tout en le rappelant avec un correctif, La maison n'était pas un collége de la Compagnie de Jésus. Elle fut Col/egium Societatis nominis Jesu. Par cette subtilité. ils espéraient mettre en défaut la persistance du parlement et de l'université, Les choses n’allèrent pas au gré de leurs désirs. |
> Un pareil assaut d'arguties était aussi peu digne des grands corps qui le soutenaient que de la Société re-
ligieuse contre laquelle on le dirigeait. Ce n’est point avec de misérables armes que doivent s'attaquer et se défendre ceux qui aspirent à gouverner les autres. Le Parlement et l’université prenaient l'initiave, les Jésuites les suivirent dans cette voie. On les plagçait sur le terrain de la chicane, ils s'y montrèrent aussi
habiles qu’ils se révélaient diserts dans l'Eglise ou dans les chaires de l’enseigaement. Deux ans s’écoulèrent ainsi; mais la victoire restait toujours à la Compegnie : car la foule des élèves se pressait sux leçons des Pères.
Du Boulay, greffier et historien de l'université, ne